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Billet de blog 9 mars 2013

Catherine Ribeiro + Alpes

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"Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience."

René Char

J’ai toujours aimé Catherine Ribeiro, en solo comme avec le groupe Alpes ; cette auteur interprète, trop méconnue, possède une voix extraordinaire que son charisme n’a jamais cessé plus encore de mettre en valeur. Une voix grave, puissante, comme peuvent en avoir les filles d'immigrés portugais, dont elle est. Une présence bouleversante, une puissance, une douceur, une profondeur, un génie mélodique que l’on ne rencontre pas ailleurs que dans les destinées troublées. La tragédie de l’existence, Catherine Ribeiro connaît bien ; elle en fait état dans son autobiographie1, concise, brutale et simple à la fois. Se raconter, sans excès, sans larmoiement, mais sans concessions. La souffrance est objective avant d’être subjective. C’est un fait, qui participe de la réalité. Nietzsche disait : aimer la vie (amor fati), c’est aussi aimer (exprimer) la douleur, la souffrance, la tragédie, la mort, tout ce qu’il peut y avoir d’horrible et d’atroce dans l’existence. En quoi l’art ignore la morale, en quoi il sera toujours authentiquement humain. Bien sûr, le chemin de Catherine Ribeiro ne sera pas facile, et l’équilibre entre l’œuvre et la vie sera bien souvent rattrapé par ses démons intérieurs, ce qui, de son propre aveu, appauvrira certains de ses textes. L’extrême détresse oscillera bien souvent avec l’imprécation politique ; elle-même s’en dira peinée. Ma foi, on ne réécrit pas son passé, son histoire, et le destin s’écrit sans capacité de ne rien pouvoir effacer. Mais justement, les égarements ou les maladresses participent aussi d’une trajectoire et il faut bien dire que l’authenticité artistique de cette artiste est telle qu’elle supporte largement ses propres difficultés. Le trajet ne fut pas simple, et pour cause : une enfance pauvre, une mère tyrannique, qui la placera en asile psychiatrique où des électrochocs lui seront infligés dans le but de l’empêcher d’aimer le garçon qu’elle convoitait !... Cela se passait, figurez-vous, dans les années 60... et non dans les années 30. Le travail en usine la rendra plus encore insoumise à toute forme d’autorité, mais les blessures seront, pour le coup, toujours suffisamment importantes pour déséquilibrer en permanence la force et l’équilibre tant quêté. Nous verrons que la haute exigence artistique dont elle fera preuve l’amènera à toujours se dépasser vers la perfection de son art, et que cette tentative sera largement payante, non pas sur le plan commercial, puisque l’enjeu sera toujours d’être authentique, mais sur le plan de la qualité. La chanson la passionnera très tôt, et elle deviendra par la suite fidèle à la tradition des plus grands auteurs interprètes que la francophonie ait connu, avec Brassens, Brel, Ferré, Barbara, Edith Piaf, et d’autres, qu’elle interprétera plus tard, en solo, dans les années 80 et 90, sans trahir la dimension originale de leurs interprétations, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Ecouter Catherine Ribeiro chanter Piaf est magique ; l’écouter chanter Brel, Barbara, Colette Magny, Jean Ferrat ou même Sardou ( !), est confondant. Pour certains d’entre eux, inutile de préciser qu’elle en relève plus encore la chanson à des hauteurs qu’elle n’avait pas dans sa version originale ! Vous me direz... affaire de goûts. Mais pour revenir à la période Alpes, fin 60 jusqu’à la fin des années 70, la musique rock et expérimentale du groupe Alpes possède une telle dimension tragique, alliée à un souci permanent de l’invention musicale, de la richesse sonore. Jamais le moindre morceau ne souffre de ce que l’on pourrait appeler la moindre faiblesse orchestrale, le moindre ennui ; la sonorité est chaque fois enrichie de rythmes, de saccades, de puissances, de mélodies recherchées et variées, que sa voix vient toujours plus encore conforter. La sonorité en est à la fois gothique et baroque, pour les motifs. Seuls les textes, avons-nous dit, souffrent variablement du trop d’authenticité (est-ce vraiment un défaut ?), ou d’une absence d’artifices qui en affaiblira la portée poétique, c’est-à-dire esthétique. Mais comme je l’ai dit, le résultat en est à ce point hors normes, exubérant, tonifiant, salvateur, inédit, inclassable, qu’il reste et demeure encore aujourd’hui sans rides, comme en témoigne l’édition quatre CD Longbox parue chez Universal Music. Gageons que l’intégrale Catherine Ribeiro + Alpes finira bien par consacrer l’immortalité de cette artiste incomparable. La musique, ai-je dit, inimitable ; bien au-dessus des groupes en vogues à son époque et même, parmi les plus célèbres et reconnus d'entre eux. Preuve une fois de plus que la qualité et la profondeur n’existent pas pour la célébrité… La renommée, la vraie, est affaire à la fois d’intemporalité et de confidentialité. A mon sens, Catherine Ribeiro y est parvenue. Voici donc quelques extraits choisis de son répertoire, histoire de la faire connaître à un plus large public. 

Je vous offre même en premier lieu un enregistrement que je me dus de reprendre d'un vieux vinyl, car jamais encore réédité, (excusez la qualité...); qui figure dans le tout premier album avec le groupe 2Bis (1969), premier album qui consacrera son style personnel, avant quoi, elle se commettra dans des bluettes yéyés qui sonnent bien dérisoires compte tenu de ce qu'elle produira ensuite !... Passer des yéyés à Ribeiro, c'est vraiment passer du conformisme à l'authenticité... Ce titre s'intitule Voyage 1. L'intensité musciale, les voix, nous plongent dans l'envoûtement quelque peu slave ou chamanique de la génération post-soixante huitarde, à la sauce Ribeiro... 

Voyage 1Catherine Ribeiro + 2Bis

Voyage au fond de l'amour, extrait de l'album La Déboussole, 1980. 

Voyage au fond de l'amourCatherine Ribeiro + Alpes

Extrait de ses grands poèmes incantatoires, Le Silence de la mort; tiré de l'album Le Temps de l'Autre, 1977.

Le Silence de la mortCatherine Ribeiro + Alpes

La Ballada das aguas, extraite de l'album Catherine Ribeiro + Alpes de 1970; ballade, qui paraît-il, serait devenue comme un hymne au Portugal. Pays qui, rappelons-le, considére le poète de la saudade, Fernando Pessoa, comme un monument national. 

Ballada das aguasCatherine Ribeiro + Alpes

Le sublime énergique, exubérant, Paix 1980, extrait de La Déboussole, album récompensé par le prix de l'Académie Charles Cros.

© Znaor Mario

Catherine Ribeiro chantant sur scène sa chanson Racines; au Théâtre des Bouffes-du-Nord en 1995 :

© Jean-Marie ADAM

___________

Site officiel : http://www.catherine-ribeiro.com/

1. L'enfance : récit, Editions de l'Archipel.

@LG

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