Les couvents d'eau claire d'Ivan Salamanca

Aux Editions de l'Aire, 2019

 

 

Une poésie pontificale, croyez-vous cela possible ? L’auteur genevois Yvan Salamanca l’a fait avec un brio particulier. Non seulement le sujet est inattendu, mais il le développe sous la forme d’une prose poétique, faisant de cette variation autour de Benoît XVI, une littérature finement ciselée. La démission du pape, fait unique dans l’histoire de l’Eglise, prend ici la forme d’une scénographie esthétique en plusieurs mouvements qui vont du décollage à l’envol. On déguste le style sans se soucier de la thématique, qui pourrait être toute autre, et dont on suit le fil comme un musicien sa partition. Une tonalité mineure et cérémonieuse nous laisse entendre du Scarlatti en arrière-plan, bien que nous ne soyons pas dans le cadre d’un ouvrage religieux, mais immersif. On se laisse porter par le style, par la voix, par la beauté des images et la force des phrases. Les images pieuses ne le sont que pour le décor.

« Rien n’est beau qu’un matin laïc dans la brume », chantait Léo Ferré, cité en exergue de cet étrange exercice pour « poumons de flanelle » ; et c’est tout à fait cela : un matin laïc se levant dans la chambre de Joseph Aloisius Ratzinger. Le pape a pris sa décision ; dans quelques heures, il redeviendra simple mortel. Il quitte les dorures : « Le Pape était vêtu d’un manteau de cent cinquante mille âmes hier, toutes plus silencieuses que le ciel. » Le lendemain, il était nu. Nu comme un pape qu’il n’est plus. Pourtant, Jean-Paul II était allé jusqu’au bout, sans faillir ; et la conscience du pape déchu se voit désormais visitée par le tourment, la contradiction, le doute, l’hésitation. La narration ne lâche rien de sa description, de son incantation, de sa prière comme de sa lamentation. Le récit, qui n’est que récit, se fait parfois hymne ; toujours en instance de décollage comme les colombes du Vatican, réajustant leurs cercles concentriques. Le vocabulaire est riche, intelligent, varié, jamais précieux bien que non avare de mots rares. C’est une sortie de scène à la Fellini que nous convie Yvan Salamanca, pour les sons et lumières.

« Et Benoît a failli. Aloisius quant à lui est rentré. Il est à sa table. Au-dessus d’une bougie, un insecte s’est brûlé les ailes et le corps, il fume comme une résine. L’odeur est infâme. L’émérite ferme les yeux. Sa prière est courte et fervente, son oraison muette, jaculatoire. Il ne flaire pas l’insecte. Il ne pense pas à sa faillibilité. Il pense à ce qui a été son royaume et n’en voit que la grandeur. » Poursuivant sa célébration, le récit conte moins qu’il ne litanise ; on se laisse envoûter par sa monodie, on suit avec méditation la trame répétitive qui s’égare parfois comme la fumée d’encens, miroite, s’emmêle quelque peu dans les mille et un plis de sa robe. Cette cathédrale de mots s’édifie selon un ordre roman ponctué de motifs baroques : « L’Eglise est une bâtisse faite de pierres, de velours, et d’or, mais avant tout de mots qui s’emparent sans merci des velours et font l’or de ses murs ». Au commencement était le verbe, et c’est sur cet avatar invisible que les apôtres ont déposé de quoi bâtir deux millénaires. 

La fresque est remarquable ; elle se confond en opus ; on ne sait plus si on voit ou si on entend. On entend des voix qui peignent : « Il va sans doute se faire emporter par le souffle musical des mots justes ». L’alchimie du verbe prend, avec ou sans mescaline, et porte le récit jusqu’à un certain lyrisme : « Poètes et croyants font un semblable travail, se dit Aloisius » (…) « il faut brûler comme le foin, comme la poésie, avant de s’éteindre à la manière d’une torche dont le combustible est sec. Il faut s’élever, apercevoir le ciel et transmuer les crosses en baguettes de sourcier. Il faut prendre la route et derrière ses pas le charbon doit flamber. Il faut trouver l’eau claire. » L’eau cristalline, jaillissante, bénie, lumineuse, cométaire (comme éther) ; la qualité du style fait l’évidence, seul le récit se trouve dépossédé d’un sens plus nourri, submergé qu’il est par la description, par les images, sans bénéficier d’un contenu sur lequel faire reposer la teneur d’un propos. On est moins dans le signifié que dans l’évanescent ; mais l’ouvrage se boit par les yeux comme par les oreilles, et tient du miracle, sinon du baptême, comme Saint Jean Bouche d’Or.

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@LG

 

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