Gilberte Favre et les Etoiles sur ses chemins

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« Mon pays est partout

Sur toutes les terres du monde

Il est dans l’autre part

Il est dans l’ailleurs »

Andrée Chedid

 

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Des Etoiles sur ses chemins

Gilberte Favre est née en Valais, en 1945. Ecrivain de la tendresse, sa naissance coïncide avec la fin de la brutalité guerrière. Brutalité qu’elle rencontrera à maintes reprises dans son existence, sans jamais se déprendre de sa perpétuelle douceur. Cette douceur d’écorchée, elle la rencontre en la poésie, dès l’âge de douze ans. Elle transforme sa vie. Elle associe spontanément dès l’enfance, les mots qu’elle entend, « syllabaire », « affectueux », en une même signification mystérieuse; les mots et la musique, en une aventure intérieure. Il s’en fallut d’ailleurs de peu pour qu’elle ne devienne pianiste, si tout n’avait pas été fait pour en faire une violoniste nécessairement contrariée... Les mots, une aventure de l’âme propre à s’esquisser dès ses primes années d’adolescence ; comme si toute sa vie elle allait œuvrer à donner tort à la phrase malheureuse que sa mère avait lâchée en sa présence à son oncle G., féru de littérature, dont la taille géante contrastait avec sa gentillesse et ses yeux bleus, qu’elle aimait particulièrement, qui soulignait volontiers la beauté et l’intelligence de sa fille, pour s’entendre répondre par la bouche de sa mère que « le petit », son frère, est plus affectueux... A l’incrédulité de son oncle, la petite Gilberte saisit que l’allusion est malvenue, sans la comprendre. Pour s’en souvenir encore, on devrait plutôt reconnaître que la jeune enfant en a saisi l’essentiel, et qu’un reproche maternel, même peu audible au niveau du sens, laisse une trace indélébile. Il suffit bien souvent d’une simple inflexion de voix, sans même que le sens en soit compris, pour qu’un enfant se sente subitement abandonné par ceux qui sont censés l’aimer plus que tout autre... Reste que ce mot, « affectueux », prononcé à son encontre par sa propre mère, allait lui coller à l’oreille, avant d’en descendre jusqu’à l’âme. Lors de la parution de son premier recueil de poèmes, « Suicide du bonheur », son oncle lui fera parvenir une lettre toute de compréhension, d’affection et de soutien, sinon d’encouragement, de fierté familiale, même. Lettre que Gilberte conservera toute sa vie précieusement.

A quatorze ans, elle reçoit le conseil précieux d’un ami écrivain lui enjoignant d’écrire tous les jours, sans relâche et avec discipline. Une journée sans écrire est une journée perdue, dira-t-il. Ce qui contrastait de beaucoup avec ce qu’elle devait entendre au sein du foyer familial, sur le danger de la lecture pour les yeux ou sur le fait qu’écrire ne vaut rien et ne permet pas de vivre. En amont de cette dénégation maternelle pour l’écriture et les voyages, Gilberte Favre ignora longtemps les secrets gardés que les parents ne révèlent presque jamais, interdisant que l’on puisse véritablement les comprendre. Un oncle maternel adoré parti en Algérie, auteur de poèmes, bien décidé à tenter le désert et la mer, plongeant sa famille dans l’incompréhension et la tristesse ; ou encore, la traversée en bateau depuis Marseille qui lui inocula un virus indéterminé, dont il mourra à seulement vingt-huit ans. Sa grand-mère mourra elle-même de chagrin, deux ans plus tard. Un mélange insidieux de traumatisme et de possessivité avait contraint sa mère à voir en les voyages et les lettres, des dangers mortels qu’il fallait écarter au plus vite de sa fille. La petite Gilberte devait sans doute savoir, tout en ignorant ses raisons, que c’est la vie même qui est mortelle, et non l’infinité de ses risques, qui se résument parfois à sortir de chez soi... Quoi qu’il en soit, les secrets tus par nos aïeux ne peuvent être compris sur seules déductions, et il appartient à une certaine fatalité que l’incompréhension en demeure parfois une vie durant et en éloigne ou en défasse les liens. 

« Les familles heureuses se ressemblent toutes ; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. », écrivait Tolstoï, au commencement de son célèbre roman Anna Karénine, ouvrage que sa mère avait sans doute lu puisqu’il faisait partie de la bibliothèque familiale, celui-ci ayant appartenu à sa grand-mère maternelle. Gilberte Favre avoue qu’à neuf ans, la lecture d’un ouvrage aussi complexe sur le suicide et la passion amoureuse, l’avait laissée tout à fait indifférente, nonobstant le chef d’oeuvre russe, qu’elle redécouvrira plus tard, pour se découvrir une véritable passion pour la littérature russe : Dostoïevski, Pasternak, Tsvetaieva, Mandelstam, ou encore Alexandre Blok. Pour l’heure, s’amusant à apprendre par coeur les citations latines du Petit Larousse, le Royaume sous la mer d’Henri Queffélec, issu de la même bibliothèque familiale, la retint davantage. La terrifia, même, pour ses vagues « aussi hautes que des rochers » et ses marins « perdus dans l’Océan ». Lecture qui lui vaudra des nuits blanches et possiblement sa phobie de l’eau. Les contes d’Andersen tombèrent également entre ses mains ; elle se passionna pour Le vilain petit canard. Son premier livre de poche, elle le doit à Soeur Alexandrine, Maria Chapdelaine de Louis Hémon, dédicacé « A ma fidèle et dévouée bibliothécaire », activité qui lui permit, en ses années d’école, de demeurer au plus près des livres. A quatorze ans, lors d’un séjour en Allemagne, elle devint rapidement un pilier de la Bibliothèque d’Ingolstadt, où elle emprunte Azyadé, de Loti, pour son amour déjà naissant pour l’Orient, L’Age de raison de Sartre, qui la rebute définitivement, ou Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, qui l’envoûta tant qu’elle n’en respecta plus les horaires stricts des repas communs. A son retour en Suisse, elle découvre une adolescente, comme elle, mais impliquée dans le drame européen du nazisme, Anne Frank. Elle s’identifia à cette amie livresque, elle-même auteur d’un journal, jalousant quelque peu sa célèbre consoeur pour son ami Peter, avec qui elle avouait pouvoir tout échanger comme un véritable ami, son seul et plus proche confident. Toutes les beautés leur semblaient offertes. Le drame de l’antisémitisme, que Gilberte Favre découvrit à cette lecture, lui fit prendre conscience pour la première fois que l’égalité entre les hommes n’était longtemps pas une réalité. Saint-Exupéry, Le petit prince, Les Misérables de Victor Hugo, L’Etranger de Camus, qui l’ébranla profondément, pour son contenu comme pour son écriture limpide et pure. Autre révélation, poétique cette-fois : Jean-Nicolas Arthur Rimbaud, qu’elle ira trouver sur sa tombe, à Charleville-Mézières, un jour de Tour de France où Annie Cordy s’époumonait... De quoi ressentir toute la médiocrité que Rimbaud avait fuie en quittant cette ville maudite. 

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L’oeuvre-vie devint, à ses lectures capitales, la révélation de son désir d’écrire. Parvenir à écrire suffisamment sur la vie, à partir de la vie, de sa vie mais de la vie dans son ensemble, qu’un autre lecteur puisse lui-même se sentir impliqué dans cette amitié secrète et fraternelle, cette reconnaissance par le vécu, le témoignage, qui puisse s’avérer autant rassembleur que vital. Etre utile, non pas matériellement, car sitôt que l’homme dispose du nécessaire, son bien-être matériel ne le soucie plus ; mais humainement. Au coeur de leur solitude où, comme l’écrivait Stig Dagerman avant de se tuer : « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. » Impossible, sans doute, mais à l’impossible nul n’est tenu ; participer à l’apaisement permanent de cette source aussi intarissable que ne l’est toute rivière, telle sera la tâche de la futur écrivain ; rendant à son tour ce que tant d’autres lui auront apporté. Toute connaissance est un héritage, l’écriture, une forme déguisée de reconnaissance. A cette fin, il allait falloir affronter les contraintes sociales et familiales qui ont davantage pour but d’entraver et d’interdire l’essor d’une intelligence que d’en permettre le sulfureux épanouissement. Et comment abandonner ce qui nous a précédemment sauvé soi-même ? Sitôt que l’écriture et la lecture sont la condition même d’une existence, il n’est plus grand-chose sinon la mort, pas même la dictature, pour en compromettre l’élan. Anne Frank, ici encore, en supériorité manifeste sur le nazisme ; quand tous ont disparu, qui disposaient pourtant d’armées entières, la fragile enfant, tout armée de son seul crayon, de son seul journal, de son intelligence aiguë, contribue encore aujourd’hui, par le seul rayonnement de son legs, à détruire chaque jour la mentalité de la bête. Dans une humble mesure, Gilberte Favre confesse : « Sans Rimbaud, sans les livres et l’écriture, sans ces feuilles de papier où j’écrivais, inventais, transposais, je n’aurais pas supporté le temps de l’obéissance aveugle ni les contraintes liées à l’enfance et à l’adolescence. »

Une mère possessive, autant qu’étrangère, lui subtilisant ses journaux intimes, ses carnets de note ; un frère tout à l’emprise de sa mère, héritant de profonds travers ; un père dyslexique qui plus est, mutique, dans l’incapacité de délivrer le moindre message, faute de mots, qu’il ne possédait pas, y compris lors de maladies et d’épreuves difficiles à surmonter, notamment lors du décès de son gendre, mari de Gilberte. Dans ces circonstances, hors des livres, point de salut. Les livres ne demeureront toutefois pas des amis virtuels, des complices de papier ; vint le jour inattendu de sa rencontre avec celui qu’elle devait nommer, son Père Poète, et qui la soutiendra durant les heures sombres, dans les limites de l’irrémédiable solitude qu’il avait lui-même connue lors de la disparition subite de la compagne de sa vie, Corinna Bille, en 1979. Gilberte Favre fit en effet la connaissance de Maurice Chappaz alors qu’elle avait à peine vingt ans, jeune journaliste pour la Feuille d’Avis du Valais. La relation d’amitié ne débuta toutefois qu’en 1971, à Veyras, lors d’un entretien pour L’illustré, en présence de Corinna Bille. Une même passion du voyage, du tour du monde, des îles lointaines, du Transsibérien, les habitait. Ils devaient partager ensembles, rencontres, promenades, repas familiaux, à Veyras, Bussigny, Sion, Lausanne et en d’autres endroits, jusque dans les cédraies du Liban. Outre les randonnées dans la nature, où il ne fallait pas effrayer le moindre oiseau et la moindre fourmi, les décennies passées au contact du couple d’écrivains, virent défiler sujets graves et légers, politiques, philosophiques, littéraires autant que culinaires, entre fruits et vins, naturalisme nostalgique, confidences intimes, au gré des problématiques de l’âme. Maurice Chappaz, en promeneur solidaire... 

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Les Dialogues inoubliés publiés par Gilberte Favre aux éditions de L’Aire, en définissent les contours : « On commence par être un marginal au milieu des notables et on finit, sous un certain angle, par être le vrai représentant d’un pays, d’une ville tandis que les hommes de célébrité superficielle et d’autorité passagère sont complètement engloutis. Il y a ce double balancier et l’écriture grave cette espèce d’éternité dans le ciel si elle n’inscrit pas une réclame et un pouvoir dans l’immédiat. La marginalité juste et profonde ne se sépare pas d’une insertion. » Maurice Chappaz y définit l’écrivain en « témoin social », tel le dissident soviétique, les résistants de 39-45, l’intellectuel ou le poète engagé dans une lutte politique assumée. Vaclav Havel, et ses prises de positions publiques, qui lui valurent procès et emprisonnement. Marginal devenu citoyen sitôt le soutient populaire qui le propulsa chef d’Etat. Dans une moindre mesure, Chappaz dut compter avec le lynchage médiatique d’un « torchon » valaisan, les altercations dans la rue, les voies de fait, les ruptures des proches, y compris pour sa femme Corinna Bille, qui venait de recevoir le Goncourt de la Nouvelle, jusqu’au Prix de l’Etat du Valais, où le marginal Chappaz devint, selon sa propre terminologie, citoyen à part entière. Dès 1976, Les Maquereaux des cimes blanches devaient dénoncer l’abus touristique qui était fait, via les promoteurs immobiliers et leurs soutiens politiques, d’une nature défigurée par le profit. Une conscience écologique naissante en Europe qui porta l’ouvrage jusqu’en Toscane, en Bretagne ou en Egypte, où il fut débattu. Outre le souci écologique, Maurice Chappaz défendra très tôt les chrétiens d’Orient face à leurs persécutions, dénoncera le gazage des kurdes d’Halabja et procurera l’aide matérielle à plusieurs d’entre eux, entre autres combats politiques.

Dénoncer l’enfer des hommes, s’arroger ce qu’il est possible du paradis terrestre. En amoureux éperdu de la nature, Chappaz enviait à Thoreau sa cabane. Il connut toutefois les nuits passées dans les grottes de la forêt de Finges et regrettait de ne pas être né au XIXe pour tout ce qu’il devait à l’aventure, à la découverte, et moins à leurs utilisations au XXe. Aventurier et paysan, ces deux moments fondamentaux de son existence, ils leur reconnaissaient davantage une place avant lui qu’après. Chappaz était l’âme d’un Valais perdu. Offerte aux idéologues de la technocratie en bureau, la paysannerie s’est depuis dramatiquement effondrée et le suicide des paysans est devenu un fait de société qui saurait tout autant prendre place dans un roman contemporain que les mineurs de Zola ou les misérables d’Hugo. A la fin des années cinquante, il ira trouver l’inspiration auprès des ouvriers du barrage de la Grande-Dixence, bouleversé par leur histoire, il en composera son Chant de la Grande-Dixence. Ruant dans la mêlée, Chappaz usera de la satire, dans son Match Valais-Judée, le pamphlet, dans Les maquereaux des cimes blanches ; il conservera de mai 68, sa logique antisystème, son rejet de la société de consommation, qui, l’ayant emporté depuis, a davantage rendu sa nostalgie à l’élan contestataire originel qu’elle n’a apporté le bonheur sur terre... 

 

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Une hirondelle de par le monde

Un bonheur sur terre que Gilberte Favre est elle-même allé chercher en Orient, au Liban, au Vietnam, dans le Sahara ; elle y a inévitablement rencontré la misère, la guerre, la destruction, l’injustice, la mort, l’effroyable meurtrissure de ce Liban de rêve lors de la guerre civile, dont elle écrira que seule la mer avait survécu... Mais combien de joies, de splendeurs, de clartés, de paysages, de générosités, d’oiseaux, de nuages, de fraternités spontanées, d’amitiés fidèles ? Le voyage, pour Gilberte Favre, c’est l’amitié, de nombreuses amitiés, des rencontres d’une vie ; sentiment partagé avec Maurice Chappaz, pour qui, rien que le désert est à lui seul un symbole de l’infini. Il savait Rimbaud à la poursuite d’un Absolu, le sien se matérialisait dans l’infinité du désert, dans la raideur céleste des montagnes, dans l’aigreur sublime de la campagne, en sa rude nature. Mais il précise tout de même que l’inconnu est déjà au coin de la rue, en un enfant, un oiseau, un passant. Il aimait tout particulièrement lire son journal à la gare, ce qui lui permettait d’observer les voyageurs de toutes provenances. Il aimait aussi entamer la conversation à l’impromptu et de façon directe avec qui bon lui semblait, des étudiants, des voyageurs. L’éveil induit par la disponibilité au voyage se devant d’être cultivé même à demeure... 

En juin 1967, Gilberte Favre faisait route pour plusieurs mois, en 2 CV, vers le Moyen-Orient. Son arrivée à Venise l’enchanta. Plus qu’une ville, Venise était une scène, un théâtre, tant sa splendeur détonnait d’une rue à l’autre. La langue même des vénitiens et des vénitiennes, chantait en elle. Tant de lueurs magiques, la nuit, des gondoles aux églises, de rues en palais, réverbérées plus encore par l’eau noire des canaux, qu’elle en crut sa vision altérée par tant de soleils diffractés jusque dans la nuit la plus noire. Elle arpenta le jour la Cité des doges, le Palais Grazzi, l’ancien ghetto, en marge du grand ballet des touristes afin de s’imprégner de l’âme même de Venise, inépuisable, là aussi, aux allures d’infini. Les tourbillons de pigeons de la Piazza San Marco, les concerts de musique sacrée à l’Eglise de la Madonna dell’Orto. Les petites îles du lac Léman et leurs colonies de hérons, l’extasient tout autant. L’île Saint-Pierre sur le lac de Bienne où, en course d’école, elle s’arrêta dans la « chambre » de Jean-Jacques Rousseau et y sentit, déjà, une accointance d’âme très particulière qu’elle était seule à percevoir. Elle s’était même rendue sonner à la porte de l’appartement de Colette au Palais-Royal. Introduite par la gouvernante-cuisinière, ainsi que par la chatte de l’écrivain, elle devait s’éblouir de l’abondance de livres, de tableaux, par la machine à écrire, instrument sacré de l’auteur, dont elle espérait distinguer quelques vagues mots sur un hypothétique projet en cours. Plus tard, le Musée Victor Hugo de la Place des Vosges, à Paris, ou encore le Musée Nikos Kazantzaki, à Varvari, sur l’île de Crète, en compagnie de son architecte, la lieront résolument à la culture et aux voyages, à leur intrication affective et existentielle. Le contraire même du voyage touristique : le voyage initiatique. 

Gilberte Favre a voyagé autant dans les êtres que dans les pays ou les oeuvres qu’elle a traversées. Orangers et palmiers des îles Borromées, les nuits en bateau sur le Méditerranée depuis Beyrouth à la clarté d’une aube nouvelle, smaragdine et turquoise ; le chant des cigales, cerisiers et pruniers en fleurs, citronniers pesants et généreux, bordées d’oliviers, de cèdres et de pins, en ce Liban-paradis qu’elle ne fut pas seule à chérir. Au pied du Mont Olympe, sous les plaques de neige, des primevères faites de clins d’oeil ; l’île-jardin de Chypre et ses quatre-vingt-cinq espèces de fleurs et de plantes, de Kolossi à Paphos ; les îles de beauté de la côte dalmate entre Sibenik et Split ; les îles, ses îles, et les livres, ses autres îles ; celles de Jean Grenier, inspirateur d’Albert Camus, en ses Noces païennes, dans sa préface aux Îles de Jean Grenier : « Il me semblait que j’entrais dans une terre nouvelle, clôturés de hauts murs que je longeais souvent, sur les hauteurs de ma ville, dont je ne saisissais qu’un parfum de chèvrefeuille invisible, et dont ma pauvreté rêvait. Je ne me trompais pas. Un jardin s’ouvrait, en effet, d’une richesse incomparable ; je venais de découvrir l’art ». Le chercheur d’or de Le Clézio, son Inconnu sur la terre, rempliront un même idéal de clarté et de bonheur ultime. « La vérité est que je me sens en marge de cette société de plus en plus matérialiste où, d’un continent à l’autre, les inégalités sociales ne cessent de croître. », écrit-elle. 

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Le paradis sur terre ne fut pas loin toujours de son enfer ; comme je l’ai dit, Gilberte Favre vécut les événements dramatiques du Liban, de même que ses amis proches, les attentats, l’explosion d’une bombe dans la rue même où ils résidaient, les mutilés à vie, les familles décimées; elle apercevra dans un hôpital de Zakho, le sang et les enfants brûlés au napalm lors du massacre de Saddam Hussein au Kurdistan d’Irak ; elle découvrit les îles-prisons et les camps de concentration en Grèce, lors de la dictature des colonels ; en octobre 1970, à Amman, elle assistera à la mort d’un homme, jeté violemment dans la cour de l’Hôtel International, dans une mare de sang ; les camps de réfugiés de Jordanie, les anciennes prisons de Saddam, entre autres tragédies vivantes ; elle réchappa même à une bombe placée sous sa voiture, en provenance des services secrets irakiens, qu’un expert de la Force internationale des Nations Unies, retira par le biais d’une longue baguette métallique... Ironie du destin, c’est une bactérie présente en un moustique helvétique qui lui vaudra un début de septicémie dont l’issue aurait pu être fatale. Comme quoi, il n’est nul besoin d’arpenter le chaos du monde pour risquer, sur plancher des vaches, d’attirer l’attention fortuite de la camarde. Cette sorcière aux mille visages, que Gilberte Favre connaît de trop, et qui prendra tour à tour, dans son entourage, le visage d’Alzheimer, qui frappa sa grande amie libanaise, de même que son amie la grande poète Andrée Chedid; ou le crabe, qui devait emporter son compagnon de vie, l’écrivain kurde Nourreddine Zaza, lui aussi très au fait des geôles, des arrestations sommaires, des coups, de la torture, qu’il aura subie dans les prisons politiques d’Irak et de Syrie, au temps de ses combats pour les droits culturels des kurdes. Destin exceptionnel que le sien relaté dans Ma vie de kurde, une autobiographie rocambolesque, un témoignage historique vivant de la tragédie d’un peuple apatride de quarante millions d’âmes. 

 

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Le conte d’une vie

En automne 1979, après le décès subit de Corinna Bille, l’éditeur Bertil Galland commandera à Gilberte Favre une biographie de celle qui devait partager la vie de Maurice Chappaz et qu’elle aura aussi bien connue. Corinna Bille naquit un 29 août 1912, à Lausanne, d’un père artiste peintre et d’une mère paysanne. De Sierre à la campagne neuchâteloise, l’enfance de Corinna Bille se déroula dans un bonheur absolu, jusqu’à ce que les religieuses responsables de son éducation en primaire, lui rendent la vie impossible. Elle évoquera plus tard le « sadisme » de ces éducatrices qui la stigmatiseront en tant que fille de peintre, de Don Juan et de protestant ; fille maudite que les autres camarades n’auront plus le droit de fréquenter. N’en déplaise à cette malédiction sociale, Corinna Bille connaîtra les joies et les bonheurs familiaux aux bords du lac des quatre-cantons, au sein d’une nature luxuriante, aux abords d’un vieux château détruit, dans l’atmosphère baroque et les féeries de ses propres lectures d’enfant et d’adolescente, ou dans un petit village enchanteur et rustique de Nidwald. Leur père est très présent et s’implique beaucoup dans leurs randonnées, leurs voyages et leur découverte du cinéma et du monde au-delà des frontières. Une manière pour lui de les préserver ou de les garantir de l’esprit de clocher, de village, où les pensées sont rances. On lui fait toucher au piano à onze ans, on lui fait découvrir les beaux-arts, le théâtre, la littérature et la musique. Edmond Bille lui lira du Maupassant, Jérémias Gotthelf. De son côté, la petite Corinna dévorera les « Bécassine », se passionnera pour une édition illustrée de Victor Hugo.

Elle commence à écrire très tôt, et s’enferme dans sa chambre pour satisfaire cette nécessité impérieuse qui lui vaudra nombre de retards aux repas. En grandissant, elle lira Ramuz, Claudel, Alain-Fournier, Dos Passos, qui lui offrira le déclic majeur de sa vie d’écrivain en devenir. Sa lecture de Rimbaud, également. Un événement tragique va la faire mûrir plus rapidement que ses camarades, la mort d’un de ses frères dans un naufrage aux larges du Brésil. Plus tard, une pleurésie contractée après un coup de froid, renforcera plus encore ce lien étroit entre maturité et appréhension de la mort ; son écriture y gagnera une fois de plus en qualité comme en intensité. A vingt ans, elle découvre Paris, le Paris des artistes et des écrivains qui la fait tant rêver. Ses lectures et sa voracité d’écriture s’intensifient encore, avec Apollinaire, Dostoïevski, Proust et Faulkner, Gogol et Tolstoï. Son premier mariage est aussi l’occasion pour elle de fréquenter un monde dont elle demeure étrangère mais qui lui plaît pour sa proximité avec l’art, les réceptions artistiques parisiennes, où elle aura l’occasion d’entendre discourir Antonin Artaud. Toute jeune déjà, elle restera marquée par le visage expressif et les allées et venues solitaires de Rainer Maria Rilke, entre-aperçu dans les aléas des relations paternelles, dont elle dira qu’il se mouvait tel un « lynx ». Corinna Bille sera assez vite consciente que la solitude de l’écrivain le confine moins à l’égoïsme distant qu’à la sismographie. C’est grâce à ce recule maximal qu’il parvient à saisir et à ourdir le mieux ce qu’il se passe autour de lui. Observateur, il saisit plus efficacement le pouls de la vie et des êtres, à distance, que dans le feu aveuglant de la présence. Ce qui rapproche de trop les hommes, les éloigne les uns des autres ; ce qui les éloigne, bien souvent, les rapproche d’autant plus. Ses lectures ne lui auront pas fait sentir par hasard que les amour-passions, autant que les belles amitiés, fleurissent dans les marges et les solitudes dévouées, bien plutôt que dans les tièdes réceptions, les moiteurs mondaines. Et si, comme elle en témoignait elle-même, écrire, c’est respirer, comment peut-on respirer en groupe ? Tout le temps nécessaire à sa respiration, et dieu sait si elle en avait besoin, ne pouvait pas se passer du temps dilaté de la solitude. Survivre n’est pas qu’une affaire d’expression, mais aussi d’espace, de réflexion, au sens lumineux du terme.  


Au début de l’année 1938, encore convalescente, elle rencontre Georges Borgeaud, précepteur des enfants du peintre Charles Clos Olsommer. Jeune homme ne vivant déjà que pour la littérature et qui correspondait avec Claudel. C’est par son intermédiaire qu’elle rencontrera son futur grand amour, Maurice Chappaz, ami de Georges, lui aussi écrivant des poèmes. Fils d’un avocat et notable de Martigny, il est aussi le neveu de Maurice Troillet, propriétaire de l’Abbaye du Châble qui, à la tête du gouvernement valaisan, sera l’artisan du Valais moderne. Refusant de marcher dans les traces de sa famille, Maurice Chappaz élit la poésie, et interrompt ses études de droit à Lausanne pour écrire « Merveille de la femme », poème qui ne sera publié qu’en 1945 par Mermod dans Verdures de la Nuit. Son premier véritable texte, « Un homme qui vivait couché sur un banc », fut remarqué par Ramuz, et parut anonymement en décembre 1939 dans la revue Suisse romande. Dès l’automne 1942, le couple de jeunes écrivains va créer « la Chevalerie errante », ou plutôt, dès le départ du professeur Alexis Peiry au Collège de Saint-Maurice, de l’Abbaye et des ordres, non sans avoir publié au préalable dans les journaux l’annonce suivante : « Cherche jeune fille pour vivre des vacances perpétuelles. » Le soir même de son départ et de son périple à pied jusqu’à Rarogne, il sera accompagné par ses anciens élèves, René-Albert Houriet et Maurice Chappaz, ainsi que Renée von Arx (dite Fauvette). Chappaz dira : Nous voulons être de nouveaux chevaliers. Ils suivront cette promesse, accompagnés de leurs livres, logeant dans des clochers. Gabriel Chevalley, futur médecin, René-Pierre Bille et Suzi Pilet, l’ocarina en bouche, rejoindront les aventuriers. Le globe-trotter Jean Bühler fera de même par la suite, et lorsqu’ils seront tous en quête d’une « princesse de Tripoli », Corinna Bille y endossera le rôle. La photographe Suzi Pilet racontera plus tard : « Nous avons dû être les premiers hippies... » De Beat Generation, pas encore ; mais l’univers de Cervantès, la nature, le périple, l’errance, l’amour, la poésie, le seigle, le mouton séché et la tomme de chèvre. Maurice Chappaz décrira dans une lettre la teneur éminemment poétique de cette amicale et joyeuse cavalcade : « La nuit tombait, un froid assez vif nous faisait presser le pas tandis que nous admirions les masses sombres des montagnes pareilles à une eau noire, nous écoutions les grives dans les mélèzes, de petits bois bordant la route, et il ne me semblait jamais avoir entendu leur chant si beau, il éclatait avec une force, une netteté, une joie superbes, un jaillissement ivre, l’ombre nous enveloppait et un long moment nous fîmes route sans parler en nous donnant la main. Je portais son manteau bleu ciel et j’étais comme son page. Combien celle qui m’aimait me paru belle... » Chansons, lectures, vergers, et même chasses au gibier (perdrix des neiges !), les occupaient, ainsi que l’émulation complice dans de nouvelles créations. Corinna Bille termine Théoda et Chappaz, Les Grandes Journées de Printemps. Le Valais sauvage, le Valais rustique, sera mythifié par ces deux auteurs, amoureux de leur pays, et de ces petites gens que l’on nommait bien justement : paysans. Artisans du pays. Comme l’expliquera Corinna Bille : « L’ancienne vie de la terre nous apparaissait comme un monde fascinant et sur le point de mourir. Nous sympathisions avec des paysans bohémiens qui ont fini par disparaître, mal sauvés, engloutis dans l’américanisme agricole ou touristique. Je souffris moins que Chappaz de cette métamorphose, comprenant que les femmes surtout avaient besoin d’un peu plus de douceur. »  

En 1943, Corinna Bille et Maurice Chappaz choisissent de s’unir officiellement, mais l’idéal des chevaliers n’en est pas mort pour autant, comme Chappaz le relatera dans une lettre à Gilbert Rossa datée du 24 septembre 1943 : « J’ai un logis dans un petit hameau, 5 à 6 maisons perdues au milieu des mûriers, des sureaux, des frênes. Il y a des sortes de torrents en guise de chemins qui descendent d’une immense côte de sable et d’herbes de steppes, parfois à sec, parfois débordant d’eau grise grondante qui forment comme un collier de fraîcheur les nuits d’été autour des vieilles baraques des paysans... Un âtre, deux vieux buffets, des caisses et une cave et une belle chambre boisée... Souvent Fifon (Corinna Bille, ndla), mon amie, reste avec moi maintenant... Elle y demeure aussi quand je suis loin. Elle écrit un très beau roman Théoda. » La photographe Suzi Pilet dressera le portrait de Geesch dans la revue Zofingue : « A l’arrivée des deux poètes, l’unique grande chambre était visitée par les rats et les punaises. Par quel prodige Corinna réussit-elle à la rendre habitable, je ne l’ai jamais su. Ce que je sais, c’est qu’elle affectionne les demeures les plus pauvres, pourvu qu’elle y soit libre. Ici, elle avait comblé les trous du plancher des plus jolis galets du Rhône, de serpentines, de pierres vert pâle ou roses, veinées de noir... A Geesch, Corinna recevait ses amis comme des seigneurs et je me demande encore comment nous pouvions tenir tous devant la cheminée. Ce qu’il y avait de plus miraculeux encore était le repas lui-même : Corinna nous servait, en un défilé de plats minuscules, des mets savoureux tirés des substances les plus simples, qu’elle savait relever par les arômes sauvages du pays. » Le choix du mariage n’aura pas été un choix évident pour eux ; Maurice Chappaz en fera état en ces termes : « Nous avions peur du mariage parce que nous étions en marge. Il est très difficile, et à deux plus que si l’on est seul, de mener une vocation qui, aux yeux des autres, paraît tout à fait inutile. » Loin d’être isolés du monde, le couple, ainsi que le frère René-Pierre Bille, qui résidera à l’étage, seront en contacts permanents avec la vie locale, paysans et vagabonds du hameau, éleveurs de chèvres, ouvriers d’usine, bûcherons ; tout ce petit monde leur donnera l’occasion de sonder le dénuement et la misère, sinon le désespoir de cette population si importante pour tout pays. Leur tendresse les frappera. Au temps où le couple devait vivre, faute d’argents, au domicile d’amis ou de parents, la première délivrance fut la maisonnette isolée dans les bois de Finges, au coeur d’une clairière, avec fontaine, fourneau en pierre ollaire et éclairage à la bougie. Paradis qui devait profiter autant au couple d’écrivains qu’à leurs enfants, pour qui Finges symbolisera l’aventure et le bonheur à ciel ouvert ; la vie en plein air, l’escalade des pins, les baignades dans le ruisseau, les longues promenades aux bords du Rhône. Eden, Amazonie, jungle, à portée de mains. 

Avoir trois enfants, pour deux écrivains, demeurera un dilemme quotidien. Si les enfants attestent n’avoir manqués de rien, ni de présence, ni de lectures, de découvertes, d’aventures, l’implication dont feront preuves Corinna Bille et Maurice Chappaz à leurs devoirs de parents les installera malgré tout dans une lutte perpétuelle pour l’écriture. Une considérable fatigue s’installera qu’ils braveront vaille que vaille. Le manque d’argent, l’ascétisme de leur vie retirée, le silence éditorial qui suivra l’effervescence de leurs premiers livres, à titre d’auteurs régionaux, sinon régionalistes, commencera, au milieu de leur vie, par les affecter. Corinna Bille accumule les manuscrits non édités dans ses placards, la presse ne la considère plus qu’avec une certaine condescendance, une politesse affectée. A la fin des années 50, sa santé en pâtit. Les charges familiales, les errances de Maurice Chappaz, le manque d’argent, et les troubles physiques apparaissent ; son ouïe baisse drastiquement, inexplicablement. Sa sensibilité s’exacerbe, alors qu’elle était déjà pour le moins écorchée, en perdant ses cheveux, qu’elle masquera sous un fichu. Une incommunicabilité s’installe entre eux ; un désert, un trop de silences. Maurice Chappaz lui-même en perd ses mots, ne parvient plus à écrire. S’exile de plus en plus en des vagabondages dépourvus de sens ; trouve refuge en des recherches religieuses. Six ans de silence seront rompus en 1958, lorsque Chappaz reconquerra l’inspiration poétique. En 1960, le Valais au Gosier de Givre paraît aux éditions Payot. Pour Corinna Bille, les années 60 seront encore ingrates à l’égard de son talent ; elle devra attendre la publication hésitante mais effective par La Guilde du Livre en 1968, de La Fraise noire, pour obtenir un succès fulgurant ; huit mille exemplaires seront vendus et l’ouvrage épuisé en quelques mois, l’année du célèbre mois de mai, si proche en esprit de ce que le couple aura vécu plus tôt dans sa jeunesse ; son idéal et ses rêves. La jeunesse s’éprend de l’univers baroque de Corinna Bille, à l’approche de sa soixantaine. En 1971, La Guilde du Livre publie à la suite, Juliette éternelle, préfacé par le poète Pierre Jean Jouve. La reconnaissance est désormais faite ; la fin du silence et du désert, autant pour Chappaz que pour Corinna Bille.

Cette reconnaissance s’accompagne d’une intense fécondité littéraire. En 1974, le Prix Schiller lui revient pour l’ensemble de son oeuvre. Si Jacques Chessex est couronné par le Goncourt en 1973, l’ami Borgeaud l’est en 1974 par le Prix Renaudot, Corinna Bille se voit recevoir le Goncourt de la nouvelle pour La Demoiselle sauvage. Cette reconnaissance parisienne lui ouvre les portes des Editions Gallimard. Consécration internationale qui agace le Valais officiel… N’importe, rien n’arrêtera plus la notoriété grandissante de l’oeuvre de Chappaz et Corinna Bille. L’éditeur Bertil Galland aura grandement contribué à son rayonnement par sa confiance accordée à l’écrivain suisse. En mars 1974, l’attention de Corinna est davantage requise auprès de sa mère, qui décède le 18 du mois d’une artériosclérose en phase terminale. Une mère qui était de ses tout premiers soutiens. Entre deuil et consécration, la période est déroutante pour Corinna Bille, qui développe des malaises cardiaques. Elle découvre également l’Afrique, dont elle dira y être au paradis ; le Liban, et plus précisément Tyr, dont elle admirera les ruines émergées de la mer. Très jeune admiratrice de la littérature russe, elle découvrira bientôt Moscou dans le cadre d’un voyage organisé par la Société des écrivains suisses. Le couple quitte la villa de Veyras pour le sombre Abbaye du Châble, toujours dans un esprit baroque, Corinna Bille passe de la nostalgie, de la mélancolie à l’exaltation pour ce château peuplé de souris et de larges corridors, de boiseries de mélèze, d’arolle, devenus grenats avec le temps. Bâtisse obscure, en sombre forêt, aux lustres de verre et de macramé, couvertures de chats sauvages, rideaux épais, têtes de cerfs aux abois, portraits d’ancêtres, bahuts de bois noirs, s’accordant parfaitement avec l’imaginaire du Bal double. Les livres suivront pour enrichir le château de la magie d’immenses bibliothèques, aux volumes épars. Pour le couple, la vie chevalière se poursuit encore, tel un conte vécu. De ce décor enchanteur naîtra Deux Passions, dont elle dira que ce livre est véritablement chair de sa chair. Il sera co-édité par Bertil Galland et Gallimard. La frénésie d’écriture qui la prend ne sera interrompue que par un mal sournois que personne n’avait vu venir. Elle en décédera le 24 octobre 1979, paisiblement, veillée par Maurice Chappaz, et dont son fils Blaise dira : « La dernière image que je garde d’elle, c’est le sourire. » 

 

Claudio Abbado Pelléas et Mélisande Debussy © Michael Gath

 

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Guggenheim, et le roman familial

L’oeuvre de Gilberte Favre est hantée par le roman familial ; le sien bien sûr, mais aussi celui des autres. Marchant sur les traces d’Annie Ernaux, en complice d’une écriture autobiographique incisée dans le réel, Gilberte Favre a décelé dans l’aventure familiale des Guggenheim, quelques échos biographiques propres à nourrir sa curiosité. Petite fille, sa mère tailleuse, devenue couturière, lui avait cousue une robe bleue en broderie de Saint-Gall, la plus belle de toutes celles qu’elle serait amenée à porter. Un bleu intense et profond qu’elle aimera plus que tout, sans savoir que cette production avait intéressé les oncles de Peggy Guggenheim dans les années 1870. Outre sa passion pour l’art, c’est le récit d’un père et d’un fils, originaires d’Argovie, partis de rien, sinon de leur pauvreté, qui mobilisera l’attention de l’auteur. Le petit Meyer a en effet six ans, à Lengnau, en l’an 1836, seule localité avec Endingen, où les juifs ont le droit d’habiter depuis 1776. Sa mère, Charlotte, a été transférée dans un hôpital spécialisé de Königsfelden pour « fatigue nerveuse », ce que la commune enregistrera moins protocolairement sous la mention « dérangée de la tête »... Cette mère fragile a déjà six enfants. Le père, tailleur, jongle autant qu’il le peut pour concilier son travail et la vie d’une famille nombreuse. La commune prend déjà en charge une part de leurs besoins, ce que le père vit comme une humiliation. Faute d’amélioration de sa santé, les autorités dispersent les enfants au sein de familles plus ou moins apparentées de Lengnau, et placent le père sous tutelle. La mère décède à quarante-quatre ans, après deux ans d’internement. Elle réchappe à l’île des Juifs, petite île du Rhin, où les juifs sont contraints d’enterrer leurs morts. Trois heures de charrette étaient nécessaires pour faire le déplacement avec le défunt. Qui plus est, souvent inondée, l’île voyait les morts disparaître sans espoir de ne jamais les retrouver... Charlotte aura donc sa tombe au cimetière juif de Lengnau, où la famille pourra se recueillir. Toutefois, avec cinq filles de moins de douze ans et un fils de huit ans, personne à part le père, ou sinon le jeune fils, ne saurait contribuer aux charges familiales. Meyer devient donc, à huit ans, colporteur et, de portes en portes, vendra du petit matériel domestique pour subvenir aux frais de la famille. Meyer comprend assez vite que plus tôt il trouvera un travail, mieux il pourra réaliser son rêve : réunir toute la famille sous un seul toit. Il ambitionne le métier de son père, puisqu’il sait sans doute que les juifs n’ont pas droits d’être propriétaires, agriculteurs, ni de faire des études et d’accéder à des professions libérales. 

En 1846, Meyer a dix-huit ans, son père a rencontré une veuve dont il s’est épris, et qui a sept enfants. Ils décident de s’unir, mais la localité le leur interdit au motif de leur... pauvreté. Une famille de treize enfants pour deux parents sans le sous, n’est pas du goût des autorités. Ils partiront. Destination : l’Amérique. Dans un port allemand de l’an 1847, la nouvelle famille attend le bateau qui l’emmènera vers Philadelphie. Les Guggenheim, sans argents, discriminés, humiliés, s’apprêtent à changer de latitude, de vie. La fatalité du sort ne semble pas les habiter. Arrivés à destination, ils feront la connaissance d’un Marshall, un charpentier les invitant à le suivre en Californie en une ruée vers l’or, prometteuse. La famille refusera cette tentation, non sans sagesse, car Marshall finira ruiné quelques temps plus tard. Ils préféreront se cantonner à la réputation de Philadelphie en tant que centre textile reconnu internationalement. Ils s’y établiront et s’y marieront, sans entraves à leur union, à la Synagogue Keneseth Israël. Ils n’ont toutefois pas suffisamment d’argent pour ouvrir un atelier de tailleur, père et fils s’adonneront donc au colportage, comme ils l’avaient fait en Suisse. Accumulant de plus en plus de richesses, celles-ci leur permettront à terme d’ouvrir une épicerie. Le premier coup de génie des Guggenheim, fut de saisir une occasion en or, si je puis dire, bien plus sérieuse et pertinente que celle que leur avait proposée Marshall. En plus d’un succédané de café et d’épices traditionnelles, ils y vendront une crème de nettoyage unique en son genre, à l’époque, destinée à purger radicalement les mains des ménagères des traces de l’anthracite. Mines de fer, charbon, construction de réseau routier et ferroviaire, occupaient l’essentiel de l’industrie de Philadelphie. C’est auprès d’un chimiste allemand qu’ils obtiendront la recette nécessaire à la fabrication de cette lotion et l’autorisation de l’exploiter à leurs fins. Ce sera un succès commercial. Ils développeront également une essence de café rivalisant avec celles que l’on trouvera davantage dans les salons bourgeois. L’essor de leur commerce leur apportera un cheval et une remorque, facilitant ainsi la livraison des marchandises. Les difficultés de la guerre de Sécession n’entameront pas la solidité de leur commerce. Le fils Meyer s’occupera d’ouvrir de nouvelles enseignes avec des amis. La famille s’agrandit, les naissances se succèdent, et la famille peut désormais emménager dans des quartiers plus agréables de Philadelphie, où ils loueront une maison à Franklin Street. La vie étant courte en ces temps-là, la seconde femme de Simon, Rachel, décède à cinquante ans, soit dix ans après leur rencontre. Lui-même lui survivra douze ans. Meyer ayant déjà prouvé tout ce qu’il avait à prouver du vivant de son père, c’est en toute confiance qu’il remettra à son fils le soin de veiller autant sur les siens que sur l’entreprise qu’ils avaient conçus ensembles et qui leur permit de sortir de la misère et de la discrimination. 

L’étape suivante, pour le fils Meyer Guggenheim, âgé de quarante-et-un ans, sera de fonder une véritable dynastie. Non content de demeurer dans le cadre limité de l’épicerie, Meyer joindra à sa forte capacité d’entrepreneur, le goût de la culture et de la musique. Il fera le nécessaire pour que ses enfants sachent pratiquer le violon, le violoncelle, le piano et la flûte. Tous les matins, dès six heures, tout un chacun était contraint de faire ses gammes et de répéter les morceaux. Le mécontentement des enfants ne se fit pas attendre, ainsi que les plaintes des voisins pour les nuisances sonores... On ne force manifestement ni un destin, ni un talent ; il n’y aura pas de virtuose Guggenheim, encore moins d’orchestre éponyme ; Meyer s’y résigna. Bien au-delà de sa propre vie, on le sait, ses rêves allaient pourtant être largement supplantés par la famille dont il porte le nom, sans jamais qu’il ne le sache. C’est ici qu’intervient la broderie de Saint-Gall, lorsqu’un des beaux-frères de Meyer, Morris, qui travaillait dans ce domaine, proposera à Meyer d’écouler par ses services un surplus conséquent de sa production. Le renforcement de ses liens avec la Suisse, naguère quittée pour son intolérance à leur égard ainsi que pour son manque de perspective, lui permit d’y envoyer certains de ses enfants pour y être formés à l’entreprise, d’autant plus que dès 1874, la Suisse allait reconnaître les Juifs à titre de citoyens à part entière. Il en ira autrement dans la vie concrète où il dut tout de même mettre fin à l’expérience d’un de ses fils, confronté sur place à l’antisémitisme ambiant, lui reprochant d’avoir tué leur seigneur... sans même qu’il ne sache rien de cette histoire. Le commerce de broderie de Saint-Gall et celui de l’épicerie américaine se sont  donc trouvés ainsi jumelés, et leur essor en sera dès lors commun. En 1880, avec un capital de 800'000 dollars, la famille se trouve être la cinquième fortune d’Amérique. Animé par l’ascension fulgurante, Meyer souhaite conquérir de nouveaux territoires : la métallurgie, les mines, mais le scepticisme gagne autour de lui. Audacieux, et sans doute téméraire, Meyer persiste, et se lance dans des projets incertains, en achetant une participation dans une mine de plomb et d’argent. Puis une autre au Mexique, puis une troisième... Se lançant dans l’assèchement de mines noyées qu’il avait rachetées. Il ouvrit par la suite une fonderie dans le Colorado et des usines de traitement au Mexique. Le père de Peggy Guggenheim n’a pas vingt ans lorsqu’il dirige la gestion des mines de plomb et d’argent de son propre père. Entre 1883 et 1884, le personnel noir et créole, sous-payé, alterne les grèves. Avide de puissance et de notoriété, Meyer décide d’abandonner la broderie de Saint-Gall, pas assez rentable. Les ouvriers seront indemnisés et réengagés par un nouvel acheteur. Démarche encore rare à l’époque de la part d’un employeur. Les exploités des mines d’Amérique n’auront pas les mêmes égards... 

Au sein d’une entreprise familiale, inévitablement, les écueils sont nombreux. Des enfants devant mettre fin à leurs aspirations propres, abandonner la production de broderie auxquels ils tenaient tant pour la métallurgie et les mines, qu’ils aimaient moins. Certains auraient préféré vivre en Suisse, loin du luxe et de la ville, notamment New York, qu’ils rejoindront lors de l’essor de la ville. Les décisions entre patriarche et fils ne seront pas toujours unies et les erreurs d’investissements auront aussi leur lot de pertes et de reproches. Dans l’ensemble, lorsque le Patriarche Meyer se désengage, tout en continuant à manager ses fils, il sera passé de la pauvreté à la richesse, non sans en avoir fait profiter l’ensemble de la famille. Son rêve était advenu, le futur rêve américain, la famille unie et les affaires juteuses, malgré les renoncements, les rêves brisés, le désir de pays natal et de simplicité - richesse et bonheur n’étant longtemps pas synonyme. A la mort de Meyer, chacun des fils était multimillionnaire, certes, mais l’empire familial faisait-il encore rêver ? La désunion guette, lorsque Benjamin et William, seuls universitaires de la famille, décident de vivre leur vie. Benjamin Guggenheim, le père de Marguerite (Peggy), s’envole pour sa ville préférée : Paris. Il est d’ailleurs en France lorsqu’il s’embarque sur le Titanic pour n’en plus jamais revenir. Lors du naufrage, il avait cédé sa place sur le canot de sauvetage à son amie Léontine, une artiste de cabaret, ainsi qu’à sa gouvernante. Peggy Guggenheim héritera de son père sa passion des beaux-arts, et le regret d’un père disparu jeune, au charisme fort, qui l’obligera à suivre ses pas toute sa vie. Benjamin avait fait engager une Mrs Hartmann, chargée d’enseigner l’histoire de l’art à ses enfants, ainsi que de leur faire visiter les grands musées, lors de leurs déplacements à Paris ou à Londres. Au contraire de la fièvre inextinguible pour la richesse du patriarche, la fratrie se distingua ensuite par sa philanthropie. Leurs descendants s’illustrèrent dans l’archéologie, telle Iris Love, qui découvrira en 1970 le Palais d’Aphrodite à Knidos. D’autres ouvriront une clinique dentaire destinée aux enfants pauvres, partageant le quotidien des enfants déshérités de New York. Une fondation vit également le jour, la Fondation Daniel et Florence Guggenheim, afin de promouvoir des causes caritatives et scientifiques ; Daniel fut d’ailleurs un pionnier de l’aviation. Solomon Guggenheim devait peu à peu s’investir davantage dans la collection d’oeuvres d’art plus que dans les affaires. Il créera à New York le Musée de peinture non-objective, et la célèbre Fondation Solomon R. Guggenheim.  Le «mouton noir» de la génération de Lengnau, William Guggenheim, le sera d’autant plus pour s’être désintéressé des affaires familiales au profit de la philanthropie et de ce qu’il considérait comme étant « de bonnes choses ». Un écrivain, Harold Loeb, éditeur et libraire, fils de Rose Guggenheim, devait fréquenter Hemingway, Dos Passos, Scott Fitzgerald. 

Peggy Guggenheim appréciait son contact avec Harold Loeb, ses rencontres avec les écrivains et les lecteurs. Elle décidera de s’installer elle aussi à Paris, où elle fréquentera auteurs et artistes, dont Brancusi et Marcel Duchamp. Elle épousera Laurence Vail, un artiste français d’origine américaine, surnommé le « roi de la Bohème », ou « roi de Montparnasse », dadaïste, écrivain et peintre. En 1938, sur le conseil de Duchamp, elle ouvre une galerie d’art à Londres, Guggenheim Jeune, où seront exposés Duchamp, Braque, Laurence Vail, Kandinsky, Brancusi, Henry Moore, Max Ernst et Picasso. Lorsque la guerre éclate, afin de monter sa première exposition, elle décide d’acheter une oeuvre par jour. Au total, dix Picasso, quarante Max Ernst, huit Miró, quatre Magritte, trois Man Ray, trois Dali, un Klee et un Chagall, parmi d’autres artistes. En 1940, elle loue un espace à la Place Vendôme pour y abriter son musée, mais les allemands débarquent ; elle est contrainte de quitter Paris pour le sud de la France, où elle finance l’exil en Amérique de nombreux artistes. Elle-même visitée par la police et questionnée sur son nom à consonance juive, elle invoquera sa nationalité suisse et américaine, et en profitera pour quitter l’Europe au plus vite, sur les conseils de Max Ernst, lui-même ayant déjà fait un « séjour » dans un camp de concentration. Elle l’épousera brièvement à son retour aux Etats-Unis, où elle ouvrira une nouvelle galerie où y exposer Pollock, encore inconnu, et Ernst. Sa propre fille, Pegeen, sera elle-même artiste-peintre, et décédera prématurément, en 1967, d’un mal-être insidieux accompagné d’angoisses récurrentes. Tombée amoureuse entre-temps de la Cité des doges, Peggy Guggenheim transférera sa collection à la Fondation Solomon R. Guggenheim à New York, sous la condition que les oeuvres demeurent à Venise. A sa mort, en 1979, à Venise, elle laisse derrière elle une collection inestimable, une des plus importantes collections muséales d’Italie, d’art européen et américain. Parmi ses huit petits-enfants, Sandro Rumney deviendra éditeur, marchand d’art, propriétaire de la galerie Art of this Century, à Paris et à New York, récupérant le nom de la galerie de sa grand-mère en 1942 à New York. Aujourd’hui encore, l’épopée continue : les oeuvres de Pegeen Vail font l’objet d’une biographie par Benjamin Hélion, arrière-petit fils de Peggy ; à New York, depuis 1997, une petite-fille de Peggy, Karole Vail a dirigé le musée de son grand-oncle en tant que conservatrice. Elle est depuis le printemps 2017, directrice de la Collection Peggy Guggenheim à Venise, une ville qu’elle connaît bien et qu’elle a arpentée avec sa grand-mère. A Abu Dhabi, le Musée Guggenheim conçu par l’architecte Frank Gehry devrait bientôt ouvrir ses portes. Au chapitre de la créativité, on n’a pas fini d’entendre parler des Guggenheim, pionniers, philanthropes et mécènes.

 

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@LG

 

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