La Suisse révolutionnaire (1798 - 1891)

Et au-delà...

 

« En vain les nobles, les patriciens, les oligarques disent qu’ils vous arment pour la liberté. Guillaume Tell sort de sa tombe vénérée, il vous crie : Enfants, brisez vos chaînes ; vos sénateurs sont des geôliers, les Français sont vos frères - Oui, les Français sont vos frères ! Loin de vous toute défiance ; ils respecteront vos propriétés, vos usages, votre religion, votre indépendance... Les hommes libres sont de l’Helvétie ; les hommes libres sont Français. - Suisses de tous les cantons, unissez-vous ; ne faites ensemble qu’une seule famille, dont l’amitié de la France cimentera le bonheur (...) Berne, le scandale de l’Helvétie, forgeait des chaînes pour tous les peuples de la Confédération (...) le ridicule empire bernois doit s’écrouler. » Ainsi parlait Guillaume M.-A. Brune, général de l’armée française de la campagne d’Helvétie, le 1er mars 1798, lors des répercussions helvétiques de la grande Révolution, lorsqu’il s’est agi de démettre l’élite patricienne soleuroise, fribourgeoise et bernoise, qui tenait le pouvoir confédéral de ses privilèges. Le gouvernement bernois devait tomber peu après, le 4 mars. A partir du 4 avril 1798, les derniers bailliages tessinois sont affranchis, et toute l’Helvétie peut s’enorgueillir de son indépendance et de sa conquête des démocraties représentatives urbaines, ainsi que des régimes d’assemblée dans les campagnes. La République helvétique est proclamée le 12 avril, après plusieurs siècles de domination patricienne. Ironiquement, sa prime libération du joug multiséculaire patricien signe l’avènement de l’occupation française de la Confédération...

Il est regrettable que le période révolutionnaire suisse soit à ce point négligée par les historiens (l’histoire suisse en général), car elle est ni plus ni moins aussi importante pour la Suisse que ne l’a été, pour la France - et devrais-je dire pour l’Europe - la Révolution française. Au point peut-être de froisser un peu la fierté nationale - à tort -, car la Suisse a su, nous le verrons ici-même, autant se réclamer de la révolution anglaise de 1688, dans le courant du XVIIIe, qu’à celle d’Amérique, via l’héritage de Tocqueville en 1848, tout comme à la France de 1789, assurant ici son ancrage européen, sinon mondial, tout en ayant savamment développé, par un sens aigu du Sonderfall (son sentiment national), une singularité à toute épreuve qui la distingue de tout autre Etat, y compris fédéral.

En effet, à la veille de la révolution française, la Suisse dispose d’un « corps helvétique » particulièrement complexe de cantons souverains et de baillages assujettis, aux interactions fort variées et peu organisées. On y trouve, du reste, autant d’interactions internes, que de partenariats extérieurs, sans autres cohérences que par le biais d’intérêts cantonaux fort disparates. Ce « corps » se caractérise surtout par une domination patricienne, terrienne, militaire et marchande, tout aussi étroite et arbitraire que ne le fut la domination monarchique dans l’Europe d’alors. Contrairement aux idées reçues, le paisible îlot suisse n’a jamais été aussi paisible qu’aujourd’hui par le passé, pas plus qu’il n’est jamais demeuré insulaire au sein du continent, voyant sa politique intérieure s’apparenter, au fil des siècles, au climat général européen. Tout au plus peut-on affirmer, et c’est en ceci, sans doute, que réside le petit miracle helvétique, que la Suisse est parvenue, bon an mal an, à préserver jusqu’à nos jours ses spécificités démocratiques, autant que nationales, par le biais d’une identité culturelle et géographique très marquée.

Le Sonderfall suisse, moins nationaliste que souverain quant à ses structures internes, expérimenta moins le bunker nord-coréen qu’un savant mélange d’intérêts nationaux et internationaux. Nonobstant sa légende insulaire, la Suisse connut tout autant ses insurrections révolutionnaires, ses bûchers de sorcière, sa Saint-Barthélemy, sa Sainte Alliance, sa Restauration, sa montée du fascisme dans les années 30, son socialisme marxiste, tout comme sa domination ultralibérale contemporaine. La Suisse hors du monde, la Suisse « neutre », recouvre une légende habilement forgée pour des raisons économiques et politiques. En réalité, l’évolution historique de la Suisse s’inscrit dans une même réalité d’ensemble du continent européen ; seul son système politique, et peut-être en cela sa culture, son histoire, lui confère une originalité particulière qu’elle a davantage su exploiter que trahir, tantôt pour le meilleur, tantôt pour le pire.

 

Emeutes et insurrections sous l’Ancien Régime

 

Les libéraux contemporains, que la longue période insurrectionnelle indisposent, tentent régulièrement, en se méfiant toutefois d’en trahir les faits, de minimiser au possible la nature populaire et antibourgeoise de ses révolutions, sans pouvoir faire autrement que d’y renvoyer, l’histoire témoignant, sans qu’il soit possible de s’en cacher, sinon en jonglant avec le vocabulaire. Tout au plus peut-on reconnaître que les conflits de classes que l’Helvétie a connus, se produisaient également au sein des classes bourgeoises, et non unilatéralement du peuple à ses élites, comme le proposera de manière idéologique, et en ceci caricaturale, la lecture marxiste. Si le clivage entre paysans et patriciens a bel et bien existé, si le peuple a mainte fois chassé ses élites urbaines du pouvoir, les luttes d’intérêts demeuraient fort variées au cours de son histoire, entre paysans, ouvriers, artisans, catholiques, protestants, libéraux, radicaux, socialistes, agrariens, nobles, bourgeois, patronats et patriciens. Les luttes contre l’injustice et l’arbitraire des classes régnantes n’ayant pas toujours été nimbées d’une pureté révolutionnaire, mais tout aussi bien axées sur des luttes de pouvoir internes, tout aussi spoliatrices que les précédentes.

Ainsi, dès le XVIIIe siècle, et ce, bien avant les socialistes - mais il faut toutefois rappeler que lors de la Réforme, déjà, certains prédicateurs protestants avaient rallié des idéaux visant rien moins qu’à abolir l’intérêt et la propriété privée ( !) -, les insurrections paysannes et ouvrières furent nombreuses à l’encontre des villes et de leurs bourgeoisies tenancières. Elles devaient réunir dans leurs cabales, de simples résidents sans droits politiques, des artisans modestes, des compagnons de métiers, ainsi que des paysans. Les mobiles insurrectionnels étaient donc bien politiques, si on s’en tient à la constante « prolétarienne » des insurgés, et la distinction de classe, entre dominés et dominants, évidente, bien que sans rapport avec l’idéologie marxiste, et, par ce fait, beaucoup plus dissolue et hétérogène qu’unitaire. S’il fallait quantifier le nombre d’insurrections qu’a connues la Suisse sous l’Ancien Régime, on dénombrerait pas moins de quarante soulèvements compris entre 1700 et 1784, avant même la Révolution française, rassemblant des révoltes tantôt urbaines, tantôt paysannes, tantôt bourgeoises ( !), contre les inégalités économiques, sociales et politiques.

Des villages, des juridictions, des seigneuries, des communautés paysannes, des corporations, se débattent contre les ambitions territoriales et oligarchiques de l’aristocratie patricienne. La nature antifiscale et antiétatique de ces rébellions est évidente ; elles se dressent contre le centralisme autoritaire et la spoliation démesurée par l’impôt, au profit des villes contre les campagnes. Les protestations égalitaires qui se trouveront au centre de la Réforme, joindront aux insurrections, le soutient d’hommes d’Eglise, de pasteurs protestants et de capucins, qui reconnaîtront dans l’élan contestataire, les paroles originelles du Christ. Sans même évoquer la guerre des paysans de 1653, écrasée dans le sang, on peut remonter à 1690, soit deux ans après la révolution anglaise, pour y trouver une attaque en règle de la bourgeoisie urbaine par les corporations de métiers, sur fond de préparatifs militaires français en vue de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, où la foule assiègera l’hôtel de ville et conservera en otage les autorités des conseils. Après une année d’émeutes sporadiques, se réclamant parfois des événements anglais, les meneurs seront condamnés à mort, d’autres pardonnés après repentances publiques, et une nouvelle constitution, qui, bien que conservatrice, introduira par la suite le tirage au sort comme mode électif du Grand Conseil, qui conservera sa prérogative centralisée, mais permettra néanmoins, sur le moment, de se défaire de la corruption.

Contrairement au protestantisme social qui devait naître avec la Réforme, la cité de Calvin fut peu en phase avec la teneur contestataire du mouvement chrétien... Jean Calvin prit l’exact contrepied du communisme latent issu de la Réforme, en interdisant toute formation ou association de compagnons, anciennes formes de ce que d’autres nommeront plus tard, prolétariat. Qu’il en aille des travailleurs de l’horlogerie, des fabricants de bas, des cordonniers, des indienneurs, une série de cabales contre la bourgeoisie, qui occupait autant le pouvoir d’Etat que l’économie, en 1734, 1754, 1783, 1794, avaient pour motifs, les bas salaires et les baisses de prix, de même que la réduction du tarif des « façons », ces ateliers réceptionnant les matières premières des marchands fabricants et ne facturant plus que le travail de transformation. Les actions concertées des ouvriers ne s’épargnaient pas le recours à la grève générale. Les grandes manufactures zurichoises et bâloises virent l’émergence, au fil de l’industrialisation européenne, de mouvements de masse des travailleurs. 300 ouvriers se mirent en grève, dans l’indiennerie, le 23 octobre 1794 à Bâle, le plus vaste mouvement gréviste de l’histoire urbaine helvétique. Normes abusives et tyrannie patronale étaient en cause ; les ouvriers sortiront gagnants du bras de fer et de la médiation.

On assiste durant tout le XVIIIe siècle, à des conflits comme ceux-ci, où le mécontentement populaire s’échine à conserver la tradition démocratique et directe de la Landsgemeinde, contre la volonté bourgeoise et centralisatrice qui souhaite la confisquer pour donner plein crédit à ses intérêts privés. Les insurrections contre la corruption des élites devaient animer régulièrement les grandes villes helvétiques, en 1761, 1768, 1777, 1780. Genève, outre Zurich et Lucerne, était considérée comme la ville la plus troublée d’Europe. Les troubles de 1738, 1766, 1782, nécessiteront l’intervention de Berne, Zurich, et même de la France, sans évoquer la monarchie sarde, en guise de médiation. La révolution de 1782 réclamera notamment le respect des institutions, le droit de confirmer ou démettre les magistrats, l’accès à la bourgeoisie des descendants natifs de Genève, ou encore l’indépendance du canton. Berne fera même les frais d’une conspiration, d’un complot, en 1749. La corruption et le népotisme étant monnaie courante en matière de centralisme politique, l’élite patricienne devait également trouver des adversaires, au-delà du peuple, au sein des milieux bourgeois eux-mêmes... Les luttes de pouvoir entre bourgeois et patriciens se substituant régulièrement aux luttes de classe entre les paysans, travailleurs, propriétaires et bourgeoisies.

Ainsi, Samuel Henzi (1701-1749), littérateur et capitaine au service du duc de Modène, collabora, en 1744, à la rédaction d’un mémoire qui devait réclamer un changement des modalités électorales, ce qui lui vaudra de prime abord l’exil à Neuchâtel. Gracié quelques années plus tard, il occupera un poste subalterne à la bibliothèque de Berne ; les postes importants appartenant tous à une étroite élite de patriciens, dont même les bourgeois étaient exclus. Samuel Henzi, avide à son tour de rejoindre les hautes sphères patriciennes, prendra part à un complot de 70 conjurés, parmi lesquels des bourgeois écartés du pouvoir, des artisans, des commerçants, des étudiants, réunis au sein d’une indiennerie, afin de renverser le régime actuel. Auteur du manifeste destiné à permettre à l’ensemble de la bourgeoisie de « reconquérir la couronne de la liberté », et non le seul patriciat, Samuel Henzi sera arrêté et décapité, peu après l’ébruitement du projet ; d’autres seront bannis et exécutés, ce qui ne manquera pas de provoquer, hors des frontières, une réaction quelque peu surprise par la sévérité des peines. On ne plaisante pas avec le pouvoir et ses privilèges...

Le gouvernement helvétique, en 1781, alors que les grandes familles patriciennes bénéficiaient d’une bonne conjoncture commerciale, sans évoquer la richesse préalablement acquise par leur statut de classe régnante et sans partages depuis des siècles, décidèrent d’imposer le bétail des paysans, en plus d’une interdiction de faire paître le bétail dans les forêts. Pour les paysans et montagnards gruériens, la décision est inacceptable. Ils se mobilisèrent et convinrent de prendre les armes contre les autorités, accompagnés de leur meneur et porte-parole, Pierre-Nicolas Chenaux (1740-1781). Au terme de l’affrontement, contraints à la reddition par les troupes bernoises, Pierre-Nicolas Chenaux est assassiné par un proche, mais tout de même condamné, alors que déjà mort, à être décapité et écartelé le 5 mai 1781, pour parjure. Les libéraux de 1848 réhabiliteront longtemps après les faits Pierre-Nicolas Chenaux en tant que précurseur hostile au « joug odieux de l’aristocratie », dont la tête décapitée, disparaîtra bien vite de sa pique, sur la porte de la ville, pour réapparaître inopinément de quelque comble, près d’un siècle plus tard...

 

 

Robert Schumann - Hermann und Dorothea, Ouvertüre (1851) © αλώβητος κανένας

 

Quand le bonnet phrygien menait la danse

 

Les événements de 1789 feront peu de bruits en Suisse, dans l’immédiat des années qui suivent. On parlera évasivement de troubles français. Robespierre sera quelque peu connu de réputation, et peu apprécié pour la décapitation du roi, Paris se voyant qualifiée « d’effroyable capitale ». Les choses changeront lors de l’occupation de la Savoie par les armées françaises, en 1792. Genève s’en retrouvera enclavé, plongeant la ville dans un marasme économique. Les banquiers privés ayant placé beaucoup d’argent dans les dettes d’Etat de la monarchie, en fonds publics, la désorganisation révolutionnaire conduira les banques à cesser leurs paiements. Des grands noms de la finance feront faillite. L’agitation politique fera chuter le gouvernement genevois en décembre de la même année, aux cris de l’égalité politique, tous symboles brandis, avec le niveau et le fil à plomb, ainsi que le traditionnel bonnet phrygien rouge, emblématique de la Révolution parisienne. Le mimétisme révolutionnaire ira jusqu’à en suivre les grandes étapes : l’établissement d’un gouvernement provisoire, d’une assemblée nationale, d’une constitution, et des menaces de terreur portées à l’encontre de la bourgeoisie locale.

Le bruit et la fureur se dissiperont pour laisser place, en 1794, à une nouvelle constitution comprenant la séparation des pouvoirs, le suffrage universel, le droit au référendum et à l’initiative populaire. On sait peu que c’est à la Révolution française que l’on doit ce qui fait, aujourd’hui encore, toute l’originalité du système helvétique ! On comprend dès lors que l’histoire même du pays puisse froisser un certain nationalisme, se dispensant ouvertement d’enquêter plus en profondeur sur le grand récit national suisse...  Cette même année, la société de lecture zurichoise Stäfa, produira un mémorial inspiré de la révolution française, et propageant les idéaux d’égalité, de libertés, de suppression des redevances féodales, au nom des droits « inaliénables » de l’homme. Les sociétés de lectures, fort répandues dans les campagnes et villages, diffuseront largement ce contenu, en invitant à découvrir les grands auteurs du moment : Jean-Jacques Rousseau, Voltaire et Montesquieu, agrémentés d’une diffusion sans équivoque de bonnets rouges !

Les autorités zurichoises ordonneront l’interdiction de toute réunion, feront saisir et brûler le mémorial, condamneront soixante-dix citoyens à divers peines, dont celle du bannissement. L’année suivante, une ancienne charte du XVe siècle, retrouvée dans les archives zurichoises, mettra à nouveau le feu aux poudres. Sans même en connaître la teneur, la rumeur qualifiera ce document secret comme comportant des libertés perdues d’un temps où la paysannerie vivait son âge d’or. La jeunesse de Stäfa plantera pour l’occasion un arbre de la liberté, coiffé de l’indécrottable bonnet phrygien français... Nouvelle répression gouvernementale avec simulacre d’exécutions publiques pour bien marquer les esprits. Cela n’empêchera pas, en plein essor de la future industrialisation, la généralisation de la modernité politique induite par la révolution française, qui s’étendra à toute la Suisse dès 1798.

Au moment même où le futur Empire du général Napoléon se constitue, sous le Directoire français, les événements suisses, sous influence française, se précipitent. Bâle ouvre le bal, si je puis dire, début janvier 1798, où des baillis sont chassés par des « patriotes », des châteaux incendiés, et des arbres de la liberté, plantés. L’égalité entre la ville et la campagne est décrétée par la Diète suisse, assemblée de députés des cantons, et rompt ainsi avec l’Ancien Régime. Pour la première fois en Suisse, un parlement élu forme une Assemblée nationale. Le 17 janvier, dans le canton de Vaud, à Lausanne, une Assemblée représentative sous la tutelle du modéré Henri Monod (1753-1833), est créée, dans le même but. L’indépendance est proclamée le 10 février, et le projet de constitution en vue de la nouvelle République helvétique, voté par les vaudois le 15 ; désireux de s’affranchir autant de la France que de Berne, un nouveau canton du Léman est créé.

A l’évidence, les pressions menées par la France (sur le papier) en vue de la révolution helvétique, génèrent des conflits localisés de citoyens se hâtant d’empêcher qu’une domination étrangère ne remplace celle de la capitale sur les cantons. Certains s’en prendront même à des envoyés du général français Ménard à destination de son homologue bernois Von Weiss, ce qui provoquera une occupation française de la région, sans ordre officiel du Directoire. Cette pression extérieure, qui devait générer un regain de tensions antirévolutionnaires, ne se révélera que rarement violente, et le processus révolutionnaire suisse se distinguera avant tout, en comparaison des événements parisiens, par sa « douceur ».

La confédération étant peu puissante à l’époque, les cantons ne rencontrèrent aucune résistance à s’affranchir de la capitale et à procéder eux-mêmes, par l’action du gouvernement, à la mise à l’écart de l’aristocratie et à l’entérinement des nouveaux droits égalitaires. Girouettes et résidences seigneuriales, écussons, symboles de l’Ancien Régime, seront scrupuleusement retirés, quelques châteaux détruits, et 7000 arbres de la liberté, érigés, coiffés du sempiternel bonnet rouge ou du chapeau vert de Guillaume Tell, mythique symbole national de libération des anciens suisses. Les rubans doubles des cantons sont remplacés par les trois rubans de la République. Au-delà du 4 avril 1798, il n’existe plus un seul canton assujetti, les villes et les campagnes sont désormais régies par la démocratie représentative. Les derniers cantons à tomber seront les cantons patriciens, Soleure, Fribourg et Berne, qui requerront l’intervention de l’armée française, menée par le général Guillaume M.-A Brune, ayant reçu l’ordre de Paris de finaliser la campagne d’Helvétie qui devait voir la Suisse, à peine affranchie de son joug patricien, être immédiatement occupée par les forces françaises.

Le projet constitutionnel préparé à Bâle par une assemblée des patriotes suisses sera écarté au profit d’une nouvelle constitution en provenance directe de Paris. Cette dernière sera votée par les cantons, après quoi, les délégués cantonaux, réunis à Araau, promue nouvelle capitale, proclameront la République helvétique le 12 avril 1798. Au nombre de ses acquis historiques, le centralisme politique, la séparation des pouvoirs, la démocratie représentative. Le tout nécessitant la création d’un Grand Conseil de huit députés par cantons, un sénat de quatre députés par cantons, et un Directoire de cinq membres, nommant les ministres et les préfets. Des droits inédits font leur apparition dans la nouvelle constitution : liberté de conscience, de culte, de presse, d’industrie, de commerce, propriété privée garantie. La teneur laïque de la constitution étrangère préparera toutefois la fronde des cantons les plus religieux, Lucerne, Obwald, l’Oberland bernois, qui percevront la double menace de la tutelle étrangère et de la mécréance. En premier lieu, des curés et des pasteurs protestants, qui tronçonneront les arbres de la liberté pour y substituer des crucifix en bois. La répression colmatera l’affaire...

Le centralisme politique étant ce qu’il est, les coups d’Etat s’égrèneront dans les premières années du XIXe siècle, assez vite, l’ancienne bourgeoisie patricienne se retrouvera majoritaire au gouvernement ; les dissolutions se succéderont les unes aux autres, les constitutions également, durcissant le jacobinisme parisien ou, au contraire, ébauchant une décentralisation fédéraliste. L’instabilité régnante convaincra les autorités françaises de se retirer pour mieux revenir : une habile manoeuvre destinée à se présenter moins comme occupants que comme médiateurs, libérateurs, missionnaires politiques de la liberté des peuples. Les richesses pillées à Berne par les forces françaises serviront à financer la campagne napoléonienne en Egypte. La Suisse se retrouvera prise en étau entre la France pré-impériale et les réactions étrangères, notamment russes et autrichiennes, dont les armées tenteront de prendre le contrôle du passage des Alpes, sans y parvenir. Ces guerres n’épargneront pas le territoire helvétique.

En décembre 1802, après une énième intervention militaire française, les délégués régionaux suisses sont convoqués à Paris lors de la Consulta helvétique. Napoléon impose à la Suisse les conditions centrales de sa volonté : des cantons souverains, et non plus sujets ; la fin des privilèges territoriaux, et l’instauration de « concordats », accords intercantonaux, qui permettront de mieux gérer en commun les politiques intérieures cantonales de la confédération, notamment sur des questions d’organisation confessionnelle, de sécurité et d’ordre public. Issue de cette médiation, la nouvelle constitution du 19 février 1803, attribue à chaque canton, une constitution propre, en plus de la constitution fédérale. Soit 19 constitutions, et une. La confédération d’Etats ainsi créée diffère donc de celle d’Ancien Régime, avec notamment la création d’un laudamman, président de la Diète (19 députés ambassadeurs des cantons) et qui servira également, en symbole centraliste, d’interlocuteur direct avec le futur empereur issu de la Révolution française. Ironie de l’histoire, la présidentielle tournante issue de la Médiation française, n’attribuera cette fonction qu’aux cantons « directeurs », Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne, à savoir les cantons qui, sous l’Ancien Régime, étaient dirigés par l’élite patricienne !

Sous protectorat de l’empereur à venir, la Suisse sera contrainte de fournir à la France, bon an mal an, des bataillons de combattants destinés à participer aux conquêtes impériales ; renouant ainsi avec la tradition mercenaire de son passé, bien que par la force des choses. Des suisses iront à Saint-Domingue réprimer les tentatives indépendantistes d’Haïti, participeront à la Bérézina en 1812. La tendance générale de la politique suisse à cette période de tutelle étrangère, renouera avec la concentration progressive du pouvoir par une élite, se rapprochant peu à peu davantage de sa situation pré-révolutionnaire, illustrant peut-être ici, à sa manière, le recule qu’incarnait Napoléon par rapport aux idéaux dont il était issu, et dont il fut, malgré tout, l’ambassadeur.

Le fait est que l’échec de la Médiation est patent : le régime censitaire est même introduit dans certains cantons ! Une bourgeoisie de plus en plus étroite, notamment patricienne, s’empare du pouvoir dans la plupart des cantons ; les villes reprennent leur suprématie sur les campagnes, provoquant une insurrection à Zurich en 1804, vertement réprimée et, à titre d’exemple, sanctionnée par des châtiments corporels et des condamnations à mort. La bourgeoisie triomphe à nouveau partout, et avec elle, le retour du féodalisme et la répression. Toutefois, bien que sous tutelle étrangère depuis la Révolution, c’est durant la période de la Médiation que se constituera une forte identité nationale.

Comme toujours, c’est la géographie qui préside en premier lieu à cette identité ; en l’occurrence, les Alpes et ses majestueux paysages. Le gouvernement bernois encouragera les projets d’une société d’amis des coutumes patriotique, qui organisera une grande fête à Unspunnen, près d’Interlaken, où se réuniront bergers des montagnes, cor des Alpes, lancer de pierre (83 kg), lutte à la culotte, tir à l’arbalète, danses et chants folkloriques. Plusieurs milliers de personnes assistèrent à cette fête inaugurale, réunissant autant les villes que les campagnes, parties ennemies en maintes situations de l’histoire suisse... Il y eut même un temps où les anciennes forteresses, armatures des villes, servaient encore aux citadins à se protéger moins des armées étrangères que des insurrections campagnardes... Face au succès de l’événement, ce dernier fut renouvelé en 1808, date présumée anniversaire (1308), de la libération des anciens suisses du joug habsbourgeois. Coup d’envoi d’une festivité identitaire qui verra de nombreux voyageurs étrangers rencontrer les désormais célèbres bergers des montagnes, paysans traditionnels, de la carte postale helvétique - parmi lesquels quelques VIP de l’époque, de Germaine de Staël à Elisabeth Vigée Le Brun. L’alpinisme connut dès cette époque, ses premières grandes conquêtes, telle l’ascension de la Jungfrau, en 1811.

Avant même la défaite officielle de l’empire napoléonien, les autorités suisses, sentant le vent tourner, se déclareront neutres, à l’égard des grandes puissances européennes, désireuses d’en finir avec l’occupation française. L’Autriche occupera la Suisse dès 1813, avec le projet de l’entraîner avec elle dans une guerre contre l’occupant. La bourgeoisie au pouvoir, en partie reconstituée, réclamera dès cet instant le rétablissement de l’Ancien Régime, avec la suspension des droits et des libertés hérités de la Révolution française. Autant dire que la réaction rapplique : les survivants de l’ancien Grand Conseil d’avant 1798 se réuniront en secret pour concocter une constitution patricienne qu’ils feront adopter eux-mêmes aux cantons, et qui mettra fin à la démocratie représentative et ne fera plus nullement allusion à la moindre liberté individuelle... Fribourg rétablira rien moins que le patriciat, quand Berne et Uri réclameront leurs anciens bailliages. Une nouvelle organisation confédérale réactionnaire zurichoise, ne sera adoubée que par cinq cantons... En prévision d’un Pacte (de 1815), face aux déchirements cantonaux qui lieront les cantons réactionnaires de Berne, Lucerne, Fribourg et Soleure, contre tous les autres, les grandes puissances européennes, pourtant réactionnaires, l’Autriche de Metternich et la Russie du tsar Alexandre 1er , se devront d’insister et d’imposer la liberté ( !) à la Suisse, moyennant sommations explicites, aux anciens patriciens de la Sainte-Alliance helvétique...

 

« Les Trois glorieuses » et le triomphe des campagnes

 

Les choses changeront à nouveau avec les événements français de juillet 1830 ; la révolution des « Trois glorieuses ». Depuis la Révolution française, et ce, malgré l’Empire napoléonien et le triomphe de la réaction lors de la Sainte-Alliance, sous la Restauration, les idées libérales n’auront pas cessé de se développer, au point de devenir suffisamment gênante pour que la monarchie des Bourbons qui succéda au règne de Napoléon, ne s’en inquiète au point de museler la presse et de suspendre le régime constitutionnel par ordonnances. S’en suivent trois journées d’insurrection populaire aboutissant à l’abdication du monarque. Toutefois, les libéraux n’étant pas des révolutionnaires à proprement parler, ils s’ingénieront à empêcher l’établissement d’une République française en faisant élire par les chambres, le duc d’Orléans, Louis-Philippe, nouveau roi des français.

Cette seconde révolution parisienne, après la Grande Révolution, réitère le même mode de contagion européenne, provoquant des insurrections en Italie et en Pologne. La Belgique gagne son indépendance et se détache des Pays-Bas, auxquels elle était annexée depuis 1815. Dans plusieurs cantons suisses, des mouvements d’ampleur accompagnent le mouvement parisien et européen. Onze cantons, soit deux tiers de la population suisse, introduiront à leurs constitutions les nouveaux principes de souveraineté populaire et de démocratie représentative. Des pétitions fleurissent un peu partout à l’adresse des autorités, qui s’en moquent ; néanmoins, des assemblées se constituent dans les petites villes, en marge des capitales, et réunissent des milliers de personnes réclamant davantage d’élus des campagnes au sein des parlements cantonaux et une plus efficiente séparation des pouvoirs.

A Berne, un scénario semblable à ceux que l’Helvétie a connus par le passé, se met en place. L’élite patricienne s’apprête à engager la répression armée contre les manifestations spontanées de citoyens dont le nombre agit en raz-de-marée, anéantissant toute possibilité d’endiguement du mouvement populaire. Le Grand Conseil de la Restauration se dissout en janvier 1831. A Lausanne, la foule s’engouffre dans le château du Grand Conseil et fait mêmement plier l’élite. A Fribourg, les paysans de Morat et de Gruyère s’arment de bâtons, et, sans doute visités par le fantôme de Chenaux, se massent devant l’hôtel de ville et forcent le Grand Conseil à se démettre. Les patriciens sont une fois de plus chassés, au profit de la démocratie représentative. La révolution de 1830 enfonce définitivement le clou crucifiant l’Ancien Régime. La Diète fédérale extraordinaire qui se tiendra lors des événements en décembre 1830, légitimera le droit à chaque canton de modifier en toute indépendance, le contenu de sa constitution. En même temps que l’élite patricienne, les anciennes fortifications des villes, qui leur servaient encore récemment de remparts contre leurs propres sujets des campagnes, sont démantelées.

Les campagnes remportent la bataille sur les grandes villes élitistes et bourgeoises ; victoire qui devait faire date, victoire que les girondins français n’eurent pas la grâce de concrétiser face à la Terreur jacobine. La Suisse la réalisa lors des événements français de 1830. « Quand tomberont les sombres remparts dirigés contre la campagne et qu’à leur place se dresseront d’aimables maisons et jardins, alors se comblera peu à peu ce fossé spirituel par-dessus lequel ville et campagne se tendent une main fraternelle », comme l’énoncera le gouvernement de l’époque, peu avant de procéder à la démolition des anciens remparts.

Dans la décennie qui suit, le libéralisme va véritablement percer. L’associationnisme va se répandre très largement, les journaux, se démultiplier, bien que pour un lectorat encore confidentiel, du fait de la cherté des abonnements. Le libéralisme grandissant donnera également naissance au radicalisme politique, poussant toujours plus au bout les logiques démocratiques, représentatives, électives et anticléricales, issues des révolutions française et américaine. C’est d’ailleurs en citant explicitement l’exemple américain, que le fondateur de la Société nationale, le médecin Ignaz Troxler (1780-1866), militera pour la création d’un Etat fédératif suisse. Une grande partie des associations naissantes à l’époque, revendiquent dans leurs titulatures, l’inscription « nationale » ou « fédérale » de leurs revendications. On y défend la nation, la république, la patrie, contre le fanatisme, les préjugés, l’arbitraire, les pressions étrangères, à l’image du leader libéral Henry Druey (1799-1855), conseiller d’Etat vaudois. On se réclame également des Lumières, sinon de Hegel, du côté des étudiants allemands.

Il est assez frappant de voir que le nationalisme, à cette époque, de même que le patriotisme, sont défendus par les libéraux et les radicaux. L’unité nationale est leur grande bataille, celle qui les oppose le plus frontalement aux religieux et à l’aristocratie, ceux pour qui la constitution de 1815 ne doit en aucun cas être modifiée, et qui voient en les empires de la Restauration européenne, leurs grands alliés. L’indépendance nationale est la grande liberté que les radicaux leur imposent, au point que les réactionnaires ne mentionneront jamais leur propre pays dans leurs discours ! Fiers, semblent-ils, d’être assujettis aux royautés françaises, autrichiennes et prussiennes ; la célèbre Sainte-Alliance contre-révolutionnaire. Sur pression libérale, la Suisse se déchire entre conservateurs et révolutionnaires. Des sécessions éclatent dans certains cantons, une guerre civile se déclenche à Bâle, dès 1830, au refus des autorités d’étendre au canton tout entier, la représentation égalitaire. Plusieurs années de combats scinderont le canton en deux, Bâle Ville et Bâle Campagne. Face à l’agitation politique intense qui règne en Suisse, les cantons réactionnaires s’unissent entre eux, y compris contre la Diète fédérale, qui en ordonne la dissolution. Premier signe avant-coureur d’une partition nationale qui prendra bientôt le nom de Sonderbund.

 

« Le printemps des peuples » et la Confédération radicale

 

Zurich, pourtant à la tête d’un libéralisme triomphant, autant sur le plan économique que sur le terrain intellectuel, voit ses ambitions progressistes être renversées par un putsch sanglant en 1839, venant des campagnes et du clergé, échauffés par les réformes de l’enseignement primaire et la nomination d’un théologien progressiste. Le conservatisme et le puritanisme s’emparent du bastion libéral. Lucerne suit le mouvement dès 1841, et accorde aux jésuites de prendre la main sur l’enseignement supérieur, peu après que les radicaux eussent manifesté le souhait de les chasser du pays. Des affrontements éclatent à maints endroits, sanglants dans le Valais, entre Jeune Suisse et Vieille Suisse, du nom des associations impliquées dans cette lutte, tout un symbole ; des manifestations hostiles aux jésuites, à Zurich et à Genève. Une révolution pacifique a cours à Genève, cette même année 1841, introduisant le suffrage universel masculin. Le leader radical James Fazy mobilise l’opinion sur les grandes questions du moment, et parvient à renverser le gouvernement genevois en 1846, débouchant sur une nouvelle constitution, soumise à votation populaire. Par des moyens bien plus posés et réglementaires, les cantons de Thurgovie, Argovie, Soleure, Berne et Schaffhouse, troquent leurs libéraux pour des radicaux plus efficaces ; Lucerne et Fribourg font le contraire, au profit des conservateurs.

Mais pendant ce temps, la question religieuse conservatrice (symbolisée par les jésuites) contre l’anticléricalisme des radicaux, souvent eux-mêmes catholiques, mais inféodés à Rome, va se durcir. Entre les radicaux argoviens et les cantons catholiques, le torchon brûle. Les premiers réclamant, avec forces pétitions, l’expulsion des jésuites ; les seconds, face aux atermoiements de la Diète, qui ne sait sur quel pied danser, décident de souscrire entre eux, un accord illégal au regard du Pacte de 1815 toujours en vigueur. Celui-ci sera ébruité et qualifié de Sonderbund, accord séparé. Il préoccupera la Diète dès 1846. Les manifestations contre les jésuites se poursuivent, des bandes armées sont formées, dénommées « corps francs », elles aussi, illégales. Les séances extraordinaires de la Diète se succèdent, sans jamais parvenir à une décision ferme. Les combats éclatent, faisant une centaine de morts. Avec la révolution genevoise de 1846, le canton devient radical, et change la donne. En mai 1847, Saint-Gall fait de même. Une majorité de canton passe désormais du côté radical, et le Sonderbund est décrété incompatible avec le Pacte de 1815. Sa dissolution est votée au sein de la Diète, à la majorité, en octobre 1847.

La majorité radicale à la Diète entame plus que l’interdiction de l’alliance des cantons catholiques, et le risque de sécession interne en deux entités confessionnelles ennemies, comme sous l’Ancien Régime, en projetant rien moins que la révision de la constitution nationale en nommant une commission à cet effet. Une guerre civile se déclare mais de courte durée. L’armée fédérale, sous le commandement du général genevois Guillaume-Henri Dufour (1787-1875), fait tomber les cantons du Sonderbund les uns après les autres, sans résistances. Au moment même où les grandes puissances étrangères, françaises, anglaises, prussiennes, russes, autrichiennes, proposent un second acte de médiation, la guerre civile est déjà terminée. Comprenant que le radicalisme politique s’apprête à modifier la constitution helvétique, les grandes puissances européennes, à l’exception de l’Angleterre, favorable à l’autodétermination des suisses, rappellent au petit pays, qu’il est tenu par le Pacte de 1815 et que ce dernier a été institué par leurs concours et qu’il leur faudra préalablement répondre à certaines conditions... Sauf que... le 24 février 1848, Paris entre en révolution. Une insurrection éclate en Lombardie, en mars ; d’autres dans les Etats prussiens. L’Europe réactionnaire se retrouve chahutée cette même année 1848, qui conservera l’appellation de « printemps des peuples ». La petite Suisse en profite, pour, sans demander son reste, ratifier la nouvelle constitution nationale qui consacrera sa nature d’Etat fédéral.

 

Un îlot progressiste au sein de l’Europe réactionnaire

 

« La Suisse a, dans sa situation actuelle, la valeur d’un cloaque fortifié. Tout ce que l’Europe renferme d’esprits perdus dans le vague, d’aventuriers, d’entrepreneurs de bouleversements sociaux, a trouvé refuge dans ce malheureux pays. » Ainsi pleurniche Metternich, chancelier d’Autriche, en 1845. Le même qui, douze ans plus tôt, affirmait qu’aucun pays n’est libre de se constituer à volonté dans l’enceinte que les traités ont tracés à son existence géographique... L’autodétermination d’un peuple, sa souveraineté politique, rien qui ne vaille pour le roi d’un Empire. On croirait entendre maugréer un commissaire européen... Le fait est, historiquement, que les empires réclament soumissions et sujétions, là où les nations ont davantage tendance à se revendiquer de l’autonomie et de la liberté. Distinction majeure qui interdit de confondre en une même entité, la nation et l’empire. Les empires haïssent les nations, les nations haïssent les empires. La Suisse accueillera, du reste, assez largement, les réfugiés politiques de l’Europe réactionnaire, libéraux et radicaux pourchassés par les régimes en place. Le même Metternich, prince de son état, verra en la Suisse un dangereux bastion de révolutionnaires...

Il ne croyait pas si bien dire, puisque Giuseppe Mazzini (1805-1872) fondera en Suisse une société secrète, Jeune Europe, en 1834, dont la mission consistait à propager l’idéal d’une Europe républicaine. La « neutralité » helvétique y était considérée comme servant les intérêts des despotes ; la Suisse se devant, selon Mazzini et les radicaux, de prendre parti pour la défense des libertés publiques, où qu’elles se produisent. Les puissants, selon lui, s’accommodent fort bien de la neutralité. Après la guerre du Sonderbund, la Suisse sera observée dans toute l’Europe, comme annonciatrice d’un vaste changement européen. Républicains allemands, nationalistes italiens, réformistes français, socialistes de partout, et non des moindres, puisqu’un tribun encore méconnu de la Société démocratique de Bruxelles, rédigera ces mots le jour de la capitulation du Valais, en 1847 : « Où retrouverons-nous, pour l’imiter, le modèle de ce régime auquel l’Europe tout entière aspire aujourd’hui, si la Suisse admet à se mêler de ses affaires un concert de rois, de banquiers, de ministres, de mercenaires, de monopoleurs, de sectaires ? Leur intervention ne peut avoir d’autre but que d’effacer enfin du milieu de l’Europe cet exemple si fatal pour eux d’une nation qui gouverne sans eux. » Il s’agit de Karl Marx.

Edgar Quinet et Jules Michelet, salueront de leur côté, une Suisse révolutionnaire s’épargnant la terreur au profit de la clémence dans sa démarche unitaire. Mais cette fois-ci, contrairement à 1789, c’est le modèle américain qui va s’imposer auprès des radicaux victorieux. Tocqueville est abondamment lu et son ouvrage De la démocratie en Amérique (1835), des plus célèbres. Le choix d’organiser un juste équilibre entre l’Etat fédéral et les Etats cantonaux, qui demeureront souverains en tous domaines, à l’exception des attributions spécifiques de l’Etat fédéral, découlera du rayonnement de la pensée libérale de l’époque. Les débats pour le moins complexes et vifs qui durent animer la réalisation de la nouvelle constitution fédérale, finirent par s’orienter vers le bicaméralisme à l’américaine, dans la logique du partage du pouvoir. L’Assemblée fédérale, pouvoir législatif, sera constituée de deux chambres, un Conseil national de 111 députés, et un Conseil des Etats de 44 députés.

Cela dit, les radicaux n’envisagent pas pour autant le suffrage universel de manière démocratique. Il s’arrangeront bien au contraire pour que le système électif mis en place, puisse favoriser la domination radicale contre les poussées de fièvre de la réaction, au prétexte que seuls les défenseurs de la Suisse de 1848 ont la légitimité de conduire la Suisse, et non les perdants, pour ne pas dire les traîtres, du Pacte de 1815... On instaure donc le vote plurinominal majoritaire à des fins politiques, afin de mieux écarter la réaction au profit des radicaux lors des élections. A Genève et à Neuchâtel, on optera pour un seul arrondissement, afin de noyer la réaction minoritaire dans la majorité radicale. Le procédé s’avère plus spectaculaire encore à Fribourg, où la désignation de 5 arrondissements électoraux, permettra de faire élire à 73 % des radicaux, lors même qu’ils ne représentent que  58 % des suffrages. Inversement, la réaction et ses 11, 6 % des suffrages, n’obtiendra que 4.8 % des sièges... On ne saurait mieux dire, à l’image de l’absence de proportionnalité dans nombre de systèmes de représentation contemporains, que le suffrage universel ne prend pas la forme qu’il prend, par hasard...

Le conseil fédéral est créé cette même année 1848, avec sept membres et un président désigné par les membres. Les conseillers fédéraux, fonctionnant comme des ministres d’un gouvernement centralisé, se répartissent les départements des affaires étrangères, l’intérieur, la justice, la police, les affaires militaires, les finances, le commerce, les douanes, les postes et les travaux publics... On ose se demander ce qui revient encore, à ce moment-là, à la démocratie représentative, pour ne pas évoquer la démocratie directe, face à une telle concentration des compétences. Alors que le pouvoir fédéral reposait à l’époque sur une superstructure de 52 fonctionnaires, ils sont plus de 140'000 aujourd’hui ! Le budget qui leur était alloué, était de 5 millions de francs à l’époque; il représente 60 milliards aujourd’hui... Le centralisme politique, sous ses multiples formes, produit ce qu’il est inévitable qu’il produise à moyen ou long terme... Très vite, de jeunes experts de la finance et de l’économie, travailleront dans l’ombre du conseil fédéral. Il paraît évident que la victoire libérale et radicale de 1848, qui, certes, consacre la Suisse moderne, n’en abolit pour autant pas l’Histoire.

D’ailleurs, n’anticipons rien, la nature jacobine et confiscatoire du conseil fédéral n’attendra pas l’oligarchie contemporaine et la mondialisation financière pour s’attirer les foudres de la contestation démocratique. Dans les années qui suivent la constitution fédérale de 1848, conçue et voulue par les libéraux et les radicaux, qui, faut-il le rappeler, ne se sont jamais mêlés aux revendications socialistes du XIXe, le vieux clivage entre jésuites et « laïcs » qui, via le Sonderbund, avait déchiré la Suisse en deux, va se trouver métamorphosé entre les centralisateurs radicaux et les décentralisateurs fédéralistes. Dès 1850, soit deux ans seulement après sa création, le conseil fédéral est qualifié par la population de « barons fédéraux » se contentant de dicter la politique nationale au détriment du système fédéral. En 1869, la presse vaudoise évoquera la « féodalité industrielle » du conseil fédéral, autour duquel graviteront déjà les compagnies de chemin de fer, le promoteur Alfred Escher de la ligne du Gothard, le fondateur du Crédit Suisse, de puissants milieux d’affaire... La collusion entre le conseil fédéral et les lobbys privés, comme on les nomme aujourd’hui, susciteront quelques années à peine la nouvelle constitution libérale-radicale, une fronde contestataire réclamant davantage de démocratie.

 

La Suisse centralisée des libéraux-radicaux

 

En 1864, fait devenu rarissime à cette époque, des échauffourées sanglantes émaillent, à Genève, la défaite électorale du meneur radical James Fazy ; la violence s’est faite rare, mais les manifestations d’opposition au pouvoir demeurent massives. En 1867-68, la contestation gagne Zurich à l’encontre du « système » Alfred Escher, symbole de l’oligarchie régnante sur les institutions fédérales. Le vote référendaire qui suivra demandera la révision de la constitution, avec une participation record de 91 % du corps électoral ! C’est dire si la démocratie, lorsqu’elle est pleinement effective, est populaire... Le nouveau texte en vigueur stipulera que le peuple exerce « directement » la souveraineté et que les autorités élues l’exercent « indirectement ». Il s’agit d’étendre le suffrage universel à toutes les fonctions politiques et administratives. Genève nommera, dès 1847, ses conseillers d’Etat directement, s’imposant en précurseur. Dès 1860, l’initiative populaire est officialisée et permet, moyennant un quota de signatures, la révision des lois existantes.

Le mouvement démocratique, reconnu comme tel par l’historiographie, va compromettre durant les décennies 1860-70, la démocratie représentative des libéraux et des radicaux, véritable tremplin oligarchique, au profit d’une généralisation de la démocratie semi-directe. Toutefois, en 1869, la modification constitutionnelle accroît plus encore le centralisme en matière militaire, économique, financière et scolaire du conseil fédéral, avec la carotte d’une extension de la démocratie directe et des contrôles démocratiques. Le subterfuge ne prendra pas et le projet sera finalement rejeté sur votation. Ce n’est qu’en 1874 que la constitution sera validée, quelque peu aplanie, mais comportant tout de même un renforcement de la centralisation politique sur le terrain juridique et militaire, avec l’instauration du Tribunal fédéral permanent, mais considérablement limité dans sa portée. Encore aujourd’hui, le conseil fédéral est au-dessus de toute juridiction, jouissant d’une impunité étendue à l’échelle fédérale.

Le conseil fédéral tâche autant que possible, en fonction du climat politique, de jouer le double jeu dont il espère, bien évidemment, ressortir gagnant. La carotte démocratique proposée en contrepartie de quelques recules centralisateurs, revient au référendum législatif facultatif, qui permettra, à la fin d’une procédure législative, de recourir, si besoin, à un plébiscite. Liberté de conscience, de culte, viennent appuyer la laïcité entérinée en 1848. En 1891, une avancée majeure est obtenue, dans le même cadre d’une plus grande efficience démocratique, lorsque l’initiative populaire peut désormais servir à supprimer, ajouter ou modifier un article de la constitution, moyennant, ici aussi, un quota de signatures. Le Parlement se réservant de proposer, en cas de désaccord avec l’initiative populaire, un contre-projet à titre de compromis plus équilibré. Globalement, la structure politique de la Suisse est dès lors achevée dans sa forme contemporaine.

 

La Suisse au temps du socialisme révolutionnaire

 

Si le XIXe siècle a été pour la Suisse, la grande période révolutionnaire, nécessaire à l’établissement de ses institutions démocratiques, le XXe demeurera celui des luttes sociales et de la conquête de leurs droits. La Suisse ne sera jamais épargnée par le contexte politique européen, de la lutte ouvrière à la montée du fascisme. Symboliquement, le suffrage universel est pleinement instauré en Suisse dès 1848, et à la fin du XIXe, la bourgeoisie occupe tous les grands secteurs politiques et économiques, qu’il en aille des professions indépendantes, du commerce, de l’artisanat, du patronat industriel, des professions libérales, fonctionnaires supérieurs, cadres de l’économie, rentiers, etc. Domination matérielle mais aussi morale, culturelle, dans la codification des moeurs et l’appropriation du savoir. Preuve on ne peut plus clair que le suffrage universel n’est pas en lui-même un garant démocratique...

Les conflits politiques et sociaux ne s’arrêteront pas avec la modernisation politique de la confédération, puisque entre 1880 et 1914, le nombre de conflits de travail se chiffre à 2416 conflits, pour 40 % de grèves entre 1904 et 1908... dont dix grèves générales, pour la plupart, en suisse romande. Des briseurs de grève sont recrutés par le patronat, provoquant des heurts avec les piquets de grève. L’armée est également conviée à la répression, favorisant les échauffourées et des morts sont à déplorer. Ces affrontements donneront malgré tout l’avantage aux grévistes dans ¾ des cas. Si le suffrage universel a déjà fait les preuves de son innocuité, la grève générale, pour son compte, a démontré maintes fois son efficacité... En pleine ascension de la gauche marxiste, qui imprègne totalement l’apparition des organisations syndicales, de la classe prolétaire, et des partis socialistes, nés du mouvement social européen, la confédération se dote d’une police politique dès 1888, afin de mieux contrôler l’activisme révolutionnaire et les attentats anarchistes qui s’étendent en Europe, frappant les puissants par un certain nombre d’assassinats, du président Sadi Carnot en France, à Sissi, impératrice d’Autriche, à Genève, de même que des souverains étrangers.

En 1893, des émeutes se produiront dans différentes villes, Saint-Imier, Zurich, La Chaux-de-Fonds, Berne. Emeutes de la faim, ou réclamant du travail, sans nécessairement que ces événements ne soient liés à une opération politique. La presse aura tôt fait de dénoncer l’activisme gauchiste, il n’en sera rien. Certaines émeutes auront quant à elles pour objet de dénoncer la concurrence salariale de l’immigration italienne sous-payée, en un dumping bien antérieur à celui organisé à large échelle, aujourd’hui, par les traités européens. A la fin du XIXe, le socialisme apparaît en Europe sous une forme révolutionnaire, insurrectionnelle, et ne sera pas véritablement distinct du courant marxiste. Le parti socialiste, les organisations syndicales suisses, au début du XXe siècle, défendront la même lutte ouvrière que celle des soviets de 1917. A la fin de la première guerre mondiale, une grève générale, la première et la seule de l’histoire suisse, convaincront les autorités d’affronter ce qui pourrait bien s’apparenter à une nouvelle révolution. Le système électif en demeurera changé, et la proportionnelle fera sa grande entrée dans la représentation politique, dès 1919. Jusqu’ici, le mode électif ayant été créé par les vainqueurs de la révolution de 1848, les radicaux seront demeurés majoritaires, et ils l’étaient encore en 1917 ! Cette nouvelle bourgeoisie excluant la présence des représentants du monde du travail, fut contrainte de revoir sa copie...

Conséquence directe de l’instauration de la proportionnelle, l’entrée fracassante des représentants paysans, généralement polarisés à droite et conservateurs. Ce qui n’empêchera pas, durant les années 30 et 40, la montée inexorable du socialisme, au point de devenir, en 1943, le premier parti de Suisse. En 1920, le parti socialiste se dotera d’un programme résolument marxiste et révolutionnaire, y incluant, outre la lutte des classes, jusqu’à la dictature du prolétariat ! Effet de la doctrine soviétique, vite abandonnée, et qui ne devait pas manquer de piquant en un système confédéral... De fait, le Parti communiste suisse n’excédera jamais les 2 % des suffrages dans sa brève existence. Qui puis est, son alignement permanent sur la ligne de Moscou, à titre de dictature étrangère, ne pouvait que raviver dans les esprits, l’occupation napoléonienne qui fut tant décriée par la suite. On n’insistera pas davantage sur l’incompatibilité du programme marxiste d’avec la structure même du jeu politique helvétique, en contradiction fondamentale. Le tsarisme d’avant la révolution d’octobre pouvait sans problème se plier à un régime de dictature prolétarienne, coulé dans un même moule que celui du jacobinisme révolutionnaire, dont la monarchie française, épousait la transcendance...

Le communisme sera finalement interdit en Suisse, dès 1936, pour complotisme contre la sûreté de l’Etat, et c’est le parti socialiste qui, en renonçant à la doxa marxiste, à la socialisation par la force des moyens de production, rassemblera très largement les forces de gauche radicales. Un vaste mouvement romand de solidarité avec la guerre civile espagnole se constituera, de même que des contre-manifestations à un rassemblement fasciste, à Genève, en 1932, qui tournera au drame lorsque des militaires chargés d’assurer la sécurité, abattront treize personnes lors des heurts occasionnés entre les deux défilés. La charge de la sécurité, lors de mouvements protestataires, étant, depuis 1848, confiée à l’armée... La gauche sera unilatéralement accusée par la presse, à défaut des milices et des fascistes. Cette même gauche qui devait remporter, après les événements, la victoire en automne 1933, comme la première majorité socialiste de l’histoire à s’imposer dans un gouvernement cantonal. En 1943, un socialiste gagnera pour la première fois, une place au si verrouillé et consensuel, conseil fédéral, bien que par un compromis tactique.

Les événements de la deuxième guerre mondiale n’en seront pas pour autant exemplaires pour la Confédération. Le rôle des banques dans les financements du Reich allemand, le blanchiment de l’or nazi extorqué aux juifs, la responsabilité des banques et les complaisances du Conseil fédéral à l’égard d’Adolf Hitler, entacheront la « neutralité » suisse. La condamnation des suisses ayant apporté leur aide aux anarchistes espagnols, en même temps que la reconnaissance immédiate du dictateur Franco, dès sa prise de pouvoir ; autant d’affaires peu reluisantes pour la patrie de Guillaume Tell. Les autorités ont toutefois su imposer un chantage au Führer pour contrer le risque d’envahissement envisagé par Hitler, en bourrant d’explosifs, les grands axes des Alpes qui intéressaient les nazis autant dans la circulation des marchandises que pour leurs stratégies militaires. A la moindre tentative d’envahissement, la Suisse ferait elle-même sauter ses infrastructures... Le sentiment national s’étant montré plus fort que la stricte collaboration avec l’ennemi, sur le plan politique, du moins.

 

La Suisse ultralibérale et indépendante

 

Dans les années 60, l’écrivain suisse Peter Bichsel (1935) dénonçait le pharisaïsme helvétique, et ce, au mépris de la démocratie directe et semi-directe. Dans ses billets critiques de l’époque, il écrivait ceci : « Il y a aussi dans cette démocratie des privilégiés, la noblesse du sang a été supplantée par la noblesse de l’argent, les parvenus ont supplanté les aristocrates ; ils défendent leurs privilèges en combattant tout changement ; tout achèvement de la démocratie pourrait porter préjudice à leurs droits, toute modification est un danger. Ils ont pu en convaincre leurs concitoyens, car la socialisation modérée a abouti au fait que le Suisse moyen est devenu un possédant ; il est prêt à protéger les spéculateurs fonciers, car ce faisant il protège également son jardinet fleuri ; on appelle cela la tolérance. » Dans les années 70, 1200 décideurs, dont 300 managers et politiciens s’entendent déjà pour favoriser leurs projets communs. Les grands problèmes du pays sont abordés à l’hôtel de luxe Rive-Reine sur la Riviera lémanique, entre une cinquantaine de top-managers, des conseillers fédéraux, et des présidents de partis politiques, garantissant la primauté des intérêts bancaires et des multinationales. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le secteur primaire est passé de 20 à 3,6 %, le secondaire, de 45 à 22,9 % ; et le tertiaire, quant à lui, de 35 à 73,4 % ! Le seul milieu bancaire a vu son propre bilan passer de 25 milliards de francs en 1945, à 307 milliards en 2009... C’est peu dire que la Confédération dépend en premier lieu, pour ses recettes fiscales, de la place financière.

Rappelons toutefois que cette évolution d’après-guerre n’a rien d’une fatalité ; c’est un choix politique qui a été opéré et qui a jugé les secteurs primaires et secondaires, moins utiles que le tertiaire. Une simple volonté politique que les collusions entre le public et le privé ont considérablement étendu en un phénomène, ici encore, partagé dans toute l’Europe, sinon dans le monde entier. Tout comme au temps des grandes révolutions européennes, de même que du triomphe de leurs réactions, de leurs restaurations, les réalités séculaires n’auront pas épargné la Suisse, qui, comme on peut mainte fois s’en rendre compte, n’est pas le moins du monde étrangère à l’international. En Suisse, la cartellisation d’entreprises dans le cadre des décisions gouvernementales, a cet effet pervers, dès les années 60, de maintenir des prix à la consommation très élevés, sans évoquer la TVA à la consommation du peuple, en réalité, instaurée durant la guerre à titre d’impôt militaire et temporaire. Depuis 1947, cette collusion public-privé est institutionnalisée par la consultation des « groupements économiques » dans l’élaboration des lois...

Lors du traité de Rome, en 1957, le conseiller fédéral Max Petitpierre (1899 - 1994) avait souhaité demeurer à l’écart de cette ratification, au motif pour le moins éclairé, qu’il ne permettrait plus à la Suisse de conserver, non seulement sa neutralité historique, mais supposait également la suppression de la démocratie directe ( !), et l’abandon de la politique nationale au profit des institutions européennes - déjà ! Ce qui n’empêchera pas la Suisse de négocier des partenariats libre-échangistes avec les pays de la future Union, notamment avec l’Angleterre, via l’AELE, et les fameuses bilatérales, que l’actuelle Commission menace régulièrement d’abroger pour contraindre la Suisse à intégrer, par la force, l’Union européenne. Lorsqu’en 1972, le chef de l’économie politique et conseiller fédéral radical Ernst Brugger (1914-1998) s’en ira à Bruxelles expliquer les problèmes suisses dans le cadre de l’intégration européenne, il ne sera pas autrement question d’autonomie nationale dans le choix des partenariats économiques des pays tiers, de conservation de la neutralité historique de l’Etat fédéral, de la chute de 50 % annoncée des revenus des agriculteurs, ainsi que de la surpopulation immigrée, déjà présente à l’époque, que l’ouverture des frontières, inquiétait.

Les technocrates de l’époque seront, fidèles à eux-mêmes, intraitables. La votation populaire du 3 décembre 1972 sera plébiscitée à 72,5 % et dans l’unanimité des cantons ! Lors même qu’en Angleterre, le vote pour l’entrée dans la CEE, en 1971, s’était déroulé moyennant l’interdiction à l’opposition de prendre la parole dans l’hémicycle, ainsi qu’un forcing législatif que certains élus qualifièrent rien moins que de « coup d’Etat »... Nul doute que le discours que les élites helvétiques ont dû tenir au peuple sur les véritables enjeux de l’intégration européenne, devait être aussi mensonger qu’il ne l’a été partout ailleurs... Le 6 décembre 1992, toutefois, la Suisse rejette à 50,3 % le traité sur l’EEE, avec une majorité de cantons. Malgré cela, et semblable à tous les référendums négatifs à l’encontre de la construction européenne, le droit national sera tout de même rendu « euro-compatible », sous menaces économiques. L’Europe reverra le système d’imposition suisse (TVA). La Suisse entrera dans Schengen par un vote favorable, en 2005 - l’année même où la constitution européenne sera rejetée par la France, les Pays-Bas et l’Irlande, sur consultation populaire. Le Traité de Lisbonne, quelques années plus tard, enterrera les référendums démocratiques en Europe...

La Suisse aurait tort de penser que sa tradition du Sonderfall, son indépendance et son unicité, relèveraient d’un problème exclusivement contemporain. Contrairement à ce que les militants européistes tentent de faire croire, à des fins idéologiques, la question du souverainisme se pose dans toute l’Europe, et uniquement en Europe, puisque, dans le monde entier, aucun pays, aucune nation, n’a abandonné sa souveraineté nationale. La pression occasionnée par le supranationalisme d’un Etat continental non démocratique, pèse de tout son poids sur les réalités historiques de chacun des pays d’Europe. Dans ce contexte néo-impérial exclusivement occidental, il est tout à fait normal, je dirais, que la question de la souveraineté nationale ne se pose qu’en Europe. La querelle très actuelle du Sonderfall Suisse, obéit à une même crise institutionnelle que celle qui s’exprime actuellement dans toute l’Europe.

Si la Suisse a mieux résisté que d’autre à cette dérive européenne corporatiste, elle le doit en effet à ses institutions et à sa nature hautement démocratique. C’est la démocratie suisse qui a permis d’éviter la soumission brutale de la Confédération à une entité extérieure qui, depuis le rejet du traité constitutionnel européen en 2005 par ses pays fondateurs, en plus du Brexit et la faillite accélérée des banques des pays du sud, en Italie, en Espagne, au Portugal comme en Grèce, et dont les créances toxiques s’accumulent dangereusement à la Deutsche Bank pour atteindre bientôt 900 milliards de dettes insolvables pour la seule Allemagne ( !) ; c’est à la tradition de la démocratie directe que l’on doit cette résistance qui assure à la Suisse actuelle, malgré les démantèlements publics et les pertes fiscales, le dumping, la désindustrialisation et la ruine agricole, la dépendance énergétique et la concurrence étrangère déloyale que le pays affronte également, son statut de pays où le niveau de vie est le plus élevé au monde, et non à la démocratie représentative, qui, même à gauche, se félicite de la nomination d’un banquier d’affaire de la banque Rothschild, de droite ultralibérale, à la tête de la France, et qualifie, main dans la main avec les syndicats, le recul de l’âge de la retraite à 65 ans comme le fruit d’un « accord historique ». Que la situation contemporaine soit historique, cela est certain. Mais pour qui, et comment ? L’avenir seul nous le dira...

 

Bernard Romanens - Fête des vignerons (1977) © Les archives de la RTS

_______

___

 

 

Sources documentaires principales :

Une histoire de la Suisse, François Walter, Ed. Alphil, 2010, 548 p.

La grande dissimulation : l'histoire secrète de l'UE révélée par les anglais, C. Booker, R. North, Ed. L'Artilleur, 2016, 840 p.

 

 

 

@LG

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.