L'illusion de l'instantanéité médiatique

En matière culturelle, le culte du temps présent devient par les journaux, radios et télévisions, une bulle spéculative proprement « démocratique ». Ce qui caractérise toute bulle spéculative, c’est précisément l’excroissance d’un secteur d’activité en l’absence de toute réalité concrète le nécessitant véritablement. Il s’en produit subséquemment une perte progressive des réalités. La sphère médiatique a si peu conscience d’elle-même qu’elle avance toujours les yeux fermés, délivrant des messages souvent incompris d’elle-même et de ses protagonistes. Le psittacisme journalistique et politique en est une des composantes évidentes. Elle ignore fondamentalement que la dimension la plus pauvre de la connaissance se situe précisément dans le mince faisceau de l’actualité quotidienne, ce qui la conduit fatalement à se répéter sans cesse obsessionnellement. J’allais dire presque névrotiquement... Le large spectre de l’histoire détient, lui, l’essentiel des connaissances dont nous disposons pour appréhender notre réalité présente ; le petit faisceau de l’actualité, lui, n’en contient à peine que le résidu microscopique. On peut avancer l’idée que l’actualité n’est intéressante qu’au regard exercé sur elle par la connaissance du passé ; à savoir, par la mise en relation et en perspective d’un fait d’actualité d’avec une composante historique et culturelle. Autant Nietzsche alertait en son temps dans ses inactuelles du danger pour la vie que représente le recours perpétuel à l’Histoire, autant convenait-il aussi que son absence retire tout sens et tout contenu à une civilisation. Or, c'est toute notre civilisation actuelle qui repose sur cette immédiateté, et non sur la tranquille assurance des connaissances à longs termes, celles qui fondent véritablement un socle sur lequel stabiliser des acquis et poursuivre le perpétuel parachèvement de l’histoire, sous sa forme démocratique. Car les épiphénomènes de l’information  cachent, très efficacement, le petit fil d’Ariane imperceptible, nettement visible lorsqu’il est étalé sur des décennies entières, qui permet d’élargir l’horizon et la vue d’ensemble, de dégager un chemin, fut-il tortueux, pour retrouver une sortie dans le froid labyrinthe. La clarté est une affaire de siècles entiers et de grands espaces; le présent est aussi étroit qu'opaque. Il se nourrit de son opacité. Il vit de son incertitude et de sa pâle apparence. C’est d’ailleurs tout son attrait et c’est en ceci qu’il subjugue à ce point les consciences et qu’il détourne ou focalise l’attention. Le présent est un spectacle sans contenu. Il y a une forme de mystification dans l’immédiateté, un puits dans lequel s’engouffre la conscience et qui lui démontre, à son insu, que tout en étant creux et vide, le présent ne cesse de lui dérober des richesses inquantifiables, sans jamais les lui révéler vraiment... C’est une forme de sidération passive devant l’événementiel, comme la satiété, la lassitude et le dégoût qui l’accompagne. Au pire : une dialectique du néant quotidien. Au mieux : une cacahuète intellectuelle... Contrairement à notre époque, l'information ne devrait investir que quelques dizaine de minutes de notre journée tout au plus, guère davantage. Et encore, je suis charitable... L’essentiel du temps culturel et de loisir se devant bien plutôt aux connaissances de plus grandes et nobles envergures. Aux analyses détaillées, à l’art, à la littérature, à la philosophie. Le journal ne remplacera jamais la bibliothèque. Sa pauvreté et son indigence ruinent et étouffent nos temps démocratiques. Des chaînes entières de télévisions ne diffusent plus que de l’information en continue, avec vains débats associés, d’où les pronostiques sont généralement démentis par les faits et oubliés aussitôt ; tous prêts à être réitérés le lendemain, avec la même foi convaincue et le même aveuglement. Fausse culture de nos temps factices, le culte du présent est peut-être en ceci un signe de déclin historique et culturel, et donc : démocratique. Nietzsche disait encore, avec toute l'ironie du gai savoir, qu’un siècle de journalisme supplémentaire et les mots allaient commencer par puer… Il parlait bien évidemment de la mauvaise presse, si commune, et généralement majoritaire, qui tient "opinion sur rue".  Je ne sais pas pour l’odeur, mais je constate en effet que l’asphyxie guette… Prendre des distances et de la hauteur, c’est aussi s’élever vers de plus pures considérations. Se saisir d’un livre, écouter de la musique, entendre un philosophe, un historien, un sociologue, un artiste, un poète, que sais-je, c’est respirer… 

@LG

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