Schopenhaueur et la morale compassionnelle

Comme dirait Nietzsche, les considérations inactuelles sont à la fois inactuelles et de tous les temps. L’inactualité même de leurs thèmes fonde leur éternelle actualité… Par conséquent, je mets à profit ici une lecture inactuelle de deux travaux fondamentaux d’Arthur Schopenhauer, que je viens de lire, rédigés entre 1837 et 1838, dans le cadre d’un concours lancé par la Société Royale des Sciences de Norvège et du Danemark, et qui verra, pour la première des deux dissertations, le couronnement de son auteur en 1839. Mécontent de n’être pas gagnant par deux fois, et surtout, désapprouvant les réserves que la Société Royale du Danemark émettra sur l’orientation même de son travail, le deuxième concours sera lui à l’origine d’une controverse assez joyeuse, comme l’est à chaque fois Schopenhauer lorsqu’il décide de régler ses comptes avec les autorités officielles de l'époque… Reste que, débarrassé de leurs actualités d’alors, ces deux travaux sont une considérable synthèse du problème fondamental de la philosophie d’hier comme d’aujourd’hui, à savoir : la liberté et la morale. De même que la science n’a jamais pu résoudre l’ambiguïté entre la physique quantique et la mécanique classique, la philosophie n’a jamais pu non plus tordre le cou définitivement au problème de la liberté ou non du libre-arbitre et de la fondation de la morale. A chaque discipline ses propres apories, toutes plus fascinantes les unes que les autres… Il s’agit donc de l’essai sur La liberté de la volonté et celui sur Le fondement de la morale, tous deux réunis aujourd’hui dans une même édition poche sous le titre : Les deux problèmes fondamentaux de l’éthique.

La lecture de ces deux essais est d’une portée considérable car elle synthétise des siècles de disputes philosophiques en deux courtes rédactions. Le génie de Schopenhauer s’y condense et s’y cristallise avec tout le charme de sa clarté et de sa lisibilité. En ennemi incarné de la phénoménologie de Hegel et de ses disciples, tel Fichte, il entreprend le même ouvrage d’élucidation des grands problèmes philosophiques, mais avec la clarté du verbe plutôt qu’avec l’embrouillamini conceptuel de l’Université de Iéna. On peut même dire qu’il y décape le kantisme jusqu’à la trame et qu’il en révèle, mieux qu’un autre, les forces et les feintes….

La liberté de la volonté fait le point sur la question du libre-arbitre, dans la droite ligne des déterministes, de Hobbes, Priestley à Hume, en passant par Spinoza. Il s’agit dans cet essai de répondre à la question posée par la Société Royale des Sciences de Norvège : « La liberté humaine peut-elle être démontrée à partir de la conscience de soi ? » Je résume en quelques phrases la puissante argumentation de Schopenhauer qui consiste à dire que les lois de la causalité qui régissent la physique (et donc la nature), sont les mêmes que celles qui s’exercent sur nous dans les motifs de nos volitions intellectuelles. Pour qu’il y ait une cause à un mouvement, il faut qu’en amont il y ait un effet qui en soit l’origine, lui-même étant issu d'une cause antérieure, etc., et cette longue chaîne de déterminations physiques interdit que l’on puisse remonter à l’origine du premier mouvement ou de la première force qui a pu causer tous les événements qui se produisent quotidiennement autour de nous. De la même façon, Schopenhauer nous dit que les volitions de notre esprit, qui conditionnent nos intentions et nos mouvements, nos prises de décisions et nos actes, obéissent à la même chaîne aléatoire et nécessaire de motifs variés qui surgissent en nous ou qui sont conditionnés à l’infini par notre environnement immédiat. Le libre-arbitre se retrouve pris et noyé dans ce vaste fleuve de déterminismes de toutes sortes qui agissent en permanence sur nos motifs comme la gravitation agit en permanence sur tous les objets de ce monde.       

En conséquence de quoi : la liberté du libre-arbitre n’existe donc pas; mais, ce qui est autrement plus intéressant, c’est lorsque Schopenhauer s’attaque, dans son deuxième essai, aux fondements de la morale, car c’est sur la question de la morale que le problème le plus insoluble se pose en philosophie, et principalement lorsque l’on supprime le libre-arbitre dans l’exercice de la moralité. Comment parvenir à fonder la morale s’il n’existe pas de libre-arbitre sur la volonté pour lui permettre de s’orienter vers le bien ou vers le mal ?

Dans son deuxième texte, Schopenhauer discrédite les fondements théologiques de la morale basés sur la crainte du châtiment dans la vie future, étant donné que cette crainte divine n’a jamais empêché la moindre cruauté de s’exercer. En outre, un fondement théologique à la moralité exclurait de fait de la morale tous les athées, ce qui est bien évidemment absurde. Schopenhauer exclut de même la morale de principe, celle de Kant : une morale uniquement basée sur des principes moraux abstraits (a priori), indépendants de la réalité sensible (a posteriori), et qui définit la morale comme étant essentiellement intellectuelle et dogmatique. Elle aussi, Universelle, à la manière d’un commandement divin maquillé sous un athéisme de façade, que vient réactiver chez Kant la connaissance nouménale, c’est-à-dire entièrement indépendante du moindre phénomène, de la moindre sensibilité extérieure. La morale kantienne est jugée ici comme étant une morale froide, apodictique et catégorique. Elle peut être résumée par la fameuse réponse des parents aux interrogations de leurs enfants : - Pourquoi ne peut-on pas... ? ou Pourquoi doit-on... ? etc. – Parce que c’est comme ça. Réponse naïvement kantienne et qui produit toujours ses effets stériles de nos jours… Schopenhauer, pour sa part, introduit pour fondement à la moralité, l’humanité réelle. Des crimes les plus abominables entre tous, ceux qui supposent la cruauté gratuite, ceux-ci sont les plus horribles qui soient, nous dit-il. Schopenhauer précise au passage que les faits divers nous en apportent quotidiennement le lot… (il écrit en 1838) Le phénomène de la cruauté gratuite n’a donc pas attendu le dépeceur de Montréal pour s’exercer… La cruauté révulse profondément le cœur de l’homme, et Schopenhauer établit à cette aune que la morale la plus incontestable, celle qui frappe en premier lieu le cœur humain – et non sa pure cérébralité – c’est la compassion humaine. Cette mystérieuse humanité en nous qui fait que, lorsque nous assistons à la souffrance et à la tristesse d’un autre, nous nous sentons intimement proche de son propre malheur. La compassion est à la base de la moralité humaine, voici sa conclusion. C’est sur cette souffrance partagée entre les hommes, ce désir d’entraide et d’affection mutuelle, que Schopenhauer fait peser le fondement de la moralité et non sur des craintes de châtiments divins ; ni même sur les principes moraux abstraits et apodictiques de la morale kantienne. En quoi sa morale compassionnelle n’a rien perdu de son actualité car, encore aujourd’hui, sur ce terrain-là, les religions, tout autant que les moralistes kantiens, conscients ou non, occupent largement le terrain d’une morale par la crainte ou d’une morale de principe, désincarnée des situations humaines réelles. Schopenhauer débouche donc, au terme de sa périlleuse analyse, sur cette philanthropie manifeste : à savoir que c’est de son humanité sensible que l’homme tire de la morale ce qu’elle a de plus profond, de plus concret, de plus immédiat. On notera toutefois que le pessimisme schopenhauerien, niant toute liberté au libre-arbitre, est compassionnel d’un côté et implacable d’un autre, puisque les criminels étant, par ce biais, aussi peu libres de choisir leur destin que les autres, il n’a pas d’autres politiques à proposer que la répression pure et simple… Un autre philosophe aurait pu dire, bien au contraire, que l'absence de liberté du libre-arbitre concentrerait l'attention sur l'environnement des individus (école, société, famille) pour détourner leur volonté de leurs mauvaises inclinations. Ce que concède tout de même un peu Schopenhauer en séparant la Volonté de l'agir, comme on séparerait le caractère inné de l'instruction; mais il fait de la Volonté le ciment absolu de la morale ou de l'immoralité. Il verrouille donc, en bon pessimiste qu'il est, la nature humaine à être foncièrement mauvaise ou bonne en fonction d'un "privilège" de naissance... Schopenhauer n’a pas rompu pour autant avec le kantisme, puisqu’il a simplement déplacé le concept de chose en soi (http://fr.wikipedia.org/wiki/Chose_en_soi) pour en faire celui de la Volonté. Mais c’est bien sur le thème de sa réflexion sur la liberté et la morale que nous resterons humbles… Car l’analyse est autant décapante que vertigineuse ; et elle n’a rien perdu de sa vivacité.

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@LG

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