Grandeurs et bonimenteurs

Fragments littéraires

 

Les malheurs du loyal vassal

La géopolitique est gouvernée par des lois aussi vieilles que l’humanité. On s’en étonne aujourd’hui, avec l’effondrement de la période iréniste de la mondialisation heureuse. Rien de nouveau pourtant entre les tensions iraniennes et états-uniennes actuelles et celles du roi de Byblos, Rib-Hadda, dont une large correspondance nous est parvenue s’étendant sur douze années autour de 1350 avant notre ère. On pourra sans autre y retrouver des similarités avec les coups bas de la politique internationale contemporaine, entre calculs intéressés, associations, trahisons ou fidélités. Il se trouve que pour notre grand bonheur, le roi phénicien Rib-Hadda fut un bavard. Un bavard tel qu’il devait fatiguer le pharaon Amenhotep III à qui il destinait ses missives diplomatiques et qui lui écrira ces lignes lourdes de lassitudes : « Tu es celui qui m’écris plus que tous les autres maires. » On sent le soupire pharaonique du plus profond des sables dorés. L’Egypte est en effet de loin l’empire le plus puissant du moment et les rois de la région environnante en sont nécessairement vassalisés, dont le roi de Byblos, ville phénicienne à la longue tradition d’échanges avec l’Egypte ancienne.

Il se trouve que Rib-Hadda manie à merveille la plume et que sa correspondance se veut littéraire, d’où sa prolixité. Le roi s’épanche volontiers, se présente comme un allié incontournable du pharaon au détriment de tous les autres maires, infidèles et conspirateurs. Sa paranoïa le conduit à se sentir haï de tous les autres en raison de sa supériorité dans la loyauté et il conte au pharaon ses angoisses, sa solitude et son désarroi. Jouant la franchise intégrale, il se pose en interlocuteur de choix, aspire à la protection d’un pharaon distant, peu soucieux du sort de Byblos. Rib-Hadda flatte, se nourrit d’une hypothétique menace, prétend dénoncer la félonie des autres, tout en mettant en avant sa probité. Il finit même par tenter d’impressionner son correspondant en affirmant que si Byblos devait tomber face à l’ennemi, l’Egypte suivrait peu après. Il renchérit sur les richesses de Byblos, puis perd patience et s’en prend au pharaon, le qualifiant de faible, d’incapable, d’impuissant, de lâche se laissant déshonorer sans réagir. A bout d’arguments, il en vient à dire qu’il se ralliera à l’ennemi contre l’Egypte en cas d’invasion. Bien fait pour vous. Rien de tout cela n’émouvra un empire sûr de sa puissance, et sûrement pas les gémissements d’un vassal roitelet sur sa vieillesse, la maladie et l’approche inexorable de la mort. Sa littérature persuasive n’impressionnera ni Amenhotep III, ni son successeur, Akhénaton.

Pourtant, les tribus montagnardes du nord Liban jusqu’à l’est de Tripoli représentent un véritable danger. Le roi hittite d’Amurru, Abdi-Ashirta, convoite l’opulence des villes de la région et n’hésite pas à rallier à ses armées, les bandes d’Apiru, hostiles à l’Egypte. Associations intéressées qui rejoignent aujourd’hui les liens unissant certains Etats avec des milices terroristes, au gré des nécessités de la guerre. Rib-Hadda n’aura de cesse que d’en appeler à la protection du pharaon, sans succès. Le roi de Byblos, à grand renfort de pathos, en aura sans doute perdu sa crédibilité. Pourtant, la ville de Simyra sera prise peu de temps après par Abdi-Ashirta, non sans que chacun manipule à loisir la vérité. On se croirait empêtré dans les jeux de mensonges qui sévissent aujourd’hui en Syrie autour des intérêts de chacun, qu’ils soient syriens, kurdes, russes, turques, américains ou saoudiens. Chacun tirant ses ficelles, entre informations et désinformations. Dans l’Antiquité, les fausses nouvelles pullulent et il n’est pas de téléphone portable pour prendre des clichés publiés à la seconde sur le réseau mondial… L’envahisseur Abdi-Ashirta prétendra que les troupes de Shehlali, ville qui nous est aujourd’hui inconnue, auraient, elles, agressées Simyra au prix d’un massacre d’une partie de la population ; il impose ainsi son intervention telle une aide, une défense à l’égard du pharaon dont la ville est le siège du commissaire égyptien de la province. Le roi de Byblos conteste cette interprétation et prétend qu’Abdi-Ashirta a profité de l’absence du commissaire égyptien pour s’emparer de la ville.

De fait, Abdi-Ashirta conquiert consécutivement d’autres villes appartenant au roi de Byblos. Sa tactique consiste à appeler le peuple à se retourner contre le gouvernement, à tuer leur seigneur et à bénéficier ainsi da la protection des Apiru. Il leur propose une alliance qui les soustrait à la domination égyptienne. Le roi de Byblos dénonce un complot – ils sont vieux comme le monde… - entre le chef hittite et le Mitanni à l’encontre de l’Egypte, mais cette accusation s’avérera erronée car l’Egypte conservera de bonnes relations avec le Mitanni, y compris durant l’attaque hittite. Outre ces fausses nouvelles, la désinformation régionale affirme que le roi de Byblos est mort, ou que sa ville a déjà été capturée. Le pharaon ne répond pas et n’intervient pas aux missives de Rib-Hadda. Les villes tomberont une à une jusqu’à ce que les hittites soient aux portes de Byblos. Face à leurs troupes, les paysans trouveront refuges dans les fortifications de la ville mais sans plus pouvoir s’y alimenter. La famine guette et le roi s’attend à une rébellion. Il paie à l’étranger de quoi ravitailler les habitants mais les fonds sont bientôt vides et il refuse de prendre sur sa fortune personnelle. Echappant de peu à un attentat, il appelle à son secours les grandes villes du sud, Beyrouth, Sidon et Tyr, à qui le pharaon avait déjà adressé un ordre en ce sens mais qui arriva trop tard. Les connexions étaient moins efficaces en ces temps qu’aujourd’hui. Le temps que le messager ne voyage, les villes phéniciennes étaient déjà prises. En dernier recours, Rib-Hadda se prépare à verser une copieuse rançon pour acheter l’autonomie et la liberté de la ville. C’est sans compter la chance qui survient toujours à l’improviste et qui voit la mort d’Abdi-Ashirta dans la foulée, alors qu’il détenait déjà tout Amurru et une partie de Canaan. Une expédition égyptienne destinée à récupérer la ville de Simyra en serait la cause. La mort du chef hittite met fin à son expansion et peu à peu, les villes conquises redeviennent sous tutelle égyptienne.

Mais tout n’est que partie remise car la progéniture du défunt souverain se prépare à poursuivre l’ambition paternelle. Aziru et ses frères reprennent les villes de la région de Tripoli et celles jouxtant la ville de Byblos. Quelques villes en réchappent, dont Simyra où le pharaon convoque Rib-Hadda en lui demandant de l’y attendre ; mais il ne peut s’y rendre car hommes et navires sont bloqués dans les villes déjà prises. Simyra ne tarde pas à tomber sous les attaques des tribus d’Aziru qui tuent les fonctionnaires égyptiens et détruisent en partie la ville. Nombre d’entre eux se réfugient à Byblos où la famine s’est à nouveau installée. Le culot d’Aziru est sans limites : il écrit au pharaon pour l’assurer de sa loyauté ( !), justifiant sa prise de Simyra par l’impéritie de ses fonctionnaires qui ne lui permettaient pas d’agir promptement contre l’envahisseur hittite ! Il promet de rebâtir la ville et afin de prouver sa bonne foi, annonce qu’il viendra en Egypte pour le rencontrer, ce qu’il fait sans trembler. Les fausses nouvelles battant leur plein, comme lors de toute guerre, on ne sait s’il faut accuser la crédulité ou la désinformation, mais Akhénaton le laisse repartir sans l’arrêter. Aziru ne fera rien d’autre après cela que de rejoindre les hittites dans leurs prises des villes égyptiennes. La dernière ville à ne pas être tombée est Byblos, que les paysans ont abandonnée sitôt l’état de siège. Rib-Hadda réclame à nouveau au pharaon des armées et des hommes pour le défendre – en vain ! La loyauté manifestement ne paie pas… Les proches de Rib-Hadda le conjurent de se soumettre aux troupes d’Aziru, ce qu’il refuse de faire. Il décide de rendre visite au roi de Beyrouth, Ammunira, pour y nouer une alliance. Entre temps, son frère cadet s’empare du trône et en profite pour lui fermer les portes de la ville (à titre de désertion) et la soumettre à Aziru. Aziru écrit au pharaon pour lui raconter que Rib-Hadda aurait tenté de l’acheter et de se joindre à lui contre l’Egypte, ce qui réveille un peu Akhénaton, qui n’en croit pas un mot. Rib-Hadda demeurera un an en exil à Beyrouth, bien que vieux désormais et malade. Il envoie son fils auprès du pharaon pour le convaincre de reprendre Byblos, ce qu’il ne fera pas mais proposera au contraire que Rib-Hadda s’exile quelque temps à Jaffa… Le roi de Byblos préfère demeurer non loin de sa ville et non jouer les Nabonide en son oasis d’Arabie.

Rib-Hadda finira par mourir loin de sa ville et son successeur, Ili Rapih, à la tête de Byblos, ne changera guère de discours. Lui aussi se plaindra au pharaon des crimes d’Aziru, évoquera sa rébellion et réclamera son intervention. D’atermoiements en atermoiements, Aziru rencontrera en 1340 le roi hittite Shuppiluliuma pour négocier sa soumission, non sans affirmer le contraire à l’Egypte et continuer à renchérir sur la reconstruction de Simyra et sur sa loyauté, promettant huit navires remplis d’huile et de bois. Akhenaton finira bien par découvrir le pot aux roses mais au terme de tant d’aveuglements, il sera trop tard pour agir ; le pharaon menacera de mort Aziru et sa famille mais succombera au moment même où il envoie ses troupes contre l’occupant. Aziru dès lors ne fera que consolider ses liens avec les hittites, de même avec Ugarit, et l’Egpyte ne parviendra pas à reprendre ses villes. Qui plus est, le règne d’Aziru sera fort long et ne s’achèvera qu’en 1315 avant notre ère. Ses descendants renforceront plus encore leurs liens avec Ugarit, ville la plus opulente de l’époque, ainsi qu’avec les hittites par nombre de mariages royaux. On ne sait dans quelle mystique s’était enfermé Akhenaton, mais son règne solitaire et monothéiste, bien loin de la tradition égyptienne, ne lui a pas permis de tenir l’empire comme il l’aurait fallu. Son si désagréable et insistant littérateur avait pour sa part le dernier mot.  

 

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Des monarchies démocratiques ?

Le rapprochement que j’ai brièvement fait entre la Phénicie et la Suisse est vite dite, ce d’autant plus pour un peuple de la mer. Mais les analogies ne s’arrêtent pas à leur diplomatie, leur multilatéralisme, leur commerce, leurs productions industrielles, on peut y ajouter leur Etat politique. Si leurs premières cités-Etats, peu avant l’an mil avant notre ère, sont des royautés, leur société évoluera et la fin du système palatial se caractérise par l’élaboration d’un système d’économie civique. Les cités phéniciennes connaîtront de larges variantes d’une ville à l’autre, mais on peut isoler la période de monarchie héréditaire dont le pouvoir n’était pas absolu. Le roi s’occupait davantage de diplomatie, de politique étrangère, de conquêtes et de planification commerciale. L’entreprenariat privé existait. En marge de la royauté, des organisations représentatives de différents corps sociaux existaient également, limitant le pouvoir décisionnel de l’autorité centrale. La gestion publique et administrative était assurée par des assemblées populaires dont la portée est mal connue. Des formes de Sénat, d’institutions garantes du système politique se nommaient Conseil des Anciens, Conseil des Cent. Les Assemblées du peuple permettaient d’organiser la vie publique par le représentation politique, la formation de groupes d’opposition, des délégations spécifiques et diverses factions. Le système politique phénicien, à la fois monarchique, oligarchique et démocratique, se rapproche de la constitution de Carthage, rapportée par Aristote dans ses Politiques. La question se pose de l’invention démocratique car les phéniciens précèdent les grecs, que la démocratie grecque n’en était pas vraiment une, car elle ne permettait qu’à une minorité d’y prendre part, excluant les femmes, les étrangers et les esclaves. Nous n’en savons pas suffisamment sur la politique phénicienne pour isoler des atouts ou des moutures premières. La Phénicie n’a toutefois pas fait qu’inventer l’alphabet, elle pourrait bien avoir inventé les moyens politiques de s’entendre.

Dans ses Politiques, Aristote nous entretient de la constitution de Carthage. Elle serait selon lui très bien organisée du simple fait qu’on ne connait pas à Carthage ce qui fait la constante dans toute l’Antiquité, à savoir, en marge des guerres de conquête, les insurrections régulières des peuples contre leurs dirigeants. Attribuer la révolte à l’Angleterre, à l’Amérique ou à la France de l’ère chrétienne, c’est méconnaître l’Antiquité qui a vu ses insurrections populaires naître en même temps que les premières civilisations. Aristote convient que la constitution de Carthage se doit d’être bonne puisqu’elle s’est épargnée autant les séditions que la tyrannie – l’une suscitant l’autre. Carthage connaissait moult associations, professionnelles ou non, parfois même politiques, exerçant des pressions comme les partis d’aujourd’hui ; une magistrature des Cent-Quatre regroupant une élite méritocratique ; une monarchie qui n’est pas de droit divin, ni même résultant d’un lignage de sang et ne régnant pas seule ou de manière univoque ;  un Conseil des anciens, sorte de Sénat, semblable aux gérontes de Sparte, à cette différence que leur légitimité n’est pas dans le sang ou la caste, ce qui posa de graves problèmes à Sparte, mais fruit de l’expérience, du grand âge. Si le roi et le Conseil des anciens s’opposent, c’est au peuple à qui l’on demande de trancher. A Carthage, le peuple est l’arbitre de l’autorité politique. A cette fin, le peuple est informé des opinions des magistrats, une forme d’antique transparence sans quoi la prise de décision est impossible si le peuple et tenu dans l’ignorance, et il est permis à qui le veut, nous dit Aristote, de s’opposer aux décisions qui sont prises. Un droit de référendum populaire existe apparemment à Carthage et il semble très étendu.

Toutefois, les nominations de la magistrature, des stratèges comme du roi, obéissent à un schéma oligarchique, mêlant à la fois aristocratie et oligarchie puisqu’autant la richesse que le mérite décident de leurs statuts. Aristote associe en effet la démocratie à la médiocrité et le mérite à l’aristocratie, mais la confusion opérée entre richesse oligarchique et mérite aristocratique, risque selon lui, même si elle évite la médiocrité politique, de déboucher sur la vénalité qui est contraire à la vertu en politique. Avec une telle confusion, on achète les magistrats aisément, on corrompt ce que l’aristocratie devrait conserver en vertu. L’intérêt de l’aisance des hommes de valeur, nous dit Aristote, c’est l’importance du loisir dans leur perfectionnement, ce qui sous-entend que la culture nécessaire au grand homme suppose une somme de loisir importante que la richesse leur confère. La culture du travail pour le travail ou de la richesse pour elle-même que nous connaissons aujourd’hui, avec des heures sans cesses étendues, rejoint le constat d’Aristote : la richesse s’accroît par vénalité mais la culture et la connaissance, que seul le loisir permet, disparaît avec le labeur, ruinant ainsi toute possibilité d’excellence. L’oligarchie a gagné, l’aristocratie a disparue. Il manque aux grecs, sinon à Aristote, une considération sur le savoir-faire de l’artisan qui, indépendamment d’une élite, bien qu’issu du peuple, peut sans autre par son talent, recouvrir une aristocratie. Aristote en convient quelque peu lorsqu’il reproche aux carthaginois, plus encore du fait de leur petite ville, de verrouiller à ce point la magistrature alors qu’elle gagnerait à permettre à plus de citoyens de parvenir à l’exercer. Ce d’autant plus que certains magistrats, jouissant d’un honneur particulier, pouvaient exercer en même temps plusieurs niveaux de responsabilité, ce qui conduit à ce que nous nommons aujourd’hui, des conflits d’intérêt. Il accepte l’idée que la part démocratique de la constitution de Carthage parvient à tempérer les excès de l’oligarchie. Situation somme toute très helvétique…

Les Politiques d’Aristote ont ceci de particulier qu’elles sont très mal rédigées, sous forme de notes et d’essais hétéroclites, sans suites véritables. A vrai dire, on doute même qu’Aristote n’en soit l’auteur mais leur lien avec le Lycée aristotélicien est attesté. Les romains connaissaient ces écrits mais n’en ont presque jamais parlés. C’est dire le peu d’intérêt qu’ils suscitaient pour le système politique romain. On soulignera ici la vision élogieuse qu’Aristote avait de l’aristocratie, le pouvoir des meilleurs et des plus qualifiés ; la vision dépréciative mais régulatrice de la démocratie comme pouvoir des médiocres et des plus nombreux ; le rôle joué par l’oligarchie comme un intermédiaire entre l’aristocratie et la noblesse. Une critique radicale du communisme de la République de Platon, considéré comme funeste pour toute civilisation par nivellement de tous les talents comme de toutes les richesses ; le risque de tyrannie partagé par les trois modes de gouvernement : la démocratie via le démagogue, l’oligarchie par concentration des richesses, l’aristocratie elle-même par dérive oligarchique. La dérive tyrannique de toute monarchie sans contre-pouvoir étant par elle-même d’autant plus aisée à saisir. La vision d’Aristote est un éloge de la classe moyenne comme garante de la plus équilibrée des gouvernances, garantissant autant contre la tyrannie de l’oligarchie que contre le nivellement démocratique. Il lui apparait qu’un savant alliage de ces trois modes de gouvernement permet seul l’exercice le plus équilibré du pouvoir. Un gouvernement où oligarques, magistrats, aristocrates, le peuple, gérontes ou pouvoir des anciens (Sénat), chacun jouant son rôle respectif d’arbitrage.

Au Livre VI des Politiques, Aristote affirme que toute démocratie n’est en fin de compte qu’une variation perpétuelle, jamais identique, d’une cité à une autre, entre le pouvoir du peuple, celui des magistrats, de l’oligarchie et de l’aristocratie, avec plus ou moins de pouvoir des uns vis-à-vis des autres. Il en sait quelque chose puisqu’il aurait travaillé sur près de 300 constitutions différentes héritées de l’Antiquité. Aucune constitution ne ressemble à une autre et la mixité est selon lui la règle de l’organisation politique. La propriété principale de la démocratie est la liberté, puisque dans une démocratie, tout citoyen dispose d’une liberté égale à celle de son voisin. Dans un tel système, la masse est nécessairement souveraine ; la majorité décide du juste ou de l’injuste. La majorité et donc, avec elle, les gens modestes ayant la primauté sur la minorité aisée. L’égalité devant la loi suppose à sa suite que personne n’est redevable de personne, sinon à la communauté, ce qui est le propre de la liberté individuelle. Dans toute autre cas de figure, oligarchique, monarchique ou aristocratique, les citoyens sont soumis à l’autorité politique et nécessairement asservis à leurs décisionnaires.

Aristote évoque la condition d’anarchie de la démocratie, sans la nommer comme telle, mais en écrivant : « De là est venue la revendication de n’être, au mieux, gouverné par personne, ou sinon de l’être à tour de rôle. » La liberté est bien envisagée par Aristote comme étant le fait de « vivre comme on veut », sans plus être soumis à personne, puisque selon lui la servitude, c’est le fait de « vivre comme on ne veut pas. » Encore une fois, ce n’est pas parce que les mots manquent ou ne sont pas les nôtres, que le sens n’existe pas ; rien de plus individualiste que cette liberté antique associée à la démocratie par Aristote. Une fois de plus, les modernes n’ont rien inventé. Le philosophe enfonce le clou en précisant que le peuple préfère le désordre démocratique à la tempérance imposée par plus grand et plus fort que lui. Rappelons que l’idéal démocratique n’était pas celui défendu par Aristote et que sa description du fonctionnement démocratique masque aussi sa critique.

Les aides sociales, promues par la démocratie, sont selon lui un tonneau percé ; on ne parvient jamais à en subvenir la totalité et elles n’y suffisent jamais. L’impôt est promis à une perpétuelle augmentation au détriment des classes aisées. Le compromis est selon lui trouvé dans une redistribution suffisante pour empêcher la misère du peuple générant sa révolte et l’instauration d’une tyrannie par l’oligarchie ou par la venue au pouvoir d’un démagogue. Si les hommes se réunissent en une cité, c’est dans un but collaboratif, et toute collaboration aspire à être profitable à toutes ses composantes ; à cet égard, les besoins nécessaires sont la priorité du collectif, les besoins communs et indispensables, et l’organisation commune se doit de les garantir sous peine de disparaître. Permettre une démocratisation de la richesse, de même que de la propriété, afin d’apaiser les tensions politiques et garantir une aisance durable. Un peuple d’agriculteur est plus aisé à contenir au sein d’une démocratie en ceci qu’il œuvre intégralement au sein de son exploitation et vit par et pour elle ; le paysan est peu enclin à se lancer en politique, ou à quêter honneurs et richesses. Le travail de la terre lui assure un sens et un revenu qui le satisfont, tant qu’on ne vient pas compromettre son commerce ou hypothéquer ses terres. L’équilibre perpétuel demeure cependant à trouver, de même que la participation de tous au sein d’une même organisation politique et sociale. Le succès de la démocratie carthaginoise doit beaucoup selon lui aux indemnités des notables à l’égard des difficultés du peuple, de même qu’à leur interaction, la possibilité pour un notable de permettre à un homme du peuple, de gagner en aisance. Une forme antique d’ascenseur social. Les notables généreux et sensés, écrit-il, sont susceptibles d’orienter le peuple dans ses travaux.

Aristote mentionne l’exemple de Tarente, où les riches mettaient les jouissances de leurs biens en commun avec le peuple et s’en attiraient les faveurs. La magistrature était elle-même divisée en deux, avec la possibilité pour des hommes du peuple d’en faire partie, moyennant le tirage au sort, dont Aristote précise qu’il est approprié pour la démocratie mais pas pour l’aristocratie, le choix des meilleurs, car le tirage au sort ignore toute qualification. La magistrature de l’aristocratie était dotée quant à elle de l’élection. En d’autres cités, elle est même censitaire, ce qui convient au système oligarchique, mais c’est le lignage par le sang auquel il s’oppose le plus. Si les richesses sont héréditaires, via l’héritage, le talent, lui, ne l’est pas. Or, c’est à la fois la vertu et l’excellence que l’idéal grec porte aux nues. L’oligarchie est qualifiée de démocratie réduite, et n’est pas une tyrannie lorsqu’elle s’impose en authentique méritocratie, pour le mieux, ouverte aux talents populaires. La magistrature hellène, au temps d’Aristote, semble avoir souffert de conflits d’intérêts ; des juges pouvaient exercer en même temps dans différentes juridictions. Certains, tombant sous le coup d’une loi, pouvaient se juger eux-mêmes – et donc se gracier – faute d’une magistrature chargée d’en juger une autre en cas de faute ou de délit d’initié. Aristote insiste bien sur la nécessité d’une application stricte de la loi car de son temps, certains refusaient d’appliquer la loi, par sensiblerie, par humanité, mettant ainsi en péril l’instance judiciaire tout entière. La rudesse ou l’inhumanité des Anciens est ici encore toute relative, voire même inopérante après notre monstrueux XXe siècle.

A l’exact opposé de la sujétion et de la tyrannie, la fin du politique sous sa meilleure forme consiste à fabriquer de la souveraineté. Souveraineté sur soi-même, souveraineté de l’Etat, de la Cité. L’homme libre est le contraire de l’esclave, et lorsqu’il œuvre au bien de la cité, il ne le fait pas par contrainte mais par volonté de réussir quelque chose. La logique aristotélicienne est déjà celle des futures Lumières : individualisme éthique, sens du bien public, aspiration aristocratique du travail exemplaire et de l’excellence personnelle autant dans sa vie privée que dans la vie publique, indexation de toute aspiration morale et civile à la vertu, et la vertu elle-même engendrant la beauté, l’esthétique. La sagacité d’Aristote nous dispense même de lire Kant… Comme le progrès nous semble subitement si… lointain !

 

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Grandeurs et bonimenteurs

Les historiens ne se sont pas suffisamment méfiés de la Bible car elle est souvent citée comme un document historique fiable alors que nombre de preuves archéologiques manquent à l’appel dans bien des récits et non des moindres comme celui de l’Exode, l’existence même de Salomon et de son temple, sans évoquer la victoire sur Canaan qui n’a jamais eu lieu ou le monothéisme des anciens hébreux qui fut en réalité polythéiste et d’origine étrangère. Mais c’est aussi toutes les archives impériales qui supposent vérifications car les différents peuples qui s’affrontent dans l’Antiquité prennent eux aussi les libertés qui les arrangent avec les faits. Lorsqu’une campagne militaire n’a mené à rien et n’a débouché sur aucun conflit, le roi assyrien décide d’en faire tout de même une victoire contre un improbable ennemi plutôt qu’une sortie de troupes bien ridicule dans la nature. Lorsqu’une bataille entre hittites et égyptiens ne débouche sur aucun vainqueur, les uns comme les autres consacrent leur victoire dans les annales. Les assyriens ne s’embarrasseront pas de consacrer une victoire là où ils auront tout bonnement perdu. Pourquoi se gêner quand on a le stylet et la tablette ?

En 706 avant notre ère, sous Sargon II, l’ambition assyrienne se prévaudra de la soumission entière de la Phénicie, laquelle paie de lourds tributs et de copieuses dîmes au colonisateur. Tyr résiste alors que les villes Sidon, Ushu et Akko font allégeance à l’Assyrie. La résistance tyrienne contraint le roi assyrien de l’époque à faire la guerre à la prestigieuse cité phénicienne. 60 navires comportant 800 rameurs fournis par les villes soumises, débarquent alors que la cité réfractaire n’en dispose que de 12. Contre toute attente, la cité disperse la flotte assaillante et fait même 500 prisonniers. Humiliation certaine de l’Assyrie qui tente, avant de se retirer, d’appliquer un blocus sur l’eau potable en plaçant des gardes le long de la rivière et des aqueducs. L’habileté phénicienne étant légendaire, le blocus les pousse à creuser des puits jusqu’aux nappes phréatiques pour s’en abreuver. Le blocus durera au moins cinq ans jusqu’à ce que la mort de Sargon II permette aux phéniciens de reconquérir leurs villes. Mérodach-baladan II fait de même avec la Babylonie, avec l’aide des combattants élamites ayant maintes fois prouvés leur grande vaillance au combat et dont la bibliographie fait encore scandaleusement défaut, car il s’agit d’un peuple millénaire situé en Iran, bien avant les Perses.

Mais l’Assyrie règne toujours en maître y compris sur les hébreux, et la passation de pouvoir à Sennachérib, prince héritier de Sargon II seize ans auparavant, revient à un grand connaisseur de la géopolitique du moment. Mérodach-baladan II prépare de son côté des alliances, notamment avec le roi Ezéchias, lui-même désireux de s’affranchir de l’empire assyrien. Dès 704, le nouveau souverain assyrien organise des campagnes pour rétablir la puissance de l’empire sur les terres qui étaient les siennes précédemment. Mérodach-baladan II est contraint à la fuite, remplacé par un prince babylonien élevé à la cour d’Assyrie, Bêl-ibni.

En 701, une campagne d’envergure se propose désormais de soumettre la cité rebelle de Tyr, les philistins, le royaume de Juda et l’Egypte – rien que ça ! Les autres rois phéniciens ne sont pas visés par la conquête puisqu’ils baisent désormais les pieds de l’empereur (selon la formule de l’époque) en payant consciencieusement leurs tributs. Mais la grande offensive assyrienne est réservée à la ville de Tyr pour des raisons évidentes : le père de Sennachérib s’y est cassé les dents et le fils souhaite bien évidemment relever le défi et faire mieux encore que son père. De son côté, le roi victorieux, Lulî, se fait vieux, et bien qu’il ait gagné une bataille prodigieuse où la ville était en grande infériorité, qu’il a su maintenir les affaires et une ville soumise à un blocus de plusieurs années, il préfère se retirer dans ses colonies chypriotes, à Kition, épicentre de la contestation contre la domination assyrienne, où se trouve le carrefour commercial de la ville de Tyr, afin de piloter la suite des événements. La fuite du roi à Chypre nourrira l’oracle biblique d’Isaïe qui annonce la destruction prochaine de Tyr. Mais la fuite d’un roi aussi expérimenté et valeureux, victorieux de Sargon II, n’est pas le signe d’une défaite mais d’un grand âge. Tyr résistera à Sennachérib qui profite de la fuite du roi et de sa famille de la ville pour immortaliser sa « victoire » sur un grand bas-relief de son palais de Ninive où apparaît la ville insulaire et fortifiée, munie de tours crénelées, de boucliers accrochés aux créneaux, ainsi qu’un immeuble à étages inférieurs représentant sans doute le palais royal. Une flotte de prestige y est représentée dans son port, entre navires de commerce et navires de guerre, une porte en brique permettant l’accès aux quais. Bas-relief fêtant ici une victoire plus symbolique qu’effective, même si la ville de Tyr disparaît des archives assyriennes par la suite, précisément faute d’avoir été conquise et non l’inverse…

A la mort de Lulî, en 695, un nouveau roi est consacré, probablement de sa propre dynastie. Lulî était parvenu à unifier Tyr et Sidon pour n’en former qu’un grand royaume, tout en maintenant sa colonie de Kition qu’il avait même dérobée au pouvoir assyrien. Toute passation de pouvoir est une occasion d’appréhension pour un peuple qui peut tout à fait craindre le pire car il est rare qu’un roi victorieux succède à un roi victorieux…

Sennachérib n’est pas un souverain passif comme le fut Akhenaton pour l’Egypte, privilégiant la mystique à la géopolitique. Sennachérib est tout à son affaire et demeure un fin tacticien. Il commence par reconquérir les villes naguères possédées par Lulî : la grande et la petite Sidon, Sarepta, Mahallib, Ushu, Akhzib et Akko. Sennachérib n’attise pas les flammes de la colonisation pure et simple et préfère placer des rois locaux à son service au pouvoir. La domination indirecte est privilégiée à une assimilation frontale. On évite le choc des cultures au profit d’une subordination économique et politique respectant les particularités. Le roi assyrien nomme à la tête de Sidon, Ittobaal, issu de l’ancienne famille régnante de la ville mais tout à lui dévoué. Divisant pour mieux régner, il décide d’affaiblir la ville de Tyr en aidant la prospérité de Sidon, faisant de la puissance de la seconde l’occasion d’affaiblir la première. En dehors de ses colonies chypriotes, Tyr est dépossédée de tout territoire proche et demeure seule sur son île avec un roi affaibli, imprenable, certes, mais isolée.

Les campagnes de Sennachérib parviendront à placer des cités-Etats pro-assyriennes dans tous les territoires philistins et égyptiens. La plupart de villes hébraïques sont détruites selon la Bible mais les assyriens n’en mentionnent pas même l’existence ; le pharaon Chabataka aurait tenté d’aider les coalisés mais la Bible précise, avec ironie, qu’il ne fut qu’un « roseau brisé qui pénètre et transperce la main de quiconque s’appuie sur lui. » On reconnaît bien là la fraternité impossible entre intérêts divergents ; la pureté religieuse incompatible avec le cynisme du gouvernement des affaires. Le grand empereur d’un empire millénaire n’ayant pas d’intérêt particulier à aider une série de roitelets étrangers et régionaux dont ils se servent au bon gré de leurs intérêts du moment. Le fils de Sennachérib, placé sur le trône de Babylone, finira par être emprisonné par l’empire mésopotamien, soucieux de recouvrer sa destinée. Sennachérib reconquerra la légendaire cité en 689 et commettra l’affront millénaire de la noyer sous les eaux en détournant artificiellement le cours de l’Euphrate ! Les babyloniens, par la suite, refuseront à jamais de le reconnaître comme roi de quoique ce fût-ce… Reconnaissons que la région actuelle qui s’étend de la Syrie à l’Irak en passant par le Liban et la Libye, n’a pas bougé d’un iota sur le terrain de jeu multimillénaire des grandes puissances et les destructions djihadistes ne font que ricaner les idoles assyriennes puisqu’ils connurent à l’identique les turpitudes qui sont celles d’aujourd’hui, où le plus fort s’empare du plus faible pour le soumettre à sa volonté. Les Anciens ne peuvent que rire à ce qui surprend les plus jeunes.

 

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Un colosse aux pieds d’argile

L’empire assyrien qui, à cette époque, commence à prendre toute la place, a soumis pour partie jusqu’à l’irréductible ville insulaire de Tyr, sans jamais pouvoir la prendre. Il a détruit les villes hébraïques, déportés leurs populations, est parvenu à écraser les valeureux élamites lors de certaines de leurs attaques, a occupé les philistins, les provinces égyptiennes, et a même gagné certaines batilles notamment contre le pharaon Taharqa qui dut s’exiler à Thèbes. Cet empire que même les égyptiens ne parvenaient plus à contenir, qui a soumis jusqu’à Babylone, va pourtant disparaître en vingt années à peine. Une conjonction d’événements va précipiter sa chute brutale : en 653, les élamites décident de s’en prendre à l’empire assyrien, et quand bien même sont-ils écrasés, les cimmériens entrent dans la danse, poussés par les scythes d’Asie mineure en pleine progression. L’empire Assyrien étant pris par ses nombreux assaillants surgis presque de nulle part, le pharaon Psammétique 1er en profite pour prendre son indépendance et gérer l’Egypte indépendamment des assyriens ; Babylone s’en affranchit également par une guerre contre Assurbanipal qu’elle perd dans un premier temps et qui lui vaut un siège brutal suivi d’une véritable épuration. En 646, les élamites mettent Suse à sac ; les archives assyriennes se taisent définitivement en 640 avant notre ère.

Assurbanipal doit fuir Ninive, la capitale, dans les années qui suivent. Au terme du plus long règne qu’ait connu l’empire, plus de quarante années, Assurbanipal nomme un de ses fils à la tête de l’empire en 630. Lui-même décède en 627, après quoi s’ensuit un affrontement interne entre ses nombreux prétendants au trône, discorde accompagnée de guerres civiles et d’affrontements venus de l’étranger. A peine le colosse arrogant qui jadis dominait toute la région se prend-t-il les pieds dans la gadoue, que tous se précipitent pour l’enfoncer plus bas que terre, y compris Babylone qui profite de ses déconvenues pour lui déclarer la guerre. Les scythes ravagent quelques villes et arrivent aux portes de l’Egypte qui prend soudainement conscience du danger que représente l’effondrement de l’empire assyrien. Psammétique 1er enverra des troupes pour sauver ce qui peut l’être de la débandade générale, bien évidemment en vain. Le monde phénicien en profite pour redevenir ce qu’il a toujours été : formé de cités-Etats monarchiques indépendantes, chacune reprenant son ancien territoire, Arwad, Sidon, l’irréductible Tyr, Ushu, Akko et quant à la prospère Byblos, elle poursuit son ascension presque inchangée, sinon débarrassée des impôts et tributs de l’occupant.

Durant vingt ans, le roi de Babylone, Nabopolassar, n’aura de cesse que de guerroyer contre l’Assyrie, bien décider à l’achever comme une bête malade. A cette fin, il s’allie avec les Mèdes et prend Ninive, la capitale, et se partagent l’empire en tributs : les Mèdes conserveront l’Iran occidental et l’Anatolie, les Babyloniens, la partie méridionale. Le dernier bastion assyrien tombe à Harrân en 610. Les égyptiens, de leurs côtés, derrière Psammétique 1er, guerroient pour s’approprier la Syrie-Palestine jusqu’à Karkémish. Ils occupent avec moins de violences les terres naguères assyriennes et s’entendent avec les phéniciens aussi bien qu’ils l’ont toujours fait par le passé. Le royaume de Juda est pour son compte vassalisé par l’Egypte. Psammétique 1er étant mort en 610, c’est son fils, Nékao II, qui poursuit son œuvre. La chute de l’Assyrie voit une nouvelle géopolitique se dessiner avec une Egypte aussi forte que par le passé, plus ouverte à l’étranger puisqu’elle y accueille désormais des grecs, une nouvelle Babylone elle aussi pleine de sa puissance. Cette mort de l’empire assyrien est bien en son temps une renaissance.

Nékao II règne désormais sur la Palestine, les cités phéniciennes, les anciennes provinces araméennes de l’Assyrie jusqu’à l’Euphrate, quant à la Babylone de Nabopolassar, surnommée le « roi d’Akkad », il règne sur la Djezireh. Il commence par rénover la cité et notamment la ziggourat, se procure du bois de cèdre sur l’Amanus, le mont Liban étant situé à ce moment-là sur les terres égyptiennes. Vers 607, Nabopolassar commence à former son futur chef militaire, son fils aîné et prince héritier Nabuchodonosor. Il lui confie les montagnes de l’Urartu pour qu’il y fasse ses classes dans divers pillages et prises de petites localités. Les troupes babyloniennes vont ainsi attaquer des localités égyptiennes aussitôt reprises par les égyptiens. Nabuchodonosor gagne en assurance et décide de s’emparer de Karkémish, tenue alors par les égyptiens à partir de laquelle ils organisent des raids ciblés. Le jeune chef militaire pousse l’aventure jusqu’à ravir le Hamat et mettre en déroute les garnisons égyptiennes. Le décès de son père Nabopolassar le fait rentrer à Babylone sans avoir pu chasser les égyptiens au-delà de la Syrie comme il l’espérait. La mort de son père le consacre Nabuchodonosor II sur le trône de Babylone en 605. Il sera un des plus prestigieux rois de la civilisation babylonienne. Le jeune roi et guerrier entame bien vite sa conquête du Hatti et nombre de rois, notamment phéniciens, comprennent qu’ils ont meilleur temps de payer leurs tributs et de faire allégeance au futur empire à venir. Les villes récalcitrantes, comme Ascalon, sont pillées, saccagées, et le roi fait prisonnier. La conquête babylonienne ne se passe toutefois pas facilement et il faut de nombreuses années au nouveau roi pour conquérir le Hatti et arriver aux portes de l’Egypte. La guerre qui opposera Nékao II et Nabuchodonosor II sera d’autant plus fratricide et féroce qu’elle met face à face des puissances désormais équivalentes. L’absence de victoire, tout comme les pertes et les dégâts importants des deux empires, convainquent les deux parties de s’en tenir là. Nékao II abandonne son idée de conquête du Proche-Orient et laisse à la nouvelle Babylone les terres qu’elle a nouvellement acquise.

 

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Oracles à la Tyr

« La onzième année, le premier du mois, la parole de Yhwh s’adresse à moi : « Fils d’adam, parce que Tyr a dit contre Jérusalem : « Hourrah ! la voilà brisée, la porte des Peuples ! Elle s’en est prise à moi, mais l’Opulente est devenue la Ruinée », eh bien donc, le Seigneur Yhwh parle : Je t’en veux, Tyr, je vais soulever contre toi une multitude de peuples comme la mer soulève ses vagues. Ils vont détruire les remparts de Tyr, en démolir les murs, en balayer les débris ; je vais en faire un rocher nu. Ce sera au milieu de la mer un séchoir pour les filets de pêcheurs, dès lors que moi j’ai parlé, déclare le Seigneur Yhwh. Elle va être la proie des gens d’ailleurs. Quant à ses filles de la campagne, elles vont périr par l’épée. Ah, on va voir que je suis Yhwh !

Le Seigneur Yhwh parle, en effet : Regardez, j’appelle sur Tyr Nabuchodonosor, le roi de Babylone, le roi des rois, venant du nord avec chevaux, chars, cavaliers, multitude d’hommes en troupe. Il va passer par l’épée tes filles de la campagne, dresser contre toi des retranchements, construire un remblai, élever un bouclier de terrassements. Il va attaquer tes murailles au bélier et saper tes tours à coups de glaive. Le déferlement de ses chevaux va te couvrir de poussière, le fracas de cavaliers, de chariots de guerre et de chars va faire trembler tes remparts quand il franchira tes portes comme on ouvre une brèche dans une ville. Il va fouler toutes tes rues des sabots de ses chevaux, passer tes habitants au fil de l’épée, mettre à bas tes formidables stèles. On va piller tes richesses, rafler tes marchandises, démolir tes remparts, abattre tes maisons luxueuses, jeter à la mer tes pierres, tes arbres et ta poussière. Je vais faire taire la rumeur de tes chants, on n’entendra plus résonner tes cithares. Je vais te donner la nudité éclatante du rocher, faire de toi un séchoir pour les filets des pêcheurs. Jamais on ne te rebâtira du moment que moi, Yhwh, j’ai parlé, déclare le Seigneur Yhwh. »

Les récriminations de l’Ancien Testament ont cette qualité paradoxale d’être à la fois des vindictes de destruction tout en faisant l’éloge lyrique de ce que l’on devra abattre sur décision divine. Ezéchiel ne mâche pas ses mots, mais il les polit aussi. Et cet appel, cette apologie de la destruction d’une ville éblouissante et légendaire, ne rechigne pas sur la louange. Nous sommes en 587, et Nabuchodonosor II s’apprête à réitérer la prise de cette ville insulaire contre laquelle les assyriens n’eurent aucune prise, sinon par le contrat et l’impôt, mise à part quelques faiblesses monarchiques.

Les libertés prises sur l’histoire sont ici aussi appuyées, car si Tyr a subi le siège babylonien, elle n’en est pas pour autant tombée. Si les faits relatés dans la Bible sont exacts, et les détails qui y sont mentionnés sont tout à fait pertinents quant aux techniques et aux moyens de l’époque, il s’agirait de la destruction et de la chute d’une autre ville qui lui faisait face, Ushu. Ville continentale et non insulaire. Il n’en demeure pas moins que les procédés sont exacts : terrassements, remblai, pare-flèches pour se protéger des archers tyriens, béliers pour faire tomber les remparts, pioches pour démolir les tours, brèches dans la muraille, massacre des femmes dans les campagnes, extermination de la population, prise d’un butin colossal. Mais il ne peut pas, historiquement, s’agir de Tyr. Ezéchiel prend ses prédictions pour la réalité. En réalité, c’est sur Jérusalem elle-même que les armées babyloniennes finiront par fondre et par détruire, mettant fin aux royaumes de Juda et d’Israël. Mais le chant de Tyr, si je puis dire, en pardonne l’acrimonie prophétique :

« Fils d’adam, chante une complainte sur Tyr. Dis à Tyr, cette ville sise au débouché de la mer et trafiquant d’île en île avec l’étranger : le Seigneur Yhwh parle :

Tyr, c’est toi qui disais : je suis le plus beau des navires.

En pleine mer, tes frontières.

Tes constructeurs t’avaient rendue parfaite.

Bordage en cyprès de Senir,

mât en cèdre du Liban.

Rames en chêne de Bashân,

pont d’ivoire,

incrusté dans du cyprès des îles de Kittim.

Voilure de lin d’Egypte le plus fin

en guise d’étendard,

pourpre violette et rouge des îles d’Elisha

pour te couvrir.

Ceux de Sidon et d’Arwad ramaient pour toi,

tu avais enrôlé comme matelots les sages de Tsémer.

Les anciens de Gueval et ses sages étaient là,

colmatant tes fissures.

Tous les bateaux de la mer et leurs marins venaient chez toi faire du commerce. Les gens de Perse, de Loud et de Pout servaient dans ton armée, c’étaient tes hommes de guerre. Ils suspendaient chez toi le bouclier et le casque, ils faisaient ta splendeur. Les fils d’Arwad et d’Hélek faisaient le tour de tes remparts, les Gammadiens occupaient tes tours. Leurs boucliers, ils les suspendaient à tes murailles. Ils ont porté ta beauté à son apogée.

Ta richesse était telle que Tarsis négociait avec toi ; argent, bronze, plomb, étain arrivaient sur ton marché. Yawân, Touval et Méshek négociaient avec toi : hommes et objets de bronze s’échangeaient sur ton marché. La maison de Togarma échangeait sur ton marché chevaux, cavaliers et mulets. Les fils de Dedân négociaient avec toi. Même chose pour quantité d’îles : elles t’apportaient l’ivoire et l’ébène en paiement. Ta richesse était telle qu’Edom négociait avec toi : pierres précieuses, pourpre, tissus bariolés, byssus, corail, rubis s’échangeaient sur ton marché. Juda même et Israël négociaient avec toi : ils mettaient sur ton marché blé de Minnit, miel, huile et baume. Ta richesse était telle que Damas négociait avec toi vin d’Helbôn et laie de Tsahar. Wedân et Yawân, des confins d’Ouzzal, échangeaient chez toi fer forgé, casse et canne. Dedân faisait commerce chez toi de vêtements de cheval. L’Arabie et tous les princes de Qédar échangeaient chez toi agneaux, béliers et boucs. Les marchands de Saba et de Raema négociaient avec toi : ils échangeaient sur ton marché les aromates les plus rares, les pierres précieuses et l’or. Harân, Kanné, Eden, marchands de Saba, négociaient avec toi. Même chose pour Assour et Kilmad. Ils échangeaient sur ton marché des manteaux magnifiques, en pourpre violette ou bariolés, des tapis bicolores, des cordes tressées. Les navires de Tarsis transportaient tes marchandises. »

Le courroux de Yhwh à l’égard de Tyr n’est autre que le péché de luxure, de la richesse, dont Tyr se serait rendue coupable, amenant sur elle la corruption, et ne méritant dès lors que le châtiment que méritent les « incirconcis », soit, les infidèles au judaïsme. « Tu étais le modèle des modèles, toute sagesse et toute perfection. Tu étais en Eden, le jardin de Dieu, couvert de toutes les pierres précieuses : rubis, topaze et diamant ; chrysolite, onyx et jaspe ; saphir, escarboucle et émeraude. D’or étaient travaillés tes fifres et tes tambourins, tout a été mis en place au jour de ta création. Je t’ai donné un ange kerouv d’élite pour te garder. Tu te tenais sur la montagne sainte de Dieu, allant et venant au milieu des braises. Tu as suivi une voie exemplaire depuis ta création jusqu’à ce qu’on trouve en toi l’injustice. » Punition divine pour de graves péchés.

Il en va bien évidemment autrement : le nouveau roi dominateur, après la chute et la disparition de la puissante Assyrie, Nabuchodonosor II de Babylone, veut simplement conquérir les terres naguères assyriennes et pourquoi pas, étendre plus loin encore son empire et il n’aime guère les réfractaires, ce d’autant plus de la splendeur et de la richesse de Tyr. Historiquement, le grand roi babylonien n’a guère pu soumettre la ville de Tyr et sa puissante flotte de guerre, mais il a probablement agi comme les assyriens par le passé, imposé à la cité un blocus de longues années, treize années, sur l’eau potable, la nourriture et diverses fournitures. Tyr finit par perdre ses colonies méditerranéennes mais pas ses colonies chypriotes. Carthage se bâtit et gagne son indépendance sur d’anciennes colonies tyriennes situées sur l’actuelle Tunis ; les phocéens, c’est-à-dire les grecs colonisent Tarshish. Le monde change. Ittoball III, roi de Tyr, accepte finalement de se rendre aux babyloniens, comme par le passé avec les assyriens, et quitte la ville pour Babylone, laissant cette dernière toujours aussi indépendante.

Nabuchodonosor II se fatigue lui-même de cette vieille affaire qui lui monopolise ses hommes alors qu’il nourrit une plus ambitieuse conquête, celle de l’Egypte. Passons d’ailleurs sur l’outrecuidance d’Ezéchiel qui écrit dans son Livre que l’Egypte n’est qu’un support de roseau pour la maison d’Israël… Les faits d’armes des hébreux demeurent toujours à inventer. Ils ont le talent hors pair et inégalé de la prose mais la géopolitique n’a jamais été leur fort. Le roi babylonien tant apprécié par Ezéchiel sera pourtant celui qui rayera les hébreux de la carte. Le monde change et les grecs s’imposent de plus en plus à l’ancien monde, notamment par une guerre civile qui verra Amasis vaincre le pharaon Apriès et s’installer brièvement sur son trône en 570 avant notre ère. C’est pourtant ce général qui repoussera l’attaque babylonienne de 568 et qui sauvera l’Egypte de son principal assaillant. Il trouvera l’occasion d’apaiser la querelle grecque et nationaliste montante en Egypte en isolant les grecs sur des colonies proches de la future Alexandrie. Les anciens protagonistes s’apprêtent à voir les nouveaux prendre le pas sur la marche inexorable du monde.

 

Carl orff -Carmina Burana /Koninklijke Chorale Cæcilia © Antoine Luyten

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@LG

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