La fin du monde est rentable

Fragments pour un gai savoir XXXII

 

 

La fin du monde est rentable. « Fuck you Greta », c’est en effet ce qu’on peut trouver dans le commerce, sous la forme d’un autocollant à coller où bon vous semblera, et qui n’est pas très gentil. Pas gentil du tout même. Pas cool. Méchant. C’est celui qui le dit qui est. Comment s’en prendre ainsi à une jeune enfant qui ne fait que répéter ce que certains adultes disent ? Quand bien même serait-elle le perroquet du GIEC, est-il bien écolo d’insulter si bassement un perroquet ? D’ailleurs, au train où vont les températures, il y aura bientôt des perroquets par chez nous, et je m’en félicite. Ce sont des oiseaux magnifiques qui feront à notre place la conversation, étant donné que plus personne ne s’adresse la parole. Si je me réjouis de voir débarquer perruches, guêpiers, huppes fasciés et chacals dorés, je me réjouis moins du moustique tigre ou de la veuve noire, sinon de la lycose de Narbonne, bien qu’elle ait une magnifique frimousse et un si doux regard. On ne peut pas non plus obtenir sur dépliant, la faune que l’on souhaiterait. Mais on n’insulte pas une adolescente, même sur autocollant, on lui suggère bien plutôt, et avec politesse (il faut montrer l’exemple), de retourner étudier de l’autre côté de l’océan et de retrouver ce qu’il lui reste d’enfance – il n’est jamais trop tard.

Jean Jouzel, pour son compte, n’est plus un ado depuis longtemps ; glaciologue décongelé, climatologue très acclimaté, il n’a guère besoin d’une Jeanne d’Arc buissonnière et télécommandée pour délivrer un message idoine dans Le Temps (09.08.19). Qu’apprend-t-on d’un homme mûr et d’un scientifique de son état ? Que l’optimisme est selon lui mal barré, ce qui signifie en gros qu’il est déjà trop tard. Nous pourrions donc tourner immédiatement la page pour jouer illico aux mots croisés en attendant les foudres de Jupiter. Mais je persiste quand même à vous narrer l’inénarrable fin du monde qui nous est promise : il nous faudrait selon lui revenir aux températures préindustrielles ; il n’ose pas dire au Moyen-Age, mais c’est un détail. C’est dire si les torts sont lointains : avant même le pétrole, l’industrie du charbon de nos aïeux du XVIIIe serait responsable tout autant que nous aujourd’hui du changement climatique. Inutile de déterrer les morts pour les juger, le jugement dernier approche, ils se lèveront d’eux-mêmes pour entendre la sentence des cieux. Soit dit au passage, entre la période préindustrielle et aujourd’hui, il faut ajouter au moins six milliards d’êtres humains, sur le plan énergétique comme sur celui des besoins, la différence se pose aussi sur un plan purement comptable. On en oublierait presque que la révolution industrielle, si polluante, ne s’est pas faite uniquement pour des raisons d’enrichissement personnels, mais qu’elle a suivi la courbe de la demande qui a augmenté au même titre que la population mondiale.

Ce monsieur condamne les effets de la révolution industrielle, et jusqu’à aujourd’hui, les grands projets économiques et politiques des nations, coupables de dégager trop de carbones. Mettons donc fin à toute industrie – c’est déjà le cas, mais pour d’autres raisons -, et cessons de suite toute activité économique et politique à destination de la production polluante. Ce monsieur a au moins l’intérêt de précipiter l’effondrement du capitalisme et du système financier en amont des pompiers pyromanes des banques centrales… Sauf qu’en période de chômage de masse, 10 % aux Etats-Unis, 8 % en France, bientôt 5 % rien qu’en Suisse, pour les chiffres exacts, ceux qui tiennent compte du chômage de longue durée et non des seuls chiffres officiels délibérément tronqués de la SECO (les chiffres du BIT font état de 11 % de chômage à Genève Le Temps 09.10.19), l’arrêt de tout développement économique passerait plutôt mal…

Et leurs diktats ne concernent pas uniquement l’industrie, mais aussi l’agriculture. Les agriculteurs doivent cesser au plus vite leurs activités polluantes. Outre qu’ils sont déjà plus bas que terre, économiquement, maintenus en vie artificiellement par la manne publique à hauteur de 8 milliards par ans en Suisse, ils n’ont pas même le droit à un pet de travers. L’écologie de luxe se prend ainsi à rêver au beau milieu d’une récession économique d’ampleur n’épargnant aucun de ses acteurs. En abattant tous les secteurs de la production, et assurément pas les grands groupes les plus pollueurs aujourd’hui plus puissants que les Etats, l’écologie participe intimement à l’effondrement économique de l’Occident. Elle pousse sur les ruines du vieux temple pour l’achever en faisant sauter les dernières pierres. Je ne prétendrai pas ici à mal, je demeure favorable aux mouvements décroissants, mais je relève tout de même que le décadentisme n’est pas forcément là où on l’imagine…

Ce monsieur amalgame sans ambages le déclin de la biodiversité avec le réchauffement climatique ; comme s’il y avait davantage d’espèces animales et végétales aux pôles qu’à l’équateur ! Lors de la fin de la dernière glaciation, il y a plus de 14'000 ans, la biodiversité a explosé avec le réchauffement brutal du continent qui, à l’époque, connaissait des canicules de huit degrés en plein été… L’homme, en tant qu’espèce, a vécu l’essentiel de son existence dans les glaces, sur le continent européen du moins, plutôt que sous un climat tropical. Le réchauffement climatique lui a simplifié l’existence et a enrichi de beaucoup la variété carnée et légumineuse de son alimentation. Si la biodiversité régresse, ce n’est pas le fait du réchauffement climatique – nombre d’espèces nouvelles ne cessent de se développer en Europe de son seul fait – mais de la démographie extrême que nous connaissons aujourd’hui. L’amoindrissement de l’espace vital des animaux vis-à-vis de l’homme est un facteur majeur de régression des espèces, et non seulement les pesticides de l’agriculture intensive.

Il s’agit en outre de moins voyager, de redevenir sédentaire car tout voyage consomme de l’énergie, et particulièrement l’avion. Disposition qui va à l’encontre de la mondialisation qui promeut l’internationalisation des échanges et de l’emploi. On pénalisera d’une taxe les touristes participant au commerce international, mais également tous les employés dont les entreprises mondialisées ne procurent pas le choix de rester à demeure. C’était déjà le cas de la taxe carbone, imposée non pas aux entreprises polluantes, mais aux travailleurs pauvres dont le véhicule est crucial pour leur activité professionnelle. Taxer les usagers plutôt que les firmes, les entreprises, les concepteurs, les organisateurs, les producteurs, c’est faire peser tout le fardeau d’une hypothétique reconversion énergétique (et économique) sur les revenus modestes de tout un chacun. Si on devait taxer ceux qui rendent possibles la pollution et non ceux qui s’en servent sans autre alternative que les nécessités communes, nous aurions là une écologie responsable et non une lutte des classes à l’ancienne ; mais les pouvoirs publics réserveront aux seuls peuples l’intégralité des pots cassés en matière d’effondrement boursier comme de transition écologique. Ici encore, les écologistes libéraux, en marionnettes du capital, préparent les gilets jaunes de demain, les insurrections populaires de partout.

Le changement climatique est irréversible, affirme ce monsieur : il s’agit d’une « injustice climatique » ! Les jeunes en subiront les conséquences ! La montée des eaux, la fonte des glaces, événements parfaitement anodins et courants à l’échelle des millions d’années, vont redessiner le pourtour des cartes, entraînant d’inévitables déplacements de populations. Ici encore, la nature nous ayant de longtemps précédés en ce domaine, je ne vois guère une fois de plus que la surdensité humaine à l’échelle du globe comme responsable de ces migrations climatiques. En appeler à l’injustice (humaine ?) bien plutôt qu’à la providence (divine) des anciens, est un moyen fort commode de faire revenir le Père fouettard par une porte d’où on ne l’attendait pas : la science ! La science prêche, la science sermonne, la science condamne. Encore que le positivisme, religion d’amour d’Auguste Comte, en provenait explicitement. Dieu a fait l’homme libre pour le punir de ses actions, mais personne ne considère qu’un singe ou un cheval, devrait pâtir des siennes. L’homme se maintient hors de la nature, comme il l’était dans la Genèse, sinon qu’à défaut d’être « maître et possesseur », on le souhaite désormais soumis à la nature. La science devrait bien plutôt promouvoir la bonne intelligence entre l’homme et la nature car le premier est contenu dans l’autre aussi nécessairement que le ver et le fruit. A moins d’en revenir aux procès d’animaux qui eurent cours au Moyen-Age et jusqu’au XIXe siècle dans certaines parties du monde ! Je rappelle que certains chercheurs ont accusé le pet des vaches et ceux des vers de terre d’être des fléaux de la pollution méthanogène… Je propose donc à la Cour Pénale Internationale, incapable de juger des hommes, de tenter la reconversion dans le jugement des bêtes, histoire de se refaire une vertu.

Jean Jouzel, tout en annonçant la fin du monde (« conséquences dramatiques ») pour dans cent ans plutôt que dans quelques décennies, ce qui démontre qu’il est un collapsologue qui sait raison garder…, considère que le pessimisme est démobilisateur et qu’il pousse à l’inertie. Vu la hausse de l’activisme vert, j’en doute ; nous assistons bien plutôt à un réveil écologiste, mais dans le registre de plus en plus violent qui pourrait tout à fait se muer bientôt en terrorisme vert, du fait de l’alarmisme débridé promu par ces nouveaux scientifiques et chercheurs militants – alors que ce dernier terme est parfaitement opposé à l’objectivité… scientifique. On peut bien évidemment être l’un et l’autre, mais on ne peut pas confondre ces deux positions sans trahir la prime objectivité dans l’étude des faits. Or, tout le discours du GIEC ne se nourrit que d’un parti pris premier selon lequel l’homme est coupable. C’est un parti pris, nullement une affirmation scientifique. Le changement climatique est vieux comme le monde, l’adaptation de même, d’autres espèces ont connu par le passé une hégémonie planétaire semblable à la nôtre, avec elle aussi ses conséquences. Le paradigme de l’homme-Dieu ou de l’homme-Diable n’est qu’une inversion de l’essentialisme de la Genèse. Non, l’acteur n’est pas libre ; mille ans de philosophie ne seront pas tranchés ainsi par quelques cénacles idéologiques rutilant du prestige (déclinant) du savoir absolu.

On ne peut pas changer d’un claquement de doigt tout un système économique et productif déjà en passe de s’effondrer pour être arrivé au terme de ses moyens. Les plus grands pollueurs de la planète ne sont pas les citoyens, ce sont les grandes entreprises et les grandes industries ; si quelqu’un doit payer, c’est le pollueur à son origine même. Le serpent fait plus que se mordre la queue puisque l’écologie pollue désormais plus gravement encore que les énergies fossiles du fait des nouvelles technologies et de leurs composés cyanurés. Là où le réchauffement climatique est à lui seul sans plus de danger que les rayons du soleil ne le sont pour toute peau humaine, les écologistes préfèrent à cet état de fait, guerres et pillages de ressources rares, exodes de réfugiés de ces mêmes guerres, forages miniers hautement toxiques, pollutions aux composés lourds des sols traités pour l’extraction minière, machines électriques non recyclables dont l’énergie électrique demeure nucléaire… La véritable écologie ne saurait être celle qui s’aligne sur le commerce du capitalisme le plus standard et le plus élaboré, le plus technique et donc, par voie de conséquence, le plus chimique et minier qui soit. En se rêvant moins traditionnelle que postmoderne, l’écologie se saborde elle-même.

En ceci l’écologie plaît beaucoup aux libéraux car elle permet de donner une nouvelle santé au capitalisme : tondre les petits salaires par tous les bouts, en épargnant les vrais pollueurs que sont les concepteurs, les producteurs, les fabricants, les magasins, tous ceux qui rendent possibles la pollution, de sa création à sa mise à disposition, dont le quidam n’a que peu d’alternatives pour en faire fi. L’écologie se trouve être le lieu d’une nouvelle injustice de classes qui veut que celui qui n’est coupable de rien, paie en lieu et place de ceux qui créent les conditions générales de la nuisance. On comprend dès lors pourquoi la droite libérale trouve l’écologie très seyante puisqu’elle se coule à merveille sur l’injustice fiscale. Le gilet jaune d’aujourd’hui doit savoir – et il le sait – que l’écologie est la nouvelle tonte du peuple sur le faux prétexte d’une culpabilité morale du consommateur et non du producteur. L’Union européenne a bien failli mettre en place une mesure consistant à faire payer les entreprises pour leurs pollutions carbonées et à les contraindre, ainsi, à opter pour des énergies moins polluantes – sauf que les permis de polluer ont été si largement accordés à un prix si dérisoire que toute entreprise pouvait ainsi à moindre frais continuer à polluer sans avoir à changer de régime ! J’aurais ainsi trouvé une raison d’applaudir l’Union européenne, une fois n’est pas coutume, mais la poudre aux yeux fait décidément partie intégrante de la pluie d’étoiles du drapeau européen…

Pour en revenir à l’alarmisme de ces nouveaux scientifiques-militants, agir ou mourir n’est pas une alternative, c’est un piège. La bourse ou la vie ! Cela sonne moins bien dans la bouche d’un savant que dans celle d’un voleur de grand-chemin. Les activistes de la cause ne rechignent plus à parler de mort annoncée de l’espèce humaine, de fin du monde, de dernier recours possible ; la violence devient le dernier moyen logique d’éviter le pire. Mais la violence contre qui ? Le boucher du coin ? Le petit agriculteur qui ne s’en sort déjà plus ? Ce que j’attendrais des têtes brûlées de l’écologie, serait qu’ils aillent s’en prendre aux multinationales de l’agriculture et de l’industrie, et non aux petits commerçants ; mais face aux géants protégés par les lois et par leur puissance, curieusement, même les plus zélés n’apparaissent plus. On ne risque pas grand-chose à manifester devant le palais fédéral ou devant quelque exécutif que ce soit ; personne ne manifeste jamais au sein des grands groupes, aux premières lignes de la pollution chimique et de la production intensive. On devrait même faire du sitting sur les lieux mêmes où un puissant groupe chimique déverse ses saloperies dans la nature. Je n’y verrais aucun mal et le discours extrémiste pourrait y trouver sa légitimité sanitaire.

Pour l’heure, Greta, Jouzel, et combien d’autres, ont reçu pour mission (divine) de faire tomber la foudre sur les peuples aux mains liées à défaut des grands producteurs du monde entier, riches à milliards. Ces cavaliers de l’Apocalypse ont une curieuse accointance avec le capitalisme, toujours si pressé de rentrer dans ses frais, quelle qu’en soit l’urgence et le prétexte. Je proposerais d’offrir un autocollant différent aux écologistes technicistes bien plutôt que le si vulgaire blasphème fait à Greta, et qui sera davantage compatible avec leur noble cause : America first.

 

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Vers le terrorisme vert. Dans Le Courrier (31.07.19) nous apprenons que le WWF maltraite des êtres humains au Congo, expulse les autochtones de leurs terres au nom de la défense des animaux. Le peuple Baka subit en effet les violences et expropriations de territoire dans la construction d’un parc destiné à la protection de la faune, mais dont les hommes sont manifestement exclus… Le WWF vient de perdre, dans cette affaire de colonialisme vert, le soutien de l’Allemagne, qui a retiré ses financements, en espérant que les autres contributeurs fassent de même. La démarche de ces fondamentalistes de l’écologie relève d’une même idéologie en pleine croissance actuellement : l’expulsion de l’être humain du règne animal et de la nature, car je ne pense pas que la démarche soit strictement d’ordre raciale, ou ne soit l’expression d’un suprémacisme blanc, mais plus généralement, le processus à l’œuvre d’une misanthropie épistémologique.

Le phénomène n’est pas nouveau, les grands misanthropes ont souvent eu une grande affection pour leurs chiens et leurs chats domestiques, en parfaite opposition à leur haine pour le genre humain. Le WWF n’éprouve pas le moindre intérêt en la présence d’un peuple ancestral, les Baka, sur leur propre terre – seuls les animaux peuvent y demeurer. Une vision propre à l’homme occidental qui semble, longtemps après la Genèse, considérer que sa séparation de nature avec le monde animal est toujours effective, non dans sa supériorité mais dans son infériorité. On conserve la séparation de nature, mais on en inverse la polarité. L’homme est une sous-race animale ne méritant aucun égard. Certains se réjouissent même de sa possible extinction…

Or, cette séparation de nature n’existe pas en Afrique, et à juste titre ; hommes et animaux cohabitent dans un même écosystème, pas forcément en paix, mais la nature y est pleinement respectée dans son unité. L’homme prend place dans un même écosystème que toute bête existante. La sagesse des peuples primitifs, cela a déjà été relevé, à l’égard de la nature, est étrangement plus pacifique que l’arrogance des hommes de science, qui, à titre de civilisés, savent tout sur tout et le démontrent par leur formidable capacité de haine et d’autodestruction. Le grand siècle des sciences, et Eric Zemmour a raison de le rappeler tout récemment, coïncide avec celui de la bombe atomique, du napalm, du goulag et de la Shoah, pour ne citer que les atrocités les plus marquantes. Ou devrait-on dire, pour ne pas souiller irrémédiablement la science en tant que telle, la technique. Le siècle de la technique a permis à la barbarie propre aux instincts de grimper en capacités de nuisances.

On rétorquera que si les peuplades ancestrales n’ont pas le même bilan de leur sagesse, c’est parce qu’elles n’en ont pas les moyens techniques, le mythe du bon sauvage ayant été battu en brèche par l’ethnologie qui nous informe que Rousseau avait tort et que la guerre, et même de véritables massacres ont été perpétrés en amont même des premières civilisations, au temps de nos sages et charmants chasseurs-cueilleurs, ainsi que dans la préhistoire. La guerre de territoire étant davantage propre au mammifère qu’à l’homme en tant qu’espèce. Néanmoins, connaissant l’ordre naturel sur le bout des doigts depuis des siècles, voire des millénaires, ces arriérés qui n’ont pas de laboratoires, qui ne connaissent rien à la technique, ne peuvent qu’ignorer les lois de la nature et l’homme occidental se doit, comme hier, de leur montrer le droit chemin, y compris contre leur volonté, car, les pauvres, vous comprenez, n’ont pas reçu comme nous les enseignements divins de la connaissance scientifique. Le civilisé sait tout sur tout, mais il ne vit plus rien, ne ressent plus rien ; et c’est précisément ce savoir entièrement infusé au contact de la nature elle-même depuis des générations que les peuplades connaissent avec leur peau et dont les cerveaux déconnectés ignorent tout. Comment ne pas être plus aveugle de son savoir là où d’autres sont clairvoyants par expérience ?

La création d’un parc naturel ne saurait se faire sans l’aval des populations locales, qui, à défaut de ne pouvoir quitter leur terre, doivent avoir le droit de demeurer en son sein – si tant est qu’ils en acceptent le projet. Au lieu d’arrangements démocratiques, d’arrangements civilisés, les militants de la cause animale ont pris le parti de la violence, de l’intimidation, de l’expropriation forcée, démontrant ainsi qu’ils ne valent pas mieux que les multinationales en ce domaine. Les colons verts frappent, maltraitent, interdisent l’accès à la nourriture, provoquent des incendies volontaires, et menaceraient même les populations locales avec des machettes ! Une preuve de plus que la science écologique est l’expression d’une sagesse diamétralement opposée à la barbarie humaine. Assurément, on ne les verra jamais agir de telle façon avec n’importe quelle espèce de singes ou de hyènes ; image brute de l’hypocrisie que recouvre de son côté l’antispécisme qui, dans son refus des distinctions d’espèces, considère pourtant l’homme comme étant exclu du règne animal ; ce qui relève d’une dénégation plus encore que raciale, belle et bien spéciste. Pour l’heure, ou pour beaucoup d’entre eux, l’antispécisme est un spécisme anthropophobe.

 

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Buvons, buvons, le sirop typhon. La science, naguère soucieuse d’investir le sérieux des philosophes, des savants, dont le sérieux était à ce point étroit qu’il sentait la poussière à plein nez, a rejoint depuis l’alarmisme des activistes, criant désormais avec les loups plutôt que de maintenir la plus têtue des circonspections. Même la science en a perdu son sang-froid, et il faut dire qu’après le monstrueux XXe siècle, elle en avait déjà tant sur la conscience, qu’elle cède désormais le pas au principe de précaution où il vaut mieux annoncer le péril tout de suite, pratiquer la philosophie de la mort imminente, même si les preuves font encore défauts ou si les conséquences n’en sont pas clairement connues, plutôt que de se trouver devant le fait accompli – dont rien n’indique qu’il sera de la noirceur promise par lesdits alarmistes. Bref, tout cela n’est pas sérieux, à commencer par le drame et la peur, qui en sont la négation.

Certes, on n’est jamais trop prudent quant aux conséquences imprévisibles de l’activité humaine, mais on ne change pas de système énergétique et productif d’un clignement de paupière, et ce n’est pas demain que la carbone et le nucléaire cèderont le pas à des dispositifs plus polluants encore, et souvent moins efficaces, comme les éoliennes (non recyclables et remplies de métaux rares), les voitures électriques fonctionnant au nucléaire, et autres trouvailles technologiques qui, en tant qu’elles sont très élaborées (et non modestement champêtres), polluent plus gravement que le méthane ou le Co2, passant ainsi de la pollution au gaz à celle des métaux lourds…

Aussi, il est toujours intéressant de faire état de nouvelles qui, sans affaiblir la lutte à l’encontre du modèle de production capitaliste, permettent tout de même d’en reconsidérer la menace. Nous apprenons par exemple que sera bientôt commercialisé une vodka dont les céréales qui la constituent ont été récoltées à Tchernobyl. Cette dernière, non sans humour, sera baptisée ATOMIK. Chacun pourra dès lors boire une vodka dont les champs ont été irradiés par le célèbre accident de 1986, dont on nous répète qu’il faudra des milliers, voire des millions d’années, avant que la radioactivité ne se dissipe. Si les céréales elles-mêmes présentent de la radioactivité, sans que l’on sache d’ailleurs si son niveau en est dangereux pour l’homme, la vodka produite après distillation n’en contient plus… Comment se fait-il qu’une simple distillation suffise à supprimer toute radioactivité ? Si tel est le cas, l’alcoolisme devrait nous prémunir, bien mieux que des pilules d’iode, contre tout danger nucléaire… A quand l’alcoolisme reconsidéré comme vecteur de santé publique pour l’ère postnucléaire ?

En buvant cette vodka, chacun émettra cette petite étincelle de raison qui lui dira : et si nous avions largement exagéré la nocivité de la radioactivité ? La question est taboue, mais nombre d’éléments suggèrent déjà que, hors foyer intense, bien entendu, la radioactivité n’a pas la prégnance qu’on lui destine. Nous avons bien oublié depuis que lors de sa découverte, la radioactivité était vendue en pommades au début du XXe siècle, que nombre de produits de beauté en contenaient, et qu’il était fort chic de s’irradier soi-même au premier degré ; de même que toute matière existante contient de la radioactivité naturelle, c’est-à-dire vous et moi. Elle ne saurait donc être mauvaise en soi mais passé un certain seuil. A l’heure où les énergies vertes s’apprêtent à polluer plus férocement encore que les énergies fossiles, il convient tout de même d’amorcer une critique du deux poids deux mesures. Conservons une saine méfiance de la technologie, mais n’oublions pas non plus de boire avec raison l’eau-de-vie de Tchernobyl, en sachant qu’elle est exemptée des maléfices que l’imaginaire lui porte.

 

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Vers l’imprescriptibilité du délit d’opinion. Qu’un crime puisse être considéré comme imprescriptible, cela se comprend selon sa gravité, mais qu’un délit d’opinion puisse être considéré comme imprescriptible, voilà qui est un peu fort de café. C’est pourtant ce que veulent instiller les tenants de l’intégrisme moral. Les errements d’un adolescent turbulent, pouvant se montrer raciste, antisémite (et l’antisémitisme est un racisme comme un autre), misogyne, voire violent, le tout dans le sillage du mal de vivre et de l’identité blessée, permet d’instaurer un tribunal public, des décennies plus tard, à l’égard d’un homme mûr ayant depuis tourné le dos à ce passé de délinquant. L’affaire Yann Moix, pour ne pas la nommer, qui occupe cette rentrée 2019, fleure bon la dictature moralisatrice. L’auteur a-t-il seulement commis un véritable crime ? Sans doute qu’au moment des faits, il aurait pu devoir répondre de ses dessins et écrits devant un tribunal. Certainement pas trente ans plus tard. Il y a dieu merci, prescription. Qu’en pense-t-il lui-même des décennies après ? Il regrette, demande pardon, ne se reconnaît plus dans le délinquant qu’il fut, occupé à se venger de son propre destin sur quelque bouc émissaire à portée de main, et à ce titre, il précise bien qu’il s’en prenait autant aux handicapés qu’aux femmes, à toute minorité, à toute faiblesse sur laquelle exercer sa virilité blessée. L’antisémitisme était donc pour lui à cette époque, une abomination parmi d’autres, sans intérêt théorique à défendre.

Il est bien loin le temps de Brassens où les bacheliers délinquants, par l’effet d’une clémence paternelle, pouvaient reprendre un chemin moins caillouteux et finir un jour par sortir de l’impasse. Aujourd’hui, même une génération plus tard, le crime estudiantin, même post-estudiantin (qui est à l’abri d’un retard dans son existence ?), se voudrait définitif et irrévocable… Et il ne s’agit pas même d’un crime authentique, pédophilique ou féminicide, pas même d’une agression physique à l’encontre d’un juif de chair et d’os, mais d’un simple prurit névrotique sous la forme de caricatures délibérément odieuses, comme d’autres, au même âge, usent de graffitis pour exprimer leur haine sans objet sur les murs de la cité. Compte tenu de ce que Yann Moix raconte de son enfance dans Orléans, quand bien même il travestirait la vérité, une chose demeure certaine : l’ambiance familiale était infernale. On éduquait par les coups, et rien n’advient jamais de bon lorsque la violence est la seule éducation reçue. On n’apprend jamais rien des coups, sinon à les rendre, d’une manière ou d’une autre. Sous prétexte de racisme, la bien-pensance, se substituant à loi (qui est prescriptible), s’en vient à instaurer un délit d’opinion – somme tout imprescriptible vu l’ancienneté des faits…

Il y a dans cette affaire si peu d’éléments à charge que jamais la justice ne trouverait matière à condamnation. On aurait même plutôt tendance à s’émouvoir de l’auteur compte tenu des conditions dantesques d’une enfance qui précipitent beaucoup d’autres dans des voies bien plus criminelles que des dessins choquants. Nombre d’enfants battus connaissent mieux la prison que le chemin des bibliothèques et de l’édition. L’enfant battu que fut l’auteur, puis le jeune homme rongé de ressentiments, a connu un chemin tout à fait louable, que l’on peut même considérer aujourd’hui comme exemplaire puisqu’étant le fait d’une rémission.

Si Yann Moix se défend de tout antisémitisme et de tout négationnisme, attestant avoir tiré un trait sur ses égarements passés, en revanche, comme le rappelle un article de Mediapart (03.09.19), ses fréquentations littéraires, même longtemps après les faits, recouvrent d’authentiques négationnistes, avec qui il assure avoir rompu au plus tard en 2013, soit bien tardivement, au prétexte que les écrivains incriminés étaient acceptés sur les plateaux télévisés des grandes chaînes publiques. Sincère ou non, la justification témoigne pour le moins d’un raidissement de la tolérance médiatique à l’égard des auteurs racistes qui, naguère, avaient encore accès aux antennes. On surajoute ainsi au délit d’opinion, le délit de mauvaises fréquentations que l’on peut tout aussi bien interroger.

Le racisme est une opinion, ça n’est même que ça puisqu’aucune science, aucune vérité ne peut trouver à s’exercer dans un pur et simple ressentiment ; mais cette simple opinion est aussi considérée comme un délit. Sauf qu’avant d’être délictueux, lorsqu’un raciste décide par exemple de passer à l’acte et de s’en prendre physiquement à d’autres personnes, le racisme n’est qu’une idée préconçue. Combien de fois au quotidien, ne serait-ce que dans les familles, et pas uniquement dans la vie publique, entend-on jaillir un propos raciste ? Faut-il dès lors cesser toute relation avec son père, son frère, un de ses proches, que sais-je, à la moindre énonciation de ce crime d’opinion ? Doit-on immédiatement porter plainte ? Le racisme ordinaire, celui qui s’exprime aussi aisément que l’on rote, présent partout aujourd’hui sans se manifester par des actes, doit-il être réprimé pénalement ? La bêtise doit-elle être réprimée judiciairement ? Doit-on condamner à la mort sociale les racistes ordinaires ? Je pose ces questions en toute franchise puisqu’elles n’ont pas de solutions générales et définitives.

Ce que je sous-tends dans cet argumentaire, c’est qu’une mauvaise chose n’en est pas forcément un crime en tant que tel. La grande majorité des racistes sont des performatifs : ils se contentent de leur harangue. Elle n’est jamais suivie d’aucun effet. C’est un pet malodorant à l’image de qui se le permet. Ce qui suppose de poser la question de l’opinion d’un homme, fût-elle raciste, sans qu’elle ne soit accompagnée d’appel au crime, à la violence, ou quoi que ce soit d’immédiatement réprimé par la loi. Mais le délit d’opinion n’est pas reconnu par le droit ; il s’agit donc en réalité, notamment dans le cas de Yann Moix, d’une pure et simple vindicte médiatique davantage nourrie par la presse que par le peuple lui-même, dont les priorités sont ailleurs. Je ne sache pas qu’un vaste élan populaire destiné à lui faire honte, assaille l’auteur depuis le déclenchement du tollé médiatique. J’en mettrai ma main au feu que l’opinion publique y est particulièrement indifférente en ces temps de crise politique et économique. Son auteur a dit ce qu’il y avait à en dire, dans des conditions qui à mon sens feront date, car il est inhabituel qu’un invité d’une émission grand public, doive ainsi rendre des comptes tantôt très intimes, devant des millions de téléspectateurs, avec une gravité telle qu’elle donnait l’impression de l’aveu d’un meurtre inavouable en direct bien plutôt que d’une mauvaise passe de jeunesse…

Tout dans cette affaire paraît disproportionné ; rien que les délinquants qui font l’écume des jours, les petits délits de droit commun, s’avèrent plus répréhensibles que ce dont on accuse l’auteur d’Orléans. Quel contraste lorsqu’on se souvient de Jacques Chancel invitant un écrivain nazi, affirmant l’être resté ( !), sans la moindre repentance sinon vis-à-vis de l’antisémitisme et du génocide juif, au micro de France Inter ! Est-ce bien, est-ce mal ? Je dirais simplement que les temps changent, et qu’il faudra bien tôt ou tard expliquer ce qui fut possible, et ce qui ne l’est plus. Et pourquoi.

En attendant, on dramatise comme rarement auparavant, on s’acharne sur un auteur philosémite et défenseur d’Israël, pas même un tant soit peu antisioniste. Plus que cela, Mediapart regrette qu’on ne fasse pas interdire médiatiquement, en plus de Yann Moix, Eric Zemmour, Eric Naullau - ils n’ont pas osé citer Houellebecq, sans doute à cause de son succès éditorial - mais je suis sûr que la rédaction très politisée du journal d’investigation, songerait mêmement à son interdiction médiatique, avant, peut-être, de trouver une loi leur interdisant la publication. On se réjouira au détriment de nombre de journalistes qu’il n’y ait pas de police politique pour opérer cette nouvelle censure idéologique.

 

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Les feux de Zemmour. Ce qui nous permet également de rebondir sur la condamnation d’Eric Zemmour pour « provocation à la haine raciale », cette fois-ci non par le tribunal médiatique mais par la justice elle-même, une condamnation à ce point ambiguë qu’elle en devient aberrante. Le polémiste n’a pas dit autre chose que le président François Hollande, lorsque ce dernier évoquait une partition à venir entre français et musulmans, partition ethnique et religieuse considérée par l'ancien président comme une réalité de fait et non une aspiration à la discrimination. Chacun pourra s’apercevoir en relisant les propos tenus par le polémiste qu’il a été condamné en réalité pour islamophobie, en la faisant passer pour haine raciale, or, l’islamophobie n’est pas une haine raciale, c’est attester, comme le fait le gouvernement français, que l’islam recouvre en France une préoccupation sociale et politique.

Des journalistes, Fabrice Lhomme et Gérard Davet, ont depuis fait paraître un ouvrage remarqué sur les banlieues françaises où sont relatés des faits de sécession d’avec les lois de la République : Inch’Allah, l’islamisation à visage découvert. C’est tout au plus le mode d’expression d’Eric Zemmour qui porte à confusion (« tous les musulmans »), souvent maladroit, glané non dans ses ouvrages mais sur les plateaux de télévision où le risque de mal dire est grand, et qui se trouve ici sanctionné. Sa condamnation en 2011 reposait mêmement sur un fait connu, que les trafiquants sont plus souvent noirs et arabes que français de souche, non pour des raisons raciales, mais par le fait que l’immigration requiert de plus grandes difficultés à vivre et à s’insérer et qu’elle est davantage sujette à la criminalité que la vie des autochtones. La Cour d’appel de Paris en mai 2018 fait état d’une exhortation « implicite » à la discrimination ; implicite ! Ce ne sont donc pas les propos haineux qui sont poursuivis, mais les propos tendancieux… Le polémiste n’a donc pas tenu de propos haineux, comme l’affirme pourtant le jugement final, mais des propos dont on pourrait déduire implicitement une haine présumée, d’où la condamnation à une amende. La loi sur la liberté d’expression était naguère bien plus claire et évidente, puisque les authentiques appels à la haine ou au meurtre étaient sanctionnés, et non des intentions présumées…

Une islamophobie à ce point haineuse que lorsque Soumission de Michel Houellebecq déchaînait les insultes, Charlie-Hebdo était dans le même temps décimé ; droit après la polémique autour du discours de Eric Zemmour à la convention des droites, une enquête du Parquet de Paris est déclenchée à son encontre, au moment même où un attentat à la préfecture de police de Paris fait état d'une présence islamiste radicalisée au cœur même du renseignement français ! Une police dont l’ouvrage de Fabrice Lhomme et Gérard Davet racontait par les faits une islamisation rampante de son personnel, ce qui suppose que l’Etat régalien français est lui-même touché par l’islam politique. Mediapart rappelle également (07.10.19) que l’attentat à l’encontre du père Hamel avait été porté aux services du renseignement français sans que celui-ci ne prenne aucune mesure ; pire encore, la DGPP aurait tenté de dissimuler la preuve de cette alerte demeurée lettre morte. Autant de signaux anormaux qui n’autorisent aucunement Eric Zemmour de prétendre que l’islam et le nazisme sont de même nature, car à ce compte-là, Napoléon peut tout autant faire figure de führer que n’importe quel impérialisme, mais qui suppose que soit enfin pris au sérieux ladite islamisation en un pays qui, manifestement, n’assume aucunement sa spécificité de pays naguère colonial, et qui a à cet égard, des devoirs envers sa propre culture et des obligations envers les musulmans de France, qui ne peuvent toutefois pas supplanter les lois républicaines.

 

 

Avons-nous renoncé à la liberté ? © France Culture

 

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Ca démocratise à Sion. Les Etats-Unis ont hérité, dans certains de leurs comtés, de la démocratie helvétique dans l’organisation politique et électorale ; mais l’échange de bons procédés peut aussi s’effectuer dans les deux sens. Aussi, les sédunois ont décidé de s’inspirer de l’Etat de l’Oregon pour mettre en place une nouvelle donne démocratique : la création de groupes de citoyens pouvant donner leurs avis sur les objets soumis à votations. La brochure à cet usage contient le projet de loi lui-même, l’avis du conseil fédéral et les prises de positions des différents partis politiques. En ces temps de crise de la représentativité politique, les citoyens n’éprouvent plus confiance, ni en leurs partis politiques, ni en leurs conseillers fédéraux, sans évoquer les parlementaires. Plutôt que de laisser la technocratie s’enfermer sur elle-même et décider à l’encontre du peuple, générant un dégoût croissant pour la politique, le groupe de citoyens permettra d’émettre un avis « apolitique », du moins, dont les intérêts ne seront ni ceux des politiques, des affairistes ou des lobbys, mais d’un panel de la population civile. Le mode électif de ces deux mille citoyens sera le tirage au sort, afin d’empêcher toute polarisation politique. L’expérience en Oregon a démontré à ce jour que les citoyens manifestaient une plus grande autorité à l’égard de ces groupes de citoyen qu’en leurs propres élus. En privilégiant une solution par la démocratie plutôt que par la technocratie, la ville de Sion n’est-elle pas à l’avant-garde de la post-mondialisation ? Scions donc un peu la confortable branche sur laquelle reposent tant de rentiers de la politique politicienne !

 

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De la paix perpétuelle à la guerre civilisée. On disserte beaucoup sur les voltefaces du président Trump, ses doubles discours, les agissements contradictoires du Pentagone et de la Maison Blanche, on s’en sert même pour accuser sa santé mentale. Ce qui me semble plus proche de la réalité, c’est que le président souverainiste et partisan d’un retour au bercail des soldats américains, ne cesse de se heurter à l’ancienne superstructure indexée depuis les années 50 – Eisenhower avait tiré la sonnette d’alarme droit après son départ du pouvoir – sur un appareil militaro-industriel indépendant du pouvoir politique. L’Amérique allait désormais pratiquer jusqu’à Bush junior, une longue tradition d’ingérence, de colonialisme économique, d’interventionnisme intéressé, en justifiant ses guerres d’agression (et non défensives), comme naguère l’URSS, sur les plus nobles valeurs non plus socialistes, mais démocratiques et libérales. La sucrerie, on le sait, cache toujours l’hameçon.

Si Trump a été contraint d’épouser l’attitude belliqueuse qu’on lui intimait de l’intérieur, de parler contre son intime conviction et ses promesses de campagne, il ne lâche jamais complètement l’affaire. Et il y a de quoi sabrer le champagne, puisqu’il est parvenu à limoger l’un des plus zélé serviteur de l’Etat guerrier, John Bolton. Ca n’est sûrement pas suffisant pour enrayer la machine infernale, mais le signe qui est donné ici me paraît plutôt bon. L’Amérique amorce-t-elle un tournant historique vers une nouvelle politique internationale ? Va-t-elle lâcher du canon au profit de guerres moins meurtrières telles que les guerres commerciales ? Les batailles diplomatiques ? Les pressions économiques ? Le colonialisme culturel ?

On ne supprimera jamais la guerre, et par ce fait, le colonialisme, puisque la guerre d’agression n’a pas d’autre but qu’un colonialisme quel qu’il soit, mais on peut tout à fait livrer bataille avec des moyens civilisés, plutôt qu’avec la vieille barbarie. Les robots tueurs ne sont évidemment pas la solution ; ce n’est pas en recouvrant d’un verni futuriste la barbarie qu’elle change de visage, et surtout, de conséquence. J’avoue voir d’un œil plutôt positif les guerres commerciales, les guerres technologiques, les armées de hacker que les grandes puissances utilisent désormais, en lieu et place de la baïonnette. Rêver d’une paix universelle n’a guère de sens, même si cela plaît beaucoup à notre utopie, mais imaginer que la guerre puisse se civiliser dans ses moyens, épargner les corps, épargner les vies, se concentrer sur les dégâts matériels, économiques et non humains, la guerre des taux, la guerre des cours, les embargos, certes, très impopulaires et pas plus justifiés lorsqu’ils sont brandis par les Etats-Unis, mais toujours préférables à la tuerie ; considérer qu’un assaillant n’est à genou qu’en cas de faillite économique et non plus des suites d’un massacre, peut-être trouverons-nous là un semblant d’avancée pour ce XXIe siècle par rapport au siècle des génocides d’où nous sommes récemment sortis.

Hormis la machine guerrière américaine, c’est déjà ainsi que la géopolitique mondiale s’agence. A l’égard des révoltés de Hong-Kong, la Chine rechigne d’avoir à répéter Tiananmen. La guerre ne souille pas que sur le terrain, elle jette l’opprobre sur la nation qui la pratique – difficile de faire plus impopulaire à travers le monde que la nation américaine, dont le drapeau brûle régulièrement, et en tout coin. On pensera ce qu’on voudra du cynique entrepreneur blond, mais il indique malgré tout une direction pour les Etats-Unis dont tout un chacun devrait se réjouir de voir advenir : la guerre commerciale pour défendre ses intérêts et le retrait des troupes militaires en pays occupés.

Même cette guerre-là, strictement économique, relève encore de l’utopie étant donné que l’Amérique déploie des hommes en Iran, que le Venezuela n’est pas à l’abri d’une opération militaire, et que le retrait américain en Syrie ne signe certainement pas le repli du gendarme planétaire, mais il se fait que la guerre commerciale américaine a contraint l’Europe d’y recourir de la même façon à l’encontre de « l’ami » américain ! L’Europe n’exclut pas non plus de reprendre son partenariat avec la Russie, comme de se protéger de l’ogre chinois. La vieille hypocrisie libérale ayant cédé le pas à des politiques protectionnistes moins multilatérales, plus ciblées, moins iréniques que stratégiques, donc plus réfléchies, plus à l’image des jeux d’intérêts contradictoires, voire antagonistes, qui ont toujours rythmés la géopolitique internationale. Contrairement à la récente parenthèse millénariste, le monde postsoviétique n’allait pas déboucher sur une mondialisation libérale définitive et sans retour. Après la fin de l’histoire, reprend l’histoire là ou nous l’avions laissée. Espérons qu’elle saura humaniser ses conflits à défaut de ne jamais pouvoir les empêcher.

 

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Les nains contre Gulliver. On se souvient du personnage de Gulliver dans ses voyages écrits par Jonathan Swift en 1721. Un ouvrage qu’il faudrait vraiment lire ou relire pour en décortiquer le potentiel philosophique. Il en ressort toutefois que, dans son récit fabuleux, une armée de petits êtres finit par parvenir, par le biais de mille petits liens, à immobiliser à terre le géant. Et il est vrai que, dans maintes situations, il s’avère que le plus faible finit par l’emporter sur le plus fort ; la Bible nous raconte l’exploit de David contre Goliath, mais ce renversement de perspective recouvre aussi une réalité très contemporaine.

Souvenons-nous que le Vietnam a tenu en échec la plus grande puissance du monde, alors qu’il ne rivalisait aucunement avec les moyens déployés par les américains ; aujourd’hui encore, les terroristes bravent les polices et les armées d’Etats entiers par le biais de leur invisibilité et leur imprévisibilité même – le 11 septembre n’a été possible que sous la menace de quelques cutters… Aucune bombe atomique fort intimidante n’est nécessaire pour agenouiller le plus fort, il suffit de frapper là où cela fait mal. C’est ce que viennent de faire des minorités yéménites, écrasées par la guerre qui leur est livrée par les grandes puissances sunnites. Un simple envoi de drones à destination de l’Arabie Saoudite a bombardé les installations de la plus grande usine pétrolière du pays. S’en est suivi un effondrement du cours qui pourrait bien, s’il persévère, précipiter la Bourse sur la voie d’un krach d’ampleur, en raison de la fragilité d’un système en récession mondiale et dont l’endettement prend des proportions irréversibles. Avouez tout de même que rien ne serait plus ironique, pour la fable comme pour la morale, qu’un petit groupe terroriste dans un pays écrasé par plus forts que lui, parvienne, sans faire la moindre victime lors de son attaque, à mettre à terre non seulement son richissime assaillant, mais tous les colosses de la planète !

Un fait divers qui illustre la grande force du nain lorsqu’il connaît le point faible de son plus puissant ennemi. L’Arabie saoudite mène une guerre féroce contre les chiites au sein de ce petit pays, et ne s’étonne sûrement pas d’en recevoir la rétorque, sinon peut-être par la justesse de sa cible. Nul besoin d’une grande armée secondée par une technologie de pointe ; quelques détonations suffisent, là où se situe le cœur d’une économie, et le géant vacille. Alors bien sûr, le royaume a des réserves, une pénurie contribuerait à faire monter les prix, ce qui continuerait de faire les affaires de Riyad, mais à condition sans doute que la pénurie soit temporaire et non durable. Quant au krach mondial qu’un choc pétrolier pourrait déclencher, il n’est assurément pas dans l’intérêt de la plupart des Etats du monde, et ce serait pousser ici le sabotage à sa dimension cosmique… Et à ce jeu-là, du sabotage en règle, une poignée d’hommes suffisent… On songe subitement à l’effet papillon, moins crédible sous sa forme météorologique que sous sa forme géopolitique…

 

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La Tunisie en avance sur le populisme. Vainqueur du premier tour des élections tunisiennes, des suites du décès du précédent président, Kaïs Saïed crée la surprise, ce qui prouve que la démocratie demeure porteuse d’espoir, car elle est imprévisible, contrairement aux dictatures où le jeu politique est à ce point arrangé qu’il ne la crée jamais. Cet homme, juriste austère, n’appartient à aucun parti politique, n’a pas même jugé nécessaire de financer une campagne dont il avoue rejeter l’indécence, se contentant d’aller à la rencontre des tunisiens. Ecrivant des discours en arabe littéraire, se déplaçant dans sa voiture de tous les jours, refusant, s’il devait être élu, de siéger au palais, cet homme a tout d’un populiste antisystème et il en a aussi le succès. Il plaît particulièrement aux jeunes, bien que ses idées soient très à droite, sans pour autant appartenir à un mouvement religieux. Les islamistes le voient toutefois d’un œil favorable, mais également tous ceux qui ne croient plus en Tunisie aux partis politiques comme à la presse. C’est donc le candidat populiste, tel que décrit en Europe, le plus représentatif et rassembleur de la société tunisienne, de sa jeunesse avide de changement à sa dominante islamique accrochée à certaines valeurs traditionnelles, fussent-elles criminelles en Europe. La démocratie, rappelons-le, n’est pas révolutionnaire, elle est le reflet d’un peuple en un temp donné. Il est légitime que le candidat rassembleur dans une démocratie soit à l’image d’une majorité de tunisiens.

C’est la raison pour laquelle, la gauche idéologique, lorsqu’elle accuse un président démocratiquement élu d’être un fasciste, alors même que ce dernier n’en a pas aboli la démocratie et les élections après son intronisation, se méprend complètement sur son idéalisation de la démocratie. La gauche ne rêve que de la gauche, mais la démocratie n’est pas une idéologie, c’est le reflet du peuple. Or, le peuple tunisien, aujourd’hui, est un peuple qui, de sa jeunesse à sa vieillesse, demeure partagé entre printemps arabe (« dégage ! ») à l’endroit des élites politiques et médiatiques, et en même temps désireuse d’un maintien des valeurs traditionnelles, la tradition du pays étant islamique. On a donc bien tort de crier au fascisme chaque fois qu’une démocratie vote pour un candidat très à droite, pour la simple raison que le fascisme n’est pas la démocratie et que la droite, même dure, n’est pas le fascisme. Il suffirait de sonder l’esprit du peuple tunisien dans sa dominance pour se rendre compte qu’un président révolutionnaire n’aurait aucun sens ; seule une minorité voterait pour lui. Il ne resterait plus dès lors à cette gauche ridicule de considérer que le peuple est fasciste par essence, mais comment le peuple pourrait-il être fasciste puisque le fascisme est le règne d’un seul contre tous ? Le fascisme est le contraire même de la démocratie.

La même imbécillité est proférée à l’encontre de Bolsanoro au Brésil, élu démocratiquement, et n’ayant pas à ce jour aboli derrière lui la démocratie ; fasciste pour être de droite dure, sinon d’extrême droite, alors que là encore, c’est au peuple brésilien de descendre dans la rue et de démettre son président s’il considère avoir été berné. On peut tout à fait considérer qu’un peuple puisse se tromper, faire le mauvais choix, mais on ne peut pas accuser l’élu au suffrage majoritaire d’être un fasciste alors qu’il a reçu la grâce de la démocratie… Il faut donc en convenir, fût-ce à regret, le populisme de droite n’est pas antidémocratique, il peut aussi s’avérer représentatif et rassembleur de la volonté populaire. Ce qui est critiquable en revanche, d’un point de vue du système politique lui-même, c’est le présidentialisme en tant que tel, les conditions mêmes du jeu démocratique, que le peuple peut aussi démocratiquement abattre au profit d’un autre système politique, considéré comme plus démocratique encore, s’il y aspire. L’adoption d’une nouvelle constitution fait partie des habilitations d’un peuple assemblé autour d’une nouvelle constituante. Ce que s’apprêtait à faire il y a peu la Tunisie, sans y parvenir.

 

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Une leçon d’indépendance. Le récent discours de Donald Trump à l’ONU mérite qu’on s’y arrête, au dépend des journalistes qui sélectionnent tant et si bien ce qu’ils prétendent être intéressant qu’on n’en retire jamais rien. Il est préférable d’écouter par soi-même les discours officiels afin d’éviter le filtre d’une presse et d’une radio-télévision peu à l’écoute du changement. Disons qu’aucun choix n’est innocent et qu’il vaut mieux sélectionner par soi-même le bon grain de l’ivraie afin d’éviter la logorrhée à sens unique qui caractérise tant cette époque.

Le président américain sonne le glas de la mondialisation, ce qui est pour le moins ironique compte tenu qu’elle leur profite en premier lieu, via les GAFA, la suprématie du dollar, et les guerres sélectives menées au gré des intérêts économiques un peu partout sur la planète. Néanmoins, cette déclaration donne le ton de la nouvelle géopolitique internationale : la mondialisation est une erreur, le souverainisme est une nécessité démocratique et économique, le dumping commercial des uns suppose le protectionnisme des autres, la justice internationale n’est pas habilitée à supplanter tout droit national, a fortiori une justice étrangère non élue à l’encontre d’un droit adopté démocratiquement par un peuple ou ses représentants ; indépendance et liberté de l’individu au sommet de l’Etat, soit, priorité et défense des libertés individuelles et publiques et de l’Etat de Droit. Les géants de la Tech ont également reçu les avertissements du président américain, à l’encontre de l’usage liberticide des réseaux sociaux. Le discours de Trump, à ce seul égard, est éloquent et permet enfin de poser la question : la démondialisation a-t-elle déjà commencé ?

Etant donné que la majorité des pays du monde jouissent tous de la souveraineté nationale, quand bien même est-elle dictatoriale et confiscatoire, la leçon d’indépendance donnée par le président Trump ne s’adresse à personne d’autre qu’à l’Union européenne et à ses pays serfs. Le président français l’a très bien compris puisqu’il a tenu lui-même à répondre en acceptant le rejet du mondialisme mais en insistant sur le refus du repli nationaliste. Ce qui signifie tout de même que la mondialisation a vécu et que la bonne vieille géopolitique à l’ancienne reprend brutalement son cours, c’est le moins que l’on puisse dire.

Cette nouvelle donne ne fait que renforcer plus encore le Brexit anglais, et l’Italie a fait elle aussi savoir qu’elle avait très bien entendu le message. Un mauvais signal pour l’Union européenne dont la supranationalité fait entièrement partie du projet mondialiste, à quoi s’ajoute les accents bien plus protectionnistes et nationalistes de la nouvelle Commission, qui, elle aussi, n’est plus sourde aux signaux d’alerte. Au point que certains pays soulignent déjà que la nouvelle tournure que prend l’UE, la met en porte-à-faux avec sa propre constitution, pour le moins dépassée. La Cour de justice européenne vient récemment d’interdire à ladite Commission, au nom de ses traités ultralibéraux, de taxer comme elle l’espérait les GAFA ! Je fais donc ici un mea culpa : la Commission n’est pas aussi puissante qu’on aurait pu le penser ; ses propres traités lui sont aujourd’hui renvoyés à la figure par sa propre Cour de justice… Le résultat en demeure tout de même quasi-nul et le blocage, plus aigu que jamais.

Nous voici donc à l’entrée d’une nouvelle ère après la parenthèse inertielle de l’irénisme néolibéral : le vent souffle à nouveau, certes, la girouette s’agite, provoque craintes et incertitudes, mais sur le terrain de l’indépendance et de la démocratie, le fond de l’air est plus frais qu’on ne le croit : outre le Brexit, et l’Italie sortante, l’Egypte est dans la rue, le Soudan l’était il y a peu, l’Algérie est dans la rue, Hong-Kong est dans la rue, le Liban a vu également ses manifestations, la jeunesse irakienne vient d’y descendre à son tour, les pays de l’est y descendent régulièrement contre leurs Etats voyous, dont le Kosovo, Haïti est dans la rue, la France est dans la rue, l'Equateur est dans la rue, le Chili est dans la rue, et comment mieux dire que, au mépris de la chape de plomb médiatique et du tapage des droites dures, la révolution couve un peu partout contre la mondialisation de la paupérisation via un printemps arabe toujours actif. Le climat mondial est révolutionnaire là où la vieille Europe a les idées de son âge.

 

 

Boris Vian - Le petit commerce © BD Music

 

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@LG

 

 

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