Internet est-il vraiment démocratique ?

Question pour le moins prise à rebrousse-poil de ce que l’on pourrait penser a priori si on en juge pour son seul contenu ou sur sa nature de réseau de communication à diffusion mondialisée… Si nous faisons fi de l’information dont il dispose, à contre-courant des poncifs du tout-Média aux mains des puissances politiques, économiques et, selon les pays, religieuses, il n’en reste pas moins qu’Internet nécessite, pour qu’il puisse être utilisé, une connaissance de la technologie informatique et les moyens financiers pour en acquérir les supports d’utilisation et de connexion. Ce n’est donc pas sur le contenu d’Internet que je pose la question mais sur son accessibilité véritable. Le réseau mondial, par son étendue, nous laisse toujours le sentiment que nous sommes tous interconnectés, d’un bout à l’autre de la planète, et que même les informations les plus cruciales et importantes, non dénaturées ou occultées par les médias traditionnels, s’y répandent, soit par ce que l’on appelle un « buzz », soit par transmission ou répercussion du lien partout sur la toile. En réalité, tout ce qui fait « buzz » se cantonne à des anecdotes croustillantes de type Paris-Match; il ne s’agit jamais d’un article de fond sur le système financier, la corruption politique, et tout ce qui fait la profonde aberration du système actuel.

L’illusion d’un champ d’information planétaire nous laisse croire que cette fantastique toile universelle permet mieux encore la diffusion de l’information que celle que l’on trouve dans les médias traditionnels ; celle qui est diffusée, pour ainsi dire, à l’attention du plus grand nombre avec le plus d’immédiateté et de simplicité possible. Et c’est là précisément que se pose la question de son accessibilité. Quelle est la sociologie, y compris dans les pays développés, des utilisateurs d’Internet sur le plan précisément de la recherche d’une information plus libre, plus juste, plus complète, plus profonde que celle qui est répandue dans les médias traditionnels ? Qui utilise le réseau à cette fin ? Combien d’internautes consultent-ils la télévision critique d’Arrêt sur image, dont il est intéressant de noter qu’elle fut tout simplement radiée de la télévision traditionnelle pour ne diffuser son contenu de qualité que sur Internet ?... C’est-à-dire : à quelle portion de la population ?... Imaginerait-on, ne serait-ce que sur France 5, la diffusion d’émissions sur la crise financière comme on put en voir sur Arrêt sur image entre Mélenchon et Attali, ou sur les affaires Bettencourt et Karachi sur le plateau de Daniel Schneidermann ou sur celui de la regrettée Ligne jaune ? Quelles ondes de choc auraient pour le coup le contenu des articles de fonds que nous pouvons lire sur Mediapart s'ils étaient relayés sous la forme de débats télévisés accessibles sur une chaîne publique ou de large diffusion ?... 

On l’aura compris, je souhaite aborder le problème de la confidentialité intrinsèque du réseau mondial… Il me semble y avoir un profond paradoxe entre l’aspect mondialisé et universel du réseau et sa nature confidentielle, c’est-à-dire, sa nature complexe d’utilisation, le problème même de son universalité qui noie le bon grain sous l’ivraie, et, finalement, le peu d’internautes consultant les sites d’information de qualité. Il en va de même pour toutes les conférences d’intérêt général, ou les meetings politiques axés sur la critique sociale, les interviews d’écrivains, de sociologues, d’anthropologues, d’artistes, de penseurs de qualité, qui ne trouvent de réel écho que sur la toile… Aussi paradoxal que cela puisse paraître, toute émission ou tout contenu de nature intellectuel, critique, analytique, aussi pertinent soit-il, est cantonné à une confidentialité relative qui est celle du réseau Internet lui-même et qui reste, malgré tout, un média décentré des grands réseaux de diffusion d’informations, donc, par conséquent, moins démocratique que les autres… Sans un relai par la presse traditionnelle, sans l’appui des médias à grandes diffusions (elle-même relative), le contenu des sites Internet d’information resterait pour ainsi dire négligeable... On peut mesurer à cette aune le degré inversement proportionnel de la qualité et de sa diffusion sur le net. Internet permet la diffusion d’informations d’une qualité bien supérieure à celle que l’on peut trouver dans la majorité des médias traditionnels, mais pour un rayonnement encore plus inférieur… Combien y a-t-il d’abonnés Mediapart pour lire et s’instruire au cœur même des grands sujets d’actualité qui permettent une réelle compréhension des enjeux contemporains sur un plan politique et économique ? J’ai cherché un chiffre sur la toile et j’ai trouvé que, fin 2011, le site totalisait un ensemble de quelques 50'000 abonnés, ce qui ne représente aucunement et de loin une diffusion à réception « démocratique » ! Nous avons là une consultation confidentielle au regard de tout un pays. Je doute qu’Arrêt sur image en soit mieux lotie…

Par conséquent, nous assistons bien davantage à un retranchement de la démocratie sur la toile bien plutôt qu’à son extension… ! Le réseau Internet, externalise l’information alternative et pertinente, la rend confidentielle par une diffusion et une consultation moindre par la population. Il s’opère donc un recule de la démocratie par le biais de ce qui était sensé précisément lui donner un nouveau souffle… Mais comment opérer un nouveau souffle démocratique alors même que celle-ci déserte les grands réseaux publics traditionnels que sont radios, presses, télévisions ?... En somme, la révolution possible générée par des médias alternatifs de qualité ne pourra ou ne saura être effective, que dès lors qu’elle pourra reconquérir le terrain perdu. Aussi ai-je le sentiment qu’une diffusion purement virtuelle de l’information nuit à son rayonnement et à son but premier : l’information du plus grand nombre. Il nous faut donc souhaiter urgemment le retour de Daniel Schneidermann sur les antennes traditionnelles avec le même concept ou les mêmes contenus qui sont les siens actuellement ; il nous faut souhaiter également une diffusion radiophonique des contenus de Mediapart ; ainsi, pourquoi pas, un journal Mediapart télévisé, bien plus utile que celui du Grand et du Petit Journal de Canal +… Une édition papier, comme le Canard enchaîné ou le Monde diplomatique (en kiosque), du même journal, ce qui semble avoir déjà été fait sans succès, mais le pari à mon sens reste à conquérir car Internet ne sera jamais aussi « démocratique » que les médias traditionnels. Il faudrait presque une nouvelle chaîne d’information dans le PAF qui puisse donner audience à un large public au contenu des nouveaux sites d’information.

En s’établissant comme « nouvel espace de libertés », le réseau s’est de lui-même externalisé des médias. Il est sorti des foyers, en même temps qu’il a déserté la radio, la télévision et la presse traditionnelle. Avec ce que l’on peut trouver sur Internet en documents, en analyses, on peut rêver mieux encore qu’ARTE, France 5 ou France Culture. Le nouveau souffle de l’information se devra à mon sens de quitter son retranchement sur le réseau, à la manière d’une survivance libertaire en pleine occupation libérale et capitaliste, pour conquérir pour lui-même un espace à part entière au sein des médias traditionnels, et qui sait (on peut rêver), réellement les supplanter... Ne nous faudrait-il pas à nous aussi une Al-Jazeera-Mediapart en plein Occident occupé ?... 

@LG

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