Sur le droit fil

Poésies

 

 

 

Sur le droit fil

On recommence l’élan premier

On remet sur le feu l’idéal tari

La quête renaît, le temps s’éploie

Le cadran reprend son droit

Sur le fil bien droit de la vie

 

 

 

Reprendre flambeau

Reprendre flambeau comme tison ductile

En pianotant sur mon cœur-clignotant

Comme ces faisceaux d’alerte

Pour hôpitaux de la dernière mitan

Pour asile à demeure et sur la crête

On ne lâche pas la vérité facilement

Elle nous rattrape par le harnais

Et presse à l’étrier douleur de vivre

Celle qui ne laisse que le choix d’avancer

 

 

 

Crépitement du ciel

La pluie sur les tuiles vient cogner à mes rêves. Elle tape, de mille petits doigts d’argile. Elle cogne pour que de la boîte close surgisse un soleil. Le prochain soleil. Le nouveau soleil d’un ciel rénové, lavé d’un large dérobé en salaire à la mer. A la sueur de la mer. A la vapeur de l’éclair. Au crachin de l’horizon. Là où quelques mouvements d’ailes suffisent à dessiner les lèvres qui prononceront un jour ton nom.

 

 

 

La ville inconnue

Il y a dans la ville inconnue

Comme une effusion de perles

A se mêler ainsi à la foule

Nul ici ne nous appelle

Dans les remous de la houle

Ne comptent que nos pas

Et rien de plus

 

Il y a dans la ville inconnue

Un souffle de pas perdus

Que porte notre anonymat

Et que dissolvent les nues

Marelle sans ciel à gagner

Sinon quelque égard étranger

Et rien de plus

 

Il y a dans la ville inconnue

Le charme de la défection

Largage d’une embarcation

Sur l’océan des multitudes

Où se fraient les solitudes

Où se brassent les sensations

Et rien de plus

 

 

 

New Delhi

New Delhi en un éclair

Paires d’ailes au-dessus des terres

Le pays des cheveux noirs

Et des couchants prometteurs

De quoi dorer ta peau parfumée

Aux embruns d’un équateur

De moins en moins éloigné

 

New Delhi en un éclair

Les affaires, certes ; mais l’atmosphère

Aussi y gagne d’un hublot l’autre

Entre le seul d’ici et le solaire

De là-bas ; parenthèse de l’air

Entre ta candeur et ton éclat

Ô ton retour-éclair et en brun

 

De surcroît…

 

 

 

Détours à tours

Les rues vaines et vides

Où tout est enseveli sous le jour

La nuit a tout emporté

Et n’a laissé que des veilleurs

Des veilleurs sans lanternes

Où pas même un seul regard ne brille

Des piquets d’écueils

Des brindilles sans feux

Rien qui ne vaille le détour

Sinon le détour lui-même

 

 

 

Averse

L’été s’apprête à chavirer

L’esquif est un nuage lourd

Une pluie de fer sur la ville

En ses cliquetis de métal

L’eau dissout jusqu’à l’homme

Qu’elle renvoie à son bocal

En ses chambres d’apitoiement –

Le pas commercial

Le citadin rejoint son leurre

D’où ses rêves sont éteints

Depuis bien longtemps

 

 

 

Fenêtre sur cour

La grisaille de plomb réverbère

Le bruit du trafic s’égalise aux vagues

On croirait une mer d’écumes

Alors que nous sommes en ville

Incessant passage de vagues

En houle sonore derrière les grilles

Seuls quelques klaxons trahissent

L’urbain qui glisse sous l’abstraction

Et font à quelques piétons, la malice

De se réverbérer de quelques tons

 

 

 

Le paysage est toi

Le ciel est soluble dans les nues

Je t’invente dans l’eau trouble

Je m’appuie sur tes crues

Tes pommettes, tes cils

Tes affluents graciles

Ta figure de proue

Quand la lumière filtre le jour

Et qu’elle n’en retient que l’amour

Nues éparses dont les charmes sont les phares

Nénuphars

Gyrophares

Secours et pertes

Plages aux sinueuses trouvailles

Aux coquilles, aux perles de retrouvailles

 

 

 

Las !

Et à quoi bon dormir puisque la veille est en feu

Que la veille est en secousse et en crible

Que les nuits sont faites d’infrasons

Que les infrasons sont à entendre

Même en l’absence d’auditions

Il n’est aucun silence qui ne soit sans sons

Aucune nuit qui ne soit sans étoiles

Même au-dessus des nuages les lueurs percent

Le soleil lèche tôt ou tard l’horizon

Comme la vie toute oraison

 

 

 

Le jazz te va

Je sais que le jazz te va

Qu’il zigzag entre tes bras

Que ta taille virevolte

Toi dont la floraison noire

Est coton de nuit cairote

 

Tout jazzy dans l’hivernal

L’Orient travestit sa lyre

Pour danser ta folle gamme

Tes fines mains en délires

La belle ivresse de l’âme

 

Je sais que le jazz te va

Qu’il te vêt de ton profile

Comme le rythme défile

Si chacun pouvait te voir

Il saurait s’en émouvoir

 

 

Créatures du soleil

Doux, doux,

Comme tes yeux doux

Et ton sourire de lyre

Ta carrure de brindille

Que la moindre rafale

Affale, et secoue

Doux comme le duvet d’oiseau

Qui recouvre le nouveau-né

Ou le nouveau soleil

Vermeil

 

Doux, doux,

Comme tes joues douces

Pour clartés d’hiver

Pour appartements chauffés

Tes gestes de housse

Et tes réflexes de papillon

On souffle sur ta bouche

Et la fleur s’est envolée

N’en laissant que le bourdon

La guêpe, l’abeille…

 

Toutes créatures du soleil

 

 

Traces fugitives

Traces de pas dans la neige

Brève mémoire de l’eau

Pour quelques hasards figés

Dans le froid du ciel

 

 

Automne

L’automne s’embrase. Il faut voir cette joaillerie resplendir, or et feu, sous un ciel océanique et profond. L’hiver souffle sur les braises de la saison, attisant la sève jusqu’au parjure de la feuille. L’arbre perd son feuillage pour ne pas mourir. Economise ses forces. Jette à la vie son résidu de soleil, empanache de lumière ce qu’il cède en vitalité. Le feu de la crinière descend dans les alcôves de l’arbre, pour, de la cendre du sommeil, veiller jusqu’à l’astre de mars.

 

 

Ultimatum

La brume régit l’hiver

Ultimatum de l’année

Rupture et faille dans l’air

Le feu couve dans l’âtre

Le Je couve dans l’être

Avant janvier de l’an neuf

Où les révolus, les révoqués

Reprennent le cycle d’été

Reprisent leur avenir pipé

Pipé comme un présent

Dont on remonterait la clef

Incommensurablement

A chaque échec du temps

 

 

Aux las du rond

Comment voudriez-vous que le temps ne soit pas cycle

Si la Terre qui lui sert d’arène est ronde ?

 

 

Au point du jour

Le sacré m’enlace au matin

Par les chœurs amples de Bach

Ployant en paix comme fleurs

Tulipes en cloches de Pâques

Cantate qu’on dresse au ciel

En couvert pour les saints

Et qu’on devrait adresser

A l’emphase du missel

Aux rotondités terrestres

De la seule terre en nos mains

 

 

Itinéraire de la volonté

Déçus de ne pas vivre

Ils font de leur déception

La poupe de leur navire

Ils voguent sans voiles

Au gré des vents, des affluents

Se laissent porter par l’abandon

L’écume d’un confortable naufrage

Alors que nager est si bon

Voguer vers un cap indéfini

Entre goélands et pétrels

Au risque d’une terre nouvelle

Au-delà de l’horizon du risque

Où dériver n’est que rêver

 

 

La vie derrière soi

L’illusion prédomine

Quand se dessinent tes cheveux noirs

Ici, les gens ne respirent plus

Ils ont cessé de croire

En tes cheveux de moire

Ils ne croient plus aux prunelles

Ni aux brunes, ni aux belles

Ils n’échangent ni coeurs, ni mains

Ne brassent plus leurs destins

N’embrassent ni lèvres, ni seins

Attendent que le temps passe

Emportant leur âme lasse

Vers des contrées hautaines

Où le temps même s’encrasse

 

 

 

Opéra-vie

Ah qu’il nous faudrait vivre

Sur un air italien

Un ciel napolitain

Un mélo qui enivre

 

De langueurs en audaces

Fièvre de Rossini

Drame de Puccini

De Carmen en Callas

 

Tutoyer l’infini

Que l’âme fière enlace

De périls en grâces

Aux feux des belcanti

 

Vivre tel l’Opéra

Pour danser sur la fosse

Eros et Thanatos

Aux banquets de nos joies

 

 

 

Hirondelles qui sur un fil

Hirondelles qui sur un fil ouvrez l’hiver

Jusqu’à l’Afrique en un rendez-vous de soleil

Les orages vous pourchassent à coup d’éclairs

J’aime votre patience avant l’envol vermeil

 

Vue d’oiseau la mer est un grand lac agité

Une formalité des courants aériens

Du nord au sud et quêtant la chaleur d’été

Vos rassemblements sont fruit d’un vital maintien

 

Des points cardinaux fusent vos mires établies

Vous parsemez d’espoir un ciel bientôt de givre

Que le nord envoûte, voûte, souffle et noircit

Comme flèches dorées en la raison de vivre

 

 

 

Embrassade

J’aime ton sourire

Dénivelé de ta tendresse

Réservé avant d’entrer

Comme une promesse

Dont l’on doit s’acquitter

Pour s’en réjouir

 

 

Un verre en l’air

Ô vin jamais vain

Ta robe de baies

Ton divin parfum

Excédant ta vigne

Plus loin que raisin

Pas moins fol que digne

Plus long que baiser

Mais moins pur qu’amour

 

Qu’à cela ne tienne

Une même chaleur

Un même velours

 

Allez, à la tienne !

 

 

 

Fable d’hiver

Une neige debussyste se déroule sur tapis vert ; sa peau diaphane de léopard blanc glisse, chatoyante, sur la sombre nature. Délicatesse de coussinets. Empreintes visibles du plus petit doigt d’oiseau, de pattes d’insectes. Le plus diffus s’y trouve esquissé en une éternité passagère, une fixité paradoxale. Ne descend-t-on jamais se baigner dans un même fleuve ? Le fleuve et le temps sont de même eau. Mais qu’advient-il si le fleuve gèle ? La métaphore s’évapore et devient aporie ; le miracle n’est dès lors jamais loin. Plumes d’anges éperdues qu’un dieu là-haut déchiquette, je satisfais la fable de mon seul regard.

 

 

Ce que le sort scelle

La saison-prison où l’on ne tombe guère amoureux

Faute d’espace entre la bourrasque et le gèle

Entre le bitume et le vent

L’hiver clairseme les amants potentiels

Et les raidit sous l’implacable ciel

C’est à peine mirages et apparitions

Fantômes des carrefours et tas d’ombres

Précipités sous une enclume sans forgeron

 

Les identités en tenailles font grise mine

C’est moins le froid que le feu de la forge

Qu’assemble joailleries et métaux

Etincelles jaillies à la jointure des forces

Gravures sur le pourtour du calice

De l’anneau jumeau, de l’étau choyé

Pendentifs, médaillons que sertissent

Les braises vives des cœurs liés

 

 

L’île sur l’eau

Je te sais grandir par le coeur

Comme étoile par le nadir

Les fonds te portant à demeure

Là où sombrent les vains navires

 

Je suis l’errante île arrimée

Comme un socle rivé aux vents

Bien plus vaste que sa visée

Plus solide qu’à l’avenant

 

On la croirait rongée à terme

Par l’écume des eaux montantes

Alors que son phare est fontaine

Que la houle est en sa charpente

 

Irriguée de son interstice

L’île demeure en mouvement

Aussi sûre qu’une hélice

Un coeur en ses seuls battements

 

 

 

Liturgie d’altitude

L’arbre des misères s’élève en forêt

L’épais brouillard l’enveloppe de sa peine

Les corbeaux croassent leurs viles rengaines

Assombrissant la fière vigueur des crêts

Où il est prostré tel un psaume d’épines

 

Les bois exhalent de cet encens rustique

L’humus prégnant du fond de sa terre riche

Ceps de poivre, miel de pin, muscs de biche

Ensorcellent les sapinières toxiques

Et enivrent les randonnées en leurs friches

 

On pérégrine en sa flore comme les clercs

Arpentent les longues routes sinueuses

Jusqu’aux vieilles ruines en pierres crayeuses

De leurs hauts et moyenâgeux monastères

Où la cime s’élève en vigie des cieux

 

 

 

Vieillesse

Vieillesse est dure comme givre

L’hiver s’y connaît en marbre froid

Pierres dépolies et verres fanés

Tendre hôtesse aux teints surannés

Elle ne réclame plus que d’apercevoir

En ses errances brèves de trottoirs

Quelques badauds dans la lumière du soir

Ils suffisent à dissiper les brouillards

A ranimer le labyrinthe de pierre

A témoigner que la vie est encore là

A quelques pas du dernier froid

Même si nous ne la voyons pas

 

 

Sonnet de l’infuse nature

Si tout repose toujours en la matière

La flore et les nues, les objets dans l’espace

L’ondoyant solfège des ondes fugaces

Au sein de l’air, ancien éther de lumière

 

Si tout repose dans le flux des marées

Aux allées et venues des lointains courants

Aux cycles sans accrocs ni atermoiements

Berçant la Terre en un flacon parfumé

 

Alors appuyons nos oreilles à son chant

Laissons cahoter le radeau dérivant

Dont le souffle caché a seul la maîtrise

 

Joignons nos boussoles aux oiseaux migrateurs

Faisons des sens, principe organisateur

D’une science infuse où la nature s’irise

 

 

 

Charles Aznavour - 14 - Etre - La Lumiere des Justes © charles Aznavour

 

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@LG

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