Curiosity pose une aporie sur le sable : la "biosignature" existe-t-elle?

Ca y est, Curiosity s’est posé sur le sol martien, lundi matin, sans encombre. Un vrai miracle, quand on sait que ni les sondes européennes, ni les sondes chinoises, n’y sont encore parvenues. On se remémore également le nombre de sondes qui, dans les années 70, du temps des sondes Viking, se sont mystérieusement perdues à un endroit semblable de leur course ; au point de laisser penser à une malédiction propre à la planète rouge, comme défendue par un Charybde ou un Scylla, à mi-parcours. Que l’on songe un peu à la prouesse technique – et à son coût ! –, 2,5 milliards de dollars en tout et pour tout, pour un engin de la taille d’une voiture et de près d’une tonne, lancé à quelques 20'000 km/h, s’embrasant dans l’atmosphère martienne à plus de 2000 degrés, et qu’il a bien fallu ralentir, et faire atterrir en douceur !… Hormis ce défi de Titan, Curiosity s’est retrouvé à un kilomètre à peine de son lieu d’atterrissage préétabli. Autant dire que l’arrivée s’est faite d’une infinie précision, pour un voyage dans l’espace qui aura tout de même couvert plus d’un milliard de km de tours et détours gravitationnels avant d’arriver à bon port… Voici que le robot s’y trouve, indemne. On y distingue déjà les « brumes » martiennes, le Mont Sharp, qui culmine à près de 5000 mètres. Paysage extraterrestre, montagne extraterrestre, lumière extraterrestre qui nous devient de plus en plus familière, à force d’images. Une mission dotée d’un objectif clair : la quête de la vie sur Mars. L’occasion de revenir un peu sur un mystère tenace qui compromet d’ailleurs jusqu’à l’interprétation même des découvertes potentielles.

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(Crédits : Nasa)

Vous vous souvenez sans doute de l’emballement médiatique lors de la découverte de la météorite ALH84001, d’origine martienne, datée de plus de 3,9 milliards d’années, échappée de la planète rouge il y a 16 millions d’années des suites d’une collision météoritique, et tombée sur Terre il y a 13'000 ans, dans l’Antarctique. Ainsi voyagent des morceaux de planètes, de l’une à l’autre… Cette météorite est restée célèbre pour ce qu’on y a découvert ou cru découvrir (le mystère subsiste) : une formation énigmatique en « ver » et une composition carbonée comprenant une chaîne alignée de magnétites, qui, sous la forme de magnétosomes, constitue certaines bactéries terrestres et leur permet de s’orienter en direction de l’oxygène dont elles se nourrissent. Cette ressemblance d’avec la vie terrestre fut pour le moins troublante, jusqu’à la présence de ces magnétites comme sous l’influence d’un arrangement de nature biologique... Largement de quoi penser à une vie primitive martienne, immortalisée dans une météorite plus ancienne que toute roche découverte sur Terre. Une sorte de lucarne sur un monde d’avant le nôtre, qui le précède et le renseignerait sur lui-même de l’extérieur…  Le hic fut tout d’abord posé par la dimension de cette présumée « bactérie », issue du nanomonde, c’est-à-dire bien trop petite pour faire partie de l’ordre des bactéries. Du reste, les « nanobactéries » terrestres, découvertes il y a peu, n’ont toujours pas révélé leur vraie parenté avec le vivant. Fort de quoi, il est bien impossible d’attribuer au vivant ce qui sur Terre n’en est pas plus certain… En ce sens, l’incapacité que nous avons de pouvoir attribuer à une quelconque « biosignature » extraterrestre, la certitude d’une origine biologique par rapport aux phénomènes du monde minéral, entretient le doute et empêche que nous puissions lire comme il se doit les informations contenues dans de pareilles preuves géologiques. Un chercheur au CNRS, Karim Benzerara, en détaille ici toute l’ambiguïté :http://www.exobiologie.fr/index.php/vulgarisation/geologie-vulgarisation/mecanismes-de-biomineralisation-et-biosignatures-mineralogiques/. L’auteur va même jusqu’à remettre en question la nature biologique des stromatolithes de l’Archéen ! A croire que, dans l’infiniment petit, il n’est plus véritablement possible de dissocier des processus biotiques et des processus abiotiques, les deux frontières se superposant dans leurs effets… Qu’est-ce qui est vivant et qu’est-ce qui ne l’est pas à l’échelle de la matière ?... Voilà la question fondamentale que pose la météorite ALH84001, et avec elle, la quête de l’exobiologie. Nous ne sommes pas capables (encore) de cerner ce qu’est la vie, ce que nous pouvons pour sûr lui attribuer comme « effets propres »; et il se pourrait bien que cette énigme puisse se révéler être la première barrière entre les résultats et l’analyse des résultats. Entre les preuves et la lecture des preuves. D’une preuve, nous pouvons faire dire n’importe quoi, encore faut-il avoir la preuve de la preuve, et on s’imagine déjà tomber sur une aporie en cascade…

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(Escher, Main se dessinant, 1948)

Que nous dit ce chercheur dans son article précédemment cité ? Que ce que l’on peut voir et découvrir chimiquement dans la météorite martienne peut tout aussi bien avoir été créé par des réactions chimiques abiotiques ; il en détaille un certains nombre dans son article. Il se peut également que la météorite ait été contaminée par la vie terrestre. Il explique même, dans sa conclusion, qu’il doute jusqu’à l’existence d’une « biosignature » du vivant, attestant d’un manque cruel d’informations permettant précisément de détailler ce que pourrait être ou ce que serait une « biosignature » par rapport aux phénomènes abiotiques de l’univers minéral. N’y aurait-il, à une certaine échelle chimique ou matérielle, aucune différence entre la vie et la matière ?... Voilà la question qui peut se poser au préalable à toute découverte de nature exobiologique. La preuve est peut-être déjà, là, sous nos yeux, dans cette nanobactérie martienne magnétotactique, éternisée dans cette météorite venue du fond des Ages, mais sans aucune grille de lecture savante suffisante pour pouvoir y croire pour le voir… Problème qui surgira et ressurgira sans doute encore dans ce que pourrait découvrir Curiosity sur Mars… Découvrir est une chose, mais pouvoir lire et comprendre ce que l’on a découvert, une autre. Dans le domaine de l’exobiologie, la simple distinction entre le vivant et la matière est un abîme en soi, plus vaste semble-t-il que la distance Terre-Mars, puisqu’elle rejoint de grands fossés paradigmatiques et métaphysiques qui échappent à la "pièce à conviction"; comme si nous n'avions, quoi qu'il arrive, pas les catégories pour l'appréhender...

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(Magnétites de fer alignées biologiquement dans la strucutre cytoplasmique d'une bactérie; fer qu'elle a elle-même incorporé de l'extérieur)

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(Vue de la météorite martienne ALH84001 par microscopie électronique à balayage)

@LG

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