Un drapeau qui renaît en Berne

Exercices citoyens II

Un drapeau qui renaît en Berne

Les journaux et les partis libéraux, qu’ils soient verts ou bleus, mitraillent comme rarement le conseil fédéral, objet en temps normal d’une dévotion radicalement inverse, symbolisant la grande sagesse de la méritocratie libérale, oligarchique et élitiste, inversement proportionnelle à la bêtise du peuple. Coup de théâtre : c’est le conseil fédéral lui-même qui met fin à tout espoir d’accord avec l’Union européenne. Entièrement désorientés, ce sont les partis élitistes qui crient désormais à la dictature, au mépris de la démocratie, à l’incompétence de nos élites ! Nous ourdissons le discours inverse de celui que l’on subit tout du long de l’année, sur les mérites du conseil fédéral, de la démocratie représentative vis-à-vis des catastrophes de la démocratie directe et du populisme. Que s’est-il donc passé pour que les libéraux deviennent en quelques jours des populistes comme les autres ?

Le propre du libéralisme consiste à ne voir que les enjeux économiques et d’ignorer toute responsabilité politique sur un plan national. Si les affaires sont bonnes, peu importe les dégâts collatéraux sur un plan social comme identitaire. Fort heureusement, pour nos barons fédéraux, les affaires sont limitées par les intérêts du pays. Certes, ils ont été un peu aidés, les partisans de la (dés)intégration européenne s’étant réduits avec le temps comme peau de chagrin. Entre temps, près de six cent entreprises privées se sont réunies autour d’un rejet de l’accord-cadre sous la forme d’Autonomiesuisse. Le conseil fédéral n’étant pas composé à majorité par des libéraux, ce dernier a démontré qu’il disposait d’un réel sens des responsabilités en plaçant au-dessus de l’économie, les valeurs sociales et politiques. Lorsque l’extrême gauche, une partie de la gauche antilibérale, la droite nationaliste, les syndicats, se retrouvent tous sur le rejet d’un accord préjudiciable au pays, y compris sur le terrain d’un grand nombre d’entrepreneurs privés, le conseil fédéral a fait le choix que tout souverain digne de ce nom aurait fait : il a défendu l’intérêt du pays. Il n’a guère besoin d’une consultation populaire pour savoir que la majorité du peuple Suisse n’est plus convaincue par le projet européen, dont la faillite est constatable jusqu’en Allemagne où le PIB ne cesse de décliner. Le Brexit fut aussi un événement déclencheur après la crise de la dette, la décennie suivante, qui se focalisa sur la Grèce, offrant le triste spectacle d’une Europe hostile et mal en point, vingt ans pourtant après Maastricht.

Une fois n’est pas coutume, je ne peux que me réjouir que le conseil fédéral fasse subitement preuve d’un souci des valeurs que les idéologues de partis n’ont pas. Face à l’idéologie, sans cesse impérative, les valeurs ne font jamais long feu. Or, dans le dossier européen, le conseil fédéral a décidé de se montrer intransigeant sur quelques-unes d’entre elles, non négociables : la défense de l’Etat planificateur et social en soutien à l’économie comme à la société, la défense des salaires à l’encontre de la concurrence déloyale entre travailleurs de conditions inégales, et la primauté du droit suisse sur le droit européen, qui signerait sans cela l’arrêt de mort de la démocratie directe puisque non reconnue par le droit européen. Autant dire tout de suite que l’attitude ferme et résolue de Guy Parmelin lors de sa rencontre avec la commissaire en cheffe, Ursula Von der Leyen, réconcilie et rassure quant à l’existence en haut lieu d’un souci plus républicain qu’affairiste. Car, contrairement aux intérêts économiques, la défense des valeurs se paie généralement par des sanctions qui en font tout l’honneur, là où les échanges économiques n’ont que la seule veulerie de l’intérêt pour condition préalable.

Le multilatéralisme ne saurait se faire qu’à l’égard de partisans du multilatéralisme, ce qui n’est pas le cas de l’Union européenne qui n’accepte  aucun compromis sur ses traités communautaires. Il existe en effet, pour toute personne porteuse de valeurs, un noyau de conviction que l’on ne peut démanteler sans les détruire ; un point irréductible et sacré sur lequel la diplomatie internationale n’a aucune prise sans s’avouer soi-même à la fois souillé et vendu. La dissolution des nations prônée et défendue par l’Union suppose la disparition des singularités juridiques et politiques en son sein. Fi de leurs petites natures d’administrateurs pusillanimes, de fonctionnaires timorés et tantôt comiques, nos autorités ont su dire non au cœur d’un système politique dont on nous ressasse depuis des décennies qu’il est le fruit du compromis ; fort heureusement, pas au point d’y perdre son âme, et c’était là toute la question : nos responsables étaient-ils encore responsables, au sens patriotique du terme, ou tout simplement à vendre au plus offrant ?  

La Suisse n’étant pas à vendre, ni au plus offrant, ni au plus puissant, je dois avouer que retrouver un peu de confiance au sommet suscite en moi un regain d’enthousiasme que je n’aurais jamais pensé un jour éprouver au sommet des institutions. N’est-ce pas durant les périodes où les nations sont menacées que le sens patriotique se réveille du coma dans lequel il se trouve durant les périodes de paix que l’on espère toujours éternelles, bien évidemment, mais dont la géopolitique démontre en permanence la fragilité ? Je l’accorde volontiers, il est bien dommage que Zemmour ait raison. Seulement voilà, si la nation disparaît, la liberté disparaît avec elle puisqu’il faut bien qu’en lieu et place d’une souveraineté, une autre prenne la place. Si ça n’est plus celle d’un peuple, géographiquement considéré, alors il appartiendra à une autre souveraineté de prendre sa place et, comme le faisait remarquer De Gaulle pour la France, cette nouvelle souveraineté ne serait plus ni nationale, ni européenne…

La mondialisation se meurt, les nations se réveillent ; la Suisse en a pris conscience et s’est montrée subitement à l’avant-poste du monde qui s’annonce. On pourrait presque se croire sur la bonne voie pour s’en tirer haut la main et filer à l’anglaise comme nos amis britanniques. En refusant l’idéologie, le conseil fédéral nourrit la confiance qu’il avait perdue. L’Europe étant supranationale et non confédérale, sa culture historique s’oppose à celle d’une authentique confédération. L’UE a donc bien tort de ne faire que menacer la Suisse de représailles, ou de l’enfumer avec des accords en trompe l’œil ; elle a bien au contraire tout à apprendre du fédéralisme de notre petit pays conjuguant autant l’efficacité démocratique que la réussite économique, deux atouts qui semblent lui manquer.

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Un New Deal pour un New Start

Joe Biden a donc présenté son « New Deal » pour l’Amérique, un projet consistant à injecter des milliers de milliards dans les infrastructures du pays afin de sauver l’Amérique d’un effondrement certain. Les pleureuses qui s’étaient excitées sur le protectionnisme trumpien ont découvert que leur héraut démocrate allait faire pire encore dans le communisme : la mise sur pied d’un Etat providence et planificateur de vaste ampleur ! En fin de compte, l’URSS a tellement disparue qu’elle est partout aux commandes… Le triomphe du libéralisme sur les ruines du communisme aboutit sur le grand retour de l’Etat planificateur dans le soutien à une économie que quarante ans d’ultralibéralisme et de libre-échangisme ont porté au seuil du déclin. C’est la même échelle de temps qui sépare l’Angleterre du XIXe siècle de sa conversion au libéralisme économique, celle de l’Europe entière, et son abandon par l’Allemagne de Bismarck avant la fin du siècle en raison d’une désindustrialisation massive et d’une paupérisation endémique. Si l’histoire ne se répète pas, c’est moins dans les faits que pour la forme…

Donald Trump a donc été dépassé sur sa gauche par plus interventionniste que lui ; à quoi il faut ajouter une taxation des plus hauts revenus pour le moins inattendue dans le berceau du capitalisme méritocratique. Il va de soi que toutes ces mesures opposées à ce qui a toujours fait l’honneur de la liberté américaine, ne se sont pas imposées par le caractère révolutionnaire d’un vieil homme issu d’un parti ô combien affairiste et consensuel, mais bien parce que l’Amérique y joue son destin. L’Amérique bouillonne d’un populisme de plus en plus agressif, prérévolutionnaire, par aggravation de l’effondrement économique. Les autorités savent qu’elles n’ont plus le choix. Si certains ont osé qualifier Joe Biden de communiste, la plupart des élites se sont contentées d’un silence atterré leur ayant fait ravaler leur lynchage du dernier président qui fut bien plus conciliant avec leur monde que celui du jour.

L’Amérique n’ayant abandonné aucune de ses souverainetés, tout comme l’Angleterre post-Brexit, la voilà sans prévenir sur le chemin musclé de la relance économique et de l’interventionnisme d’Etat, le temps du moins de pouvoir remettre la barque à flot – ce que l’Europe ne peut constitutionnellement pas faire. Les traités européens interdisent aux Etats d’interférer avec l’économie. La taxation des GAFFAM a été interdite par la Cour de justice européenne elle-même ! Cette dernière étant garante des traités, fût-ce contre la volonté de la Commission et des chefs d’Etat réunis. La situation est donc pour le moins à charge pour l’Europe ! Le Maître a lui-même sifflé la fin de la récrée de l’économie pour elle seule, alors que son chien fidèle s’est accroché lui-même à son propre piquet, ne lui laissant guère d’autres alternatives que d’aboyer en opinant du chef.

Les bonnes vieilles recettes connues et martelées par Galbraith au siècle précédent, qui s’y connaissait pour avoir officié dans l’administration Roosevelt et pour devenir par la suite le conseiller économique des présidents démocrates, étaient donc moins les solutions du passé que le programme du futur, après la parenthèse ultralibérale. Ce que les allemands nomment de leur côté l’avènement de l’ordolibéralisme n’est autre qu’un oxymore teuton puisqu’il suppose de marier le libéralisme à l’interventionnisme d’Etat ; mais cette anomalie politique représente bien la transition dans laquelle nous sommes : le retour de l’Etat aux commandes de l’économie. Roosevelt revient donc aux commandes de la politique états-unienne, de même que la vieille école protectionniste du dix-neuvième américain, à quoi on peut ajouter le bon vieux keynésianisme. Pour la nouveauté du XXIe siècle scandée à plus soif par les progressistes, on repassera…

Le monde nouveau est pourtant de retour sur ses bases immémoriales, la guerre reprend ici ou là, la géopolitique mène sa loi comme elle l’a toujours fait par le passé, les nations dominent tout autour du globe, fût-ce en dehors de l’Europe mais on voit bien que, même en Europe, l’illusion fédérale ne cache rien de la primauté des nations sur le dysfonctionnement de l’Etat continental ; si les Etats-Unis sont d’ores-et-déjà, comme la Chine, la Turquie, la Russie, l’Inde et le Moyen-Orient, de plein pied dans le monde contemporain, l’Europe des bisounours ouvre de gros yeux de merlans frits en se demandant à quoi elle sert au juste sinon à regarder passer les bombes en priant que ces dernières veuillent bien passer au-dessus de son paradis artificiel. Si l’Europe prendra quelques décennies de retard avant de se rallier au pragmatisme anglo-américain, retard qu’elle paiera à coup sûr de sa poche, réjouissons-nous tout de même de ce retour à la raison politique par le gouvernorat mondial américain, qui, il faut bien le dire, n’a plus ni le luxe, ni les moyens de ses erreurs, face aux appétits démesurés des nouveaux prétendants à l’ordre mondial.

 

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Quand la science brade son crédit

Les gens n’ont plus confiance en la science, se lamentent nombre de scientifiques. Il est aisé de juger ainsi de la stupidité du peuple mais est-il si bête qu’on ne le croit ? Pourquoi ce complotisme, cette suspicion sur la malhonnêteté présumée des scientifiques ? Tout simplement parce que les intérêts économiques sont jumelés aux intérêts politiques, et que la confusion du politique, de la science et de l’économie, par la grâce du libéralisme universel, démultiplie à l’infini les conflits d’intérêt. Les firmes se doivent de rentrer dans leurs frais ; fort bien, on vaccinera donc autant les guéris naturellement que les autres, bien que la présence dans leur sang de plus d’anticorps encore que suite à la vaccination a été rapportée par de grands scientifiques du domaine de l’épidémiologie – alors quoi ? Comment ne pas voir de la part des autorités une volonté de vendre un maximum de vaccins possibles ? Que dire des masques ? Ces masques dont on nous disait au départ de la pandémie qu’ils étaient inutiles, dont on nous a dit qu’ils n’étaient utiles que lorsque la distance de moins d’un mètre cinquante n’était plus possible et qui aujourd’hui, alors qu’ils ont été produits par milliards par des firmes attendant bien évidemment qu’on leur paie leur tribut, sont désormais imposés en tout lieu fermé et parfois même ouvert (gares, arrêt de bus) sans plus le moindre souci des distanciations ! Tout cela fleure bon le consumérisme intéressé : il faut écouler les stocks autant que possible.

L’aspect mercantile de la science est en effet la première cause d’incertitude, de méfiance auprès des populations. La gouvernance mondiale en est une autre, certes, complotiste à souhait, mais la vénalité généralisée est à mon sens la première cause de méfiance des citoyens pour une science qui, désormais, marche main dans la main avec le politique et l’économie. Je ne comprends donc pas bien cet étonnement, cette incapacité qu’ont nombre d’élites à comprendre que le libéralisme instille en toute chose l’appât du gain, et que cette obsession du rendement à tous prix pervertit tout ce qu’elle touche, y compris la science la plus honorable : la médecine. Car si soigner les gens est un projet honorable, le faire contre eux-mêmes, ou le faire pour des raisons moins utilitaires que pécuniers, ne l’est plus. Or nombre de décisions prises paraissent à ce point absurdes qu’elles se justifient difficilement moins par la bêtise chromosomique des responsables politiques que par des comités scientifiques étrangement polarisés. Aussi peu renseigné soit-il, le citoyen lambda se rend bien compte que quelque chose cloche et il a moins les petits hommes verts dans son viseur que les conflits d’intérêt.

La science n’est pas neutre ; la science a des intérêts. Certains médecins reçoivent des cadeaux de firmes privées. D’autres ont travaillé dans le privé avant d’œuvrer dans le public et maintiennent une fidélité d’appartenance envers leurs précédents employeurs. Les Pharmas ont besoin de vendre, d’écouler les stocks ; toute industrie n’a pas d’autre but que de vendre sa marchandise au plus cher et le plus largement possible. Les scandales se sont aussi succédés en la matière, de la vache folle et de leurs farines animales pour des raisons d’économie (donc de rendement), que le Médiator et sa nécessité plus économique que de santé publique. L’eldorado des nouveaux médicaments (comme si les maladies étaient progressistes) pour remplacer des génériques ayant fait leur preuve et désormais à bas coûts. Des traitements à 100'000 CHF les trois mois voient le jour, par la grâce à la fois du brevetage et du monopôle qu’il permet et le chantage aux soins opéré par des multinationales sur les caisses publiques. Il n’est pas bien sûr que le peuple soit si stupide que certains le disent ; derrière la progressisme scientifique, la monnaie sent plus fort que la chimie et son efficience dans bien des domaines. Le libéralisme a miné tous les domaines par la confusion intégrale de l’intérêt et des services. Le résultat se fait sentir par une méfiance légitime et une suspicion généralisée vis-à-vis des prescripteurs. Aujourd’hui comme hier, on récolte ce que l’on sème.

 

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La démocratie c’est l’ordre moins le pouvoir

La droite dure a le vent en poupe :  un Zemmour par-ci, une sortie du Buisson par-là, chacun agitant son couplet réactionnaire que le libéralisme décadent a rendu de plus en plus audible. Je ne suis pourtant pas bien sûr que l’on puisse ainsi opposer frontalement la dictature (l’ordre d’un pouvoir fort) et la démocratie (l’anarchie des individus). Cette opposition est un peu facile : peut-on imaginer que la démocratie ne soit que libérale, sinon ultralibérale ? Le triomphe en Europe de l’ordolibéralisme démontre que le libéralisme sait aussi se passer de la démocratie lorsqu’il donne le pouvoir à une technocratie savante, détachée de la démocratie directe comme parlementaire. Aristote s’en étonnait en son temps, lorsqu’il travaillait sur les anciennes constitutions démocratiques, qui, à ses yeux, avaient la particularité d’être toutes différentes, sans comparaisons avec les autres. Il en dénombrait à l’époque près de 300 ! Le propre des régimes démocratiques est qu’ils se prêtent le mieux aux aléas des coutumes et des particularités historiques. L’ordre démocratique épouse bien plus que tout autre système rigide, une souplesse qu’on ne rencontrera guère dans les régimes tyranniques ou oligarchiques, fomenteurs de troubles, d’insurrections et de révoltes.

L’observation peut être faite encore aujourd’hui : les régimes les plus stables sont les régimes démocratiques. Les régimes les plus instables, sont des régimes oligarchiques, dictatoriaux, tyranniques. L’explosion des révoltes au Moyen-Orient s’est produite au sein de dictatures rigides. Le Liban n’est pas non plus une démocratie mais une oligarchie affairiste et corrompue ; la Chine doit faire face à la fronde des régions les plus démocratiques, tel Hong Kong, refusant le joug autoritaire. Les dictatures d’Amérique latine sont secouées en permanence par des putschs, en Afrique également où les coups d’Etat s’enchaînent. Le déficit démocratique en France nourrit ce même terreau révolutionnaire que partout ailleurs où la démocratie fait défaut et où, en sus, les oligarques accumulent les faillites politiques et économiques .

On aurait donc tort de suivre le rouleau compresseur de l’Etat fort prôné par les nostalgiques de l’autorité religieuse, de la monarchie d’empire comme seule réponse à la « démocratie » libérale, pourtant moins démocratique qu’oligarchique. La grande variété des systèmes démocratiques permet d’envisager d’autres démocraties qui, par leur fluidité (elles épousent les besoins du moment par la demande populaire), ne manqueront pas d’apparaître. Nous ne sommes pas, comme les idéologues de droite souhaiteraient le faire croire, condamnés à balancer entre un régime autoritaire et une anomie libérale. La démocratie, comme toute forme d’organisation sociale, se doit d’évoluer, de changer, de s’adapter à son temps, de répondre aux attentes des populations souveraines.

La lâcheté judiciaire que l’on peut constater de nos jours en Europe où les petits caïds ne sont plus condamnés, où les peines ne sont plus appliquées qu’avec sursis, où les délinquants, y compris récidivistes, ne voient plus la loi s’appliquer par moult dérogations prétendument humanistes (où se trouve donc l’humanité pour les victimes ?), n’est pas une affaire de démocratie mais de non application des lois. Quand la justice cesse d’appliquer les lois, ce n’est pas la démocratie qui est coupable, mais les institutions, sinon le pouvoir politique et judicaire. Même à l’époque monarchique, le roi pouvait à tout moment gracier des condamnés selon son bon plaisir, au mépris du code pénal. On doit cette confidence au tout jeune et arrogant lieutenant Bonaparte, dans sa Dissertation sur l’autorité royale : « Il n’y a que fort peu de rois qui n’eussent pas mérité d’être détrônés. » Contrairement à l’impunité d’un roi, les démocraties ont toute latitude pour devenir plus strictes, comme le font les démocraties du Nord actuellement ; la démocratie helvétique suit le même chemin que les démocraties authentiques où les citoyens eux-mêmes imposent le calendrier politique en s’adaptant aux événements du moment. On constate déjà un serrement de vis sur la délinquance, une restriction du prosélytisme islamique, un retour à l’application des lois, voire à leur durcissement en réponse à une hausse des crimes et des délits.

Du fait que les démocraties s’adaptent aux problématiques du moment, elles sont accusées d’être réactionnaires par des pays si peu démocratiques qu’ils voisinent bien plus souvent avec la guerre civile que la paix sociale. Lorsque l’opinion majoritaire change, les initiatives populaires fleurissent, les référendums sont lancés, les débats publics prennent très vite la couleur des enjeux contemporains, au même titre que la teneur des objets soumis à votation. L’immobilisme est une affaire d’idéologie, un péché avant tout partagé par les oligarques ; le peuple est bien trop diversifié pour être idéologique ; il ne cesse d’être en mouvement, quitte à se dédire sur la durée – et c’est moins là la preuve d’une incompétence que la sagesse de qui n’a pas d’œillères et réexamine librement ce qui lui est soumis à décision. J’aurais donc davantage tendance à penser que l’immobilisme et les troubles sociaux sont les effets d’une impasse non démocratique plutôt que le contraire. Ce n’est pas la démocratie qui crée l’anarchie, puisque le peuple est un donneur d’ordre, mais son absence, sa captation par des élites lointaines, infatuées et suffisantes.

Ce n’est donc pas le retour de l’empire, la restauration des monarchies d’antan, l’établissement d’un régime fort, l’avènement d’un Napoléon, d’un nouveau Metternich, d’un improbable Bismarck, la restauration de l’Eglise dans la gestion publique, qui renouera avec un ordre unilatéral puisque ce dernier ne sera avant tout que confiscatoire, comme il l’a toujours été. Seule une démocratie efficiente permettra à une majorité d’imposer un changement en lien avec l’époque et plus à même de répondre aux enjeux contemporains. La Suisse n’a pas attendu que des élites ne deviennent lucides pour imposer des lois sur des sujets tabous comme l’islam, l’immigration, la délinquance, la pollution, les pesticides, le suicide assisté, etc. A croire que si les démocraties sont réactionnaires, ça n’est pas dans la restauration d’un monde ancien, mais dans leur capacité à réagir aux problèmes les plus actuels bien avant qu’ils ne soient pris au sérieux en plus haut lieu.

 

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Les solutions bâclées du manichéisme

La votation contre le fait de se masquer le visage en public (plus polémiquement anti-burka) aura été un exemple type d’un problème actuel (l’islamisme en Europe) traité d’une manière inadéquate. S’imagine-t-on pouvoir lutter contre l’islamisme en interdisant à une poignée de musulmane en terre helvétique de se masquer le visage ? Le terrorisme étant un crime justifiant l’intervention des services secrets et de la police, arborer publiquement son appartenance à la religion islamique serait pour le moins contre-productif dans l’optique d’un attentat. Les vrais islamistes ne sont bien évidemment pas susceptibles d’afficher le moindre signe religieux ostentatoire – pas même la si typique barbe car la plupart des terroristes dont nous vîmes la photo dans la presse ne l’arboraient aucunement. Mieux vaut pour eux  passer inaperçu.

On est donc allé chercher des poux à des femmes peu soucieuses de commettre des actes délictueux, vivant leur foi paisiblement, et dont le contre-projet proposé à l’époque par Mme Keller-Sutter avait le mérite d’éviter l’interdiction pure et simple en obligeant au dévoilement uniquement dans le cadre d’un contrôle d’identité. On ne sait pourquoi, le contre-projet ayant disparu de la circulation, ne restait plus que le noir et blanc du pour et du contre. Et c’est bien dommage car je suis sûr que la majorité des suisses auraient choisi la voie médiane bien plutôt que la radicalité de deux positions contraires.

Le contre l’ayant emporté, la parole du peuple faisant foi, il va de soi que les minorités culturelles n’ont guère la légitimité comme en France de se considérer à demeure et qu’elles se doivent d’obéir à des lois votées à la majorité par les autochtones. Rappelons que l’Occident est bien plus permissif dans les transgressions de mœurs qu’au sein du monde arabe et que l’occidentale en mini-jupe est mise très rapidement au cachot sous menaces de mort, comme on l’a vu en Arabie Saoudite sur un site de fouille archéologique en plein soleil. De notre côté de la méditerranée, l’impétrante ne risque qu’une petite amende…

 

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Retour à la vie réelle

Si le monde d’après ne doit plus ressembler au monde d’avant, ça n’est pas là où les progressistes l’imaginent, ces derniers réfléchissant moins dans le sens du bien commun que dans l’opportunité permanente de faire de l’argent avec du neuf. Loin d’un progrès de l’humanité, l’appât du gain se suffit pour créer du lucratif, et donc, l’infini déploiement du gadget faussement utile, dans la plupart des cas, plus contraignant qu’efficace. La pandémie aura au moins cet avantage que d’avoir agi en révélateur d’un monde où le numérique et le virtuel furent seuls à régner. La réduction d’une existence à sa seule dimension numérique a généré un isolement et une solitude dont les répercussions physiologiques et psychiques ont hypertrophié les vices du procédé, vices demeurés latents jusqu’ici. Personne n’ignore plus désormais que le virtuel est une prison, une privation, un agent séparateur ne permettant pas au désir de finir en plaisir, faute de pouvoir passer par la présence charnelle d’autrui. Le virtuel sollicite le désir, suscite le plaisir, mais n’y aboutit jamais, faute d’incarnation.

Jamais auparavant nous avions eu sous les sens l’évidence que le commerce est le fruit d’une relation, d’une interaction, d’une réciprocité, d’un échange. La transaction n’opère plus lorsqu’elle est séparée de l’intersubjectivité qui la permet. Le commerce a toujours été, par le passé, l’auxiliaire de l’entente; il est en outre plus difficile pour un vendeur que de flouer un acheteur en présence non seulement de la marchandise mais de la personne réelle. Le bonne entente, que la guerre ne permet plus, est avant tout profitable au commerce, du moins, celui qui s’effectue de gré à gré. Une consommation faisant l’impasse de la relation vendeur/acheteur contribue à faire de toute âme un désert où le désir pourrit au lieu de germer. Rendons grâce au virus que de nous avoir à ce point réconciliés avec le réel à l’ère de la généralisation du virtuel.

Ce qui nous permet de réfléchir un peu à l’intérêt que recouvre la technologie dans nos vies. A qui peut bien profiter le commerce numérique et sa suppression du lien humain ? A qui profite la solitude de tous au milieu de tous au prétexte de la seule consommation ? Certainement pas au client, au consommateur, mais bien plus certainement aux commerces liés à la technologie qui le permet. Là où la transaction humaine ne coûte rien, sinon un effort physique profitable à la santé générale de l’organisme, le tout virtuel est une occasion en or pour vendre du matériel en quantité astronomique. Rien ne coûte aussi cher que l’informatique, la technologie ; pour les grandes multinationales du secteur, le tout virtuel est un nouvel eldorado comparable à celui de l’écologie pour l’industrie lourde, soi-disant verte…

La demande aurait tort, après l’épisode que nous avons tous subis, de continuer à nourrir ce qui ne profite qu’aux vendeurs d’informatique, mais de renchérir résolument dans l’économie réelle, le commerce de proximité, pour sa qualité supérieure, son suivis optimal, ses conseils adaptés, et pour les soins qu’il prodigue à l’égard du psychisme de tout un chacun lorsque l’humain se rapporte non plus à la machine, mais à l’humain comme but et finalité du processus marchand. Commercer a toujours eu par le passé une acception inséparable du rendez-vous, de l’entretien, de l’entregent. On ne commerce qu’entre hommes, avec tous les rites que l’opération nécessitait par le passé pour faire une bonne affaire que l’on ne pouvait dissocier de la bonne rencontre. Le marché, c’était l’étal, la boutique, le stand, le salon, la restauration pour les grandes affaires, le souk et son effervescence, sa grandiose messe en plein air. Echange, affluence, proximité, discussion, conseils, rencontres, passions même parfois, selon la nature des échanges, lorsqu’ils rejoignent l’art et l’artisanat.

Je demeure dubitatif quant à la postérité de l’ère numérique promise par le monde économique. Plus personne n’en veut. Chacun ne rêve plus que de sa caissière, de son boulanger, de son restaurateur, de sa terrasse bondée, de sa librairie et de ses libraires, sans évoquer la présence des lecteurs ; le tout virtuel par la contrainte a renforcé comme jamais l’avidité du réel au point de voir, qui sait, s’effondrer le monde d’avant par désertion pure et simple de la médiation dans la consommation ordinaire. L’ère virtuelle vit peut-être, grâce à la pandémie, ses derniers moments dans nombre de ses déclinaisons quotidiennes. Espérons que l’épisode consacrera le grand retour de la rue sur la toile, de l’échoppe sur le site, du regard sur l’écran, de la voix humaine sur le haut-parleur, de la complicité dans l’échange sur l’anonymat consumériste, de la présence réelle sur le distanciel ; un retour du civilisé en pleine barbarie technologique. S’il doit y avoir un krach postpandémique, mieux vaudrait qu’il ait cours chez les GAFFAM plutôt que chez nos commerçants, qui, l’avions-nous oublié, organisent la dynamique du lien social autour de leurs activités. La vrai guérison qui nous attend est sans doute moins liée au virus qu’au monde que nous laisserons derrière nous – et espérons-le, sans regrets…

On s'éveille à la vie © Charles Aznavour - Topic

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@LG

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