De soie et de feu

Chroniques du festival international de musique De Soie et de Feu à Paris et à Mulhouse du 13 au 19 septembre 2015

 

 (Chroniques qui seront encore étoffées de vidéos à venir...)

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Festival De Soie et de Feu (1ère édition 2015) © Xanadu, un monde musical

 

 

FESTIVAL

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(13 - 19 septembre 2015)

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PARIS

Dimanche 13 septembre 2015 / 17h00 Concert de Gala

Pour son ouverture, le festival De soie et de feu aura vu les choses en grand : installer le prestigieux et presque légendaire Orchestre Lamoureux, créé au XIXème siècle par Charles Lamoureux, dont le but était déjà de démocratiser la musique et d’inviter à la découverte de la nouvelle musique - Wagner à l’époque -, dans le vaste Théâtre des Champs-Elysées à Paris. L’Orchestre Lamoureux, récemment gratifié d’un nouveau directeur artistique, le compositeur et organisateur du présent festival, Pierre Thilloy, reprend donc sa mission première et sa tâche indéfectible : démocratiser la grande musique et proposer un espace de découverte pour la musique étrangère autant que pour la musique contemporaine. A l’honneur donc, pour ce festival, en particulier : l’Azerbaïdjan, cher au coeur du compositeur Pierre Thilloy. Un pays dont la culture, trop méconnue et ignorée en Occident, a pourtant connu des influences majeures en provenance de l’Union Soviétique qui l’a longtemps occupé. La musique azerbaïdjanaise se trouvera influencée par la musique moderne occidentale, avec Chostakovitch, Béla Bartòk, ainsi que par le jazz, en plein essor au XXème siècle, bien que prohibé, lui aussi, sous Staline. Héritage occidental imprégnant la culture russe, du romantisme à la musique populaire. Pour ce programme exotique et contrasté, ça n’est pas moins de 1700 personnes qui se seront engouffrées au sein du Théâtre des Champs-Elysées, occupant ses traverses du sol au plafond, des jauges remontant aux années 50... Un orchestre imposant, lui aussi, de 101 musiciens occupant le moindre espace de la large scène, dont 7 solistes, sous la direction du jeune chef d’orchestre azerbaïdjanais Ayyub Guliyev. Le festival entier en réunira en tout plus de 200... A la pointe de son temps, il proposera même, pour illustrer la symphonie n° 10 de Pierre Thilloy, une animation numérique en motifs et en couleurs, par le biais des recherches expérimentales du collectif KORDS.

Une composition tonique, tonale, presque martiale et fière, ouvre le concert, avec ses accents romantiques et impérieux, presque dansants, rappelant quelque peu Smetana et son patriotisme flamboyant. Il s’agit de l’ouverture de l’Opéra Koroglou, du compositeur azerbaïdjanais Uzeyir Hajibeyov, relatant autant la résistance à la tyrannie qu’une histoire d’amour en terre d’Azerbaïdjan, dont le héros, Koroglou, pourrait être apparenté au Robin des bois occidental - autant dire que cet Opéra fait figure d’oeuvre nationale dans la Perle du Caucase. La valse « Les sept beautés » de Gara Garayev suit, langoureuse et vive, orientale et voluptueuse, n’ayant rien à envier aux danses hongroises de Brahms dont on croit reconnaître par moments les accents. Le Concerto pour tar et kamantcha du compositeur azerbaïdjanais Haji Khanmammadov fait la part belle aux instruments traditionnels de l’Azerbaïdjan, au point d’être prénommé là-bas le Jean-Sébastien Bach du tar... Première intrusion prestigieuse de deux instruments rares et populaires, tout autant que typiques, pour ne pas dire pittoresques, dans un orchestre classique. Mariage étonnant et réussi, pour ne pas dire envoûtant, portant en lui tout l’attrait du voyage et du dépaysement - les instruments traditionnels en vecteurs de parfums étrangers et charmeurs au sein d’une composition de nature plutôt classique. Et c’est un classique des classiques que le scherzo de Paul Dukas, L’apprenti sorcier, défiguré naguère par Walt Disney, mais retrouvant de sa noblesse dans ce programme, installant ses variations enjouées et ses accents modernes dans des volutes toutes prêtes, ce soir-là, à s’orientaliser. En réalité, le lien entre Paul Dukas et le programme de ce soir est encore à chercher plus en amont : c’est par le biais de l’Orchestre Lamoureux que Paul Dukas fera ses débuts de compositeur en écrivant l’Ouverture de Polyeucte en 1891. L’histoire de l’Orchestre Lamoureux n’étant pas liée qu’à Wagner mais aussi à Dukas, Ravel, Debussy ou encore, plus récemment, Pierre Boulez. Le concerto pour piano de Vagif Mustafazadeh, compositeur lui aussi azerbaïdjanais, étonne sous plusieurs aspects : sa couleur jazz, très prononcée, à l’instar d’un Gershwin, et, tantôt, ses douceurs romantiques rappelant le célèbre concerto pour piano n°2 de Rachmaninov, interrompu par des passages vivaces plus dissonants et modernes - les sonorités orientales se faisant tout à coup beaucoup plus discrètes ou subtiles. Le concerto pour piano de Fikret Amirov et Elmira Nazirova, tous d’eux azerbaïdjanais, est davantage marqué par l’emprunte occidentale, dans son registre mélodique ; on y reconnaît tantôt des motifs propres au concerto pour piano n°1 de Chostakovitch, dont Elmira Nazirova fut l’élève ; mais pour l’essentiel, le concerto pour piano offre pour le coup peu de surprises dans ses variations, sur le plan oriental comme sur celui de la modernité de son temps ; comme si la reconnaissance officielle de Fikret Amirov en « artiste du peuple » par le pouvoir soviétique s’était payée malgré tout d’un classicisme normalisé à la volonté du régime, dépouillant son oeuvre de l’audace et de l’originalité des oeuvres précédentes. Le compositeur Pierre Thilloy ne pouvait guère rendre de plus vibrant hommage à la musique azerbaïdjanaise, dans sa dixième symphonie, qu’il offrait ce soir-là pour la première fois en création mondiale, qu’en intégrant à son orchestration contemporaine, des instruments traditionnels comme le tar ou le kamantcha ; s’appropriant à son tour ce que d’autres compositeurs d’Azerbaïdjan avaient emprunté à la musique occidentale. Une magnifique manière de rendre en partage ce qui avait déjà été emprunté par le passé entre les deux cultures. La symphonie s’ouvre, du reste, sur un silence constellé de sonorités orientales en suspensions, comme éparses, tout du long d’une tension orchestrale, parcourue de vagues pesantes à intervalles réguliers, en percussions graves. Une mélodie en exile, comme le nom donné par le compositeur à sa symphonie, difficilement moins évocatrice et actuelle... Toutefois, si le fardeau d’Atlas du déraciné est bien présent, omniprésent même, par la menace des percussions toujours latentes qui guettent les variations envoûtantes et sereines des airs orientaux qui animent le premier mouvement, la sérénité s’intercale entre ces menaces pesantes comme des haltes plus ou moins brèves et secourables. Aussi n’avons-nous pas forcément le sentiment exclusif du tragique, mais celui d’une composition grave, en tension. Les familiers de la musique d’Arvo Pärt n’éprouveront pas de grand dépaysement pour ce qui est de l’atmosphère musicale profonde et intense - presque mystique - que l’on retrouve dans les oeuvres ambitieuses de Pierre Thilloy. Il y puise un registre familier, progressif, contrasté, lancinant, tout aussi turbulent et profond qu’il peut être tout à coup méditatif et serein. S’en suit une marche lourde, rythmée, régulière, à la fois brave et funèbre ; la marche de l’exil, du courage comme de la perte, du deuil, de l’arrachement. L’on perd sa terre comme l’on perd sa femme ou son enfant, sinon ses pères et mères. Le drame en est parent et les grands tam-tams font régner la menace du danger permanent sur le chemin de l’errance avec une persistance chronique. L’exilé n’est jamais tranquille et court en permanence le danger pour lui-même ou sa propre famille - d’où l’anxiété tenace de cette composition et ses relents intimidants, sinon de peurs. Loin à mes yeux d’être une oeuvre désespérée, elle se maintient au contraire dans la tension, jusqu’à la dernière note - signalant que l’exil n’est ni devant, ni derrière-nous, mais qu’il est présent, actuel et partout autour de nous. Nous sommes au coeur de ce drame humain qui se joue dans l’Europe contemporaine ; une Europe dont on sait qu’elle s’entache jours après jours de son mépris et de son égoïsme - au point de tourner le dos à ses valeurs profondes, pour ne pas dire fondamentales que l’écran numérique derrière l’orchestre vient rappeler au final de la symphonie en citant le premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La gravité permanente de la symphonie s’inscrit donc dans un registre non pas essentiellement tragique et pessimiste, mais d’alerte : le péril est en cours, il se poursuit, il est là ; nous sommes dedans. La dernière note de la symphonie ne ressemble absolument pas à une note de conclusion ; on l’imagine très bien se poursuivre encore et encore, sur le même ton - au kilomètre... Aux kilomètres de l’exil, comme une interminable faim jamais rassasiée. Le public accueillera la performance par au moins sept minutes d’applaudissements ininterrompus !

Applaudissements à la fin du concert au Théâtre des Champes-Elysées © Festival De soie et de feu Applaudissements à la fin du concert au Théâtre des Champes-Elysées © Festival De soie et de feu

 

Exil - Festival De soie et de feu © Festival Mulhouse

 

 

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MUHLOUSE 

Mercredi 16 septembre 2015 / 15h00 Brass Band du Grand Est

Il était prévu initialement que le Brass Band du Grand Est, sous la direction de Bruno Peterschmitt, offre une Ouverture festive au festival De soie et de Feu de Mulhouse sur la place ouverte et fleurie (pour l’occasion) de la Réunion, mais la météo en a décidé autrement. Encore faut-il souligner que le soleil n’est apparu qu’au commencement du concert - un appel des cuivres, probablement... -, au sein et à l’abri du grand temple Saint-Etienne, culminant à 97 mètres de hauteur et qui se trouve être, par ce fait, le plus grand temple protestant de France. Tout l’orchestre de Bruno Peterschmitt est entièrement dévoué à ces instruments toniques : cornets, barytons, trombones, basses, tubas, percussions, saxhorns, euphoniums... Cela nécessita quelques arrangements de partitions originales dont il est lui-même l’auteur pour les adapter à sa très spécifique formation. Pour l’occasion, le temple Saint-Etienne fut lui-même strié intérieurement de tissus blancs, du sol au plafond, évoquant les cordes d’une contrebasse ou d’un tar, quelques motifs en suspension au-dessus du public à la manière légère et impondérable d’un Alexander Calder. Fête à la musique donc, ouverture festive, toute en cuivres, à faire vibrer le coeur même du temple et pas que le temple d’ailleurs : tous les alentours du centre-ville. Mulhouse a vibré de l’intérieur comme de l’extérieur à cette performance, du bois des gradins à la poitrine de l’auditeur. Même le langoureux Tchaïkovski ne s’y reconnaissait plus. La musique russe mise à l’honneur dans ce programme, souvent emprunte de générosités populaires ou de romantisme, s’en est trouvée quelque peu métamorphosée. L’Ouverture, dite « solennelle », 1812 de Tchaïkovski, répudiée par son propre auteur après un zèle guerrier qu’on lui connaissait peu, prenait ici une couleur clairement contemporaine, ou disons : revendiquée. On ne pensait pas même à Berlioz et à ses propres exaltations romantiques, mais bien autrement à Varèse et à ses percussions sonores. La valse extraite du ballet « Les sept beautés » de Gara Garayev, colora superbement le programme et fut d’ailleurs reprise avec intensité et brio, à la fin du concert, entre deux ou trois salves d’applaudissements nourris. De quoi se demander si le temple Saint-Etienne n’avait jamais tremblé autant par le passé ? Bien qu’en travaux le jour de la représentation, il a manifestement tenu le coup. L’adagio-scherzo de la 10ème symphonie de Chostakovitch fut quant à lui plus froid, tout en étant toujours aussi animé que les morceaux choisis pour l’occasion; plus mystérieux, plus ambigu, à l’image du faux-honneur accordé ici à la mort de Staline par le compositeur russe. Les célèbres tableaux d’une exposition de Modest Moussorgski, eux aussi furent superbement réarrangés par Peterschmitt pour son orchestre de cuivres, et l’oeuvre prit dès lors une teneur ou sinon un relief terriblement moderne. La musique russe à son sommet de vivacité et d’éclats. Mais l’intensité des cuivres restait russe, dans ce qu’elle pouvait avoir de direct, de « froid », d’implacable, d’intensité pure, et c’est Gara Garayev qui apporta la chaleur et la couleur orientale. Je prends à témoin la toile de l’artiste peintre « Paçuku », alias Zhuljan Tola, peintre d’origine albanaise vivant à Mulhouse, dont la performance revint à profiter du temps du concert pour réaliser en live une toile en lien avec la musique entendue cette après-midi-là. Ses teintes épousèrent d’abord les formes imposantes et sombres de l’Ouverture 1812 de Tchaïkovski, intimidantes et pesantes, et qu’il finit par jumeler avec les robustes colonnes du temple Saint-Etienne, son gris massif, ses motifs architecturaux, les ombres du temple, avec une lumière blanche en son for intérieur : le coeur de l’éclat, de la densité assourdissante, tel un diamant musical. Pour la couleur, la chaleur de Garayev, du brun, des beiges maintenus dans une certaine forme d’assombrissement, de discrétion. La chaleur portée par certains tableaux musicaux de Moussorgski était elle aussi mesurée par l’absence d’instruments à cordes. En ce sens, il me semble que « Paçuku » a senti juste ; chaleur des cuivres, certes, mais orchestrations russes, sauvages, imposantes, impétueuses - ondes de choc, aussi sensibles sur la peau que ne saurait l’être le choc de l’épiderme entre deux âmes distinctes. Il y a ébranlement dans le quant-à-soi. La froideur russe avec en son épicentre : la chaleur expansive de l’Azerbaïdjan.

 

Tchaikovsky - 1812 Ouverture (De Soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

Mercredi 16 septembre 2015 / 20h00 Baku Chamber Orchestra

Après le feu donc, la soie ; et semblable au fil rouge qui ne cesse de parcourir l’ensemble du festival, l’Azerbaïdjan prend sa place dans le programme à la manière du yin et du yang entre l’Occident et l’Orient : il y a de l’un dans l’autre et réciproquement. Aucune fausse note à placer Mozart, Johann Strauss, Bizet, Piazzolla, avec Gara Garayev, Agshin Alizade, Niyazi Taghizade, Vasif Adygozalov, Arif Malikov ou Fikrat Amirov. Dévoiler cette harmonie des cultures dans un seul et même programme, son harmonie confondante, permet on ne peut mieux de faire sauter les carcans, les idées préconçues, de faire se joindre entre elles les sensibilités idoines que masquent a priori les différents styles de cultures. A l’inverse des cuivres de l’ouverture festive, le concert d’ouverture au Théâtre de la Sinne dévoile le charme et la douceur des cordes. Violon, tar, khanende (voix), autant d’instruments « à cordes », fût-elle vocale, si on excepte la clarinette. Piano en retrait, en accompagnateur des cordes, tout à leur service, à l’exception remarquable de la performance fluide et sensuelle du pianiste Agshin Ismayilov sur le « Pizzicato polka » de Johann Strauss. Concert chaleureux, voluptueux, envoûté et envoûtant, sous la direction savoureuse de Fuad Ibrahimov. La part chaude du festival, le solaire de l’Azerbaïdjan, de ses instruments typiques jusqu’à leur mariage avec la musique européenne. Avec la voix troublante, à la fois puissante et grave, j’aurais même envie de dire « ronde », suave, d’Aytaj Shikhalizade, mariant à merveille « Arzu » de Taghizade avec « Habanera » du Carmen de Bizet. Même le chant populaire « Garanfil », très typique de la tradition azerbaïdjanaise, n’a dérogé en rien de sa force et de sa beauté entre Mozart et Piazzolla. En une actualité politique qui tend à exacerber jours après jours tout ce qui oppose les uns d’avec les autres, la musique, ou sinon la culture, démontre exactement l’inverse : que tout se joint et se rejoint toujours en des appréciations symétriques, en des affects semblables. A condition toutefois d’aller au fond des choses, ce que la musique sait faire avec le fil de la corde, pour ne pas dire du rasoir. Concert de soie ai-je dit, chaleureux, subtile, généreux, et enfin enfiévré, au point que, dérogeant à la règle sacro-sainte, il toléra et même suscita les applaudissements et les acclamations durant le déroulement enjoué et rythmé de son trépident final !

 

Fuad Ibrahimov (Festival De Soie et de Feu 2015) © Xanadu, un monde musical

Baku Chamber Orchestra (festival De Soie et de Feu 2015) © Xanadu, un monde musical

Baku Chamber Orchestra (festival De Soie et de Feu 2015) © Xanadu, un monde musical

 

Jeudi 17 septembre 2015 / 10h00 Concert découverte pour les scolaires

C’est dans un temple Saint-Etienne comble d’enfants que se tînt le concert de Mougham traditionnel, composé d’instruments aussi exotiques que le balaban, le gaval, le kamantcha, le naghara ou le tar, chacun disposant d’une couleur sonore lui étant propre, accompagné des voix et des chants traditionnels de plusieurs de leurs musiciens (khanende). La veille déjà, au Théâtre de la Sinne, pour le concert d’ouverture, l’artiste Samira Jalilova s’était déjà illustrée en virtuose du tar, copieusement applaudie durant sa performance. Autant dire que rien ne pouvait être plus novateur ou nouveau que de proposer à de jeunes oreilles, avant qu’elles ne soient irrémédiablement formatées par les ondes radios et télévisées de notre seul et unique continent, des sons en provenance d’un autre monde, bien plus proche qu’il ne leur serait à première vue tenté de penser. De fait, l’exotisme ne rebuta pas une population d’enfants mulhousiens déjà habituée à une grande mixité puisqu’on dénombre pas moins de 136 nationalités différentes pour la seule ville de Mulhouse... L’ancienne grande capitale industrielle ne saurait renier son large essor du à son importante population immigrée. A la fin du concert, à la question amusée de l’organisateur Pierre Thilloy : « faut-il recommencer la prochaine fois ? », les enfants firent entendre un « oui » massif, dominant largement les avis négatifs, et on pouvait guère ne pas s’émerveiller de voir de jeunes élèves se trémousser corps et âme - sinon applaudir en rythmes - sur de la musique traditionnelle azerbaïdjanaise, très éloignée pourtant de ce que les médias diffusent majoritairement. Pour un peu, on eût pu croire que les vitraux du temple Saint-Etienne échangeaient un instant leurs motifs lumineux et tendres avec ceux tout aussi lumineux et tendres d’une mosquée, quelque part, ailleurs, là où le soleil se lève.

A la découverte du Mougham (Festival De Soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

Extrait de Mougham avec Gulay Zeynalli (Festival de Soie et de Feu) © Xanadu, un monde musical

Répétition improvisée avec Emin Jabrayilov au naghara (festival de Soie et de Feu) © Xanadu, un monde musical

 

Jeudi 17 septembre 2015 / 12h15 Quintette Arte Combo

Après les cuivres, les cordes, les instruments traditionnels azerbaïdjanais, voici les instruments à vents : flûte, hautbois, clarinette, cor, basson. On n’insistera jamais assez non seulement sur la grande qualité des artistes présentés dans ce festival, mais aussi sur la grande variété des styles, des genres, conjurant la moindre sensation de répétition ou de monotonie. Chaque concert est proprement unique et adapté au lieu particulier qui a été choisi pour la représentation. Dans le registre des concerts hors-salles, le quintette Arte Combo a été invité à se produire dans la salle intimiste et feutrée du splendide Musée de l’impression sur étoffes ; une formation représentant à elle seule tout l’intérêt du présent festival puisqu’elle se distingue notamment par cinq musiciens de cultures très différentes et qui ne rechignent pas à sortir la grande musique de ses salles réservées au profit du mélange des genres, de l’iconoclasme, de la variété, de l’excellence extra-muros nécessaire à toute volonté de démocratiser la culture sans transiger sur sa qualité exigeante ; le quintette est en outre lauréat du 6ème concours international « Henri Tomasi » de Marseille. Grande chaleur là encore, avec les sonorités suaves et profondes du hautbois, du cor et du basson - on ne peut plus adaptées à la chaleur et à la beauté soignée de l’étoffe. Comme tout orchestre aux instruments spécifiques, il nécessite des arrangements propres pour tâcher d’adapter des compositions à l’origine destinées à d’autres instruments. Loin de toute trahison faite à un compositeur, ces arrangements donnent à entendre d’autres facettes d’une même oeuvre, d’autres visages, d’autres couleurs, d’autres accents, comme le scherzo de Felix Mendelssohn-Bartholdy « Le songe d’une nuit d’été », réorchestré ici pour instruments à vents par Frank Sibold du quintette Arte Combo. Variété, mixité, exotisme, rencontres des styles, des genres comme des cultures : leur programme s’inspira autant du romantisme d’un Mendelssohn, et on connaît le goût assumé des romantiques pour les instruments à vents, que de la musique azerbaïdjanaise de Fikrat Amirov ou polonaise de Wojciech Kilar, de la musique moderne, plus difficile d’accès de György Ligeti ou du « kleztet » très inspiré d’un jeune compositeur contemporain, Jean-Philippe Calvin. De quoi proposer, à l’image du festival, un voyage temporel, stylistique et géographique hétéroclite et éducatif ; haut-lieu de rencontres culturelles tous azimuts et tout public.

 

Jeudi 17 septembre 2015 / 19h00 Quatuor à cordes Lutoslawski

Cette brillante formation de quatre jeunes musiciens à cordes, violons, alto, violoncelle, a permis à la musique moderne et contemporaine de se forger sa place démocratique dans le festival. Programme complexe, exigeant, mais toujours électif, introduisant en quatre oeuvres distinctes, l’évolution musicale du XXème au XXIème siècles, la transition contemporaine entre la mathématique et la méthodologie sérielle, ou sinon dissonante et aléatoire, à destination de créations bien décidées à renouer avec une certaine tonalité, ainsi qu’avec la démiurgie souveraine du compositeur ; comme si la modernité du XXème siècle avait été celle de l’objectivisation de l’art, l’impersonnalité de l’artiste, l’art abstrait et conceptuel, voire l’austérité minimaliste, pour réinvestir enfin la volonté créatrice comme la subjectivisation esthétique. L’aléatoire contrôlé, amorcé par Witold Lutoslawski dès ses Jeux vénitiens de 1961, comme un prélude à un réinvestissement de l’individualisme artistique au sein même de l’exécution d’une oeuvre. En un mot : la partition n’a plus de valeur absolue, rigide, donnée, les musiciens doivent aussi conserver, dans le registre agogique, celui des nuances, une certaine autonomie d’intelligence dans l’interprétation. Le compositeur Pierre Thilloy lui-même, souscrit, dans ses créations propres, à cet héritage musicologique qu’est l’aléatoire contrôlé. Ainsi, c’est dans le cadre de cette évolution et de cette filiation que le programme a été préparé en quatre quatuors à cordes représentatifs de quatre évolutions différentes : Witold Lutoslawski, compositeur de musique post-dodécaphonique et atonale, Azer Rzaïev, compositeur azerbaïdjanais post-romantique, Marcin Markowicz, à la fois violoniste de la formation du Quatuor Lutoslawski, mais aussi jeune compositeur de trente-six ans, renouant avec une expression plus mélodique, moins objective, et enfin, Pierre Thilloy, désireux de s’inscrire dans un même courant d’inspiration méthodologique, et affirmant plus encore, dans cette continuité, la souveraineté de l’artiste et du créateur dans ce qui fait le fond même de l’expression artistique : moins la technique à l’état pure ou son procédé méthodique, qu’un certain lyrisme, réaffirmant le caprice de l’âme ou le recours à la sensibilité et à l’émotion comme épicentre fondamental de l’expression esthétique. Le quatuor de Witold Lutoslawski ouvre le programme sur un registre nettement atonal, dissonant et abstrait, se situant toutefois au-delà de la seconde Ecole de Vienne, tout en conservant une domination manifeste de la mathématique sur le mélodique. Le quatuor n°1 d’Azer Rzaïev apportera pour son compte un romantisme moderne et un orientalisme subtile qui réchauffera quelque peu la salle de ses accents langoureux après quoi, le quatuor n°3 de Marcin Markowicz, mélangera à la dissonance contemporaine des rythmes vivaces et des langueurs mystérieuses, plus mélodiques, plus envoutantes, déjà, que l’oeuvre de Witold Lutoslawski qui sert d’ouverture au programme. Plus symptomatique encore de ce réinvestissement tonal, l’hommage à Frédéric Chopin, compositeur classique et romantique, à l’origine d’une commande faite au compositeur Pierre Thilloy par la Fondation Catherine Gide, dans son quatuor à cordes n°8. La tâche de cette soirée fut aussi difficile pour le public que pour les musiciens, car la musique contemporaine ou moderne réclame non seulement une écoute plus fine et plus exigeante qu’à l’habitude, mais elle réclame aussi des musiciens, des efforts de jeux plus subtiles et complexes encore... Le Quatuor Lutoslawski a terminé son programme en sueur, et, pour ce que j’ai pu entendre des réactions du public à la fin du concert, il semble bien que les auditeurs aient saisi, sans même forcément le comprendre, le sens de la déclinaison musicologique entre le premier quatuor, très abstrait, très technique, jusqu’au dernier, beaucoup plus empathique, délié et démiurgique. Preuve à mon sens que la capacité d’écoute du public, fût-il peu ou pas cultivé, parvient tout de même, par sagacité spontanée, à faire la distinction entre chacune des oeuvres proposées, et à esquisser des préférences qui, par elles-mêmes, agissent déjà en jugements de goûts. Aimer, ne pas aimer, préférer tel morceau à tel autre, c’est déjà comparer, estimer, baliser, et fatalement : apprécier, poser les fondations élémentaires d’un jugement préférentiel aboutissant à un jugement de goût, à une compréhension ou appréhension élémentaire d’une oeuvre. Premier pas essentiel vers une compréhension plus large et plus précise de la musique contemporaine, de ses origines à ses formes actuelles. Là encore, cette soirée au Musée de l’impression sur étoffes de Mulhouse, fut marquée par un désir d’édification à la nouvelle musique et, sans recourir à de longs discours techniques et philosophiques en guise d’introduction, le choix des oeuvres permit à mon sens de donner à sentir cette évolution et cette progression par elle-même et par le jeu talentueux, évidemment, des musiciens.

 

"Quatuor à cordes" d'Azer Rzaïev (Festival De Soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

Vendredi 18 septembre 2015 / 20h00 Ensemble d’Etat des instruments anciens d’Azerbaïdjan

On connaît bien les défauts que recouvrent trop souvent les orchestres de musique traditionnelle de par le monde,  à savoir le simplisme, le rudimentaire, le pittoresque ou le folklorique, qui tous, à leur manière, apparaissent bien limités à l’égard des grands orchestres internationaux. Il arrive parfois que le traditionnel surpasse ses propres limites et parvienne à se hisser à un niveau de perfection et de grandiose lui procurant toutes les ailes nécessaires à sa portée universelle. A cette fin, les instruments anciens qui composent l’Ensemble sous la direction artistique de Munis Sharifov ont été rénovés. Seul musicien au monde à pratiquer à la perfection l’art du chagana, Munis Sharifov joue dans le monde entier sous tutelle de l’Unesco. Rien de plus évocateur de la culture d’un pays que la sonorité d’une langue ou de celle d’instruments uniques, sans équivalents à l’étranger. Le son lui-même prend la couleur d’un pays, de ses paysages irremplaçables, de ses couleurs propres, à l’image des tenues chaudes et dorées portées ce soir-là par les musiciens, dans un Théâtre de la Sinne lui-même en dorures et en pourpres. Treize musiciens magnifiquement vêtus, talentueux, pour enivrer le public de rythmes orientaux soutenus, d’aridité méditative, de virtuosités ancestrales, de percussions festives, ainsi que de chants complexes, extraordinairement alambiqués, voire tantôt déclamatoires, puissants, jamais bien loin entre le cri et le chant, sinon la revendication ou la plainte. Contraste paradoxal et haut en couleurs entre la sérénité tantôt méditative ou enjouée des cordes et des percussions traditionnelles et ces chants revendicateurs et pathétiques. Le doux-amer d’un pays splendide, aux paysages grandioses, à la destinée troublée et tragique - dont l’actualité est encore sous extrême tension. Une partie du public, maîtrisant la langue azérie des interprètes, se sentit le devoir d’applaudir, en sus des prouesses vocales et rythmiques, aux déclamations des artistes. Hormis ces moments vindicatifs, tout à fait adaptés à la fièvre de la musique, celle-ci pouvait tout à coup se faire tout autant liturgie que romance. C’est alors une profonde chaleur presque romantique qui s’emparait des âmes, à l’écoute d’une musique sachant marier à merveille l’aridité traditionnelle et la mélodie populaire avec toute la retenue et le talent qu’il faut pour éviter l’écueil du folklore et du simplisme. Le sentiment du sublime y était et les applaudissements soutenus et nourris firent foi. Il y a tout à croire que le choix des artistes, traditionnels ou non, en ce festival, se sera fait sur des critères draconiens - le résultat témoigne...

Ensemble d'Etat des instruments anciens d'Azerbaïdjan (festival De Soie et de Feu) © Xanadu, un monde musical

Ensemble d'Etat des instruments anciens d'Azerbaïdjan (festival De soie et de Feu) © Xanadu, un monde musical

 

Samedi 19 septembre 2015 / 10h00 Quatuor Accord Parfait

Démocratiser la culture sans transiger sur sa qualité ; voici un exemple typique dont fut capable ce festival, à savoir : permettre à des musiciens diplômés des Conservatoires Nationaux Supérieurs de Musique Français et lauréats de concours internationaux, d’installer leur quatuor à cordes au beau milieu d’un café spacieux et populaire de la place centrale de Mulhouse... Le Café Mozart, pour ne pas le nommer, entre serveurs et badauds, à 10h00 du matin, à l’heure du café et des croissants, en présence d’une clientèle hétéroclite, de seniors et de familles complètes, regroupant tous les âges, et en présence de la fondatrice de l’établissement, charmée de retrouver de son enfance à l’écoute du « beau danube » de Johann Strauss fils. La formation Accord parfait est habituée à ce décalage ; tout autant capable de travailler avec de grands artistes de l’Opéra de Paris qu’avec des artistes plus populaires tels que Florent Pagny ou des humoristes comme Marc Jolivet. Rien de plus décalé, du reste, que de les entendre jouer un extrait des quatre saisons de Vivaldi entre bruits de tasses et mouvement de chaises, les petites musiques de nuits de Mozart dans le café éponyme, des compositions azerbaïdjanaises de Khayyam Mirzazadeh (Les Miniatures), des tangos célèbres, ou les Liebeslied, Plaisir d’amour, de Fritz Kreisler. L’irruption de l’art dans un environnement quotidien, « vulgaire » au sens non péjoratif du terme, bien loin des salles feutrées et réservées aux élites habituées des concerts de musique classique, provoque un décalage jouissif tout à fait apte à réconcilier des oreilles sceptiques ou des mélomanes qui s’ignorent, d’avec la belle musique. Nous eûmes d’ailleurs le bonheur d’assister à quelques pas de danses improvisés par deux clientes du café Mozart sur les accords évocateurs de la valse viennoise de Johann Strauss...

 

Café viennois (Festival de Soie & de Feu 2015) © Xanadu, un monde musical

 

Samedi 19 septembre 2015 / 15h00 Conservatoire de musique de Mulhouse

Chers aux désirs de l’organisateur du festival, Pierre Thilloy, la présence de musiciens confirmés, pour ne pas parler de virtuoses internationaux, ne saurait faire l’impasse sur la relève, sur l’éducation, sur l’opportunité de séduire et d’encourager d’autres graines d’artistes, de musiciens à venir. Dans ce projet d’édification qui accompagne le festival, place a été donnée aux élèves de la classe de Sandrine Weidmann, du Conservatoire de musique de Mulhouse, afin de permettre à de jeunes élèves de se produire en public dans l’exécution de pièces miniatures de grands compositeurs azerbaïdjanais ainsi que du répertoire classique, notamment Fikret Amirov et Frédéric Chopin ou encore Jean-Sébastien Bach. Concert destiné à l’origine à se produire dans les jardins du Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, et qui, suite aux caprices obstinés de la météo locale, dut investir une fois de plus la salle généreuse et bien abritée du temple Saint-Etienne... Une occasion aussi de constater, à l’écoute des musiciens en herbe, à quel point l’amateurisme n’est pas si éloigné que l’on croit du perfectionnement des grands artistes reconnus, au sens que, une fois la partition déchiffrée et reproduite, toute la tâche de l’excellence se focalisera sur les nuances, l’interprétation du morceau, son relief, sa densité. Comme si le talent à venir ne reposait surtout que sur la passion induite et le travail obstiné, susceptible de transformer un élève passif en pianiste zélé, peu soucieux d’horaires ou de temps de répétitions. Il importe donc non pas seulement d’apprendre à déchiffrer les partitions et à jouer d’un instrument de musique, mais plus encore : de donner envie de s’y vouer, ce que la représentation publique d’un travail effectué au préalable sous la veille attentive d’un professeur, est susceptible de provoquer chez un enfant : la dynamique de l’excellence par le souci de la représentation. A en juger par la qualité de ce que nous avons entendu cette après-midi-là de la part de tout-jeunes enfants, l’exercice a tout pour être prometteur.

 

Samedi 19 septembre 2015 / 17h00 Léo Ferré, l’immortel ; par Philippe Guillard : chansons de Léo Ferré et de Philippe Guillard

Autre surprise de ce festival, l’interprétation très personnelle de Philippe Guillard de chansons de Léo Ferré, de même que la transposition dans un même programme de ses propres textes et chansons. Exercice ô combien périlleux lorsque l’on interprète les textes d’un géant de la chanson française, et encore plus périlleux que d’interpréter ses propres textes lorsque l’on a affaire avec plus qu’un auteur-interprète de la chanson mais aussi un authentique poète et écrivain. Contre toute attente - je parle évidemment pour ceux dont je suis qui ignoraient tout de Philippe Guillard - la double prouesse fut relevée haut la main au temple Saint-Etienne. Philippe Guillard était, en outre, en plus de la guitare électrique propre à son environnement acoustique habituel, accompagné d’instruments « nobles » : contrebasse, alto et piano, à quoi il faut ajouter encore l’accordéon. De quoi apporter à l’orchestration déjà bien connue des chansons de Léo Ferré, une touche non seulement nouvelle mais de qualité. Il était proprement exclu de recourir vainement à la moindre imitation ou au pastiche des orchestrations du grand Ferré. Philippe Guillard est parvenu à produire in extenso un spectacle sans double, original et novateur ; avec ce talent exceptionnel que d’être parvenu à intercaler sans maladresses ses propres textes et chansons à celles de Léo Ferré, et sa manière bien à lui de les interpréter. La poésie très imagée et très soignée des textes de Philippe Guillard ne m’a pas paru étrangère au goût qu’avait Léo Ferré lui-même pour un certain « surréalisme » revendiqué dans son style, au point que le texte particulièrement sublime et rare de Léo Ferré « Tu ne dis jamais rien », semblait avoir été écrit pour Philippe Guillard ou inversement. Rencontre prolifique et appropriée ici entre deux auteurs-compositeurs exigeants, l’un mort, l’autre vivant, et qui ont manifestement bien des choses à se dire...

Comme à Ostende (Festival de Soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

 

Samedi 19 septembre 2015 / 20h00 Elchin Shirinov Quintet

Autre grande surprise de ce festival en guise de clôture, l’ethno jazz band du jeune pianiste Elchin Shirinov et de ses musiciens. Originellement, le jazz est identifié comme provenant, à la fin du XIXème siècle, du sud des Etats-Unis, issu des communautés noires d’Amérique. Après son large essor, il a conservé cette marque « occidentale » au point que l’on ne s’est pas véritablement soucié d’une déclinaison orientale du jazz et de sa sensibilité très spécifique. Dans mon esprit, du moins, rien ne me paraissait plus éloigné du jazz occidental, ou même afro-américain, que les styles et les sonorités arabisantes ou traditionnelles de l’Orient. De fait, dans sa facture, le Quintet d’Elchin Shirinov relève d’un jazz plutôt classique, très chaleureux, assez doux, fort subtile, aux sonorités parfaitement adaptées à l’oreille occidentale en la matière ; sauf que ce jazz très inventif et tantôt rythmé, dans ses improvisations, intègre fort subtilement des éléments de la musique azerbaïdjanaise issus de compositions célèbres de Vagif Mustafazadeh, Gara Garayev, Tofig Guliyev ou encore Uzeiyir Hajibeyli, de même que des chansons populaires traditionnelles. Mais le plus stupéfiant fut sans conteste l’introduction d’instruments traditionnels d’Azerbaïdjan au sein même de l’orchestre de jazz ! Leur apparition fut même saluée par le public par de spontanés applaudissements. Le tar, de prime abord, avec sa sonorité aiguë pour un instrument à cordes, se maria magnifiquement avec l’orchestre de jazz ; et, de fait, sa sonorité très spécifique ne pouvait faire concurrence ni avec le piano, ni avec la batterie et pas davantage avec la contrebasse. Son timbre inimitable lui assurait d’entrée une place autonome au sein de l’orchestre ; plus encore, la plupart des instruments traditionnels azerbaïdjanais occupent un registre aiguë dans la gamme de la sonorité, à l’opposé même de la contrebasse, par exemple. Le contraste entre la contrebasse et le tar n’a fait que procurer au tar un relief supérieur. Comme je l’ai dit, la couleur des orchestrations traditionnelles que nous avons entendues dans ce festival étaient toutes parentes de la chaleur, du rythme, de la méditation ; couleurs que le jazz s’approprie lui-même totalement. S’il ne fallait juger que de leurs ambiances respectives, la musique traditionnelle orientale et le jazz étaient faits pour se rencontrer, et l’apparition du balaban fut plus émouvante encore dans ce mariage d’amour improbable, pour la simple raison que sa sonorité est typique de l’Orient et qu’en tant qu’instrument à vent, il imite merveilleusement le timbre de la voix humaine ; une voix claire et voilée, enchanteresse, comme en ont nombre de chanteuses orientales comme de jazz, de Billie Holiday à Ella Fitzgerald. Le balaban en voix de l’Orient, tout à fait à sa place dans l’orchestre de jazz, en interprète de choix. Rencontre ici entre deux raffinements se partageant des couleurs semblables, de l’Orient à l’Occident, sur une seule et même teinte carmine et dorée, de soie et de feu. N’est-ce pas là toute l’intention du festival, pour ne pas évoquer la culture elle-même ? Démontrer que le divers n’est étranger à aucune osmose et que la sensibilité rallie à sa fréquence le coeur humain dans sa globalité. Ce qui est étonnant, en réalité, c’est que nous nous en trouvions... étonnés.

Elchin Shirinov trio - Sari Gelin (Festival De soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

Elchin Shirinov trio - Waiting (Festival De Soie et de Feu, 2015) © Xanadu, un monde musical

 

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L'Orchestre Lamoureux

Le site de Pierre Thilloy

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 @LG

 

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