Belle fin fait qui meurt en bien aimant

Fragments littéraires

 

 

 

Théophile de Viau

Un autre grand débauché de la période classique : Théophile de Viau. Il en connut les plus graves déboires. Né en 1590 dans le lot, c’est autour de la vingtaine que sa vie devient turbulente et dissolue, mais la poésie l’intéresse et il devient poète itinérant dans une troupe de comédiens. L’époque de Molière approche et les troupes de comédiens sillonnent déjà l’Europe. On sait qu’il fréquentera la faculté de médecine de Leyde, aux Pays-Bas, où il rencontrera Guez de Balzac qui lui permettra de devenir maître d’hôtel auprès d’un grand seigneur, ce qui lui ouvrira les portes de la Cour où ses talents de poète seront appréciés, s’entourant ainsi de seigneurs, de maréchaux, et même d’évêques. Le milieu des lettres parisien lui est désormais grand ouvert et il y rencontre les jeunes poètes de l’heure. Se mettant à dos les dévots, il est chassé une première fois du pays, en toute urgence, par une missive du roi lui ordonnant sous vingt-quatre heures de fuir sous peine d’être arrêté. Il fuit dans les Pyrénées, avant de revenir près des siens dans le lot. La Cour le rappelle deux ans plus tard, et on lui offre même une pension royale. Le climat religieux de l’époque est très tendu, entre catholiques et protestants, et par le pouvoir considérable que les jésuites exercent sur la vie publique.

Il compose pour la Cour, vers de ballets, et une tragédie qui lui apportera son premier succès : Pyrame et Thisbé. Une œuvre de jeunesse qui ne devait plaire que pour son imitation des Anciens, tant le dénouement du drame en est absurde, ou naïf, puisque Pyrame se suicide en croyant Thisbé dévorée par un lion sur leur lieu de rendez-vous amoureux, ce dernier ayant aperçu du sang sur un de ses tissus, mais sans chercher ne serait-ce qu’à en avoir la preuve en retrouvant son corps… Ce qui, avant de se suicider d’amour, saurait tout de même se légitimer ( !), la belle Thisbé étant parvenue à s’enfuir, elle était encore en vie lorsqu’elle découvrira à son tour le corps sans vie de Pyrame, mort de l’avoir crue morte. Le drame des amants suicidés tours à tours ayant quelque peine à tenir la route… La Cour en fut charmée, la littérature, moins.

La guerre contre les protestants fait rage et, issu lui-même d’une famille protestante, il assiste à la mise à sac de sa propre ville natale de Clairac en 1622. L’année suivante il est contraint de se convertir au catholicisme et en cette même année peu catholique, éclate le scandale du Parnasse satyrique, recueil licencieux, du moins scandaleux, qui virent ses auteurs être accusés d’athéisme, Théophile en tête. Condamné à l’emprisonnement, il s’en défausse en se réfugiant chez le duc de Montmorency de ses amis. S’en suit une condamnation à être brûlé vif avec ses ouvrages, dont la peine est appliquée par « figure et représentation », c’est-à-dire qu’un mannequin à son effigie le représentera à sa place au milieu des flammes… Comme quoi les jugements symboliques sont parfois préférables aux jugements véritables. C’est en tentant de fuir le pays qu’il sera arrêté et incarcéré dans le même cachot que Ravaillac, assassin du roi Henri IV en 1610, à la Conciergerie de Paris. Vingt-trois mois d’emprisonnement dans des conditions effroyables suivront le temps de son jugement. N’ayant pas même de quoi lire et écrire, il commence sa peine par une grève de la faim qui lui permettra d’obtenir le droit de travailler en prison. Il parviendra même à publier depuis sa détention, certains de ses plus touchants poèmes.

Outre les défections de ses proches qui l’abandonnent à son sort, certains lui demeureront toujours fidèles, Montmorency et Georges de Scudéry, parmi d’autres confrères et admirateurs. Le jugement du 1er septembre 1625 le condamne au bannissement, mais le soutien de Montmorency lui accordera le droit de rester au pays, à la condition d’une discrétion absolue. Hélas, les conditions d’incarcérations furent telles, qu’il mourra épuisé l’année suivante, en 1626, à trente-six ans seulement.

Le ton du poète gascon est sensiblement différent des grands pères du classicisme. Il s’en explique d’ailleurs dans son Elégie à une dame qui a la singularité de se présenter comme une plainte d’amour et qui se métamorphose en discours sur l’art de faire de la poésie… En ce sens, même le père Boileau, jamais à court de discrédits sur la malfaçon poétique de ses confrères, a lui aussi nommé « chant » son discours sur l’art poétique. Théophile a ceci de différent qu’en effet, il prend le parti de moins s’exciter sur la forme pour donner davantage de crédit au fond et à sa spontanéité. Il ne recherche aucune forme rare, ne pratique aucune gymnastique prétentieuse, et n’arbore que le simple désir de faire des vers afin de traduire ce que son expression lui commande. Théophile de Viau s’inscrit déjà dans la rébellion des carcans dogmatiques qui régnaient en son temps. Dans cette élégie qui se présente soudainement comme une apologie, comme un discours de la méthode poétique, le poète frondeur énonce clairement : « J’approuve que chacun écrive à sa façon. » Ce qui ne signifie pas pour lui faire n’importe quoi, n’importe comment ; il épouse la métrique et la tradition classique de son temps, sans trop lui chercher querelle ; mais il refuse de jouer le jeu des cabales de puristes qui s’entre-déchirent pour une virgule et un pied :

 

J’en connais qui ne font des vers qu’à la moderne,

Qui cherchent à midi Phébus à la lanterne,

Grattent tant le français qu’ils le déchirent tout,

Blâmant tout ce qui n’est facile qu’à leur goût,

Sont un mois à connaître en tâtant la parole,

Lorsque l’accent est rude, ou que la rime est molle,

Veulent persuader que ce qu’ils font est beau,

Et que leur renommée est franche du tombeau,

Sans autre fondement, sinon que tout leur âge

S’est laissé consommer en un petit ouvrage,

Que leurs vers dureront au monde précieux,

Parce qu’en les faisant ils sont devenus vieux.

 

Certes, on remarque tout de suite que Théophile de Viau ne bénéficie pas de la rigueur de Malherbe, que ses vers sont plus relâchés, moins précis, que ses formulations sont plus erratiques, que le sens y est moins pesamment affirmé, que l’imprécision et le lyrisme l’emportent sur la froide énonciation ; mais c’est au fond ce qui lui donneront son intérêt et, en ceci, il s’impose en moderniste sans forcément le savoir. La forme ne fait pas tout, et, eu égard aux nombreux spécialistes de la versification dont les œuvres ont disparu, il savait fort bien que la forme seule, même polie durant des années, pouvait ne rien apporter du tout si le fond était indigent. S’exciter ainsi sur la forme, au prix parfois d’un assèchement non seulement du style mais également de la production du poète, n’était pas à ses yeux un parti utile à prendre. Mieux valait la générosité de l’inspiration, la spontanéité du trait, la richesse des idées, l’abondance de l’expression, plutôt que la radinerie du quêteur de pépites dont les fruits seront sans doute plus beaux d’aspect, mais secs et maigres.

 

Je veux faire des vers qui ne soient pas contraints,

Promener mon esprit par de petits desseins,

Chercher des lieux secrets où rien ne me déplaise,

Méditer à loisir, rêver tout à mon aise,

Employer toute une heure à me mirer dans l’eau,

Ouïr comme en songeant la course d’un ruisseau,

Ecrire dans les bois, m’interrompre, me taire,

Composer un quatrain, sans songer à le faire.

 

Le caprice de l’artiste supplantant ici la maniaquerie des esthètes, insérant son élan dans la vie même et non dans une construction abstraite. Rimbaud ne dira pas autre chose en en appelant bien plus tard à l’œuvre-vie, au voyant qui s’oppose de plein fouet aux seuls versificateurs de papier, ainsi qu’à l’opportunité d’échapper à ce qui s’impose comme de bon ton, et qui n’a jamais qu’un temps, pour y imposer ses rêves, ses méditations, ses aspirations propres, sa révolte, dont rien n’indique qu’elles se doivent de correspondre au goût du jour. Et c’est même à ce prix, affirme-t-il déjà, qu’en forçant la forme à s’adapter à soi, on réalise ce double avantage que de parvenir à s’exprimer sans être à l’étroit, à s’affranchir, tout en pliant la forme à son aise, ce qui a pour effet de provoquer l’apparition contrainte d’un nouveau langage ; ce processus de libération et d’évolution de la langue n’étant plus possible si les carcans de la règle s’imposent sans souplesses et sans possibilité d’affranchissement ou de déviation.

 

Il faudrait inventer quelque nouveau langage,

Prendre un esprit nouveau, penser et dire mieux

Que n’ont jamais pensé les hommes et les Dieux.

 

Mort à trente-six ans seulement, les critiques comminatoires à son égard ne furent guère pour d’autres raisons que ses pensées avaient l’âge de ses artères, et que sa vision du monde emprunte la naïveté du jeune homme face aux hommes mûrs que furent Malherbe et Boileau. Il était donc bien aisé d’attaquer certains traits puérils, des formulations tantôt creuses, qui n’eurent pu égaler la fermeté et la densité, sinon l’assurance des grands noms de l’époque. L’équilibre du fond et de la forme chez Malherbe, de même que la qualité philosophique de son contenu, ne pouvaient pas être du ressort d’un jeune homme. Le procès intenté à Théophile de Viau, procès poétique s’entend, fut très injuste, et la postérité a depuis réparé ce dommage. A l’encontre des rigidités froides des grands maîtres séculaires, le jeune poète a tous les atouts de la jeunesse, de l’audace, de l’invention, du florilège, de l’abondance et de la nouveauté, cela se sent et se ressent directement. Contrairement au marbre de Malherbe, Théophile de Viau s’envole, ne rechigne pas aux envolées lyriques, aux abstractions mystiques, à des images oniriques – autant d’élans sèchement réprimés par les rhétoriciens du clair et du distinct. Et pourtant, il suffisait de relire Descartes qui, dans ses Règles pour la direction de l’esprit, affirme que l’imagination est importante y compris dans la recherche scientifique… sauf que cet ouvrage, rédigé alors que Théophile de Viau est incarcéré, ne paraîtra qu’en 1660. Le jeune poète, sinon en avance, amorçait déjà le pas vers une raison moins caricaturale que ce qu’elle était lors de sa découverte.

 

Je pense que chacun aurait assez d’esprit,

Suivant le libre train que Nature prescrit.

A qui ne sait farder, ni le cœur, ni la face,

L’impertinence même a souvent bonne grâce.

Qui suivra son Génie, et gardera sa foi

Pour vivre bienheureux, il vivra comme moi.

 

Suivre sa nature, faire de sa volonté, sa liberté, y souscrire, ne farder ni le cœur, ni la face, soit, refuser de jouer le jeu social, de se plier à l’hypocrisie, préférer si besoin l’impertinence. Suivre son génie, son inspiration, conserver cette foi en soi-même qui ne suppose aucune explication ; se suivre sans transiger de sa route, écarter sans remords les obstacles, et s’en trouver bienheureux d’être soi et fidèle à soi. Magnifique éloge de la liberté – qui manifestement n’a pas d’âge – pour un poète dont l’existence sera traquée et écrouée. A Malherbe n’appartient pas la prétention philosophique, et pas même à Boileau, les conseils au bon poète ; on trouve en effet dans un mystérieux texte nommé « Première journée » (de qui, de quoi ?) d’autres confidences de Théophile de Viau sur l’art d’écrire :

 

« Il faut comme Homère faire bien une description, mais non point par ses termes, ni par ses épithètes ; il faut écrire comme il a écrit, mais non pas ce qu’il a écrit. C’est une dévotion louable et digne d’une belle âme, que d’invoquer au commencement d’une œuvre des puissances souveraines ; mais les Chrétiens n’ont que faire d’Apollon et des Muses et nos vers aujourd’hui qui ne se chantent point sur la Lyre, ne se doivent point nommer lyriques, non plus que les autres héroïques, puisque nous ne sommes plus au temps des Héros ; et toutes ces singeries ne sont ni du plaisir ni du profit d’un bon entendement. »

 

Singer les Anciens n’est pas un but en soi, et les épigones ne sont pas d’authentiques créateurs ; l’art n’imite pas, il invente. Pour autant, condamner plus que le style, des genres entiers comme parfaitement dépassés, est dommageable. Des récits héroïques, il y en aura bien après Viau, et du lyrisme, plein le romantisme encore à naître. On sait également que les dieux et les personnages antiques continueront d’abreuver la poésie bien après lui, chez Victor Hugo, chez les symbolistes, et même encore chez Apollinaire, au XXe siècle. N’importe quel genre poétique peut encore se couler dans une sensibilité nouvelle, de même que toutes ces créatures, tous ces héros anciens, appartenir à un vivier de personnages culturels riches en symboles que l’on n’est pas tenu de tenir plus négligeable ou dépassé que les personnages historiques ayant véritablement existé, ou sinon encore, des fictions célèbres de romans. Restreindre le champ culturel ou symbolique, m’apparait, même aujourd’hui, une mauvaise idée.

Nous avons vu que les classiques chérissaient le mot juste au point d’en rejeter le lyrisme, sinon les métaphores. Théophile de Viau prend le contrepied de cette idée et déclare opter pour les digressions et la fantaisie, au simple motif qu’elles lui plaisent. Que l’on polémique sur son supposé mauvais goût, il n’en a cure : il s’agit de son propre goût. Et joignant le geste à sa décision, le voilà qui, au chapitre suivant, disserte sur la qualité du jour, sur le paysage, quittant subitement sa discussion théorique pour une simple contemplation. Théophile de Viau, jusque dans ses poèmes, est peu fait pour la continuité, passant du coq à l’âne, au gré de sa fantaisie, et revendiquant cette singularité. Il fait ainsi d’une faiblesse une force, en ce qu’elle dénote, pour le coup, moins une pénible défaillance qu’une marque d’originalité. Il est intéressant de relever que ce qui résiste à la conformité, est moins perçu comme une originalité que comme une faute. Combien de personnalités se sont-elles sabrées pour s’être crues fautives là où elles étaient pleinement dissemblables ? Théophile de Viau a tenu tête à ses redoutables détracteurs, dont certains très célèbres en son temps, lui retirant toute dignité poétique, et sans même pouvoir hélas le savoir, il a jusqu’à nous remporté son pari.

 

« Je ne tâcherai point de revenir à la Cour, mais à m’en passer, et, au lieu de rentrer dans la grâce du Roi, je penserai à m’ôter de sa mémoire ; je m’efforcerai d’oublier mes amis, car s’ils sont fidèles ils me le pardonneront, et s’ils ne m’aiment guère, j’aurai le plaisir d’avoir prévenu leur infidélité » (…) « il faut avoir la passion non seulement pour les hommes de vertu, pour les belles femmes, mais aussi pour toutes sortes de belles choses. »

 

En ce sens, la laideur n’est pas physique, elle est morale ; il faut fuir la laideur comme on s’écarte du vice, de la vulgarité, de la grossièreté, de la lâcheté ; il faut aimer passionnément tout ce qui est beau et écarter ce qui est laid. Et Viau d’en appeler aux fontaines, aux montagnes, aux forêts, à l’océan, à la chasse ( !), aux habits, aux fleurs, aux chevaux, à la musique, aux sens, aux bonnes odeurs et à la bonne chère. Mais ce que la nature commande en un homme n’est pas nécessairement commun à tous et le vice n’est souvent que le jugement d’un autre désapprouvant notre propre goût ; ainsi le poète peut-il tout aussi bien trouver à son goût le poison d’un autre (sonnet XXX) :

 

Chacun à son plaisir doit gouverner son âme,

Mithridate autrefois a vécu de poison,

Les Lestrigons de sang, et moi je vis de flamme.

 

Et toujours ce sens de la digression qui le promène à hue et à dia : en pleine élégie amoureuse, pleurant sa Cloris, sans crier gare, Théophile s’égare, et le voilà déjà passant des larmes aux caprices de sa Muse, consolante presque par inconstance :

 

Car insensiblement ma Muse un peu légère

A passé dessus toi sa plume passagère,

Et détournant mon cœur de son premier objet,

Dès le commencement j’ai changé de sujet,

Emporté du plaisir de voir ma veine aisée

Sûrement aborder ma flamme rapaisée,

Et jouer à son gré sur le propos d’aimer,

Sans avoir aujourd’hui pour but que de rimer,

Et sans te demander que ton bel œil éclaire

Ces vers où je n’ai pris aucun soin de te plaire.

 

Assurément, la quadruple rime en « é » « er » a dû faire se lamenter les puristes, mais qu’importe, puisqu’on a bien compris, Théophile rime à bien plaire, c’est-à-dire sans volonté de plaire… Ce qui saute aux yeux dans sa production, c’est que ses écrits de prison n’ont pas la rigueur de ce qu’il écrivait étant libre. Le poète, pour échapper à une condition sans doute atroce, convoque l’imagination, seule Muse secourable lorsque plus rien d’autre que le cachot ne vous divertit. Sauf que l’imagination, sans autre but que l’évasion, inscrit sa thématique dans l’imaginaire, le lointain, le rêve. Et qui plus est, il faut bien passer le temps pour ne pas périr d’ennui dans la réclusion. Théophile de Viau procure ainsi le sentiment d’allonger des vers sans qu’aucun d’eux ne ricoche sur la réalité. Dépourvus de trame, ils pourraient perdurer ainsi sur des centaines de pages, sans avoir ni début, ni fin. On y chercherait en vain un discours, un ordre précis, une histoire, une aventure ; on n’y trouve surtout des images en l’air, des métaphores sans suites. Sans doute un des défauts qui poussa ses pairs à lui dénier tout intérêt. Survivre à la geôle n’est pourtant pas donné à tout le monde, ne serait-ce que psychologiquement. On sent que, dans cet enfer, la Muse du poète quitte la réalité pour l’abstrait, seul empyrée désormais capable de divertir sa douleur. Le prix à payer fut conséquent, puisque les vers ne parlent plus ; les voilà plongés dans un silence audible, dont l’écoulement en creux résonne comme une pièce vide. Il faudra le désespoir cuisant de sa lettre à son frère, rédigée en vers, pour que le poème retrouve la plus profonde et vibrante des paroles :

 

Il faudra qu’on me laisse vivre

Après m’avoir fait tant mourir

 

 

***

 

Ronsard amoureux

Fils d’un gentilhomme humaniste, Ronsard naît dans un château, le 11 septembre 1524, en Vendômois, au château Possonnière. Enfant turbulant, on ne sait, il ne parviendra pas à s’adapter au collège et devra revenir au domicile parental. On le retrouvera page à la Cour de France en 1536, puis valet d’écurie à l’Ecurie royale, secrétaire d’ambassadeur, entre 1537 et 1540. Sa proximité avec les souverains et les nobles lui permettra de voyager durant cette période en Ecosse et en Alsace. Frappé de surdité en 1841, il est tonsuré en 1543 et se voue désormais au célibat, tout en percevant une rente ecclésiastique. Ce qui ne l’empêchera pas de tomber amoureux en 1545, lors d’une fête à la Cour, de Cassandre Salviati, fille de banquier florentin, âgée de quinze ans, qui épousera un autre gentilhomme l’année suivante. Un amour qui ne pouvait être qu’impossible, Ronsard étant devenu clerc, mais ce prétexte n’est peut-être pas tout à fait le bon car la cléricature ne l’empêchera pas d’avoir une liaison bien plus tard avec Hélène ; dans un de ses poèmes, Ronsard avouera bien plutôt n’avoir jamais eu grand succès avec les femmes… Un clerc pas tout à fait comme les autres car, outre son libertinage revendiqué, il s’illustrera également dans des ouvrages licencieux, tout autant que dans des hymnes historiques, philosophiques et religieux.

Pour les poètes de ce temps-là, abreuvés aux grecs et aux romains, riches de leurs lectures anciennes, souvent philosophiques, la poésie n’est pas une expression des seules passions humaines ; la raison y délivre tantôt ses leçons de sagesse, tantôt la vitalité du poète court-circuite l’autorité du sage. Ce doux-amer de la raison et de la passion se présente comme un mélange voluptueux. Bien que les poètes ne soient pas tenus de délivrer un message, il est toutefois utile qu’ils le fassent. De la même manière que derrière un roman, il y a bien souvent mise en scène d’une éthique, fût-elle fort distincte d’un personnage à un autre. L’amour sera donc la grande aventure de Ronsard, influencé par Pétrarque et ses propres sonnets. Pétrarque avait sa Laure, Ronsard aura sa Cassandre, sa Marie, sa Genèvre, son Astrée, son Hélène; seule Astrée demeure inconnue, sans qu’on sache si elle a véritablement existé. Pour ce qui est de ses premiers amours, et de la plupart d’entre eux, Ronsard partagera le fardeau de Pétrarque que de n’avoir jamais pu aimer qu’en secret, ou à distance ; ni l’un ni l’autre n’eut les faveurs de son adorée, mais aimer se restreint au sentiment et il n’est pas donné au destin de suivre le pas. Le premier livre des Amours s’ouvre d’ailleurs sur une mise en garde et une lucide prévention :

 

Il connaîtra qu’Amour est sans raison,

Un doux abus, une belle prison,

Un vain espoir qui de vent nous vient paître ;

Et connaîtra que l’homme se déçoit,

Quand plein d’erreur un aveugle il reçoit

Pour sa conduite, un enfant pour son maître.

 

C’est toute la fraîcheur de la Renaissance que de pouvoir dire : je ne suis pas dupe du philtre comme du maléfice, j’y consens de plein gré, en connaissances de causes ; je m’en retire tout autant infortune faite… L’amour se trouve être l’épicentre de la dualité conflictuelle entre la raison et les passions. Si les philosophes se convinrent que les sens sont trompeurs, les poètes ne partagèrent pas ces querelles d’idées pures, pour eux, ce ne sont pas les sens mais les sentiments qui trompent. Comment se fait-il qu’en son sein, le courage propre à la raison puisse être tant asservi par les sens, alors que ces derniers n’en égalent pas la valeur, se demande le poète libertin :

 

Injuste Amour, fusil de toute rage,

Que peut un cœur soumis à ton pouvoir,

Quand il te plaît par les sens émouvoir

Notre raison qui préside au courage ?

 

Et cette raison qui n’aime rien tant que le concret, dont la véracité est la condition de son jugement, la voilà qui, trompant le miroir pour le songe, se prend à réfléchir les chimères :

 

Demeure, Songe, arrête encore un peu !

Trompeur, attends que je me sois repeu

Du vain portrait dont l’appétit me ronge.

Rends-moi ce corps, qui me fait trépasser,

Sinon d’effet, souffre au moins que par songe

Toute une nuit je le puisse embrasser.

 

Où l’on voit bien que les sens, en tant que perceptions, ne sont aucunement accusés par les poètes, mais l’émotion, le sentiment, qui portent moins à la perception du réel qu’à la songerie, à l’imaginaire, à l’invraisemblable. Mais le déraisonnable, pour le poète, ne dispose pas de la même condamnation que pour le sage, et le malheur prévisible qu’il encourt ne manquant pas d’arriver, il en accepte jusqu’à la douleur. Mon malheur est encore amour et à ce titre, il m’est plus doux qu’amer :

 

Le mal qui semble aux autres trop amer,

Me semble doux, aussi je n’ai envie

De me douloir : car je n’aime ma vie,

Sinon d’autant qu’il te plaît de l’aimer.

 

Les puristes de la rime, les malherbiens, durent ici aussi soumettre Ronsard à la vindicte : faire rimer « amer » avec « aimer » n’est guère acceptable selon le canon de la rime riche et du respect impeccable de la sonorité. Les rimes de Ronsard ne sont pas toujours très sérieuses, mais il faut lui accorder que l’amour ne l’est pas non plus. Il a l’excuse du thème. L’amour suscite les grands élans, nourrit un feu sublime dont la chaleur a l’étrangeté de se radoucir en peine. Le tout de sa beauté est pourtant compris autant dans la rose que dans l’épine :

 

Je veux changer mes pensers en oiseaux,

Mes doux soupirs en Zephyres nouveaux,

Qui par le monde éventeront ma plainte.

Je veux du teint de ma pâle couleur,

Aux bords du Loir enfanter une fleur,

Qui de mon nom et de mon mal soit peinte.

 

La confusion du bien et du mal dans un sentiment unique rapproche l’amour du pâturage luxuriant dans lequel pourtant aucune chance n’est donnée à la félicité :

 

Tant de plaisirs ne me donnent qu’un pré

Où sans espoir mes espérances paissent

 

Ces simples vers finaux suffiraient à nourrir toute une dissertation… Il ne s’agit pas d’un désert où Tantale s’enliserait, mais d’un pré, souvent verdoyant en d’autres poèmes, le plaisir est un pré, et il n’est pas à sec, chez Ronsard, il est généreux, luxuriant, abondant, mais en tant qu’il n’est que plaisir, il est sans espoir. Pourtant, en libertin prisonnier de sa tonsure, Ronsard pourrait tout aussi bien lui opposer la foi, mais il ne le fait pas ; il n’oppose pas le vilain plaisir à la bonne foi, le péché de chair à l’esprit saint – l’aurait-il fait qu’il ne chanterait pas l’amour en mille et un sonnets ! – non, il amalgame ici autant l’espoir que son absence. Le plaisir est sans espoir, il est un but en soi, une nécessité du corps, mais n’ouvre sur aucun véritable salut ; il s’impose à l’espérance comme son principal pré où paître, sa nutrition perpétuelle, mais cet attrait ne mène nulle part ; il n’apaise pas et bien souvent, il exaspère et désespère. On pourrait dire : il est tout ce qui nous est offert mais il ne suffit pas. Mais là où les Pères de l’Eglise condamneront purement et simplement la chair et le plaisir, Ronsard, en prêtre libertin, s’y soumet par ce qu’il sait être une nécessité, avec toutefois le regret persistant de l’inatteignable paradis terrestre d’où Adam et Eve sont tombés. Mais ce qui est un signe de plus du libertinage ronsardien, c’est qu’il ne renvoie jamais à la Genèse biblique dans laquelle il aurait pu trouver l’inspiration, mais aux divinités latines, aussi païennes soient-elles. Et on ne saurait renvoyer autant à la vision païenne de la vie et de l’amour sans porter en soi une vitalité débordante, peu faite pour la contention monastique. Encore que, dans la vie ecclésiastique, Ronsard choisit sans amertume, le contact toujours si païen avec la nature, sous une forme moins romantique encore que bucolique ou champêtre, mais on ne peut s’empêcher de penser dans ce mélange d’amour et de nature au romantisme encore à venir :

 

Ciel, air et vents, plains et monts découverts,

Tertres vineux et forêts verdoyantes,

Rivages torts et sources ondoyantes,

Taillis rasés et vous, bocages verts,

Antres moussues à demi-front ouverts,

Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes,

Vallons bossus et plages blondoyantes,

Et vous rochers, les hôtes de mes vers,

Puisqu’au partir, rongé de soin et d’ire,

A ce bel œil Adieu je n’ai su dire,

Qui près et loin me détient en émoi,

Je vous supply, Ciel, air, vents, monts et plaines,

Antres, prés, fleurs, dites-le-lui pour moi.

 

L’amour n’est-il que souffrance, maladie, déchirement ? Ce n’est pas la seule image qu’en donne Ronsard, même si le mal d’amour est chez lui prépondérant sur ses bienfaits ; il reconnaît qu’il a ses grâces et son apport lumineux, douce brûlure, et non brasier ardent :

 

Non, ce n’est point une peine qu’aimer :

C’est un beau mal, et son feu doux-amer

Plus doucement qu’amèrement nous brûle.

 

Un magnifique poème des Amours de Cassandre rapproche l’amour de la vie, de l’envie, de l’énergie, de la vertu, de la grâce et de l’esprit, générant honneur et courtoisie, et dans un monde dépourvu de tout espoir, de toute clarté, il serait le seul à encore propager sa lumière :

 

Chère maîtresse à qui je dois la vie,

Le cœur, le corps, et le sang, et l’esprit,

Voyant tes yeux, Amour même m’apprit

Toute vertu que depuis j’ai suivie.

Mon cœur, ardent d’une amoureuse envie,

Si vivement de tes grâces s’éprit,

Qu’au seul regard de tes yeux il comprit

Que peut honneur, amour et courtoisie.

L’homme est de plomb, ou bien il n’y pas d’yeux ;

Si, te voyant, il ne voit tous les Cieux

En ta beauté qui n’a point de seconde.

Ta bonne grâce un rocher retiendrait,

Et quand sans jour le monde deviendrait,

Ton œil si beau serait le jour du monde.

 

Dans un autre poème, Ronsard ajoute aux vertus de l’amour, une forme d’éducation, l’amour porte à l’éveil, à l’enthousiasme, et s’avère formateur, en ce passage où même les rimes sont embrassées :

 

Mais dès le jour que de vous je m’épris,

A la vertu votre œil me fut escorte,

Et me ravit, voire de telle sorte

Que d’ignorant je devins bien appris.

 

Si l’amour peut être porteur de vertu, il n’en est guère selon Ronsard, pourvu de vérité :

 

Amour trompeur, pourquoi me fais-tu croire

Que la blancheur est une chose noire,

Et que les sens sont plus que la raison !

 

Ronsard use d’un néologisme amusant : pétrarquiser. Ne faut-il pas être à la fois clerc et libertin pour céder à cette étrange manie que de pétrarquiser ? Au fond, c’est bien la maladie du siècle en question : il pétrarquise à foison. Le christianisme suscite comme jamais le déchirement entre la vie spirituelle et la chair amoureuse ; les vocations religieuses étant fort nombreuses, et particulièrement chez les lettrés, la chasteté domine les affres de la littérature de ce temps, ainsi que sur le bord adverse, la damnation des libertins pourchassés. Pétrarque est la grande figure de ce déchirement dans ses sonnets à Laure, où l’amour impossible, chaste et distant, nourrit la poésie d’une plainte et d’un martyre persistant. On ne sait si l’inconscient de Ronsard s’en émeut, ou s’il invente en parfaite lucidité son néologisme, mais il peut sans autre se considérer comme une victime de cette maladie séculaire ! C’est Malherbe qui énoncera la pharmacopée latine à ce dérangement chrétien : « Qu’il ne faut point aimer quand on n’est point aimé. » D’une simple tirade, Malherbe réduit en névrose, ce qui fut durant des siècles, une martyrologie abondante ! Ronsard s’inscrit dans ce courant larmoyant et plaintif et qui ne s’embarrasse pas de s’épancher sur des centaines de poèmes sans varier d’un iota ! Ce qui fait cher le mouchoir pour l’époque… « En me brûlant il faut que je me taise. », mais sans se prendre au mot. Semblable à Pétrarque, l’inspiration ronsardienne décline à perte de vue un seul et unique thème : la souffrance de l’amour impossible, inatteignable. La langueur de l’espérance infructueuse. Un seul et même thème, sans variations aucunes. Cette obsession douloureuse, sans cesse répétée, conduit aujourd’hui le lecteur à une forte lassitude et se réjouit que la poésie enrichisse un peu ses thèmes avec la modernité à venir…Encore qu’il faudrait rapprocher cette poésie répétitive des litanies religieuses, des sermons, des prêches, ou plutôt, des prières. Autant de genres anciens dont l’infinie répétition était au cœur de la liturgie. La liturgie amoureuse de Ronsard conduit mine de rien à troquer la bure pour les dentelles… On ne pourra que s’amuser des conseils qu’un clerc est capable de donner à ses lecteurs dans ses madrigaux :

 

Tandis qu’avez la jeunesse et la grâce,

Et le temps propre aux amoureux combats,

Des doux plaisirs ne soyez jamais lasse

Et sans aimer n’attendez le trépas.

 

Le poids de la culpabilité chrétienne quant aux écarts au libre-arbitre, à la faute, au péché, sont balayés par moment d’un revers de chasuble :

 

Je ne suis seul par Amour abusé :

A ma jeunesse il faut donner la faute ;

En cheveux gris je serai plus rusé.

 

Les poètes aiment à s’inspirer des uns et des autres, à s’emprunter non des citations, mais des expressions ; la différence étant qu’une citation suppose d’en rappeler l’auteur, alors qu’une expression ne le nécessite pas. Ainsi peut-on énoncer, par exemple, la « future vigueur », et tout lecteur de poésie, sans qu’on ait à en préciser l’origine, songera à Rimbaud. On écrira au détour d’une phrase, la « bouche d’ombre », et le lecteur averti songera à Victor Hugo. Je me suis longtemps demandé où Guillaume Apollinaire avait-il eu vent de ce jeu de mot qui lui fit écrire dans un poème du Guetteur mélancolique : « Et je me deux d’être tout seul. » Usant de l’indicatif présent du verbe se douloir pour jouer sur l’homophonie. J’ai toujours trouvé admirablement fin, cette facétie poétique, mais le verbe douloir n’étant plus d’usage même du temps d’Apollinaire, j’imaginais bien qu’il devait avoir repris cette formule d’un lointain passé. Et bien on trouve en effet chez Ronsard, dans les Amours de Cassandre, cette ironique formule : « Seul je me deuls » (CLXXXII), au début d’un sonnet. On n’invente décidément jamais rien. Sans doute que les lecteurs avertis de poésie contemporains d’Apollinaire songeaient-ils immédiatement à Ronsard, que nous ne lisons plus guère aujourd’hui et dont nous n’avons plus la mémoire. Les clins d’œil se perdent. Les œillets de poète se fanent, alors, mignonne, allons voir si la rose… Les vieux mots se perdent aussi, ainsi l’avette, qui fut l’ancien nom des abeilles. Et un mot de perdu, c’est une rime en moins pour le scrupuleux poète, et un sens de perdu pour le philosophe.

 

 

Le langage évolue, change, se renouvelle et ce qu’on perd en avette, on le gagne en cosmonautes… Le style de Ronsard, dont je n’ai pas encore dit qu’il était particulièrement clair et précis en son temps, d’une stupéfiante modernité par son économie de moyens, par sa densité, va lui aussi évoluer avec le temps. Les Amours de Marie, son nouvel amour, après l’inaccessible Cassandre, voient le style de Ronsard changer. Les interminables plaintes cèdent le pas à un plaisir d’aimer nettement plus lumineux. La forme des poèmes s’enrichit ; au lieu d’une perpétuelle épigramme, ou de sonnets à la forme archaïque, on y découvre des madrigaux, des chansons, des élégies, des stances, ainsi que des poèmes comportant des titres propres : amourette, quenouille et chant des sirènes. De quoi donner le change et la variété à ce qui se répétait sans cesse avec lassitude en d’inépuisables psaumes numérotés. Le poète, cette fois-ci, subit moins qu’il ne souhaite ; il est au grand air, à Rome, et prend ses amis poètes à témoin, Olivier de Magny et Joachim Du Bellay :

 

Cependant que tu vois le superbe rivage

De la rivière Tusque, et le mont Palatin,

Et que l’air des Latins te fait parler latin,

Changeant à l’étranger ton naturel langage,

Une fille d’Anjou me détient en servage,

Ores baisant sa main et ores son tétin,

Et ores ses beaux yeux, astres de mon destin.

Je vis, comme l’on dit, trop plus heureux que sage.

Tu diras à Maigni, lisant ces vers ici :

« C’est grand cas que Ronsard est encore amoureux ! »

Mon Bellay, je le suis, et le veux être aussi,

Et ne veux confesser qu’amour soit malheureux,

Ou si c’est un malheur, baste, je délibère

De vivre malheureux en si belle misère.

 

Le ton de Ronsard se fait plus enjoué avec Marie et la flèche fatale, dès lors, n’est plus faite pour tuer :

 

Apollon tire droit, mais Amour est un Dieu

Qui, sans viser aux cœurs, y frappe de nature.

 

 

Le libertin prend le pas sur le clerc jusqu’à vanter l’inconstance, comme d’autres papillonneront :

 

L’inconstance me plaît ; les hommes sont bien lourds

Qui de nouvelle amour ne se laissent surprendre ;

Qui veut opiniâtre une seule prétendre

N’est digne que Vénus lui fasse de bons tours.

Celui qui n’ose faire une amitié nouvelle,

A faute de courage, ou faute de cervelle,

Se défiant de soi que ne peut avoir mieux.

 

Les résolutions prises par Ronsard sont elles aussi bien plus vives que du temps de Cassandre :

 

Vivons, mon cœur, vivons sans désirer la mort !

Je ne cours plus fortune, il est temps que j’essaie,

Après tant de rochers, de rencontrer le port.

 

Et le port, pour Ronsard, ressemble déjà à ce que deviendra plus tard le romantisme, si ce n’est qu’il est ici bucolique ; ainsi, dans une longue épître nommée Le voyage de Tours ou Les amoureux, on peut isoler ce passage de paradis terrestre :

 

Là, parmi tes sablons Angevin devenu,

Je veux vivre sans nom comme un pauvre inconnu,

Et dès l’aube du jour avec toi mener paître

Auprès du port Guiet notre troupeau champêtre,

Puis, sur le chaud du jour, je veux en ton giron

Me coucher sous un chêne, où l’herbe à l’environ

Un beau lit nous fera de mainte fleur diverse,

Pour nous coucher tous deux sous l’ombre à la renverse ;

Puis au Soleil penchant nous conduirons nos bœufs

Boire le haut sommet des ruisselets herbeux,

Et les reconduirons au son de la musette,

Puis nous endormirons dessus l’herbe mollette.

Là, sans ambition de plus grands biens avoir,

Contenté seulement de t’aimer et te voir »

 

Il saura trouver au péril d’amour, son havre, son île, et peut-être, même sa sagesse :

 

Je suis content de vivre en l’état où je suis.

De passer plus avant je ne dois ni ne puis :

Je deviendrais tout fol, où je veux être sage.

 

Dans ses Sonnets et madrigals pour Astrée, Ronsard aime toutes les femmes, et toutes les femmes peuvent se faire aimer ; les moins jolies ont recours aux artifices, les plus belles n’en ont guère besoin :

 

La femme laide est belle d’artifice,

La femme belle est belle sans du fard.

 

Ronsard s’en vient même, dans sa bonne humeur conquise, à exprimer en vers des conseils pour bien aimer :

 

Pour retenir un amant en servage,

Il faut aimer et non dissimuler,

De même flamme amoureuse brûler,

Et que le cœur soit pareil au langage.

Toujours un ris, toujours un bon visage,

Toujours s’écrire et s’entre-consoler,

Ou qui ne peut écrire ni parler,

A tout le moins s’entrevoir par message.

Il faut avoir de l’ami le portrait,

Cent fois le jour en rebaiser le trait,

Que d’un plaisir deux âmes soient guidées,

Deux corps en un rejoints en leur moitié.

Voilà les points qui gardent l’amitié,

Et non pas vous qui n’aimez qu’en idées.

 

Ronsard se retourne contre la tradition idéaliste, celle de Pétrarque et des platoniciens, et dont il fut aussi, quoi qu’il en dise, qui se complaisent à pétrarquiser… Il n’est jamais trop tard bien faire et tout porte à croire que Marie, ou la mystérieuse Astrée, l’ait plus encore éduqué : la franchise, la ferveur partagée, la sincérité du cœur, la complicité du rire, l’échange, la sympathie, l’empathie, l’amitié au sein même de l’amour, les plaisirs semblables sans cesse réactivés, et une pique à l’encontre des seuls idéalistes, sinon des amours platoniques, dépourvus de toutes les qualités énumérées ci-dessus… De la même façon, Les Sonnets pour Hélène chantent moins l’amour qui tue que l’amour qui redonne vie et vigueur :

 

Ton œil se contenta d’être victorieux,

Ta main se réjouit de me donner la vie.

 

Et les transports de l’amour ont des ivresses vertigineuses, d’autant plus que la liaison avec Hélène, qui dura un an, fut une véritable liaison, au contraire de ses propres amours platoniques :

 

Je n’avais ni esprit, ni penser, ni oreille,

Qui ne fussent ravis de crainte et de merveille,

Tant d’aise transportés mes sens étaient contents.

J’étais Dieu, si mon œil vous eût vu davantage ;

Mais le soir qui survint, cacha votre visage,

Jaloux que les mortels le vissent si longtemps.

 

Languir n’est plus du goût de Ronsard ; c’est vivre désormais qui compte :

 

Qu’est-ce parler d’amour sans point faire l’amour,

Sinon voir le Soleil sans aimer sa lumière ?

 

Ronsard réaffirme sa désapprobation des amours sans retours tant d’usages en son temps ; une leçon très profitable à l’ère des relations virtuelles, où seul le réel réconforte et non son éloignement :

 

Un plaisir pour cent maux, qui s’envole soudain ;

Mais il se faut résoudre, et tenir pour certain

Que l’homme est malheureux qui se repaît d’un songe.

 

Ce qui permet à Ronsard de définir l’amour sous une forme nettement sensualiste ou épicurienne, elle est même anticartésienne en ceci que Descartes sépare l’âme du corps ; c’est en matérialiste qu’il nous affirme l’unité sensorielle de l’esprit :

 

Vous dites que l’Amour entretient ses accords

Par l’esprit seulement : je ne saurais le croire,

Car l’esprit ne sent rien que par l’aide du corps.

 

Et Ronsard n’est pas un tenant de l’amour bourgeois, si l’on peut dire ; il lui faut chaleur et brûlure, comme il ne cesse de le dire, le contraire l’intéresse fort peu :

 

Amour au petit pas, non au galop, vous court,

Et votre amitié n’est qu’une flamme de Cour,

Où peu de feu se trouve et beaucoup de fumée.

 

L’âge lui-même, n’a guère d’importance :

 

Aimez-moi, s’il vous plaît, grison comme je suis,

Et je vous aimerai quand vous serez de même.

 

Mais il ne faut pas attendre l’hiver pour vivre son printemps :

 

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :

Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

 

(…)

 

Aux serpents tous les ans vous ôtez la vieillesse. »

Ainsi disait Hélène en remirant son teint.

Cet exemple est pour vous : cueillez votre jeunesse.

Quand on perd son avril, en octobre on s’en plaint.

 

Aussi met-il en concurrence son Hélène, au nom immortalisé par Homère, à la lointaine Laure de Pétrarque, qui, selon lui, ne rivalise en rien avec la sienne :

 

Laure ne te vaincrait de renom ni d’honneur

 

L’amour, parent de la vertu chez Ronsard, et non du vice, inspirant les plus nobles valeurs au travers des plus nobles sentiments, dispense ainsi de la peur, de l’orgueil, de la force, et même de la loi, en tant que la loi ne persécute que les vicieux et assurément pas les vertueux. Si tout un chacun était vertueux, nous affirme Ronsard, aucune loi ne serait nécessaire en la cité :

 

Une âme vertueuse a toujours un bon cœur ;

Le lièvre fuit toujours, la biche a toujours peur,

Le lion de soi-même assuré se hasarde.

La peur qui sert au peuple et de frein et de Loi,

Ne saurait étonner ni ta vertu ni toi :

La Loi ne sert de rien, quand la Vertu nous garde.

 

Nombre de malfrats incarcérés, sortis des geôles une compagne à leur bras, ont cessé toute récidive et sont retournés à la vie civile, comme nombre de témoignages l’illustrent aujourd’hui, ce qui tend à faire de l’analyse ronsardienne du lien entre amour et vertu comme n’étant pas forcément une relique du XVIe siècle… Amour formateur, amour guérisseur, amour qui assagit, éduque et apaise. Mais ces passages où l’amour resplendit sont rares dans l’œuvre de Ronsard ; la dominance est à l’amour triste, déchirant, infernal, distant, languissant, inassouvi, comme en témoigne encore ce poème des Sonnets pour Hélène :

 

Ma Dame, je me meurs, abandonné d’espoir :

La plaie est jusqu’à l’os, je ne suis celui même

Que j’étais l’autre jour, tant la douleur extrême,

Forçant la patience, a dessus moi pouvoir.

Je ne puis ni toucher, goûter, n’ouïr ni voir :

J’ai perdu tous mes Sens, je suis une ombre blême ;

Mon corps n’est qu’un tombeau. Malheureux est qui aime,

Malheureux qui se laisse à l’Amour décevoir !

Devenez un Achille aux plaies qu’avez faites,

Un Télèphe je suis, lequel s’en va périr ;

Montrez-moi par pitié vos puissances parfaites,

Et d’un remède prompt daignez moi secourir.

Si votre serviteur, cruelle, vous défaites,

Vous n’aurez le Laurier pour l’avoir fait mourir.

 

Mais même quand amour n’est plus, ou s’en va, il demeure en soi inoubliable :

 

Advienne le destin comme il pourra venir,

Il ne peut de vos yeux m’ôter le souvenir :

Il faudrait m’arracher le cœur et la pensée.

 

 

Être libre, libéré de l’amour, Ronsard le souhaite souvent, mais il reconnaît ce paradoxe : certes, sans aimer, il était libre et sans tourments, et il en porte la nostalgie, mais l’absence d’amour dans la liberté lui retire toute vaillance, toute voix, toute inspiration, toute vigueur, et même tout esprit :

 

Ah ! belle liberté, qui me servais d’escorte,

Quand le pied me portait où libre je voulois !

Ah ! que je te regrette ! hélas, combien de fois

Ai-je rompu le joug, que malgré moi je porte !

Puis je l’ai rattaché, étant né de la sorte,

Que sans aimer je suis et du plomb et du bois,

Quand je suis amoureux j’ai l’esprit et la voix,

L’invention meilleure et la Muse plus forte.

Il me faut donc aimer pour avoir bon esprit,

Afin de concevoir des enfants par écrit,

Pour allonger mon nom aux dépends de ma peine

Quel sujet plus fertil saurai-je mieux choisir

Que le sujet qui fut d’Homère le plaisir,

Cette toute divine et vertueuse Hélène ?

 

Comme je l’ai déjà relevé, Ronsard est l’auteur d’une poésie répétitive, austère, en tout point semblable à elle-même et de peu d’écarts, mais il lui arrive parfois de quitter la componction cléricale, la braise rouge du martyre amoureux, pour la tendresse et le jeu coquin, agrémenté d’un vocabulaire burlesque et inattendu, délicieusement suranné, comme dans cette chanson pleine de mignardises :

 

Chanson I

 

Petite Nymphe folâtre,

Nymphette que j’idolâtre,

Ma mignonne, dont les yeux

Logent mon pis et mon mieux ;

Ma doucette, ma sucrée,

Ma Grâce, ma Cythérée,

Tu me dois pour m’apaiser

Mille fois le jour baiser.

Tu m’en dois au matin trente,

Puis après dîner cinquante,

Et puis vingt après souper.

Et quoi ? me veux-tu tromper ?

Avance mes quartiers, belle,

Ma tourte, ma colombelle ;

Avance-moi les quartiers

De mes paîments tout entiers.

Demeure ! où fuis-tu, Maîtresse ?

Le désir qui trop me presse,

Ne saurait arrêter tant,

S’il n’est payé tout comptant.

Reviens, reviens, mignonnette,

Mon doux miel, ma violette,

Mon œil, mon cœur, mes amours,

Ma cruelle, qui toujours

Trouves quelques mignardise,

Qui d’une douce feintise

Peu à peu mes forces fond,

Comme on voit dessus un mont

S’écouler la neige blanche,

Ou comme la rose franche

Perd le vermeil de son teint

Des rais du Soleil éteint.

Où fuis-tu, mon Angelette,

Ma vie, mon âmelette ?

Apaise un peu ton courroux,

Assis-toi sur mes genoux,

Et de cent baisers apaise

De mon cœur la chaude braise.

Donne-moi bec contre bec,

Or’ un moite, ores un sec,

Or’ un babillard, et ores

Un qui soit plus long encores

Que ceux des pigeons mignards,

Couple à couple frétillards.

Hà Dieu ! ma douce guerrière,

Tire un peu ta bouche arrière :

Le dernier baiser donné

A tellement étonné

De mille douceurs ma vie,

Que du sein me l’a ravie,

Et m’a fait voir à demi

Le Nautonnier ennemi,

Et les plaines où Catulle,

Et les rives où Tibulle,

Pas à pas se promenant,

Vont encore maintenant

De leurs bouchettes blêmies

Rebaisotant leurs amies.

 

L’âge venant, Ronsard en vient à certaines confessions, notamment d’avoir davantage aimé que l’avoir été, et l’abondance de ses sonnets d’amour ne fait que souligner son peu de succès auprès des femmes :

 

Je fais mille sonnets, je me romps le cerveau,

Et ne suis point aimé : un amoureux nouveau

Gagne toujours ma place, et je ne l’ose dire.

Ma Dame en toute ruse a l’esprit bien appris,

Qui toujours cherche un autre après qu’elle m’a pris.

Quand d’elle je brûlais, son feu devenait moindre,

Mais ores que je feins n’être plus enflammé,

Elle brûle après moi. Pour être bien aimé,

Il faut aimer bien peu, beaucoup promettre et feindre.

 

Toutefois, sans aimer, une vie ne saurait être attrayante, et je laisse à Ronsard ce dernier mot qui saurait faire une excellente épitaphe pour un libertin :

 

« Belle fin fait qui meurt en bien aimant. »

 

 

 

Cri du coeur (Remasterisé En 2007) © Édith Piaf - Topic

 Edith Piaf sur un poème de Jacques Prévert

 

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