Décadence, de Michel Onfray : une fresque historique

Second tome de sa brève encyclopédie du monde

 

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Une métaphysique des ruines

Qu’est-ce que Décadence exactement ? Le deuxième tome de la fausse brève encyclopédie du monde... Fausse brève car, des milliers de pages annoncées, celles-ci formeront assurément une authentique encyclopédie philosophique du monde. Après l’exposition d’une philosophie de la nature, dans Cosmos, novatrice sur nombre de points, ce second et volumineux tome s’occupe du passage des siècles ; comme si le philosophe matérialiste avait commencé par proposer une nouvelle Critique (de la raison naturelle), et qu’il investissait désormais une nouvelle philosophie de l’histoire, propre à ravir aux grands tenants de la tradition idéaliste, de Kant à Hegel, leurs suprématies théoriques en la matière. Jamais Démocrite et Epicure, sans doute, n’auraient imaginé être « vengés » de la sorte du sort catastrophique qui fut réservé par le christianisme à leurs centaines d’ouvrages...

S’ouvrant sur une toile de Monsù Desiderio, Décadence s’illustre moins comme une morale, ce que Cosmos s’interdisait déjà, à titre de sagesse sans morale, que comme une fresque historique. Une décadence ne se juge pas ; elle se contemple, elle s’opère d’elle-même. C’est un fait historique, au même titre qu’une renaissance, une guerre, un exode, un retour au pays ou une révolution. C’est un événement, un sacre, une bérézina, peu importe ; une nature morte qui n’attend rien d’autre que ses peintres. Ainsi, l’évêque solitaire, arpentant mélancoliquement la sombre plage d’une ville dévastée, entre brumes et fumées, édifices morcelés et effondrés en bord de mer, se donne des airs de Saint-Augustin, soit dans sa ville de Carthage ou dans celle d’Hippone, dans l’actuelle Algérie, où il reçut la visite d’un ange, sous les traits d’un enfant, à qui il avouera son échec à comprendre le mystère de la Trinité. La toile signée Didier Barra et François de Nomé, peinte au XVIIe siècle, sans titre, sinon a posteriori, ne permet de déterminer l’identité de l’évêque représenté, que par déductions logiques. Elle est très probable, et l’évêque d’Hippone devait ainsi errer dans la débâcle peu avant sa mort, et peu avant la prise de la ville par les Vandales, qui, bien que chrétiens, pilleront, violeront, brûleront, avec le même zèle qu’en mirent les chrétiens eux-mêmes depuis la conversion de l’Empire romain à la nouvelle religion, sous Constantin.

En quoi les peintres sont aussi de bons philosophes, et réciproquement ; un siècle seulement avant la Révolution française, Monsù Desiderio annonce, avec son Explosion de l’église, un cataclysme moins tellurique que paradigmatique, que le la Réforme protestante, alliée à la Renaissance païenne, conforteront dans son esprit. Nul doute que la prophétie intellectuelle et esthétique du peinture baroque, excédait de beaucoup ce qu’il aurait pu imaginer ; mais l’expressivité eschatologique de sa vision était symboliquement à la hauteur de ce qui s’annonçait pour la civilisation chrétienne... Alors que dans le passé, les projets architecturaux de la chrétienté réalisaient des prodiges en quelques décennies, un millénaire plus tard, la Sagrada Familia du célèbre architecte espagnol Antonio Gaudi, commencée en 1883, année de la parution d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, devait demeurer inachevée encore aujourd’hui, plus d’un siècle plus tard ! Même le pape Benoît XVI dut consacrer l’église, en 2010, sans qu’elle n’en soit aboutie... Au temps de la vigueur chrétienne, il fallait trente ans pour réaliser un chef d’oeuvre de démesure. Désormais, plus d’un siècle n’y suffit même pas...

La chrétienté, c’est le moins que l’on puisse dire, ne fédère plus ; pas même ses artistes, architectes, et bâtisseurs. Les ruines le sont désormais avant même d’avoir été réalisées ! Elles sont anthumes ! Benoît XVI démissionnera de son poste, sans que sa santé n’en soit la cause ; lors même que Jean-Paul II ne s’était pas inquiété outre-mesure d’une agonie publique propre à sa vocation existentielle intégrale. Il semble bien que le Vatican n’attende sous peu les premiers touristes qui visiteront les appartements du pape comme l’on visite aujourd’hui les salons et la chambre du Roi à Versailles...

 

Le déterminisme historique : une fatalité cosmique

Dès l’introduction de son ouvrage, Michel Onfray énonce cette vérité nietzschéenne : même en histoire, l’objectivité de l’historien est une prétention que sa subjectivité ne cesse de corrompre. Comme le disait Nietzsche des constructeurs de système, ils manquent de probité. Il en va de même de l’objectivité des historiens. Masquer la part viscérale du parti pris serait malhonnête ; autant le reconnaître et l’endosser. Ainsi, qu’il en aille de Hegel et de sa Raison dans l’histoire, de Vico ou d’Herder, de Spengler et Toynbee, plus récemment, le constat est fatalement le même : Kant a pensé l’histoire selon ses propres préjugés personnels, et Karl Marx fera de même dans sa propre lecture de l’histoire. Aucun n’y échappe, à son corps défendant, devrions-nous dire, et le philosophe moins spiritualiste que matérialiste, ajoute à la probité en refusant de masquer son jeu à des fins idéologiques. L’historien, le philosophe, pensent le monde et l’histoire avec leur propre entendement, et cet entendement est tributaire avant tout d’un cerveau compris dans un corps, lui-même compris dans une époque, une éducation et une histoire individuelle et sociale - pour ne pas dire passionnelle.

L’ordre dans l’histoire est une affaire de rationalité subjective, supposant moins le diktat que le débat, par la force des choses, puisqu’il est dans la nature même des corps que de diverger. L’épistémologue Paul Feyerabend en tirera les conséquences jusque sur le terrain de la méthode scientifique, où il s’agira de démonter systématiquement les idées préconçues, fussent-elles induites par des « vérités » scientifiques, pour leur opposer toujours l’observation concrète, de terrain. Le réel triomphe toujours de l’a priori. Une méthodologie, même scientifique, qui n’inclut pas en elle une contre-méthode, se condamne à ne voir dans le monde que ses propres axiomes. Erreurs ô combien partagées par les a priori kantiens, la raison hégélienne, ou encore la morphologie spenglerienne, dont les primats peuvent s’avérer probants dans un secteur de la logique ou un pan particulier de leurs observations, mais que l’extension à toutes les données de l’existence, confine plus sûrement à l’aveuglement idéologique.

Plus grave encore : lorsqu’il est question de tirer des conclusions dans l’étude d’une civilisation en particulier, pour les étendre à des universaux, à partir d’échelles de temps trop courtes. Quelques siècles d’histoire ne suffisent pas à tirer des conclusions efficientes sur la nature de l’homme et son évolution sociale à travers le temps. Pour pouvoir lire avec plus d’efficience la destinée de l’homme, y compris sur le terrain local, il faut au préalable enquêter sur l’origine même de l’homme, avant même l’apparition des grandes cités, puis de leurs empires. Il s’agit de connaître l’homme avant même son apparition, à titre de créature animale. Il s’agit d’enquêter sur la mammifère, sur l’évolution des espèces à travers les millions d’années, sur la nature même de la vie, au sens vitaliste et biologique ; l’origine de la vie, les premières cellules, l’invention de la sexualité, de la respiration ; les sciences de la terre, au sens large, qui supposent la connaissance des climats, des changements climatiques ancestraux, ainsi que la place de la terre dans le système solaire lui-même, la nature du soleil, de l’espace qui le contient. Comment répondre à la question des civilisations si on ne sait pas même répondre à la question de l’homme, son espèce, ses origines, sa nature, son existence terrestre comprise dans 4,5 milliards d’années d’une aventure géologique, elle-même issue de l’histoire cosmique que l’on fait remonter au Big Bang, il y a treize milliards d’années.... Certains pensent même qu’en amont de la première extension cosmique, dans le cadre de la physique quantique et des ondes gravitationnelles, le premier moment serait lui-même précédé par un autre, antérieur à sa propre apparition.

Au regard de l’éternité, loin d’être stagnante, les unités de mesures temporelles des historiens sont désormais dérisoires. Même un Fernand Braudel n’escompte que sur quelques siècles, à défaut de millénaires ! L’humanité n’étant qu’une espèce parmi d’autres, sur une planète parmi d’autres, dans un système solaire parmi d’autres, on s’aperçoit assez vite que les conséquences des découvertes de Galilée, de Darwin, sinon de la cosmologie moderne, n’ont en rien été tirées par les philosophes et les historiens. Ce qui se devait de changer radicalement la connaissance, n’a pas atteint ne serait-ce que les entendements les plus pointus en nombre de domaines, pourtant, universitaires. Beaucoup fustigent avec raison les illusions de l’anthropomorphisme, mais ils sont bien peu à mesurer les conséquences sur la vision même que l’on peut avoir de l’homme, avant même son organisation urbaine et politique, au regard de savoirs qui, désormais, remontent à la création de l’Univers que nous connaissons.

Tout devait naître, après le Big Bang, de l’effondrement d’une supernovae, pour ce qui concerne notre système solaire, et cet effondrement d’étoile conditionne à sa suite, l’écoulement du temps et l’onde de choc qui continue de mouvoir les corps et la matière dans une forme de vitalisme cosmique. Cette naissance du temps comme de la matière, pour ne pas évoquer l’énergie elle-même, provient donc bien d’un effondrement, d’une décadence stellaire ( !), après laquelle, tout ce qui nous concerne, devait suivre. En quoi le penseur nietzschéen, celui de la volonté de puissance comprise en toute chose, à commencer par l’étoile primordiale, récuse le matérialisme sommaire qui consisterait à tenir pour corps ou matière, de simples quantités et qualités objectives, de simples assemblages de matières au fonctionnement mécanique. Le matérialisme scientifique ne suffit pas à qualifier le vivant comme l’inerte ; le philosophe, pour son compte, ne peut que constater que quelque chose dépasse le réel, le conditionne, l’anime, et que cet « anima » que tout être et toute chose, recouvre, si elle n’est pas divine, prouve à l’évidence qu’une âme matérielle existe et enveloppe le réel d’une force que l’on qualifiera de cosmique, faute d’en savoir davantage. L’élan vital bergsonien, le vouloir schopenhauerien, l’impetus spinoziste, autant de concepts pouvant convenir à la dénomination de cette force obscure, à l’oeuvre en toute chose, et qu’une étoile effondrée semble avoir transmis à tout ce qu’elle a généré dans son apocalypse.

Depuis cet effondrement, l’énergie générée s’affaiblit, chronologiquement. On sait que les étoiles géantes génèrent d’autres étoiles dans leurs explosions, mais de moindres proportions. Notre soleil, comme tant d’autres, du fait de sa faible densité, s’éteindra sans générer de nouvelles étoiles, sans recommencer un cycle. L’énergie cosmique, comme celle du temps, se perd sans retour. Si même le cosmos connaît naissance, puissance et décadence, à l’image de toute vie comme de toute matière, on imagine mal les créations humaines, fussent-elles de l’ampleur des civilisations, ne pas connaître le même sort... Tout ce qui est, tout ce qui vit, se déploie selon une même logique d’ensemble qui s’écoule de la naissance à la mort, moyennant une entropie s’étendant à l’intégralité du cosmos. Même la matière se meurt, puisqu’elle change d’état à travers les millions d’années, à mesure que sa puissance atomique faiblit. Dans le sillage de cette décadence énergétique universelle, l’Univers lui-même se refroidit, s’étend indéfiniment, et se dilue inexorablement dans sa propre éternité. L’éternité finira aussi par mourir, et ce qui peut nous paraître tel, à notre désuète mesure, ne l’est pas nécessairement. Des milliards d’années écoulées, des milliards d’années lumières, en temps comme en distance, rien de tout cela n’est appréhendable par notre entendement ; mais le fait est que la matière issue du Big Bang l’a nécessairement parcourue jusqu’à nous. Eternité toute relative.

Tout ce qui existe ayant hérité de la puissance initiale de l’étoile effondrée, il va de soi que l’énergie résiste à son affaiblissement, à son extinction. On qualifie de néguentropie, ce processus vital, qui, dans la nature, résiste à la mort et tente de se maintenir coûte que coûte, en vie. L’existence même de la masse, dans la matière, prouve qu’une force s’exerce qui résiste à son délitement, à sa partition, sa pulvérulence. Tant que l’énergie, la force contenue dans la matière est suffisante, cette dernière résiste à tout ce qui pourrait l’amoindrir et la fragmenter. De même, tout organisme vivant possède la force nécessaire, durant un temps, le trajet d’une vie, pour survivre aux différents maux qui peuvent l’assaillir. Les civilisations épousent parfaitement ce qui régit la matière et le vivant dans son ensemble : elles se maintiennent autant que leurs puissances le permet, après quoi, faute d’énergie suffisante, elles s’essoufflent, connaissent des événements un peu chaotiques, lorsque tout système se désordonne peu à peu sous l’effet de son effondrement ; puis, d’une simple grippe, événement d’une considérable banalité pour elle lors de son enfance ou de sa pleine puissance, peut suffire à la faire disparaître. Une chose est sûre : les grands empires du passé n’ont pas trépassé des suites d’une guerre atomique redoutable, mais d’un ensemble de facteurs conjugués qui, pris isolements, paraissent bien dérisoires.

La décadence est la loi des lois ; la règle du temps comme du cosmos. Sa chute est son écoulement. Vouloir inverser la tendance, c’est vouloir faire remonter les rivières à l’envers... Il n’est pas même à juger d’un phénomène naturel, d’une physique appliquée ; tâcher de la comprendre et d’en observer les effets, suffit. Nous n’avons guère d’autres pouvoirs en la matière... Ainsi, sans parvenir à saisir que le cycle de naissance et de mort compris dans cet effondrement originel, gouverne jusqu’aux civilisations elles-mêmes, le politique s’accorde à n’en rien reconnaître et à opter pour deux optimismes distincts : le progressisme ou la réaction. Pour les premiers, l’invocation d’un futur meilleur suffit ; même s’il est démenti par les faits décennies après décennies... Les pronostics n’engageant, manifestement, que ceux qui les énoncent. L’homme providentiel des progressistes, à lui seul capable d’inverser le cours des choses, tel un Hercule biblique, ne contente là encore que les croyants. La violence faite au réel par les optimistes du politique, lorsqu’ils décident d’agir, des marxistes aux nazis, des djihadistes aux maoïstes, en fascistes de gauche comme de droite, indexés sur le mode de la téléologie révolutionnaire ; tous ont démontré ce qu’ils étaient capables de faire en pure perte : un véritable carnage.

Les réactionnaires, pour leur compte, se prennent plus absurdement à restaurer un passé révolu ; vieux flambeaux désormais éteints que la volonté ne suffit bien évidemment pas à rallumer. Entre l’optimisme progressiste, dont l’espérance n’est fondée que sur des postulats, et le pessimisme réactionnaire, mélancoliquement tourné vers un passé sans retour, il y a bien une place pour la pensée tragique, qui, ni optimiste, ni pessimiste, s’occupe plus pragmatiquement de penser le réel et de dégager du réel, les seuls constats de sa réflexion. Ni projection futuriste, ni passéiste, le tragique préfère demeurer lucide, fût-ce en une période de déclin. Il rejette toute œillère pour se focaliser sur le présent ; sur ce qui vient s’annoncer et s’énoncer. De même refuse-t-il de moraliser son époque ou de juger en bien ou en mal de ce qui prend forme en son temps ; à quoi bon juger ce qui se dessine par des lois qui nous échappent, tant elles sont redevables à un esprit du temps, qui lui-même obéit à une fatalité naturelle ? Paul Valéry l’énoncera avec une étonnante prescience dans La Crise de l’esprit, au lendemain de la première guerre mondiale, en 1919 : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et la meilleure preuve à ceci, un simple regard rétrospectif le permettra : l’Egypte pharaonique n’est plus ; les druides celtes ne se réunissent plus près des mégalithes ; on ne sacrifie plus à Athéna au Parthénon ; le sénat romain est un forum désert ; les sacrifices humains pour le dieu aztèque du soleil ont cessé ; plus aucun roi n’est sacré dans la cathédrale de Reims... Les civilisations du passé sont toutes mortes et (partiellement) enterrées.

Au regard de cette fatalité déterministe, on se demande bien quel homme, sinon quel peuple, a bien pu vouloir ce qu’il advint... Même les grands chefs de guerre, si nombreux dans l’histoire, de Gengis Khan à Napoléon, de Staline à Hitler, ne furent que des jouets de la puissance qui meut les énergies civilisationnelles. Leur chute l’est également. Loin d’être les acteurs de l’histoire, comme ils se complaisent eux-mêmes à le penser, leur libre-arbitre est en réalité un consentement aveugle à la puissance qui les fait advenir. L’histoire d’une civilisation se construit de la même façon que celle d’une identité individuelle ; elle se cristallise par une suite imprévue de nécessités qui, au hasard des événements, peut consolider son essor ou avorter misérablement. Il n’est pas écrit d’avance qu’une civilisation ne puisse durer deux mille ans ou pas même un siècle... Ce qui est déjà écrit, en revanche, dans les lois qui gouvernent la nature et celle des hommes, son espèce, c’est que ce qui naît doit finir par disparaître de sa seule usure, et, dès la naissance, le compte à rebours a déjà commencé. Même les civilisations sont amenées, qu’elles le veuillent ou non, à endosser la nécessité qui leur commande de devenir ce qu’elles sont. Elles n’ont pas le choix ; la force impérieuse qui les gouverne, ne leur laisse que le choix du consentement.

Il ne fait aucun doute que le nihilisme issu de toute décadence, n’est pas une fin en soi, mais une période intermédiaire. L’histoire n’a pas plus de raisons de s’arrêter que l’évolutionnisme naturel de Darwin ou la cosmologie dynamique des relativistes. Par conséquent, le nihilisme n’aura qu’un temps, et sera lui-même remplacé par autre chose, et ainsi de suite ; la nouvelle civilisation encore en devenir, qui nous attend, sera elle-même un jour remplacée par une autre, et ainsi de suite jusqu’à la mort programmée du soleil, réduit à l’état de naine noire, froide et imperceptible, non sans avoir, au préalable, carbonisé la Terre et réduit autant la vie que l’histoire des hommes, à l’état de cendres. Pour le coup, sitôt la fin du système solaire, l’histoire prendra fin ici, pour ne plus laisser le moindre souvenir de la moindre trace. Rien ne subsistera de la Terre et de l’humanité. D’autres mondes, peut-être, suivront les mêmes aléas sous différentes formes, mais nous n’en saurons pas davantage sur eux, qu’eux, de nous. Et je ne suis pas sûr que cela soit une si mauvaise chose, compte tenu de la nature des lois qui gouvernent la puissance de ce qui vit...

 

 

 

Les temps de la vigueur

 

 

Berlioz Te Deum Claudio Abbado ECYO © Sonorum Concentus

 

 

Le christianisme ou la déraison dans l’histoire

Pour les besoins de sa légende, le judéo-christianisme se dut d’inventer de toute pièce un messie, porteur de ses aspirations religieuses. Son prétexte était tout trouvé, puisque l’Ancien Testament évoquait déjà la venue prochaine d’un prophète ; il suffisait dès lors de s’emparer de cette ancienne prédiction pour lui donner chair en prétendant le prophète annoncé, déjà venu, et d’en proposer l’histoire à des fins d’édification. Subterfuge qui suppose, en effet, que Jésus n’ait jamais existé personnellement, humainement, mais que son concept seul pouvait suffire à le faire passer pour vivant. Aussi vrai que Nazareth n’existait pas à l’époque, il semble également peu probable que la région considérée, en l’an 0 de notre ère, composée de palestiniens, c’est-à-dire de sémites, ait pu donner naissance à l’homme blanc, au regard clair, aux cheveux blonds, à la barbe bifide, tel que représenté par l’histoire de l’art occidentale... A quoi il faut ajouter, une mère vierge, un père asexué, un engendrement non engendré, qui rend possible la venue d’un enfant n’ayant jamais existé ; et qui mourra vierge, du reste, comme une page parfaitement blanche.

L’Evangile de l’enfance du pseudo-Matthieu donne des détails révélateurs sur la méthode utilisée pour créer de toute pièce un personnage conceptuel à partir d’une mythologie que l’on s’attache à faire passer pour réelle. Outre le catalogue interminable d’allégories, de nombres justes, qui ponctuent jusqu’aux premiers pas de Marie au septième mois après l’accouchement (par sept pas), le chiffre sept étant celui de la perfection, un ange avouera à Marie qu’elle a trouvé grâce devant le Maître de toutes choses, et qu’elle concevra par sa Parole... (11,2) La chose ne pouvait pas être mieux dite, car, outre une vie faite intégralement de symboles, l’ange de Marie rapporte rien moins que la clef de lecture des Evangiles : Jésus naîtra moins d’une mère et d’un père que de la Parole, d’un Logos symbolique. Tout est dit, et tout suivra sur le chemin du symbole, pour des siècles et des siècles... Le problème étant qu’avec ce parti pris conceptuel, une religion entière va se former sur un homme sans corps, à partir de miracles antinaturels, pour ne pas dire contre-nature. L’imitation à venir, outre de la Passion, mais déjà, de Marie et Joseph, sur le terrain familial, produira à n’en pas douter, de considérables névroses - avec cette recommandation aux mortels souhaitant imiter Marie, faute de pouvoir enfanter sans sexualité, de s’assurer de n’y prendre aucun plaisir. Il s’agit d’engendrer uniquement par l’acte, mais non par désir ou plaisir. De même que la chasteté généralisée dans cette affaire, de Jésus à ses aïeux, induira une chasteté pour tous qui finira par poser de sérieux problèmes à la chrétienté, ne serait-ce que dans l’effondrement démographique !

Ce qui nous amène à Paul de Tarse, porteur du christianisme dont il se fait le principal apologue, et qui, lui aussi, mais de son vivant cette fois, construit sa propre légende. A commencer par cette « écharde dans la chair », dont il se dit souffrir, par la faute de Satan, et qui mobilisa beaucoup de supputations à travers l’histoire pour en fournir une explication concrète, physiologique. Cette même écharde qui devait l’empêcher, alors que la société juive ne s’y prêtait guère, d’avoir la moindre femme sa vie durant. Condamné au célibat, il n’aspirera à rien d’autre qu’à faire de son malheur, la norme sociale, en invitant tout un chacun à vivre la même vie que la sienne. Tropisme maladif dont on ne saurait en accuser Jésus, à titre de père spirituel du christianisme, puisqu’il n’existe aucun texte relatant une quelconque détestation du corps et des plaisirs chez lui, pas même sur le terrain strictement sexuel. Ce qui laisse présumer que cette dénégation sensuelle et corporelle avait davantage pour source Paul lui-même et sa mystérieuse « écharde » dont on suspecte une pathologie suffisamment honteuse pour qu’elle ne soit pas énoncée... Car rien n’aurait empêché l’apôtre de révéler des migraines, des cailloux, dans la fatalité d’un mal qui l’aurait frappé, bien plutôt qu’une peu flatteuse... impuissance.

La condamnation de la circoncision, par Paul, juif de son état, lui-même circoncis, tout comme Jésus, pourrait trouver sa raison dans une circoncision mal effectuée qui aurait, pour le coup, rendu notre homme, impuissant. Car si Paul souhaite abolir cette pratique, il souhaite surtout l’étendre à autre chose qu’au corps, à l’âme elle-même ! Et il en appelle ainsi à une « créature nouvelle », ce que les marxistes nommeront un homme nouveau, et avec eux, tous les créateurs de civilisations, afin de fonder un autre homme dont Paul nous dit qu’il aura l’âme circoncise... Loin du Jésus philosophe, sage, chamane, figure de douceur, de paix, d’amour, de tolérance, pardonnant l’adultère, Paul fera bien au contraire l’apologie du Christ, à savoir, du Jésus qui meurt, que l’on crucifie, dont on exhibe les plaies, dont on perce le flanc d’une lance, dont le sang coule, porteur d’une couronne d’épines ; le Christ qui agonise en guise de modèle à imiter. Le christianisme paulinien souhaitera l’avènement d’une nouvelle civilisation indexée sur un stupéfiant et bien préoccupant masochisme !

L’homme nouveau paulinien annonce, contrairement à Jésus, pour qui le royaume n’était pas de ce monde, la rupture avec un judaïsme localisé, sans prétentions planétaires, d’avec l’universalisation du christianisme. Avec Saint Paul, représenté avec un glaive dans l’iconographie chrétienne, le christianisme devient universel et s’attribue la primauté sur toute religion étrangère. Paul se chargera lui-même, en son temps, de s’en faire le missionnaire, et de convertir à sa croyance, autant d’hommes que possible. A cette fin, la bonté et la non-violence de Jésus ne sont plus de mise ; lorsqu’il est question de fonder une nouvelle civilisation, sinon un empire, la bonté ne permet plus rien ; seule la violence importe. On aurait toutefois tort de croire que le Jésus des différents Evangiles ait toujours été dans la compassion et la bonté...

On pourra relever dans l’Evangile selon Matthieu (10, 34-36), les propos suivants attribués à Jésus : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. » Ou encore : « Je suis venu apporter le feu sur la terre et que désirerais-je sinon qu’il soit déjà allumé ? » (Luc, 12-49). « Pensez-vous que je suis venu apporter la paix sur la terre ? Non, vous dis-je, la division. » (Luc, 12, 51). « Amenez ici mes ennemis, qui n’ont pas voulu que je régnasse sur eux, et égorgez-les en ma présence » (Luc, 19-27). Ce Jésus sanguinaire et guerrier ira même jusqu’à plaire à Hitler, dans Mon combat : « Lorsque Jésus entra dans le temple : « Il se mit à chasser ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple ; il renversa les tables des changeurs, et les sièges des vendeurs de pigeons ; et il ne laissait personne transporter aucun objet à travers le temple. » (Marc, 11-15). Ajoutons encore ceci : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » (Luc, 14-26). Avec un Jésus aussi contradictoire, il est tout autant aisé de se réclamer du Jésus de paix et d’amour, que du Jésus de violence et de guerre.

Du pain béni, si je puis dire, pour l’empereur romain Constantin, que de récupérer par la suite toute la tradition paulinienne et chrétienne du glaive et de la mission civilisatrice, conquérante, dominatrice, universaliste, éminemment catholique, dont le corps malade de Saint Paul sera, à sa propre décharge, l’identification du corps de la future Eglise... La santé mentale d’un empereur assassin, avide de pouvoir, comme le fut Constantin, ne pouvait que lui apporter plein crédit afin de redonner à l’Empire décadent, un souffle impérial... Jésus le doux, Jésus le tendre, sera de moindre apport que Saint Paul, se nommant lui-même « l’avorton » de Dieu, dans cette croisade religieuse destinée à convertir le monde entier au nom d’un Dieu unique si étranger à la tradition païenne dont le polythéisme offrait même au « dieu inconnu » d’autres religions, une place d’accueil et d’ouverture, d’hospitalité métaphysique dont la tolérance se démarque profondément de l’intolérance du dieu unique. L’unitarisme comprend manifestement en lui-même une dimension nettement totalitaire. Saint Paul invente, de par sa névrose, le catholicisme impérial et les persécutions à venir. Dès sa conversion spectaculaire sur le chemin de Damas, par le biais d’une révélation apparaissant plus proche de la crise d’hystérie que de la révélation proprement dite, l’apôtre s’apprête à faire de son écharde, l’épicentre de sa volonté de mutiler à son tour, le monde entier.

 

Le corpus ésotérique de la Patristique

La future Patristique épousera pleinement les incohérences de la naguère secte chrétienne, celle-là même qui faisait déjà rire et railler les philosophes à l’écoute des exposés de Paul, en son temps, et dont les chimères ne manquèrent pas d’abreuver à loisir les conciles, au point que l’on évoquera par la suite les « querelles byzantines » pour qualifier toute une sophistique ayant trait à l’engendrement d’un enfant par des parents vierges, au corps du Christ dans l’hostie, au péché originel en lien avec le savoir ou avec la sexualité, sur l’impossibilité d’être Père et Fils en même temps, sur la nature de l’enfer et du paradis, sur la volonté de Dieu par rapport au mal, sur le choix du célibat ou du mariage, sur l’unité ou non de l’âme, sa nature matérielle ou spirituelle, sa présumée immortalité, le sens de la pénitence, des sacrements, leur nombre exact, la nature des anges, de la grâce, de la prédestination, le rôle d’un concile, d’un dogme, d’un symbole, du Saint-Esprit, du corps glorieux ; sur l’infaillibilité du pape, le pouvoir d’un évêque, d’un cardinal, sur la distinction des grâces, actuelle, supérieures, extraordinaires, ainsi que leur répartition ; les modalités de la rédemption, l’utilité du baptême, de la confirmation, de l’eucharistie, de la pénitence, de l’extrême-onction, de la prière...

Gnosticisme, marcionisme, manichéisme, priscillianisme, mithraïsme, panthéisme, unitarisme adoptianiste, modalisme monarchianiste et patripassianiste, arianisme anoméen, homéen ou homéousien, photinisme, pneumatomaque, docétisme, alogisme, apollinarisme, nestorisme, monophysisme, monothélisme, antidicomarianisme, iconoclasme, pélagisme, semipélagisme, prédéterminationisme, quartodécimisme, novatianisme, donatisme, luciférisme, millénarisme, origénisme, encratisme, montanisme... nourriront les débats houleux de la Patristique, véritables philosophies mystiques du christianisme, qui supplanteront durant des siècles ce que les philosophes grecs et romains avaient mis en lumière dans le domaine de la vérité. Cette dernière servira désormais moins à la connaissance pour elle-même qu’à la constitution d’une idéologie abstraite destinée à confirmer un dogme que les conciles se chargeront d’unifier en une orthodoxie destinée à réduire à l’hérésie, toute la diversité du courant chrétien lui-même... Seuls les évêques les plus rusés, malins, violents, féroces, démagogues, sophistes et dialecticiens, généralement riches, s’imposeront dans ces conciles et dicteront la ligne de la future Eglise apostolique et romaine. Se constituera la civilisation occidentale, dans ces cénacles houleux, composés d’une poignée seulement d’évêques hétéroclites, tantôt paysans illettrés, tantôt savants sophistes, aux démonstrations agressives, accompagnées de huées sinon même de coups ! Le corps chrétien y sera élaboré, la chair méprisée au profit de la seule âme immatérielle ; une politique théocratique sera mise sur pied, toute-puissante, tout en ayant la monarchie absolue en symbole du pouvoir de Dieu sur Terre, pouvoir spirituel et temporel, intégralement unifiés. Le clergé, la papauté, en soutiens aux empereurs, aux rois, aux princes, et réciproquement ; la soumission de la raison à la foi catholique, à sa théologie, ses dogmes ; la légitimation des guerres justes, celles servant le Christ et la croisade impériale justifiée en son nom - massacres et épurations comprises...

L’antisémitisme chrétien est à lui seul tout un programme, et, de loin, la plus intéressante problématique posée par la Patristique, car elle aura des conséquences dramatiques dans le devenir de la civilisation occidentale, en plus des croisades et des colonisations d’Empire. Comme nous l’avons dit, autant Jésus que Paul étaient juifs et circoncis. Tous deux enseignaient et défendaient le judaïsme, à cette différence notable que le christianisme ne se réclamait pas d’un prophète annoncé par l’Ancien Testament, mais d’un prophète advenu... en l’état. Sacrilège évident pour le judaïsme que Jésus venait perturber dans sa liturgie et ses croyances. Saducéens et pharisiens monteront rapidement au créneau. L’Evangile de Jean en fait état : « Jésus ne pouvait circuler en Judée parce que les juifs voulaient le tuer. » (7,11) Même constat dans Les Actes des Apôtres, à propos de Paul : « Au bout d’un certain temps, les Juifs se concertèrent pour le faire périr. » (9, 23) On sait également qu’avant la crucifixion, Pilate demandera aux juifs s’ils veulent tuer Jésus et qu’ils lui répondront qu’ils n’en ont pas le droit mais que Pilate peut le faire. Pilate rédigera l’écriteau : « Jésus roi des Juifs », non sans indigner les Juifs qui répliqueront que Jésus ne l’est pas et qu’il n’a pas à en être affublé. Pilate se dédouanera de toute responsabilité quant à la mort de Jésus et redemandera aux Juifs s’ils le souhaitent ou non ; ce à quoi le peuple juif répondra : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » (Matthieu, 27, 24-25). Lorsque Jésus meurt sur la croix, Paul désigne explicitement les coupables : « Ce sont les Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, ils ne plaisent pas à Dieu, ils sont ennemis de tous les hommes » - Première épître aux Thessaloniciens (2,15).

Le christianisme se constitue donc non seulement en contradiction fondamentale d’avec la raison philosophique héritée des Anciens, mais la séparation du judaïsme par les chrétiens, se trouve, paradoxalement à ses origines sémites, à l’épicentre de l’identité chrétienne. L’antisémitisme originel du christianisme nourrira sans complexe, et ce malgré le judaïsme de Jésus lui-même, la légende du peuple déicide, haï par Dieu, peuple ennemi de tous les hommes, qui vaudra à l’Occident une tradition antisémite millénaire qui culminera, comme on le sait, par l’horreur de la Shoah et les complicités silencieuses de Pie XII. Il faudra attendre Jean XXIII, c’est-à-dire 1962 ( !) et le concile Vatican II, pour que les juifs soient disculpés de cette malédiction essentiellement culturelle. Jésus n’ayant historiquement pas existé, on mesure ici la dramatique issue d’une querelle n’ayant eu que le seul Logos pour origine, le seul Verbe désincarné, qui, depuis la politisation de l’antisémitisme par Constantin, dès 329, devait se terminer sur des massacres moins symboliques que réels. De quoi méditer sur la gravité des mots, des discours, des concepts, des homélies de la Patristique - saint Jean Chrysostome en tête -, des choix culturels, qui, aussi abstraits soient-ils, finissent par produire de véritables effets.

 

Un baptême sectaire dilué dans l’eau de Celse...

Le christianisme, aussi déraisonnable soit-il, est une renaissance dans une décadence. Au moment où la petite secte se constitue religion, puis civilisation, l’Empire romain est lui, en décadence. Lorsque Dioclétien devient Empereur, en 284, l’Empire gaulois apparait, l’Espagne et la Bretagne le rejoignent. Rien ne va plus pour les romains ; des empereurs s’autoproclament n’importe où et n’importe quand et sont assassinés parfois en l’espace de quelques jours. L’anarchie militaire est patente. Les crises économiques se succèdent, et avec elles, les crises démographiques, productives, financières ; la monnaie se détériore, l’inflation explose, les échanges se raréfient, la misère s’accroît, la délinquance se généralise, et avec elle la piraterie. Les barbares encerclent le grand corps malade de la romanité, le rongent sur ses bordures, du Rhin et du Danube. Alamans, Saxons, Carpes, Sarmates, Iazyges, Vandales, Goths, pour les plus redoutables. A quoi il faut encore ajouter les soulèvements des Blemmyes en Haute-Egypte, les tribus bédouines en Syrie, les Maures au Maghreb, les Perses... Pour éviter l’inévitable fragmentation de l’Empire, Dioclétien instaure la Tétrarchie : quatre Auguste s’associent à quatre César. Il s’agit désormais de maintenir l’ordre dans un Empire quadrillé en cent quatre provinces, elles-mêmes découpées en douze diocèses ! Dioclétien, secondé par Galère, s’occupe de l’Orient ; Maximien, secondé par Constance, se réserve l’Occident. Dioclétien, au sommet de la Tétrarchie, sacralise sa fonction suprême : il se fait rare dans ses apparitions, apparaît avec force majesté lors de ses interventions, se place symboliquement sous la tutelle des dieux, Jupiter, Hercule, parfois même rien moins que Zeus, le Dieu des Dieux... Dans l’abondance de la pourpre, il est affublé d’un diadème en pierres précieuses, et chacun s’incline devant l’Empereur tout en baisant le bas de son manteau d’étoffe rare. L’Empereur Dioclétien se fait déjà monarque absolu, toute-puissance temporelle ; Constantin n’aura pas grand effort à faire pour christianiser sa fonction.

Bien en amont de la victoire du christianisme sur ses concurrents, notamment les apologues de Mithra, bien implantés eux aussi dans l’Empire, dès 178, le philosophe platonicien Celse, dans son Discours véritable contre les chrétiens, attaquera la secte montante avec tout l’appareillage de la raison philosophique. Sa critique du nouvel opium à venir vaut le détour pour sa radicalité et sa justesse. Pour lui, toute la mythologie fabuleuse qui entoure Jésus et les siens est un vrai tissu de légendes et de mensonges. Marie a, selon lui, commis l’adultère avec un romain nommé Panthère ; Jésus naquit de ce forfait. Joseph n’eut pas d’autres choix que de la mettre à la porte. Jésus s’en serait allé en Egypte où il apprit la magie, se proclamant Dieu à son retour. Le « fantôme ailé » descendu sur lui dans le Jourdain, est un mensonge de plus ; une faribole. Pourquoi un ange annoncerait-il la colère d’Hérode alors qu’un Dieu tout-puissant, à l’égard de son Fils, aurait tout autant pu le protéger que le faire régner instamment. Les miracles divins s’apparentant moins ici à ceux d’un Dieu qu’à ceux d’un magicien ambulant. Celse affirme : « La vérité est que tous ces prétendus faits ne sont que des mythes que vos maîtres et vous-mêmes avez fabriqués, sans parvenir seulement à donner à vos mensonges une teinte de vraisemblance » (20).

Un homme se prétendant Dieu, incapable de se sauver lui-même, est selon lui un « hâbleur et maître en goétie » (22), c’est-à-dire un maître en sorcellerie, désireux de convertir le monde sans même être parvenu à mettre d’accord ses propres apôtres ! Un individu aux pouvoirs magiques, incapable d’ouvrir seul la porte de son tombeau, délégant le tâche ingrate à deux anges... Un homme mort et ressuscité, n’apportant la preuve de son incroyable résurrection, qu’en apparaissant à ses proches déjà convaincus ! Ne serait-il apparu qu’à Ponce Pilate, que l’effet en aurait été que plus radical. Las, Jésus ne fut pas même capable de monter au ciel en s’évadant de sa croix, histoire de frapper les esprits et d’assurer la véracité de sa réputation. Outre la réputation usurpée de l’homme, Celse dénonce également le fiasco politique de leurs assemblées, dont le propre revient surtout à « Se quereller pour l’ombre d’un âne. » (33). Bien plus aptes à la dissension qu’à l’harmonie, Celse qualifie les chrétiens de schismatiques tout aussi identiques aux Juifs scissionnistes vis-à-vis des Egyptiens. Le fanatisme obscurantiste des chrétiens lui paraît également aberrant. Se réjouir de rejeter la culture, les lettres, la raison, l’intelligence, tout en célébrant l’ignorance, l’inculture, la sottise béante du béat, voilà qui revient à faire de la bassesse, l’équivalent du mérite. Rien de vraiment glorieux.

Qui puis est, les chrétiens sont antisociaux ; en appellent aux voleurs, aux pécheurs, aux malfrats, aux brigands, aux délinquants ; rejettent les traditions de l’Empire, les divinités communes, les devoirs civiques, les affaires publiques, le port d’armes, le service militaire, la participation aux opérations policières ou militaires, alors que l’Empire s’effondre et que la société se désagrège, les chrétiens en accélèrent le mouvement. En somme, les chrétiens s’adressent précisément aux oubliés de l’Empire : pauvres, artisans, travailleurs, chômeurs, esclaves, femmes, enfants, vieillards, foulons, cordonniers, cardeurs, portefaix, repris de justice, lors même que l’or et les bijoux, apparats et pierres précieuses, fastueux palais, débordent d’insolence. Pour autant, le Jésus libérateur des pauvres est lui aussi une fiction, car il légitime bien au contraire le pauvre dans sa pauvreté ; plus il sera pauvre, même sous César, et plus il sera riche dans l’au-delà. Même remarque pour les incultes, les affligés, les domestiques, les esclaves, les doux (fautes de ne pouvoir être durs), les faibles, les assoiffés, les affamés de justice sur qui pèsent les injustices, les miséricordieux privés de la force nécessaire au talion, les frêles pacifiques, les désarmés, les persécutés, les insultés, les diffamés, qui abondent dans les ruines du Bas-Empire. Jésus leur enjoint moins la libération du joug que la récompense après la mort. Quelle bénédiction, en effet ! Surtout pour les puissants... Jésus leur assure un asservissement joyeux ; une parfaite contre-révolution davantage bénéfique aux Princes qu’aux miséreux dont la misère devient consécration divine. Du pain béni pour Constantin, dont la secte confortera en tout point ses ambitions démesurées.

 

Voici venu le temps des assassins

Qui est Constantin, exactement ? L’hagiographie de l’Empereur qui convertit l’Empire au christianisme est savamment entretenue bien après lui, notamment par Eusèbe de Césarée. Les visions christiques de Constantin, avant ses grandes victoires, ne semblent pas avoir de fondements, pas plus que sa vie pieuse et modèle, jusque dans sa jeunesse... En réalité, il est plus que probable qu’en 303, il participe à la persécution des chrétiens ; en 311, quelques mois avant la grande et symbolique bataille sur le pont Milvius face à Maxence, il célèbre le culte païen du Sol Invictus ; en 312, juste avant la bataille, ce n’est pas un chrisme qui lui apparaît, selon la légende, mais il consulte les auspices païens pour prospecter dans les astres l’issue du combat à venir. Lorsque Constantin entre dans Rome après sa victoire, il ne manifeste aucune gratitude à l’égard du Christ. Avant l’édit de Milan du 13 juin 313, aucun fait ne vient étayer cette thèse. Il aura en outre passé sa vie dans les jeux du Cirque, luttant contre des fauves dont on aura préalablement arrachés crocs et griffes... Il tuera et fera tuer sans compter. Il répudiera sa femme Minervina ; il épousera une autre femme, Fausta, qu’il finira par faire bouillir vivante en représailles. Avant la conversion officielle de l’Empereur ainsi que celle de l’Empire tout entier, pas trace de christianisme et de vertus associées au parcours de Constantin. Rien d’autre que l’opportunisme, la malice, la fourberie et la force brutale. Rien de ce qui aurait plu à Jésus, sinon au glaive de saint Paul, qui attend son heure...

On doit à Eusèbe de Césarée, Louanges de Constantin, texte prononcé en présence de l’Empereur, un 25 juillet 336, afin de fêter les trois décennies de pouvoir de ce dernier. Véritable panégyrique faisant du Logos, autant que du cosmos, les merveilles célébrant Dieu. Le paganisme encore solidement représenté se voit conservé mais soumis au Dieu unique du christianisme. Outre la flatterie servile d’un philosophe et poète de cour, Eusèbe détermine ce que sera la politique la plus adaptée au schéma chrétien, la transposition à l’échelle des hommes de la transcendance chrétienne ; à savoir, la monarchie de droit divin. Si Dieu règne seul dans les nues, le Roi règnera seul sur Terre. Pour des siècles et des siècles, en effet, la monarchie va régner sur ses sujets, eux-mêmes pacifiés par la morale du renoncement propre au Christ. L’ancrage de la puissance temporelle à la puissance spirituelle sera tel que même lors de la Révolution française, un Robespierre y cédera. Pire encore : le XXe siècle continuera de croire en cette parousie monarchiste par le biais du marxisme-léninisme, du national-socialisme, du maoïsme, qui singeront dramatiquement le paradigme apostolique et romain. Eusèbe incarne également, et avec brio, l’intellectuel au service du pouvoir ; flatteur, flagorneur, menteur, dissimulateur, hagiographe, dénégateur, mystificateur, entièrement soumis à la volonté du Prince. Il va même jusqu’à qualifier l’assassin multirécidiviste, tueur d’un de ses fils, en plus de sa propre femme et de quelques empereurs rivaux, à quoi il faut ajouter moult complots sanglants, chef de guerre assoiffé de batailles, de philosophe ! Constantin, philosophe... et sage, et bon, et grand, ce que ne saurait être qu’un chrétien modèle dont il n’a jamais été.

Bien qu’en intellectuel au service du glaive, Eusèbe n’en est pas pour autant un penseur négligeable. Tout en faisant l’éloge de l’éternel retour des païens, des cycles éternels des saisons, des rythmes naturels, qu’ils rattachent à la perfection divine, il revendique toutefois une notion du temps novatrice, à l’époque : il invente le progrès, la ligne qui, partant de la Genèse, aboutit sur la Passion du Christ, et la promesse de son retour, au jour du Jugement dernier, après quoi, par la destruction du monde via l’Apocalypse et la venue de l’Antéchrist, Dieu apparaîtra pour racheter tous les péchés, la Cité de Dieu, dès lors, adviendra. Eusèbe se fait l’apologue philosophique de ce temps nouveau, de ce temps chrétien, dont la linéarité se fait inexorable et transcendante. Il l’écrit même en une formulation étrangement moderne consistant en « un progrès vers le mieux » ! Invention chrétienne s’il en est de laquelle nous ne sommes toujours pas sortis, malgré le sanglant fiasco du XXe siècle, où la barbarie et le progrès ont su faire bon ménage. Le mythe du progrès à destination de la parousie, de la fin de l’histoire, s’écrit avec la Bible et le Glaive, l’intellectuel mystique et le tyran repu. Même le libéralisme, aussi néo soit-il, a toujours su très bien s’adapter avec les tyrannies modernes, au Chili comme dans les pays de l’Est ou dans le Moyen-Orient, et demeure en ceci toujours chrétien.

 

De l’empire de la Croix à celui du Croissant

Constantin réalise donc le rêve de saint Paul et marque le commencement de la grande extension d’une petite secte de fidèles devenue religion d’Empire. Il faudra trois siècles à peine pour voir l’Egypte, la Palestine, la Syrie, la Mésopotamie, Chypre, l’Asie Mineure, la Thrace, la Dacie, la Macédoine, les Goths, en Orient, passer en mains chrétiennes avant le VIe siècle. Hors empire, la Perse, l’Arménie, la Géorgie, l’Albanie, l’Ethiopie, le Yémen, la Nubie, ne feront que suivre. La Croatie, la Bosnie actuelle, la Hongrie, l’Autriche, la Slovénie, l’Italie, les ostrogoths, la Lombardie, verront le même triomphe en Occident. Véritable traînée de poudre, la carte chrétienne s’étend, tel un feu inexorable : l’Afrique du Nord vandale, puis byzantine ; l’Espagne romaine, la Gaule ; les royaumes Burgondes, Visigoths, Francs ; la Bretagne, une partie de la Grande-Bretagne actuelle, l’Irlande, et les pays germaniques. L’islam, de son côté, voit le jour avec son prophète, qui naît à La Mecque, en Arabie Saoudite, vers 570. Chef de guerre, il est lui aussi paré pour le Glaive des empires ; les chrétiens en perdront la Syrie, l’Egypte, l’Afrique du Nord. Les « Sarrasins » seront, comme on le sait, arrêtés par Charles Martel à Poitiers, en 732, après leur passage par l’Espagne en 712. Il faudra vingt ans, à Mahomet, pour constituer son Empire, là où les chrétiens y avaient mis trois siècles...

Qu’a-t-il de plus que Jésus ou saint Paul, ce prophète arabe, pour témoigner d’un tel essor ? A vrai dire, il incarne, pour l’islam, à la fois Jésus, saint Paul et Constantin, en un seul homme. Le Coran réunit les trois figures de l’empire à la fois, Prophète, Apôtre, Empereur, derrière le même homme. Le prophète sera gratifié des miracles nécessaires à sa venue singulière : la mère de Mahomet, Amina, connut son Annonciation. Le père, Abdallah, meurt alors qu’elle attend son enfant, qui naîtra « le lundi, 12 rabî’ al-awwal, l’année de l’éléphant » (I, 155-160). La mère vit sortir d’elle une lumière si puissante qu’elle irradia jusqu’en Syrie. En même temps que sa naissance, en Perse, la salle du trône royal tremble, la flamme sacrée s’éteint, ce qu’elle n’avait pas fait depuis mille ans ; le Grand Prêtre rêve d’une cavalcade de chameaux et de chevaux, annonciateurs d’un terrible événement chez les Arabes. Le lait se met à abonder, les terres se font généreuses, les animaux sont bien nourris, très nourrissants. Trois hommes se porteront à la rencontre du garçonnet jouant sur une plage, l’un d’eux l’étendit doucement sur le sol, avant de lui fendre la poitrine et le ventre, sans qu’il n’en ressentît la moindre douleur. Lui sortit les entrailles, les lava délicatement avec de la glace et le remit en place. Le deuxième homme enfonça sa main dans son corps et sortit son coeur, qu’il fendit, et dont il retira un caillot noir, qu’il jeta. S’empara d’un anneau si brillant qu’il l’aveugla, le pressa sur son coeur, qui s’emplit dès lors de lumière - lumière de la prophétie et de la sagesse. L’homme remit ensuite son coeur à sa place. Longtemps après, avoua le prophète, il devait ressentir la fraîcheur de l’anneau dans son coeur. Le troisième homme lui cicatrisa la blessure et dit : « Mettez-le en balance avec dix gens de son peuple », et l’enfant pesait plus lourd qu’eux tous. Puis cent, puis mille, et l’enfant pesait toujours plus lourd. « Laissez, dit-il, même si vous le mettiez en balance avec l’ensemble de son peuple, il continuerait de peser plus lourd. » Baisé sur le front, entre les yeux, serré contre leurs poitrines, ils lui déclarent : « Ô bien aimé, ne crains rien. Si tu savais la félicité à laquelle tu es destiné, tu serais sans inquiétude. »

En arrivant, la mère et la nourrice ne voient rien, car seul l’enfant les voit. Les trois hommes confirment que l’enfant est l’envoyé de Dieu. Un homme croira déceler chez l’enfant l’emprunte maléfique d’un djinn ; un autre, les stigmates d’un épileptique, en une stupéfiante prescience rationaliste... Un autre encore, nettement croyant, l’envoyé de Dieu pour que celui-ci soit compris sur Terre. Un devin devant qui il sera présenté, paniquera, et annoncera que l’enfant révolutionnera le monde en enseignant une nouvelle religion. Devenu adulte, il eut une nouvelle visitation ; on l’étendit et jeta sur lui  son manteau tout en lui glissant un oreiller de cuir sous la tête (II, 301-307). La vision lui révèle que son épouse est innocente des calomnies dont elle fait l’objet ; s’en suit un bouleversement névrotique dont Paul nous avait déjà donné l’illustration sur son chemin de Damas : catalepsie, catatonie, inconscience, coma, transpiration. Lors de ses transes, l’Ange Gabriel le conduit jusqu’à une chimère, à la fois mulet et âne, aux ailes plantées à la racine des cuisses, chargée de conduire les prophètes. Elle l’emmènera en une seule nuit, entre La Mecque et Jérusalem, où il fera une prière avant de retrouver les siens, non sans croiser dans le ciel, Dieu, Abraham, Moïse, Jésus, et nombre de prophètes. On lui présentera trois pots, trois symboles, remplis d’eau, de vin et de lait. En choisissant de boire le lait, le prophète signalera sa sagesse qui épargnera à son peuple d’être englouti par un raz-de-marée, de même que de finir dans le vice. L’alcool en demeurera interdit.

Les miracles ne s’arrêteront pas là, et la période prophétique, comme chez Jésus, s’accompagne d’une édification à la sagesse ; tout comme avec Paul pour le christianisme, la seconde période, celle de la consécration et de la puissance, sera tout autre... Le expéditions contre les caravanes mecquoises, la bataille et la victoire de al-Nakhla en 623, celles de Bakr en 624, les raids aux côtés des Bédouins, de même que les graves revers en 625 à Uhud, aux portes de Médine, où le prophète est blessé, en 624, où deux tribus juives sont chassées, en 627, où une troisième est massacrée ; raids, razzias, combats, exécutions, guerres tribales, au nom de l’islam, prennent le relai du messie de paix et d’amour aux dons et à la sagesse prometteuses. L’islamisation ne peut supposer la bonté des intentions, la sagesse, la morale ; la violence seule permet à toute secte de quitter son retranchement clanique pour l’expansion sans limites de la religion instituée. Le meurtre devient donc légitime, dès l’instant où il est volonté de Dieu, les hommes n’en étant que les applicateurs. Ainsi, le Coran peut-il dire : « Ce n’est pas vous qui les avez tués ; mais Dieu les a tués » (8,17). L’acte de tuer y perd donc toute signification morale, et permet d’envisager le massacre comme une oeuvre de la vertu. Cette pratique se nommera l’ordalie, et permet aux guerriers, qui puis est, d’accéder en prime au paradis, tout en tuant. Mahomet l’a bien évidemment énoncé : « Tout homme d’entre vous, je le jure, qui se bat aujourd’hui contre les Quraych et meurt avec courage, face à eux, entrera au paradis » (I, 626-628). Face aux fosses communes remplies de ses ennemis païens, Mahomet harangue : « Vous n’avez pas respecté le lien tribal qui vous unissait au prophète sorti de votre propre tribu. Vous m’avez traité de menteur alors que les autres m’ont cru ; vous m’avez exilé et les autres m’ont soutenu (...). Comment trouvez-vous à présent les promesses que vos divinités vous ont faites ? Sont-elles vraies ?» (I, 638-641). La Sîra attribuera à Mahomet un grand talent d’égorgeur, et il égorgera lui-même les mâles raflés de la tribu des Banû Quraydha, y compris les jeunes pubères, dont la Sîra raconte qu’ils étaient entre 700 et 900, tout en ajoutant : « Le Prophète ne cessa de les égorger jusqu’à leur extermination totale » (II, 240-241). Outre les crimes de guerre, Mahomet ne s’épargne aucun stratagème : il trompe, « L’art de la guerre, c’est la ruse » (II, 229-233), il vandalise, détruit les idoles païennes, pille leurs richesses ; torture, insulte...

Un jour, enfin, en 630, il marche sur La Mecque et remporte la victoire, à la tête de 10'000 hommes. Après le doux prophète, le guerrier impitoyable et cruel, le temps du prince, de l’empereur, est venu. Cette ère sera courte pour le prophète qui meurt un an après, en 632 ; mais la religion islamique est sur pied. La théocratie accordera à ses califes, le privilège de diriger sur Terre, ce que Dieu fait au ciel. Le djihad, ou guerre sainte, comme praxis, et l’Umma politique pour fin, l’impérialisme islamique pour seule religion mondiale. Une folie des grandeurs, doublée d’une fureur guerrière, que l’islam partage avec son frère ennemi, le christianisme, mais que le bouddhisme, l’indouisme, le confucianisme, le judaïsme, ignorent. Ces deux religions de conquêtes et de guerres, favoriseront déjà en leur temps, ce que l’on finira par nommer, non sans vaines polémiques, un trop évident choc des civilisations.

 

Métaphysique de la guerre sainte

Qui dit choc des civilisations, dit surtout, croisades. Tout ce qui devra séparer un saint François d’Assise d’un Adolf d’Hitler, dans leur apologie de Jésus, ne revient à rien d’autre qu’à des prélèvements divers, car les deux hommes, celui qui devait confesser n’être pas capable d’écraser un moucheron, du génocidaire extatique, iront puiser leurs sources dans les mêmes textes... Les saints et les salauds boiront tous à la main d’un même prophète. Voilà qui est tout de même terriblement problématique. Saint Augustin, Bernard de Clairvaux, en penseurs emblématiques, se chargeront de définir, aux yeux de l’Eglise chrétienne, le sens de la « guerre juste », à savoir celle qui se réclame du Christ. En une parfaite symétrie, sinon qu’elle est renversée, l’islam pariera sur la même évidence brutale, si ce n’est que c’est Mahomet qui lui procure toute caution. Se réclamer de l’un ou de l’autre, selon que l’on soit musulman ou chrétien, c’est s’assurer que l’on pourra commettre les pires massacres tout en conservant les mains blanches. Quant à parvenir à justifier l’injustifiable tout en se réclamant du Jésus de paix et d’amour, rien de tel que la sophistique institutionnelle pour, par un usage laborieux de la dialectique, par un détournement complet de la philosophie, porter une caution rationnelle à ce qui ne l’est résolument pas. L’idéologie se paie toujours par un travestissement de la réalité. Contrairement à la future exigence des Lumières, la soumission est sa valeur cardinale sous domination impériale.

Si Bernard de Clairvaux théorise la guerre juste, la croisade chrétienne, c’est à Pierre l’Ermite (1053-1115) qu’il en doit l’impulsion. Ce fameux Pierre devait se rendre en pèlerinage à Jérusalem en 1094-1095 ; on ne sait s’il en fut empêché ou non, car les témoignages divergent, mais pour ce qu’il en est de la version où il parvient à s’y rendre, il est raconté que ce qu’il vit là-bas le mis dans une profonde colère. Les infidèles y vivaient dans les lieux saints, les églises servaient d’écuries, les pèlerins étaient fréquemment attaqués et frappés, rançonnés et volés ; les chrétiens y étaient notamment asservis à un redoutable impôt, à titre de non-musulmans, la dhimmitude. Trop d’humiliations pour que Pierre l’Ermite n’en supporte davantage. S’endormant lors d’une nuit de prière au Saint-Sépulcre, Jésus lui apparaît en rêve et l’invite à « venir purifier les Lieux saints de Jérusalem et à restaurer les Saints-Offices ». Il se rendra auprès du pape pour le tenir informé de sa vision et de ce qu’elle nécessite. Le 27 novembre 1095, le pape Urbain II lance un appel à Clermont-Ferrand ; il y dénonce les Sarrasins, tenanciers des terres saintes, les accusant d’empêcher les pèlerinages chrétiens sur leurs terres, les qualifiant d’infidèles, de mécréants, de barbares à soumettre... Même argumentaire chez les musulmans. C’est à ce point vrai que l’on croirait du Mahomet dans le texte, alors que c’est Urbain II qui s’exprime : les chrétiens morts au combat contre les musulmans verront tous leurs péchés pardonnés, ce qui revient à offrir mêmement le paradis aux martyres de la cause chrétienne. S’en sortir vivant, là aussi, garantit beaucoup : le privilège de revenir avec la richesse pillée des vaincus... Les deux religions de la guerre sainte fonctionnent véritablement au regard d’un même miroir.

La prise de Jérusalem sera sanglante ; selon Raymond d’Aguilers, au sein du temple, le sang montait jusqu’au genou. Le Saint-Sépulcre, en juillet 1099, devient chrétien. Les musulmans sont pourchassés en tous lieux. Le pape Urbain II, proclamateur des croisades, s’éteint le 29 juillet, à Rome. On perd toute trace de Pierre l’Ermite. Quoi qu’il en soit, la victoire sur Jérusalem entérine la marche des croisades. Eugène III, en décembre 1145, fait paraître une bulle en appelant à une deuxième croisade. Selon les mots du pape, grand lettré devant l’Eternel, il s’agit de purger l’Orient de « l’ordure des païens »... Louis VII demande à Bernard de Clairvaux de lancer l’opération. Là encore, le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, pape, saint, roi, s’unissent en une machine de guerre autant efficace qu’elle unit en elle tous les pouvoirs en un seul. Pour prouver, contre toute raison, que tuer est devenu une bonne chose, contrairement au message chrétien, le théoricien des croisades, Bernard de Clairvaux, justifie ce qu’il nomme le « malicide ». L’infanticide, l’homicide, sont des péchés évidents puisqu’ils suppriment arbitrairement des êtres ; mais le malicide se contente de supprimer le mal... Que ce mal soit représenté par d’authentiques êtres humains, eux-aussi, ne semble pas ébranler d’un iota la sophistique spécieuse du grand délire impérial monothéiste...

 

Dans la bibliothèque de l’Inquisition

Au XIIe siècle, l’Inquisition se constitue. Nicolas Eymerich rédige un Manuel de l’inquisiteur en 1376. Bernard Gui avait fait de même dès 1323. Torquemada à Séville, en 1484, ou Le Marteau des sorcières, de Sprenger et Institor, en 1486, qui intègre la sorcellerie aux péchés d’hérésie, dont il faut rappeler qu’ils se rapportent à des croyances qui divergent de la ligne autoritaire et unitaire fixée par les conciles. Un volumineux Dictionnaire des inquisiteurs paraît même anonymement à Valence en 1494... Les XIIe, XIIIe, XIVe, XVe siècles verront les innombrables éditions et rééditions de ces livres se répandrent en Europe. Semblable en cela à la charia musulmane, les tribunaux chrétiens indexeront leurs logiques sur les codes religieux, notamment sur le principe du libre-arbitre, que les grecs savait inexistant, afin de pouvoir rendre responsable (et donc coupable) tout hérétique de ses erreurs... sans jamais se demander si choisir une erreur va véritablement de soi en matière de... libre-arbitre. Peu importe, la dialectique du libre-arbitre est une rhétorique implacable permettant de faire du dogme chrétien, un code de loi impératif. Les religions inventent autant le libre-arbitre que la justice par la terreur. Le manuel de Nicolas Eymerich est, entre tous, un témoignage d’importance sur l’Inquisition, car il puise véritablement dans le corpus de la Patristique, dans ce qui fit depuis Constantin et depuis mille années de papauté, le fonds doctrinal de la chrétienté. Largement de quoi pénétrer les logiques philosophiques scabreuses à l’origine de tout un foutoir conceptuel qui bénéficiera moins de la vérité que de l’exercice sanglant du pouvoir et de la répression idéologique, sous la forme de la délation, la poursuite, la torture, l’aveu, le châtiment, la punition, la peine, la prison, le bûcher, la mort... Le tout pour l’amour du prochain.

Qu’est-ce que l’hérésie selon Eymerich ? C’est celui qui « choisit » ( !) délibérément l’erreur contre le vrai. L’hérétique « élit » de son propre chef la perversion... C’est un choix. Un choix punissable. Outre que l’hérétique choisit le mal contre le bien de son bon vouloir, ce qui est loin d’aller de soi (mais la foi ne s’explique pas...), l’hérétique est manifestement censé connaître tout le corpus conciliaire chrétien, bulles et promulgations, Ancien comme Nouveau Testament, et le bafouer en pleine connaissance de causes... Exactement comme nos juristes, toujours si chrétiens, avec leur célèbre billevesée : « Nul n’est censé ignorer la loi. » L’hérétique, le délinquant, a donc par essence la science infuse, et s’il est coupable d’un quelconque délit, cela ne peut être autrement que de sa faute. CQFD. On imagine ce que cette sophistique pouvait bien représenter dans l’esprit des paysans, des petite-gens, illettrés, incultes et miséreux. Sont directement visés par l’excommunication d’hérésie, les voyants, les sorciers, les devins, les adeptes de « l’exécrable secte judaïque » (1, 17), les « Sarrasins », les blasphémateurs, les schismatiques, les apostats, les relaps, ainsi que ceux qui hébergent, reçoivent, défendent et protègent les hérétiques. Les infidèles sont également visés, ce qui ajoute du monde ! En somme, la totalité de la planète... non chrétienne. Le drame du Nouveau Monde est déjà compris dans cette formule programmatique...

Toute la machine procédurière pénale de l’Inquisition est décortiquée par l’auteur, à partir des écrits de Eymerich, et elle vaut singulièrement le détour, semblable au récit aberrant qui ouvre Surveiller et punir de Michel Foucault sur la punition et le châtiment chrétien; avec ses accusations sciemment truquées, sa technique de la ruse, ses coupables dont l’innocence n’est pas même postulée, ses témoins à charge, ses avocats à charge, à la fois avocats et procureurs, la délation et la rumeur en guise de chef d’accusation, la torture comme moyen de l’aveu en lieu et place de toute preuve... La déraison chrétienne fait également de la justice, le pur jouet de ses caprices idéologiques. Que la chimère du libre-arbitre et du péché originel, de la faute nécessairement sue, puissent faire illusion, à la rigueur, à l’échelle des hommes, les procès d’animaux illustreront magnifiquement à quel point l’absurde n’effraiera jamais les tenants d’une pensée irrationnelle, et, par ce fait, antinaturelle. Car en 1120, on fera comparaître pour hérésie, des mulots et des chenilles, à Laon, en France ; des anguilles seront jugées à Genève, en 1221 ; des sauterelles et des vers dans le Tyrol (Autriche) en 1338 ; un cochon à Francfort, en 1572 ; un chien en Ecosse, en 1500 ; un cheval au Portugal, en 1550 ; des rats en Espagne, à la même époque ; une jument à Wünschelburg (Silésie), en 1676 ; un bouc en Sibérie au XVIIe ; de la vermine au Danemark, en 1711 ; un chien à Chichester (Angleterre), en 1771 ; un cochon à Pleternica (Slavonie), encore en 1846 ! Ailleurs, dans le monde, le christianisme générera la même démence, en faisant juger vaches, moutons, truies, à New Haven (Connecticut), en 1662 ; des tourterelles au Canada, à la fin du XVIIe ; ou encore des termites au Brésil, en 1713, à la fin du XVIIIe...

Que le christianisme soit fâché avec la nature, cela se sait depuis ses origines ; il occulte le savoir païen de la nature pour la savoir divin des fables et des légendes, sinon des chimères, qu’il s’ingénie à rendre réelles. Cette violence faite à la nature ne pouvait qu’aboucher sur une fâcherie d’avec le monde qui n’obéit évidemment pas aux élucubrations changeantes de l’esprit humain. Par conséquent, si les animaux subissent la vindicte des clercs, c’est la preuve que la conduite naturelle se heurte au christianisme ; et de l’animal pécheur, tout entier dans la rationalité la plus pure et la plus innocente de ses instincts, à l’accusation des hommes, pour vice de nature, il n’y a évidemment qu’un tout petit pas ; et ce qui sera persécuté en l’homme, par le biais de l’Inquisition, ne reviendra à rien d’autre qu’à l’animalité présente en l’homme. A travers l’animal et l’homme, c’est la nature elle-même qui est proscrite par le christianisme. L’Inquisition se devait d’entamer sur presque dix siècles, le grand procès de la nature. A cette fin, magistrats, avocats, diplômés d’université, séminaristes, tout ce beau monde s’engagea dans des procédures abouchant sur des monitoires, des avertissements solennels au préalable à toute excommunication, comme ici, à destination de sangsues dont il fallut faire le procès et la condamnation : « J’ordonne aux bêtes présentes, et aux absentes comme si elles étaient présentes, que dans un délai de trois jours elles se retirent des eaux de Berne, qu’elles laissent en paix les autres animaux qu’elles attaquent, et qu’elles se rendent dans un lieu où elles ne pourront nuire à personne. Je dis que si elles ne le font pas, elles comparaîtront de nouveau pour présenter les raisons de leur désobéissance. A défaut de quoi, on procédera contre elles, par contumace, à des malédictions. » Inutile de préciser que l’on s’est adressé ainsi aux sangsues en latin et qu’elles n’ont pas coopéré. Elles furent donc maudites par une sentence délivrée par un curé et sa procession, sur les bords mêmes du lac.

L’acharnement sur les sorcières, pour si peu de sorciers, des centaines de milliers de sorcières brûlées en place publique dans toute l’Europe, rejoint, selon Michel Onfray, la discrimination qui est portée sur Eve dans la Genèse. Autant les animaux paient pour la malédiction du serpent, autant les sorcières vont payer pour les indocilités d’Eve. Là où l’homme obéit aux ordres, se fait docile et soumis face à la puissance, la femme, au contraire, cogite, réfléchit, pense, et finit par indiquer le chemin de la pomme défendue, dont on sait qu’elle est le fruit de l’arbre de la connaissance. Quand le savoir et l’intelligence sont bannis, c’est la femme qui, la première, brave l’interdit et se fait tentatrice et pécheresse. Toute intelligence et insubordination à l’égard des interdits chrétiens sera donc traquée (et dénoncée) auprès de la gente féminine dont elle ne doit être rien d’autre que la servante d’Adam, sa côte surnuméraire... A défaut de quoi, et selon l’étendue des dons dont peut faire preuve la « sorcière » dans son art, cette dernière comparaîtra devant l’Inquisition. Autant l’antisémitisme chrétien culmine dans le pogrom, et ce, lors des premières croisades, autant la misogynie fondamentale du dogme, culminera dans l’anéantissement des sorcières. Rappelons tout de même que les autres cultures, même plus anciennes, connurent toutes les superstitions, les divinations, sorcelleries diverses et variées, dont il faut préciser qu’elles recouvraient souvent un art de lire la nature dans la nature, par le biais des plantes, de la météorologie, de l’hygrométrie, de l’astronomie, des saisons, des cycles, de la diététique, de la médecine dite naturelle, que le savoir ancestral, et plus spécifiquement campagnard, rapportait à une véritable connaissance et non à de pures divagations ou à des sophismes livresques et savants. Le christianisme fut l’une des rares civilisations à condamner à mort ces croyances et savoirs populaires...

L’islam n’est pas en reste, et il faut bien voir les deux religions comme avers et revers d’une même médaille monothéiste, car le christianisme est lui-même d’origine orientale et il est bien lié au futur islam, lui-même empruntant davantage à l’histoire sainte judéo-chrétienne qu’aux autres religions du monde, en Chine ou en inde, dont les similarités s’avèrent quasi-nulles. L’islam et le christianisme partagent une histoire commune et cette histoire les précède l’un et l’autre, autant qu’elle les constitue tous deux. Mille ans de batailles assurent tout aussi bien les proximités que s’il en était allé d’un quelconque armistice. Tamerlan (1336-1405), un tyran Turco-Mongol, fondateur de la dynastie des Timourides fait un million de morts. Il demeurera célèbre pour ses « minarets de crânes », ses ossuaires géants, formant d’immenses pyramides en têtes de guerriers et de civils. Les plus vastes atteignaient plusieurs mètres de diamètres et une hauteur « supérieure à celle des plus hautes architectures. » 90'000 crânes, au moins, réquisitionnés pour ses constructions. Au nom du djihad, il anéantira même des musulmans, les Djaghataïdes, accusés d’être trop tièdes dans leur foi. Il ravagera l’Asie centrale, détruira les trois quarts de Samarkand ; faisant 1,3 millions de morts à Merv, un million à Nichapour et Herot, anéantissant 90 % de la population du Khorasan. En l’an 1000, lors de la conquête de l’Afghanistan et de l’Inde par l’islam, la région de l’Hindou Kush est rayée de la carte. Le sultan Bahmani s’était proposé de tuer 100'000 hindous par ans. En 1399, à la prise de Delhi, Tamerlan pourra s’honorer de 100'000 morts en une seule journée. Entre l’an 1000 et l’an 1525, on peut estimer les massacres au nom de l’islam à 80 millions de morts.

Sous les omeyyades d’Espagne, la vie n’était guère différente que lors des invasions chrétiennes en Orient : massacre des chrétiens de Cordoue (796 - 817), massacre de ceux de Tolède (828), décapitation d’un prêtre ayant trouvé des erreurs dans le Coran (850), emprisonnement de tous les chefs chrétiens de Cordoue (851), épuration de l’administration chrétienne et destruction des églises (852), purge de la bibliothèque califale comportant 600'000 ouvrages et autodafés publics (976), raids contre les infidèles et pillage de Barcelone (985), Zamora (987), Saint-Jacques-de-Compostelle (997), massacre des juifs de Cordoue (1010), massacre des juifs de Grenade (1016), extermination par les Almoravides des chrétiens de Valence (1090), déportation et mise à l’esclavage des survivants au Maroc (1124), massacre des chrétiens de de Grenade (1125), mise en exil des chrétiens de Séville (1125), Averroès est lui-même exilé à Lucena, à une centaine de kilomètres de Cordoue, même exil pour nombre de philosophes musulmans (al-Mahrî, Abû-l-Rabî al-Kafîf, Abû-l-Abbâs al-Quarrâbi, Abû Ja far al-Dhahabî), Maïmonide est contraint à l’exil et part à Almeria avec sa famille puis pour le Maroc (Fès) où il est obligé de se convertir à l’islam pour rester en vie. Au XIIIe siècle, la Reconquista met fin au règne sanglant d’al-Andalus. Le pape Sixte IV enverra une croix d’argent en 1482 à Isabelle et Ferdinand pour bénir l’événement. Grande pompe à Rome où d’immenses processions, pléthore d’offices d’actions de grâce, des feux d’artifice, supposant des dépenses somptuaires et un décorum grandiloquent, marquent la fin historique de l’extension impériale musulmane en Europe.

 

 

 

Les temps de l’épuisement

 

 

Alfred Schnittke: Concerto Grosso n.1 (1976/1977) © TheWelleszCompany

 

 

L’éveil de la raison en un grand corps malade

L’édifice chrétien commence à se fissurer avec les frasques des autorités ecclésiastiques, et ce, jusqu’au sommet du Vatican. On ne dénombre pas les papes avec maîtresses, avec enfants, sinon pédophiles, homosexuels, organisant des orgies au sein même du Vatican ! Les partouzes, les aventures, le bordel que finit par représenter l’austère institution... Non seulement sur le terrain des moeurs mais également sur celles de la corruption. Qu’une morale aussi ascétique et rigide que celle du christianisme ait pu déboucher sur des orgies vaticanes, prouve avec éclat que le pouvoir se corrompt aussi vertement que l’érection du bronze sous les intempéries du ciel... Les luttes de pouvoir finiront même par engager les différents prétendants à la papauté par s’entredévorer les uns les autres par différentes formes de combats, de joutes, de sophistiques, de calomnies, de machinations, de complots, d’empoisonnements... La sainte maison craque de partout en ce début de second millénaire. La peste fait des ravages et supprime un tiers de la population européenne. Les terres sont en friche, les épidémies déciment, la délinquance se généralise avec le banditisme de grand chemin, la misère, les mendiants, les vagabonds. Certains attendent la fin du monde imminente au s’auto-flagellant. Rome déborde de vices et d’or, de pourpre et d’émeraudes. Le vin y coule comme nulle part ailleurs autour de banquets somptueux. La majeure partie des terres appartiennent au clergé que les impôts asservissent. L’étudiant pauvre appelé à devenir prêtre, docteur en théologie, puis doyen de faculté, Jan Hus (1370-1415), va ouvrir la première brèche d’importance dans l’édifice vacillant, un siècle avant Luther.

Pour Jan Hus, la vérité du christianisme n’est pas dans le pape, la curie, les évêques, les prêtres, mais dans le peuple, auprès des gens modestes, tisserands, foulons, potiers, charpentiers, qui ont accompagné Jésus. Il prêche véhémentement dans les campagnes, remplit les églises, touche des milliers de personne ; s’exprime dans le tchèque populaire et non en latin. Il prend les gens à témoin, organise des groupes de réflexion. Il critique la mode, les vêtements luxueux, les reliques, leur commerce, les miracles, la simonie, la luxure chez les ecclésiastiques, les seigneurs, les bourgeois, les bordels, la sexualité ; il affirme que l’Eglise, c’est Jésus et non le pape ( !), qualifié de « Satan réincarné au Vatican » ! Il dénonce nommément, s’attire des ennuis auprès du clergé, de la noblesse, des bourgeois, des universitaires. Bien vite, on lui interdit la prédication ; il fait fi. Le peuple le soutient. On l’accuse d’épouser les thèses de John Wyclif (1331-1384), qui soutient que l’Eglise a dévoyé l’idéal de Jésus, s’oppose au culte des images, au trafic des indulgences ; il affirme que c’est par la grâce et non par les oeuvres que Dieu fait le salut des hommes ; il ne croit pas à la transsubstantiation, à la présence réelle du Christ dans l’hostie lors de l’eucharistie ; il condamne la vie monastique ; il souhaite le tirage au sort dans la nomination du pape ; fait de la pauvreté volontaire l’idéal chrétien par excellence ; souhaite la redistribution des biens de l’Eglise, celle-ci n’étant rien d’autre que la communauté des catholiques réunis par la grâce ; il retire tout pouvoir temporel à l’Eglise ; il condamne l’esclavage et la guerre. Quelque temps après sa mort, un 4 mai 1415, il sera déclaré hérétique par le concile de Constance, son corps sera exhumé et brûlé en 1428.

De la même façon, Jan Hus sera excommunié par le pape Grégoire XII le 21 février 1411. Procédure particulièrement violente qui condamne à l’exclusion communautaire et à la mort sociale. Défense de l’approcher, de l’aider, de le visiter, pas même pour lui donner à boire ou à manger. Il n’a pas même droit à une sépulture. Jan Hus ne reconnaîtra pas cette excommunication et continuera ses activités de prêche. Il sait ne pouvoir être jugé que par Dieu et non par des hommes. Une bulle de Jean XXIII ordonne qu’on se saisisse de lui et qu’on rase son église. Le roi Venceslas, son protecteur, sent que le joug cette-fois devient préjudiciable à la ville de Prague et lui demande de partir. L’exil ne l’empêchera pas de continuer de travailler et d’écrire. Demandant à être entendu au concile, il sollicite préalablement le pape pour qu’il lui assure qu’il ne sera pas inquiété lors de son déplacement. Le pape acquiesce... et le fait arrêter. Accusé de souscrire aux thèses d’un hérétique, Jan Hus rejettera pourtant la quasi-totalité des articles de Wyclif qu’on lui soumettra pour approbation. Rien n’y fera. Etre accusé par la justice chrétienne, c’est être déjà condamné du simple fait que l’on aura suscité son attention... Le véritable crime de Jan Hus, en réalité, repose simplement sur le fait qu’il a rendu à Jésus ce que l’Eglise a dévoyé et, qu’à ce titre, il est authentiquement chrétien. Mieux encore : son désir de réforme avant l’heure en fait tout autant un partisan de l’Eglise catholique et romaine, qu’il défend contre son dévoiement. Après un enfermement sordide, atteint de la maladie de la pierre, il sera attaché six mois à un mur, avant de comparaître devant un simulacre de procès dont le christianisme a le secret, accompagné d’humiliations sur sa personne et de violences ad hominem, le tout, sous les huées du public qui pourra, d’ailleurs, se rincer l’oeil en grande pompe le jour de son bûcher où des milliers de personnes auront fait le déplacement pour assister au spectacle. Ses livres seront brûlés à titre d’apéritif inaugural avant sa propre personne.

Les faits n’en resteront pas là : les populations de Bohême se mobilisent, ses disciples pillent et ravagent la maison de l’archevêque et font de même avec celles des ecclésiastiques. Quelques massacres ont lieu. 500 seigneurs de Bohême et de Morave écrivent au concile pour se plaindre de la mort d’un homme dont la culpabilité n’est pas faite. Ledit concile les convoque donc pour qu’ils rendent compte de l’accusation d’hérésie - personne ne viendra. L’université de Prague saluera le martyre de Jan Hus et de son disciple Jérôme, lui-même incarcéré et exécuté peu après. Ordre est donné par le concile de fermer l’université, qui ignorera complètement le commandement. Une aile radicale issue du hussisme se réunit sur le mont Tabor où Jésus a annoncé son retour avant de partir, donnant naissance aux taborites. Ces derniers défendent la libre-interprétation des Ecritures, l’inexistence du Purgatoire, ne croient pas aux prières des morts, refusent le culte saint, la confession auriculaire, la cérémonie de la confirmation, les reliques ; refusent de prêter serment, s’opposent à toute peine de mort, ainsi qu’à la prostitution ; défendent la pauvreté volontaire, invitent à la confiscation des biens et à leur répartition ; souhaitent abolir le vêtement religieux ; croient en l’avènement d’une parousie égalitaire ; s’en prennent à la monarchie, à la féodalité ; font du pape, du roi, du paysan, une entière égalité. Le communisme intégral y est prôné. Hussisme pour le moins révolutionnaire et qui sera écrasé du choc de quinze mille hommes, entre factions bourgeoises et élitaires et factions pauvres et paysannes, au sein même du hussisme. Toutefois, la Réforme est lancée, et Luther, en lecteur de Jan Hus, n’aura plus qu’à s’engouffrer dans la brèche avec le succès que l’on sait...

 

Brèche de la Renaissance en ses humanités

On doit à Pétrarque une pratique précoce, pour l’époque (1330), consistant à retrouver au coeur des bibliothèques chrétiennes de véritables manuscrits antiques. Après des siècles de christianisme et de copistes associés, nombre d’oeuvres du monde antique ont été purement et simplement grattées, détruites, effacées, réécrites, remplacées, par des textes chrétiens. Selon les auteurs honnis par la secte toute puissante, la destruction a été d’importance... Ainsi des centaines d’ouvrages de Démocrite et d’Epicure, dont seuls quelques fragments, citations, sinon trois lettres à peine pour Epicure, devaient survivre à la destruction ! Epicure a qui l’on devait, pourtant, un ouvrage sur la Nature comprenant des dizaines de volumes ! Les poètes et tragédiens grecs firent aussi partie de cette vaste entreprise de réécriture de l’histoire. Eschyle, Euripide, Sophocle, Ovide, Horace, Virgile... Au fil de ses découvertes, Pétrarque exhumera la première et la quatrième décade de l’Histoire de Rome de Tite-Live, rétablira l’établissement de certains textes de Virgile ; il retrouvera, dans différentes villes d’Europe, des ouvrages, des lettres de Cicéron, des poèmes de Properce. Le travail de la Renaissance était en marche.

Autre grand découvreur, humaniste, à la vie atypique, Poggio Bracciolini, dit Le Pogge (1380-1459), juriste de formation, notaire, secrétaire d’éminences chrétiennes, d’évêques et de pape. Au coeur du pouvoir, il fera état de la réalité du Vatican au travers de ses Facéties, en évoquant libertinage, débauche, concussion, trafic d’indulgences, irréligion, athéisme, cynisme, machiavélisme, simonie, corruption... En 1438, il achète une villa, La Valdarnia, dans laquelle il installe sa collection d’oeuvres d’art antique et ses manuscrits. Lui aussi, comme Pétrarque, aura parcouru l’Europe pour constituer son fonds grec et romain. On lui doit la découverte de discours de Cicéron, les éditions complètes de Quintilien, des Commentaires d’Asconius, les Argonautiques de Valerius Flacus, un consule romain ; des ouvrages de Marcus Manilius, d’Ammien Marcellin, de Stace, de l’agronome Columelle, de l’historien Tacite, des comédies de Plaute, un Pétrone, un Frontin... Son riche ami, Niccolò Niccoli (1364-1437), commerçant du Pogge, mettra toute sa fortune dans cette entreprise destinée à imposer au christianisme, l’humanisme enfoui de l’Antiquité. Au terme d’une vie d’érudition et de collectionneur, il réunira 800 manuscrits qui en feront la plus belle collection de Florence, et l’une des plus belles d’Italie. C’est aussi le premier à assurer, sur testament, la pérennité de sa collection, avec interdiction d’en vendre ou d’en disperser le contenu. Cette dernière trouvera même un bâtiment adapté à l’établissement d’une véritable bibliothèque de prêt public, pour la première fois, non réservée à l’élite religieuse, mais ouverte à tous, aux laïcs.

L’irruption du monde gréco-romain, haï et refoulé par les mystiques de la religion catholique, agit en retour du refoulé. On découvre une civilisation brillante, intelligente, remarquable, avant même que ne se constitue celle qui s’en était jusque-là attribué seule tous les mérites, jusqu’à déconsidérer, insulter, piétiner, ceux des autres. On découvre donc Platon, Aristote, Plotin, les stoïciens ; autant de philosophies antérieures à la religion elle-même. Les historiens Tacite, Tite-Live, Ammien Marcellin, induisent la découverte d’une histoire antérieure à celle du christianisme, avec ses hauts-faits, ses grands hommes, ses valeurs, ses noblesses, et non les ténèbres barbares dénoncées par la secte officielle. Avec Columelle et Frontin, on découvre tout le pragmatisme et la sagesse naturelle des Anciens, dans l’agronomie, l’architecture, l’agriculture, l’esthétique des jardins, la sylviculture, l’arboriculture, l’élevage, la viticulture, l’art vétérinaire, l’apiculture, l’hydrologie... On redécouvre la nature humaine, sous la poussière des saints, avec Plaute, Pétrone, dont les comédies et les récits mettent en scène les figures types du parasite, du méchant, du bon, du gentil, du cruel, du cocu, du roué, de la nourrice, du voyageur, du cuisinier, du paysan, du jeune homme, de la vieille femme, de l’épouse, de la courtisane. Le corps, la chair, les désirs, les plaisirs, le suc même de la vie, de la vraie vie, que la religion aura chassé avec force crucifix.

Et puis, en plein XIIIe siècle, Le Pogge découvre un exemplaire du poème épicurien de Lucrèce, De la nature des choses. Le continent englouti de la philosophie matérialiste, après dix siècles d’ensevelissement, va rejaillir plus insolent que jamais. Et pas n’importe quel épicurisme, car celui de Lucrèce est sensiblement différent de son maître grec, Epicure. Le philosophe grec du plaisir fut discrédité pour le mot lui-même, mais sa pratique du plaisir aurait très bien pu s’arranger du christianisme, tant est grande son austérité. Souffrant de la maladie de la pierre, Epicure n’aurait pas pu faire l’éloge d’une philosophie du pourceau, comme l’imaginaient ses contradicteurs. Bien au contraire, le plaisir épicurien n’est envisagé que sous sa forme négative : par l’absence de troubles. Le plaisir épicurien, sous sa forme grecque, n’est rien d’autre que la satisfaction des désirs nécessaires, la faim et la soif, dont la sexualité n’appartient pas. Personne ne meurt de ne pas avoir de sexualité ; par conséquent, elle n’est pas nécessaire. En revanche, la faim, la soif, peuvent devenir mortelles en cas de disette. Le plaisir se trouvera dans l’absence de douleur, et, à cette fin, un peu d’eau, un peu de pain, peuvent suffire. Il n’est nul besoin d’aller plus loin, de s’en compliquer la tâche. L’austérité du plaisir épicurien aurait donc très bien pu se décliner sous une forme chrétienne.

En revanche, la formulation lucrétienne change la donne et se fait moins grecque que romaine ; elle jouit sensiblement d’une grande santé que l’on retrouvera bien davantage dans le dionysiaque nietzschéen que dans l’ascèse épicurienne. Lucrèce place son épicurisme sous le signe de Vénus, ce qu’un Epicure n’aurait jamais toléré... Qui puis est, toute sa philosophie est exposée en vers, en poésie, genre littéraire qu’Epicure considérait comme néfaste à la vérité. Lucrèce pousse sensiblement le bouchon plus loin que l’épicurisme de Samos, mais une même vérité les anime : la science seule explique la nature et non la croyance ; tout est matériel, il n’est aucun mystère pour la nature ; le réel contient tout, il n’est rien en dehors de lui. La matière et ses interactions, ses altérations, voilà qui seul est éternel. La sagesse épicurienne ne s’opposera pas aux désirs qui sont source de toute vie, pas même à l’amour, mais en proposant toutefois une gestion sereine des passions. Largement de quoi réduire en cendre tout l’encens judéo-chrétien... La redécouverte de Lucrèce en plein christianisme va préparer une réaction en chaîne qui aura tout d’un dynamitage méthodique et progressif.

 

Le Nouveau Monde à l’assaut du dogme

En 1492, chacun le sait, Christophe Colomb, juif de son état, redécouvre l’Amérique, quelques siècles après les vikings, pour le compte de la reine antisémite espagnole, Isabelle la Catholique, tombée sous le charme du beau Colomb. Conscient de n’être pas un précurseur, le navigateur cache, falsifie des données, pour donner corps à son prodige. Le pape Alexandre VI, des Borgia, signe une bulle offrant l’Amérique aux rois de Castille et d’Aragon, Isabelle et Ferdinand. Il réclame en échange la christianisation du Nouveau Monde. Une christianisation qui massacrera nombre d’ethnies, dont les Taïnos d’Hispaniola, les Arawaks des Grandes Antilles, les Karibs des Petites Antilles, les Nahuas aztèques, les Pipiles du Guatemala et du Honduras, les Tarasques du Mexique, parmi d’autres. Ethnocides qui verront les deux filiations antagonistes du christianisme s’affronter sur la légitimation d’un tel processus sous le terme de controverse de Valladolid. Le dominicain Las Casas, défenseur de la cause indienne, se référant au message du Jésus de paix et d’amour, comme naguère saint François d’Assise, Jan Hus, Jérôme de Prague, contre les tenants du Glaive de saint Paul, les Constantin, Clairvaux, Pierre l’Ermite, Bernard Gui, Nicolas Eymerich, Torquemada, incarnés à l’époque par le va-t’en guerre Juan Ginès de Sepúlveda. Bartolomé de Las Casas invente des chiffes exubérants, quant au massacre des indiens, de même qu’il mythifie le bon sauvage, lors même que les différentes ethnies amérindiennes, avant même l’arrivée des colons, se livraient entre elles des guerres fratricides. On sait également que les colons furent mal accueillis, puisqu’ils durent bâtir un fort très rapidement, preuve qu’ils étaient eux-mêmes massacrés dès leur arrivée...

Néanmoins, Las Casas prend le parti honorable, et défend la cause des plus faibles, eu égard à la vénalité des chrétiens, leur arrogance et leurs armures largement supérieures aux armes des indiens. Le drame du Nouveau Monde et la controverse qu’elle suscita, offriront à Montaigne l’occasion de fissurer plus encore l’édifice du christianisme. Car la découverte d’un Nouveau Monde, induit avec elle la découverte d’un autre homme, d’un homme, bon ou mauvais sauvage, qui, par sa seule existence, démontre que le christianisme ne va pas de soi et que des hommes existent, ailleurs, sans ne rien connaître des valeurs du Christ et de l’Eglise. Ce qui tend à faire de la religion chrétienne, moins un impératif absolu, dicté du ciel, qu’une conditionnalité... historique. A partir de cette évidence jaillissante, Montaigne pose la question de la barbarie. Il est lui-même collectionneur d’art premier, et son château regorge de hamacs, cordons de coton, épées-massues à l’extrémité ressemblant à une rame, bracelets de bois utilisés lors de combats, des bâtons de rythme en bambou. On ignore qui les a acquis véritablement, mais on sait que son domestique est celui par lequel, il entrera en contact, à Bordeaux, avec de véritables sauvages ramenés de leurs contrées lointaines pour être présentés au roi Charles IX. Montaigne aura à coeur d’interroger la réalité au plus près de ce qu’elle est, fût-ce par l’intermédiaire de son domestique, plutôt que par le biais des gens d’élite, même et surtout écrivains, susceptibles à tout moment de travestir la réalité par quelques vices de l’esprit. Cette « rencontre » avec les « sauvages » permettra à Montaigne de dicter dans ses Essais, entre autres propos révolutionnaires sur les mérites des sauvages et la barbarie des « civilisés », cette phrase lourde de conséquence : « Il n’y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu’on m’en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité et de la raison que l’exemple et l’idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. » Un relativisme qui rend pour le moins impossible désormais de penser le monde avec les catégories de l’absolutisme paulinien !

 

La Réforme ou Jésus contre l’Eglise

La Réforme va également s’employer à précipiter la chute de l’institution cléricale. Ainsi Luther, qui, tout en adoptant les thèses pauliniennes de la monarchie absolue, pendante du règne de Dieu sur Terre, ne reconnaît toutefois pas à l’Eglise la moindre puissance temporelle. Avec la Réforme, l’autorité de l’Eglise doit disparaître, le pape avec... mais l’Etat doit devenir Dieu, ce que, par filiation idéologique, l’Allemagne conservera de Luther à Hegel, et ce, jusqu’à Hitler... Il n’en demeure pas moins que la menace est grande contre l’Eglise, suffisamment sérieuse pour que ne soit déclenchée, sur décision monarchique, par Charles IX et Catherine de Médicis, un 23 août 1572, la Saint-Barthélemy. Le massacre fera 30'000 victimes ! Et se poursuivra encore les mois suivants. Le choix politique des grands leaders protestants se retourne contre eux... L’Etat les persécute. Le paradoxe n’échappera pas à tout le monde, et Théodore de Bèze (1519-1605), deux ans après la Saint-Barthélemy, publiera un ouvrage dans lequel il écrira : « Les peuples ne sont pas créés pour les magistrats ; mais au contraire les magistrats pour les peuples : comme le tuteur est pour le pupille, et non le pupille pour le tuteur, et le berger pour le troupeau et non le troupeau pour le berger » (10). Ce qui revient à renverser radicalement la vision luthérienne et calviniste pour qui l’autorité prime sur ses conséquences et réclame soumission, y compris pour le pire. Théodore de Bèze, pour se compte, semble avoir tiré les conséquences de la Saint-Barthélemy et n’admet pas légitime de laisser massacrer des chrétiens sur ordre monarchique. L’obéissance n’est pas sans conditions. Pour lui, obéir au Prince est bon, mais à condition qu’il obéisse lui-même à Dieu ; sans quoi, désobéir est nécessaire. Même un monarque n’a pas le droit de contraindre un chrétien à ne plus l’être. Nulle désobéissance civile, toutefois, dans l’esprit du successeur de Calvin à Genève, partisan de la peine de mort pour les hérétiques, qu’il fera appliquer sans remords à Michel Servet, médecin talentueux, qui agonisera sur le bûcher durant plus d’une heure... Calvin ayant réclamé, pour son compte, la décapitation. Malgré ses forts élans révolutionnaires, condamnant le césaropapisme de la tradition catholique romaine, laïcisant le pouvoir, le protestantisme demeure fondamentalement paulinien.

Les brillantes exceptions existent toutefois, et l’on peut nommer le juriste et théologien français, François Hotman, né en 1524, à Paris, qui, fort d’une intense production polémiste, et néanmoins désireuse de restaurer une paix antérieure à la Saint-Bartélemy, affirmera que la souveraineté ne réside pas dans le roi, mais dans le peuple ; le roi n’étant que le dépositaire de ce pouvoir. Le peuple élit le roi qui, s’il devait faillir à son devoir, doit pouvoir être démis par ce même peuple. La théocratie se trouve donc ici abolie au profit de la monarchie représentative. Dans cette logique contractuelle, c’est le bien commun, l’intérêt général qui prime, à titre de volonté divine, et non le pouvoir en lui-même, le pouvoir d’un seul. La tyrannie supposant la révolte populaire légitime... François Hotman inaugure le principe même de désobéissance civile ! Ce que le protestantisme de droite, dirons-nous, n’a pas rendu possible, ses franges de gauche, le dessinent. Philippe Duplessis-Mornay et Hubert Languet, en 1575, signeront un ouvrage Revendications contre les tyrans, qui, lui aussi, autorisera la révolte contre le roi s’il devait piétiner son devoir et ses engagements. Le protestantisme commence donc à s’en prendre autant à l’Eglise qu’à la monarchie de droit divin ! Avec des penseurs comme La Boétie et Machiavel, à la même époque, le pouvoir se fendille et le Prince pourra, si besoin, lever le glaive contre la religion elle-même...

 

Déisme et séisme des Lumières

Les philosophes, envoûtés depuis lors par les fumées opiacées de la Patristique et de la scolastique, vont bientôt s’en libérer et monter au créneau. Le 1er novembre 1755, à Lisbonne, à 9 h 40, un événement tragique va balayer ce qu’il pouvait demeurer encore de religieux dans les esprits. Un tremblement de terre fait 50'000 victimes, succédé de plusieurs tsunamis qui détruisent et emportent tout, noyés et survivants. Un incendie se déclare et consume le reste. 35 églises disparaissent sur les 40 que contenait la ville, la bibliothèque royale est anéantie avec ses 70'000 livres, peintures comprises, dont des oeuvres de Titien, Rubens, Corrège ; les archives du voyage de Vasco de Gamma ; les principaux ports lisboètes sont détruits. La secousse sera ressentie jusqu’en Finlande ! Jour de la Toussaint, la symbolique judéo-chrétienne et culpabilisante, fonctionne à plein. Sauf que le désastre est tel que la Providence elle-même se fissure... Si Dieu est à l’origine de tout, qu’il veut tout ce qui se produit, reste à trouver le châtiment que le Portugal expie cette année-là. Et pourquoi tant d’innocents tués pour le péché des autres ? Et quel péché, d’abord ? Un Dieu bon peut-il vouloir un tel événement ? Leibniz en prend pour son grade, philosophe dont les présupposés théoriques relèvent du christianisme pur jus. Voltaire s’empare de la querelle, et pourfend l’optimisme théiste. Le déisme des philosophes des Lumières sépare radicalement Dieu du monde et des hommes. Le premier n’est plus lié aux deux autres ; il est donc vain d’invoquer Dieu pour expliquer quoi que ce soit du monde tel qu’il a été créé. Dieu n’est pas aboli, mais il n’a plus le moindre pouvoir sur la vie des hommes et sur leurs affaires. Comme le dirait Epicure, les dieux ne s’occupent pas des affaires des hommes.

A mesure que la religion recule, le savoir s’impose et la remplace : philosophie, médecine, astronomie, physique, géologie, sismologie, archéologie... Copernic, Galilée, Halley, Newton, Vico et Herder, Harvey et Jussieu, Buffon et Linné, bientôt Lamarck et Darwin. La théologie se trouve de plus en plus cantonnée à une spécialité marginale, ouvrant le champ du savoir à une multitude de disciplines immanentes. Le philosophe de la raison pure, Emmanuel Kant, invitera même à mélanger de la limaille de fer, du soufre et de l’eau, à enterrer le tout sous 20 centimètres de terre, à bien tasser, et à attendre quelques heures pour apercevoir une vapeur épaisse, un secouement de la terre, avec même quelques flammes au sortir du sol. Bref, rien d’autre, enseignera-t-il, qu’une réaction chimique et mécanique des lois de la physique et de la géologie au préalable d’un séisme, et non un châtiment divin. Mais le Kant de 1750 n’est plus le même que celui de 1781, qui finira par renier ces textes par trop matérialistes... Peu importe, le philosophe du postulat n’aura plus grand-chose à proposer en la défense d’une Idée, d’un noumène, qui, déjà, s’efface inexorablement. Le fidéisme de Montaigne, ou celui de Descartes, agissaient déjà à la manière d’une mise à distance considérable de la problématique divine, puisqu’on la dissociait tant et si bien du travail intellectuel, qu’elle n’y interférait plus. Pratique rituelle catholique, mais usage laïc de la raison. Comme l’écrit Montaigne en son temps : « Nous sommes chrétiens au même titre que nous sommes ou périgourdins ou allemands » (II, 12, 445). Simple usage, particularisme régional, coutume, tradition nationale. Rien de plus.

 

Le Testament radical d’un curé athée

En l’an de grâce 1749, s’éteint un curé qui demeurera célèbre et dont le Testament fera tant de bruits qu’il se retrouvera un jour entre les mains de Voltaire. Un volumineux manuscrit riche en couleurs et en imprécations. L’Abbé Meslier, en lecteur de La Boétie, n’hésite pas à s’en prendre au seigneur du village, à célébrer des mariages gratuitement, distribuer les bénéfices d’un lopin de terre familial aux pauvres, à vivre avec de fausses nièces (et s’en fait réprimander par deux fois par l’évêché), à fustiger Dieu, le Christ, les prêtres, les moines, les évêques, l’Eglise, les Ecritures, les princes, les rois, les empereurs, les tyrans, les nobles, les gens de robes, les notaires, les « gens d’injustices », les procureurs, les avocats, les greffiers, les contrôleurs, les juges, les intendants de police, les percepteurs, les « maltôtiers rats de cave », les fermiers généraux, les riches propriétaires... pour ne sauver que les pauvres, les paysans, les travailleurs, les exploités, les miséreux, les femmes, les enfants, les animaux. Sans hésitation, notre curé s’élève contre la religion catholique pour promouvoir la philosophie et l’athéisme, faisant l’éloge d’une forme de communalisme libertaire, d’un communisme rural contre les parasites, les gens de pouvoir. Il proclame déjà la justice, l’équité, la liberté, l’égalité, la solidarité et la fraternité. Sur près de 1000 pages, la religion est entièrement démontée : fausseté des religions sans cesse contradictoires, « créance aveugle » de la foi qui bafoue « les lumières naturelles de la raison » ; disserte sur la folie des visions des prophètes, les prophéties jamais réalisées, une morale chrétienne antinaturelle, une religion sans cesse du côté des tyrans, un athéisme antérieur à toute religion, la mortalité de l’âme. Le long réquisitoire du curé Meslier n’épargne rien ni personne, pas même Dieu, lui aussi disséqué dans ses propres contradictions. Philosophe majeur dans l’histoire des idées occidentales puisque son constat est plus que programmatique ; il est inaugural : « Il n’y a point de Dieu » (II, 150). Il est en outre le premier à lire les textes sacrés comme s’il en allait des Annales de Tacite, à savoir, en ouvrages historiques susceptibles d’être contextualisés et critiqués. Prodigieuse méthode épistémologique assurée d’avoir de l’avenir... n’en déplaise à cet ami des cours et censeur malhonnête, que fut Voltaire à l’égard du Testament de Meslier, que la radicalité dérangeait.

 

Jean Guillou : La Révolte des Orgues © JeanGuillouDVD

 

Triomphe et avènement du grand ressentiment

Les demi-lumières, comme les appelaient Don Deschamps, philosophe des Lumières radicales, n’entraveront rien du train de la déchristianisation qui file désormais à toute allure en même temps que la révolution industrielle. La Révolution française en consacre la fièvre sanglante. Véritable déluge de négativités, le grand événement européen, pour ne pas dire mondial, recouvert depuis par les ors de l’Histoire, recouvre en réalité de bien tristes et noires pulsions... Nombre de petits destins ont fait le nécessaire pour se trouver au bon endroit et déverser le fiel et la haine recuite qu’ils éprouvaient pour une société mourante à laquelle ils rêvaient, secrètement, d’appartenir. Vils héros d’un idéal trop pur pour eux et que la bassesse devait traîner au cirque infernal des petits intérêts et des baveux ressentiments. Car les victimes de la Révolution, qui n’en pouvaient guère plus que les anciens souverains, n’étaient pas à l’image de leur réputation. Une réputation fabriquée par les publicistes, la presse, pour déconsidérer, détruire, salir, tant et si bien que le meurtre, l’assassinat, la guillotine, s’en trouvaient légitimement confortés. A cette fin, il a fallu de beaucoup de mauvaises foi et de mensonges pour faire passer des victimes impuissantes pour des bourreaux sans foi ni loi. Qu’on en juge déjà en la personne du roi, Louis XVI, lecteur des philosophes (Hume, Montesquieu, Rousseau), de tempérament placide, flegmatique, amateur de chasse plus que d’intrigues politiques, souffrant d’une libido défaillante, d’un désintérêt radical pour la chose qui poussait Marie-Antoinette à se trouver d’autres amants et à faire assaut de commérages peu à son honneur. Qui plus est, Louis XVI détestait la violence, contrairement à Louis XIV, et jamais il ne fera tirer sur la foule lors des événements de 1789. Pour sûr, il n’était pas le roi le plus représentatif de la tyrannie d’Etat pour essuyer ainsi la passion régicide des révolutionnaires.

Il a donc fallu faire passer un roi modéré, plutôt bon, pour un tyran sanguinaire ; ce que la presse fit à merveille à grand renfort de mensonges, de calomnies, de haines, d’insultes, d’accusations sommaires, de diffamations, de souillures. Diaboliser pour mieux tuer fut, en quelque sorte, la ligne éditoriale commune. La caricature ne lésinera pas sur les bassesses et faire passer le roi pour un porc, physiquement parlant, et on ne saurait avoir les mêmes égards pour un porc que pour un homme. Saigner le porc n’est pas un crime... Même méthode pour l’abattage de la reine, transformée pour les besoins, en hyène lubrique, en truie, tigresse, harpie, panthère, en « poule d’autruche ». Décapiter la poule n’est là encore qu’un événement banal que tous les fermiers connaissent. Nombre de chansons humiliantes envahissent les rues. Et pourtant, dans ce déluge de haine qui s’expatrie dans toute l’Europe, aucun pamphlétaire, aucun chansonnier, aucun libraire, aucun imprimeur ne sera inquiété par le pouvoir. Louis XVI laisse faire. Généralement, les tyrans sanguinaires font tout de même mieux que ça...

Qui étaient les acteurs de la Révolution ? Jacques-René Hébert, natif d’Alençon, dans l’Orne, fut un adepte de l’échec systématique. Sa vie est un long catalogue de ratages, de déboires, de malversations, d’intrigues, de revers de toutes sortes, prompts à générer une âme ressentimenteuse comme on en trouvera beaucoup dans les grandes villes où le pouvoir et les richesses y sont concentrés. Marat est menteur et voleur ; il cambriole un musée à Oxford, s’évade de prison, couche pour réussir, cherche à obtenir la noblesse par tous les moyens mais son amoralité lui en ferme le chemin. Il usera tout de même d’un blason usurpé dans sa correspondance... Ecrivain malheureux, postule à différentes Académies des sciences à Paris, en Espagne, sans résultats. On lui refuse d’écrire pour l’Encyclopédie. Echoue à entrer à la franc-maçonnerie... Saint-Just plagie, ne cite jamais ses sources, recopie, tronque, dévalise sa famille, puis monte à Paris où il zone dans les théâtres ; contrefait des écritures, se retrouve au cachot pour tentative d’escroquerie sur sa mère, fabrique faux diplôme de droit, se fait passer pour médecin, avocat, écrit des poèmes et des pièces ineptes, dont un long poème pornographique de 7 800 vers, sans plus d’intérêts. Jacques-Pierre Brissot de Warville est un polygraphe publiant à compte d’auteur, et sans succès. Sollicite Voltaire, d’Alembert, en vain. Ponctionne l’argent de ses amis pour des projets qui ne voient jamais le jour. Gruge éditeurs et imprimeurs, ne paie ni percepteur ni propriétaire ; se retrouve en prison pour dettes. Part aux Etats-Unis et monte une escroquerie financière... il rentre sitôt le déclenchement de la Révolution.

Robespierre, abandonné de père, orphelin de mère, il étudie sous protection des curés ; se compare à Ulysse et à Enée, dans ses poèmes. Il s’imagine le Rousseau de son temps alors qu’il n’obtient pas même un succès local pour ses vers de mirliton. Publie à compte d’auteur, là aussi, sans résultats. Echoue à des concours. Flagorne la monarchie, Louis XVI, les jésuites, dans ses éloges, et obtient un poste de juge au tribunal de l’évêché avec l’appui des chanoines. Directeur de l’Académie royale d’Arras, il se montrera brutal, impitoyable, cassant sur les travaux d’autrui. Petit avocat plaidant des causes médiocres, sa fatuité sans limite lui vaudra d’être chassé de ses collègues versificateurs de l’assemblée locale. Desmoulins méprise les petites gens, avocat et bègue, son cabinet fait fiasco. Tente le mariage par tous les moyens pour intégrer la haute société, fût-ce par le biais d’un laideron fortuné, qui l’écartera... Il ment sur sa fortune, sur sa dot, pour s’accorder les faveurs de la famille d’une femme mûre qu’il aura rencontrée. Il vit sur l’argent familial, écrit pour autrui, fréquente les bordels, soirées mondaines, cafés, salons, collectionne les filles. Arrogant, prétentieux, il se trouve congédié de partout et retourne en province. Finit tout de même par obtenir la main de Lucile, rencontrée au jardin du Luxembourg. Mirabeau, grand joueur, perd autant. Se fait déserteur, se cache à Paris. Priapique, prend et jette ses partenaires, les frappe, même, sans ménagement. Couche avec sa soeur, couche aussi pour réussir. Insulte sa famille publiquement, écrit tout et n’importe quoi dès l’instant où il est rémunéré, compile, plagie, pille les autres, s’entoure de nègres. Bagarreur. Condamné à mort par contumace pour enlèvement et adultère. Vole, escroque, insulte, ment, paie même pour l’assassinat du mari gênant... Ecrit à Louis XVI, s’en accorde les faveurs ; se voit payer ses dettes par la monarchie !

Hébert est stagiaire chez un notaire de campagne, dans l’Orne. Amant d’une veuve d’apothicaire qui collectionne les hommes et qu’il dénonce sur affiches publiques. Son écriture reconnue, il doit quitter la ville sous peine de prison. Sitôt à Paris, il est expulsé de galetas dont il ne paie pas les loyers, emprunte de l’argent, vit à crédit, ne rembourse personne ; simule la maladie pour que l’on s’apitoie sur lui. Tout comme les autres, se prend pour Voltaire, rêve de succès et de consécration littéraire alors que ses poèmes et ses pièces n’intéressent personne. Se fait éconduire de tous les théâtres. Devient placier dans l’un d’entre eux, mais finit un jour par partir avec la caisse... Rédacteur pour un médecin qui le loge, il s’enfuira de même tout en le dévalisant au passage. Crée un titre et fait faillite. Pendant la Révolution, il deviendra journaliste, sans avoir jamais travaillé. Lance Le Père Duchenne où il use sans vergogne de scatologie, grossièreté, insulte, vulgarité, trivialité, obscénité, mépris, s’imaginant parler comme le peuple... L’occasion pour lui d’y déverser une rancoeur pour le moins existentielle plus que politique. Il ira jusqu’à inventer un inceste entre Marie-Antoinette et Louis XVII, alors que la tête de son père roule déjà dans la sciure et qu’il hérite de son pouvoir, dans son cachot insalubre qui finira par l’emporter, à l’âge de dix ans, de la tuberculose. On forcera le gamin à témoigner dans le sens de la perversion de la reine, une autre manière de faire de la truie lubrique, une véritable hyène à décapiter sur l’heure. Puis viendra le tour d’Hébert lui-même, dont la plume aura valu la guillotine à tant d’autres, de croupir en prison avec force larmes, peurs, gémissements, cris, implorations. 300'000 personnes assisteront au spectacle de la guillotine, plus encore que pour le roi et la reine ! Quoi qu’il en soit, avec la décapitation du roi, c’est plus que Louis XVI qui disparaît, victime pour le moins fortuite d’une histoire excédant le cadre particulier ; c’est la théocratie elle-même qui tombe, définitivement, et par les faits.

 

Des charniers pour les droits de l’homme

La décapitation de Louis Capet n’a d’ailleurs pas été défendue par tous les révolutionnaires. On sait que la plupart des Girondins y étaient hostiles. La fonction et l’homme n’étant pas une seule et même chose, excepté dans l’esprit des croyants que sont demeurés nombre de jacobins, Robespierre en tête. Entre le symbole et l’homme, nulle différence, acquiescent-ils. Louis Capet, à titre de Louis XVI, se devait de porter sur son dos toutes les calamités de sa fonction jusqu’aux mérovingiens... « La punition de Louis n’est bonne désormais qu’autant qu’elle portera le caractère solennel d’une vengeance publique. », écrit Robespierre, qui ne semble pas s’émouvoir un instant d’instaurer la vengeance en lieu et place de la justice. Ces accents de punition, de vengeance, ont des accents terriblement chrétiens pour une révolution antimonarchiste et anticléricale. Nul doute que l’Etre suprême robespierriste n’a pas cessé de planer sur les événements de 1789. Il eût fallu encore bien des efforts de vertu pour être véritablement républicain ; et comment faire preuve de vertu lorsque l’on en est soi-même si pauvre ? Le fait est que Dieu n’a sauvé personne dans cette aventure, pas même le roi, et qu’il a prouvé ainsi que le roi n’était rien et que lui-même, souverain céleste, guère plus. Le signal devenait dès lors planétaire : les hommes ne courront aucune catastrophe à renverser ceux qui prétendaient jusqu’ici à une légitimité divine. Le feu est dès lors non plus chez les dieux, ni même chez leurs représentants terrestres, mais en l’homme, en tous. 

Et quel feu... La Vendée l’illustrera à ses dépens. La Vendée de 1790, celle de la Terreur jacobine, peu disposée à laisser s’installer dans les campagnes une dissidence contraire aux intérêts parisiens. La Terreur robespierriste inaugure en effet un tropisme historique appelé à faire des ravages au nom des plus nobles idéaux dans les siècles à venir. Les théories de Jean-Jacques Rousseau, comme on le sait, trouveront un puissant écho au travers des événements de 1789 ; Robespierre lui rendra même visite, bien que le vieux philosophe misanthrope et déjà malade ne lui adressât pas un seul mot. L’auteur du Contrat social sera omniprésent durant les événements, et il n’est pas anodin de relever que le vicaire savoyard, nostalgique de Sparte contre Athènes, plus curé que philosophe, puisse intéresser le si chrétien Robespierre et ceux qui devaient le servir. Rousseau, en quelque mot, postule dans son oeuvre un état d’égalité parfait situé aux origines de la nature humaine que la propriété privée, la civilisation, n’a fait que corrompre. Notre philosophe chrétien rêve un état parfait antérieur à partir duquel il va dresser un contrat social destiné à imposer de force le rétablissement de cette liberté originelle. Quiconque en refuserait le contrat, celui pris à la majorité contre les minorités, serait soit exclu, soit condamné à mort. Une vision autoritaire propre à engager la liberté humaine sur le chemin des barbelés, ce que ne manqueront pas de faire les jacobins durant la Révolution.

La Vendée est le terrain d’application de cette barbarie intrinsèque aux postulats du philosophe spartiate. La première application d’une logique mortifère qui légitimera bientôt tous les moyens possibles pour parvenir à la liberté, à l’égalité et à la fraternité. C’est d’ailleurs la seule finalité positive du projet qui tolérera le pire dans l’immédiat. Projet hautement funeste que la Vendée dissidente, refusant les guerres illégitimes imposées de Paris, inaugurera au prix de 200'000 morts. Peu soucieux d’être soumise à la Terreur parisienne, la Vendée décide de s’affranchir ; ce d’autant plus que les paysans, les petites gens, ceux pour qui devaient se battre les révolutionnaires, n’ont jamais vu en retour les bienfaits d’une décapitation monarchique sur leur quotidien... La révolution essentiellement bourgeoise et parisienne ne pouvait que laisser sceptique partout ailleurs. Afin de s’assurer un pouvoir absolu, il est décidé depuis Paris d’écraser purement et simplement la Vendée. Tous les moyens seront bons. Jean-Baptiste Carrier, à Nantes, fera noyer et fusiller plus de 50'000 personnes. Tous devront y passer, femmes, enfants, vieillards. La Convention parle d’ « exterminer » sans réserve tous les individus de tout âge et de tout sexe convaincu d’avoir participé à la guerre. Jean Tulard, dans son Histoire et dictionnaire de la Révolution française 1789-1799 parlera de « génocide de la population vendéenne ». Outre les viols en nombre, les femmes enceintes embrochées, on usera de gaz, d’arsenic, de sabrage, de mines, de rafles, de déportations, d’exécutions en chaîne, de massacres, de tortures, de tueries ; on rasera des villages entiers, organisera des fusillades, ouvrira des charniers, fomentera des pillages ; on tannera les peaux humaines, fera fondre par le feu la peau des femmes pour en remplir des barils ; on exterminera sur commandes, on démembrera les corps, on exposera des cadavres à tout vent, on jettera les enfants et les femmes dans des fours... Le tout ressemblant furieusement à des génocides devenus familiers dans le courant du XXe siècle. La Vendée de 1790 expérimente à ses dépens, une praxis funeste issue du corpus révolutionnaire, appelée à ensanglanter comme jamais l’Europe à venir. Comme souvent, hélas, le ver est déjà dans le fruit lorsque celui-ci tombe.

 

Un socialisme messianique

Selon la même modalité, le marxisme va s’enraciner dans un vieux fond luthérien, téléologique, pour ne pas dire théologique et messianique, réactivé au XIXe siècle par la philosophie allemande de Hegel. La dialectique hégélienne supposera l’intégration d’un mouvement négatif dans sa logique pour parvenir à son dépassement. Dialectique préfigurant l’idéologie de la fatalité du progrès vers l’accomplissement de la parousie. Le philosophe de la dialectique, pour qui tous les concepts majuscules ont Dieu pour origine et finalité, de l’Esprit à la Liberté, fournira aux hégéliens de gauche, auxquels appartiendra Marx, l’axe de sa propre sotériologie politique. La phénoménologie de l’Esprit allait bientôt se muer en matérialisme dialectique, et réaliser la paix sur terre, l’égalité et la fraternité, par le biais d’une machinerie révolutionnaire impitoyable, car nécessaire, au service des plus nobles idéaux qui soient. Caution magistrale susceptible de tenir pour négligeable la négativité et la souffrance, pour ne pas dire les morts, puisque la négativité n’a qu’un temps dans la dialectique, et qu’elle se termine inéluctablement sur le progrès humain. Autant dire que la parousie chrétienne, formulée en même temps que ses premiers missionnaires, s’est maintenue aussi longtemps que l’idéologie chrétienne millénaire pouvait encore accaparer jusqu’aux esprits les plus antichrétiens !

A quoi à consister, du reste, cette révolution Russe de 1917 ? A-t-elle seulement apporté plus au peuple que ne l’avait fait la Révolution française qui s’était contentée de passer d’une iniquité monarchique à une confiscation capitaliste essentiellement bourgeoise ? Le bolchevisme est lui aussi un premier mensonge ; un mensonge rien que dans le terme lui-même, qui signifie « les plus nombreux ». Ce qu’ils n’étaient pas... Ils étaient même précisément l’inverse. Ce sont les mencheviks, « les moins nombreux », qui étaient les plus nombreux... Première fiction. Ensuite, le Comité central du parti bolchevique, le 10 octobre 1917, n’était composé que de 20 membres. Le jour du coup d’Etat, ils n’étaient que 12, avec deux oppositions à Lénine ; ce qui signifie que dix personnes seulement ont opté pour le coup d’Etat. Le 24 octobre, « une série d’attentats », selon les termes de Malaparte, suffisent à s’emparer des lieux stratégiques abandonnés par le pouvoir tsariste, en pleine décadence. Le lendemain, le chef militaire Léon Trotski, ordonne d’attaquer le palais d’Hiver où se trouve retranché le gouvernement de Kerenski, chef socialiste du gouvernement provisoire. Quelques coups de canons suffiront pour prendre le pouvoir. Une saoulerie aura lieu dans les caves par la totalité du régiment... Quarante-huit heures après la prise de pouvoir, « Maximilien » Lénine, comme le nommait Trotski, publie un décret mettant fin à la liberté de la presse, instaurant la censure dans tous les médias. En novembre 1917, les élections donnent les sociorévolutionnaires à 40,4 % et les bolchéviques à 24 %. Peu leur chaut, les bolcheviques interdisent tous les rassemblements de foule et font circuler l’armée. Lorsque la foule souhaitera venir à l’assemblée constituante du 5 janvier 1918 pour sauver le pouvoir des soviets, les bolcheviques lui tireront dessus depuis les toits à la mitraillette. Le pouvoir des soviets est mort-né ; qualifié de « petit-bourgeois » par Lénine, ce dernier entérine la dictature marxiste-léniniste, bien avant Staline, et avec le concours du massacreur des marins de Kronstadt, eux aussi partisans des soviets, Léon Trotski. 20 millions de mort dans les goulags, 100 millions sur la totalité du globe, et pas un seul procès de Nuremberg pour le totalitarisme de gauche, dont nombre d’anciens sont encore influents et recyclés après les ruines de l’URSS...

 

Le recours fasciste de l’autorité catholique

La déchristianisation issue de la Révolution française, tout comme celle des bolchéviques, s’apparentera moins à une laïcisation de fait qu’à du vandalisme pur et simple. On enverra au goulag autant de religieux que possible, ce qui portera le massacre des clercs à plus de 10'000 personnes sous dictature soviétique. On détruira églises et monuments, symboles de l’art et de l’histoire chrétienne. Se cherchant des alliés, des défenseurs, l’Eglise catholique, face au fascisme athée, devait se tourner du côté du fascisme de droite, de Mussolini à Franco, en passant par Hitler, qui tous donneront des gages au catholicisme. Le gouvernement de Vichy, les dictatures d’Amérique Latine, de Grèce, trouveront les grâces du Vatican dans la défense des intérêts de l’Eglise, de ses dogmes fondamentaux, ses valeurs (Travail, Famille, Patrie), de même que son antisémitisme originel, sans évoquer, bien évidemment, la lutte contre le bolchévisme bouffeur de curés. Il faudra attendre 1965 et Vatican II pour que, du bout des lèvres, l’Eglise abandonne l’antisémitisme... vingt ans après la Shoah ! On le sait, la mise à l’Index des ouvrages honnis par l’Eglise comprendra tous les grands livres de philosophie occidentale, et jamais Mein Kampf. La condamnation du bolchévisme fut claire et constante de la part de l’Eglise, avec excommunications systématiques, mais pas un seul mot à l’encontre du national-socialisme, des fascismes mussoliniens et franquistes, représentant autoproclamés du catholicisme du Glaive, de saint Paul, de Constantin, au détriment du doux Jésus. Adolf Hitler ne trouvera grâce au prophète du christianisme que dans sa rage contre les marchands du Temple, qu’il expulse avec violence. Tout un symbole pour lui.

Hitler n’était pas le rustre imbécile, le monstre inculte qu’il fut si commode de créer pour ne pas avoir à le penser. Le dictateur était insomniaque et lisait un livre chaque nuit. Sa bibliothèque comprenait 16'000 ouvrages, dont un grand nombre d’éditions bibliophiliques. Hitler est la quintessence de l’intellectuel nourri au ressentiment. La soumission du savoir à la pulsion de mort. Lui aussi se rêvait artiste, écrivain ; il l’indiquera à maintes reprises dans différents formulaires. Refoulé par deux fois de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, il ambitionnera de devenir prêtre, avant d’en abandonner l’idée. Ce qui ne l’empêchera pas, dans Mein Kampf, d’écrire que sa formation catholique et son éducation religieuse ont joué un rôle majeur dans sa personnalité. Bien que de hauts dignitaires du IIIe Reich furent athées, sinon antichrétiens, ce ne fut pas le cas d’Hitler qui oscillera toujours entre déisme philosophique et catholicisme paulinien. Il se voudra également dessinateur, puis compositeur, après avoir écouté en boucle Tristan de Richard Wagner. Il abandonne rapidement. Il décide qu’il sera architecte, mais n’en a pas la formation. Il deviendra peintre en bâtiment, mal aimé de ses collègues, en végétarien abstème, buvant du lait, là où les prolétaires carburaient à l’alcool. Mangeant à la soupe populaire, vivant de petits boulots, dormant même à la belle étoile, Hitler va connaître la précarité et la misère, la faim. Il assistera à la misère sociale commune. Il la décrit avec une même lucidité que celle d’un Dickens ou d’un Marx... Il connaîtra l’horreur de la guerre, lors de la première guerre mondiale, et s’en fera une raison existentielle. L’artiste raté se découvre l’âme du guerrier. Une vocation...

Les meurtrissures nationales de tout un peuple se reconnaîtront bientôt dans les propres meurtrissures du futur Führer pour qui les tranchées sont la révélation de sa foi politique. Une névrose nationale bientôt mise au service de la névrose d’un homme. Sommairement, mais dans le registre de la tradition catholique, l’antisémitisme, pour Hitler, explique absolument tous les problèmes. Non content d’un Nietzsche philosémite, très critique de la culture allemande, Hitler lui préférera toujours, en dépit d’un surhomme dénaturé par les illuminés du paganisme nazi, qu’il n’apprécie guère, Schopenhauer et Fichte. Le misanthrope misogyne, fortement antisémite, ami des bêtes et théoricien du Vouloir impérieux et dominateur, mélomane admirateur de l’architecture, pourfendeur de la démocratie, bouddhiste végétarien, ennemi des universitaires, lui plaira ; ainsi que le Fichte nationaliste, antisémite et belliqueux, défenseur de la pureté, de la langue allemande à titre de supériorité philosophique, penseur de l’exception allemande.

Du national-socialisme, si Pie XII devait y trouver son compte, on ne peut pas en dire autant du précédent pape. Pie XI fut bien autrement honorable. En fonction depuis février 1922, ce dernier publie une encyclique rédigée en allemand, et non en latin, où il y fustige les thèses nazies. Il y rejette le néopaganisme et les valeurs du sang, de la race, la critique du judaïsme de l’Ancien Testament, le racialisme antisémite, la fusion du nationalisme et du catholicisme, la religion de l’Etat, le culte du chef, les violations du droit, la répression contre l’Eglise qui résiste, le non-respect du Concordat. En réponse, Hitler déclenchera des représailles contre les chrétiens. Lors du déplacement d’Hitler à Rome, le 3 mai 1938, afin de rencontrer Mussolini, Pie XI fait fermer le musée du Vatican pour lui en interdire l’accès. Le pape quitte même Rome pour sa résidence de Castel Gondolfo, avec sa gendarmerie, son personnel, sa garde suisse, tout le temps de la visite d’Hitler, pour ne revenir au Vatican qu’à son départ. Quelques mois plus tard, il affirmera : « L’antisémitisme est inadmissible. Nous sommes spirituellement des Sémites. » Pie XI réservera également une encyclique pour condamner l’autre totalitarisme, le bolchévique, qui entend, selon lui, saper les fondements de la civilisation chrétienne, bien que sa critique de la misère ne soit fondée. Peu avant de mourir, sa dernière encyclique devait condamner tout totalitarisme quel qu’il soit, et critiquer les écoutes, le bellicisme mussolinien, en sa présence ! Pie XII fut vraiment une aubaine pour le fascisme... Toutefois, en croyant se sauver de l’athéisme guerrier des rouges en rejoignant le parti des fascismes totalitaires et antisémites, le judéo-christianisme, au regard des 70 millions de morts de la seconde guerre mondiale, comprenant le génocide de la Shoah, celui-ci venait de signer son arrêt de mort.

 

 

John Cage: 4'33'' for piano (1952) © zoomoozophone

 

Une esthétique de la dérision et de la destruction

Depuis l’absurde guerre de 1870 qui le précède, le XXe siècle qui s’annonce, va s’illustrer dans la plus cuisante des boucheries. Cette déroute historique, idéologique, civilisationnelle, ne pouvait pas laisser la spiritualité intacte, et, par ce fait, encore moins l’art. La désillusion sera à hauteur de nihilisme et de déconstruction, pour ne pas parler de destruction. En précurseur, dès 1844, l’hégélien Stirner fait paraître un véritable brûlot moins anarchiste que nihiliste : L’Unique et sa propriété. Dans cet ouvrage que Nietzsche ne peut pas ne pas avoir lu, toutes les valeurs, y compris chrétiennes, périssent. La table en est à ce point rasée, qu’elle ne reconnaît pas même la moindre valeur humaine... Stirner n’aura de cesse que d’affirmer n’avoir mis sa cause en Rien. Plus rien n’est défendable, ni famille, ni patrie, ni morale, ni devoir, ni vérité, sinon la toute-puissance du Moi. Une liberté absolue du Moi ressemblant à s’y méprendre à ce qu’un Albert Camus identifiera plus tard à la tyrannie d’un seul contre tous. Le nihilisme, qu’il soit passif ou actif, venait de trouver ici sa formule radicale. La liberté induite par le nihilisme n’aura toutefois pas que des effets néfastes et l’art va trouver matière à entamer une véritable révolution des styles et des supports. Dès 1878, Emile Goudeau crée un club nommé les Hydropathes. Ils y organisent des chahuts parisiens, bazars, pétards, brouhahas, feux d’artifice, lectures de jeunes auteurs méconnus dont Paul Bourget, Maupassant, ou encore Charles Cros. Ces événements attirent des centaines de personnes. Suivront zutistes, hirsutes, je-m’en-foutistes. Autour de Jules Lévy, se constitue le groupe des Incohérents. Salon qui proposera d’exposer des dessins par ceux qui ne savent pas dessiner !... La décennie 1882-1893 va voir défiler ainsi nombre de francs délires, plaisanteries déchaînées, ironies acerbes, expositions de tous types : sculptures, journaux, affiches, dessins, assemblages, cartons d’invitation, bals costumés, bas-reliefs, revues, catalogues, rébus, jeux de mots, almanachs. « Le sérieux, voilà l’ennemi de l’Incohérence. » écrira Jules Lévy, en préface d’un de ses catalogues.

On ne peut mieux dire que durant cette joyeuse décade, tout ce qui fera la singularité des destructeurs de l’Art et du Beau, au XXe siècle, aura déjà été investi ou sinon inventé ! Ainsi, en 1883, Alphonse allais expose (déjà !) un monochrome blanc avec pour titre : « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige », bien avant Yves Klein. En 1897, le même Alphonse Allais organise un Concert de silence, sous-titré : « Marche funèbre composée pour les funérailles d’un grand homme sourd », là encore, bien avant les 4’33 de John Cage. Les jeux de mots et autres Grammaire incohérente de Béni-Etcoetera, en 1886, L’M.A.K.B ou L’A.E.OU.U, précèdent déjà Duchamp et son L.H.O.O.Q. En 1889, les artistes anticipent la révolution des supports engagée par le même Duchamp en usant de peintures sur pot de chambre, sur cervelas à l’ail, papier de verre, cheval vivant, sculptures sur fromage ou avec des légumes... Avant même Manzoni et sa Merde d’artiste (1961), vendue en pot à prix d’or, les Incohérents utilisent des sécrétions corporelles et de la salive pour leurs aquarelles. Les Incohérents dynamitent déjà tout le système de l’art, salons, jurys, coulisses médiocres, prescriptions lucratives, en créant des jurys tirés au sort avec distributions de médailles en chocolat de manière aléatoire. Ils parodient en bouffonneries, caricatures, les vernissages, les artistes subversifs tout à leur future reconnaissance officielle en créant une rosette multicolore de l’ordre des Incohérents, qui ne peut être portée... Dîners gargantuesques, fêtes bachiques sont organisées, avec force vapeur éthylique. En 1905, Marcel Duchamp découvre cette « contre-histoire » de l’art et s’en inspire. En 1907, il expose son premier Salon des artistes humoristes au Palais des glaces. Des tableaux d’humour y font leur apparition. Dès 1912, sur les conseils de Picabia, il découvre Stirner et Nietzsche, destructeurs des Idoles majuscules que sont Dieu, le Beau, la Vérité, au profit d’un relativisme souverain. Ce même relativisme impérieux qui procurera à Duchamp les intuitions de sa révolution majeure : la relativité du beau, contre sa transcendance ; la subjectivité du regard, contre sa soumission à des donnés a priori. Avec Duchamp, le Beau ne va plus de soi ; il ne tombe plus du ciel, il devient immanent.

Pur caprice de l’artiste, Duchamp va dès lors investir ce que bon lui semble, et ne plus s’inféoder aux matériaux nobles de l’art d’antan : le fer, la tôle, le plastique, l’acier, une roue de vélo, fil de plomb, verre, ficelle, épingles de sûreté, la porcelaine du célèbre urinoir, écrou, goupillon, caoutchouc, ampoule, os de seiche, velours, plexiglas, cuivre, carton, cuir, aluminium, etc. Le corps de l’artiste devient lui-même support de l’art, lors de sa métamorphose en Rrose Sélavy, identité de substitution qu’il souhaitait à la fois juive et féminine, accompagné d’une transformation de son apparence en femme. L’art duchampien n’étant plus donné tel quel par un Beau en soi éternel, dans sa logique, le regardeur se doit de faire une partie du travail ; la tâche du spectateur est d’accepter de rejoindre l’artiste, de se faire lui-même artiste, dans le regard qu’il porte sur l’oeuvre, afin d’en comprendre le sens. Duchamp met fin à la posture passive du public, qui ne saurait désormais aborder une oeuvre contemporaine sans s’impliquer intellectuellement dans sa compréhension. Son travail met fin à l’art classique, en même temps que Kandinsky abolit le sujet en peinture, que bientôt John Cage abolira la musique pour n’en proposer que les bruits du public, et ainsi de suite, jusqu’à extinction générale.

Le manifeste des futuristes de 1909 agit en prolongement d’une décadence que l’on imaginait strictement judéo-chrétienne, jusqu’à ce que ces derniers ne fassent l’éloge de la destruction de l’art, des musées, de la violence, de la guerre, de la brutalité; à la suite, les dadaïstes y ajouteront la poésie dépourvue de sens, puis bientôt de mots, comme dans le lettrisme ; la fin du roman au profit du grand récit autiste de James Joyce... La fin de toute esthétique, de tout sens, de toute culture, en guise de table rase perpétuelle, amorcée philosophiquement et politiquement par la doctrine marxiste. On sait qu’André Breton proposera, à titre d’acte surréaliste, de tirer au hasard dans la foule avec une arme à feu... Les dadaïstes feront même l’éloge de l’extermination, sans qu’on sache à quoi la rapporter... Si l’exposition de merde d’artiste flatte le capitalisme au niveau qui est le sien, la violence gratuite et morbide flattera tout autant le fascisme naissant, que nombre d’entre eux apprécieront.

 

Salubrité et dissolution de l’Eglise en Vatican II

Et Vatican II vint. Vingt ans après l’irréparable, le pape Jean XXIII annonce la tenue d’un concile. Il se tiendra de 1962 à 1965. Ce même pape qui, lorsqu’il était délégué du Vatican dans la Turquie kémaliste, fournissait des visas à des milliers de juifs pour qu’ils rejoignent la Palestine, en passant par la Bulgarie. A la question d’un visiteur sur ses attentes vis-à-vis de la lourde machine qui décide des affaires de l’Eglise, il répondra : « Nous avons autre chose à faire que de jeter des pierres au communisme. » Réponse programmatique... Le concile décrétera que les juifs et les chrétiens sont frères, car le Christ autant que les apôtres, l’étaient. La mort du Christ imputable à certains juifs n’a pas à incriminer un peuple tout entier. Condamnation de l’antisémitisme et du racisme. Ouverture du catholicisme à toutes les origines et sensibilités : aucune race, aucune couleur de peau, aucune religion, aucune absence de religion, ne pourra être discriminée. Reconnaissance des non-baptisés. Œcuménisme qui se propose de réunir également tous les courants schismatiques du passé au sein du christianisme, anglicans, luthériens, réformés, évangélistes, méthodistes, quakers, orthodoxes (arméniens, coptes, syriens, russes exilés), croyants de l’Union d’Utrecht ayant refusé l’infaillibilité papale de Vatican I ; tous sont attendus à Rome pour une suprême réconciliation.

Le concile opte également pour un rapprochement entre chrétiens et musulmans, les engageant tous à oublier le passé guerrier au profit des grands thèmes qui les rassemblent autour de la justice sociale, des valeurs morales, de la paix et de la liberté. Même reconnaissance de toutes les religions non chrétiennes car toutes détentrices d’une même vérité quant à une certaine perception de la force cachée présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine. Le concile prône l’intégration des laïcs, et les autorise même à devenir prêtre, si besoin. Les laïcs sont mêmes considérés comme plus éclairés que les clercs ! De quoi mettre à bas toute la structure hiérarchique qui a toujours prévalu jusqu’ici. En proclamant la fraternité humaine universelle, Vatican II troque résolument, et pour la première fois de son histoire, saint Paul pour Jésus. Les prêtres ouvriers, naguères interdits par Pie XII, sont réhabilités, et le concile engage, bien au contraire, les prêtres, à prendre part à l’aventure humaine de leurs frères en usine ! Impensable prolétarisation du catholicisme qui s’est toujours maintenu, autant qu’il a pu, du côté des puissants, des forces de droite, des pouvoirs dominants. Là où Pie XII justifiait la bombe atomique, le concile Vatican II déclare la guerre contraire aux valeurs du Christ. La non-violence sera évangélique, contre la guerre froide et le terrorisme. Condamnation de tout génocide, le courage de ceux qui résistent à pareilles décisions s’en trouvent loués dans leur courage ; car si le concile prône la non-violence, il sait la violence éternelle (péché originel oblige...), et admet le principe de légitime défense. La conversion du Vatican à l’amour du prochain, tire un trait sur plus d’un millénaire de tradition paulinienne au sein du dispositif césaropapiste mis en place originellement par Constantin... On jurerait, par ce virage à 180°, comme un concile de la dernière chance après l’apocalypse de la Shoah. La démocratisation de l’Eglise, la simplification de son culte, ne s’accompagnent pas d’une vitalité nouvelle pour le catholicisme qui, bien au contraire, descend tant et si bien la liturgie vers le peuple, qu’elle la rend négligeable et inopérante. On se prend même, désormais, à tutoyer Dieu au lieu de le vousoyer. La transcendance est intégralement dépouillée de sa représentation, jusqu’à la musique du culte, empruntant plus à la variété qu’aux grandes orgues... Mai 68 va désormais précipiter à bas ce qui se trouvait déjà au ras du sol...

 

De l’affranchissement au consumérisme

Loin d’être un événement essentiellement parisien, on sait que le fameux mai va se répandre comme de la poudre en tout l’Occident. Berlin, Berkeley, Rome, Amsterdam, La Haye ; le phénomène s’étend même au-delà de la déchristianisation occidentale pour provoquer des répercussions à Tokyo, à New Dehli. Incarné à l’époque par De Gaulle et Pompidou, Mai 68 se distingue par un refus du pouvoir à la racine - de tout pouvoir. C’est en ceci qu’il fédère plus que jamais des sensibilités aussi disparates que libertaires, situationnistes, maoïstes, trotskystes, léninistes, ou guevaristes. Le pouvoir succombe, dans la famille, au sein du couple, dans les entreprises, les écoles, les églises, entre les sexes, entre les genres, entre les races. L’égalitarisme envahit toutes les sphères sociales, mais il ne s’effectue qu’à destination du bas ; toutes les valeurs sont rabaissées au niveau des fous, des naïfs, des paumés, des malades, des victimes de la société capitaliste. On n’accepte aucune valeur élective, pas même celle du savoir, au motif qu’elle embourgeoise. Le travail de sape de Mai 68, bien que nécessaire, opère des confusions fautives, en faisant du gaullisme un fascisme brun, en maquillant les CRS en SS ; en réclamant l’impossible, slogans à l’appui, quitte à faire du rêve la seule réalité, ou le simple désir ; la négativité de mai ne laisse plus une seule positivité s’établir nulle part. On encourage même au délit, aux perversions, à la pédophilie, notamment, qui sera défendue par le gratin des Lettres de l’époque... On valorisera les schizophrènes, les marginaux, portera Sade aux nues, alors qu’en étant le père du sadisme, il sera lui-même emprisonné pour des crimes de droit commun. On annonce même la mort de l’homme, sous la plume de Michel Foucault et des structuralistes.

Gilles Deleuze donne forme à l’informe en définissant la structure comme post-humanisme. Structuralisme dont la théorie pour la théorie, le mot pour le mot, va générer une prose absconse, abstraite, destinée à se maintenir dans l’informulé de la formule. Le structuralisme efface le réel, le remplace par du symbolique, troque l’histoire pour de la virtualité, la vérité, le sens, ne sont plus que créations de concepts. Les mots et leurs rhétoriques tiendront tout seul, et Roland Barthes pourra dès lors annoncer à la suite la mort de l’auteur... sans toutefois publier anonymement et faire une croix sur ses droits d’auteur... Romancier malheureux, on trouvera chez l’auteur critique, une racine biographique à ce déni de l’auteur. Le texte, l’oeuvre, nait donc toute seule, et n’est redevable d’aucun contexte, d’aucune identité, ni sociale, ni biographique, ni historique. Un nouveau ciel des Idées fait donc ici son apparition et vide de sens tout le contenu de la chose écrite. Avec le structuralisme, Mein Kampf ne devient qu’un assemblage de signes que l’on peut apprécier comme tel, au détriment de ce à quoi il renvoie... Difficile de faire nihilisme plus consommé. Comme l’avait relevé Sartre, lorsqu’il était attaqué par cette fronde de jeunes philosophes, le structuralisme n’est qu’une nouvelle idéologie permettant aux bourgeois de se débarrasser de Marx. Si on le conçoit comme un écran de fumée destiné à en finir avec l’histoire, le vieux Sartre tapait dans le mille.

Le nihilisme de l’après Mai 68 devait faire bon ménage avec le capitalisme et la société de consommation. L’idéal de liberté fut tout autant dévoyé que durant les précédentes révolutions, au profit d’un libéralisme tout-puissant, où l’humain, en effet, est amené à disparaître au seul profit du marché et de l’argent. Nous savons désormais à qui profite l’abstraction et la négation du réel... En un retour du refoulé spirituel, la négation de l’histoire et de la critique sociale, son enfumage derrière la nouvelle scolastique de l’Université française, provoque des errements philosophiques majeurs. Outre le retour du sujet dans la pensée de Foucault, volte-face aussi significative que Robbe-Grillet pour l’intrigue romanesque, l’auteur de Surveiller et punir voit en la révolution iranienne de Khomeiny, le nouveau paradigme politique que l’on attendait pour en finir conjointement avec le capitalisme et le communisme... Le renouveau islamique, perçu comme libérateur par ses valeurs morales, populaires, antilibérales, apolitiques, proches du peuple que la révolution iranienne est censée défendre en recourant à un bienheureux passé... Las, évidemment, sitôt la conquête du pouvoir, Khomeiny n’instaurera rien d’autre qu’une théocratie pyramidale et répressive, bien moins subversive que fidèle à une longue tradition coranique. Aveuglement complet des élites occidentales confondant la réaction avec la révolution. On interdit, on condamne, on vitriole le visage des femmes, on persécute, on tue, au nom du Coran. La nouvelle dictature proclame la renaissance de l’islam politique et sa réactivation impériale et conquérante contre les valeurs occidentales. Effet du nihilisme, on ne sait, la fatwa lancée sur Salman Rushdie, et qui court toujours aujourd’hui même, n’a ému aucun gouvernement. Aucune voix ne s’est levée pour protester, défendre un écrivain menacé de mort, imposer des sanctions, mettre en marche la machine diplomatique ; rien, nada. L’Occident ne s’émut même plus de voir ses libertés et sa culture, compromises. L’Occident n’est plus seulement à vendre, il est à prendre.

 

Fausse fin de l’histoire et retour du religieux

Le XXIe siècle s’ouvre sur le 11 septembre 2001. Avec l’effondrement des tours du World Trade Center, une déclaration de guerre est lancée, celle du djihad islamique contre l’impérialisme occidental. Pour autant, les avions ne tombent pas du ciel ; ils sont l’aboutissement d’une histoire qui prend un tournant décisif et symbolique ce jour-là. Toute la science nucléaire et militaro-industrielle de l’Occident, sa considérable puissance de feu, est tournée en ridicule par une poignée d’activistes, de terroristes, détournant des avions par le seul recours à quelques cutters, du gaz lacrymogène et une kalachnikov. Quelques centaines d’euro pour mettre à genoux toute l’Amérique... Revendiqué par Ben Laden, pour le compte d’Al-Qaïda, le spectaculaire attentat qui coûtera la vie à 2’977 personnes, s’inscrit dans l’action politique assumée. Il n’en aurait fallu guère plus pour que le complexe militaro-industriel américain n’en dégage l’aubaine d’une riposte d’envergure prompte à faire tourner lucrativement le commerce des armes. C’est au terme de « croisade » que le président Bush engagera la riposte. Treize années de guerres se justifieront dans la seule lutte du mouvement terroriste en question, faisant 25'000 victimes en Afghanistan, pour la plupart, des civiles, enfants, adolescents, femmes, vieillards. Si Ben Laden est mort, Al-Qaïda demeure...

Les intentions de Ben Laden à l’égard du 11 septembre ont pourtant été formulées par ses soins ; il s’agissait de lutter contre l’occupation des territoires palestiniens par Israël, ainsi qu’aux actions militaires de l’Etat hébreu au Liban. En ligne de mire, donc, les défenseurs de la colonisation israélienne, de même que les forces laïques, socialistes, à l’oeuvre dans le monde musulman ; à l’époque, le régime de Saddam Hussein traque les fanatiques islamistes, de même qu’il écarte le Coran de la vie politique. Saddam Hussein, Kadhafi, Bachar El Assad, Moubarak, Ben Ali, autant de dictateurs, certes, mais tenant les islamistes du califat à lointaine distance du politique. Pour réaliser le califat, la théocratie nouvelle, il était nécessaire à Ben Laden de faire tomber les dirigeants copieusement reçus et soutenus par l’Occident ; il s’agissait également pour lui de venger les atrocités commises antérieurement par les Etats-Unis en Orient. Il s’en expliquera dans son Message au peuple américain : «La terreur d’Etat s’appelle la liberté et la démocratie, mais la résistance s’appelle terrorisme et réaction. Ainsi en est-il de l’injustice et de l’embargo jusqu’à ce que mort s’ensuive, comme l’avait fait Bush père en Irak, en causant le plus grand massacre d’enfants, comme l’a fait Bush fils pour renverser un ancien complice et le remplacer par un autre, afin de voler le pétrole irakien, entre autres crimes. C’est sur ce décor que sont survenus les événements du 11 Septembre, comme une réplique à ces énormes injustices car peut-on blâmer celui qui ne fait que se défendre ? Se défendre et punir l’oppresseur, c’est aussi du terrorisme ? S’il en est ainsi, nous n’avions pas d’autre choix. » - Al-Qaïda dans le texte, Gilles Kepel. L’embargo de 1991-2000 causera en effet la mort de 500'000 enfants de moins de cinq ans en Irak...

Le mensonge retentissant des armes de destruction massive iraquiennes, exhibées publiquement par Colin Powell, servira de prétexte pour renverser un Saddam Hussein repeint aux couleurs d’Adolf Hitler... Tous les moyens sont bons. Entre 500'000 et 1'500'000 morts civils pour une guerre dont on apprendra d’un article d’Ignacio Ramonet pour Le monde diplomatique de juillet 2003, qu’elle n’avait été déclenchée que pour « des raisons bureaucratiques. » Depuis le 11 septembre 2001, tout semble s’être emboîté selon le projet de Ben Laden ; les laïcs du pouvoir d’Etat dans le monde musulman ont été éliminés les uns après les autres. Après l’Irak de Saddam Hussein, devenu le bourbier nécessaire aux recrues de l’Etat islamique, la Libye de Kadhafi cède sous les bombardements français, aux accents de liberté du peuple libyen, qu’une même guerre civile maintient dans l’orbe des mêmes mouvements terroristes. Un même scénario a cours en Syrie, promis aux mêmes affres et à la même finalité : la fin des dictatures laïques au profit de théocraties à venir. Si Bush parle de « croisade », Ben Laden fait de même et souscrit à un même impérialisme que celui des américains sur le pourtour de la planète. S’il n’y a pas choc des civilisations, comme certains s’obstinent à le penser, ce choc est manifestement voulu de part et d’autres...

A compter sur l’intensification et la démultiplication des attentats islamistes aux Etats-Unis comme en Europe, de même qu’au coeur des capitales musulmanes encore trop laïques au goût des terroristes islamistes, on assiste moins à un essoufflement du projet de Ben Laden qu’à son extension. La petite guerre, théorisée par Clausewitz en 1811, trouve ici son illustration pratique : la petite guerre est la guerre des pauvres, de ceux n’ayant aucunement les moyens de la grande. La guérilla perd en puissance ce qu’elle gagne en ingéniosité, en rapidité, en fluidité. Nettement moins visible, elle agit sans prévenir et se disperse tout aussi rapidement. A quoi servent chars et porte-avions face à des combattants disséminés, isolés, invisibles ? Des centaines de milliers de militaires n’ont servi à rien pour localiser Ben Laden. On doit sa localisation à un seul aveu obtenu sous la torture à Guantanamo... Il n’est pas interdit de penser que la petite guerre puisse miner suffisamment la grande pour la vaincre. Question de temps. Le temps de la soumission, voulue par les islamistes, illustrée par Houellebecq dans son roman éponyme, viendra-t-elle au bout d’un long processus d’usure parfaitement naturel et susceptible de venir à bout de toute civilisation un jour où l’autre ? Après 2000 ans d’existence, la civilisation occidentale ne suscitant plus aucun sacrifice au service de la défense du nouvel iPhone, cette dernière pourrait ne pas faire le poids face à des guerriers convaincus d’obtenir le paradis au prix de leur vie pour l’établissement à venir d’un califat planétaire. Décadence des uns, grande santé des autres ; adviendra ce qui doit advenir. Il demeurera toujours assez sage de savoir sombrer avec élégance...

 

Vers une civilisation planétaire

Comme l’affirmait déjà Samuel Huntington en 1996, nous allons vers la fin des Etats, le déclin de l’autorité gouvernementale, l’explosion et la disparition de certains Etats, l’intensification des conflits tribaux, ethniques, religieux ; l’apparition des mafias criminelles internationales ; des millions de réfugiés en circulation sur la planète ; la prolifération des armes ; l’expansion du terrorisme ; les nettoyages ethniques ; l’anomie politique en lieu et place de la régulation étatique... Le grand tort d’Huntington fut manifestement d’annoncer notre époque. Pendant que le grand prêche néolibéral promettait plein-emploi, fraternité universelle, cosmopolitisme bienheureux, la paix sur Terre, la croissance infinie, l’exact contraire est advenu : le chômage de masse, la xénophobie galopante, le multiculturalisme nihiliste, les guerres, le terrorisme, l’économie autiste, inapte aux grands défis mondiaux de l’heure. Les marxistes ont commis l’erreur de croire que l’infrastructure économique conditionnait la superstructure idéologique ; cruel désaveux historique ! C’est le contraire qui est vrai. En amont de toute civilisation, préexiste toujours une idéologie, une mystique, une religion. C’est elle qui donne le « la » avec lequel s’écrit tout le reste, de la politique à l’économie, et non l’inverse. La spiritualité fait l’histoire. La mort du judéo-christianisme s’est accompagnée de l’effondrement de la civilisation elle-même, en tous domaines. La famille, la communauté, le groupe, le collectif, l’Etat, la nation, le pays, la république, n’ont plus d’existence propre. L’isolisme individualiste est devenu la règle. L’Europe est morte est c’est en ceci qu’elle demeure perpétuellement à faire... mais l’histoire n’a pas de fin, du moins, dans l’immédiat; et de nouvelles forces emporteront l’Europe, qu’elle le veuille ou non. L’étoile effondrée aux origines du système solaire continue son effondrement, et l’entropie n’est pas affaire de vouloir, mais de fatalité, de consentement. Ni rire, ni pleurer, mais comprendre, comme le disait Spinoza. Une autre civilisation adviendra dans moult générations, et rien n’indique qu’elle sera meilleure...

L’effondrement de l’Union soviétique n’a en effet pas accordé au libéralisme une suprématie mondiale, pour la simple raison que les spiritualités, les religions, hors de l’Occident, demeurent innombrables et variées. Les américains ne sont longtemps pas dominants dans les esprits. Depuis la fin du marxisme, c’est moins le capitalisme qui mène la danse que le religieux. L’islam se fait d’ailleurs fort de connaître une natalité largement supérieure à celle, déclinante, de l’Occident. Les chiffres démographiques indiquent même que d’ici quelques générations, au train où vont les choses, le métissage sera la norme européenne. Vouloir lutter contre les formes prises par l’entropie comme par la puissance est aussi vain que d’arrêter à main nue l’écoulement des chutes du Niagara. Rien n’est à déplorer ou à applaudir ; adviendra ce qui doit advenir, rien de plus. Le réel est tragique et le demeurera autant que le cosmos le permettra. Aussi, ce qui adviendra disparaîtra à son tour ; tout est question de temps. Même si l’islam devait s’imposer à l’avenir, il finira tôt ou tard par péricliter lui aussi. Le destin des civilisations ignore lui aussi toute morale. Tout est rapport de forces et, en la matière, c’est la force la plus brutale qui finit toujours par s’imposer. A l’origine de toute civilisation, il y a toujours la violence, la guerre, les épurations, les colonisations. Le christianisme n’échappe pas à cette loi. Ce n’est qu’une fois la civilisation parvenue à l’état de suprématie, lorsqu’elle a vaincu ses ennemis, assis sa puissance, qu’elle se civilise au fil du temps, adoucit ses moeurs, abandonne le glaive pour une certaine forme de finesse et de sagesse. En matière de civilisation, la barbarie est inaugurale ; la civilité n’étant que la sagesse après la force, pour ne pas dire qu’elle en marque déjà le déclin...

A tous ces déclins successifs, comme pour le soleil et ses cycles de croissance et de décroissance, l’énergie se perd sans retour et un jour viendra où il n’y aura plus de renaissance possible. Avant même l’effondrement du soleil, la vaporisation de la Terre, les civilisations elles-mêmes seront épuisées. Nous observons déjà quelques bribes d’un avenir lointain, mais inéluctable, dans la mondialisation numérique, technologique, qui fabrique d’ores-et-déjà une humanité connectée, informée d’un bout à l’autre de la planète. Prélude à une civilisation mondiale et nécessairement totalitaire, exclusive, généralisée, déterritorialisée. En plus du virtuel, qui éloigne tout un chacun de sa propre existence, de son contact élémentaire avec le monde qui l’entoure, le transhumanisme se propose de virtualiser jusqu’à la matérialité même du corps et de l’esprit humain. Ultime résurgence du progrès occidental, du positivisme chrétien, appelé à poursuivre une redoutable parousie avec des moyens sensiblement nouveaux. Le fantasme de l’homme nouveau n’a pas encore épuisé toutes ses cartouches, et promet, par le biais technologique et entrepreneurial, de réduire le nouvel homme des marxistes ou celui du national-socialisme, à l’état de marionnette pour enfant.

Car c’est directement par la science que cet homme nouveau sera créé, au coeur même de ses tissus, de son génome. Pour le coup, la transformation sera réelle, prégnante, et non idéalisée. La biologie, la chirurgie, la pharmacologie, la génétique, la cybernétique, permettront le post-humain. Déjà, les souvenirs peuvent être créés de toute pièce, ou supprimés chirurgicalement. La mécanique peut s’adjoindre sans soucis au squelette, aux muscles, pour améliorer l’homme. Le cerveau pourra être optimisé par l’introduction de processeur informatique directement en son sein. Le devenir-machine de l’être humain s’annonce peut-être comme l’aboutissement de la puissance originelle à destination de son apothéose, de sa fin véritable par incandescence du nihilisme : hyperrationalisme scientiste, technophilie illimitée, optimisme éthique, culture de l’antinature, religion de l’artéfact, dénaturation de l’humain, matérialisme intégral, hédonisme autiste, autant de valeurs qui n’en sont plus pour la dernière civilisation, esquissée par deux génies de l’anticipation, ou de la science-fiction, comme l’on voudra : Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et 1984 de Georges Orwell. Les dictatures de ces temps transhumanistes, sauront à coup sûr faire des dictatures d’antan, de pitoyables essais...

Henryk Górecki - Concerto for Harpsichord and String Orchestra Op. 40 © cagriebler

 

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@LG

 

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