Contre-choc des civilisations

Fragments pour un gai savoir XXI

Contre-choc des civilisations. Dans cette affaire de gouvernance mondiale, j’aurais plutôt tendance à pencher dans le sens d’Huntington : le monde sera multiculturel, multicivilisationnel ; tout gouvernement mondial est peu probable, au sens d’une hégémonie unitaire. Le véritable gouvernement mondial, ce sont les parlements internationaux, la diplomatie internationale - toute chose qui existe quasiment déjà. Là encore, cette précieuse géographie, à l’origine de toute culture, n’entrera jamais dans un cadre unique. Les conseils du penseur américain ont été formulés en 1996, et ils donnent l’occasion de démontrer que le fédéralisme américain est déconnecté du souhait des américains eux-mêmes, qui ne cautionnent en rien les agissements d’un Etat dangereusement gangrené par les cénacles opaques de l’Etat profond, de la CIA, du FBI et du Pentagone, de même que de leurs liens officieux avec l’économie et l’industrie de l’armement. Autant dire qu’ils sont nombreux à faire le constat, chez les essayistes américains, d’une dérive de la représentation politique à des intérêts contraires à la société civile, de même qu’à la paix, y compris intérieure.

Revenons quelque peu sur les propositions de Samuel Huntington, dès 1996, pour éviter tout choc de civilisations, puisque ses détracteurs n’ont retenu de lui que la décadence de l’Occident, bien réelle, et le titre de son ouvrage, comme s’il s’agissait d’une apologie du fameux choc. L’impossibilité pratique, et je dirais même technique, de toute gouvernance mondiale, me paraît en effet certaine, ce qui n’empêchera pas guerres mondiales et dictatures plus ou moins continentales, selon les aléas de l’histoire et les caprices d’Empire. Néanmoins, loin de souffler sur l’incendie, la clairvoyance d’Huntington n’a d’égale que celle d’un Brzezinski, tous deux, anciens conseillers du gouvernement Carter ; ce qui ne suffit pas à les faire passer pour de simples suppôts de l’Etat américain... Ni l’un, ni l’autre, ne soutiennent l’Amérique impérialiste, et la dénoncent. Ni l’un, ni l’autre, ne croient en le colonialisme et le suprématisme civilisationnel ; Huntington considère, bien au contraire, que le monde de demain ne sera que guerres et cendres, sangs et larmes, si les Etats-Unis, mais aussi l’islam, la Chine, la Russie, l’Europe, et tous les prétendants à l’expansionnisme, se mêlent d’intervenir dans les conflits internes à d’autres civilisations.

L’argument est intéressant à plus d’un titre : on dénombre une maigre pluralité de civilisations sur la terre, certains en isolent une petite dizaine, pour bien plus de peuples. Nombre de conflits entre nations ou entre ethnies ne prennent place que dans le cadre d’une seule civilisation, comme entre sunnites et chiites, pour le monde musulman ; en revanche, la colonisation israélienne, soutenue par l’Occident, engage le conflit israélo-palestinien moins sur le terrain géopolitique interne à la civilisation islamique, que sur le terrain du conflit de civilisations, asservissement de musulmans sous le poids des intérêts occidentaux. Le danger, nous dit Huntington, est surtout présent dans les conflits de civilisations, qui, par leurs antagonismes irréductibles, ne peuvent s’arrêter qu’en cas de génocide d’une des deux parties ; à défaut de quoi, sans retraits de l’assaillant, le conflit peut s’éterniser sur des siècles. Aucune civilisation n’acceptera jamais le moindre compromis, puisque leurs légitimités sont avant tout spirituelles et qu’elles prennent sources au plus profond de leurs cultures géographiques.

Fort de quoi, il est de première importance, d’une part de le savoir, et d’autre part, de ne jamais intervenir dans des conflits internes à d’autres civilisations ; c’est aux civilisations elles-mêmes, par les tractations qu’elles peuvent avoir au sein de leurs propres diversités nationales, que de trouver arrangements mutuels. De la même façon, lorsque des conflits éclatent aux frontières, non pas seulement de deux Etats distincts, mais aux frontières de deux civilisations distinctes, chacune se doit de ne s’occuper que de ce qui se déroule sur son périmètre, et non s’étendre à des régions dont les communautés sont étrangères à la civilisation proprement dite. Selon le raisonnement d’Huntington, Donald Trump avait bien raison de réclamer un retour au bercail de la géopolitique américaine et un désinvestissement, non pas diplomatique, mais militaire. Il y a peu de chance que le feu jeté contre l’Iran, la Russie, le Qatar, sur décision américaine, n’obéisse à la volonté propre du président lui-même, naguère isolationniste.

L’Amérique ne manque pas de penseurs salutaires, en tout point contraires à la politique qui y est menée ; et tout le dilemme à venir, pour cette grande nation dont la démocratie n’est là aussi qu’un vestige, pour ne pas dire une légende, reviendra à reprendre le contrôle démocratique d’un fédéralisme dévoyé en son coeur, et mettant en péril l’équilibre précaire du monde. Ce qui m’amène à cet autre constat, majeur, du penseur américain, et qui concerne autant l’islam que l’Occident chrétien : l’universalisme est une folie, un danger de nature religieuse et donc civilisationnel. Il doit être abandonné au profit d’un internationalisme multiculturel - sans quoi, la mondialisation ne sera jamais autrement que guerrière, à défaut de contractuelle.

 

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La gueule de bois américaine. On ne sait plus sur quel pied danser avec l’Amérique. On s’aperçoit bien que le rêve des années 50-60 d’après-guerre, n’existe plus ; mais on ne sait pas pour autant ce qu’il faut en penser. Régis Debray voit-il juste avec son dernier opus Civilisation ? L’Europe est-elle bien morte, à titre d’entité historique particulière ? Est-elle désormais inféodée à une culture qui lui est proche mais qui n’est pas la sienne ? Que l’Europe ne compte plus, il n’est plus besoin d’y revenir ; plus personne ne donnerait tort à Samuel Huntington aujourd’hui... Mais le géopolitologue américain y incluait également les Etats-Unis, dans son constat de décadence de la civilisation occidentale. Le moins que l’on puisse dire c’est que le déclin américain est encore suffisamment contrasté pour ne pas générer la même évidence qu’en Europe. L’arrivée de Trump au pouvoir était un élément probant d’une accélération dans le déclin ; d’une part vis-à-vis de sa politique ultralibérale, la même depuis Reagan, c’est-à-dire destinée à provoquer les mêmes effets depuis quarante ans... Difficile de se tromper. Mais également pour son retrait des troupes, son désengagement militaire et économique, refermant l’Amérique sur elle-même, certes, au bonheur de la planète, mais témoignant tout autant de sa disparition de la scène internationale face à la Chine, la Russie, les monarchies du Golfe, le Japon, l’Inde, tous les prétendants à la puissance mondiale post-occidentale.

Sauf que... les Etats-Unis maintiennent des bases militaires absolument partout et poursuivent leur extension, tout en enflammant de plus en plus le mécontentement australien, chinois, russe et coréen. Les tensions proviennent d’une part du terrorisme islamique, mais d’autre part des coups de force que l’Amérique continue d’opérer sur la planète entière. On se demande même quel pays aura la suprême audace, fort symbolique, que d’abolir le dollar en tant qu’étalon international ? Nul doute que le moment venu, cette déchéance entrera dans l’Histoire ! Le seul à l’avoir osé dans la période récente, fut l’Irak de Saddam Hussein. Quelques mois après, on lui déclarait la guerre... David Graeber, dans son ouvrage 5000 ans d’Histoire de la dette, n’hésite pas à mentionner l’abrogation du dollar par l’Irak comme possible déclencheur, et pas uniquement l’invasion du Koweït. Why not ? La suprématie monétaire, tout autant que militaire, est loin d’être anodine pour un empire. On le voit également en Afrique où la fronde s’élève contre le franc CFA, accusé à juste titre d’empêcher l’essor africain. On peut ajouter à notre bilan contrasté, le fait que la finance internationale tourne autour de Goldman Sachs, du FMI, et de ceux qui s’y succèdent et qui, tous, proviennent des grandes écoles anglo-saxonnes, y compris la Commission européenne, la Banque centrale européenne, ou encore la Banque mondiale. Les grandes firmes internationales cotées en Bourse, sont, elles-aussi, à dominance américaine. Cela fait encore bien du monde. Si les Etats-Unis déclinent, ils ne lâchent rien.

Cela dit, le retrait annoncé dès sa candidature par Donald Trump augurait d’une disposition autrement plus salutaire ; plutôt que de laisser à la seule économie le loisir d’assurer le spectacle d’une déconfiture, la proposition de se retirer transformait une fatalité en choix, et la décroissance n’est plus tout à fait une décadence, de même que le souverainisme n’est plus véritablement un isolationnisme. Donald Trump, en dehors de sa politique économique intérieure, farouchement inégalitaire, proposait tout de même une reprise en main par les américains de leur situation politique. Reprise en main que l’administration américaine, alliée au complexe militaro-industriel, n’a pas voulue. Il est toujours délicat, en pleine crise, que d’accélérer le processus de démantèlement, même pour de louables raisons... Même remarque avec l’Otan, que le président considérait comme une vieille relique à dépecer, et dont l’extension continue assure encore à l’Amérique, une emprise suffisamment cruciale pour que le même Trump soit contraint de pratiquer son sport favoris : la volteface. Faire bouger ainsi des pièces maîtresses ne s’est pas avéré aussi simple. Il faudra attendre son successeur pour avoir une vision plus claire de l’avenir de l’Amérique : le retrait assumé, et on l’espère, paisible ; ou le tout pour le tout, avec les fâcheuses conséquences que nous connaissons déjà...

 

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Une irresponsabilité à géométrie variable. A ce jour, aucune preuve n’a été fournie d’une éventuelle ingérence russe dans le processus électoral de Donald Trump. On connaît bien davantage la nouvelle guerre froide entre les Etats-Unis et la Russie, sous la présidence Obama. On connaît également la volonté de Donald Trump de renouer avec la Russie sur le terrain diplomatique et politique, et, convenons-en, ce renouement ne saurait que soulager les tensions militaires qui ont cours en Orient, en Ukraine, ou en Azerbaïdjan. Une normalisation des relations avec la Russie aurait également pour effet de permettre une meilleure coordination dans la lutte contre le terrorisme islamiste.

Mais comme l’ont relevé de multiples commentateurs, Donald Trump n’est pas le maître à bord du vaisseau Amérique. Ses voltefaces spectaculaires en sont la meilleure preuve. Le bombardement de la Syrie, une semaine après avoir déclaré ne plus faire du problème Assad, sa priorité, en témoigne brutalement. Il apparaît avec évidence que ce que certains nomment l’Etat profond, fonctionne sous l’ère Trump, à plein régime. Contraignant le président indomptable à des manoeuvres peu cohérentes mais symptomatiques. La plupart des maladresses qui lui sont reprochées, à titre de crimes compromettant, ne le sont suffisamment pas pour que la presse, majoritairement hostile à un président pourtant milliardaire, ne fasse pas elle-même remarquer que rien de ce que Trump a pu déclarer ou divulguer à ce jour, ne tombe sous le coup de la loi ou de ce que sa propre fonction l’autorise à dire ou à faire. Les carnets de James Comey, récemment débarqué à grand fracas de la direction du FBI, font état d’une déclaration privée de Trump, défendant un de ses collaborateurs suspecté par l’agence, mais ne réclamant pas ouvertement la mise sous le boisseau de l’enquête en cours. Il se réjouissait simplement qu’elle ne soit à terme abandonnée. On fait quand même mieux en matière de dissuasions.

Qu’il s’agisse ici d’une menace plus ou moins déguisée, elle apparaît bien bénigne et diplomatique et ne semble pas avoir impressionné James Comey, sinon une fois débarqué avec force du FBI. Personne ne sait encore véritablement si les soupçons d’une implication russe dans la nomination de Trump sont fondées ou non, mais ce qui s’avère pour le moins certain, c’est que l’électron Trump est bien décidé à mener à bien une politique que l’establishment américain désapprouve et toute cette agitation anormale au sein de l’empire américain, pourrait ne pas avoir pour seul fondement, les agissements inconsidérés d’un amateur à moitié fou, mais une divergence plus fondamentale entre la vision de Trump et les intérêts de l’Etat profond. Donald Trump paraît plus désireux que jamais de mener à bien « sa » politique étrangère, y compris à l’encontre des pressions internes, dont la teneur actuelle ne fait pas mystère de leurs intentions pro-militaristes et antirusses - ce qui revient sans doute au même... Voilà comment le problème Trump devient en fait un révélateur de ce qu’il se trame en coulisse, y compris sous d’autres présidences que la sienne.

 

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Quand les élites se défaussent. Le débat sur les « fake news », à consonance américaine, comme son anglicisme l’indique, et qui intéresse tant, subitement, les élites européennes, renchérit sur le malaise généré moins par les fausses nouvelles proprement dites, que par la guerre de l’information qui a cours en ce moment même dans le monde et qui, malgré les apparences, soucie étrangement une classe politique peu soucieuse, en général, de l’état de la démocratie dans leurs propres pays. Cette préoccupation soudaine contre la désinformation, en pleines propagandes médiatiques et gouvernementales, ne peut que devenir suspecte aux yeux de la société civile. Le prétexte de la licence opérée sur les réseaux sociaux est une occasion en or pour déborder le cadre spécifique de ces plateformes, où il est, soit dit au passage, mal indiqué de s’informer, pour censurer à tout va ce qui pourrait être considéré comme « fausses nouvelles ».                                  

Il est encore plus suspect de trouver, dans les rangs de ceux qui se déclarent pour une législation (censure) des fausses nouvelles, des journalistes, des grands médias d’information, qui, prenant le parti de la censure, se déclarent par là même incapables d’assurer une information de qualité, peu soucieuse de fausses nouvelles, et dont la déontologie professionnelle, garantirait de la confondre avec le tout-à-l’égout des réseaux sociaux, qui, faut-il le rappeler, ne sont pas « la presse », et ne sont pas des organismes d’information. Il est pour le moins stupéfiant que tant d’élites, de lobbys, de politiques, de médias, moins courroucés par les réseaux sociaux que par les « fausses nouvelles », se prennent soudainement à considérer qu’entre un média de presse et un ragot de la toile, il y résiderait une nuisible concurrence... Le journal ne vaudrait-il pas plus que le réseau social ? Si tel était le cas, le ragot devrait moins soucier les élus, que le statut de la presse !

Nous savons très bien que lorsqu’une fausse nouvelle est propagée par un organisme de presse, ou un organe faisant autorité en la matière, la diffamation est condamnée par la loi, au même titre que l’insulte et la menace de mort. Pourquoi, dès lors, tant se soucier de la vulgarité des réseaux sociaux, plutôt que de recommander aux citoyens de plus saines lectures, notamment la presse dont le métier consiste, précisément, à recouper l’information et à garantir une information digne de ce nom ? Faut-il également s’étonner que l’on présume d’entrée de jeu, que les citoyens fassent réellement l’amalgame entre ce qu’ils lisent sur les réseaux sociaux, et ce qu’on lit communément dans la presse ? Chacun peut aisément comprendre que le problème n’est pas là.  

Ce qui est symptomatique, c’est que le tollé n’est pas monté d’en bas, il est descendu d’en haut. Ce sont les élites qui, les premières, se sentent menacées par ce phénomène de « fausses nouvelles ». Une fois passé par le filtre du « tout-permis » des réseaux sociaux, à celui du travail journalistique de la presse traditionnelle, qui sont censés ne pas être relégués à un même niveau, comment se fait-il que d’authentiques journalistes puissent s’émouvoir d’une concurrence aussi ridicule ?! De quelle paranoïa les élites sont-elles soudain prises dans cette affaire ? Il faut quand même rappeler que c’est Donald Trump qui a agité cette menace, alors qu’il fait l’objet d’enquêtes secrètes sur ses liens présumés avec la Russie, et que nombre d’élus européens sont empêtrés dans les affaires, les scandales et les records d’impopularité.

En somme, tout ce qui vient à miner la confiance gouvernementale, des affaires Bettencourt, Karachi, Tapie, et j’en passe, dans l’hexagone, aux enquêtes du FBI sur les hypothétiques intrusions russes dans la présidentielle américaine ; les chiffres tronqués, en Suisse, lors des batailles électorales autour des grands projets portés par le conseil fédéral, où chaque lobby s’attache à faire avaler aux citoyens ce que l’on décide à sa place (et dont il paie seul les effets...), fait l’objet d’une même dénonciation de « fausses nouvelles » par chacune des parties adverses. Au final, on s’aperçoit que le débat public en est passablement indifférent, puisqu’il apparaît selon toute vraisemblance, que cette querelle de vraie ou fausse information, n’agite que les milieux d’affaire et le cénacle de la politique.

Dans ces conditions hautement sensibles, où l’impunité des élites, leurs connivences du privé au public, renforcent comme jamais les conflits d’intérêt, on peut en effet se demander ce qui appartient, dès lors, réseaux sociaux mis à part, à la vraie ou à la fausse nouvelle ? Le soupçon se doit-il d’être réprimé lorsqu’il existe ? Comment définir les preuves d’une potentielle fraude ou malhonnêteté politique lorsqu’un journaliste consciencieux en fait état dans son journal à partir d’éléments concrets ? Jusqu’à quel degré de parti pris politique, peut-on considérer une information comme étant « fausse » à défaut d’être orientée ? Le simple parti pris politique est-il à considérer comme une « fausse nouvelle » ? Pourquoi vouloir créer cette incrimination nouvelle alors que la loi sanctionne déjà tout ce qui peut appartenir à la calomnie ? Lorsque des élites se sentent menacées par leurs affaires et le mécontentement populaire, il est du plus mauvais effet que de proposer de légiférer sur la question. Les « fausses nouvelles » semblent recouvrir plus sournoisement, la nouvelle charge antidémocratique d’un establishment qui se sent, à juste titre, menacé.

 

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L’Union soviétique à l’envers. Si l’Union soviétique rêvait d’un triomphe du secteur primaire sur tous les autres, avec disparition des classes capitalistes au seul profit des prolétaires, artisans et paysans, l’Union européenne a pour sa part, fidèle en cela à ses sponsors, choisi de réaliser exactement le contraire, avec un même souci de revanche, tant les moyens destinés à cette fin échappent à la volonté populaire : faire disparaître le secteur primaire et ses classes sociales historiques, prolétaires, paysannes et artisanes, au profit du seul secteur tertiaire et des professions, dites, libérales. Le secteur secondaire étant lui-même amené à s’industrialiser dans le sens d’une financiarisation à grande échelle de son fonctionnement, par le biais des intermédiaires, de grandes entreprises, de grossistes et autres services venant se nicher, tels des parasites, entre le producteur et l’acheteur.

Le zèle que mettent les lois européennes pour interdire, disqualifier, entraver, rendre dépendants, les petites entreprises, les petits artisans, les paysans locaux, le savoir-faire de proximité, vis-à-vis d’intermédiaires et de sociétés géantes susceptibles de développement aussi extensibles que la financiarisation peut l’exiger, démontre avec évidence que le processus en cours n’est pas rationnel, comme ils le disent, mais politique. Les experts de la Commission souhaitent manifestement rendre gorge à la lutte des classes mondialisée avec le même onirisme inconscient que ne l’ont mis les rouges vis-à-vis des classes bourgeoises, au siècle dernier.

Or, tout un chacun sait bien que ce n’est pas en inversant comme un gant une politique naguère catastrophique, que l’on est susceptible de produire de meilleurs effets. L’internationalisme prolétarien ayant échoué, la partie adverse a décidé de parier sur cet autre internationalisme, celui de la finance et des banques, pour réaliser le même rêve mondialisé que celui des soviets, mais avec les grands gagnants des années Reagan, Thatcher et Mitterrand. Nouveau paradigme économique qui, pourtant, à l’approche de 2020, commence à sentir sérieusement le réchauffé et paraît même tirer ses dernières cartes, pour ne pas parler de cartouches...

Les idéologues européens ne parviendront toutefois pas davantage au résultat des soviétiques, même en faisant des capitalistes, les grands élus de leur système, du simple fait que l’on ne saurait faire disparaître une classe sociale entière uniquement en la rendant légalement impossible - ni même en lui retirant ses usines, ses terres, son savoir-faire ancestral, pour la rééduquer à des emplois libéraux du tertiaire. On ne saurait y parvenir avec des méthodes de court terme, et tant qu’il y aura des descendants historiques de ces classes, ils reprendront à la première occasion, le chemin de leurs ancêtres et de leurs aïeux, qui participent autant de leur identité que de celle de leur propre pays.

Et puis, il faut bien avouer que, le secteur primaire étant le plus crucial pour le développement  humain, car sans matières premières, il n’est plus grand-chose qui ne soit concevable, ni grand-chose qui ne soit mangeable, ces secteurs fondamentaux ne font que se délocaliser. Ils n’en sont pas le moins du monde ni remplacés, ni supprimés. Ils se retrouvent occupés par d’autres producteurs, importés des quatre coins du monde, où la main d’oeuvre est corvéable à bas coût et les charges sociales, comme ils disent, nulles. Point n’est besoin sans doute d’être trop pessimiste, l’Union européenne n’ayant pas récupéré les chars de sa soeur soviétique, il se pourrait bien que le géant de papier ne se soutienne que par le consentement résigné ou abusé de ses acteurs. Auquel cas, que n’attendent-ils pour désobéir plutôt que de disparaître ?

 

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Des dictatures sourdes et vernissées. Tout défenseur de la liberté se doit d’être autant vigilant contre les dictatures de gauche, plus aisément discernables, que les dictatures de droite qui masquent faussement leur jeu par le biais de la caution libérale, dont nombre de régimes de l’Est, d’Amérique latine, ou du Moyen-Orient, ont démontré mainte fois dans l’histoire qu’ils n’étaient longtemps pas incompatibles avec la dictature. Les libéraux sont des hommes de pouvoir ; leur propre histoire en témoigne. Ce sont eux qui rejettent la république lors des événements révolutionnaires français et font le nécessaire pour conserver un système monarchique. Ce sont les mêmes qui, en Suisse, en 1848, inventent un gouvernement centralisé et autoritaire au coeur même d’un système helvétique n’en ayant aucunement besoin. Les socialistes chérissent eux-aussi le pouvoir, c’est un fait ; ils s’en attribuent à cette fin les plus nobles cautions humanistes ; le social-libéralisme s’est donc retrouvé en excellente entente. S’il n’en était pas ainsi, ces mêmes libéraux se feraient tous entrepreneurs privés, et déserteraient comme la peste, l’Etat honni. C’est le contraire même qui advient.

Au siècle dernier, la gauche marxiste ne tremblait pas d’un cil à assumer son parti pris tyrannique pour imposer les plus nobles idéaux au péril de milliers, voire de millions de morts, selon les régimes. Aujourd’hui, les idéaux démocratiques qui permettent quotidiennement de plonger les peuples dans une fumée narcotique, ne permettent plus aux dictatures de gauche comme de droite de jouer franc jeu. La droite fut la première à masquer l’iniquité profonde du système capitaliste, et plus encore libéralisé, sous le verni moral du discours démocratique. Fait nouveau, en Amérique latine, les dictatures de gauche jouent désormais la même carte. Ainsi en va-t-il d’un Maduro, au Venezuela, qui, fort de récupérer à son profit l’effondrement de l’or noir, particulièrement nuisible à l’économie d’un pays dépendant en majeure partie de cette rente funeste, se prend à invoquer l’interventionnisme américain, le coup d’Etat, les manifestants manipulés par l’étranger, pour étayer sa thèse d’un Venezuela attaqué de l’extérieur. Une rengaine à succès, ce d’autant plus qu’elle s’est souvent avéré fondée...

Le Venezuela n’est pas le seul pays à vivre de la rente pétrolière, qui, du simple fait qu’elle est une rente, un pôle économique unique, s’avère pourtant un danger majeur pour l’équilibre d’un pays. Tout stratège sait très bien que ne dépendre que d’une seule ressource, aussi vulnérable et variable que celle-ci, est une faute politique considérable. Le degré zéro de l’organisation politique. Que cette naïveté puisse être imputée à son seul prédécesseur, est une aubaine toute trouvée. De même que l’implication des Etats-Unis, dont on sait qu’elle est bien réelle, dans la déstabilisation programmée des régimes qui ne leur conviennent pas, est aussi une noble justification à la politique musclée du gouvernement. J’avoue avoir moi-même douté des difficultés du gouvernement actuel, compte tenu de ces paramètres évidents, jusqu’à ce que l’on n’en sache beaucoup plus sur la police du régime, ses tirs sommaires, ses escadrons de la mort, ses tortures d’opposants, sa tentative de musèlement des institutions par le biais d’une nouvelle constitution.

Il va désormais falloir s’y habituer, les dictatures des deux bords de l’échiquier politique ne joueront plus la caution lapidaire de la dictature nécessaire à l’établissement de la paix sur Terre ; tout sera dès lors biaisé, chantourné, repeint aux couleurs de libertés publiques, de presses, de libéralisme démocratique, fût-ce en l’absence authentique de pareilles libertés. Il semble bien que 1984 de George Orwell se soit en partie réalisé un peu plus tard que prévu. De quoi se montrer autrement plus vigilant quant à l’enfumage permanent que nous réservent les médias, généralement rachetés par des actionnaires entièrement alignés sur les lignes autoritaires des pouvoirs qui les servent. Place aux dictatures sans bras, ni jambes ; mais agissant tout de même en faisant de la répression policière, une nécessité antiterroriste, même si elle s’avère au passage répression politique... Prétendre le contraire des faits, voilà qui assure aux nouvelles dictatures et à leurs relais médiatiques, une force autrement plus efficace qu’elle est invisible et cachée derrière les mots, les postures et les apparences.

 

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Sociétés traditionnelles versus progressistes. Samuel Huntington se posait la question de savoir si, au-delà du kémalisme, une modernisation des sociétés orientales était possible sans occidentalisation des esprits ; ce qui revient à poser la question du développement technique comme étant dissociable de la pensée occidentale, de ses idéologies propres. Pourquoi cela pourrait-il ne pas être ? C’est d’ailleurs le phénomène qu’il observe, à l’époque, un peu partout dans le monde. Internet pose moins problème en tant que support de communications qu’à titre de réseau mondial. Sur un plan strictement technique, une climatisation, un frigidaire, un chauffage d’appoint, un scanner médical, une machine à dessaler l’eau de mer, que sais-je, autant d’outils simplifiant l’existence et ne véhiculant pas par eux-mêmes, contrairement aux textes, l’idéologie des pays exportateurs. Après tout, ce que pourrait espérer la diversité mondiale face à la mondialisation, c’est la limitation pratique de la modernisation. L’Occident, du reste, n’a rien obtenu en culture en échange de sa technique... Preuve ici aussi que la technique, que l’on confond généralement avec la science, ne véhicule aucune idéologie. La science, en tant qu’elle dispose d’un corpus idéologique, est davantage sujette à caution. Elle pense et n’est pas neutre, pas plus qu’elle n’est amorale ; elle défend toujours une vision du monde, même lorsqu’elle s’en cache avec le paravent de l’objectivité.

L’erreur suppose plutôt de voir en la technique autre chose qu’un confort matériel. La généralisation de l’électricité, du chauffage, de la voiture comme de l’avion, n’ont en rien converti la terre entière à l’idéologie occidentale, et c’est heureux. L’apparition de la robotique au quotidien, là encore, si cela devait s’avérer être un progrès, ne couperait pas la moindre main à Vishnu. Nous nous trouverons sur un bien meilleur chemin lorsque l’utile seul subsistera, au détriment des gadgets en surnombre et des faux progrès (inventions toxiques), et que ces productions n’interféreront en rien avec les cultures locales. Une modernisation non-occidentale (même si elle en provient) est donc clairement possible, et elle renverrait le progrès occidental à ce qu’il est véritablement : le marché aux puces du confort, dont seules quelques pièces, relatives à la médecine, à la prévention et aux soins, à la lutte contre la précarité sociale, professionnelle et domestique, s’avèrent véritablement précieuses. Gageons que les autres cultures sauront y voir plus clair que nous et ne trouveront au messianisme occidentale en la matière que l’occasion de quelques pépites dans une gigantesque et bien vaine décharge... Du Golgotha à la montagne de détritus, l’avènement de la Cité de Dieu, via le progrès, ne persistera bientôt plus que dans la foi aveugle de quelques occidentaux nostalgiques. Pour l’essentiel, le capitalisme n’oeuvre qu’avec des prétextes mercantiles et non avec du nécessaire. Pas sûr qu’il ne demeure grand-chose après sa disparition...

 

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Le global abstrait et l’inamovible local. Et si, comme l’annonçait Samuel Huntington, la généralisation des recentrements ethniques à travers le monde, la perte d’influence américaine sur un plan global, n’annonçaient en réalité rien d’autre que la fin de la globalisation ? Le virtuel ne cessera jamais de montrer ses limites sitôt confronté à la réalité, à la matière, aux individus. Un pays, c’est avant tout une géographie, chacun le sait, et si les frontières peuvent être déplacées, retracées, la géologie, en revanche, ne saurait être modifiée d’aucune manière. Il s’avère plus difficile de déplacer les puits de pétrole, d’ôter les montagnes, de changer la composition de sols formés de millions d’années d’interactions chimiques, de vider lacs et mers, bref, de faire en sorte que l’anatomie d’une région, d’un pays, puisse être de quelque manière transformée par une quelconque civilisation virtuelle. Dans le domaine de l’abstrait, des idées, des flux numériques, il est toujours possible, comme le fait la Bourse, de créer de l’inimaginable, voire des paradoxes (vendre de la dette...) ; mais à l’échelle du réel, comment voulez-vous vendre de l’inexistant ou du vide ? Matériellement parlant.

Le principe même d’une faillite revient au fait qu’elle est à ce point virtuelle qu’elle n’entame rien des bâtiments et des installations. Comment le pourrait-elle puisque les chiffres ne sont pas des choses ? Le moindre repreneur redonne vie à l’ensemble de l’entreprise, au sens de bien immobilier, comme si rien ne s’était passé. De la même manière, sitôt qu’il faudra songer à la moindre unification ou domination mondiale, le sol s’en montrera inamovible. Et c’est du sol que naissent traditions, cultures et peuples. Aussi, quelque drapeau que l’on place en quelque lieu du monde, rien ne saura changer l’identité locale, du simple fait qu’elle n’obéit qu’à la géographie, qui elle-même contient l’histoire, et non à la pensée, au désir, ou à la volonté.

L’exemple de l’Union soviétique est assez éloquent : la violence avec laquelle cette dictature s’est maintenue sur tout un ensemble de pays durant presque un siècle, après disparation de laquelle, tous ces pays ont commencé à réaffirmer leur ancienne culture. Même une dictature de fer, hautement criminelle, ne parvient pas à raser les cultures nationales qui lui préexistaient... Remarque que l’on peut également faire à l’égard du plus grand empire qui ait jamais régné sur Terre, celui des mongols, de Gengis Khan, après avoir conquis toute l’Eurasie, à l’exception de l’Inde, où vit la majorité de la population mondiale, pour se voir dévoré de l’intérieur, en trois siècles à peine, par les cultures locales. Sous ce jour, la globalisation n’apparaît guère plus crédible qu’une tempête de mots ou de chiffres. Même l’Union européenne, dont le fonctionnement est compromis pour les mêmes raisons, ne parvient qu’à faire violence au local, à en ruiner le potentiel et à n’en tirer que du médiocre. Lorsque ce nouveau monstre froid aura cédé la place, on peut être sûr que le concret reverdira avec autant sinon plus de fruits qu’il n’en pouvait auparavant.

 

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Le cimetière aux éléphants qui trompent énormément. Le conseil fédéral est la grande marotte électorale helvétique. Il bat son plein, depuis que plusieurs conseillers fédéraux viennent d’annoncer leur départ imminent. C’est aussi, à la manière d’un attrape-mouche, l’occasion d’énumérer les noms des carriéristes en vogue ; ou ceux, plus ou moins dissimulés, qui, tout à coup, à la moindre opportunité, sortent du bois et tombent le masque. A l’heure du démantèlement de la poste, de la future libéralisation des CFF, des rachats de biens publics ou nationaux par des firmes étrangères, de la délocalisation en Amérique de start-up suisses, de la volonté délibérée de nombre de conseillers fédéraux que de vendre le pays à l’UE sans l’accord des citoyens, on ne saurait trouver autrement risible que cette mascarade représentative, boursouflée d’avantages et de grande valeur symbolique en premier lieu pour le CV du prétendant. L’aspect sénatorial, penthéonnesque, de l’institution n’échappera à personne. On assiste même à des élus n’hésitant pas à abandonner la cause qu’ils défendaient sur l’heure, en vue des prochaines votations soumises au peuple, notamment sur le démantèlement des retraites, uniquement pour concourir pour le précieux poste... Abandonner la vraie politique, celle des idées et des convictions, pour un simple statut, voilà qui éclaire bien des motivations cachées. Comment pourrait-on quitter un poste, certes, peu visible, souvent administratif mais parfois, selon les secteurs, directement sur le terrain, pour un organisme aussi lointain, sinon par pure ambition personnelle ?

Quel bilan faut-il tirer des bonnes idées du conseil fédéral et de ses soutiens ? La Poste ? Un véritable fiasco. La privatisation des caisses maladies ? Une escroquerie. La financiarisation des retraites ? Un pillage. L’exonération fiscale des multinationales ? Une ruine laissant la société civile exsangue... et ainsi de suite. La Suisse est elle-aussi à vendre, et elle n’appartiendra bientôt plus à personne sinon aux seuls milieux économiques et aux fonds privés internationaux. Le point positif, c’est que la faillite grandissante du système libéral qui ne profite qu’aux dividendes des actionnaires et aux rachats d’actions, et pas même à la prétendue et coûteuse innovation dont une étude parue récemment et diffusée dans Le Temps prouve que les entreprises s’en contrefichent, est désormais vécue et subie jusqu’aux classes moyennes, traditionnellement bourgeoises, mais sans en avoir véritablement les moyens. Ce qui tend à prolonger le spectre du mécontentement de la classe politique à bien plus de citoyens que pour la seule classe modeste et pauvre.

Les sanctions ont, du reste, déjà commencé à pleuvoir après moult votations successives qui se sont avérées contraires aux appétits démesurés des grands barons de l’économie suisse. Pas sûr que l’on puisse abuser le troupeau aussi facilement que certains voudraient le croire... Si la vache est un emblème national, elle peut tout aussi bien se montrer enragée. La démocratie directe en offre, plus que nulle part ailleurs, un exutoire tantôt salutaire, tantôt populiste, mais on ne peut pas non plus réclamer à la démocratie une vertu sans faille qui fait défaut à la classe politique... Il faut toutefois, hélas, souvent patienter longtemps pour que les dégâts ne maculent suffisamment de couches de la société, pour que l’égoïsme naturel le cède à la prise de conscience citoyenne. Néanmoins, la démocratie directe, de même que les opportunités de législation cantonale et communale, empêcheront que l’on ne soit tout-à-fait désespéré de la politique helvétique...

 

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On a la philosophie qu’on mérite... La première dame de l’actuel président de la République française se déclare être leibnizienne, peut-on lire dans Le Canard enchainé. Rien que ça ! Il est vrai qu’on ne saurait se doter de meilleure référence pour justifier l’exercice du pouvoir. Il est toujours profitable à un gouvernement libéral, partisan de l’austérité pour les pauvres et de l’exonération fiscale pour les riches, que de savoir justifier l’inégalité fondamentale sur laquelle on fait reposer sa propre politique. Avec Leibniz, en effet, le négatif participe du positif ; la misère, dans un monde créé par un Dieu nécessairement bon (autant que les marchés financiers), contribue dans son dessein à un équilibre général. Ce qui souligne, au passage, le lien indéfectible unissant le libéralisme et le christianisme. Le message est connu : nous ne pouvons rien contre la misère des pauvres, mais Dieu le leur rendra un jour. De la Providence à la main invisible, il n’y a qu’une simple filiation idéologique. Voltaire, revient ! Le cruel optimisme de la foi est de retour...

 

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Faire du neuf avec du vieux. Enfermés dans leurs terroirs, dans leurs traditions respectives, nombre d’instruments typiques en sont réduits à l’anecdotique, au pittoresque ; voilà qui est dommageable, car tout instrument résolument propre à une culture déterminée, dispose d’une sonorité unique et que l’on devrait bien au contraire, quêter comme l’occasion d’une couleur ou d’une chromatique nouvelle. Une manière, pour un compositeur, d’étayer toujours davantage sa palette. On saura reconnaître à ces instruments nationaux, à ces trésors d’époque, une suprématie très nette sur toute investigation numérique, car la sonorité numérique ne dispose pas du grain véritable de la sonorité matérielle. L’âme du son c’est avant tout la matière, et non le traitement virtuel ; par conséquent, aucun ordinateur n’égalera la sonorité d’une corde, d’une peau, d’un bois particulier. Tout instrument, dont la forme elle-même détermine sa sonorité, représentera toujours une aubaine magnifique pour tout compositeur, et la quête de nouveauté, en ce domaine, se devrait d’investir le champ de l’artisanat, bien plutôt que de l’informatique ; tenter de forger, d’esquisser, de nouveaux instruments non-encore inventés, pour des sons inouïs.

Quels mystères ne recouvrent pas les lyres, les flûtes, ces instruments uniques et mystérieux dont font état les Evangiles, aux temps de l’Egypte ancienne, des hébreux, des hittites, des perses ? Instruments perdus à jamais, décomposés par le temps, dont les sonorités nous demeureront aussi inconnues que les chœurs qui devaient accompagner les tragédies grecques, du temps de Socrate et Platon. Cette exaltation d’un son nouveau, ou méconnu, devraient nous engager à créer ce qui ne le fut jamais, en rusant de matériaux, modernes comme anciens, dont les qualités acoustiques n’ont pas été investies. Où sont donc nos innovateurs du son et des arts ? Que font-ils tous dans les start-up, aux services exclusifs et mortifiants de la finance et des gadgets sans avenir du capitalisme mercantile ? L’art aussi nécessite recherches et développements techniques, révolutions des pigments, des supports, des matériaux sonores ! Mais au-delà de l’instrument nouveau, l’instrument ancien, ou celui qui dormait quelque part, au sein d’une tradition figée, réductible à une culture très localisée, celui-là aussi mérite d’être mis en avant par une utilisation nouvelle, comme sait le faire avec une grande intelligence, la musique contemporaine, toujours prompte à s’enrichir de nouveautés, dans l’écriture comme dans ses moyens.

Prenons en exemples l’utilisation de l’accordéon dans la deuxième symphonie, L’homme apocalyptique, de Pierre Thilloy, apportant à ce dernier, un charme parfaitement neuf. Dans le même esprit, l’intégration dans des compositions contemporaines, d’instruments traditionnels azéris comme le balaban, du même compositeur, porte ces instruments et ces sonorités à une existence nouvelle, revitalisée. C’est la musique avec un grand M qui s’en trouve enrichie, régénérée. Ces tentations sont d’ailleurs très anciennes ; on songe à l’orgue de verre dont Mozart s’était servi pour accoucher d’un son sans autre équivalent. Si l’on souhaite un son nouveau, c’est à la matière qu’il faut demander le concours ; le virtuel ne cesse de nous détourner des possibles, bien plutôt que de nous y renvoyer. Récemment encore, l’usage fait par le jeune compositeur Matthew Welch, de la cornemuse, au sein d’un orchestre contemporain, a littéralement projeté celle-ci à l’autre bout du monde... On se pincerait en écoutant son oeuvre, d'entendre une composition issue de la culture japonaise, et non écossaise ! Outre le dépaysement opéré par cette pratique, l’instrument lui-même perd en pittoresque pour s’élever à l’universel, par le biais d’une sonorité désormais dotée d’une âme nouvelle, d’un rayonnement excédant son cadre local et limitatif. Toute culture devrait se réjouir de l’utilisation nouvelle qui puisse être faite d’un instrument traditionnel, lui offrant l’occasion de s’inscrire moins dans le passé que dans l’avenir, sinon dans un présent réinvesti de lumière et de fraîcheur.

 

Matthew Welch - The Self And The Other III, Heraclitus (Dream Tigers, 2005) © dekobokohajime

 

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@LG

 

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