Paradis étrusque et cosmologie chinoise

Fragments littéraires

 

Le paradis étrusque

Il y eut un soleil pour polir les monts brillants de la chaîne des Apennins. Le mont Cimone, dominant le ciel des Etrusques. A l’épuisement de cet alignement de monts, les douces collines innervées de fleuves, étreintes par l’Ombrone et l’Arno. Les plages de la mer Tyrrhénienne, la Maremme côtière, en plaine salée vibrante du cri des goélands au-dessus des pinèdes et des maquis. Au sud de cette antique Toscane, les tufs putrescibles de plus anciens volcans, dormant au contre-ciel de lacs intérieurs.  De massifs acérés en plateaux pentus, de grandes forêts de chêne trouvaient à s’y étendre, partageant l’humus avec les hêtres, les châtaigniers, au-dessus desquels, les feuillus cédaient aux versants abrupts, l’âcre odeur des sombres sapins. Les cendres des rites mortuaires emmenaient les défunts au gré des vents comme un souffle solaire baignant la Campanie, future patrie de l’hédonisme romain. Cumes leur légua l’alphabet chalcidien, le souvenir des villanoviens hantait encore les premiers étrusques avant que les minerais n’attirent grecs et phéniciens, bousculant les rites et favorisant l’hellénisme et l’inhumation. Les collines métallifères de Vetulonia, le fer de l’île d’Elbe ou du centre sidérurgique de Populonia, s’ajoutaient à l’extraction du cuivre, du plomb et de l’argent. Pauvres en étains, ce dernier était importé des îles britanniques. Il fut un temps, pourtant, où les grecs n’osaient se rendre aux abords des villes de la mer Tyrrhénienne, de crainte d’y rencontrer les pirates étrusques tant redoutés.

Le commerce était au cœur du cosmopolitisme de Pythécusses, ville marchande de l’île d’Ischia, carrefour à marchandises de l’Orient à l’Occident. Les Etrusques traverseront les Alpes pour commercer avec les Celtes, rasoirs, fibules, agrafes, ceintures, seront découverts en Suisse, en Allemagne comme en Gaule. Les grandes plaines agricoles de l’Etrurie s’étendaient, généreuses et humides, scintillantes d’épeautre, d’orge et de mil, inondées des lumières et des ombres des oliveraies et des vignes, des légumineuses comme de la culture du lin. Des houes, des pioches, des pelles, des serpes, faucilles et autres binettes, y reposent encore. Pline le Jeune y admirait, de sa villa de Pérouse, les champs labourés et les collines verdoyantes du vignoble dont le vin s’exportait en Corse, en Sicile, à Carthage et en Gaule, dans de larges amphores présentes jusqu’en Provence. La campagne s’animait aux meuglements des bovins tirant l’araire, aux cris des ovins, du naseau des porcs guidés par la trompe vibrante du porcher, du hennissement des chevaux, du bourdonnement d’une abeille, du trottinement des troupeaux de brebis aux abords des champs en jachère. On leur enviait fromages et charcuterie. Les vastes forêts voyaient apparaître de bon matin, là un cerf, ici lièvres et sangliers. La chasse au canard sauvage occupait le calme des marais, tandis que le murmure de l’eau s’échappait des canaux d’écoulement, tantôt souterrains, drainant ainsi les malodorantes eaux stagnantes. On faisait aussi toute une industrie du bois pour bâtir navires et habitations.

Tarquinia tirait du lin des voiles de navires, des vêtements de princes, des manteaux de laines et autres tissus orientaux, de Verucchio, de San Basilio, de Sasso di Furbara. Les chevaux tiraient des charrettes remplies de laines, on tissait assis sur un trône en bois au style réputé, posé à même de délicates parqueteries, tandis que bijoux, vaisselles, vases et meubles voyageaient en Grèce, au Proche-Orient, jusqu’à l’Ourartou en Turquie, en Syrie comme en Assyrie, importés par les marchands grecs et phéniciens. Leur célèbre production de vases en céramique noire (bucchero) se répandit dans tout le bassin méditerranéen. Leurs bateaux courts, à forme bombée, à la coque arrondie, la proue pointue, aux voiles carrées, allaient et venaient dans leurs nombreux ports et jusqu’à Marseille. La flotte de guerre était dotée d’un rostre, éperon recourbé, que Pline l’Ancien présentait comme distinctif des Etrusques.

Faites de briques, d’argile et de bois, les maisons étrusques ont hélas toutes disparues sans laisser de traces, sinon quelques fondations en pierre ou l’ornementation de célèbres tombeaux imitant leurs décorations d’intérieur. Les demeures aristocratiques arboraient sièges et boucliers aux murs, toutes les chambres débouchaient sur le pièce centrale, l’atrium, vaste chambre au plafond soutenu par des colonnes avec un bassin central, alimenté par les eaux de pluie en provenance du toit. Les romains s’inspireront directement des étrusques pour leurs propres habitations, comme en témoignent les maisons étrusques immortalisées sous la lave de Pompéi. Outre le vestibule menant à l’atrium, la maison de maître était dotée d’un tablinum, bureau de travail où le maître recevait ses clients. Une salle à manger donnait sur le jardin pour la belle saison. En Etrurie comme à Rome, l’esclave pouvait se voir affranchi par son maître et lui permettre ainsi de tendre à un niveau social élevé, épouser homme ou femme libre, le terme étrusque lautni correspondant à celui romain de libertus. La femme étrusque jouissait d’une liberté bien supérieure à la femme grecque et romaine, cantonnée à la maisonnée ; la femme étrusque pouvait participer à part égale des hommes à leurs jeux comme à leurs banquets, sans être une courtisanne publique. Le libertinage n’a d’ailleurs assurément pas la paternité du Grand Siècle…

Les maisons de maître se distinguaient par leurs riches tissus d’ameublement, on en trouvait sur les tables, les lits de banquet, agrémentés de coussins des plus confortables. Les aristocrates, sinon le roi lui-même, portaient le tebenna, sorte de manteau court en pourpre, fait de laine épaisse et brodée sur les bords, en usage pour l’hiver. La future toge romaine s’inspirera du tebenna, bien que sous une forme plus longue. Les hommes portaient aussi de longues tuniques pouvant descendre jusqu’aux mollets. A la saison estivale, on privilégiait la simple tunique, sinon le pagne, pour la demeure privée, sans rechigner sur le torse nu. Les femmes bénéficiaient du chiton, une longue tunique, mais portaient également d’amples jupes, des corsages et des mentaux aux couleurs vives. Les chaussures étrusques étaient recourbées en leur bout, montant jusqu’aux chevilles, probablement d’inspiration orientale, bien que très proche des chaussures « à la poulaine » du Moyen-Age. Cicéron les qualifie de caractéristique des étrusques sous le nom de calcei repandi. Bottines à lacets agrémentaient aussi la garde-robe étrusque, très vite adoptées par les aristocrates romains, sous le nom de calcei patricii, chaussures patriciennes. On peut y ajouter les bonnets ioniens, le tutulus, demi-circulaire ou les sandales d’été plus ou moins épaisses. La joie de vivre étrusque, ancêtre de la Dolce Vita italienne, rayonnait à l’Universel. L’accusation de mollesse, puis de mœurs dépravées, n’allaient pas tarder à tomber sur ce peuple hédoniste, sous l’œil austère du stoïcisme romain. Diodore de Sicile, en contemporain de Jules César, fera état du bonheur étrusque et de sa prétendue corruption par les plaisirs.

Les temples étrusques différaient des grecs, reposant sur des fondations de pierre (podium), ils étaient carrés ou rectangulaires, disposant d’un sanctuaire en trois chambres pour trois divinités distinctes ; une colonnade était érigée plein sud, tandis qu’un vestibule, précédé d’un escalier, conduisait au sanctuaire. Le toit à double pentes dépassait murs et façades, et se couvrait de tuiles plates ; le fronton était aussi muni d’un toit. Le temple étrusque resplendissait de ses couleurs : on y observait des statues en bas-reliefs en terre cuite, peintes avec les plus vives couleurs ; des antéfixes en terre cuite longeaient la bordure du toit sous forme de têtes humaines ou de gorgones, telle la Méduse, à la chevelure de serpent, pétrifiant tout impétrant de son regard – le gothique n’ayant guère l’exclusivité du genre. Les colonnes procédaient de l’ordre toscan, c’est-à-dire proche du dorique, plus trapues encore, aux fûts lisses et dépourvu de frises aux entablements. La période hellénistique va bien évidemment influencer le style étrusque, comme les grecs influenceront le style phénicien. Bien avant le romantisme, au VIIIe siècle avant notre ère, une effervescence artistique digne d’une renaissance avant l’heure, s’appropriera les styles orientaux véhiculés par les grandes routes commerciales de l’époque. La grande aristocratie, seule commanditaire d’un art essentiellement utilitaire et non encore affranchi des obligations religieuses et sociales, fait vivre à elle seule la communauté artistique. On bâtissait notamment de grands tombeaux, s’étendant parfois sur dix mètres, faisant de nombre de leurs cimetières, de véritables nécropoles. Au sein d’une tombe prestigieuse, celle de Barberini, on y découvrit une plaque en or de grande dimension représentant des animaux fabuleux : lions ailés, chimères, sphinges, décorés de filigranes d’or en granulation, technique originaire d’Asie Mineure que l’orfèvrerie moderne n’est pas parvenue à imiter. Notre propre modernité hautement techniciste, si imbue de ses prétendus pouvoirs, n’a toujours pas su dépasser le savoir-faire de l’Antiquité en maints domaines…

Jeux athlétiques, courses de chars, chasse, banquets aristocratiques où le vin voisinait avec la conversation chaleureuse ; les symposia profitaient aussi de musique et de danses. Les romains recrutaient leurs joueurs de flûte auprès des Etrusques, leurs musiciens se distinguant par leurs qualités. Flûtes double, lyre, cithare, tambourin, trompette, véritable orchestre antique que l’on conviait jusqu’aux enterrements, puisque des fresques de tombe sont illustrées par des danses gracieuses et des martèlements de sol à destination des divinités chtoniennes. Le faste des jeux fédéraux, représentant toute l’Etrurie, des princes aux athlètes, regroupaient le lancer du disque, du javelot, la lutte, le pugilat (boxe ancestrale), le saut en hauteur et la course à pied. Dans certaines régions, outre la course de chars, on trouvait aussi celle de chevaux. Le Grand Cirque de Rome fut d’ailleurs bâti par les étrusques eux-mêmes lors de leur prise de pouvoir au temps de la monarchie. La gladiature y sévissait déjà avant Rome, la mollesse étrusque est donc toute relative.

On lisait l’avenir dans les entrailles d’animaux sacrifiés, on écrivait sur les différents types de foudre, rédigeait des ouvrages sur les us et coutumes à respecter dans la vie civile et religieuse ; livres sur le destin, ouvrages achérontiques consacrés à l’au-delà, interprétations des prodiges, rites spirituels, haruspices et sciences divinatoires, signes célestes, lectures des augures, dont il ne nous reste pas une ligne, sinon celles rapportées par les auteurs romains. Trois divinités régnaient sur l’Etrurie, Tagès, Vegoia et Voltumna. Dans son De Divinatione, Cicéron relate pour partie le mythe inaugural étrusque : « (…) sur le territoire de Tarquinia, alors qu’on labourait la terre et qu’un sillon s’était creusé plus profondément que les autres, en sortit un certain Tagès qui parla à celui qui labourait. Ce Tagès avait, selon les livres étrusques, l’aspect d’un enfant et la sagesse d’un vieillard. Le paysan s’étant étonné à sa vue, et ayant poussé un grand cri de surprise, il se fit un grand mouvement de foule et en peu de temps, l’Etrurie tout entière se trouva rassemblée en ce lieu ; alors Tagès parla longtemps devant un grand nombre d’auditeurs, afin qu’ils apprissent et confiassent à l’écriture toutes ses paroles. Son discours porta tout entier sur l’enseignement de l’haruspicine. »

La nymphe Vegoia enseignait l’art d’interpréter la foudre, son Liber Vegoia n’ayant pas survécu à l’Antiquité, on doit à un historien romain du Ier siècle, Tarquitius Priscus, un fragment de l’ouvrage : « Sache que la mer a été séparée du ciel. Or lorsque Jupiter eut revendiqué la terre d’Etrurie, il établit et ordonna que les plaines fussent arpentées et les champs délimités. Connaissant l’humaine avarice et les passions qu’excite la terre, il voulut que tout fût défini par des bornes. Si un jour, faisant fi des biens qui lui ont été accordés et convoitant ceux d’autrui, quelqu’un violait ces bornes, les toucherait ou les déplacerait pour étendre ses propriétés et diminuer celle des autres, il serait, pour ce crime, condamné par les dieux. » La nymphe de la foudre étant de même celle de la propriété, prenant pour le coup une dimension sacrée ; ce sont les prêtres qui délimitaient les propriétés et les consacraient. La moindre spoliation de propriété pouvait être condamnée par la peine de mort. Il ne leur manquait que la technique pour inventer la clôture électrique…

Le mot même de cérémonie (caerimoniae) aurait pour origine la ville étrusque de Caere, ce qui dément profondément l’accusation d’impiété à leur égard. Les romains s’en remettaient du reste aux devins étrusques pour leur excellence dans l’art des haruspicines, dont les compétences s’étendaient au-delà de la foudre et des entrailles d’animaux, mais aux naissances monstrueuses, comètes et météores, séismes ou encore pluies de sang. Lorsque la foudre s’abattit un jour sur la statue de Junon Reine au sommet de l’Aventin, la cible divine en fut si symbolique qu’elle affola sensiblement la romanité. On fit venir de toute l’Etrurie les meilleurs devins pour en donner au plus vite une interprétation. Bien après la disparition des Etrusques, les devins maintinrent une place importante au sein de l’Empire romain, appartenant à la classe des chevaliers, ces derniers suivaient les armées romaines et déterminaient les meilleures occasions d’attaque. C’est le devin Caius Spurinna qui tenta d’empêcher Jules César de se rendre au Sénat, le jour fameux de son assassinat. Qui n’écoute pas les augures risque de faire mauvaise figure. Il arriva également que la foudre tomba sur la statue de l’empereur Auguste, effaçant le C de CAESAR. Or, le mot AESAR signifie « Dieu » en étrusque – les devins s’empressèrent dès lors d’annoncer que l’empereur deviendrait un dieu au terme des cent jours (C signifiant 100 en romain) qui lui restaient désormais à vivre. L’histoire ne dit mot de ce que l’on aurait dû penser au terme du délai et qui n’arriva pas… Croyance est plus ferme que les faits.

Mais le dieu tutélaire du panthéon étrusque, est bien Voltumna, dieu de la végétation et de la nature. Symbole du monisme naturaliste de la religion tout entière, haut lieu du paganisme antique : tout est compris dans tout. L’écrivain chrétien Arnobe qualifiait l’Etrurie dans son ouvrage Contre les païens, de « génitrice et mère des superstitions. ». Le panthéon étrusque, nonobstant ses dénominations changeantes, était constitué des mêmes figures que les panthéons grecs et romains, mis à part quelques variantes. Mais la présumée perversion culturelle vint d’abord de Grèce et c’est l’introduction des bacchanales dévolues à Dionysos qui dégénérèrent en orgies et furent interdites par le Sénat romain en 186 avant notre ère.

La mythologie étrusque portait avec elle une cruelle vérité, qui fut quelque temps oubliée par les modernes : toute civilisation doit disparaître un jour. L’Antiquité avait déjà fait le tour d’à peu près tout et nous en sommes à nous sidérer pour des évidences archaïques. Leur civilisation avait déjà inscrit dans sa mythologie que sa durée de vie n’excéderait pas dix périodes, soit, dix siècles, mille ans. Les étrusques se savaient donc condamnés d’avance à une disparition programmée par les dieux. Certains historiens ont d’ailleurs tenté d’expliquer la résignation et le peu de révolte des juifs lors de leurs persécutions par les nazis, par la fatalité de leur destin tel qu’il était conçu au sein de leur histoire comme de leur mythologie. Un fatalisme comme inscrit d’avance par héritage culturel. Les étrusques ont eux-mêmes hérité de cette croyance en leur disparition programmée, et lors des guerres romaines livrées à leur endroit, précisément mille ans avant leur apparition, on crut déceler chez eux comme une résignation due à la certitude que s’annonçait ici la terrible prophétie qui devait les emporter. Encore une fois, et même pour la dernière fois, les haruspices disaient vrai. A moins que la prophétie, comme on a tendance à le penser aujourd’hui, ne soit autoréalisatrice…

Les étrusques peignaient des fresques colorées dont le jaune, le rouge, le noir, prédominaient, représentant la vie quotidienne, et que l’on trouvait surtout au sein des tombeaux, afin de permettre au défunt de continuer à vivre sous la terre dans le même environnement qui fut le sien durant sa vie. On agrémentait sa vie éternelle d’objets du quotidien, en plus des présents précieux réservés aux personnalités importantes. Le peintre Gérard Fromanger revendique encore aujourd’hui son admiration des étrusques, leur paradis terrestre et leur conception hédoniste de l’existence, de même que dans la mort, leur vision idyllique de l’au-delà comme un prolongement du paradis vécu sur terre. La crise économique du IVe siècle avant notre ère s’accompagnera comme il est d’usage à travers le temps, d’une crise de foi, de désordres politiques et sociaux. L’angoisse grimpera d’un cran, le doute également ; les fresques seront davantage obscurcies par cette angoisse qui prendra une nature religieuse, avec une prépondérance des symboles effrayants : divinités en oiseaux de proie brandissant des serpents, d’autres à chairs bleuâtres armées d’un marteau, la déesse de l’Hadès (Aita), ou la Perséphone étrusque (Phersipnai).

Au dernier stade de la civilisation, lors des guerres romaines, les fresques deviendront politiques et mettront en exergue les grands moments de l’histoire étrusco-grecque, réhabilitant la guerre de Troie en la transposant dans le cadre contemporain : les nouveaux troyens, les romains, seront vaincus par les nouveaux Achéens, les Etrusques. Mais les romains remporteront la guerre et assimileront tant et si bien l’Etrurie qu’elle disparaîtra de l’intérieur. Mais à l’origine de Rome, dont on présume que le nom même de la célèbre ville ne soit d’origine étrusque (Ruma), la monarchie des Tarquins était d’origine étrusque, portée au pouvoir à la mort de Ancus Martius par une ferveur populaire. La dynastie étrusque à Rome se caractérisa par de considérables constructions et par un apport culturel qui déterminera en profondeur la culture romaine : assèchement des marécages et pavements, urbanisation, égouts, construction du Forum, du Grand Cirque, de temples, le Capitole ; le règne de Macstrna, alias Servius Tullius, organisa administrativement et militairement le fonctionnement de Rome, au point que Tite-Live évoquera à son propos « l’œuvre la plus considérable qui puisse être réalisée en temps de paix. » Ce que les romains durent aux étrusques n’est donc pas négligeable, et il en alla peut-être de l’essentiel, car c’est en outre sous les Tarquins que l’expansion coloniale romaine commencera. Ironie du destin de ces deux peuples incestueux : la revanche du perdant était déjà comprise aux origines du vainqueur…

 

 

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Cosmologie chinoise

En 139 avant notre ère, en Chine, au sein de l’Empire des Hans, fut publié l’ouvrage Huainan zi, véritable cosmologie taoïste illustrant à merveille le paganisme ancien, proposant du moins une interaction raisonnée (bien que mystique) de la totalité comprise dans le Tout. Cet ouvrage explique que la rondeur de la tête ressemble au ciel, et l’équerrage des pieds, à la terre ; que les trois saisons, les cinq phases, les neuf sections et les 366 jours du ciel sont corrélatives aux quatre membres, aux cinq viscères, neuf orifices et aux 366 articulations de l’homme. Le ciel se partage le vent, la pluie, le froid, le chaud ; l’homme pour se compte : le recevoir, le donner, la joie et la colère. Les yeux et les oreilles sont le soleil et la lune, le vent et la pluie sont le sang et le souffle. Ces concordances entre la totalité et l’individu, entre le monde et soi, ont inspiré une myriade de philosophes à travers le temps. La numérologie céleste y trouvera son assise quant à ses associations avec les nombres terrestres, ou sinon biologiques. Ainsi des cinq éléments, l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre, eux-mêmes compris dans un jeu d’interactions destiné à symboliser l’unité cosmique générale : le bois produisant le feu, le feu générant la terre, la terre produisant le métal, le métal générant l’eau, l’eau irriguant le bois. De la même façon, le bois est vaincu par le métal, le métal par le feu, le feu par l’eau, l’eau par la terre, et la terre génère à nouveau le bois. Cycles infinis des renouveaux naturels qu’épousent ou rendent possibles la numérologie des événements célestes et terrestres : saisons, points cardinaux, couleurs, tons musicaux, empereurs et philosophes, viscères, orifices, animaux, céréales, montagnes, châtiments, tout pouvait être défini par une quantification symbolique.

Le célèbre yin et yang, se distinguant tout en se complétant, en procède, de même que le gan et zhi, dix tiges célestes couplées aux douze branches terrestres, garantissant la pertinence d’un calendrier sexagésimal : 60 unités chacune représentées par 2 caractères tirés d’une série de dix ou de douze. Le plus célèbre à l’époque étant les 64 hexagrammes du Livre des Mutations (Yijing) comprenant 6 traits parallèles continus ou discontinus. On attribuait ainsi à ces 64 hexagrammes une signification pouvant servir à la divination. Le régime impérial, constitué par l’unité même de l’empereur, lui-même symbolisant l’unité naturelle, épousait parfaitement cet équilibre terre et ciel, cette numérologie associative, reflétant l’ordre cosmique et sa logique interne. Cette corrélation entre la nature et l’homme, cette quête des équilibres entre la sagesse individuelle, l’équilibre social et la connaissance du monde, en tant qu’elle supposait la connaissance réelle de la nature en son observation, évita au taoïsme de sombrer dans la scolastique propre au Moyen-Age qui, coupé de ses racines naturelles, ratiocinait sur des mythes ne reposant que sur eux-mêmes, entièrement détachés de toute forme d’observation concrète. Ce qui permit d’assurer aux chinois, outre des présages inspirés des lois naturelles, de véritables enquêtes scientifiques. La médecine, notamment, ne fut pas qu’une alchimie superstitieuse, elle eut ses découvertes propres, effectives. En revanche, cette méthode interprétative touchait ses limites avec l’étude des astres ou avec les liens de causalité présumés entre la politique impériale et les événements naturels ; lors de la période Song, les grands lettrés commencèrent à critiquer nombre de prédictions relatives à ces interactions douteuses. Un progrès critique en marche jusqu’au sein de la Chine impériale. Toutefois, même si le chamane se servait d’une pensée magique pour expliquer la politique de l’empereur au regard des saisons ou des étoiles, l’établissement de l’ordre cosmique en lui-même, sa cartographie, avait la précision de l’astronomie et non la légèreté de l’astrologie. On usait d’une précision scientifique à des fins oraculaires. Ces prédictions parfois gravées sur des os, n’hésitaient pas à attribuer à l’impéritie de l’empereur, quelques catastrophes naturelles : météores, éclipses, séismes, inondations, sécheresses, tempêtes, épidémies, famines, etc. Quand bien même fût on empereur, on n’en avait pas moins de lourdes charges sur les épaules…

Ce savoir, n’en doutons pas, permettait l’élaboration d’une connaissance secrète des mécanismes de la nature, et donc, par voie de conséquence, du monde tout entier. Les érudits ne tardèrent donc pas à s’imposer comme nécessaires à l’empereur pour orienter, sinon lui dicter, la politique à suivre. Le pouvoir des chamans et autres lettrés impériaux pouvait dès lors excéder celui de l’empereur lui-même. L’appétit de pouvoir permit même à certains d’entre eux d’inventer de faux présages à des fins politiques. Mais l’empereur disposant du pouvoir de vie et de mort sur quiconque, la trahison politique pouvait tout aussi bien faire l’objet d’une décapitation ou d’une castration en bonne et due forme, ceci afin d’interdire à l’impétrant toute descendance, ce qui, dans une aristocratie entièrement dépendante de la lignée, est peut-être plus grave encore que la condamnation à mort ! Il n’en demeure pas moins que le pouvoir des lettrés et celui de l’empereur incarnaient au sommet de l’Etat, le pouvoir de la connaissance et le pouvoir décisionnel en matière d’ordre public. L’avantage résidait dans le fait que les lettrés étaient les plus tempérants et hostiles à l’égard des excès du régalien, dans les limites de leurs fonctions. Durant plus de deux mille ans, le confucianisme exigea que les lettrés soient préférés dans la gestion des armées plutôt que la force brute d’un général, et dans d’autres cas, entièrement séparés de la violence armée jugée incompatible avec la sagesse prodiguée. La lente érosion du confucianisme d’Etat ira de pair avec une montée du bouddhisme d’origine indienne en Chine, selon le schéma bien connu depuis d’un accroissement de la spiritualité en contrepoint d’un effondrement civilisationnel.

 

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Permanence des décadences

Procédons du reste à une petite description d’un effondrement de civilisation, modalité et conséquence, à partir de la chute des Hans. A mesure que l’Empire des Hans se lézarde, on constate l’émergence de pouvoirs locaux, en lieu et place du pouvoir central ; un pouvoir central affaibli par une succession d’empereurs médiocres, une captation du pouvoir par l’Etat profond, si j’ose ainsi décrire le phénomène avec des conceptions contemporaines, se traduisant à l’époque par le poids des impératrices et de leurs familles sur la politique impériale, de même que celui des eunuques, avec un accroissement des rivalités claniques à la cour. L’impéritie du pouvoir était accrue par le favoritisme et la corruption, plaçant des hommes incompétents à des postes de choix, au détriment de toute aristocratie véritable. L’absence de compétences politiques fut compensée par une intense démagogie à l’endroit du peuple, flatté pour de mauvaises raisons, par un abandon du commerce traditionnel fait de marchands et potentats locaux, ainsi qu’un effondrement des capacités militaires de l’empire. L’empire finira de se fissurer pour ne devenir qu’un ensemble de régions autonomes et disparates, gérées par des aristocrates murés derrière leurs fortifications et au service de leur propre artisanat local. L’avènement d’une période médiévale se caractérisant par un régionalisme important.

Mais la décadence des Hans n’est peut-être pas entièrement explicable sur le seul registre politique ; on sait que la principale ressource à l’époque était celle de l’agriculture. Or, une migration d’importance était à l’œuvre à destination, pour les paysans, de contrées plus fertiles, ce qui signifie que le climat local était lui aussi en plein changement. S’ajoutant au désordre climatique, des peuples nomades, plus ou moins guerriers, n’hésitèrent pas à profiter de la désunion pour frapper. L’empire Han se désagrège en 220 de notre ère par multiplications de catastrophes. Une partition entre le Nord et le Sud vit l’apparition de nombreuses dynasties régionales, appelées à former trois royaumes entre 220 et 265. Une réunification temporaire apparait entre 280 et 304. Six dynasties émergent en Chine du Sud, le long du fleuve Yangzi, entre 317 et 589. En Chine du Nord, l’ambiance était moins paisible, puisque rien moins que 16 royaumes se faisaient mutuellement la guerre. Toutefois, il est à noter que durant ces longs siècles dépourvus d’archives ou de faits notables, il est fort probable que l’essentiel du temps vécu par ces peuples éclatés, fut la plus tranquille et paisible agriculture. Ce qui tend aussi à relativiser ces périodes « sans histoires » par la plus morne des vies champêtres, entre traditions et répétitions, qui, au détriment de l’histoire, ont peut-être été les périodes les plus heureuses des peuples du monde – il s’agit là d’une simple hypothèse. En témoigne, la généralisation à l’époque du bouddhisme en Chine, autant au Nord qu’au Sud, au détriment du confucianisme, dont le wuwei, le non-agir, pouvait mener au nirvana. Le Moyen-Age chinois venait de commencer et une forme de bouddhisme indien enrichi du taoïsme national, allait lui procurer sa justification spirituelle par la méditation. Une grande activité artistique vit également le jour auprès des aristocrates déchus ayant moins de temps à consacrer aux intrigues d’Etat ; ce qui prouve que la décadence a du bon. Elle s’avère plus fertile pour l’imaginaire humain que la grande santé du pouvoir politique.

 

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Permanence des renaissances

En amont de la célèbre Renaissance italienne en Europe, la Chine a connu un événement semblable quelques siècles plus tôt, lorsqu’en 960 de notre ère, le commandant de la garde du palais de la dernière des Cinq Dynasties de Chine du Nord fut fait empereur sous les acclamations de sa propre armée. La dynastie Song commença sous le règne de Zhao Kuangyin. La reprise en main des affaires de l’Etat fut à la hauteur d’un grand tacticien : Les anciens généraux furent mis à la retraite, remplacés par des gouverneurs militaires et des fonctionnaires de l’Etat, l’armée du palais recruta les meilleurs soldats, la bureaucratie fut elle-même réorganisée selon les meilleurs diplômés du système des examens et les recettes de l’Etat recentralisées. Le gouvernement Song allait parvenir sans heurt à évincer le pouvoir militaire au profit d’un gouvernement civil. Une croissance démographique fut aussi à l’origine de cette dynamique politique, puisque 60 millions de chinois peuplaient la dynastie précédente, celle des Tang au VIIIe siècle, alors qu’ils atteignaient 100 millions d’âmes sous les Song. Un phénomène semblable à celui qui précéda et accompagna la révolution industrielle au XIXe siècle en Europe.

L’urbanisme en fut grandement développé, surtout dans la capitale Kaifeng qui, vers 1100, excédait déjà le million d’habitants. Sise non loin de la jonction entre le Grand Canal et le fleuve Jaune, l’accès aux voies navigables permettait de déployer 50'000 km de transport fluvial et de concentrer ainsi la zone commerciale la plus peuplée du monde. Des villes comme Hangzhou, traversées par des canaux provenant du lac de l’Ouest, porteront Marco Polo à y voir une Venise asiatique. A cette différence notable que la Venise de Marco Polo atteignait 50'000 habitants, alors que Hangzhou réunissait déjà plusieurs millions d’habitants, faisant d’elle la plus grande cité du monde. Le développement technique fut tel que la Chine des Song produisait deux fois plus d’aciers que l’Angleterre n’en sera capable 700 ans plus tard… Outre la poudre à canon et à fusil que la Chine hélas invente, le matériel militaire va lui-même connaître sa révolution technique : armes en acier, cottes de maille, catapultes, les premières artilleries, feront leur apparition, modifiant le déroulement de la guerre. Avant l’invention de la poudre à canons, les sièges pouvaient durer des mois voire des années, en raison des provisions d’une forteresse ; avec ces nouvelles bombes et ces nouvelles armes, les assaillants pouvaient forcer les portes ou propager un incendie à l’intérieur même de la forteresse, accélérant l’issue et la finalité de la guerre.

C’était l’époque bénie où le marché extérieur se focalisait sur les denrées et les produits dont le pays manquait ou ne pouvait produire, et non sur une concurrence fratricide pour la production intérieure. La route des épices se dessinait jusqu’en Inde orientale, approvisionnant déjà l’Europe. Les exportations allaient aussi bon train, entre soieries délicates et luxueuses porcelaines ; Marco Polo fut frappé par la monnaie de papier qui circulait déjà dans l’empire Song. Les navires chinois étaient les plus avancés au monde, supportant 500 hommes, quatre ponts, six mâts, douze grandes voiles, boussole et cartes, gouvernail à axe vertical, bien plus aisé à manipuler que le gouvernail à rames qui avait cours en Europe où la navigation nécessitait encore la force physique. Avant l’expansionnisme européen, cette Chine-là, médiévale, aurait très bien pu prendre l’histoire de court et s’imposer comme une puissance conquérante destinée à s’emparer du monde. Ils en avaient les moyens, étant à la fois les plus nombreux et les plus avancés, du matériel de guerre à la navigation – et ils n’en firent rien. L’autosuffisance chinoise leur fut de bien meilleur conseil que l’universalisme des croisades.

 

 

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Une méritocratie médiévale

La Chine inventa le papier au IIe siècle avant notre ère, mais ce n’est que sous la dynastie des Tang, lorsqu’on inventa la xylographie, que son utilisation se généralisa. L’imprimerie prit son essor dès le premier millénaire de notre ère, sous la dynastie des Song du Nord, soit, bien avant l’Europe. La diffusion des premiers imprimés permit de généraliser les écoles et d’accroître l’enseignement à un nombre inédit d’étudiants. Au XIIe siècle, c’est en centaine de milliers que les étudiants reçoivent l’enseignement d’une dispendieuse école d’Etat. Le système des examens fut dès lors mis en place afin de former une authentique élite aristocratique. Cette gigantesque institution subsistera plus de mille ans, jusqu’en 1905, et se montrera déterminante pour la société, la vie intellectuelle, la politique, et l’administration du pays. Ouvert à tous, le système des examens proposait au premier abord une véritable méritocratie sociale, mais les classes supérieures se sont vite aménagées, avec la bénédiction de l’empereur, nombre d’avantages garantissant aux familles nobles une surreprésentation de leurs progénitures, notamment par le biais du privilège yin, imposant d’office la candidature d’un fils de haut fonctionnaire, mais on formait souvent en famille l’étudiant avant même son admission pour lui faciliter la tâche ; des examens spécifiques pouvaient être accordés aux élites, de même que la possibilité de redoubler sans cesse jusqu’à la réussite.

De la dynastie des Tang à celle des Song, le pourcentage d’étudiants issus du système des examens passa de 15 à 30 %. Sous les Song, les examinateurs veillaient à ce que les candidats demeurent « loyaux vis-à-vis de l’idée de gouvernement civil ». La lutte contre la tricherie se montrait fort soupçonneuse : on fouillait les étudiants avant les examens, on indiquait des numéros sur les copies en lieu et place des noms, allant parfois jusqu’à recopier les copies d’une autre écriture afin qu’elle ne puisse être reconnue par un correcteur. Pour éviter que des régions soient surreprésentées par rapport à d’autres, on instaura des quotas. Le nombre d’étudiants deviendra vite un problème et les reçus seront toujours moins nombreux au fil du temps. 5 candidats sur 10 avaient cette chance en 1023, ils n’étaient plus que 1 sur 200 en 1275. Face à la pénurie de postes au sein de la prestigieuse administration d’Etat, les élites allaient devoir s’imposer moins sur un plan national que sur un plan local pour exercer.

La Renaissance chinoise se déroule avec une étonnante similitude d’avec la future Renaissance italienne. L’invention de l’imprimerie rend possible un enseignement élargi, une circulation inégalée du contenu du savoir, suscitant un développement en tous domaines. Semblable à la redécouverte des grecs et des latins par les chrétiens, les lettrés de la dynastie Song iront puiser dans l’ancienne culture confucéenne de quoi restaurer un ordre et une probité publique. Ils firent d’une même façon leurs humanités et recomposeront une culture classique. La Renaissance européenne ne se fera pas non plus dans un cadre démocratique, mais plus généralement monarchique, ce qui amènera nombre de souverains à se faire les patrons et défenseurs des arts, malgré les limites accordées par l’autocratisme. La situation n’est guère différente dans la Chine des Song et le néoconfucianisme renaissant ne doute pas un instant de l’autocratisme impérial pour porter à bien le renouveau à tous les niveaux de la société. Le despotisme était considéré par tous comme un outil de sagesse et de bienveillance en rempart à la violence des militaires et à la rapacité marchande. Le confucianisme amalgamait les plus hautes vertus à la figure d’autorité suprême, générosité et partage, altruisme et probité. La tyrannie était considérée comme une trahison de la religion politique. Ancien réformateur confucéen, Fan Zhong-yan avait pour maxime : « L’homme de bien est le premier à se soucier des tourments du monde, et le dernier à se réjouir de ses joies. » Le confucianisme servait donc à la fois de morale et d’efficacité politique ; le réformisme faisait ainsi son retour à chaque période de corruption, d’incivilité, de favoritisme, de concussion, de désorganisation des armées, et se proposait périodiquement de prendre appui sur l’enseignement passé. Que ces réformes aient été le fait de pouvoirs autocratiques et totalitaires nous paraît, en tant qu’européen des Lumières, difficile à imaginer, mais il est bien évident que la culture chinoise est ainsi faite que l’individualisme n’a jamais été pensé selon les termes du cartésianisme. Il en va sans doute de même aujourd’hui où les élites politiques chinoises jouissent d’un soutien populaire inconcevable selon les valeurs européennes.

A l’encontre de toute vision idéologique, incarnée par certains réformateurs comme Wang Anshi, soucieux du théorétique ancien, les penseurs confucéens connurent eux aussi leurs pragmatiques ; l’historien Sima Guan s’opposait en son temps à Wang en refusant que l’on transpose les anciens systèmes de pensée sur la société contemporaine, en une sorte d’affrontements entre platoniciens et matérialistes du confucianisme. Sima Guan proposait de privilégier la lecture de l’histoire plutôt que le corpus idéologique afin de trouver de véritables exemples de politiques d’Etat. Son ouvrage Miroir complet à l’usage des gouvernants se proposait une chronique des anciennes dynasties de 403 avant notre ère à l’an 959. Les politiques d’empire y étaient démontrées, comparées, et jugées selon leur efficacité, en toute disparité, en tout éclectisme. La pureté théorique en revanche, était accusée de mettre à mal la société entière, là où le pragmatisme permettait de s’y couler au mieux. Cette Chine tant accusée de totalitarisme par le préjugé occidental n’aurait pas toléré, à cette faste époque, toute forme de communisme marxiste. Wang souhaitait en effet transformer brutalement l’Etat et soumettre à la même morale le gouvernement et la société, sans privilèges particuliers ; Sima préférait soumettre le gouvernement à l’exemplarité et à l’aristocratisme de l’élite lettrée.

Au XIIe siècle, le philosophe Zhu Xi, grand lecteur des classiques antiques du confucianisme, se proposa d’en présenter une synthèse complète sous la forme d’une cosmologie entière. Dans cette philosophie nouvelle, le principe immuable de la forme façonne le principe immuable de la matière ; au-delà de cet apparent dualisme, le Dao, la Voie, désigne l’énergie traversant l’univers et pénétrant toute chose. La connaissance, la discipline, permettent de comprendre la Voie ; le travail de la forme permet de se forger un caractère, de se bâtir une morale. Cette réactivation de la philosophie de Confucius supposait pour les contemporains Song de « reprendre possession de la Voie ». A la manière d’un redressement éthique et philosophique, Zhu Xi transcendantalise le confucianisme avec l’héritage bouddhiste des dynasties précédentes. Cet apport s’apparente de beaucoup avec la Renaissance, puis les Lumières européennes, pour qui le despotisme éclairé n’était pas toujours une mauvaise chose dès l’instant où les abus de la puissance publique étaient rendus illégitimes par la constitution. La prise de conscience de l’autonomie du sujet, grand héritage de Descartes dans la culture européenne, se trouve ici aussi validé par le néoconfucianisme des Song. L’autonomie du lettré est ainsi mise en avant ; il se doit, par le biais de la culture classique, par ses propres ressources intellectuelles, d’œuvrer à la pleine connaissance de soi en vue de sa parfaite éducation. Projet socratique, sinon cartésien, en pleine Chine renaissante, que de parvenir à la pleine maîtrise de soi par sa propre discipline et ainsi faire œuvre de bien public en en enseignant les moyens. La morale et la raison étant sous cet angle, de plus d’intérêt pour l’élite confucéenne que l’art et la littérature en tant que tels. Cette indépendance du sujet est plus à rapprocher d’un Descartes ou d’un Kant en ceci que les valeurs de l’empire et de la civilisation du moment ne sont aucunement à combattre ou à réfuter. La religion sociale et sa hiérarchie propre ont la primauté sur tout individualisme. Les soumissions d’usage continuaient de recouvrir un impératif sacré, qu’il en aille du père à son fils, du prince à son sujet, du mari à son épouse, les femmes étant elles-mêmes considérées comme soumises de nature et dépourvues de liberté propre.

Le versant politique de cette révolution des valeurs fut l’instauration d’unions villageoises, sous la forme d’assemblées mensuelles au sein desquelles des repas communautaires avaient lieu, très encadrés et dont on conservait les actes. On y définissait cinq hiérarchies d’âge, ainsi qu’un ensemble de règles précises prescrivant la conduite de ses membres. Toute son histoire, on le voit bien, la Chine conservera cette primauté hégémonique de la communauté sur les individus, au sein même de l’indépendance relative prescrite par les sages et par les lettrés. Jusqu’à la manière de saluer, d’organiser un banquet, tout était entièrement codifié – dès cette époque, la Chine était mûre pour la révolution technologique orwellienne conférée de nos jours par Internet assurant la surveillance de tout un chacun et sa soumission intégrale aux codes moraux de l’empire jusqu’au moindre détail. Mais ces assemblées locales, originairement instaurées par la famille Lü dès l’an 1077, n’en contenaient pas moins une dimension populaire et démocratique chargée de tisser un lien décisionnel entre le peuple et l’élite, entre les familles et l’empereur. La coutume et les rites y étaient défendus, mais on pouvait émettre des critiques et procéder à la résolution des problèmes rencontrés dans la vie pratique.

Créateur d’académies, Zhu Xi fut lui-même enseignant, et son message avait pour finalité un individu affranchi au sein même d’un collectif auquel il se doit de vouer tous ses mérites. Ce qui aujourd’hui nous paraît à nous, européens, antagoniste, ne l’était pas et ne l’est toujours pas en Chine. Le sage demeure malgré tout souverain, affranchi, pratiquant la connaissance en vue de sa propre perfection morale, et son enseignement se doit d’élargir cette opportunité à ses étudiants, en ayant toujours la sagesse pour fin. La maîtrise de soi universelle défendue par Zhu Xi devait être tout autant pratiquée par l’empereur lui-même que le dernier des citoyens, et l’empereur devait se soumettre lui-même à sa propre autocritique. Un communisme culturel reliant le moindre paysan à son plus illustre représentant est une histoire très ancienne pour le continent chinois, rendant le concept de dictature propre à la pensée occidentale, impropre à qualifier un système politique à la fois impérial et vertueux, respecté, pour ne pas dire vénéré, par la grande majorité d’une population. Cette incompréhension ne relève pas d’autre chose que d’un changement de monde comme de mentalité où les définitions des mots ne parviennent plus à qualifier des faits ou des entités similaires car non-perçues de la même manière. Là où le despote éclairé est devenu un risque majeur en Occident d’une dérive tyrannique générant désordre et injustice, il prend sous d’autres cieux, par héritage culturel, la forme de l’harmonie et de l’ordre garant des libertés publiques, et même, d’une certaine forme de démocratie, si on considère selon la doctrine confucéenne, que l’empereur est soumis à la même règle de conduite que tout citoyen de l’empire et dont l’altruisme et la générosité sont un fondement. Ce qu’il fait pour lui, il doit le faire aussi pour tous et inversement, rendant ainsi toute tyrannie illégitime à quelque degré que ce soit, la rapprochant tout autant d’une sédition communautaire. L’empereur et ses ministres, de même que lettrés et historiens, devaient pouvoir interagir les uns avec les autres sur un pied d’égalité. Un même égalitarisme était pratiqué pour les valeurs communes à l’ensemble de la communauté, qu’au sein de chacune des hiérarchies sociales, et ce malgré l’inégalité économique des classes sociales proprement dites.

Le néoconfucianisme de Zhu Xi fut à ce point pertinent qu’il dura jusqu’au XXe siècle, sans se caractériser par la même émulation qu’en Europe autour des sciences, des arts et des lettres, sans parler du commerce lui-même, parfaitement délaissé des préoccupations philosophiques. Les lettrés d’alors, et Zhu Xi lui-même, n’ayant pas même produits une seule œuvre en leur nom ou originale ; la défense et le maintien des traditions, du bon fonctionnement de la civilisation, occupaient seules les intérêts du système. Aussi se suffirent-ils de compiler leurs sources, y compris les plus anciennes, afin d’édifier des corpus par sélections de morceaux choisis bien plutôt que par le biais d’essais ou de littératures nouvelles dont ils auraient pu être les auteurs. Enoncer du nouveau ne faisait pas partie de la mentalité ayant présidée à cette révolution néo-confucéenne, mais la restauration d’un ordre optimal par le secours de la culture antique. Un esprit progressiste n’y trouverait assurément pas son compte, mais le succès de l’entreprise se caractérisa quand même par une stabilité politique et culturelle de près de mille ans. De quoi relativiser un peu l’importance du progressisme dans l’efficience et la durabilité d’une civilisation, si on tient compte de la destruction tous azimuts, de la crise morale sévère, des millions de mort de l’idéologie finaliste et de l’effondrement culturel que la civilisation du progrès aura connue en Europe dès le XIXe siècle, durant le délirant XXe siècle et qui nous promet encore nombre de déliriums apparents pour un XXIe siècle s’annonçant sous les doubles auspices de la dénaturation et de la déculturation conjuguées. Mille ans de traditions, cela s’est déjà mainte fois constaté dans l’histoire ; mille ans de progressisme, rien n’est moins sûr… La Chine contemporaine a peut-être trouvé la bonne mesure entre la tradition culturelle fondant son identité et sa pérennité en tant que civilisation et le progressisme mesuré de son capitalisme protectionniste. Etudier, enseigner, douter plutôt que prêcher, le créneau confucéen semble avoir épargné à la Chine la déroute féodale de la mentalité occidentale…

 

Tōru Takemitsu: Archipelago S. (1994) © Wellesz Theatre.

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@LG

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