Miracles de mains d'homme

Fragments pour un gai savoir XXVI

 

 

Miracles de mains d’homme. Des scientifiques de l’EPFL sont parvenus à faire marcher des paralytiques, sans le secours de Jésus Christ ou de pèlerinages à Lourdes. Grâce à des stimulations électriques implantées dans les zones rompues de la moelle épinière, et suite à une lente rééducation, des paralysés depuis de nombreuses années ont pu retrouver le mouvement de leurs membres et se remettre à marcher. La médecine est un des rares domaines des sciences à jumeler à ce point le progrès et le miracle ; phénomène suffisamment rare pour être remarqué. A l’ère consumériste, le progrès n’est plus qu’une option nouvelle sur un smartphone, quand il n’est pas obsolescence programmée, c’est-à-dire un régrès. Il se produit donc encore, fort heureusement, des progrès aussi significatifs que ne le furent la vaccination, l’électricité ou l’invention de la roue, mais très en marge du grand supermarché de l’innovation, qui n’est que gadgets et piège à cons, lorsque le mercantile s’en mêle à seule fin de créer du nouveau comme prétexte lucratif. Aussi, lorsqu’un authentique progrès survient, il fait furieusement la différence. On ne s’y trompe pas. Comme un miracle, ai-je dit, mais de mains d’homme.

 

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Le posthumanisme, ou l’homme diminué. Il est évident que le progrès existe, disons, sur le plan technique ; mais il est fort rare. Ce n’est pas tous les jours que l’on modifie profondément la qualité de vie des hommes. Un tel événement s’est déjà produit mais on peut compter sur quelques doigts seulement les grands progrès de l’histoire humaine : la vaccination en médecine, l’électricité et le chauffage qui en procède, l’électroménager, éventuellement, bien que certains s’en passent ; Internet et sa généralisation de l’échange et de l’information, les luttes sociales qui ont réduit la mortalité et la précarité économique. Il y a ainsi des étapes clefs dans l’histoire des hommes où le quotidien a été transformé par une amélioration concrète de leurs conditions de vie et, avec elle, de leur espérance de vie. On peut à mon sens parler de progrès si la vie humaine en est qualitativement renforcée ; si le gain obtenu par l’avènement d’une nouvelle technique, réduit la souffrance, la nuisance et la mortalité. En ce sens, tout ce qui prétend de nos jours au progrès, sans modifier substantiellement le quotidien des hommes, relève moins du progrès que du gadget. Gadgets à profusions et options dérisoires ne faisant que s’ajouter à ce qui existe déjà, ou, au pire des cas, jouant uniquement sur l’illusion de nouveauté pour séduire le portemonnaie du naïf.

Que l’invention du téléphone puisse mériter l’onction du progrès, je veux bien l’admettre, ne serait-ce que pour contacter les secours ; que l’invention du téléphone portable en soit une deuxième, pourquoi pas ; c’est aussi un moyen de secours efficace, notamment pour les randonneurs, aventuriers, alpinistes, personnes âgées, dont l’outil peut concrètement s’avérer vital ; mais pour le reste, on a simplement jumelé Internet, l’ordinateur et le portable, en une seule unité, et inventé une infinité de gadgets à partir de cette autonomie dont le modèle réduit nous permet aujourd’hui de bénéficier d’un ordinateur entier tenant dans une simple poche. Soit. Mais si on s’en tient à ce que le progrès nécessite, à savoir d’améliorer le quotidien humain sur le plan essentiel, et non dans le registre des commodités - car elles sont infinies (d’où le mercantilisme délirant autour des nouvelles technologies), alors ce que l’on nous présente comme un progrès dans la plupart des cas ne relève que de variations superficielles autour d’acquis plus anciens. Il n’y a de progrès que lorsqu’une invention permet une meilleure adaptabilité humaine à son environnement, à ses besoins. Un rasoir peut se suffire de ses lames, et de rien d’autre ; si on conçoit l’invention du rasoir comme un progrès, on exagère la portée de ce progrès pour le rasoir électrique et ses infinies variations, car ces évolutions techniques ne sont que des variations superficielles autour d’un progrès déjà effectif que la technique nouvelle ne remplace pas. De la même manière que le principe révolutionnaire de la voiture consiste à se déplacer plus vite et plus facilement d’un point à un autre, ce qui s’avère être un progrès par rapport au fiacre ou à la diligence, mais rien de novateur toutefois depuis qu’un moteur agite des roues, sinon des gadgets en surnombre, qui n’ont pas modifié substantiellement l’automobile depuis sa prime invention. Une fois l’invention réalisée, elle n’a plus qu’à évoluer vers davantage d’efficience, c’est-à-dire de rapidité, de confort, de faible consommation, d’autonomie, de design, mais tout cela procède d’une simple amélioration dans le temps d’un progrès déjà existant. Nous baignons là-dedans depuis que le capitalisme s’est imaginé pouvoir sur simple décision, faire pleuvoir de l’or en lieu et place de gouttes d’eau.

Pour en venir au posthumanisme, j’en tirerai la même évidence : toute amélioration technique de l’homme, même en lui-même, si elle ne lui est pas bénéfique et vitale, n’est qu’un gadget de plus accolé à un être dont les facultés existent déjà. Ce que l’homme a besoin de faire pour répondre à sa nature, à ses besoins, il l’accomplit déjà ; peut-être en est-il parfois trop limité, raison pour laquelle on a inventé les lunettes, les oreilles artificielles, les loupes, les télescopes, les bras mécaniques, les jambes de bois, que sais-je encore. Toutes ces inventions chargées d’améliorer ou de pallier à un déficit de santé, relèvent déjà du transhumain et remontent parfois jusqu’au Moyen Age, si ce n’est pas davantage. Seule la technique du jour permet d’aller plus loin, plus profondément, dans la restauration du handicape; mais c’est là que le post-humanisme devient ridicule, à la manière des haut-parleurs pour voiture ou de l’hygrométrie pour une montre, car l’ajout devient lui-même superficiel une fois qu’il ne répond plus à des besoins vitaux. L’homme ne peut pas inventer des désirs, créer artificiellement des besoins ; il est fautif de mettre sur un même plan, le progrès, et le divertissement. Si on inventait un homme bionique, capable de prouesses techniques surnaturelles par augmentation de ses facultés naturelles, à quels besoins cela pourrait bien répondre ? Si vous bénéficiez d’un œil capable de voir à très longue distance, ou sur d’autres fréquences que la lumière visible, bien plus précisément et loin que la vision humaine – outre que cela peut s’avérer très handicapant au quotidien -, quel besoin l’homme aurait-il d’une telle adaptation ? Cette fantasmagorie soi-disant progressiste tombe d’elle-même, car elle s’occupe d’ajouter des bras et des jambes à l’homme, alors qu’il fait un usage optimal de ses membres, et qu’il ne saurait rien faire de bras et de jambes en trop sinon en être gêné et amoindri… En orientant la technique dans le sens du quantitatif, et non du qualitatif, on ne fait rien d’autre que de se doter d’outils qui, faute de n’avoir aucun usage véritable, nous gênerons plus qu’ils nous amélioreront. Créer des facultés et des performances inutiles reviendra à donner des ailes à l’homme qui, faute d’en avoir besoin, ne parviendra plus à marcher correctement en raison de la résistance à l’air. C’est en ce sens que la nature est optimale, non pas qu’elle est parfaite, mais tout est fait par la nature pour répondre à une adaptation issue de milliards d’années d’évolution. L’évolution nous précède; c’est elle qui a déterminé non pas seulement nos capacités, mais surtout nos besoins auxquels nos  capacités répondent. Inventer de nouvelles capacités, sans pouvoir créer de nouveaux besoins, autres que ceux de la nature, réduit le transhumanisme à n’être qu’une émission de gadgets qui, loin de nous améliorer, ne feront que nous encombrer.

Face à l’optimal du vivant, le post-humain devient redondant, superfétatoire, anecdotique, voire nuisible; il deviendra un handicape au même titre qu’une oreille trop fine ou une vue trop perçante peut s’avérer très handicapante. Je note d’ailleurs que lorsque Luc Ferry parle du transhumanisme, il en parle moins comme un dépassement technique de l’homme que comme une restauration de l’homme ; je veux dire qu’il donne en exemple l’allongement d’une durée de vie beaucoup plus longue que celle d’aujourd’hui, ce qui ne revient qu’à assurer une jeunesse prolongée, et non une modification substantielle de l’homme. Sitôt que l’on cherche à conserver ou à restaurer une jeunesse perdue, une santé perdue, on entre immédiatement dans le registre – aussi technique soit-il – de la médecine réparative et non dans un posthumanisme. Le posthumanisme supposerait un homme réellement augmenté et non préservé ou réparé. Un homme à qui on ajouterait des sens, des pouvoirs, des qualités en quantité. C’est autre chose que de le restaurer dans ses forces ou ses capacités perdues, car, si tel est le cas, alors le transhumanisme n’est qu’un étirement qualitatif de la chirurgie réparative, et rien d’autre. En revanche, quand on y réfléchit bien, il y a bien un domaine de l’activité humaine qui puisse s’intéresser à une vision quantitative de l’être humain : le sport et la guerre. Voilà un milieu dans lequel il vaut mieux bénéficier de qualités surhumaines pour résister à tout et pouvoir absolument tout. Encore que, même pour le sport, cela ne saurait être une bonne idée, car un sportif augmenté ne respectera plus les critères d’égalité qui permettent à tous les autres sportifs de se mesurer les uns aux autres… Le sport lui-même y perd son sens. C’est pas de jeu, comme on dit. La guerre, toutefois, en tant qu’elle est le lieu du tout est permis, est la seule activité humaine susceptible de trouver grâce à l’homme augmenté. En réalité, ils y travaillent déjà. Entre robots tueurs et possibilités de mélanger la souplesse du corps humain d’avec une technique meurtrière inédite, du type Robocop. La bombe, l’explosion, l’énergie destructrice – n’est-ce pas cela, finalement, le fin mot du progrès quantitatif ? C’est rapide, fulgurant, intense, efficace, et l’on peut bénéficier d’une énergie considérable en très peu de moyens. Le posthumain est sûrement promis à une variation nouvelle sur le thème de la bombe atomique au XXe siècle, qui fut parente de la quête incessante d’un maximum d’énergie pour un maximum de rapidité. Il est intéressant de relever que les progrès techniques qui ont accompagnés la vitesse des transports, des communications, des échanges, du commerce, cette quête obsédante de la vitesse et de la performance-puissance au XXe siècle, ait culminé dans la bombe atomique – qui obéit, finalement, à la même exigence de capacité et de rapidité que l’homme a déployé partout ailleurs. Que l’on ne s’y trompe donc pas : l’amélioration quantitative de l’homme posthumain, au contraire de la médecine réparative d’un transhumanisme qualitatif, ne s’occupera pas de mieux-être, mais de défi, de puissance, de dépassement – et il n’est rien d’autre que la guerre qui puisse répondre à cette exigence ; une variation de plus sur les moyens de destruction et d’autodestruction dont les hommes sont capables lorsqu’ils aspirent à la puissance plus qu’à l’aisance.

 

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Une milice au parlement. Les mythes helvétiques ont la vie dure, comme cette neutralité apparente qui permet surtout, par multilatéralisme, d’avoir des intérêts partout, ou le fameux parlement de milice dont un article du temps du 24 octobre 2018 détaille en profondeur la déperdition. Rappelons en quelques mots en quoi consiste un parlement de milice au sein d’une démocratie soucieuse de limiter tout centralisme abusif : il s’agit de faire en sorte que la politique ne puisse être le gagne-pain d’un élu, mais une fonction de représentation de la volonté populaire ; à cette fin, le parlement de milice se refuse à permettre à un élu de faire profession de son mandat ; il se doit donc de travailler comme un autre, et de n’accorder à son devoir civique, que la noblesse de son bénévolat. Gage démocratique qui a pour but d’empêcher le carriérisme politique et son dévoiement intéressé. C’était plutôt bien pensé si on en juge à la crise politique actuelle en Europe reposant tout entière sur une trahison de la représentativité politique à l’égard des intérêts financiers incarnés par la haute technocratie, dont certains, comme nous le savons, vont et viennent dans les plus grandes banques du monde, dont celles qui ont contribué à l’effondrement de 2008 et viennent ensuite donner des leçons de maintien aux Etats qui les ont sauvés de la banqueroute. Mais comme le disent, y compris des élus de gauche, non seulement ce parlement de milice n’existe plus que dans le vocabulaire, mais le train de vie politique d’aujourd’hui ne serait plus supportable pour des élus qui travailleraient dans une autre profession. Non seulement les parlementaires ne peuvent plus être à temps partiel, mais ils ne peuvent pas encore tout à fait vivre de cette profession à part entière qu’est devenu leur mandat et empochent indument l’argent de lobbys ou grignotent à leurs fins, des émoluments publics destinés à leurs transports et autres frais de bouches. Si on en croit les récriminations des élus, jusqu’à la gauche, c’est la pauvreté des parlementaires qui expliquerait l’acceptation éhontée de l’argent des lobbys, ou l’opacité d’un certain nombre de revenus annexes ; de 63'000 à 90'000 francs par ans, selon leurs statuts, les parlementaires helvétiques se devraient de recevoir bien plus… alors qu’ils avaient été nommés à l’origine pour n’en gagner aucun. Le débat mérite évidemment d’être posé, mais ce qui est dérangeant, c’est que ce lent glissement du parlement de milice vers la professionnalisation de la politique, est contraire à la constitution ; il serait donc bon d’y mettre bon ordre et de passer par le peuple pour en décider, plutôt que de pratiquer en douce…

Parler encore d’un parlement de milice alors que nous sommes plein pied dans la professionnalisation de la politique, soit, son exact contraire, ne manque pas en effet de générer de la mauvaise conscience… Ces messieurs-dames disposent pourtant de nos jours d’un réel salaire, que nombre de travailleurs suisses à temps plein n’égalent pas. Etant donné que le peuple ne s’est pas prononcé pour la suppression du parlement de milice garant de sa démocratisation contre les abus de la représentativité politique, nous pouvons en déduire logiquement qu’il s’agit là d’un dévoiement pur et simple de ce garde-fou, dont la ruine s’est accompagnée d’un Etat fédéral qui, au début du XXe, ne nécessitait que quelques dizaine de millions de francs de coûts de fonctionnement pour dépasser les dizaine de milliards aujourd’hui, sans que personne ne puisse expliquer la raison de cette véritable hypertrophie étatiste… De 52 fonctionnaires à sa création, l’Etat fédéral en totalise aujourd’hui 140'000 ; passant également d’un budget de 5 millions de francs annuels à 40 milliards… Partout en Europe, nous savons que la professionnalisation de la politique va de pair avec une corruption grandissante ; que l’appât du gain ne dispose d’aucun barème suffisant, et que transiger sur le principe, c’est ouvrir béante la brèche. Il ne faut pas chercher plus loin l’éloignement de plus en plus grand qui sépare aujourd’hui les élus des citoyens, puisque ce parlement de milice avait été prévu pour empêcher cet éloignement. Adapté ou non à notre époque, on ose tout de même se demander quelle force étrange a nécessité de passer de 5 millions à 40 milliards de francs de frais de fonctionnement… Cette inflation étatique ne saurait s’épargner les vices qui l’accompagnent : technocratie, ploutocratie, lobbyisme, conflits d’intérêt, corruption, gentrification, centralisation opaque, perte de souveraineté populaire par oligarchie institutionnelle. Que des élus, même de gauche, puissent s’en réjouir en affirmant que ce n’est pas encore assez, en dit long sur la faiblesse de la démocratie représentative par rapport à la démocratie directe… Une fois de plus, la Suisse, bien que plus démocratique que partout ailleurs, n'échappera pas aux fléaux de son temps.

 

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Orwell est chinois. La Chine a une longueur d’avance, comme on peut s’en apercevoir en lisant l’éditorial du rédacteur en chef du Temps ce samedi 3 novembre 2018. On accuse beaucoup, et de plus en plus, à juste titre, l’Amérique de devenir un Big Brother de dimension planétaire, à l’heure où les scandales des Big Data explosent, que Facebook et Google sont pris dans la spirale et que ces boîtes, bien trop vastes pour être gérées, ne sauront pas répondre autrement que par l’arbitraire. La Chine, elle, de son côté, aidée par la dictature assumée de son exécutif, s’est accaparée le contrôle maximal des nouvelles technologies et des outils de références et de contrôles informatiques. Le Big Brother chinois en donne bien davantage encore le tournis : le gouvernement a doté chaque citoyen chinois d’un crédit social que nombre d’infractions courantes peuvent amoindrir sur dénonciation publique et contrôle numérique. Ainsi, quelque incivilité constatée sur la voie publique peut faire l’objet d’un contrôle et aboutir sur une sanction pécuniaire. Le Big Data, secondé par Big Brother, le tout au service d’un Etat dictatorial, entre détections faciales et dénonciations anonymes. 9 millions de chinois ont déjà fait les frais de sanctions sur leurs crédits sociaux, ne leur permettant plus de prendre l’avion et de voyager, sinon de s’inscrire à l’Université. Parmi les motifs de sanctions, on y trouve bien évidemment toute forme d’opposition politique gouvernementale, cela va de soi, mais également des faits mineurs comme être trop paresseux ; le temps passé sur les jeux vidéos est contrôlé par l’Etat, de même que le temps passé sur les réseaux sociaux, et peut faire l’objet de sanctions. Le système Big Brother chinois est en pleine phase d’expansion et d’extension ; la surveillance de masse, sanctions financières à l’appui, arrestations policières pour les plus graves sous la forme de la banale intervention policière, est une réalité en phase d’embrasser bientôt plus d’un milliard de chinois. Le gros œil orwellien, sous sa forme omniprésente et répressive, est donc déjà une réalité contemporaine que l’on ne peut plus désormais ignorer. Sale temps pour la liberté…

 

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La bien-pensance brûle les livres. Il y a des manières plus sûres de fermer des librairies, autres que de fracturer des vitres intentionnellement, c’est de ne jamais acheter de livres, voire, jours après jours, d’afficher son mépris, sinon sa haine des écrivains et de la culture ; et à cette aune, je ne constate pas que les groupuscules extrémistes égalent les effets néfastes des bien-pensants incultes qui forment aujourd’hui des foules haineuses qui tout en dessinant des cœurs et en invoquant l’Amour, en sortant peluches et bougies contre les méchants, sont également les premières à considérer que ladite culture est remplie de sales types qu’il ne faut pas lire. L’intelligence est une menace pour les bons sentiments ; brûlons donc les livres (en méprisant leurs auteurs) mais chérissons les pauvres libraires caillassés par de méchants nazis, comme nous chérissons et accolons nos cœurs à toutes les victimes d’injustice, quelles qu’elles soient. En l’occurrence, l’heure est grave, la gestapo est à nos portes, et les cœurs purs ne laisseront pas les livres brûler autrement que par indifférence...

Et justement, je ne suis pas bien sûr que le problème soit réductible au vieil autodafé politique et religieux. Il faut souligner que la vitrine caillassée de la librairie du Boulevard, à Genève, ne représentait pas la librairie elle-même – sinon d’autres auraient également vu leurs vitres exploser dans la même nuit, telle une nuit de cristal portée sur l’intelligence ; il s’agissait surtout de viser une exposition d’ouvrages particuliers consacrés à l’antifascisme. Nul doute en effet que l’infraction repose sur un motif politique, mais elle est moins tournée contre le livre lui-même – ou la librairie – que contre la promotion de l’antifascisme. Or, nous vivons une époque étonnante où les défenseurs des valeurs morales sont ceux-là même qui militent pour l’interdiction et la mise à sac. Une gauche fasciste défie actuellement une droite autoritaire alors que cette dernière ne souhaite aucunement brûler ni livres, ni librairies. C’est même cette dernière qui se retrouve dans la délicate situation de militer pour la liberté d’expression… La preuve en est la librairie d’extrême droite récemment ouverte à la rue Médicis à Paris qui, parfaitement tolérante, contient également en son sein les auteurs de leurs bords opposés – ce qui n’est pas le cas des librairies bien-pensantes de gauche dont certaines refusent même de mettre Zemmour à l’étalage malgré son succès… alors qu’il n’a rien de la malhonnêteté d’un Faurisson ou le nazisme assumé d’un Rebatet.

Cette même librairie d’extrême droite, qui ne brûle pas les livres mais en fait bien au contraire la promotion, s’est vue menacée d’être démolie par les commandos antifascistes de gauche, nécessitant la mise en place d’une protection policière. L’ancienne librairie Facta de Clichy, de même obédience, a pour son compte été saccagée par les commandos gauchistes avant d’être fermée. Comprenne qui pourra : les antifascistes veulent détruire des librairies et faire interdire (brûler) leurs auteurs et leurs livres, là où d’autres hurlent à la gestapo, lorsqu’un groupuscule d’extrême droite applique la même politique que celle des antifascistes, à l’endroit de leurs littératures… Dans cette guerre liberticide, je relève que les groupuscules droitiers agissent en miroir des gauchistes qui, manifestement, ont une longueur d’avance sur les premiers. Et ce ne sont pas les petits cœurs et les bons sentiments de ceux qui ne lisent assurément jamais mais défendent les librairies pour la bonne cause, qui vont changer les choses. Assurément, les librairies fermeront non par fascisme, mais par inculture généralisée. La paix, l’amour n’adviendront que par suppression des idées et des livres – lorsque tout débat aura été épongé et qu’il n’y aura, en effet, plus qu’à s’aimer. Les bien-pensants et les fascistes marcheront dès lors mains dans la main dans le meilleur des mondes réconcilié où penser sera le contraire d’aimer car ferment de discordes.

 

"La nouvelle librairie" menacée par des antifas

 

Pas lu pas pris. Pour qui a lu Le suicide français et Le destin français, du sieur Zemmour, reçu avec force courbettes et léchage de bottes à Genève par un spécialiste du pourléchage d’élites, j’ai nommé Me Bonnant, il trouvera le tout très instructif et très riche d’informations. Le travail de Zemmour, qui n’est pas historien, n’en demeure pas moins soutenu par le travail des historiens qu’il a consultés pour y exprimer sa vision des choses. Tant que l’auteur ne falsifie pas l’histoire, il est dans son entière légitimité que d’en proposer des interprétations nouvelles, iconoclastes, sinon même orientées. L’histoire de l’Histoire n’est rien d’autre qu’une longue suite de lieux communs, dont certains sont appuyés sur des faits avérés, et d’autres, laissés à la libre interprétation des sensibilités politiques et historiques qui jalonnent l’historiographie des siècles. Nul n’est besoin de s’en inquiéter : les orléanistes ont lu l’histoire en monarchistes, les communistes en marxistes, et les islamogauchistes la lisent aujourd’hui en internationalistes ; il est donc tout à fait légitime qu’un napoléonien comme Zemmour, doublé d’un robespierriste, la lise en nostalgique de l’Ancien Régime. Aussi suis-je étonné qu’on ne relève pas davantage chez Zemmour, outre les portraits affectifs qu’il dresse des grands personnages de l’histoire de France, en bien comme en mal, son parti pris d’une restauration, non pas seulement de la grandeur révolue de la France, mais d’une France bien particulière qui est celle de sa domination impériale. L’idée selon laquelle il n’y aurait aucun rayonnement culturel sans que celui-ci ne soit accompagné d’une démographie majoritaire et d’un empire en extensions territoriales, est une idée pourtant contestable. Certes, la France a connu une corrélation, tout comme l’Angleterre et les Etats-Unis, entre rayonnement militaire, démographie, conquêtes coloniales et rayonnement culturel ; mais c’est oublier que le Brésil, qui s’était hissé de la pauvreté à la 8e puissance mondiale, n’a pas eu besoin pour ce faire de conquêtes militaires et d’extensions territoriales. C’est oublier que les pays les plus performants du monde en PIB et en richesses nationales sont parfois des pays dépourvus de toutes ces fausses valeurs nationalistes, comme la Suisse, le Luxembourg, ou la Suède, qui jouit d’un rayonnement culturel très récent pour sa littérature, sans jouir des atouts des anciens empires allemands et français. A cette fin, il faudrait aussi mentionner de minuscules pays, comme le Qatar, l’Arabie Saoudite, dont le rayonnement, tantôt culturel, tantôt financier, excède de beaucoup leurs limitations territoriales et démographiques. L’Afrique a une tradition littéraire et culturelle qui excède ses limitations politiques et financières, sa grande pauvreté matérielle. Nombre d’auteurs africains sont désormais des classiques, certains ont obtenu le Nobel de littérature, même très récemment, sans que cela ne s’accompagne des prestiges de naguère des empires européens.

Aussi suis-je quelque peu étonné que l’on n’attaque pas Zemmour précisément sur son terrain, plutôt que de le couvrir d’opprobre et de l’interdire d’antennes. Restaurer un empire français, ne serait-ce que dans le souhait, voilà qui pose un certain nombre de questions importantes, compte tenu que l’Allemagne en rêve encore, et qu’on ne saurait réaliser d’empire qui ne soit inclusif, sinon celui de l’Union européenne, pour la simple raison qu’il ne table que sur la Finance, par essence, apatride. Hors des marchés financiers, tout empire n’aspire qu’à l’hégémonie et à la guerre contre ce qui le limite dans ses propres frontières. Je parle ici d’empire, et non de nation ; car une nation peut très bien demeurer ce qu’elle est sur le temps long, sans jamais recourir à l’empire – c’est d’ailleurs le cas de la majorité des Etats du monde qui n’ont jamais connu d’extension impériale. Il n’y a donc, dans son esprit, aucune dichotomie entre l’empire et la conquête territoriale, militaire, et, par conséquent, l’établissement de colonies. Au travers de cette aspiration impériale, c’est donc inéluctablement la guerre qui se dessine à l’horizon du rêve zemmourien. En est-il conscient ? L’assume-t-il ? Comment envisager un empire sans conquêtes militaires ? Sans cela, ça n’est qu’une nation, et elle demeure une nation – y compris si elle est prospère. Mets-t-il des bornes à son empire recouvré ? Car il serait très malsain qu’à la suite des trois débâcles impériales et cocardières de 1870 à 1945, les nostalgies impériales et conquérantes puissent encore hanter les esprits européens, lors même que l’on sait que l’on peut obtenir un rayonnement mondial par d’autres voies que par des voies militaires, comme des petits pays le prouvent encore aujourd’hui, qui se glissent parmi les pays les plus riches du monde, sans disposer pour autant de l’immensité territoriale et de la puissance militaire des Etats-Unis, de la Chine ou de la Russie. Il faut également relever que, contrairement aux Etats-Unis et à la Russie, la Chine s’impose en Europe et en Afrique sans recourir au canon. La petite Angleterre n’a pas dominé longtemps le monde uniquement par sa force de frappe, mais aussi et surtout par ses talents commerciaux – on ne me fera pas croire qu’une île peut accéder à la domination mondiale, comme au XVIe siècle, par sa démographie et sa puissance de feu ; d’autant plus lorsque l’on sait qu’une alliance de petits Etats peut finir par renverser un empire, et que ce n’est pas tant sur ses capacités militaires que sur ses alliances, qu’un Etat finit par s’imposer. Si les Etats-Unis devaient se faire mal voir par la Russie, l’Europe, autant que par la Chine, tout en étant la première puissance du monde, ils auraient tout de même davantage de soucis à se faire que l’inverse… Un empire qui aurait contre lui tous les autres Etats extérieurs, ne saurait demeurer un empire très longtemps. On aimerait pouvoir assister à ces débats de fond quant aux partis pris d’Eric Zemmour, mais ça n’intéresse pas même ses détracteurs qui font surtout profession de militantisme, ce qui n’a pas grand-chose à voir avec un débat. Sauf rares exceptions, fort heureusement…

 

Eric Zemmour débat avec l'historien Patrick Weil en octobre 2018 © lesvidéo d'actu

 

 

C’est grave docteur ? Docteur en histoire, de sensibilité libérale, nettement hostile à la domination marxiste régnant dans l’enseignement de l’histoire qui, outre son marxisme, est surtout répréhensible pour la primauté de l’idéologie sur l’objectivité des faits qui interdit tout débat contradictoire que ce soit avec les libéraux comme avec l’extrême droite, le docteur en histoire François Garçon nous gratifie ces derniers temps d’un ouvrage pénible et rafraîchissant sur la Suisse, ses traditions, ses coutumes, son système politique, son histoire, au regard du monde contemporain, sinon de son voisin français : Le génie des suisses aux éditions Tallandier. Je dis aussi pénible car il est la démonstration que l’on peut être docteur en histoire et être parfaitement inculte pour tout ce qui revient à la culture… Vous ne trouverez rien dans ce livre qui fasse référence au moindre artiste d’importance de la Suisse, ni Ramuz, ni Ansermet, ni Hodler, ni rien du tout, sinon quelques cartes postales, entre Tinguely et Le Corbusier – parce qu’il faut bien -, et quelques piques assassines sur tout ce qui ne relève pas de l’économie et de l’industrie, sinon du folklore… C’est donc à une Suisse inculte et bien gérée que nous devons cette célébration, et, cela tombe bien, il s’agit bien de la Suisse d’aujourd’hui… et probablement de demain.

A première vue, et au su de la réussite politique et économique d’un pays en plein cœur d’une Europe malmenée par les marchés financiers, un ouvrage d’autosatisfaction m’eût paru d’une impolitesse crasse, sans doute du fait de ma propension helvétique à la modestie et à la discrétion – bien que je fasse également le nécessaire pour prendre cette vertu – qui peut tout aussi bien s’avérer vicieuse – à contre-pied. Néanmoins, l’impertinence du titre n’est pas renforcée par sa lecture où le propos se fait tout aussi bien critique et décapant. L’auteur s’autorise tout de même cet aveu marquant au fil du texte d’un conseil fédéral qu’il n’hésite pas à qualifier de corrompu ! Depuis ces dernières années, c’est en effet des millions de francs d’argent public que ses ministres dépensent auprès d’entreprises privées, sans appels d’offre, soit, dans l’opacité et l’illégalité totale. Qui pis est, l’immunité propre à leur fonction les place, quoi qu’ils fassent, au-dessus des lois. Même les outils propres à la surveillance des structures étatiques et publiques dans leurs transactions n’ont en rien dénoncé ces pratiques qui s’élèvent désormais au milliard de francs (2015) ! Gloire soit rendue à la presse suisse, qui a levé le lièvre fédéral – preuve qu’il n’y a pas que des ours à Berne…

Hormis ces fâcheux traits helvétiques, l’ouvrage est aussi l’occasion d’en savoir plus sur les meringues, le toblerone, le cervelas (qui contient de la cervelle de bœuf, ce dont j’ignorais malgré son appellation explicite !), ainsi que sur ses lieux emblématiques, ses personnages célèbres, dont on aura compris qu’il vaut mieux s’appeler Ursula Andress – pour mériter l’onction culturelle de l’auteur – plutôt que Godard ou Chessex. L’ouvrage nous propose tout de même un panorama critique de la Suisse en près de 600 pages, peu soucieux d’encourager les clichés ou les atténuations consensuelles – la querelle publique autour des frontaliers, par exemple, dont « l’invasion » est une réalité statistique, s’explique par l’attractivité d’un canton (Genève) dont la réussite économique est inversement proportionnelle à la crise politique française, cadenassée par la monarchie présidentielle et les traités bruxellois, qui priment sur les urgences nationales. L’occasion pour l’auteur de décrire le fonctionnement d’une Suisse dont l’organisation politique, même si elle doit une part de son efficience à Napoléon, est radicalement l’envers de la médaille centralisatrice et unitaire ; mais tout l’intérêt de ce rapprochement franco-suisse revient à cette dichotomie doublée d’effets de miroir étonnants, que la binationalité de l’auteur renforce plus encore sur le terrain du vécu. Il serait par exemple présomptueux de croire que la décentralisation fédérale puisse s’épargner les vices d’un centralisme autoritaire et que le peuple votant aurait son avenir bien en main ! La Suisse, contrairement à ce que l’on pourrait croire, n’a jamais fonctionné en antithèse de l’Europe qui lui fut contemporaine. L’organisation oligarchique des patriciens qui tenaient le haut du pavé dans la Suisse des temps monarchiques, en Europe, ne s’éloignait pas de beaucoup du climat général. Lors de la deuxième guerre mondiale, le traitement que la Suisse réserva aux juifs, ne fut ni pire, ni bien meilleur que ce qu’ils ont dû subir hors d’Allemagne. La réussite de l’Helvétie relève donc plus modestement d’une souplesse politique lui ayant permis, sans pouvoir s’en extraire complètement, d’éviter de subir de trop les maux de ses voisins européens. Encore aujourd’hui, l’Etat central bruxellois contraint les élites helvétiques à tourner le dos au peuple, à caviarder ses votations, et à tenter de rendre la démocratie directe illégitime, sinon inefficiente. François Garçon, au chapitre consacré au pacte fédéral de 1291, consacrant pour la légende administrative, la première trace connue d’une alliance de trois cantons, Schwytz, Nidwald et Uri, tel un acte fondateur de la future Confédération, rappelle que le serment d’époque contient ces mots :

 

« Au nom du Seigneur, amen. C’est accomplir une action honorable et profitable au bien public que de confirmer, selon les formes consacrées, les mesures prises en vue de la sécurité et de la paix. – Que chacun sache donc que, considérant la malice des temps et pour être mieux à même de défendre et maintenir dans leur intégrité leurs vies et leurs biens, les gens de la vallée d’Uri, la Landsgemeinde de la vallée de Schwytz et celle des gens de la vallée inférieure d’Unterwald se sont engagés, sous serment pris en toute bonne foi, à se prêter les uns aux autres n’importe quels secours, appui et assistance, de tout leur pouvoir et de tous leurs efforts, sans ménager ni leurs vies ni leurs biens, dans leurs vallées et au-dehors, contre celui et contre tous ceux qui, par n’importe quel acte hostile, attenteraient à leurs personnes ou à leurs biens (ou à un seul d’entre eux), les attaqueraient ou leur causeraient quelque dommage. Quoi qu’il arrive, chacune des communautés promet à l’autre d’accourir à son secours en cas de nécessité, à ses propres faits, et de l’aider autant qu’il le faudra pour résister à l’agression des méchants et imposer réparation du tort commis. » Il s’agit sans l’ombre d’un doute d’un contrat mutualiste, confédéral, sinon de copropriété. Mais le passage que retient l’auteur et qui s’ancre pour le coup au beau milieu de notre actualité est le suivant :

 

« De même, après commune délibération et d’un accord unanime, nous avons juré, statué et décidé que nous n’accepterions et ne reconnaîtrions en aucun cas dans lesdites vallées un juge qui aurait payé sa charge de quelque manière, soit en argent soit à quelque autre prix, ou qui ne serait pas de chez nous et membre de nos communautés. Si d’autre part, un conflit surgit entre quelques-uns, les plus sages des Confédérés doivent intervenir en médiateurs pour apaiser le différend de la façon qui leur paraîtra efficace ; et les autres Confédérés doivent se tourner contre la partie qui repousserait leur sentence. » Voilà donc huit siècles, conclut François Garçon, que « les Suisses revendiquaient leur souveraineté territoriale, excluant l’immixtion de juges étrangers dans leurs affaires. » J’en viens donc à une situation que nous réapparaît comme une redite lointaine de notre héritage passé. Ce jour de grâce du 22 octobre 2018, paraît dans l’édition du Temps – oyez braves gens -, une interview de l’ancien président de l’UDC, Christophe Blocher, tête de turque nationaliste du pays, dont le discours est tout autant discrédité pour extrémisme qu’un Zemmour français. Que nous dit l’ancien patron de la formation politique la plus décriée – et la plus influente – du pays ? Que la votation pour la souveraineté helvétique, soit, la primauté du droit suisse sur le droit international, est moins une obsession partisane qu’une occasion de sauver la démocratie directe et donc, l’identité historique de la Suisse, face à un pouvoir étranger. Nous conviendrons avec la droite nationaliste qu’il est plus facile d’accuser Napoléon d’avoir asservi la Suisse au profit d’une métropole étrangère, que de désigner à l’heure du jour, le même procédé rampant à l’œuvre à Bruxelles, sous prétexte que cet Etat fait l’économie de toute violence et soumission armée, hormis les sanctions économiques qui peuvent s’avérer tout aussi redoutables. Nous verrons du reste, après la capitulation grecque, comment la Hongrie de Orban, ou le gouvernement italien, élu démocratiquement et jouissant d’un fort soutien populaire, révéleront le vrai visage de l’Europe ordorlibérale, dont il faudra surtout subir l’ordre au détriment de la libéralité…

Les accusations que doit déjà essuyer cette votation pourtant très en phase avec l’histoire de la Suisse et les enjeux contemporains d’une confiscation des démocraties européennes au profit d’un Etat sans contrôle autre que celui des marchés, revient à l’accuser de vouloir rendre gorge à la CEDH, sous prétexte qu’elle y défendrait les droits de l’homme, et que, bien évidemment, la formation UDC, d’extrême droite, ne saurait qu’être fasciste… Une accusation pour le moins comique compte tenu de la légalité du parti depuis fort longtemps, de sa grande popularité, et du fait que les droits de l’homme sont déjà compris dans la constitution suisse. Quand bien même n’y seraient-ils pas, ce n’est pas parce qu’un droit manquerait à la constitution, que le peuple souverain s’empresserait dès lors de valider la torture et les camps de concentration… Chacun part du principe que le droit international est meilleur, plus humain, que le droit national ; mais comment se fait-il ? La Suisse deviendrait nazie et criminelle sitôt l’absence de CEDH ? L’était-elle avant la création de cette instance ? Comme si la Suisse s’épargnait les crimes contre l’humanité du simple fait qu’elle est contrôlée par un droit international lui interdisant de devenir criminelle… Quelle confiance en son propre pays, messieurs-dames du conseil fédéral ! Peu se soucient pourtant d’un fait qui est déjà une réalité : le droit international contient des dispositions qui peuvent saper et détruire les spécificités d’un Etat comme son économie – notamment les protections juridiques apportées par la Suisse à son industrie, son agriculture, quand ce n’est pas ses citoyens. Il n’est pas d’entités parfaites qui puissent être infaillibles, pas même la délibération populaire ; imaginer que le droit international puisse être de facto plus juste que n’importe quel droit national est une sottise. La seule différence, et de taille, c’est qu’une démocratie peut agir sur ses lois et sa constitution de l’intérieur, pour la modifier, alors que si le droit est externalisé, il n’est plus moyen de le modifier démocratiquement. La perte de souveraineté par rapport à un droit externe, aussi juste soit-il, est une perte majeure. En quoi les attaques de l’Union sur la protection des travailleurs face au dumping salarial appartiennent-elles aux droits fondamentaux ? Que les autres partis politiques puissent n’entrevoir dans un débat d’une telle importance, que l’odieux visage du fascisme, démontre bien à quel point la démocratie représentative est une fausse démocratie, peu soucieuse des intérêts du peuple.

L’extrême gauche est victime de sa naïveté, foncièrement idéologique, préférant ses fantasmes à toute réalité pragmatique, ne s’étant toujours pas aperçue que l’internationalisme, sous sa forme apatride, a toujours été celle de l’argent, des banques, des multinationales, pour qui, en effet, toute nation est un gros mot, et plus encore, le peuple qu’elle contient et qui défend sa liberté (son autonomie) et ses droits. L’étendard de l’extrême gauche n’est rien d’autre que celui de la Bourse et de la finance internationale. On peut dire qu’ils défendent bien mal leurs ouailles, en troquant les valeurs des Lumières pour celles du CAC40. Nous dirons que Marx les y a un peu aidé… Il est dans l’ordre des choses que la liberté soit nationale ou régionale, puisque la souveraineté est avant tout l’expression d’un vote démocratique qui, pour s’effectuer et répondre à ses aspirations, se doit de concerner une région particulière du monde pour pouvoir s’établir – la région d’où les votants votent. Le seul lieu sans lieux faisant la loi, le seul pouvoir sans peuple ni nation, c’est l’argent, la puissance apatride des capitaux – ce d’autant plus en l’absence d’un communisme aujourd’hui disparu et qui n’a jamais été dans son histoire, organisé par ses travailleurs internationaux, mais par une gigantesque bureaucratie militaire centralisée. Ce qui fait dire à François Garçon, à propos de Jean Ziegler, qu’il s’agit d’un prodigieux « néandertalo-marxiste » !... Pas même à l’échelle d’un Jean Ferrat, qui, épousant la cause communiste, en avait tout de même tiré un Bilan sans concessions, et terminait sa chanson Mon amour sauvage par ces mots bien sentis : Qu’il faudra bien inventer Pour qu’ensemble se fiancent Dans une même espérance Socialisme et liberté. On ne saurait être plus clair. On trouvera toujours plus d’intelligence dans un grand artiste que dans n’importe quel apparatchik ou dévot de quelque fatwa politique que ce soit…

En définitive, ce qui (me) choque ici, dans ce débat impossible, c’est que seule la droite nationaliste, souvent xénophobe, semble avoir bien saisi le danger d’une perte, même et surtout juridique, de souveraineté, et pas seulement nationale, mais avant tout démocratique. La gauche refuse de voir que la souveraineté (et donc la liberté) de tout peuple, suppose une démocratie qui ne peut aucunement s’exprimer en dehors d’un périmètre géopolitique que l’on nomme : commune, département, région, länder, canton, comté, nation – la nation n’étant qu’une grande région, sinon un ensemble de régions. Disons que le seul grand défaut de la nation sur les régions revient au fait que, plus un territoire est grand, moins il est gérable structurellement. Et le problème devient insoluble sitôt qu’on embrasse un continent entier… Même si l’Union européenne devait bénéficier d’un fonctionnement démocratique, où les peuples voteraient pour valider les choix politiques du super-Etat, il serait impossible de concilier dans un même projet d’ensemble les besoins forts différents des anglais, des allemands, des français, des grecs, des italiens, des hongrois, du fait de la disparité des économies et de leurs structures propres, qui elles-mêmes dépendent de leurs choix passés et de leurs richesses nationales existantes qui ne sont pas équivalentes. Christophe Blocher ne se trompe pas lorsqu’il parle de bailli pour qualifier la féodalité de la nouvelle Europe, gérée par une commission précédant les institutions nationales comme européennes. A l’heure où le gouvernement italien n’a plus même le droit de décider par lui-même de son budget, comme tout Etat souverain le pouvait encore avant Maastricht, voilà qui fait sens. Déjà, nombre de votations récentes qui se heurtaient avec les traités européens ont été si peu appliquées dans les faits que l’on peut considérer que la démocratie directe reçoit désormais le même mépris au sein du pays que les référendums en Europe. Un mauvais signe qui suppose une réponse claire, ne serait-ce qu’indicative, du peuple suisse, avant que son entrée de force dans l’Union européenne ne coïncide avec la suppression, comme partout ailleurs, de sa démocratie.

 

Jean Ferrat - Mon amour sauvage © Chansons, Folklore et Variété

 

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@LG

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