Sous les cieux pastel

Fragments littéraires

 

Sous les cieux pastel

Les premiers flamboiements de l’été dans les parcs lausannois, à la fondation de l’Hermitage, pour une exposition consacrée aux pastels du XVIe au XXIe siècle. Le temps s’est accordé aux couleurs vives, moins pastelles, pour le coup, qu’à l’huile d’un été calorifique. Encore que certains pastellistes soient parvenus à imiter tant et si bien l’éclat de la peinture à l’huile, que nombre de peintres ont tenté par la suite d’imiter la légèreté du pastel par le biais de leurs propres techniques à l’huile. L’éclat de ce mois de mai m’aura tout autant saisi que la peinture. Première exubérance de l’été après un long marasme saisonnier. Le trèfle, en splendeur, les knauties des prés, toutes têtes levées, pâquerettes et pissenlits au bord des sentiers ; les hauts arbres ployant de tous leurs feuillages reconquis. Force et vigueur, clarté stridente. Le chant des oiseaux, plus intense encore qu’à l’habitude, livrant ce qu’ils n’avaient que trop contenus. Avant de voir les toiles, les jardins s’ouvrent et nous guident vers leurs trésors.

Je m’attarderai plus spécifiquement sur les deux peintres qui m’auront le plus retenu. Non parce qu’ils seraient les plus talentueux de l’exposition – comment juxtaposer le passé au présent sur autant de siècles ? -, mais parce qu’ils nous sont contemporains et qu’il n’est pas fréquent qu’un vivant ne m’arrête. Avant cela, j’oserai tout de même quelques remarques sur la belle gravité des vieillards de Tiepolo, le regard lumineux et sagace, perçant d’intelligence, du Portrait d’un homme coiffé d’un turban blanc (1780-1790) de Joseph Ducreux, rappelant quelque peu Diderot ; le visage romantique au regard ingénu, presque mauvais, du Portrait d’Henriette-Louise-Charlotte Béguelin (1780-1790), de Johann Heinrich Schröder, sous sa tignasse ombrageuse et grise ; la légèreté colorée de Sisley par pattes d’oiseaux ; les paysages troubles de Degas aux teintes bocageuses, sinon marécageuses ; les éclats vieillots d’Edouard Vuillard lorsqu’il dépeint le meublé bourgeois dont devait encore s’inspirer mon grand-père en son dernier appartement : reflets purs et désuets de l’eau lustrale, de la carafe claire sur la table ancienne, la nappe épaisse et les plats d’argent, les fleurs en nature morte, habillant un coin de la table, l’arrière-fond sombre des meubles en bois durs et des volets mi-clos d’où la lumière s’étage, avec vue sur un grand arbre du jardin ; on y trouvait aussi la mythologie fin de siècle d’Odilon Redon en retables surannés, vitraux d’église délayés en pastels…

Au sortir de ce glorieux passé, mon intérêt se figea sur Sean Scully qui, depuis le début des années 80, investit admirablement ce genre pictural souvent négligé. S’inspirant de Rothko, il décline l’abstraction moins dans la froide logique géométrique et mentale que dans son rayonnement passionnel. En temps normal, je ne suis pas sûr que les rectangles empilés de son art m’eussent ému si je ne les avais contemplés que sur papier glacé. Au contraire, la science des couleurs qu’il développe, génère une onde magnétique qui pulse à travers – autour – de la toile. Une vibration que l’on perçoit moins par l’esprit que par le cœur ; sa composition Red Doric (2013), bat comme un cœur, ne cesse de pulser par l’aorte de sa sombre membrane cordiale. C’est au cœur à cœur que nous l’entendons, alors que nous ne nous attendions qu’à de l’abstrait ; le trouble généré par les couleurs empathiques, chaleureuses et profondes à la fois, désarçonne la cérébralité apparente de la toile et nous saisit par inadvertance, ce d’autant plus qu’elle ne paraît pas émaner de ses motifs arides. Avec Sean Scully, le mur glacé de notre époque sue son humanité par interférence.

Au-delà de la façade austère, un sang bouillant se cache, une tendresse pierreuse ou crayeuse ; la délicatesse du sable lorsqu’il s’écoule de la main d’un enfant ; le noir de la sombre nuit constellée de rêves et d’énigmes, un noir chaud, protecteur, de velours ou de laine ; le carmin de l’écorce africaine, des plages exotiques, de l’acajou joyeux ; le beige de la glèbe claire, saine, dans laquelle nous plongions généreusement nos mains curieuses ; le gris profond d’un ciment de campagne, d’une bâtisse rurale, entre pierre et terre ; les blancs et noirs de la stèle funéraire, du vieux cimetière émaillé par le temps, le lierre et les pluies de l’usure, ô combien plus rassurant que le marbre neuf, luisant de sa fausse promesse.

Autre découverte marquante, les pastels pourpres et fauves du jeune Nicolas Party, dont certaines ont été réalisées l’année dernière. C’est donc à peine si la peinture en est sèche. La figuration naïve et pop art, magrittienne, m’a immédiatement fait songer à Botero. La largeur des toiles décuple l’impact visuel des couleurs chaudes de son univers décalé ; un univers enfantin, boisé comme le sont les jouets en bois peints des tout-petits, en même temps que le noir intense et les bleus profonds, sinon les orangés déclinants en couchants crépusculaires, en assombrissent la prime clarté. Ce faux décor aux allures comiques, déploie en sourdine une gravité mystique lui retirant sa stricte facticité. Même ses courges et ses poires blanches, tantôt violacées, s’endorment sous une nuit sans étoiles, laissant reposer dans un vide inquiétant, les personnages et les choses de son monde enchanté. Le jeu que joue Nicolas Party dans sa surprise-partie figurative n’est pas si innocent qu’il paraît l’être. Si quelque naïveté devait nous surprendre, ce ne serait pas autrement que par profondeur…

 

 

Cigale à plumes

Le verdier stridule en tourelle, il dispose d’un cri zénithal qu’il emploie au sommet des arbres. Cette strie, cette vrille des sommets, lui permet d’incarner l’été, là où la corneille noire le ricane. Le verdier vrille son ode à l’été, bien figé sur la pointe de son pin ; cigale à plumes des chaleurs estivales.

 

 

Merle alors !

Le merle domine, il recouvre de son chant celui des autres oiseaux. On entend pour ainsi dire que lui lorsque chaque individu de son espèce entonne sa salve. Le merle domine en puissance, par la force de sa voix, mais également par l’originalité de sa gamme, perpétuellement changeante. Il lui arrive de réquisitionner tout l’espace sonore, à différents moments du jour comme du soir, au point de relever l’immense vide de la concurrence qui piaille ou minaude en périphérie du maestro.

 

 

Atmosphère, atmosphère…

L’orage détend, il porte la vivacité d’un monde de son seul déchaînement. On ne peut songer sans effroi à ces planètes mortes du système solaire, notamment la Lune ou Mercure, où rien d’atmosphérique n’y a lieu. Rien de notable, du moins. Un désert plus désertique que tout désert terrestre, du simple fait que l’absence d’air condamne à l’absence de sons, à l’absence de vents. Le désert terrestre est audible ; il n’est pas aussi désertique que ne le serait un vide d’air. Même dépourvue de toute vie, une planète atmosphérique, ou sinon gazeuse, laisse les sonorités de ses événements physiques la traverser, lui apporter l’écho d’une « vie » minérale, comme peut l’être sur terre l’orage, le vent et le ruisseau. Le ruisseau est déjà un « être » au sens où son écoulement le rend présent ; il produit quelque événement lui étant propre. Il est source d’événement. Mais sur certaines planètes, même ce qui rend possible l’émission d’événements est atomisé par l’absence d’atmosphère ou le gèle intégral. Un lieu sans vie où même la physique se tait, tout en demeurant un monde existant, voilà qui s’apparente bien plus à l’enfer que le souterrain dantesque, où, mine de rien, il s’y passe encore quelque chose…

 

 

Lumière d’hiver à la lumière d’été

Lu l’édition Pléiade entière de Philippe Jaccottet, que j’ai terminée sur une terrasse en plein été, environné par le chant des oiseaux et le vrombissement des insectes. Il m’était arrivé de le lire me décrire les étranges jeux des corneilles qu’il observait, lors même que se produisait la même scène en face de moi, dans le parc des Bastions. Stupéfiant télescopage procurant le sentiment troublant d’une conscience partagée, unifiée, entre le poète et soi-même. Une rencontre authentique, médiatisée par le texte, d’une réalité commune, pour ne pas dire éternelle. Lisant le poète me décrire ce que j’observais moi-même en l’instant, j’eus le sentiment très net de voyager dans le temps. Un même phénomène se produit en moi lorsque j’aperçois dans des tableaux du Moyen-Age, aussi reculés soient-ils, la représentation précise des animaux que nous observons toujours de nos jours, tels les chardonnerets ou les rougegorges de Jérôme Bosch. L’art nous assurant ainsi d’une partielle métempsychose.

L’œuvre de Jaccottet est une saison continue, un jardin d’une grande richesse que l’on a plus traversé à mon sens depuis les Géorgiques romaines. Un festin de lumière dont on ressort changé, converti à son exigence, convaincu que le réel est en lui-même le seul au-delà possible de la poésie ; que rien ne peut être quêté hors de lui. Plus à l’écoute des vibrations de la nature que des traumatismes de son imagination, Philippe Jaccottet renverse le surréalisme, se pose en anti-Rimbaud, non pour le désavouer, mais pour porter à bien ce que le voyant aurait permis s’il n’avait pas, en même temps, défini la vraie vie comme absente. Jaccottet est un poète de la présence, poussée jusqu’à l’ascèse. Sa rigueur se veut tout autant ennemie du lyrisme que du sentimentalisme ou de l’intériorité contrite ; une forme de poésie objective, au sens où l’entendait Francis Ponge, mais davantage spirituelle, empathique. Jamais une poésie strictement descriptive ne lui aurait convenu ; tout le talent de Jaccottet consiste à faire passer son âme dans le décor, sans jamais que l’on sache vraiment qui de l’être ou des choses y exprime sa vérité. Aussi, contre toute attente, la sensibilité, l’émotion, y sont très fortes, mais aussi masquées que peut l’être le loriot, lorsque, entonnant son chant distinctif, nous ne parvenons pourtant jamais à l’apercevoir dans l’épais feuillage. Poète dissimulé derrière sa lyre, Jaccottet ne nous prive pour autant d’aucunes de ses tendresses, à qui sait voir, ici ou là, le discret criquet se trahissant sur une pierre. Que l’on imagine un peu quel défi a pu représenter pour ce poète que de chanter ce perpétuel été des choses en plein XXe siècle, siècle des brumes et des horreurs, s’il en fut. Un défi que l’on sent inscrit dans la chair même du poète, l’éprouvant dans son effort constant à refuser aux sirènes de la nuit de le soumettre à leur empire. Une grande œuvre intimidante, autant que peuvent l’être celles des poètes romains, à nous qui les lisons de notre « modernité », si veule, si sèche, si amère, si facile, souvent…

 

 

Visiteurs du soir

Un hérisson-ronchon renifle mes chaussettes à l’instant même où j’écris ces lignes, déambulant le nez à l’affût, en laissant sourdre un grognement comique tout du long de sa pérégrination nocturne. Je ne le distingue qu’à la lueur d’une bougie posée sur la table, incinérant quelques moustiques au passage. Je me souviens d’un soir où j’ai bien cru voir brûler mon livre lorsqu’une gigantesque tipule s’est jetée sur la flamme, provoquant un incendie de la taille de l’impétrante.

 

 

Fenêtres ouvertes

En plein soleil, les hirondelles de fenêtre laissent transparaître un reflet vert-doré qui me les a fait confondre, l’espace d’un instant, avec les guêpiers nichant dans la campagne. Des guêpiers, en pleine ville ?! C’eût été trop beau. Les hirondelles se jouaient des rayons du soleil pour en paraître plus exotiques qu’elles ne le sont ; coquetterie de voyageuses, pour qui l’Afrique est un miraculeux onguent.

 

 

Assy sur un plateau

Escapade sur le plateau d’Assy, dans la commune de Passy, en France. Visite de l’église Notre Dame de toute Grâce, construite peu après la seconde guerre mondiale, avec le concours de grands artistes modernes, dont Fernand Léger, Matisse, Georges Braque, ou encore Chagall. Eglise atypique, aux couleurs enfantines, à la légèreté improbable. Quelques piliers massifs, en devanture, derrière lesquelles, une grande mosaïque lumineuse de Fernand Léger. Un clocher lui aussi massif et large, robuste et droit – pilier du temps. Un intérieur boisé, chaleureux, entre le chalet de montagne et l’église proprement dite. Une musique discrète nimbait d’émotion les vitraux colorés et doux de sa nef. Musique enchanteresse, mélancolique, tendre et baroque, aussi légère et discrète que la décoration d’ensemble. Le calvaire du Christ comme contemplé au travers d’une larme d’enfant. Les bleus de Chagall, les soleils de Léger, la sublime tapisserie de Jean Lurçat, dans le chœur, chaude, flamboyante, sur le thème pourtant cataclysmique du Jugement dernier. Tout en l’église inspirait la douceur, la tendresse maternelle du chemin de croix représenté.

Un humanisme coloré contrastant la rudesse des falaises environnantes, surplombant le village de leur menaçante verticalité. Une paroi raide et droite, stratifiée, compressée, écrasée, jusqu’à son sommet, dépourvu d’arbres, tel un désert vert. L’aridité des sommets, des arrêtes, des pointes, des cornes de pierre comme autant de créatures mythiques inhérentes au roc. On pouvait même s’imaginer un crâne de tyrannosaure, au loin, en la forme évocatrice d’un rocher reptilien comme se souvenant d’anciennes formes ayant régné sur ses anciens sols. La nature n’oublie rien… Un lac vert de montagne, environné de touristes, devait nous y attendre, en face du Mont Blanc, rutilant, phosphorescent de ses neiges éternelles, sous le plein soleil de juillet au bleu de carte postale. Seules ses neiges affectaient aux jumelles, des craquements annonciateurs d’avalanches possibles. D’immenses rochers déposés dans les herbes et les bois, nous réduiraient en insectes, s’ils avaient dû choir de la montagne. L’âme se réchauffe comme le lézard, au contact de ses origines terrestres, mantelliques, empreintes de la chaleur vive du soleil de montagne comme du magma sous sa croûte. De temps à autre, le surgissement intempestif d’un nuage gris et lourd, libérant quelques bourrasques froides, de celles dont on peut craindre à tout moment, comme sur les bords de mer, le passage éclair d’une ondée ou d’un orage aussi intense que bref. Quelques bergeronnettes grises batifolant à la lisière des sapins, la tendre légèreté du mélèze, le blanc resplendissant des boulots, les gentianes, se balançant au gré du vent, entre bourdons et libellules multicolores, passant du rouge au bleu, sinon même au vert. Quelques milans et autres buses planant au-dessus de proies potentielles, les ailes fines et le corps élancé d’un faucon, lorsque nous descendîmes des hauteurs. Les imperceptibles cliquetis d’oiseaux, quelque part, pinsons et mésanges, au fond des forêts. La montagne et ses rudesses matérielles, son peuple discret, caché, sauvage ; ses couleurs froides, implacables, en sa chaleur de midi. Sagesse minérale pour une lumière éclatante, chaude de sa terre et froide en ses airs ; largement de quoi faire le plein de ses origines plus ancestrales encore que strictement pittoresques.

 

 

Plaisance

Ce qu’il y a de plaisant dans le lever du jour, comme dans le couchant le soir, c’est le sentiment réconfortant d’événements destinés à se produire indéfiniment. La répétition d’une cinématique sans termes nous renvoie chaque jour à notre place. La permanence d’objets parfois plus vieux que la Terre, assure d’une régularité que nous ne pouvons qu’envier. Notre existence organique n’est de l’éclat que d’un flash dans la nuit, et encore ; assister à ce qui se répète depuis des milliards d’années, aussi anodin soit-il, nous installe dans une durée plus que confortable. C’est bien simple : elle nous aligne sur l’horizon. Et l’horizon ne fait que reposer sous le ciel. L’horizon est une terrasse, un lit déplié. Quelque chose que l’on ne déplie rien qu’en le regardant et qui nous aligne sur l’éternité – l’espace d’un instant.

 

 

En allant prendre l’Aire

Vevey, fin juillet, pour une rencontre avec l’éditeur de mon premier recueil à paraître l’année prochaine. Plaisir du train, du défilé des voyageurs, des visages changeants, des paysages nouveaux. La proximité du lac, le silence d’une petite ville dépourvue de grandes artères. Larges places ouvertes, raréfiées de passants. Un soleil tonitruant pour un lac endormi, caressé d’une brise aussi fine qu’une plume d’oiseau nous passant sur l’échine. Restaurants aux terrasses offertes à qui veut, chaises et tables sur les trottoirs. Autant d’invitations à faire halte, à différer ses obligations, à flâner sans retenues, sans horaires. Le calme et l’espace des petites villes nous poussent à marcher d’un rythme bien plus lent que dans les grandes villes, où le stress du mouvement et du bruit nous entraîne avec lui. Les gares sont toutefois fidèles à elles-mêmes : points de rencontres importunes entre la misère des uns et la villégiature des autres. A cette différence, toutefois, que les conversations tapageuses des adeptes de l’égoïsme du mobile, éclatent plus fortement ici qu’en ville. Qui s’égosille hors la ville en son téléphone, donne le sentiment de retourner de son aboiement toute la place, sinon la terre entière. Un homme d’âge mur, affalé sur une banquette, les traits et les gestes humectés d’angoisse, retourne en tout sens, en plein wagon, les pages lubriques d’un journal érotique où se dévoilent des caricatures de femmes d’une vulgarité sans nom. Même dans de si petites villes, aérées et spacieuses, douces et tranquilles, les gares concentrent la misère urbaine que les espaces ouverts et fleuris tendent à chasser, comme si laideur et détresse s’attiraient l’une l’autre. Puis, après routes et trottoirs, grandes places et petites ruelles, une cour intérieure, des murs épais aux pierres de campagne, portes de granges en bois massif, courants d’air revigorant comme en lisière d’un bois ou d’une clairière intérieure, une allée sombre traversée d’une lueur de plein jour. L’écho du chant des oiseaux à la fraîcheur de la vieille et solide bâtisse. Que demander d’autre à une bicoque accueillante, aimée des oiseaux, bien ancrée dans le temps et la nature, sinon de nous y apprendre à voler ?

 

 

Le jour où l’homme fit mine de disparaître

J’y pensais l’autre jour, en lisant un article sur une cité inconnue qui dormirait au plus profond de la forêt vierge amazonienne ; une forêt si reculée, si hostile, que personne ne s’y rend et, si cela s’y produit, personne n’en revient… J’exagère. Disons que la région est à ce point hostile que la végétation n’y connaît que ronces, serpents, jaguars et pumas, et certains insectes, notamment de minuscules mouches, qui ont le cruel défaut de véhiculer une maladie incurable qui dévore la peau et que l’on nomme par là-bas : lèpre blanche. Vous voyez le topo. Qui plus est, la région considérée est entourée de vastes remparts naturels en pierre, qui en rendent le franchissement impossible, sinon périlleux. Cette cité inconnue, mais déjà ébruitée à l’époque de Cortès, aurait été mise à jour sous la canopée impénétrable par une équipe d’aventuriers en 2015, mais très sommairement. On la nomme la Cité du Dieu singe, et elle représenterait une grande cité disparue en même temps que les civilisations amérindiennes, lors des épidémies propagées par les colons occidentaux. Cette cité aurait eu sa propre gloire, son propre style, sa propre cosmogonie, à la fois proche et différente des Aztèques et des Maïas. Outre les restes inconnus d’une cité oubliée, on y trouve également une faune non référencée, où, nous dit-on, faute de n’avoir jamais connu l’homme, les animaux ne fuiraient pas à notre approche.

Cette aventure en terrain vierge, les dernières terres sauvages que nous pouvons probablement trouver encore sur terre, m’a fait songer à une situation inéluctable que je ne serai assurément pas là pour voir, hélas. Le moment où, pour une raison ou pour autre, la démographie humaine atteindra son pic avant de se réduire. Comme tout un chacun le sait, dans tout univers physique, qu’il en aille d’une colonie d’insectes, d’un échantillon microbien ou de la densité d’une population animale, il y a des fluctuations démographiques qui oscillent entre l’invasion et la disparition, pour leurs acmés respectives. L’homme n’échappera pas à cette évolution, à cette fluctuation, et, dans le cours naturel des choses, il arrivera bien un jour où la démographie chutera, laissant derrière elle des villages, des cités, des régions entières à l’abandon ; où les terres naguères sauvages et vierges, du fait d’une plus faible densité humaine, se repeupleront à l’image des forêts vierges qui occupent encore certaines régions du monde, avec leurs animaux inconnus, leurs nouvelles espèces ou la redécouverte d’animaux que l’on croyait disparus depuis longtemps. A chaque recule de population, la nature dévorera à sa façon, maisons et immeubles, exactement comme la jungle s’occupe de recouvrir les anciennes cités. La jungle ou le sable…

Tôt ou tard, que ce soit d’un cataclysme naturel (ou humain ?) ou d’une régulation propre à l’espèce – espérons que la nature agisse aussi inconsciemment par un phénomène que l’on pourrait qualifier de dénatalité – la démographie connaîtra ses hauts et ses bas ; et j’aurais bien aimé être de ce jour annoncé d’une modération humaine suffisamment importante pour que des villes fantômes s’accompagnent d’une résurrection des zones vierges bien au-delà de leur seuil critique actuel. A partir de quoi, la nature reprenant de ses droits, toute latitude accordée aux mystères que sait recouvrir la nature dans ses évolutions et ses variétés, sinon ses répartitions, recréeront les conditions propices à l’inattendu, au hasard, à l’inconnu ; aux évolutions imprévisibles de la nature entre ses seules lois. Ce jour adviendra, mais il semble hélas que nous ne soyons pas encore au terme de l’accroissement démographique dont la saturation ne pourra pas manquer d’être effective un jour où l’autre, la terre étant un objet fini, et non une surface extensible. Ce relâchement démographique aura-t-il lieu en l’an 2500 ? 3000 ? A l’allure où vont les choses, le point critique n’est pas de l’ordre du million d’années, comme celui qui vit l’apparition de l’homme moderne, il y a 200'000 ans. Cette chute démographique sera de toute évidence effective, soit d’une surmortalité naturelle que l’on ne peut imaginer sans horreur, soit par le fait d’une autorégulation naturelle du cheptel par le fait d’une logique naturelle méconnue, soit par une inespérée prise de conscience mondiale que la surnatalité est la première cause de misère et de destruction de la faune et de la flore avant même la pollution, puisque faute d’une humanité nombreuse, si nos ancêtres préhistoriques avaient été des pollueurs (et ils l’auraient assurément été s’ils en avaient eu les moyens), leur faible nombre n’aurait jamais permis les déprédations à grande échelle que nous connaissons aujourd’hui. La démographie est à la racine de toutes les calamités occasionnées par l’homme de nos jours sur son environnement ; n’en resterait-il qu’un seul, après un cataclysme quelconque comme l’on peut en voir dans la science-fiction, que ce dernier individu, fût-ce en polluant par tous les moyens, serait dans l’incapacité numérique de mettre en péril quelque écosystème que ce soit… Le paradis sur terre pourrait n’être rien de plus qu’une maximisation de terre vierge sur une planète où l’homme en serait revenu à une modeste proportion d’individus. Certains chanceux (ou malchanceux) le sauront un jour.

 

 

De la souplesse avant toute chose, et pour cela, préfère Hodler

Ferdinand Hodler est un peintre étonnant. J’arpentais récemment avec un ami l’exposition de son œuvre au Musée Rath et je reconnus d’emblée ces couleurs étonnantes, que certains trouveront irréelles, mais dont je peux témoigner qu’elles sont véridiques. Les panoramas lacustres helvétiques voient bel et bien défiler des lumières excessives, diablement variées, qui vont de la liqueur smaragdine somme toute saumâtre et maritime, à la délicatesse grise du roc, assemblant sur un même thème, l’eau et la roche, ou encore, des bleus sidéraux faisant se joindre ciel et lac, imitant les limpides cartes postales des tropiques. J’atteste que, des plaines aux sommets, nos lacs épousent sans broncher nombre de coloris féeriques que le peintre suisse n’a aucunement travesti par un mauvais imaginaire. On y reconnait autant l’aigreur morne de l’acier, la grège et implacable terre, dur et ferme, sans échappatoires lyriques, que les couchants roses et violacés baudelairiens, sinon les prairies aux herbes pommes, parsemées de mamelons mystiques, tout droit sortis de contes allemands ou de l’imaginaire d’un Tolkien, avec force châteaux. Les paysages idylliques ne manquent pas en Suisse, et peuvent assurément conduire à prendre l’Helvétie pour une lanterne à nains. Ferdinand Hodler ne s’abuse donc en rien dans son impressionnisme local.

Ce dont je m’attendais moins, faute de bien connaître son œuvre, c’est qu’il a excellé dans tous les domaines qu’il a investi, à l’exception peut-être de l’abstrait, qu’il a peu eu le temps d’investir, puisqu’il mourut en 1918. Mais dès son tout jeune âge, on découvre un peintre romantique de talent, faisant songer à Millet ; représentant des scènes nettes et maîtrisées pré-impressionnistes, avant de se lancer dans l’impressionnisme avec un talent tout aussi affûté, à partir duquel il tirera sa théorie du parallélisme, un brin superficielle puisqu’elle ne vaudra surtout que pour son époque où il était digne de sérieux qu’un peintre puisse étayer d’une théorie savante, la technique dont il usait pour représenter son art. Or, ce qui désavoue sa propre théorie, nécessairement figée et limitative, c’est sa capacité extraordinaire à changer de genre pictural en y mettant à chaque fois toute son habilité et son savoir-faire. Il maîtrisait très bien le romantisme pictural dans sa jeunesse, il s’épanouira dans l’impressionnisme à venir, bien distinct de celui des autres grands impressionnistes, il épousera également le symbolisme en vogue à la fin du XIXe, quoiqu’avec moins de génie que d’autres, mais d’une même poésie que l’intelligence décrypte avec une certaine facilité. Ainsi peint-il la Vérité, la Nuit, le Jour, l’Amour, et cette terrible toile, nommée l’Unanimité, à la stature guerrière, grégaire, ne datant pourtant que de 1914, soit quelques années avant la Révolution de 1917, mais qui annonce déjà le fascisme à venir, sous ses couleurs brunes ou rouges.

A chaque fois qu’Hodler embrasse un courant esthétique, il sait s’en montrer digne. Il s’y adapte, et, contrairement à la majorité des peintres, il ne se sera jamais cantonné à un seul genre. Il tentera l’autoportrait, et saura y mettre autant la dérision que la maîtrise, se représentant sous différents aspects psychologiques, de la colère à la pitrerie, du sérieux à la gravité. C’est dans un même registre psychologique qu’on le voit représenter l’agonie et la mort de ses femmes. Tableaux rares pour leur densité affective, perceptible dans la « cruauté » des traits qu’il donne à sentir et où perce la douleur que de voir le corps aimé se décharner sous ses yeux. Ferdinand Hodler est un peintre très intelligent, et par ce fait, très subtile ; il pense beaucoup, ce qui lui permet d’investir des genres très différents sans défaillir, parce que scrupuleusement abordés comme des disciplines à part entière, supposant une technique adéquate et non figée ou répétitive. Raison pour laquelle, son parallélisme apparaît davantage comme une coquetterie d’époque que pour un procédé véritable. Son propre parcours témoigne bien au contraire d’un aventurier de la peinture, bien décidé à exceller dans toutes ses mutations. On lui doit de s’être également illustré en peintre politique ou sinon historique, évitant toutefois l’écueil du traditionnaliste ; bien qu’il ait peint le célèbre bûcheron, de nobles artisans tout à leur ouvrage, sinon des figures mythologiques nationales comme Guillaume Tel ou de mémorables événements typiquement suisses, on ne ressent pas à les voir la facticité d’une peinture pittoresque. Le génie d’Hodler va au-delà de ce péril, comme s’il apportait à la tradition suisse, une stature grecque ou romaine, un élément de sublimation supérieure, lui interdisant de sombrer dans la facilité.

Peut-être Hodler a-t-il dû choisir entre l’excellence et la variété, à passer ainsi d’un genre pictural à un autre, il ne pouvait guère s’en montrer aussi maître qu’un peintre ayant passé l’intégralité de sa vie à se mesurer à un seul d’entre eux ; mais c’est ce qui m’a le plus charmé chez Hodler : il n’aime pas la répétition, même si elle est porteuse de l’excellence. Il a préféré être un bon peintre dans chacun de ses essais, à défaut d’un maître, et ses expositions y gagnent en attraits, en variétés. On passe de surprises en surprises, là où un maître absolu comme Signac, en son domaine, finit par nous lasser non par son talent, mais par la répétition infinie d’un même procédé pour un même sujet, sur d’innombrables tableaux. En ceci, il y a une vitalité particulière chez Hodler, une espièglerie rafraîchissante qui se sera sans doute payée par une maîtrise moindre que d’autres plus célèbres que lui, mais, une fois encore, il se pourrait bien que la technique ne soit pas le seul atout permettant à un art de provoquer l’admiration.

 

 

Permanence du néoclassicisme

Lorsque nous lisons de vastes ouvrages sur l’histoire de l’art, nous nous apercevons que ce que le XXe siècle tenait pour son seul prestige, ne l’était pas véritablement. Même les civilisations les plus traditionalistes n’ont pu éviter l’évolution esthétique, comme Akhenaton pour l’Egypte, qui souhaitait changer brutalement le style en usage depuis des millénaires, sans évoquer la croyance elle-même en inventant rien moins que le monothéisme ! On sait que les Grecs ont connu une succession de styles différents, qui vont du dorique à l’ionique, mais on assiste aussi, en pleine Renaissance chrétienne, à l’essoufflement des écoles, lorsque les maîtres ont à ce point atteint l’excellence en leurs domaines, que leurs disciples en sont réduits à les imiter, pour ne pas dire : les singer. On nommera ce vilain défaut : le maniérisme. Gageons que si le mot s’est fait quelque peu oublier, ce vice est tout autant présent aujourd’hui dans l’institutionnalisation de la tabula rasa contemporaine. Il n’en demeure pas moins qu’après le génie de Michel-Ange, de Léonard De Vinci, de Raphaël, a la période du réalisme grec dans la représentation des corps, ne restait plus qu’a imiter, faute de pouvoir faire mieux que le développement technique que ces travailleurs d’une vie entière, avaient produit. On fit même pire que d’imiter : on inventa des postures toujours plus recherchées et, pour tout dire, absurdes, afin de trouver encore un défi qui vaille dans la représentation grecque de la Renaissance. Une impasse formelle qui n’allait pas pour autant intimider les génies à venir et les empêcher de considérer le réalisme comme n’étant pas la finalité éternelle de l’exigence esthétique. Phénomène que l’on retrouvera au XIXe siècle, lorsque le néo-classicisme sera à nouveau battu en brèche par l’impressionnisme et l’art abstrait.

Dès l’impasse de la Renaissance, la rigueur extrême du réalisme cèdera la place à un relâchement de la technique au profit d’une focalisation nouvelle sur le sens du tableau, son effet ou le choix même du thème, exclusivement rabattu à l’époque sur les mythologies grecque et chrétienne. Ce qui permet de souligner que la querelle du réalisme ou non de la représentation esthétique est un problème qui a toujours hanté l’art, au même titre que le respect ou l’irrespect de la tradition. Notre époque ne semble rien faire d’autre que de croupir dans une impasse aussi ancienne que l’art et qu’elle rechigne à renverser par endoctrinement idéologique, car le balancier du réalisme à l’abstrait, du traditionnel au révolutionnaire, n’est qu’un effet à long terme de la sensibilité artistique. A ce titre, la démarche logique qui devrait s’imposer désormais, et que l’on pourrait même qualifier d’historique, compte tenu de sa réitération à travers le temps, c’est le retour à un classicisme nouveau, car les classiques, en tout temps, n’ont jamais représenté fidèlement les canons dont ils se revendiquaient. On cite souvent en poésie le cas d’un Malherbe, dont l’exigence de pureté et de rigueur de la métrique était telle qu’il était incapable de la respecter lui-même… En toute logique, un retour à un certain classicisme devrait prendre le relai de la vaste déconstruction conduite au XXe siècle, ce d’autant plus que les infidélités propres à la modernité se sont déjà produites à maintes époques. Si l’alternance se fait attendre, cela revient au simple fait que, autant les peintres de la Renaissance ont dû réinvestir l’ancien rayonnement grec pour retrouver le chemin de l’art, autant les philosophes des Lumières ont dû réinvestir leurs grands ancêtres méditerranéens pour reconduire la raison au-delà de ses bases, autant la haine du passé, sinon son désintérêt, représente le plus grand obstacle à l’égard de ce flambeau que l’on ne peut se passer de mains en mains que si le précédent coureur peut encore nous le transmettre…

 

 

En avant vers le grès

Rimbaud nous a trompés, c’est évident. A la Science, et en avant ! Scandait-il… Tu parles ! Entre pro et ré-grès il n’y a qu’un préfixe. Je me contenterai du grès, après tout. C’est du solide. Le positivisme est d’utilité publique, comme la poubelle du même nom. On y met ce qu’on veut. De l’utile, du nécessaire - choses et autres. Trions donc nos déchets, bien qu’avant d’être des déchets, ce furent choses bien utiles. Si l’on ne souhaite pas que nos poèmes suivent le même destin que les cartouches d’encre et les bandes magnétiques, il va bien falloir changer d’étendard. Ni pro, ni ré, se contenter du grès. C’est du solide.

 

 

Remettre les conteurs à l’heure

Le progrès est un leurre confortable. On s’en rend surtout compte lorsque l’on plonge dans le lointain passé. A lire des anthologies poétiques étalées sur presque mille ans, on découvre de tels trésors et une telle variété de styles comme de thématiques, que seule la métrique fait figure de classicisme persistant, mais au-delà de la forme, les contenus sont les mêmes que ceux des modernes. On découvre un romantisme presque morbide, sinon gothique, dans des poèmes de Pétrarque, du Victor Hugo avant l’heure, des lyriques du Moyen-Age à faire pâlir un Hölderlin, des jeux dans la présentation poétique bien avant les calligrammes d’Apollinaire, une inventivité permanente, j’allais presque dire inexorable, qui se joue des contraintes formelles bien avant qu’on en décrète le vers libre. Les terminologies poétiques ne suffisent pas à faire d’un poème autre chose qu’un poème, et, de la métrique au vers libre, la technique s’avère moins capitale que l’intelligence, la profondeur, l’astuce, l’inventivité, dont sont capables les poètes au-delà de leurs genres respectifs. La querelle des techniques, au prétexte de modernité, aura braqué sur les siècles un puissant générateur de lumières artificielles nous masquant la futilité de la forme eu égard à la beauté intrinsèque d’une œuvre. Les sommets d’André Breton ne font en rien pâlir le lyrisme d’un Pétrarque ou la suavité d’Aragon, celle d’un Agrippa D’Aubigné. Oui, avec beaucoup de recule, on ne comprend plus très bien en quoi les modernes ont été modernes ; romantisme, symbolisme, surréalisme, classicisme, tous étaient déjà présents, avant l’heure, au gré des caprices des muses, en témoigne, un certain Beaumanoir et ses Fatrasies médiévales ; sens de l’absurde et humour noir bien antérieur à André Breton.

Le progrès en est si peu perceptible que l’on a surtout envie aujourd’hui de retrouver odes, sonnets, ballades, épigrammes, alexandrins et quatrains aux rimes embrassées ou plates, avec hémistiche ou non. Personne n’a osé prétendre à ce jour que les mathématiques étaient caduques. Dont acte ! Si le progrès signifie la fin de la technique, alors il s’annule lui-même. Tout au plus pouvons-nous attester qu’à chaque époque, une forme de maniérisme domine sans cesse la production esthétique, et la poésie connaît elle aussi ses fabriquant de vers vis-à-vis desquels les grands poètes ont toujours su imposer la primauté du fond sur la forme – quitte à rompre avec les codes en usage. Les romantiques excelleront dans l’infidélité des classiques, avant que les modernes ne s’en fassent un sacerdoce. Mais si la forme est secondaire par rapport au fond, à l’authenticité du message, il va de soi que la modernité du vers libre n’est pas plus importante que la tradition métrique et ses nombreuses codifications. Sonnets et vers libres n’étant que les formes variables à travers lesquelles le fond peut décliner ses richesses à foisons. Et c’est ainsi qu’un Paul Valéry peut tout autant s’imposer dans un même siècle que celui de Tristan Tzara, sans qu’il en aille d’une forfaiture. Relire des anthologies du passé, sur presque mille ans de tradition poétique, achève de faire tomber les grilles de lecture universitaires… Il n’est pas un siècle qui n’ait vu se battre les insoumis de la forme d’avec les traditionnalistes, et il est impossible de les dissocier en bons et mauvais poètes, car les maniérés comme les plus inspirés, coexistent dans les deux camps. Renvoyant le prétendu progrès de la forme au rang des artifices, lors même que le fond poétique ignore savamment cette prétention.

 

 

Nage entre les marées

Les villes se vident durant l’été ; il y règne un désert particulier, bitumeux. Les vacanciers se retrouvent tous en lieux touristiques. Se fuyant les uns les autres, ils ne font que se retrouver entre eux, tout aussi engorgés que dans les villes, mais cette fois-ci, en pleine nature… Ce sont les citadins, pour le coup, ceux qui ne sont partis nulle part, qui se retrouvent en pleine ville, dans un silence inattendu, surprenant. Les ruses de la grégarité sont ainsi : quitter la fourmilière, c’est la retrouver sur les plages, les lacs, les montagnes, les autoroutes. Juilletistes et aoutiens ne font que s’engorger ailleurs, un peu comme cette pluie que l’on pense éviter en se jetant soi-même au lac. L’homme est ainsi fait qu’il passe son temps à se fuir dans ce qu’il fuit. Ceux qui cherchent la solitude retrouvent la foule dense dans leur tourisme, et ceux qui fuient la solitude, se jettent dans la masse pour s’y retrouver encore plus seuls qu’avant. Jamais content. Sauf à contempler le flux et le reflux des cités – à faire fi comme à s’y laisser glisser. Qui ne reconnaît plus que son caprice, ne reconnaît plus le moindre ordonnancement. Il en est, il n’en est pas, et ça ne l’intéresse pas plus que cela.  

 

 

Facétie bucolique

Je n’avais jamais prêté attention que l’on entendait le coucou dans la sixième symphonie de Beethoven, dite la pastorale. Ces petits clins d’oreille relèvent la perspicacité d’un compositeur au fait de sa gravité comme de son humour.

 

Gerard Manset Jardin Des Délices © frederick292

 

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@LG

 

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