La Volupté des yeux d'Alain Favarger

Aux éditions de l'Aire, 2019

 

L’écrivain Alain Favarger, longtemps critique littéraire à La Liberté, vient de disparaître sans faire de vagues alors qu’il laisse derrière lui une œuvre d’envergure. Dernier ouvrage en date, La Volupté des yeux, petit bijou de littérature, se déclinant sous la forme de propos biographiques entremêlés de considérations littéraires et esthétiques. Rappelant Léon-Paul Fargue, sinon Michel Leiris, dans l’art de traiter de sujets variés pour en tirer des considérations fructueuses. C’est un vrai plaisir de se promener en sa compagnie dans son enfance fribourgeoise, à Villars-sur-Glâne, de voyager sur les traces de Goethe en Sicile, de croiser Ulysse, Eurydice et Orphée, de visiter Palerme, la Gruyère, le Moléson : « La montagne magique des Fribourgeois à l’encolure de taureau sertie de neige immaculée, offrant aux autres saisons, surtout si on l’observe depuis Maules et les monts de Riaz, l’aspect d’un lion assagi. »

La contemplation du Lac Majeur, la lecture de Coetzee, de Georges Perec, la réflexion des paysages helvétiques au travers des toiles de Hodler ; balades en forêt, souvenirs vécus, la culture éclairant la vie, la vie, la culture ; un amour de la vie qui le pousse à s’enchanter du réel là où notre époque avoue bien au contraire sa détestation en recourant à l’imaginaire pur, au seul divertissement, afin de fuir tout ce qui pourrait lui rappeler le monde. La vision d’un film de Visconti l’amènera à réfléchir sur l’histoire, celle d’un documentaire de France 2, l’engagera sur une réflexion sur l’actualité, telle la guerre en Syrie ; un couple anglais évoquera le Brexit lors d’une sortie au restaurant, la conversation glissera sur l’Amérique de Trump, avant de digresser sur quelques faits divers sordides mais très instructifs sur la psychologie humaine.

Une littérature de la digression dans un style impeccable, nourrie d’un vocabulaire choisi, d’expressions rares et pour le moins locales (« à la journée faite ») ; les Beaux-Arts ne seront pas oubliés, les visites d’exposition d’Andy Warhol, l’actionnisme d’un Franz West, le Pop Art, Beatles et Bee Gees ; le souvenir d’une mère pieuse croyant au paradis, celle d’une amie morte d’un cancer, une jeune voisine de son enfance très vite emportée ; sa propre enfance avec Lewis Carroll, celle de son fils avec le cinéma de Tim Burton ; la nostalgie, la curiosité, la découverte – tout ce qui fait la vie pleine et passionnante, de la passion à la douleur, de la raison aiguisée à l’émotion consentie. A la recherche du temps perdu, encore et toujours, l’inénarrable lecture intégrale de Proust, le souvenir de sa génération Duras, la passion amoureuse au temps de la bombe atomique.

Il faut lire Alain Favarger comme une conversation entre amis autour d’un verre de rouge, où tout sujet, de plus général au plus intime, nous est concédé ; confidences pour confidences. La conversation, l’échange, l’affection, les livres en succédanés d’une humanité absente. Alain Favarger est un invité de choix. Je le recommande. Son absence n’est que relative ; elle ne l’est pas pour ses lecteurs, qui souscriront à sa citation de William Blake : « Voir un univers dans un grain de sable, le ciel dans une fleur sauvage. Tenir l’infini dans la paume de la main, l’éternité dans une heure. » Quelques heures seulement pour la volupté des yeux.

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@LG

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