Au beau fixe

Fragments pour un gai savoir XXV

 

 

 

Au beau fixe. Les chiffres tombent les uns après les autres : la confédération réalise des milliards d’économie dont elle ne sait que faire (sic)… Sur le plan cantonal, aussi. Genève a rendu récemment des chiffres d’économie excédentaire, au-delà de tous pronostics. Ce qui rend difficile de faire croire à la population que les coupes sociales et culturelles se légitiment davantage, que les compressions de moyens et de personnels sont légitimes, que les prisons ne peuvent qu’être insalubres autrement que pour des raisons idéologiques, qu’il n’y a plus d’argent pour chauffer les locataires en hiver, que les propriétaires sont au bord de la mendicité, et que la Suisse est bientôt au niveau de la Somalie en PIB et qu’il faut donc faire de gros efforts... Toutes ces carences appartiennent à des choix politiques qui tiennent davantage de l’idéologie, de la moraline, que de la fatalité de la crise (qui n’existe pas chez nous), de la conjoncture (bénéfique), et du magnifique été dont nous avons bénéficié cette année, où même la canicule fut supportable sans climatiseur grâce à ses nuits fraîches. Oui, tout se passe pour le mieux dans un des pays les plus riches du monde, et si ce n’est pas le cas pour tout le monde sur son territoire, c’est qu’il y a matière à fâcherie.

 

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Le retour des sovkhozes. Il se produit avec l’agriculture un phénomène que personne ne cautionnerait dans le domaine de l’entreprise privée : des financements publics, qu’ils soient européens ou nationaux, cantonaux ou communaux, destinés à soutenir les agriculteurs contre les difficultés rencontrées dans leur secteur d’activité. Sans ces soutiens, nous dit-on, tous fermeraient boutiques assez rapidement, au point de laisser exsangue l’agriculture du pays. Si l’agriculture n’existe plus que par le biais de ses financements publics, n’est-elle pas déjà morte ? Certains évoquent un coût annuel de 8 milliards de francs en soutien à l’agriculture suisse ! On sait tout aussi bien que l’Union européenne abreuve elle aussi en milliards l’agriculture européenne afin qu’elle ne disparaisse pas corps et âme face à la concurrence internationale et au libre-échange avec des pays dont le coût du travail et la réglementation sont beaucoup plus modestes. Le libre-échange organise donc une absurdité administrative : la liquidation du secteur primaire européen tout en le maintenant en vie artificiellement. Faut-il ainsi fonctionnariser l’agriculture partout en Europe, sur le mode des sovkhozes communistes, bien plutôt que de résoudre à la racine le problème de l’autosubsistance des agriculteurs, toutes professions apparentées ? Comment se fait-il qu’un secteur aussi crucial pour l’alimentation de tout un chacun, puisse se trouver subventionné comme s’il en allait d’un trésor national en péril ? Les agriculteurs se retrouvent malgré eux tel le reliquat d’un passé dont la valeur symbolique suppose qu’on l’entretienne comme on le fait pour les vieux monuments, les musées et les archives nationales… C’est en protégeant le marché intérieur des déséquilibres du marché extérieur que l’on permettra aux agriculteurs de s’en sortir financièrement sans aides publiques, et leur reconnaître ainsi leur place à part entière, pour ne pas dire majeure et essentielle, dans l’autonomie productive d’un pays. Les artisans du pays n’ont pas à être assistés par l’Etat ; une réglementation adéquate, protectionniste, suffirait à les protéger de la concurrence étrangère déloyale et leur permettre de rentrer dans leurs frais. En lieu et place de cette opportunité pour l’agriculture d’exister à part entière, on la maintient artificiellement en vie tout en la laissant sombrer dans un océan mondialisé. Et parmi ces vagues naguères surmontables, aujourd’hui funestes, les aléas climatiques qui valent à leurs professions, bonnes ou mauvaises récoltes, grêles ou sécheresses, saisons trop froides ou caniculaires, justifiant que la collectivité publique leur rembourse le manque à gagner… Gageons que les aides perçues à chaque caprice climatique par les agriculteurs, les renvoient moins à la fière autonomie de leur profession qu’à une politique absurde qui les anéantit d’un côté et s’astreint à les sauver de l’autre… A moins que la mondialisation ne s’attrape comme le phylloxera ; auquel cas, cette maladie contagieuse suppose à son tour le traitement adéquat. Les monopoles des grands distributeurs, dont il vaut mieux de plus en plus se passer, contribueraient également à des rétributions dérisoires. Le petit marché de proximité et sa seule valeur d’usage saurait être le meilleur remède à la valeur d’échange de la grande distribution, où la circulation des marchandises prime sur leur utilité. Soit, l’appât du gain en lieu et place d’un commerce équitable. Les rapaces ne planent pas uniquement au-dessus des campagnes…

 

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Dans le monde virtuel de l’ère subventionnée. Il n’est pas que la presse, du moins en France, qui ne soit subventionnée par l’argent public, on y trouve aussi les partis politiques… Suite à une décision de justice, la Rassemblement national (anciennement Front National) crie à l’assassinat politique du fait de la suspension du financement public alloué au RN, financement public identique à ceux que reçoivent les autres partis politiques. Un financement qui s’élève à deux millions d’euros. C’est dire si l’on peut s’interroger sur ce que représenterait aujourd’hui véritablement la sphère journalistique et politique si la France ne vivait pas sous perfusion étatique ! Suite à l’effondrement de sa presse, de même qu’à la boulimie d’argent public innervant sa télévision publique, la Suisse médite également l’opportunité de mettre sous perfusion des journaux sans argents, c’est-à-dire sans lecteurs, au même titre que sa télévision publique. Une situation qui me fait revenir en mémoire un coup de gueule du grand acteur et homme de théâtre, Bernard Blier, qui, dans les années 80, s’étonnait en mal d’un théâtre sous subvention étatique dont les salles étaient… vides ! Et les pièces, assurément, mauvaises. En temps normal, disait-il, une mauvaise pièce n’était jouée que quelques soirs, faute de recettes. Désormais, une mauvaise pièce pouvait être jouée aussi longtemps qu’un vrai succès des planches, grâce à la manne publique. Une situation hypocrite que l’acteur jugeait scandaleuse. Il semble bien que cette hypocrisie tende à s’étendre à tous les domaines culturels du fait d’une crise civilisationnelle trop marquée pour que le politique ne la laisse de trop sentir.

Pourtant, une mauvaise pièce doit s’arrêter de son propre fiasco, de même qu’un mauvais film, un chanteur inepte, ou un journal sans intérêt que personne n’achète. Une sournoise soviétisation culturelle profite de cet effondrement culturel pour sauver tout ce qui peut encore l’être de la disparition. Mais à quelles fins ? Des journaux sans lecteurs ? Des pièces sans spectateurs ? Des artistes sans publics ? Des chaînes sans téléspectateurs ? Et il est en outre assez comique de voir tous les prêcheurs du libéralisme qui usent et abusent de cette presse, de ces radios, de ces chaînes de télévision de service public où ils promeuvent leur idéal austéritaire aux frais du contribuable ! On devrait bien au contraire les prendre aux mots et couper jusqu’au dernier centime les soutiens publics de l’ensemble des médias pour voir ce qui véritablement subsiste encore réellement, et non artificiellement. Sûr que le paysage culturel en serait radicalement changé. Dévasté dans un premier temps, avant recomposition, et cette fois-ci, selon le véritable air du temps. Car ce sont les médias libéraux qui sont le plus en crise aujourd’hui puisque c’est le monde Reagan-Thatcher-Mitterrand-Kohl des années 80-90 qui s’écroule. Les libéraux ont fini par comprendre que c’est grâce à l’Etat-Providence que l’on peut s’assurer d’une éternité factice qui a tout le loisir d’inventer un faux monde propagandiste dont bientôt tout le monde se contre-fiche. Toute la grisaille et la poussière d’un vieux monde déjà destitué et qui transforme ainsi la réalité en musée.

 

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La nature et l’homme : une affaire de gros sous, si ! L’homme ne sait plus vivre avec la nature. Il ne l’aime plus. Elle n’obéit pas, lui casse le pieds, lui rend la vie infernale. Elle lui vole ses sous, son salaire, son aisance, son temps, son labeur. C’est une maîtresse ingrate que l’on ne peut que conchier même si on est bien obligé de faire avec. C’est un couple qui bat de l’aile et qui s’aigrit avec le temps, faute de rupture possible ou de nouvelles noces, ailleurs, autrement. C’est bien simple : sitôt que la canicule déboule, c’est la catastrophe ; sitôt que le vent se lève, c’est la catastrophe pour d’autres. Sitôt qu’un orage gronde, c’est la catastrophe ici ou là. Sitôt qu’il pleut un peu trop, sitôt qu’il ne pleut plus, sitôt que l’humidité sature, sitôt que la sécheresse règne, sitôt qu’il fait grand beau, sitôt qu’il fait grand froid… c’est la catastrophe. Les autres animaux font avec, sans broncher ; soit ils s’y adaptent, soit ils changent de latitude. Il leur arrive même de changer de régime alimentaire et de mode de vie dans leur processus d’adaptation. Les animaux ne pestent pas, ne maudissent pas ; ils en tirent leur parti. Et c’est ainsi depuis des milliards d’années. Les mécontents sont généralement congédiés avant de pouvoir vraiment l’être. L’homme est le premier animal qui soit incapable de ce que la moindre musaraigne enseigne. C’est dire s’il paie cher l’excroissance de son cortex… A croire que la majeure partie des capacités cognitives qui lui assurent sa supériorité sur l’animal ne reviennent qu’à juger et à maudire. Alors que, pourtant, lorsque la pluie tombe ou lorsque le vent se lève, ces événements n’ont pas vraiment d’arrière-pensées.

Oui, le réchauffement climatique est une évidence, mais il l’est depuis 4,5 milliards d’années. Si l’homme n’interférait pas avec sa planète, le climat se serait tôt ou tard réchauffé de la même manière. D’où provient donc cette incapacité, non pas à réduire ses nuisances écologiques, mais à passer son temps à médire du moindre changement ? Nous serions aux portes – et rien n’en disconvient non plus -, d’une nouvelle grande glaciation, que les rodomontades et les lamentations n’en seraient que plus vives. Car, voyons les choses du bon côté, on peut encore faire pousser pas mal de choses avec un réchauffement, et plus grand-chose avec une glaciation… Si le changement est une fatalité sur Terre, nous avions donc le choix entre deux éventualités : le chaud ou le froid. Et je connais peu d’agriculteurs ou d’écologistes qui se seraient félicités d’une congélation planétaire, ou sinon, boréale. Si cela ne devait tenir qu’à la température, est-on bien sûr que le réchauffement soit une si mauvaise issue au changement climatique ? En sachant qu’une stagnation climatique n’a jamais existé dans le temps. Hors considérations toxiques, je veux parler des produits polluants eux-mêmes qui m’apparaissent plus problématiques que le réchauffement en tant que tel, qu’est-ce qui peut inspirer à l’homme un tel mécontentement vis-à-vis de tout phénomène naturel ? Il suffit de lire la presse : la pluie a généré des inondations, le vent a occasionné des dégâts, le gèle de même, la neige, la grêle, la sécheresse, pèsent sur nos agriculteurs et nécessitent des compensations financières.... Le climat nous coûte cher. La météo, du reste… C’est l’argent qui ne lui inspire que dégoût pour cette nature ingrate, insoucieuse de son rendement ; une nature qui ne cessera pas, compte en banque ou non, salaire ou non, d’alterner canicule, grand froid, été, hiver, réchauffements, glaciations, humidité, sécheresse, incendies de forêt (ils ont laissé des traces très anciennes et certains spécialistes indiquent même qu’ils sont très sains pour les arbres et ne les font aucunement mourir…). L’homme attend de la nature que son compte en banque soit florissant comme à des époques ancestrales, on priait la nature pour qu’elle accorde aux hommes de meilleures récoltes et l’épanouissement de sa subsistance.

La nature n’obéit pas plus aux hommes qu’au moindre ver de terre, mais c’est à chaque espèce d’œuvrer à sa subsistance et non à attendre des dieux, la moindre écoute bienveillante.  Ainsi, ne l’aiment-t-ils plus, cette nature ; car elle s’avère indifférente à leur sort. Le père Noël n’est pas sorti de la sélection naturelle. Le singe-homme est l’espèce entre toutes qui a le plus de difficulté à comprendre que c’est à la bête de s’adapter à son environnement, et non l’inverse. Encore que pour les animaux domestiques que nous chérissons tant, il arrive que certains d’entre eux, épousant jusqu’au puéril égocentrisme de l’homme, se laissent prendre eux aussi à cet abus de pouvoir. J’ai gardé le souvenir d’une chatte adorée qui, lorsque la pluie faisait rage dans le jardin et qu’elle n’y pouvait sortir à son gré, miaulait à mon attention pour que je fasse cesser prestement la pluie ; de la même façon que je pouvais lui faire pleuvoir sa nourriture sur demande ou allumer et éteindre à tout moment la lumière. Les chats domestiques, ces nouveaux bébés choyés, en seraient-ils venus eux aussi à nous prendre pour des dieux ?...

 

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Antispécisme : des délinquants aux justiciers. Plutôt que de caillasser les vitrines d’honnêtes et fragiles commerçants, c’est-à-dire de faire le jeu des grandes multinationales, certains antispécistes ont pris le parti éthique, au détriment de la violence inique. Ils s’introduisent dans certaines fermes ou certains abattoirs et filment les conditions de traitement des bêtes, sinon même, les moyens utilisés pour l’abattage, et y découvrent volontiers un non-respect des lois en vigueur sur la dignité animale. On se souvient de porcs vaudois vivant dans leurs crasses, au milieu de congénères morts et se livrant même au cannibalisme… Conditions dantesques contribuant à faire condamner tel artisan ou boucher pour son non-respect de la loi, opérations que l’on ne peut pas concevoir autrement que par un élan de salubrité publique. De délinquants Black Blocks sans foi ni loi, nous découvrons aussi l’aspect justicier des antispécistes, propre à redorer leur image. S’il s’agit de défendre la cause animale dans leur bien-être et leur dignité, les antispécistes ont tout à gagner pour leur honneur ; s’il s’agit en revanche d’interdire à quiconque de céder à sa génétique, qui est, mille excuses encore pour l’homme, en partie carnivore, au même titre que le joli chat ou le mignon chien-chien, sinon même le porc, qui n’hésite aucunement à dévorer un nourrisson s’il se tient à sa portée (nombre de procès d’animaux au Moyen-Age avaient pour griefs le comportement omnivore des cochons dont il était fréquent qu’ils cèdent à l’infanticide humain…), s’il s’agit de blâmer la génétique du carnivore essentiellement humain alors les antispécistes se rendent coupables d’anthropophobie. Que ne descend-on pas dans la rue pour lutter contre l’anthropophobie galopante que les défenseurs des droits des bêtes promulguent inconsidérément ? Si le chien n’est pas coupable d’être carnivore, lui, alors que l’homme devrait l’être, c’est que nous avons moins affaire à une défense de la nature qu’à une haine caractérisée du genre humain. On a souvent répété qu’Hitler était abstème et végétarien et qu’il ne supportait pas de voir souffrir un animal. Ce qui tendrait à démontrer qu’Hitler aurait très bien pu voir en l’antispécisme, ou sinon le véganisme, une très heureuse initiative. Polémiques pour polémiques, il faut bien ratisser devant son spécisme avant de donner des leçons à l’humanité…

 

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Le corps sans l’âme. Lorsque l’on vit dans une société qui renverse perpétuellement la nature pour lui préférer l’artifice, on ne doit pas s’étonner de voir les valeurs suivre la même pente. Les centres sportifs et le fitness, au même titre que les grands magasins, seraient en très nette hausse dans le domaine de la construction et donc, de la demande. L’opium contemporain se traduit non plus par les jeux du cirque, chez les romains, ou la messe obligatoire du temps des chrétiens, mais par le soin corporel et le lèche-vitrine. A chaque époque, ses lubies. Sauf que l’état de la santé psychique dans nos sociétés consuméristes et performatrices laisse à penser que, comme souvent, le futile est surinvesti et l’essentiel, occulté. L’essentiel, c’est bien plus sûrement la santé de l’âme. Certes, chacun d’entre nous est et a un corps, mais ce corps n’est pas un objet comme un autre ; il est doté d’une âme et on ne peut envisager de dissociation entre la matérialité du corps et celle de l’âme. Les deux sont étroitement imbriqués. Agir sur l’un tout en négligeant l’autre, revient donc à manquer sa cible. Surinvestir la santé corporelle, souvent au détriment de la santé mentale, que le trop d’effort peut miner par accroissement d’une douleur masochiste, est un phénomène connu. La dépression des grands sportifs est relatée assez régulièrement dans les journaux, à croire que l’on ne se brise pas seulement un tendon par l’effort, mais également certaines résistances psychologiques.

Notre époque du burn out et de la fatigue perpétuelle en est tout un symbole. Pour certains, il vaut mieux mourir jeune à son bureau, ou sur son engin de musculature, plutôt que de vivre une longue vie paresseuse. Pourtant les faits sont là : la condition physique et le pouvoir d’achat ne parviennent pas à lutter contre la misère psychique. Pour une raison simple : c’est par les soins de l’âme que l’on y parvient, et non en brutalisant son corps comme un animal à dompter, ou en cédant à ses désirs aveuglément dans l’achat compulsif, qui est surtout le signe d’une incapacité à contrôler ses pulsions. Ce que la société capitaliste désinvestit, c’est précisément là que se situe sa santé : le respect de la (de sa) nature et le refus d’aller au-delà de ce que le corps, sous l’effet d’une douleur qui relève toujours pour lui d’un signal d’alerte, nous indique en limite. Certes, certains argueront que dans le sport, et plus encore d’élite et de championnat, ne pas excéder ses limites revient à rester bon dernier et à ne jamais obtenir de résultats notables. Assurément, mais c’est là le fait d’une stricte ambition personnelle et qui suppose que les risques encourus pour le corps (et l’esprit) sont assumés par le sportif. Le corps d’un cycliste vieillit beaucoup plus vite que celui d’un autre, et l’on sait que les sportifs d’élite héritent de pathologies physiologiques que d’autres ne développent pas. Cette mise en danger volontaire de soi-même, cette dégradation de l’organisme est assumée par les grands sportifs à titre de vocation et de passion. Réclamer comme modèle à tout un chacun, l’idéal du grand champion, appartient plus à la perversion qu’au bon conseil.

La santé est une adéquation entre l’état d’un corps singulier et la psychologie qui se doit d’être la sienne. La nature commande, l’individu obéit : il écarte ce qui lui nuit, et cultive ce qui lui est bénéfique. Notre société renversée, fait le contraire puisqu’elle ordonne d’aimer la douleur, qu’elle appelle « dépassement », au lieu de l’apaiser. La cessation de la douleur équivaut à une santé recouvrée. Telle est la logique naturelle du corps et de l’esprit. On voit bien ici que ce qui pourrait paraître sain, d’un premier coup d’œil, sinon divertissant, du sport au grand magasin, n’est en fait qu’un trompe-l’œil. Cet investissement dans le corps comme dans ses désirs, permet surtout d’occulter l’aspect spirituel et rationnel de la santé corporelle. Cette simple écoute de soi, cette si modeste méditation intérieure, réflexion sur soi-même, sur ses véritables besoins, est à ce point contraire avec la consommation et le productivisme, qu’il est presque fatal que tout, en la société, ne soit qu’une invitation à la passion de l’effort et de la dépense, qui, sans elle, ne permet plus à l’abondance, à la richesse, de faire exploser le PIB national – au mépris des corps épuisés et des esprits désorientés. Les défenseurs de l’austérité bouddhiste, parfaitement anticapitaliste et pourvoyeuse d’une santé rudimentaire mais efficace, parce qu’elle est mentale avant d’être physique, ne se sont pas trompés dans leurs choix. La philosophie, fût-elle ascétique, répond avec aisance et facilité à la brutalité de la société consumériste et performatrice, et apporte un bien-être constatable, parce que plus proche des nécessités du corps spirituel que de la pulsion irraisonnée.

 

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Chasseurs de prime. L’explosion des coûts de la santé est, faut-il s’en étonner, un syndrome de plus de la libéralisation, que l’on peut ajouter à la moindre efficience des postes comme à la faillite des aéroports. On évoque souvent le « trop grand pour faire faillite » des grandes banques, ce bel argument pour éponger sur l’argent public toutes les dérives éhontées du privé, mais on ne parle pas beaucoup du même phénomène pour certains services publics, qui, s’ils devaient disparaître pour faillite, détournement d’argent public ou corruption, nous priveraient tout bonnement de tout moyen de transport, de tout courrier postal, sinon de soins médicalisés accessibles à tous. Les libéraux argueront que le système n’est jamais assez libéralisé pour fonctionner correctement, mais au bout du compte, une entreprise qui fait faillite, est une entreprise qui disparaît et cesse immédiatement d’assurer son fonctionnement. Il suffit d’imaginer ce que cela produit pour un aéroport, un hôpital ou sinon une poste, pour s’apercevoir que, plus qu’un risque, c’est une mise en péril de secteurs clefs pour une société. Les services publics, au même titre que les fameuses grandes banques, ne sont pas des entreprises comme les autres. Un mauvais boulanger doit disparaître, et peut disparaître ; il sera remplacé par tout autre commerce. En revanche, remplacer une poste par tout autre commerce, est absurde. L’acheminement du courrier est d’une toute autre importance que d’acheter son pain et ses croissants à tel endroit plutôt qu’à tel autre. Quoi qu’il en soit, le système libéral est mercantile à souhait : hausse inexorable chaque année des coûts, autant des primes que des médicaments avec de moins en moins de médicaments remboursables et de plus en plus de complémentaires… Un véritable eldorado pour tous les acteurs de ce vaste marché, avec, en prime, c’est le cas de le dire, des praticiens millionnaires et des entreprises pharmaceutiques fixant leurs prix au plus onéreux possibles. Tout a été rôdé sur le mercantilisme et même la prime obligatoire n’est pas indexée sur le revenu, ce qui contraint l’Etat à prendre en charge les primes faramineuses d’un nombre croissant de ménages – ce qui d’un côté enrichit comme jamais les acteurs du système, et de l’autre, vide les caisses publiques et étrangle les revenus modestes.

L’autre aspect délirant de ce système, revient à l’injonction mercantile, une fois encore, consistant à prescrire des médicaments pour tout et n’importe quoi ; à engager chacun à consulter ses médecins chaque année, même en l’absence de la moindre pathologie ! Ce sont ainsi des citoyens qui n’ont aucunement mal aux dents, voire qui se brossent correctement les dents, qui vont chez le dentiste ; ce sont des gens qui se portent parfaitement bien, qui consultent régulièrement leurs médecins de famille ou divers spécialistes pour des check-up perpétuellement positifs… qui leurs rediront que tout est pour le mieux et qu’ils sont en pleine forme. Bref, les gens bien portant vont sans cesse chez les médecins sur leurs propres conseils… On ne fait pas plus incitatif, et c’est bien normal, les cadeaux offerts aux médecins par les lobbys pharmaceutiques et les assurances sont très généreux. Tout ce marché a besoin que nous ayons des maladies, quitte à les inventer, ou, faute de maladies, par convaincre les bien-portants de sans cesse consulter un médecin – comme ça, pour être sûr. Après tout, un cancer peut germer n’importe où et à n’importe quel moment. Autant voir un spécialiste chaque jour… Avec ce système, les gens en bonne santé sont chez le médecin, et les vrais malades, dont les soins sont beaucoup plus coûteux, sont de moins en moins remboursés. Et comme dans tout système délirant, rien ne peut plus l’arrêter sinon lorsque le politique tape sur la table et impose des règles, - les fameuses règles que les libéraux détestent et qui régulent le mercantilisme lorsqu’il ne connaît plus la moindre mesure -, ce sont les autorités helvétiques qui ont dû prendre de force les dispositions adéquates : alléger le fardeau des primes chez les moins de 25 ans, contraindre à un abaissement du prix des médicaments, et bientôt, ce ne pourra plus être évitable compte tenu que les primes s’arrogent bientôt un tiers du revenu à elles toutes seules, la limitation du coût des primes selon un pourcentage précis d’un revenu – ce qui n’empêchera pas les assureurs maladie de forcer leurs assurés d’augmenter leurs franchises s’ils souhaiteront se voir rembourser certains soins plus coûteux. Nous sommes assurés qu’ils trouveront une parade supplémentaire pour encaisser un maximum de primes et débourser le moins possible de remboursements. Sur ces faits accablant d’un système se dévorant lui-même, on accuse la gauche de vouloir piller l’argent public en étatisant le grand casino libéral alors que ce dernier a bientôt grignoté un tiers du revenu lambda pour se voir de moins en moins rembourser ses soins ! C’est la moissonneuse-batteuse qui se moque de la tondeuse à gazon… En tous les cas, nous pouvons être assurés qu’avec un tel système, les acteurs de la santé sont en pleine santé… financière.

 

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La société du suicide. L’aide au suicide refait parler d’elle dans le cas d’une retraitée, assez jeune encore (76 ans), que la nature semble avoir gratifiée d’une beauté et d’une jeunesse généreuse pour son âge, et qui, bien que mariée, avec enfants, ne désire pas poursuivre dans le naufrage annoncé de la vieillesse. Aussi a-t-elle prévu qu’en juillet 2020, elle demandera le suicide assisté, bien qu’en bonne santé, par pure résolution personnelle de quitter la pièce, comme disaient les stoïciens, bien qu’elle ne soit pas enfumée, mais avant qu’elle ne le devienne. Elle invoque en ceci la fragilité d’un corps ne lui permettant plus les plaisirs du passé, qu’ils soient sensuels, sexuels, alcoolisés, et autres commodités du corps jeune. A mourir, pour mourir, chantait magnifiquement Barbara, je choisis l’âge tendre. Le choix de mourir relève en effet d’une décision purement individuelle et on serait mal juge de considérer que l’entourage puisse entraver de quelque manière, la liberté d’un homme ou d’une femme, dans ses aspirations personnelles. Le péché d’égoïsme ne saurait davantage être invoqué dans un tel cas que lorsqu’il s’agit de divorcer ou de partir pour un long voyage autour du globe, et d’abandonner sur place, amis et parents, car, sans cela, chacun serait dans l’impossibilité de ne jamais pouvoir se réaliser. La bonne moraline sociale et familiale pour rendre toute liberté impossible.

Ce n’est donc pas le désir de mourir qui m’apparaît poser problème que le discrédit que cet acte jette sur la vieillesse, de même que l’acceptation officielle d’une décision pouvant tout aussi bien aboutir sur un vrai problème de société. Peut-on reconnaître officiellement ce type d’aspirations, et, si tel est le cas, pourquoi pas à vingt ans ? Et d’autre part, le jeunisme de l’après 68 a idéologiquement formaté les esprits à une jeunesse éternelle qui ne peut que transformer la vieillesse en un âge sombre, infâmant, une longue maladie que l’on pourrait abréger sur aide médicale, à la manière d’un long et lent cancer… Notre retraitée ne s’en cache pas, puisqu’elle dit elle-même que la vieillesse est une lente maladie à l’issue fatale. Mais c’est jouer sur les mots car cette « maladie » s’appelle la vie, et la mort lui étant consubstantielle, rejeter l’une à cause de l’autre, revient à prétendre le soleil malsain, non pour sa lumière et sa chaleur, mais pour sa brûlure. Il s’agit surtout pour elle de jouer sur les mots et de calquer ainsi sa décision sur les critères spécifiques de l’aide au suicide, dont la douleur et la maladie, font partie des critères de recevabilité d’un tel accompagnement ; notre retraitée universalise à travers son cas, une vision subjective de l’existence, qui, même si elle devait être sociétale, ne saurait faire d’une fatalité commune à tous, une maladie en tant que telle. Il n’est donc longtemps pas sûr qu’elle puisse, en l’état, obtenir cette aide en bonne santé. Que chacun puisse s’y résoudre à tout moment, c’est un fait ; peut-on seulement officiellement, légalement, y apporter un soutien sans conditions ? N’y a-t-il pas là un danger, comme d’avec l’aide au suicide pour les prisonniers, de cautionner des suicides moins par nécessités que par des a priori moraux ou sociétaux ? Le jeunisme d’une société immature, l’indignité des conditions carcérales, des problèmes liés à un environnement toxique, qu’il soit familial ou hospitalier, ne doit pas permettre à ce que des individus prennent sur eux d’accomplir ce que d’autres ont laissé entendre : que la vieillesse est infâmante et que les seniors sont des boulets pour la société productiviste et les caisses publiques. La fragilité, qu’elle soit constitutive dès la jeunesse ou du fait de la vieillesse, doit-elle être interprétée comme une honte ou une calamité ? Certains héritent d’un corps malingre dès la jeunesse.

Ici encore, la société de la performance, du quantitatif, joue aussi son rôle de frustrations, de déconsidérations de la vie. Un grand sportif ne pouvant plus, dès la trentaine, assouvir sa passion exigeante, pourrait tout aussi bien demander l’aide au suicide… Pourtant, avec le temps, même les plus grands cyclistes se recyclent, si j’ose dire… Un chômeur de longues durées, sur qui on fait peser l’essentiel de sa responsabilité, pourrait également faire de même – moins pour lui-même que pour faire plaisir à la société qui l’accable. Nombre de personnes âgées ou handicapées prises en charge par la société pourraient réclamer la même sortie, moins par incapacité à vivre que parce que la société considère ses assistés comme des plaies. Evidemment, ils ne vous diront jamais que le vrai motif de leur départ se cache dans une culpabilité d’exister, bien plutôt que dans un réel et sincère désir de mourir. On mesure tout de même le cercle vicieux que cela autoriserait si on ouvrait grandes les portes de ce tirage macabre où la volonté individuelle de mourir peut être en réalité motivée par des injonctions extérieures, perfides, ambiantes. Nous aurions l’esquisse ici d’une société du suicide, où la douleur existentielle, plus que physique, serait l’alibi suffisant pour en sortir. Pourtant, une vieillesse bien vécue peut s’avérer, on le sait, plus heureuse que nombre de jeunesses brûlées… La question repose donc moins sur la décision subjective que sur la reconnaissance et l’aide officielle que ces décisions contestables pourraient recevoir d’un organisme légal. Si la vie devient elle-même une maladie au prétexte qu’elle ne correspond pas aux fausses valeurs de la performance et du plaisir permanent, de la joie constante et du bonheur de carte postale, alors nous mettons, par cette opportunité, le point d’orgue à une société malade ne reconnaissant plus la douleur comme une composante de l’existence, et nous entrons dans la société du suicide, aboutissement presque logique de la performance à tout prix et de la marchandisation des âmes où vous ne valez que par ce que vous pouvez – à défaut, plutôt que de vous laissez être, on vous demandera presque de disparaître…

 

Juliette Gréco "Vieille" (live officiel) | Archive INA © Ina Chansons

 

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Ne pas vendre la peau du populiste avant de l’avoir compris. Le célèbre maître à penser de Donald Trump débarque en Europe, avec la ferme intention de contribuer au soulèvement des oubliés de l’Europe maastrichtienne. Le visionnaire de la droite dure américaine avait déjà vu juste avec le Brexit, il saisit tout aussi bien que l’Italie du mouvement 5 étoiles et de la Ligue du Nord, la Hongrie d’Orban, la Pologne catholique, la France des Le Pen, l’Allemagne de l’AFD, sont autant de signes avant-coureurs de la fin de l’Union européenne. Le vent tourne, c’est indubitable, même les sociaux-libéraux ne croient plus que par habitude ou fatalité à leurs propres présupposés économiques et politiques. L’Europe dite populiste se lève un peu partout, et fait front contre l’échec de la social-démocratie, dont la plus évidente des tromperies revient à ce qu’elle n’est ni sociale, ni démocratique… Ainsi, Steve Bannon joue les prophètes en annonçant tout de go : « Les mouvements de droite populiste et nationaliste vont gagner. Ils vont gouverner. Vous allez avoir des États-nations avec chacun leur identité et leurs frontières. » L’enrichissement des plus riches, la paupérisation des plus pauvres, l’abandon du secteur primaire au chômage par désindustrialisation volontaire, l’immigration utilisée comme concurrence déloyale destinée à baisser davantage les salaires des travailleurs nationaux et leurs protections sociales, bref, le grand casse opéré par les élites et les marchés sous prétexte de libéralisme, est son cheval de bataille. L’ancien conseiller de Trump revendique une droite dure qu’il se défend de considérer comme raciste ; il souhaite rendre aux citoyens ce qui leur revient, sans discriminations de races. Son état des lieux, c’est l’existence d’un vaste pouvoir anonyme, incarné par les marchés financiers et l’Union européenne, pouvoir sans visage laissant les Etats membres dans l’impuissance. Selon lui, la souveraineté est à la fois l’expression d’une autonomie nationale active et non passive, en même temps que l’incarnation de choix, de votes démocratiques. Si les citoyens votent, il faut bien que ces votes débouchent sur la mise en place d’une politique conséquente, et s’il n’y a plus de souveraineté nationale, il n’y a plus non plus de souveraineté populaire… Autrement dit : les marchés et leurs représentants européens n’ont fait que confisquer la démocratie au profit de leurs petits arrangements. Rien à redire de ce côté-là, on conviendra une fois de plus que le discours populiste emprunte suffisamment à la réalité des choses pour séduire au-delà des frontières. Mediapart a tout juste raison d’insister sur l’obsession anti-immigrée de ces formations politiques, lors même que Bannon se défend de n’avoir d’autres lignes de mire que la trahison des élites. Pourtant, si tel est bien le cas, il devrait savoir que les immigrés – et il le reconnaît –sont les instruments d’une politique vénale bien plutôt que les acteurs du problème. La droite dure demeure donc ce qu’elle a toujours été… mais les journalistes et les bien-pensants, le fameux establishment, ne consent à n’entendre que la xénophobie du discours droitier, et se bouche copieusement les oreilles lorsque cette même droite tient le discours d’une gauche contestataire. Ce qui plaît à cet électorat de droite, ça n’est sûrement pas que la question migratoire, bien qu’elle prenne ses racines dans une peur réelle qui agite l’actualité en permanence, entre guerres salement conduites, réfugiés en surnombre, délinquance en augmentation, chômage de masse, dumping salarial, terrorisme, ce qui ne peut qu’avoir un écho direct auprès du quotidien des gens.

Le discours de la droite dure est un discours sensé, rationnel, dressant un constat politique que l’on retrouve de tous côtés de la contestation politique. Ce dont profite l’aile droite en Europe, c’est de la disparition de la gauche qui, sous prétexte de social-libéralisme, est entrée par la grande porte au sein de l’establishment et ne fait que s’en rendre l’otage. Sitôt devenue la gauche de gouvernement, elle a mis fin à la gauche contestataire qui, si elle existait encore, tiendrait à peu près le même discours que monsieur Bannon, la xénophobie en moins. L’absence de toute alternative de gauche à la critique de l’establishment ne laisse aucune autre possibilité à cette contestation de s’organiser ailleurs qu’à droite. Il est certain que si la gauche maintient un discours consensuel et hypocrite sur la question migratoire, sur l’inégalité des richesses, sur le vol de la démocratie par les marchés financiers et l’Union européenne qui leur sert de gouvernement, la prophétie de Bannon a bien des chances de se réaliser. Si l’adversaire manque à l’appel, le vainqueur le sera par défaut. Là où la droite dure se méprend, c’est dans la confusion qu’elle opère entre un retour aux souverainetés nationales et les Etats-nations. Chacun sait que l’Histoire ne revient jamais en arrière. Les Etats-nations nous apparaissent aujourd’hui aussi comiques que les monarchies d’antan. D’ailleurs, lesdits Etats-nations de la fin du XIXe et du début du XXe, singeaient les anciennes monarchies déchues en y joignant une fierté cocardière qui ne trouve plus aucun écho aujourd’hui. Ces Etats-nations-là ne reviendront pas, du simple fait que l’autorité politique n’est plus du tout perçue de la même façon depuis mai 68 et la disparition du fascisme militarisé. Si les peuples souhaitent recouvrer leur souveraineté populaire, démocratique, c’est précisément contre le monopole d’Etat, les trahisons récurrentes, pour ne pas dire systématiques, des élus vis-à-vis de leurs électeurs. La démocratie représentative est en crise à peu près partout où elle sert les intérêts des marionnettes qui s’y succèdent et s’y maintiennent. On ne saurait mieux dire que le vieil Etat-nation ne ferait pas même recette auprès des électeurs de droite traditionnaliste… La future souveraineté qui s’annonce en Europe, qu’elle soit restaurée par la gauche ou par la droite, devra se contenter de rendre la démocratie aux peuples, et non l’accaparer à nouveau sous une forme pyramidale et sourde, et encore moins autoritaire. A moins de remplacer une veule dictature continentale par une plus forte à l’échelon national – et ils n’y gagneront pas au change. La Suisse est un exemple parmi d’autres où le souverainisme va de pair avec une démocratie étendue, directe et semi-directe, faite de référendums et d’initiatives populaires ayant valeur de contraintes pour les élites représentatives. L’équation d’une souveraineté nationale, et même régionale, cantonale, communale, comme étant parente d’une démocratie effective et étendue, est une réalité politique. Soit, le contraire de l’Etat-nation ; mais tout un chacun aura compris que pour les eurocrates, la confusion entre souveraineté populaire et Etat-nation, est un amalgame délibéré servant à discréditer l’alternative à l’Union européenne. Il se trouve que la rhétorique belliqueuse d’un Bannon, tout comme celle d’un Mélenchon, tous deux partisans d’un Etat fort, tombent des deux pieds dans le panneau, et ne font que donner raison à ceux qui les dépeignent en dictateurs de rechange. C’est la souveraineté du vote, la souveraineté décisionnelle qui mobilise les citoyens dans la crise actuelle, et non celle de l’autorité nationale. Si la droite contestataire devait remporter la mise, par défection de la gauche, c’est assurément par défaut qu’elle y parviendra. Par défaut d’alternatives.

 

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Censure 2.0. Un parfum de Second Empire ne cesse de hanter la République française ; à croire qu’une monarchie républicaine relève davantage de la première que de la seconde. Quoi qu’elle fît. Certes, on n’interdit plus la publication des livres, on ne condamne plus à l’exil tel intellectuel irrévérencieux envers le roi, mais on lui coupe manifestement les antennes et la diffusion de ses idées. L’interdiction tacite de ne pas inviter les écrivains d’extrême droite dans l’audiovisuelle publique relevait déjà d’une fausse démocratie (compte tenu du score de la droite dure en France), l’absence de proportionnelle dans la représentation des élus en relève également, mais cette mise à l’écart idéologique d’une partie du débat d’idée, s’étend désormais à un spectre de plus en plus large de contradicteurs. Si la droite réactionnaire de Zemmour fait les frais d’une même censure, c’est désormais la gauche de Michel Onfray qui se voit mêmement interdite d’antenne. Arrêt brutal de la diffusion des cours de l’Université populaire, après presque vingt ans de succès, sur un coup de tête des sphères dirigeantes de Radio-France et, possiblement, de l’Elysée. Emissions prévues et annulées, notamment sur France 5, sur France 2, aussi subitement que les polémiques sont apparues. Naguère, on pouvait escompter d’une polémique, qu’elle génère un débat public ; aujourd’hui, sous le Second Empire revenu, la sentence tombe avant le débat. On vit même un talentueux présentateur de débats de qualité, Frédéric Taddeï, pour ne pas le nommer, être contraint de les organiser sur une chaîne Russe d’information…

La macronie fleure bon les élans caractériels de Napoléon III, dit, le petit, par le grand Victor Hugo. Si la France renoue avec son passé, c’est davantage avec ses tropismes qu’avec ses grandes gloires. Ce double discrédit porté sur Zemmour et Onfray, quand ce n’est pas Emmanuel Todd, en dit beaucoup sur l’impasse gouvernementale actuelle dont les multiples défections ministérielles, ainsi que les enquêtes judiciaires en ribambelles, ne font que rendre le décorum encore plus factice qu’il ne l’est depuis que Mitterrand a mis fin à la souveraineté du pays au profit des instances bruxelloises. Le décor de la République est demeuré en place, mais son âme s’en est allée. L’âme d’une République étant celle de la volonté du peuple, on ne peut mieux dire que la lointaine Bruxelles est son tombeau, sinon sa consigne. La pièce s’allume encore, les acteurs jouent leurs rôles, mais de moins en moins bien – au point que les ficelles deviennent à ce point voyantes, qu’elles en décrédibilisent le tout. Ceux qui en pointent les failles, qu’ils soient de droite comme de gauche, sont considérés comme les démolisseurs d’une pièce dont les papiers peints se décollent d’eux-mêmes. Même le trou du souffleur, en prise directe avec Bruxelles, finit par couvrir la voix du président fraîchement élu. Juncker, sors de ce corps !

Zemmour est l’affreux penseur d’extrême droite, à la Rebatet, à la Céline, à la Maurras, à la Barrès – encore que je lui fasse beaucoup d’honneur pour le style -, qu’il faut agiter comme un épouvantail alors qu’il ne dispose pas même de l’extrémisme de ces grands précurseurs ; Michel Onfray est désormais un affreux homophobe dont le principal souci fut le déshonneur d’un président souillé, à son insu ou non, par un bras d’honneur… Le grand tort du philosophe diogénien fut d’avoir usé d’humour et de satire bien plutôt que de remontrances sentencieuses, pour dénoncer une décadence manifeste du statut présidentiel. Un prétexte, en somme, rien qu’un prétexte fallacieux pour le discréditer moralement et surtout, publiquement. Pour que des intellectuels très différents les uns des autres, ne serait-ce que par leurs polarités politiques, puissent subir le même opprobre, prouve, s’il le fallait, que c’est moins les personnes incriminées que la contestation du pouvoir elle-même qui est sanctionnée. La macronie ne supporte pas la contradiction ; aveux de faiblesse grandiloquente qui n’a d’égale que la crise politique que traverse la France du fait d’une République plus monarchique que démocratique, et dont le jeu traditionnel des acteurs de la politique représentative, ne suffit plus à masquer l’absence de souveraineté nationale – cet autre nom de la souveraineté populaire.

 

Catherine Sauvage - La censure © chansons françaises

 

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 @LG

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