La pensée n'est pas un crime

Fragments pour un gai savoir XXIX

https://blogs.mediapart.fr/laurent-galley/blog

 

 

 La fin des zoos. Parmi les évolutions que nous connaissons ces derniers temps entre l’homme et l’animal, il est incontestable que nous ne pleurerons pas la disparition des zoos. Même si nous avons tous des souvenirs heureux de nos passages dans ces tristes prisons, quand ce n’était pas des mouroirs, atteint l’âge adulte, nous percevons ce que nous ne percevions pas en notre jeune âge : la misère animale en milieu carcéral. La désespérance de ces bêtes, dont Léo Ferré disait des chimpanzés qu’ils donneraient leur pied pour un révolver, nous apparaît criante, ruinant jusqu’à la splendeur du lion en sa crinière pendante, affadissant l’allure du majestueux éléphant, laissant retomber comme par désespoir, leur couronne, leurs oreilles, vers la terre. Les enfants ne s’en porteront pas plus mal que de découvrir à même la nature, les animaux de notre bocage local, que le réchauffement climatique diversifie avec l’arrivée du chacal doré, du guêpier, de la huppe fasciée, sinon le retour du cochevis. La chaleur attire en effet des espèces exotiques peu fréquentes il y a encore quelques décennies. Nous avons tous vu, y compris dans les cirques, le peu d’éclat que les animaux y ont toujours manifesté en rapport à leurs splendides allures à l’état sauvage. On pourrait en dire de même pour l’homme dont la beauté est exacerbée dans les peuplades sauvages et particulièrement avachie en l’occidental urbain dont la vie se résume au périmètre d’une boîte de conserve, avec ses conservateurs, ses vitamines, ou sa benzodiazépine.

Avec l’évolution des mentalités, mais aussi grâce à la simplicité des déplacements, il est désormais abordable de voyager pour voir les espèces dans leur milieu naturel plutôt que déprimées dans des prisons sans retour. A défaut, l’observation in situ d’un lièvre, d’un renard, d’un busard, en pleine campagne, sinon de toute la ménagerie aquatique de nos marais, ravi l’observateur avec plus d’intensité que la vue d’un lion défraîchi et malade, longeant tel un spectre, le périmètre exigu de son enclos. En tous les cas, je garde en moi-même un souvenir beaucoup plus vif des chevreuils, des couleuvres, des rapaces, des salamandres et des orvets aperçus dans mes modestes randonnées, que les bêtes légendaires et « magnifiques » que nous vîmes dérisoirement dans les zoos – et si facilement... Ce qui tend à démontrer que le contexte est plus prégnant que la chose même. Refusant même d’avoir un chat domestique en raison de l’étroitesse de mon propre studio, je me réjouis tout autant que le zoo ne soit plus guère pour bientôt qu’un regrettable dispositif du passé, à l’image des jeux du Cirque de l’époque romaine. Apercevoir les cigognes lors de leur passage, sinon les flamants roses qui s’éprennent parfois du lac Léman, me suffira largement – à moins d’envisager quelque vol plus lointain pour être gratifié du plaisir majeur, parce que mérité, de l’expérience authentique et directe – tel ce blaireau patibulaire dans la campagne anglaise ou le ganga, le crabier, à proximité du désert espagnol. Et puis, mine de rien, la splendeur des documentaires animaliers d’aujourd’hui nous consolent d’apercevoir tant de majesté sans mettre un pied dehors…

 

Philippe Hersant. Cinq miniatures pour flûte alto, par Jean-Luc Menet © Philippe Hersant

 ***

 

La jeunesse prend l’air. La jeunesse manifeste en Suisse et en France contre l’inaction politique vis-à-vis du climat. Des dizaines de milliers d’entre eux font savoir leur angoisse des lendemains qui déchantent. Ces rassemblements helvétiques ont pour eux les délicates saveurs des pâturages, des campagnes, au point qu’on pourrait en faire une magnifique publicité pour les bonbons aux herbes traditionnels. N’en déplaise aux élans primesautiers du cœur, si la Suisse est aux avant-postes de la lutte écologique, il n’en va pas de même du restant du monde. Or, la Suisse seule ne signifie pas grand-chose pour toute une planète. La jeunesse dorée peut tout à fait monter au créneau, affirmer que la Suisse n’en fait pas assez (on en fait jamais assez), mais cela n’atteint en rien la conscience internationale. Pourquoi ? Tout simplement parce que le véritable problème des pays qui ne sont pas riches, voire qui ont perdu leur richesse, n’est pas la bonne santé du climat et de la nature mais la survie économique. Ces méchants gilets jaunes préfèrent manger un peu plus plutôt que de sauver le climat en refusant la taxe à cet usage. Si vous allez voir les grecs, les espagnols, les italiens, et la plupart des pays du globe, d’Amérique latine, sinon de l’Inde à l’Asie, hormis la Chine qui, du fait de sa nouvelle puissance économique, commence à pouvoir répondre à cette exigence, - n’évoquons pas même l’Afrique ou le monde arabe -, si vous allez voir l’écrasante majorité des peuples où subsister est un problème, sinon un défi, vous n’obtiendrez que railleries sur la question climatique. Car il faut être aussi riche que nous le sommes pour envisager cette priorité ; il va de soi que partout où la pauvreté est un quotidien, les hommes préfèreront légitimement les avancées sociales aux questions environnementales. Parler « d’urgence climatique » est une formulation de riche ; n’importe quelle famille du monde regardera toujours, et à raison, la survie alimentaire de ses propres enfants comme la priorité des priorités. Entre riches et pauvres, l’incompréhension demeure, mais je rejoins en tout cas ce constat : notre jeunesse est propre.

Pour ce qui est de la moraline boboïsante en ce domaine, je rappellerai que si la responsabilité individuelle est de loin préférable et plus efficace que le vote de lois punitives, il n’en demeure pas moins qu’il est assez comique d’assister à cet éloge des bons comportements éco-responsables, par le tri des déchets, le rejet de la consommation, la limitation des besoins, l’économie d’énergie pour le peuple, alors que, autour des citoyens modèles, tout emplis de l’orgueil de bien faire, on n’aménage pas correctement les bennes de tris sélectifs, on laisse l’industrie chimique déverser sa pollution lourde dans les cours d’eau, on autorise de grandes enseignes nourrir des éclairages publicitaires toutes les nuits à pleins watts, des entreprises à fabriquer des emballages échappant à toute forme de recyclage, bref, on sur-responsabilise le citoyen et ses maigres besoins, et on se tait devant les vrais pollueurs et gaspilleurs de masse que sont les grandes entreprises, les grandes surfaces, la productivisme capitaliste, les grandes industries, sinon les grands propriétaires ravis de vider dix piscines olympiques pour abreuver leurs bégonias ou faire quelques crawls en été à demeure, pendant que le citoyen modèle s’échine à sauver le monde sans craindre d’être le dindon de la farce… Le locataire peut bien claquer des dents en hiver, ou étouffer sous la canicule en été, les gros consommateurs d’énergie n’en ont cure et sont bien au chaud, bien au frais, quoi qu’il arrive. La jeunesse suisse a décidé de prendre l’air, grand bien lui fasse : l’air des Alpes est bien plus pur qu’ailleurs…

 

 ***

 

Quand les hommes méprisaient le changement climatique. C’est un article du Pour la Science de février 2019 qui nous l’apprend : les hommes préhistoriques n’avaient que peu d’égards pour les changements climatiques, y compris extrêmes. Grâce aux forages opérés dans le Groenland, ce n’est pas moins de 123'000 ans d’histoire climatique que l’on peut retracer – avant, du moins, que ce continent mémoire ne fonde… Il y a 17'000 ans s’amorçait la fin d’un épisode glaciaire commencé 100'000 ans plus tôt, le Weichsélien. Le Cénozoïque, ère à laquelle nous appartenons, aura vu défiler pas moins de dix-sept glaciations ; difficile d’imaginer que nous en soyons quittes… Chacun de ces épisodes s’est vu supplanter par de courtes périodes chaudes. Les Magdaléniens qui vivaient durant la dernière glaciation ont donc su s’y adapter et ont tout naturellement assisté à la naissance de vastes forêts en lieu et place de la toundra arctique. Lorsque la glaciation prit fin, plus exactement il y a 14'500 ans, ces derniers purent conquérir de vastes territoires européens avant cela prisonniers des glaces. La température de ce temps n’excédait toutefois pas 9° pour la maximale annuelle, ce qui n’empêchait pas la faune d’être abondante : rennes, chevaux, bisons, antilopes parcouraient ces nouveaux paysages. Les magdaléniens ayant dessiné des mammouths, on présume que ces mastodontes existaient encore en Europe à cette époque pourtant tardive ! Avec le réchauffement climatique, il n’a pas fallu 150 ans pour que la température n’atteigne les 19° en Rhénanie ; ces réchauffements périglaciaires peuvent donc s’avérer rapides et brutaux. La faune adaptée au froid a reculé, puis disparu d’Europe, quand d’autres espèces, tels les chevaux, se sont plus à ces nouvelles conditions, quand d’autres encore se sont installés : sangliers, cerfs rouges, élans. Ce qui fait le désavantage de certaines espèces fait aussi le bonheur d’autres. Le changement climatique n’est ni bon, ni mal ; c’est une constante de l’histoire de la Terre depuis qu’elle existe.

A la fin du dernier âge glaciaire, le climat ne fut pas d’une stabilité parfaite et le froid dut revenir encore à certaines périodes pour retrouver ses 9° annuels, durant une échelle temporelle qui s’étendait tout de même sur plus d’un millénaire ! Après avoir traversé 100’000 ans d’hiver, mille ans supplémentaires n’étaient pas de trop. Les magdaléniens n’en avaient cure, ils provenaient d’aïeux n’ayant rien connu d’autre que la précédente glaciation pour adaptation ; ils étaient donc culturellement parés pour affronter conditions plus rudes, même si en l’absence d’écrits, et du fait de la courte vie humaine, les traditions anciennes se perdaient rapidement.

Les chasseurs-cueilleurs des temps plus tempérés et cléments ne modifièrent pas véritablement leurs habitudes à la suite du réchauffement. C’est ce qui est remarquable : le poids des traditions et des savoir-faire ancestraux détenait la préséance, au point que même lors d’un changement climatique d’ampleur, à côté duquel nos quelques degrés critiques ne sont que pétards mouillés, ces tribus très organisées, y compris sur un plan paneuropéen (sans doute plus efficacement que notre technocratie actuelle…), n’éprouvaient aucun désir de changement, nonobstant la raréfaction des glaces et le changement de faune et de biotope. Les changements de pratiques furent modestes, car le passage à des temps plus chauds a davantage enrichi la gamme des espèces que le contraire ; les magdaléniens ont donc délaissé quelque peu le petit gibier pour se focaliser sur cette nouvelle manne plus imposante que sont devenus sangliers et chevreuils, aurochs et cervidés. Les techniques de chasse ont continué d’évoluer, se permettant le luxe de s’épargner le silex et ses rares carrières, plus rares que les os ou le bois, dans la confection d’armes performantes ; les flèches prirent le relais. Le climat tempéré permit d’abandonner les camps robustes, aménagés pour résister aux conditions hostiles, et privilégier les foyers plus souples et nomades. Les tribus ont donc gagné en mobilité.

Le réchauffement fut un avantage certain, dans les conditions de vie comme dans l’abondance de matériaux et de nourritures. De modestes changements, mais au final, ce qui finira par séparer les magdaléniens des aziliens qui leur succèdent, repose moins sur l’adaptation au changement climatique que sur la fidélité des traditions ; il fallut souvent plus d’un siècle après les changements naturels pour que les hommes ne daignent modifier leurs pratiques et, du fait de l’absence d’écrits, perdre jusqu’à la mémoire de leurs anciennes méthodes qui, même lors d’un retour du froid, ne devaient plus réapparaître. Probablement avaient-ils davantage conscience de l’extrême fragilité de leur héritage culturel, qu’une modification climatique ne devait pas même altérer, au risque de perdre des connaissances et des pratiques vitales. Le fait est que les chasseurs-cueilleurs issus d’un changement climatique aussi conséquent que celui de la précédente glaciation, n’ont pas témoigné dans leur quotidien d’un grand impact sur leur mode de vie général ; ils ont copieusement méprisé le changement naturel et poursuivi avec constance le mode de vie ancestral ayant toujours fait ses preuves. Ce qui nous amène à cet étrange anachronisme : avons-nous vraiment à craindre du réchauffement climatique ou sommes-nous trop nombreux aujourd’hui pour tous nous y adapter avec la même insouciance que nos sages ancêtres ?

 

***

 

A chacun son histoire. On ne dira jamais assez que dépendre de la rente pétrolière, pour quelque pays que ce soit ayant reçu les grâces (les graisses) de cette méchante fée boueuse, est le degré zéro de la politique. Quoi de plus adapté à un dictateur désireux de dormir sur ses acquis que de placer l’économie entière sous perfusion de la rente pétrolière ? Avec ce trésor tombant du ciel (jaillissant du sol), on peut même acheter la paix sociale d’un coup de baguette magique par la généreuse et charitable main qui donne. Grâce à l’or noir, même des souverains invalides savent gouverner leurs concitoyens sur des décennies - même dans le coma, les affaires sont bonnes. Pourtant, la fainéantise structurelle dispose aussi de ses risques, notamment lors des fluctuations du cours du pétrole qui peuvent transformer en un rien de temps la pluie d’or en poison politique. Tout souverain s’en remettant à la rente pétrolière pour seule stabilité économique, s’assure ainsi de dormir les yeux ouverts aussi longtemps que le robinet coule ou que le cours n’est pas chahuté, bien souvent, à des fins de déstabilisation.

Le Venezuela est victime de ces politiques confortables, s’épargnant sur des décennies d’avoir à bâtir différents pôles industriels, de diversifier l’économie intérieure, d’assurer une politique soucieuse de se répartir sur plusieurs axes pour ne pas être prise au dépourvu. Je ne crois pas un instant que Maduro et ses prédécesseurs aient été des démocrates soucieux de la volonté populaire. Assurément, la contestation et la défiance de son opposant fait partie du jeu politique vénézuélien et de lui seul. Le pays traverse une crise économique d’importance, et ce pour la raison invoquée ici, et lui seul saura trouver le dénouement adéquat ; il est ainsi frappant de constater que l’Amérique n’a tiré aucune leçon de son passé, ni de l’ère Bush et de sa boucherie. En déstabilisant un pays, en pratiquant l’ingérence au nom des plus nobles valeurs, en usant du pétrole tel un moyen de déstabilisation politique, l’Amérique fausse le jeu, pervertit l’histoire d’un pays. Aucune victoire politique ne sera jamais une victoire pour un peuple si elle est redevable d’une ingérence extérieure non désirée. Elle ressemblera toujours davantage à un coup d’Etat qu’à une révolution. Et que peut-il y avoir de si pressant, subitement, pour sauver un peuple qui ne le demande pas lui-même ? Pour forcer, plus qu’en Afrique, des biens de première nécessité dont les ONG sur place admettent qu’ils ne sont pas nécessaires en l’état ?… sinon la mainmise sur un pétrole qui manque de plus en plus aux Etats-Unis et que le gaz de schiste ne supplante pas ? Il est curieux que cette urgence humanitaire ne soit pas de mise avec autant de zèle dans les pays les plus pauvres de la planète, de ceux ne disposant d’aucuns atouts pétrolifères ou miniers. Une chose est néanmoins sûre : l’ingérence étrangère rend impossible l’autodétermination d’un peuple. Cette même autodétermination présente au sein des Droits de l’homme dont se sert pourtant le grand vertueux pour pratiquer l’ingérence intéressée. Cherchez l’erreur.

 

***

 

Le populisme est une vertu politique. Oui, je l’affirme bien haut, et j’ai la langue française de mon côté. Que nous dit le très sérieux Robert de ce terme si conspué aujourd’hui, décrié avec une verve intarissable et à ce point récurrente qu’elle en devient suspecte. Le Robert nous informe, dans sa première acception, que le terme « populisme » désigne une école littéraire qui cherchait, dans les romans, à dépeindre la vie des hommes du peuple. Ni plus, ni moins. Cette école littéraire, critique du naturalisme à la Zola, sinon à la Balzac, se proposait toutefois la même fin que ces illustres prédécesseurs. Il s’agissait pour Léon Lemonnier et André Thérive, à l’origine du mouvement populiste dans les arts, de préférer le réalisme à l’idéologie ; on songe à Houellebecq aujourd’hui. A noter que cette école naturaliste d’un nouveau genre, célébrant le peuple et ses conditions de vie, était considérée comme bourgeoise par rapport au populisme d’un Henri Poulaille, profondément ancré dans le milieu prolétaire. Le populisme esthétique n’était donc pas univoque ou tributaire d’une idéologie à sens unique. La seconde acception du Robert pour le terme « populisme » est décrite en ces termes : « Importance donnée aux couches populaires de la société (en art, en politique, etc.) » Ce qui signifie que discréditer des tribuns politiques, des journaux, des artistes, des écrivains, des mouvements, des discours, sous ce vocable, consiste en réalité à déconsidérer tout ce qui peut se rapporter au quotidien des humbles. Il faut se souvenir que l’étymologie du mot « politique », à savoir « polis », renvoie à « la cité », et que la politique a pour fondement l’organisation de la cité dans son ensemble. L’insulte dépréciatrice qu’est devenue le populisme en dit donc beaucoup plus sur ceux qui l’emploient négativement que sur ceux qu’il est censé désigner. Si la politique représente l’organisation de la société, soit, le bien-être de toutes ses composantes, y compris minoritaires, et en premier lieu, les franges de la société les plus précarisées, le populisme s’avère être la mission première de la politique puisqu’il désigne avant tout le souci du peuple. Tout populiste est un démocrate ou inversement ; non seulement un démocrate, mais un républicain, un défenseur de l’intérêt commun. Le populisme n’est donc pas un problème, un vice, mais une valeur, une probité, une noblesse d’esprit – un devoir, même, si on s’inscrit dans le sens antique, originel, de la politique.

Qu’essaie-t-on de masquer derrière ce vocable ? Qu’essaie-t-on de détourner ou de travestir en faisant d’un vocable noble, une injonction péjorative se voulant discriminante au même titre que le racisme, la haine ou le fascisme ? En réalité, sous le terme populiste, nombre de journalistes et d’élus, sinon de technocrates, essentiellement gens de pouvoir, cachent un autre terme plus approprié : démagogie. Etrangement, alors que les élites pourraient tout à fait se servir de ce mot pour discréditer les revendications populaires, elles l’omettent complètement. Est en effet démagogique, le propos consistant à promettre la lune à un peuple ignorant et à flatter son appétit à des fins électorales par des promesses intenables qui ne manqueront pas d’être inapplicables et inappliquées.  Mais qui est fautif dans ce cas de figure ? Le peuple ou le démagogue ? Le fautif est bien celui qui use de la crédulité populaire pour sa seule gloire, et non celui qui vote en confiance ; la démagogie est donc bien davantage le fait du prince et non de l’électeur. Ce qui expliquerait pourquoi le terme « démagogue » est si peu usité aujourd’hui au détriment de « populiste ».

Dans le cas du Brexit, les élites européennes considèrent que le peuple a été trompé par des démagogues, mais si le Brexit conduit, comme ils le disent, à la ruine de l’Angleterre, comment se fait-il que les démagogues puissent aspirer à la ruine de leur propre pays ? Comment pourraient-ils scier sciemment la branche de laquelle ils percevraient leurs avantages économiques ? Dans le contexte du Brexit, l’argument démagogique ne fonctionne pas ; à moins de le prendre à revers et de considérer que les élites anglaises souhaitent au contraire donner tous les avantages possibles à la City de Londres et que cette exigence économique nécessite de sortir des traités européens, auquel cas c’est bien au motif d’une reprise économique que les partisans du Brexit en ont convaincu une courte majorité du peuple. Si le peuple avait voté tout seul contre ses élites, on aurait pu l’accuser avec arrogance de n’avoir rien compris, mais les partisans de la sortie sont nombreux au sein même des élites anglaises et ne permettent pas cette hypothèse. L’Angleterre est l’illustration même de l’inadéquation des termes « populistes » et « démagogues » dans le débat européen.

Toutes ces formules dépréciatives à l’égard du peuple ne font que décrire en mal sa composition hétérogène. Le peuple a de multiples visages que l’on peut très bien dépeindre en bien comme en mal, mais à qui l’on cherche surtout à retirer toute appréciation possible de ses choix et de son devenir. Populisme, pouvoir de la foule, tyrannie de la majorité, ne sont que des visions dépréciatives de la démocratie elle-même, à laquelle on ne demande pas d’être parfaite puisqu’on ne peut demander à personne de l’être, ce qui fait très justement écrire à Victor Hugo, dans Les Misérables (cité par Le Robert) : « (…) ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille, ochlocratie, populace, constatent, hélas ! plutôt la faute de ceux qui règnent que la faute de ceux qui souffrent ; plutôt la faute des privilégiés que la faute des déshérités. » Honte au Robert d’avoir d’ailleurs retiré cette citation dans son édition récente pour ne proposer désormais que l’interprétation négative ! Les dictionnaires aussi, sont récupérés politiquement ou bassement suivistes – n’est pas Littré qui veut… Le vocabulaire des puissants, des élus, à l’encontre de leur mandataire, n’est qu’un abus de pouvoir illégitime qui ne fait que les déshonorer eux-mêmes car il révèle à tout un chacun leur nature antidémocratique. Ce sont ceux-là même qui parlent de populisme, d’ochlocratie, de démagogie qui, en vertu des Droits de l’homme et du citoyen, appartiennent plus sûrement à la canaille, celle qui maintient avec arrogance l’injustice sociale.

 

 ***

 

Les droits de l’homme continuent d’être révolutionnaires. Prenons donc au mot la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 pour voir un peu quelles potentialités ces droits exceptionnels détiennent encore. La dynamite d’antan a-t-elle seulement séché comme de la vieille poudre stérile ? Pas si sûr... Les hommes naissent libres et égaux en droits, mais en droits seulement, ce qui est déjà beaucoup. C’est même là l’essentiel de l’égalité, la nature étant, en elle-même, fondamentalement inégalitaire, injuste et soumise à la loi du plus fort, sinon à la sélection naturelle. Il revient donc au génie humain d’avoir instauré une justice au-dessus de la jungle primitive. L’utilité commune prime sur toute distinction sociale ; en République, on n’ostracise pas et on ignore tout des ghettos ou du communautarisme. Liberté, propriété, sûreté, résistance à l’oppression, sont les valeurs maîtresses de la société ; la résistance à l’oppression suppose qu’est reconnu un droit d’opposition, sinon de lutte contre cette oppression, sans qu’il n’en soit précisé la provenance, mais la constitution politique étant déterminée ici par ladite déclaration des droits de l’homme, on comprend aisément que l’oppression est considérée comme mauvaise par elle-même et d’où qu’elle vienne – y compris du pouvoir politique en place. Les gilets jaunes sont donc parfaitement constitutionnels et la répression dont ils font l’objet leur donne raison...

“Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation”, ce qui signifie que l’Union européenne est illégale partout où elle se heurte d’avec les législations et les démocraties nationales. La loi assure la liberté de tous, limitée qu’elle peut être par la liberté du voisin : nul n’a le droit de faire de tort à autrui ; la liberté d'un homme n’est pas faite pour permettre l’oppression d’un autre. Pour le reste, tout un chacun se doit de respecter la loi existante et nul ne peut être contraint à se soumettre à ce que la loi n’ordonne pas. La loi est l’expression de la volonté générale, donc de la démocratie ; chacun peut participer à la rédaction des lois, ou par le biais de la représentation politique, mais pas uniquement. La démocratie directe est intégrée aux droits de l’homme et du citoyen, la démocratie représentative est envisagée comme une forme parmi d’autres de la démocratie, et non comme la seule ayant voix au chapitre. On remarquera que la désobéissance civile n’est pas reconnue par la déclaration en cas de lois criminelles ou injustes adoptées par la majorité, ou sinon, ce qui va encore plus de soi, par l’infime minorité de la représentativité politique – sinon ce droit de résistance et d’opposition à toute oppression. Toute dignité ou emploi public est offert à tout citoyen en fonction de ses mérites et de son talent – la véritable méritocratie, celle de l’excellence, de la compétence, et non celle du népotisme ou de quelques passe-droits de classe, est pleinement reconnue par la déclaration universelle, ce qui suppose qu’un prolétaire ou un agriculteur peut tout à fait parvenir au sommet de l’Etat, sinon à quelques postes prestigieux, moyennant ses capacités et son talent. L’égalité des chances est donc de facto une obligation du pouvoir politique.

Présomption d’innocence, liberté d’opinion, de religion, en tant qu’elles ne fomentent pas des troubles publics ; la force publique est entièrement au service de la liberté de tous, de la présente déclaration des droits, et non au service d’intérêts particuliers. La police n’est donc pas habilitée à agir selon les intérêts d’une caste en marge de la chose publique ; elle se doit au respect de la constitution et des droits et non aux manipulations d'une minorité partisane. Pour permettre le bon fonctionnement de l’Etat garant de la constitution et de l’application des lois, la contribution publique est reconnue comme étant “indispensable” et doit être répartie en fonction des facultés de chacun, soit, selon ce que peut chacun. Principe de solidarité qui suppose que ceux qui peuvent plus doivent soutenir ceux qui peuvent moins. Libre consentement est toutefois donné à la majorité ou à ses représentants de déterminer la quotité, l’assiette, ou même la nécessité de l’impôt. Ce dernier n’est donc pas fixé ou supprimé selon le caprice d’un homme ou d’une caste mais avec l’accord de la population. Tout citoyen a le droit de réclamer des comptes à tout administrateur public sur sa gestion. Une société dans laquelle la séparation des pouvoirs n’est pas assurée ne saurait bénéficier d’une constitution – ici encore, l’Union européenne, au sein de laquelle la séparation des différents pouvoirs n’est pas assurée, la Commission en concentrant la majeure partie, sans d’ailleurs être élue ni par le peuple, ni par le parlement, ne saurait prétendre, selon la déclaration universelle des droits de l’homme de 1789, au statut de constitution. Voyez qu’à bien lire en détail les fameux Droits de l’homme et du citoyen, on s’aperçoit assez vite qu’ils détiennent encore suffisamment de poudre pour faire sauter ou trembler nombre de structures dans l’Occident contemporain, si fier de son progrès et de ses droits universels.

 

 ***

 

Lettre de désunion. Le président français a récemment pris la plume, comme Napoléon III naguère, lui-même ou un de ses conseillers – ou devrait-on dire communiquant ? - afin d’esquisser son plaidoyer pour une “Renaissance” européenne. Est-ce à dire que pour Emmanuel Macron, l’Europe est déjà morte ? Qu’on ne vienne donc pas nous dire que cet aveu provient de quelques décadents lettrés et autres penseurs tristes ! Le jeune et fringant président français en personne réclame une “Renaissance” de ce qui n’est plus, par définition. Fort bien, l’Europe doit renaître ; attardons-nous moins sur les bonnes intentions, les phrases creuses invoquant des valeurs dépourvues d’actes, sinon de réalité, pour s’en tenir à ce qui mériterait selon lui d’être fait : liberté, protection et progrès, tels sont selon lui les mots d’ordre de la Renaissance européenne appelée de ses vœux. Cette “Renaissance” passe manifestement par une remise à plat des traités européens, ce qui ne saurait se faire sans recommencer le processus de ratification – ce qui a peu de chance de se produire puisqu’il faut l’unanimité de tous les peuples et de tous les Etats pour modifier une virgule des traités ratifiés. Néanmoins, ce que Macron pointe du doigt est assez révélateur de la crise actuelle : la libre-circulation est ainsi remise en question, avec des contrôles étroits à la frontière européenne, mais aussi avec une remise à plat de Schengen ; une politique d’asile commune étendue au continent, un “bouclier fiscal” chargé d’introduire un salaire minimum propre à chaque pays et d’harmoniser, dans les pays de l’Union, les réglementations du travail pour en finir avec le dumping et la concurrence entre Etats membres. Il s’agira de mettre en place un protectionnisme européen, afin de lutter contre la concurrence déloyale, le manque d’imposition des entreprises, ou pouvoir lutter contre les entreprises néfastes autant aux valeurs qu’aux intérêts européens. Favoriser le marché intérieur sur le marché extérieur, en définitive, mettre ses pas dans ceux de la Chine et des Etats-Unis ! Les railleries de Trump à l’égard d’une Europe inepte n’ont pas été si méchantes et vaines qu’on a bien voulu le dire, puisqu’on décide, finalement, de suivre l’exemple des puissants de ce monde, pour qui la frilosité idéologique est moins importante que la réussite économique.

Cette volte-face, inapplicable en l’état des traités, a le mérite d’énoncer d’en haut – ce qui est rare – une série de griefs à l’égard de l’UE telle qu’elle existe aujourd’hui. A l’évidence, Emmanuel Macron pointe les vieux problèmes de la construction européenne, sans étonner quiconque, sinon pour l’avoir fait à haute voix. On serait même tenté, si l’on cédait à l’illusion d’une authentique Renaissance motivée par d’autres fins que les élections à venir, par saluer tant de lucidités en provenance d’élites que l’on pensait aussi sourdes que bornées. Si ce n’est que le catalogue de bonnes intentions peut sans autre s’étoffer, tant que la question de la modification des traités n’est pas assurée en raison des restrictions draconiennes en matière de veto d’un ou de plusieurs Etats membres, le diagnostic du médecin demeure un vœu pieux. Nous insisterons ici sur le fait que ce que Jupiter a perçu comme problématiques, à savoir la concurrence libre et non faussée, la libre-circulation des personnes, le dumping salarial, l’évasion fiscal ou le refus de l’impôt, la grande disparité des conditions de vie comme de productions au sein de l’Union, toutes ces remarques nous renvoient aux clauses tant débattues et dénoncées depuis Maastricht, et plus encore lors du Traité constitutionnel européen en 2005, et donnent plus encore raison à ceux qui s’y opposaient fermement et que l’on qualifiait pourtant généreusement de fascistes, puis de populistes aujourd’hui. La semonce nationaliste du président Macron continue d’égrener son réquisitoire à l’encontre des eurosceptiques, mais se rend-il vraiment compte que son constat reprend presque point par point le catalogue de critiques qui ont été celles des opposants à la construction européenne et que l’on trouve un peu partout sur l’échiquier politique ? Le président français, dans sa lettre aux citoyens européens, ne vient-il pas là d’esquisser une autre Europe que celle qui a été bâtie et scellée dans une constitution non renégociable ? Si même la France se prend à rêver d’une autre Europe, c’est que le Brexit a simplement beaucoup d’avance sur la question.

 

***

 

La pensée n’est pas un crime. Inspiré par le tueur de masse norvégien, un anonyme australien, sans histoire, vient de commettre un attentat d’extrême-droite en Nouvelle-Zélande, frappant la communauté musulmane au prétexte que le « grand-remplacement » est en cours et que toutes les extrémités sont bonnes pour l’en empêcher. Ce que cet homme partage avec son homologue norvégien, c’est sa jeunesse, mais aussi son absence d’antécédents judiciaires, qui ne prouve toutefois rien. La violence, la haine, mûrissent lentement dans le cœur d’un homme avant que la pulsion ne réquisitionne l’intellect pour le soumettre entièrement à ses desseins mortifères. Homme ordinaire, nous dit-on, issu d’un milieu modeste, ayant eu une enfance normale – le nombre d’assassins correspondant au profile de l’homme normal ne devrait plus nous surprendre ; les êtres sans particularités, parfaitement normatifs, c’est-à-dire sans qualités, nourrissent parfois des rancœurs aussi proportionnelles que leur non-existence… Ce qui ne suffit pas non plus pour affirmer que la normalité conduit à de telles extrémités ! Disons qu’elle n’empêche rien, et pour cause, puisque toute norme est acquise par mimétisme et non par conscience de soi ; elle peut donc d’autant plus permettre de masquer une grande fragilité intérieure.

Autre absence de qualités, et non des moindres, l’inculture du personnage. Les terroristes sont rarement des êtres cultivés, enrichis de vastes lectures diverses et contradictoires. L’idéologie oriente le point focal sur une seule et même doctrine, recroquevillée sur elle-même, et s’alimentant autour d’un épicentre qui n’est autre qu’un ressentiment travesti en pensée politique. Amalgamer le terrorisme islamiste à tous les musulmans est typique d’une stigmatisation, d’une essentialisation raciste – on ne s’y trompera pas. C’est « Mon peuple » contre le leur… Le terme est volontairement ambigu, mais il faut entendre : ma race contre la leur. Lorsque sa sensibilité politique a été suscitée, raconte-t-il, à savoir la nécessité de faire quelque chose pour changer les choses en dépit de partis politiques inefficients, il s’est autoproclamé héros et guerrier pour son seul compte… Ici aussi, le délire narcissique bat son plein : l’engagement politique, le militantisme, la formation politique, l’association combative, la propagande partisane, bref, tout ce qui permet à des activistes sensibilisés à une cause de donner une forme civique et intelligente à une indignation politique ne saurait germer dans pareil cerveau : tuer sera suffisant, et par soi seul – et des innocents désarmés, bien entendu, pour le courage, à défaut de combattants expérimentés chargés des mêmes vices que les siens. Le seul but : provoquer la peur, créer un intérêt médiatique susceptible de répandre ses idées et alimenter la fabrique à terroristes isolés. Le point faible, et non des moindres, de cette manière de faire étant la rédaction d’un témoignage détaillé expliquant le mobile exact du crime, ce qui permet à la critique de s’emparer de la logique qui prélude à ces actes et d’en démontrer points par points la bêtise, la grossièreté, et l’infinie vulgarité.

On ne sauvera pas l’auteur du crime, inutile d’insister sur ce thème. En revanche, le traitement médiatique de l’affaire peut s’avérer plus grave, dans son contenu. Comment la presse va-t-elle interpréter les faits ? Voilà qui suscite davantage l’attention, car dans la diffusion de l’information, les journalistes ne sont pas censés nourrir pour leur compte des amalgames aussi funestes que les protagonistes décérébrés et haineux dont ils font état. Va-t-on considérer que le terrorisme d’extrême droite est bien l’affaire d’individus agissant seuls ou doit-on accuser des personnalités publiques, des penseurs, des intellectuels, des complices idéologiques, des coupables doctrinaires aux mains blanches ? L’assaillant lui-même ne revendique que son homologue norvégien, sinon l’emprunt du concept de « grand remplacement » attribué à Renaud Camus, dont le cursus n’est pas celui d’un abruti, si l’on ne croit sa page Wikipedia : licencié ès lettres, diplômé de l’Institut d’Etudes politiques de Paris, maître en philosophie, diplômé d’Etudes supérieures en science politique et historien du droit. Ecrivain lui-même, il intégrera le milieu de l’édition, notamment chez Denoël, fréquentera le gratin des lettres de son temps, sera militant homosexuel, etc. Vous me direz, cela n’empêche en rien la dérive idéologique ou le changement radical de bord politique, même (et surtout ?) si on a soutenu le parti socialiste dans sa jeunesse à l’ère mitterrandienne…

N’ayant pas lu l’ouvrage de Renaud Camus, sinon des citations ici ou là chez ses détracteurs, je ne peux tout au plus que convenir qu’il ne contient pas d’invitation à tuer quiconque et qu’il ne se fait pas le soutien de ceux qui détourneraient à leur fin ses concepts car, sinon, l’ouvrage de Renaud Camus serait déjà tombé sous le coup de la loi. Je rappelle d’ailleurs ici que l’URSS a massacré en masse au nom de l’égalité, de la fraternité et du bonheur humain, je ne sache pas que ces valeurs soient définitivement mortes et enterrées… Admettons donc aussi que le « grand remplacement », s’il ne se dote pas d’une solution par le crime, ne relève pas de ce qu’en font des assassins autoproclamés. Il est possible que le propos de Renaud Camus soit plus paranoïaque que crédible, ça ne suffit pas pour en faire un crime en soi, ni même par complotisme. Je remarque tout de même que certaines presses, dont Mediapart, s’avèrent moins soucieux de relever la part du débat sociologique qui couve sous la polémique du « grand remplacement », bien plutôt que de trouver des occasions de vindictes et de censures, en décrétant notamment dans un article que l’idée même de « grand remplacement » est un crime en soi… Faire interdire une pensée, cela relève-t-il de l’information ? Est-ce un moyen intelligent de combattre un adversaire ? Plutôt que de démonter points par points les arguments d’un auteur nullement condamné par aucune justice, on décrète d’emblée sa pensée criminelle, ainsi que tous ceux qui la soutiennent de près comme de loin. Encore une fois, le procédé est tout autant valide pour la gauche, il suffit de relever les références des organisations terroristes d’extrême-gauche pour en accuser tout communiste, tout socialiste un brin virulent, d’être responsables de la bande à Baader.

Ce n’est pas parce que des criminels se nourrissent d’une pensée que la pensée en question est criminelle ; même le libéralisme a défendu la mort des pauvres par sélection naturelle, la colonisation et la guerre intéressée pour des raisons bassement géopolitiques. A ce jeu-là, toutes les idéologies devraient être interdites, et les pensées qui s’en inspirent, du socialisme au libéralisme, du communisme au nationalisme. Seule l’hébétude, finalement, ne produit aucun effet – et encore… Il arrive même à des jeunes de tuer sans raisons, juste pour le fun. Quand un activiste écrit noir sur blanc qu’il faut tuer pour faire avancer une cause, la chose est claire et entendue, la justice n’a plus qu’à se saisir de l’aveu. Lorsqu’un auteur pointe du doigt un problème qu’il interprète à sa façon, en l’occurrence l’immigration pour ou contre, et en quelle quantité, sans apporter comme réponses des solutions explicitement criminelles mais des solutions politiques, aussi contestables soient-elles, nous n’avons affaire ici qu’au débat, qu’il soit de droite radicale ou de gauche radicale. Lorsque la gauche antifa aura elle aussi ses morts sur la conscience, je demanderai mêmement qu’on regarde un peu à quels journalistes, à quels auteurs, à quels artistes ils font références, histoire de jeter un froid sur les censeurs bien-pensants en vogue dans les milieux gauchistes. Le passé terroriste d’une certaine gauche activiste suffit déjà à démontrer que les idées, les valeurs, ne sont pas seules responsables du terrorisme, mais ceux qui revendiquent ce type d’action au nom de leurs causes, et qui peuvent être, on l’a déjà vu, les plus généreuses qui soient.

 

***

 

Assange Lupin sans l’ombre. Julian Assange a donc été arrêté. La balle est désormais dans le camp de la justice anglaise, peu disposée à froisser les derniers alliés qui lui resteront après le Brexit... La première des hontes, dans cette affaire, fut de l’avoir éconduit de partout. La tradition helvétique d’accueil des minorités politiques pourchassées n’a plus été de mise, ce qui en dit long sur la pusillanimité des élites actuelles. Je pense même que l’on n’est jamais tombé aussi bas en matière de vision politique et, subséquemment, en matière de courage politique. Wikileaks a œuvré à l’image de n’importe quel journalisme d’investigation, portant sur la place publique des infractions graves de la part d’un Etat. La finalité du lanceur d’alerte n’a pas recouvert d’autres intérêts que de mettre en lumière les impunités de la raison d’Etat. Face à un appareil d’Etat œuvrant hors les lois, les citoyens ne pèsent pas grand-chose ; que dire d’un individu ici ou là disposant d’informations compromettantes et qui n’est qu’un grain de sable dans une vaste machine. L’Europe montre clairement qu’elle n’est plus du côté des preneurs de risque, des activistes du bien public, des braises rouges et vives de l’exigence démocratique.

Ceci n’interdit toutefois pas de penser que les lanceurs d’alerte œuvrant à visage découvert sont très imprudents, car le hacking n’est pas l’équivalent de la liberté de la presse ; il réside entre les deux une différence majeure : le journaliste d’investigation n’est pas autorisé à voler, cambrioler, à agir dans l’illégalité pour obtenir des données – d’où la protection des sources dans le journalisme qui permet à un média de ne pas dévoiler les noms de ceux qui se sont autorisés à leur fournir des informations ou des documents. La police est toutefois dans son rôle, en cas de vols de données ou de cambriolages, et sur dépôt de plainte, d’arrêter l’auteur de l’infraction – fût-ce à des fins louables. Rappelons que le major d’homme de Mme Bettencourt qui avait enregistré les conversations à l’insu de tous, c’est-à-dire hors de toute légalité, en se rendant à la police de lui-même, a été condamné pour cette infraction, et non les journaux qui n’ont fait que mettre à disposition du public les informations relatives à un véritable abus de faiblesse de la milliardaire. L’imprudence de Julian Assange, ou de Wikileaks, si elle est avérée, fut de pratiquer un activisme radical, tel un Arsène Lupin de la liberté d’informer, entremêlant liberté d’informer et vol de données. Sauf que, légalement, on ne peut pas être à la fois le voleur et l’informateur ; je vois mal comment le droit pourrait faire exception, sinon en débouchant sur une atténuation de peine en raison de la finalité du vol : la dénonciation d’une infraction plus grave encore que l’acte qui en aura permis la connaissance. S’il est prouvé que Wikileaks a joué sur les deux tableaux à la fois, l’organisation ne peut pas prétendre être au-dessus des lois.

Il y aurait alors imprudence de Wikileaks à se prendre pour une agence de presse comme les autres alors qu’elle pratique un activisme destiné à demeurer dans l’ombre. Qui plus est, lors des révélations faites par les câbles diplomatiques qui ont été auscultés par de grands journaux internationaux, on s’aperçut que les « révélations » avaient déjà filtré antérieurement dans quelques journaux bien informés, et que rien d’authentiquement neuf n’était sorti des câbles volés – ce qui, soit dit au passage, rassure tout de même sur les capacités d’investigation dont est encore capable la presse internationale. Les câbles de Wikileaks n’ont fait qu’éclaircir et appuyer des faits déjà connus. L’appétit de gloire de certains hackers, ou lanceurs d’alerte, les ont poussés à jouer les Arsène Lupin en pleine lumière, or le droit ne peut pas être du côté du voleur, mais de l’informateur. Le voleur peut escompter, selon la finalité vertueuse de l’acte, des circonstances atténuantes, mais ne peut pas prétendre être au-dessus de la loi. Il n’en demeure pas moins que les motifs d’inculpation de Julian Assange par les Etats-Unis sont maigres et fragiles, certains fantaisistes (conspiration russe), d’autres plus embêtants (hacking de serveurs étatiques) dont les peines sont toutefois bien moins lourdes que la conspiration avec un ennemi de la nation. Je sais qu’il est de bon ton de considérer l’Amérique comme une dictature sanguinaire, mais il faut aussi reconnaître que le jeune militaire s’étant rendu coupable d’un vol d’archives confidentielles, soit d’un crime bien plus grave encore, n’a pas fini sur la chaise électrique et n’a pas passé sa vie derrière les barreaux, puisqu’il est à ce jour libre de corps et d’esprit – surtout de corps… Espérons donc que Julian Assange, si l’infraction est fondée, puisse ne risquer à tout casser que cinq ans de prison pour hacking de données confidentielles, ou voir sa peine être plus encore minorée par l’échec de sa tentative et la salubrité de son engagement. Car je ne vois guère les anglais, ni même les européens, refuser de le leur livrer l’auteur d’une infraction pénale au motif qu’ils ne seraient pas une démocratie de confiance… Lorsqu’on choisit, plus encore que le journalisme d’investigation, l’activisme délibérément hors la loi au service d’une cause, on ne doit œuvrer que dans l’ombre et non en pleine lumière, et être conscient des risques.

 

 

Allain Leprest - Quand auront fondu les banquises © Chansons, Folklore et Variété

 _____________

______

__

 

@LG

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.