Ceci n'est pas une pipe mais un filtre

Fragments pour un gai savoir XXVII

 

 

Ceci n’est pas une pipe mais un filtre. On sait que l’URSS n’aurait jamais qualifié de « capitalisme d’Etat » son totalitarisme, ni d’ailleurs de « totalitarisme » son système politique bienheureux et égalitaire, libérant les travailleurs de toute aliénation. Cela aurait supposé dire les choses comme elles sont et non telles qu’on les voudrait. J’en retiens surtout que lorsque la réalité impose de réviser son jugement, les idéologues, pour ne pas risquer le fiasco, finissent parfois par se rallier au pragmatisme, à écorner leur doctrine par la pratique, mais à condition de ne jamais l’avouer – ou de prétendre le contraire par la maîtrise du non-dit ou d’une novlangue paradoxale. Dans une moindre mesure, l’Union européenne se met à pratiquer cet art menteur qui consiste à nommer d’un mot fumeux, abstrait, une décision politique, afin que l’on ne la nommât pas d’un terme explicite qui aurait le démérite de mettre en lumière ses fâcheuses contradictions. Le Temps du 21 novembre 2018 nous apprend que l’UE va se doter d’un mécanisme destiné à « filtrer les rachats » de ses entreprises stratégiques par des investisseurs étrangers. Notez bien : « filtrer les rachats ».  L’UE sera donc désormais fournie avec son filtre, comme nos machines à café. Mais quel est donc ce filtre ? Avec quel mystérieux sachet allons-nous filtrer des rachats ? Et comment peut-on, du reste, filtrer quelque chose d’immatériel, ou de contractuel, incarné par un rachat ? Les journalistes, assurément libéraux, reprennent sans broncher l’appellation de « système de filtrage » pour qualifier cette « nouveauté » étonnante que seuls des technocrates ont sûrement pu inventer.

Ce mécanisme novateur sera destiné à permettre une vue d’ensemble des entreprises stratégiques en Europe et d’empêcher certains rachats de sociétés à des fins de… sécurité nationale ! Si, si ! Que les chantres de l’internationalisme européen se le disent : l’UE fait désormais dans la sécurité nationale… Et ça a tout l’air d’un aveu car il s’agit donc bien d’une nation. Les européistes ont fait tout ce tapage antinationaliste au nom d’une nouvelle nation… Il s’agit sûrement d’un effet trouble de la novlangue technocratique qui leur permet d’être internationalistes, tout en étant éhontément nationalistes. Parfait. On commence à comprendre le jeu : je suis ce que je ne suis pas. Désormais, tenez-vous bien, il est question pour l’UE de faire du protectionnisme, notamment contre les rachats de sociétés en Europe par une Chine de plus en plus gourmande et qui trouve elle aussi que le libre-échange est une chose magnifique – surtout chez les autres… A tel point que, suite à la réaction défensive des Etats-Unis face à l’appétit stratégique et démesuré de la Chine (qui leur vaut un déficit commercial de 50 milliards par mois), l’UE s’est rendu subitement compte que toute société ne pouvait pas être cédée à une puissance étrangère, sans mettre en péril la nation elle-même. Nous savons que l’on boit pas mal à la Commission, même parfois trop, mais il est question désormais de mettre de l’eau dans son vin. Toutefois, comme à l’accoutumé, on n’appellera pas ce protectionnisme sous son nom, cela ferait tache (de vin) sur le beau costume libéral, propre et lustré, on dira qu’il s’agit d’un filtre à rachat. Un filtre à crachat aurait été là aussi de bien mauvais goût, faisant passer la petite Commission pour un saloon.

Le fait est que, et ce n’est pas une blague, l’Union européenne met fin au libre-échange au profit du protectionnisme afin de préserver ses entreprises stratégiques et sa haute technologie des investisseurs internationaux. Je me demandais honnêtement jusqu’à quelle cime de bêtise les idéologues de Bruxelles allaient laisser le libre-échange brader l’intégralité du continent ? De fervents libéraux avaient déjà élevés la voix pour dénoncer que la Chine, la méchante, ne jouait pas le jeu : elle rachetait tout ce qu’elle voulait en Europe, mais lorsque les investisseurs européens allaient en Chine pour faire de même, ils n’en avaient pas l’autorisation. Clameur des libéraux : on ne parvient même pas à pied par la Chine ! (on me pardonnera – ou pas - ce très lâche et vulgaire contrepet…) Disons que les libéraux européens étaient très déçus que la Chine ne fasse que d’acheter sans jamais rien (con)céder – là encore, c’est pas de jeu, la Chine est protectionniste et nationaliste, tout comme les Etats-Unis, la Russie, l’Angleterre, et le restant du monde – sauf nous ! Eh bien, finalement, il se pourrait, contre toute attente, que les élites européennes, bien qu’allaitées au libéralisme depuis des générations, et pas qu’au litron, aient finalement remarqué que Bruxelles allait bien finir un jour par être rachetée par la Chine si aucune mesure n’était prise. Sauf que la Chine, très au fait de sa géopolitique, ne mettrait sûrement pas un yuan à racheter une usine à gaz, mais ils ont toutefois bien compris qu’il fallait profiter de l’idéalisme ambiant pour racheter tous les secteurs les plus importants, les plus prometteurs en Europe, avant que les idéologues ne se réveillent et ne crient au vol et à l’imposture – comme le fait Trump des suites d’une gueule de bois commerciale. C’est chose faite, mais qualifier de protectionnisme une décision protectionniste, est un tabou ; il vaudra mieux parler de filtre. De filtre à rachat. A ne pas confondre avec le filtre à cigarette, car ce filtre-là aura surtout pour fonction d’empêcher les libéraux de… fulminer – et accessoirement de ne pas faire savoir que la volonté de l’empereur piétine les traités quand ça l’arrange.

 

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Fric en vrac dans les institutions. A l’heure où les scandales éclatent un peu partout en Suisse sur l’opacité des financements politiques – des milliardaires arrosant des élus de gauche – d’innombrables lobbys pharmaceutiques, de caisses maladies, des propriétaires immobiliers, arrosant les partis de droite, et probablement de tous bords – je tairai les noms du jour -, on notera surtout que le conseil fédéral se sera opposé sans surprises à une mesure de transparence des financements des partis politiques qui a cours dans toute l’Europe. Pour un organisme centralisateur dont on sait qu’il passe – en toute illégalité – des contrats sur argent public à hauteur du milliard de francs par an à des entreprises privées sans appels d’offre, nous n’en serons pas étonnés. Il est de coûteux secrets se devant de demeurer bien gardés. Certains libéraux s’avouant  eux-mêmes contre toute transparence, sans justifications, par principe. Comme si derrière cet aveu nous n’allions pas comprendre que leurs petits secrets ne doivent pas être éventés au grand jour et que, ce faisant, nous n’avions déjà plus la moindre illusion à nous faire sur leur compte. Politiquement, cela signifie surtout « se griller » soi-même, mais passons, certains politicards n’ont vraiment plus peur de rien.

Genève connaît en ce moment une agitation de scandales qu’il faudrait narrer dans un roman bien plus instructif et pénétrant qu’une littérature de divertissement à la Joël Dicker. L’affaire des cartes de crédit des élus genevois, illustrant des trains de vie exubérant, insoucieux de toute forme de décence personnelle, en pleine austérité des dépenses sociales, culturelles, augmentation de taxes touchant notamment les petits propriétaires au détriment des grandes richesses cantonales qui, à n’en pas douter, participent au financement occulte des élus qui prennent ce type de décisions contraires, autant à la logique qu’à ceux qui les élisent. Ces affaires ont au moins le mérite de mettre en lumière les raisons qui peuvent pousser des représentants élus à pratiquer des politiques contraires à ceux qui leur donnent toute légitimité pour le faire – et qui ne sont hélas pas révocables par le souverain floué et trompé mais par leurs pairs… de connivence. Genève n’est décidément pas un canton comme les autres, plus proche d’une arrogance française (sur le carriérisme sans foi ni loi de certains élus) que d’une discrétion nettement plus polie et courtoise que l’on trouve chez nos voisins suisse-allemands. Le phénomène étant européen sinon mondial, il va de soi qu’aucun bord politique n’est épargné par ce genre de tractations secrètes. Tous ne sont pas impliqués, bien évidemment, mais pour grimper vite, et très vite, et le plus vite possible les échelons, quatre à quatre, en grillant au possible tous les feux d’arrêt, il faut bien utiliser tous les moyens à disposition pour faire fi du mérite, de l’excellence et de l’expérience – car tout cela prend beaucoup trop de temps lorsque l’enrichissement et le pouvoir sont les seuls mobiles de l’action.

Concourir au poste le plus prestigieux du pays à pas même 40 ans, n’est-ce pas déjà fort éclairant ? Macron n’a-t-il pas lancé bien loin et bien fort le message : sans expériences politiques, ne serait-ce que celle de maire, vous pouvez devenir président, avant la quarantaine. Un prestige à peu de frais mais qui peut bénéficier de quelques atouts, notamment à Genève, où un conseiller d’Etat, après seulement huit ans de bureau, quel que soit du reste sa probité ou son impéritie, peut bénéficier d’une rente à vie de presque 8000 CHF par mois sur l’argent public (90'000 CHF par ans) – ce même argent public dont on nous répète qu’il est tari et qu’il faut plus d’impôts, plus de taxes, fermer bon nombre de services, pour la survie financière du canton, sinon du pays. Autant dire que le « mérite » des libéraux n’est pas synonyme de labeur, d’exemplarité, de professionnalisme, mais d’ambition personnelle, de carriérisme, d’enrichissement sans principes. Les libéraux vivant de rentes publiques sont-ils vraiment des libéraux ? Que n’assurent-ils pas leur succès dans l’entreprenariat privé où ils pourraient véritablement nous offrir la preuve de leur réussite et d’une richesse acquise par le mérite et l’excellence, sinon la force du bras – dont on sait comment son mérite est rétribué lorsqu’on va la chercher dans les chantiers de la construction… Partir du bas pour arriver au sommet, sans passer par le copinage ou le piston, mais par l’effet de son véritable talent, voilà qui n’est plus même d’usage auprès des partisans de la doctrine libérale qui en a toujours fait l’épicentre de ses valeurs à l’encontre des « assistés » dont on découvre chaque jour un peu plus qu’ils ne sont pas les voleurs et les charges qu’on aimerait bien qu’ils soient par rapport à d’autres bien mieux placés. Donald Trump, autre grand self-made man planétaire, par la force des millions qu’il recevait chaque année de son prestigieux papa. La belle image que l’on donne de soi, le culte de l’apparence, la propreté d’aspect doublée d’une belle rhétorique (Ah, l’art du discours qui permet de passer pour Cicéron sans passer par l’Histoire) voilà qui permettra plus aisément de faire passer un arriviste arrogant pour un noble représentant du peuple, associant à son prestige en toc, un semblant de caractère et une once de charisme. Au jeu des intérêts sans cesse floués, les bons acteurs seront récompensés. Et l’appât du gain ne peut que créer, nous l’imaginons bien, des vocations n’ayant bien entendu que les intérêts du peuple pour vertu.

 

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Contre ton pour et pour ton contre. Après l’échec de la votation défendant la primauté du droit national sur le droit international, vous noterez que ceux qui se félicitent de cet échec, arguent que c’est une bonne chose que la Suisse ne puisse plus résilier certains contrats ou voter des lois contraires aux traités internationaux déjà ratifiés. Lisez les articles de ceux qui se présentent comme les vainqueurs du scrutin, tous admettent que la Suisse n’est plus vraiment souveraine, mais tous admettent également que c’est une bonne chose. Si les suisses qui ont voté contre l’initiative UDC sont d’accord pour dire que la souveraineté suisse est une relique du passé, alors le score est légitime. Comme on peut le lire dans l’éditorial du Temps du 26 novembre 2018 : « Parce qu’elle est petite et dépend de l’étranger pour sa survie économique, la Suisse a plus que d’autres intérêt à ce que cet écosystème fonctionne. On ne peut pas s’en extraire ou le détricoter en deux coups de cuillère à pot, même par un vote populaire. » Que chacun se le dise : toute votation qui ira à l’encontre du droit international, même votée à la majorité par le peuple, sera désormais enterrée sans autre forme de procès. Doris Leuthard, qui n’est pas d’extrême droite, avait déjà déclaré que certaines votations populaires n’avaient pas du tout été appliquées. Nous votons donc déjà pour du beurre mais, joie et bonheur, l’UDC a perdu son pari, et c’est tout ce que les élus attendaient.

Continuons de lire le contentement des gagnants : « Dans des domaines cruciaux comme la régulation de la finance, du commerce ou la gestion de la crise climatique, les décisions stratégiques se prennent – quand elles se prennent – dans des instances qui regroupent des dizaines d’Etats » Ce qui signifie que dans ces domaines « cruciaux », la Suisse n’a plus aucun mot à dire… Nous devons donc nous aussi nous réjouir de notre impuissance et ne plus rien faire d’autre que d’opiner du chef et suivre le mouvement d’ensemble – fût-ce contre nos intérêts, puisque c’est précisément là que le problème du consentement aveugle, irrévocable, se pose. Quel loisir aurait le peuple suisse de refermer la Suisse sur elle-même si la politique étrangère qui est la sienne et ses traités internationaux nous profitent et nous servent ? Et le ravi de la crèche d’énoncer dans un même élan, comme par un retour de lucidité ou de mauvaise conscience, allez savoir : « La démocratie moderne a été conçue pour fonctionner dans un cadre limité, celui de l’Etat-nation, où les décisions sont censées se prendre de façon autonome. C’est de moins en moins le cas. L’aspiration du pouvoir vers l’échelon international – celui de l’UE, de l’OCDE, du FMI et d’autres institutions plus obscures, celui des géants de la tech ou des hyper-riches globalisés – menace de vider la souveraineté populaire de sa substance. Peut-on encore décider quoi que ce soit dans son pays si tout se joue dans une superstructure mondiale de plus en plus envahissante ? » Ah bon ? Il faut en pleurer ou alors s’en réjouir ? Où veulent-ils donc en venir ? Au simple fait qu’en acceptant l’initiative de l’UDC, on donnait raison à l’UDC – et peu importe si, au passage, la démocratie était en jeu ; il fallait simplement dire non à l’UDC. Point final. On s’assoira sur la démocratie directe, mais au moins, l’extrême droite aura perdu : « l’interaction entre décisions nationales et règles internationales requiert des arbitrages permanents. L’initiative de l’UDC prétendait s’affranchir de ce lourd processus en décrétant unilatéralement la supériorité d’une norme sur l’autre. Sa solution simpliste visait surtout à faire appliquer à la lettre ses propres initiatives, faisant de ce parti une sorte de législateur suprême. » L’auteur se réjouit donc sincèrement que le droit national ne soit plus qu’une norme parmi d’autres, assurément pas la plus importante, et se réjouit également que l’UDC ne puisse plus servir de « législateur suprême », c’est-à-dire, ne puisse plus proposer ses initiatives au peuple, du simple fait, que, se heurtant au droit international, elles ne seront de toute façon plus appliquées, même avec une majorité de votant. Quel succès ! On est enfin parvenu à se débarrasser de l’extrême droite, même si cela nécessite de se débarrasser au passage de la démocratie directe, après tout, on n’a rien sans rien. Pas du tout, rétorquent-ils, les citoyens pourront sans cesse voter ; la démocratie directe continuera de fonctionner à plein régime ; seule une minorité de ces votations ne seront plus appliquées en cas de litiges avec le droit international. Comprenez : les votes populistes ou souverainistes… Il me tarde de voir la tronche de la gauche lorsque ses initiatives, même plébiscitées par le peuple, seront elles aussi inappliquées en raison des normes ultralibérales de l’UE. Je ne suis pas sûr que la gueule de bois sera la même dans le camp prétendument humaniste… Dans l’éditorial du même journal européiste, du 27 novembre 2018, on peut même y lire ce soulagement profond : « Non, tout le pouvoir n’appartient pas au peuple. » Ouf… on l’a échappé belle.

Dans un même temps, la Suisse accepte que des détectives privés enquêtent sur les bénéficiaires d’aides sociales, alors que les élus usent de tous leurs moyens officieux pour s’en mettre plein les poches – et on a bien compris que personne ne les surveille. 0,5 % de fraudes à l’assurance, selon les chiffres, soit, presque 0… Une mesure qui avait du reste été pointée du doigt par la… CEDH ! Celle-là même que l’UDC voulait neutraliser en lui opposant la primauté du droit national. Est-ce à dire que le vote ne sera pas appliqué ? Ce serait le comble, mais en même temps, un juste retour des choses. Si la CEDH devait considérer comme contraire aux droits de l’homme, la surveillance des assurés par des détectives privés, elle remplirait son rôle tel que l’avait prédit l’UDC : sa décision primerait sur la votation populaire et ce ne serait pas les fachos cette fois-ci qui en seraient lésés. On ne peut pas dans un même temps reconnaître au droit international sa primauté sur le droit national, et voter une loi qui s’opposerait à la CEDH. Mais le privilège du souverain, en temps normal, c’est qu’il a tout à fait le droit de changer d’avis et de se dédire dans l’avenir. Ce que le droit international tend à rendre impossible.

Et justement, dans l’édition du surlendemain des résultats donnant l’UDC perdante, elle et ses fantasmes de juges étrangers (27.11.2018), est évoqué le cas de l’accord-cadre avec l’Union européenne comme étant cliniquement mort… Il nous suffit de lire l’article du même journal ravi de la défaite de l’initiative souverainiste, expliquer que si l’accord-cadre est déjà mort, c’est parce que la gauche s’y oppose en sachant bien que le droit européen encourage le dumping salarial et qu’elle ne souhaite pas que les salaires suisses soient poussés à la baisse ; qui pis est, selon l’accord-cadre, tout travailleur européen, même venant d’un pays au niveau de vie beaucoup plus bas, aurait le droit d’office aux aides sociales ( !) – et si la Suisse n’obtempère pas selon l’accord, elle peut être traînée par l’UE devant le tribunal arbitral mis sur pied par les deux parties dans cette affaire. Autrement dit : le conseil fédéral craint les représailles de… juges étrangers ! Mais chut, tout comme le protectionnisme européen, il ne faut pas dire « protectionnisme », malheureux !, il faut dire : filtre à rachat. De la même façon, ne dites jamais que des juges étrangers risquent de s’en prendre à la Suisse dans le cadre de l’accord-cadre, mais dites qu’un tribunal arbitral (qui n’en est pas moins étranger au droit suisse) pourrait condamner la Suisse pour ne pas appliquer à la lettre le droit européen compris dans cet accord. Un accord qui est à ce point le fruit d’une entente entre l’UE et la Suisse que, si la Suisse décide in fine ne pas le ratifier et d’en rester au statu quo, l’UE a déjà averti qu’elle sanctionnerait la Suisse en lui retirant son équivalence boursière. Cet accord ressemble donc bien moins à un accord qu’à un harpon – sinon à un piège, du moins, à un chantage. La méthode de l’UE en matière d’extension de son pouvoir est assez simple à comprendre : elle commence par vous gratifier d’un certain nombre de financements et d’avantages, avant de menacer de vous en priver si vous n’obtempérez pas pour le reste. Parler de négociations avec l’UE alors que les traités européens s’appliquent à tous, dans la zone euro, et ont été ratifiés par tous les autres chefs d’Etat – et qui ne sont bien évidemment aucunement renégociables– est une plaisanterie. Même le PDC et les libéraux considèrent qu’il faut privilégier d’abord les intérêts économiques de la Suisse avant toute signature d’accord ! Quelle bande de nationalistes, ces libéraux, vraiment… Quant au Parti socialiste suisse, par la voix de son président, Christian Levrat, il charge de tous les maux le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), sans même s’apercevoir que l’UE défend aussi ses intérêts coûte que coûte, comme toute nation digne de ce nom, et que l’ultralibéralisme contenu dans sa constitution s’impose unilatéralement. En défendant l’accord-cadre, le PSS soutient la baisse des salaires et les attaques sur les protections des travailleurs helvétiques, dont l’UE ne présente aucun compromis ; elle ne fait qu’accorder des pis-aller temporaires avant d’en arriver plus tard à un accord plein. Tout le monde marche sur la tête, mais les bons réflexes sont encore là : pas d’accord avec l’UE qui s’attaquerait au salaire, à l’aide sociale et à l’économie nationale. L’ironie de l’affaire, et sans doute son hypocrisie, c’est que bien que l’initiative de l’UDC ne soit pas passée, tous sont d’accords pour reconnaître que le droit international ne s’opposera pas au droit national. La formule inverse de celle de l’UDC dans sa récente initiative où le droit national devait s’opposer au droit international si nécessaire, pour s’imposer. En fin de compte, on a simplement voulu que nos élites s’occupent elles-mêmes d’enterrer certaines de nos décisions populistes, plutôt que de devoir faire du forcing pour les faire appliquer. Pourtant, on se demande bien face à quoi la Suisse devrait-elle baisser la tête, sinon face à une armée napoléonienne. C’est peut-être cela, finalement, le sens du compromis helvétique : dire la même chose que l’adversaire, mais à l’envers. Je suis pour ton contre et contre ton pour. Moins multilatérale que dissymétrique, la politique étrangère de la Suisse s’assure d’une souveraineté pour le moins indirecte.

 

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Désaccords d’accords et pacte mal traité. Lorsqu’il s’agit de recouvrer une souveraineté démocratique dans l’acceptation comme dans la révocation de traités internationaux, on crie au méchant loup, et lorsqu’il s’agit de s’engager dans un contrat solidaire patronné par les Nations Unies, on rentre les moutons à la bergerie. Serait-ce une fois de plus une démonstration du « je suis pour ton contre et contre ton pour » qui semble régner au sommet des institutions suisses ? Autant l’on peut vouloir refuser un accord au motif que ses clauses nous sont de trop défavorables, autant l’on peut en accepter d’autres, au motif qu’elles sont vertueuses. Autant peut-on, fût-ce au terme d’un délais compris dans l’accord, le révoquer lorsque celui-ci, signé pour de bonnes raisons, s’avérerait néfaste au cours de son application. Que l’Union européenne additionne les coups tordus, on commence à bien le comprendre, mais en va-t-il de même pour l’ONU ? Peut-on se plaindre à juste titre d’une absence d’Europe politique laissant les migrations en plein chaos, et refuser de prendre part à une cohésion internationale chargée de réguler le problème en y impliquant jusqu’aux Etats-Unis ? N’est-ce pas là précisément la coopération qui manquait ? Et quand bien même ne serait-elle pas respectée à la lettre pour des raisons de conjoncture défavorable ou de manque de structures adéquates, sinon de non conformités avec le droit existant, j’imagine mal les Nations Unies infliger une amende salée au pourcentage du PIB ou interdire à la Suisse la moindre équivalence boursière comme se le permet l’URSS libérale qui nous tient lieu désormais de voisin mal élevé. Le non-respect du pacte de Marrakech, on le sait déjà, n’aura aucune conséquence ; il est un engagement international dans la résolution en commun d’un problème concernant tous les Etats du monde. Sur ce dossier, pour le coup, le barrage de l’UDC entre pleinement dans sa logique étroite et xénophobe. Si le conseil fédéral n’est plus à même de retrouver ses petits dans ses tiraillements internes, que le peuple puisse au moins se prononcer sur la décision, cela permettrait de donner au souverain le dernier mot d’une querelle politico-politicienne peu reluisante pour les valeurs de la Suisse.

 

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Le IIIe Reich n’est pas passé par la Chine. Un savant fou chinois aurait court-circuité le monde scientifique (à moins qu’il n’ait décidé de faire en lumière ce que d’autres ont peut-être déjà faits dans l’ombre) en déclarant sur youtube, et non dans une prestigieuse revue scientifique ( ?), avoir donné naissance aux premiers bébés génétiquement modifiés. On savait que cela arriverait un jour, mais nul ne savait quand. Le choc est donc rattaché à un tabou qu’un obscur scientifique, abandonné de tous ses pairs, comme de son institution, vient de mettre bruyamment sur la table. Que faut-il en penser ? Cet homme aurait donc floué tout le monde, y compris sa hiérarchie ? Il aurait travaillé sans contrats, dans l’illégalité et le secret de ses employeurs ? Voilà qui est plutôt malaisé pour disposer d’une technologie sans doute très avancée, et qu’il est plutôt suicidaire d’ébruiter sur youtube. Il me paraît peu probable que le savant soit fou et malhonnête et qu’on l’ait laissé exercer, organiser des conférences avec des étudiants, sans que personne ne s’en soit inquiété. Face au tollé mondial, je dirais surtout que les institutions chinoises ont immédiatement perdu courage.

L’eugénisme humain est donc un état de fait, longtemps après la disparition du IIIe Reich qui rêvait d’aryens aux yeux bleus, et qui a pour le moins condamné la pratique à rejoindre le musée des horreurs du docteur Mengele. Pourtant, la contradiction entre une intervention nazie et celle du savant chinois repose tout entière dans sa finalité : avoir rendu deux jumelles issues de parents séropositifs, génétiquement immunisées contre le SIDA. Si notre scientifique n’a vu dans son projet que le service qu’il pouvait rendre, il saurait être exempté de critiques – mais il a agi en pionnier, c’est-à-dire sans disposer des risques que ces modifications peuvent faire encourir, autant aux enfants eux-mêmes qu’à l’humanité au sens large, car l’hérédité transmettra bien évidemment à leurs propres enfants, ce legs génétique artificiel. A supposer que notre savant téméraire (ou inconscient) ne soit pas dans le mensonge éhonté et la mauvaise publicité tapageuse – je ne vois pas bien en quoi une mauvaise réputation lui profiterait -, nous partirons du principe que son triomphe fut trop spectaculaire à ses yeux pour qu’il ne le contienne plus longtemps et donc que l’information est vraie. Le prestige ayant été plus fort que la déontologie.

Si les jumelles ont les yeux bleus et les cheveux blonds à leur naissance, pour de jeunes asiatiques, ce sera sans doute que tout ce qu’on a dit depuis sur l’eugénisme était vrai… Peut-être auront-elles en prime une petite moustache et un bras doté d’un mauvais réflexe à destination du ciel – avec peut-être même le brassard au bon endroit… Dans le cas contraire, c’est que les modifications génétiques peuvent aussi servir à autre chose qu’à répondre à des délires idéologiques, notamment à pratiquer une sorte de chirurgie en amont de l’apparition des maladies. Les gènes précèdent leurs applications, et plutôt que de soigner des êtres déjà malades, on empêche ainsi la maladie avant même qu’elle ne se déclare. Prévention qui n’est pas si folle qu’on le penserait. Lorsqu’une maladie génétique se déclare après la naissance, voire même déjà avant la naissance, il est déjà trop tard pour agir dans de nombreux cas. Il va donc de soi que la nature produit par elle-même des catastrophes génétiques contre lesquelles on ne sait rien répondre, sinon accompagner du mieux que l’on peut les handicapés de naissance, s’ils survivent à leurs malformations génétiques, car dans de nombreux cas, elles sont mortelles à un jeune âge. On pourrait mentionner également, en dehors du legs génétique naturel qui permet à des maladies inscrites dans les gènes des géniteurs de se retrouver chez l’enfant, le phénomène connu des gènes sauteurs ou des erreurs de codages que la nature opère dans son fonctionnement, et qui modifient de manière aléatoire, sans incidences ou pour le pire, les séquences génétiques qu’elles répliquent. Si l’homme peut s’avérer pervers dans ses intentions, la nature est à coup sûre maladroite.

Le risque pris par ce scientifique, d’autres auraient dû un jour l’endosser ; lorsqu’un chirurgien procède à une intervention, elle n’est jamais sans danger non plus – on connaît même de banals vaccins se révélant mortels auprès d’une très faible minorité de personnes. Avec ou sans l’intervention de l’homme, la génétique est déjà en elle-même un champ de bataille peu rassurant. Nul doute à mon sens que cette voie ouvre des perspectives médicales supplémentaires qui permettront d’en finir avec nombre de médicaments, d’opérations chirurgicales, de traitements lourds, de décès prématurés, sinon de handicapes à vie, en agissant à la racine du mal : directement là où se trouve l’anomalie avant même qu’elle ne se déploie. La modification génétique de l’embryon humain permet de court-circuiter toute expression pathogène déjà contenue dans le bagage génétique. Que l’on table ici sur une pratique monstrueuse que la perversité humaine pourrait dévoyer idéologiquement, ou au contraire sur un outil de thérapie génique révolutionnaire pour la médecine, je crains qu’il ne faille avancer avec les deux éventualités. A-t-on seulement interdit tout usage du scalpel comme de la chimie après les expériences aberrantes et sadiques des médecins SS ? Quant à anticiper les conséquences d’une perversion par l’homme de son propre bagage génétique, il faut rappeler que l’homme n’est pas hors de la nature – qu’il en est un produit – et que ses interventions ne font qu’orienter dans un sens précis ce que la nature produit à l’aveugle et parfois de manière fatale par erreurs de codages ou par inscriptions de gènes malades au sein de séquences héréditaires. Si l’homme a au moins une excuse, quand il est de bonne foi, c’est que dame nature n’a pas non plus les mains blanches…

 

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Du printemps arabe à l’hiver occidental. Lorsque le printemps arabe a débuté en Tunisie, au printemps 2010, nous avions déjà relevés l’absence de meneurs, de partis politiques, de militaires, de groupuscules, de conducteurs, d’idéologues instrumentalisant la contestation populaire. Suite à l’immolation par le feu d’un commerçant pauvre mis au pied du mur par la hausse du coût des denrées, une révolte strictement populaire, propre à la rue, s’est montrée suffisamment ample pour démettre une série de dictateurs de leurs pouvoirs arrogants et policiers. Lorsque les élites européennes se sont empressées d’apporter leurs soutiens aux dictateurs et à fournir du matériel pour mater les rébellions, j’avais eu le pressentiment que le scénario en cours dans le monde arabe n’était que le miroir inversé de ce qui allait se passer en Europe à l’avenir. J’avais même évoqué à l’époque une possible internationale « tamarod », du nom de ce mouvement égyptien qui, par des appels à manifestations depuis les réseaux sociaux, avait lui-même contribuer à démettre Moubarak, puis Morsi, du pouvoir. Al-Sisi n’étant pour l’heure qu’en sursis. Il me semblait bien que le printemps arabe ne faisait qu’illustrer un futur et hypothétique printemps européen. C’était du moins la preuve que la société civile pouvait à tout instant, en l’absence de toute consultation populaire, descendre dans la rue pour réclamer son dû ou sinon la démission de l’autocrate ayant trahi une fois de trop les promesses qu’il avait faites pour gagner le pouvoir.

Ce type nouveau d’insurrections populaires, sans guides ni partis, ne pouvait se réaliser que par dernier recours, faute de pouvoir vivre encore avec le peu de moyens offerts. Et ce mouvement de masse, aussi spontané qu’efficace, parvenait à déchoir véritablement des pouvoirs sans recourir à la violence armée ou à un homme providentiel destiné à devenir le dictateur du lendemain. Le processus en cours en France et qui menace à terme tous les pays plongés dans la récession et le mépris des classes dirigeantes, n’est rien d’autre que la phase occidentale de ce qui s’est passé en Orient il y a quelques années. Renvoyer le mouvement des gilets jaunes à mai 68, ne repose que sur de maigres rapports, ni estudiantins, ni culturels, ni économique car cette dernière était florissante dans les années 60 ; il ne s’agit pas non plus d’une nouvelle Commune ou d’une Révolution française bis, quant au poujadisme, il faudrait encore qu’il ait un sens pour des travailleurs ne faisant que réclamer leur dû. Les jacqueries paysannes et médiévales ont été évoquées, mais plus près de nous, la révolte de la misère dans le Maghreb me paraît suivre la même évolution que celle que j’étais assuré de voir en Europe quelques années plus tard.

De fait, le Maghreb s’était soulevé moins pour des raisons politiques ou idéologiques que pour des raisons économiques ; en marge des dictatures d’Etat, c’est un même libéralisme par paupérisation que pratiquaient les pouvoirs en place. Au vu de la prégnance du mouvement des gilets jaunes, de leur détermination et de la taxe qui a servi d’allumette à l’embrasement, qui a servi d’injustice de trop les plongeant dans une misère sans recours, je perçois pour ma part une analogie frappante d’avec les insurrections victorieuses – dans un premier temps – qui ont secoué le monde arabe et qui ont tant effrayé, souvenez-vous, les classes dirigeantes européennes, comme si elles craignaient que par contagion, le même phénomène insurrectionnel ne se répande chez eux. Et si tel était le cas, ils avaient bien raison d’en avoir peur car lorsqu’un foyer commence à prendre, il arrive souvent qu’il procure de l’élan et du souffle à d’autres foyers au sein d’autres frontières. Les peuples arabes ont chassé sans médiateurs leurs autocrates, sans savoir certes que d’autres prendraient leur place, à l’exception peut-être de la Tunisie, en ira-t-il de même en Europe ? Du printemps arabe à l’hiver occidental, un même feu couve ; il part d’une même réalité et se propose une même fin : changer la donne par le soulèvement des pauvres contre leurs élites.

 

Les canuts - Marc Ogeret © DYM AND DESTROY

 

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@LG

 

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