De la réalité d'un individualisme socialiste

Dans l’ouvrage phare de Bakounine, Dieu et l’Etat, celui-ci donne une formulation de la liberté sous deux jours contradictoires bien que procédant d’une même nécessité

Dans l’ouvrage phare de Bakounine, Dieu et l’Etat, celui-ci donne une formulation de la liberté sous deux jours contradictoires bien que procédant d’une même nécessité ; d’un côté la liberté par l’isolement, ou indépendance totale de la société, qu’il attribue à l’idéalisme, profitant selon lui au despotisme d’Etat, et de l’autre, les conditions d’une individualité affranchie par le social, définie comme une liberté par la collectivité. Ce que souffre cette analyse de la liberté individuelle c’est que, dans sa liberté d’autonomie solitaire, elle serait un non-sens idéaliste ; et que dans sa version collective, elle se trouve absorbée et définie par l’altérité humaine et sa récupération sociale. Autrement dit, la liberté n’existe pour Bakounine que dans le communisme social. Encore un paradoxe dans cette liberté qui nécessite de s’inscrire uniquement dans le regard de l’autre…

 

« La liberté de chaque individu humain ne doit avoir d’autres limites que celle de tout les autres individus. »

En apparence, rien de plus juste, n’est-ce pas ? Et pourtant cette théorie contient en germe toute la théorie du despotisme  (…) La définition matérialiste, réaliste et collectiviste de la liberté tout opposée à celle des idéalistes, est celle-ci : L’homme ne devient homme et n’arrive tant à la conscience qu’à la réalisation par l’action collective de la société tout entière ; il ne s’émancipe du joug de la nature extérieure que par le travail collectif ou social qui seul est capable de transformer la surface de la terre en un séjour favorable aux développements de l’humanité ; et sans cette émancipation matérielle il ne peut y avoir d’émancipation intellectuelle et morale pour personne. (…) Etre libre, pour l’homme, signifie être reconnu et considéré et traité comme tel par un autre homme, par tous les hommes qui l’entourent. La liberté n’est donc point un fait d’isolement, mais de réflexion mutuelle, non d’exclusion mais au contraire de liaison, la liberté de tout individu n’étant autre chose que la réflexion de son humanité ou de son droit humain dans la conscience de tous les hommes libres, ses frères, ses égaux.

 Michel Bakounine, Dieu et l’Etat.

 

Bakounine part en effet d’un principe qui, n’en déplaise à son argumentation, est un principe idéaliste : une société qui serait nécessairement une société d’hommes libres, faites de frères et d’égaux. Dans un idéal de civilisation socialiste, on peut aisément l’imaginer ; mais il va de soi que nulle société n’est en l’état, sous domination capitaliste, et même sous domination communiste, faite d’hommes libres, égaux et frères !... C’est partir d’une vision de la société (et de l'homme) idéale pour tâcher d’en inférer une définition de la liberté. Or, il faut nécessairement partir d’une réalité concrète pour libérer les hommes, et non suspendre leur destin à une révolution bien improbable dans l’avenir. En ceci, l’apport de l’existentialisme sartrien dans le cadre d’une société communiste vient perturber par le fond les illusions du communisme social. Si l’isolement n’est pas une position désirable ou confortable, il n’en va pas moins que la société capitaliste ou même communiste n’en est pas une plus favorable non plus. Il faut séparer ici les conceptions sociales des conceptions institutionnelles. Il est même à remarquer que les désagréments d’une société, quelle qu’elle soit, nous font généralement envisager comme moins rude, moins douloureux et plus sage, l’isolement, la mise à l’écart, le recours à son jardin à soi. La liberté communiste ou collectiviste est peut-être une liberté humaine au sein d’une organisation socialiste intégrale et pacifiée, égalitaire et éthique, pleinement réalisée ; mais en l’absence d’une telle organisation révolutionnaire, la liberté soumise au collectif n’est jamais la panacée attendue. Personne ne supporte ou ne supporterait aujourd’hui de tirer un trait sur son indépendance, son autonomie, son individualisme. Il n’est point besoin à mon sens d’identifier les institutions sociales que sont les associations, l’éducation, les entreprises, les services publics, la collaboration de chacun au bien commun par son travail, comme nécessitant l’abandon de soi-même à l’existence commune. En quoi œuvrer au bien commun dans le cadre de son travail nécessite-il de se fondre et de se confondre dans une liberté de tous bien improbable et bien abstraite finalement ? Stirner et Marx n’auraient pas dû s’opposer mais se rencontrer, s’épouser même. La liberté absolue (amorale) est tout aussi intenable que le communisme social. C’est une liberté éthique, un individualisme social, qui saurait tout autant participer un tant soi peu à la collectivité et conserver également son droit à l’isolement, s’il s’en ressent la nécessité. Par conséquent, si l’organisation socialiste ou communiste peut encore avoir un avenir dans l’organisation même des structures d’une civilisation nouvelle, elle ne saurait être qu’anarchisante ou libertaire, dans le respect qu’elle devra donner à la liberté individuelle, c’est-à-dire non pas dans l’obligation sociale mais dans son droit à l’isolement ou à la participation partielle aux devoirs communautaires. La liberté restant matériellement liée à la solitude d’un être séparé des autres ne serait-ce que par son corps ; c’est bien plutôt la liaison qui est factice ou secondaire. La liaison sociale appartient au choix, contrairement à la solitude d’un être, qui est aussi véritable et effective que ne l’est un corps humain, fermé, complet, ne formant qu’une entité par lui-même et en lui-même. En outre, la difformité et la non-complémentarité que nous ressentons quotidiennement au contact des autres (excepté dans l’amitié, qui semble n’avoir aucune place chez Bakounine) prouve à l’évidence que la solitude est un état de fait, un droit naturel, donc la liberté à l’état pur, lors même que le devoir social ou le lien social est au mieux un choix, au pire, une contrainte nécessaire. On ne saurait à mon sens parler de liberté dans la nécessité collective du travail. Celui-ci sera toujours l’effet d’une pression, d’une contrainte, exercée sur l’individu libre (solitaire) dans le but d’associer la force de chacun au bien commun. C’est donc bien la vision communisante qui vise à nier l’évidence même du droit à l’isolement (à soi-même) ou à la solitude (ne serait-ce que moralement) qui pose problème dans la vision communiste de la société. En quoi Bakounine s’avère plus communiste qu’anarchiste sur ce terrain. Quel que soit le type d’organisation socialiste envisagé dans le cadre d’une réappropriation des moyens de production et de redistribution équitable des richesses, celui-ci ne saurait faire l’impasse de l’individualisme libertaire comme condition morale de ses vertus démocratiques.

 

« Je ne puis me dire et me sentir libre seulement qu’en présence et vis-à-vis d’autres hommes. »

 Michel Bakounine, Dieu et l’Etat.

 

Il m’apparaît difficile de soutenir que toute personne seule serait privée de sa liberté et que seule la société ou la communauté des hommes puisse être l’aboutissement des désirs humains. Qui n’a jamais arpenté les sentiers obscurs des sous-bois et de la vie sauvage, dans la compagnie des bêtes, voir même s’être pris à la lecture, à la méditation, et plus encore à l’écriture, qui nécessite de grands investissements solitaires, ne peut peut-être pas imaginer un bonheur séparé de la grégarité sociale…  Cette solitude choisie n’étant aucunement l’ennemie du bien public. Il n’en reste pas moins que le congédiement de la solitude ontologique de l’homme, fruit de sa liberté, est une aberration du sentiment révolutionnaire qui ne saurait en aucune façon préexister à l’âme humaine. A cette aune, existentielle, l’essence se doit (tant que possible) de précéder l’existence…

@LG

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