Pensées épicuriennes avec gradients poétiques

 Fragments caniculaires... 

 

Fragments caniculaires...

 

 Le coup de génie de Sénèque : avoir excavé le stoïcisme de la gestion de la Cité. Avec l’expérience des hommes et des responsabilités, le philosophe romain en tire les conséquences qui s’imposent : « Isolés, nous nous perfectionnerons. » Sagesse issue tout droit de l’âge et de la pratique…

 ***

 La fréquentation des artisans est un véritable baume sociétal. Le lieu où l’artisan boulanger conçoit le meilleur pain qui soit ; celui du chocolatier, du confiseur, du maraîcher, du boucher, du caviste. Partout ou le savoir-faire d’un seul tient en respect toute une industrie sans goût et sans saveur… Les petites adresses de nos grands-mères. L’artisan est fier de ses produits, le client savoure et complimente ; le tissus social s’élabore par la qualité. Donner à chacun les moyens d’investir dans le local, dans l’échoppe ; qualité de vie assurée par celle de l’estomac, par le plaisir de l’échange. Il est connu de tout automobiliste que les autoroutes sont moroses et les départementales, ensoleillées…

 ***

Soirée d’été à la sueur du temps présent qui suinte comme du pain doré au four. Le paysage délivre en senteurs toutes les fragrances végétales et terreuses d’une cuisson par le firmament. Le soleil couchant verse de son sang dans la coupe : un bon rouge, ouvert, sur une terrasse. La vigne ajoute à la chaleur une ivresse supplémentaire qui la magnifie. Tout baigne dès lors dans l’éclat, du corps aux étoiles. Un léger vortex fait du paysage incendié, expirant à la nuit, une toile des derniers Van Gogh. Fête des sens dont aucun n’est laissé à l’abandon. L’alcool accroît les synesthésies. Les libations des poètes, de même que leurs penchants pour les paradis artificiels, s’expliquent par ce biais : certaines substances favorisent le « dérèglement de tous les sens », que je préfère nommer : harmonisation de tous les sens. Les cinq sens s’unissent en une seule appréhension, tout comme le vin s’empourpre d’une combinaison multiple de saveurs issues de sa terre, de son cépage, de son climat, de sa distillation, du fût oeuvrant à sa maturité… Le tout quintessencié dans une seule gorgée, comme une âme, une histoire, un destin donné à boire. Le bonheur se vit toujours dans l’infusion

 ***

 Les excès de l’été hissent à vrai dire tout ce qui nous entoure à l’état de fulgurance… Sous l’effet de certaines chaleurs bitumeuses, l’air se met même à trembler et à brouiller l’image de la réalité adjacente, renforçant par là-même le sentiment de miracle associé à l’être-là. Tout  ne serait que songes à peine plus intenses que ceux de nos rêves ? La chaleur suffit à faire des vérités premières une pure illusion… Tout ce que je perçois m’échappe et ce qui lui donne sa forme et sa contenance est comme pris dans un feu capricieux. Extrême variation de l’inerte à travers l’air, la lumière et le son. L’atmosphère se joue de nos sens. Le corps lui-même en rajoute dans l’indéterminé. La caverne de Platon, offerte sans murs. Le bonheur est également ainsi : plein de lui-même, indolent, insoucieux d’une réalité propre comme d’un simple parfum évanescent. Qu’importe la matérialité en elle-même dès l’instant que la symphonie s’accorde avec notre sentiment. Le bonheur est barométrique…

 ***

 Et les étoiles, qu’ont-elles à dire ? L’humidité les fait vaciller, scintiller. Le sortilège déformant se poursuit… Le monde baigne dans ses volutes et ses poudroiements. L’existence est à ce point phénoménale, qu’on ne peut s’étonner de penser aux peintres classiques, aux réalistes, croyant trouver dans la reproduction nette et fidèle, claire et distincte, l’image la plus parfaite de la réalité. Or, on ne fait que s’apercevoir, dans certaines conditions extrêmes, que l’air même dans lequel nous évoluons, modifie à loisir tout ce que nous pouvons percevoir et entendre de notre environnement. Les déserts en sont des lieux typiques. Les impressionnistes s’avèrent plus près de la vérité apparente que ne l’ont été leurs ancêtres en matière de reproduction fidèle. Pour être fidèle au réel il faut peindre aussi son infidélité… Les étoiles ne sont pas toujours enclines non plus à dévoiler leurs vraies couleurs. Elles en changent à volonté. Non d’elles-mêmes, mais par le biais des perturbations atmosphériques. Le trop d’humidité dans l’air les fait danser. L’air est un milieu aqueux comme un autre, avec ses courants, ses stagnations, son poids propre et ses illusions… Il comprend même ses propres animaux flottants… Une étoile filante, plus grosse que l’étoile la plus grosse, déchire le zénith en l’instant…

 ***

Dans le rudimentaire, trouver l’essentiel. Ce qui est donné, en faire de l’or. Jamais un seul chimiste ou scientifique n’a su opérer la moindre transsubstantiation de métaux. Ce d’autant plus qu’ils ont découvert que la force énergétique nécessaire à la création de la matière se trouvait dans la forge stellaire des grandes étoiles, et non sur Terre... Autant rendre à Zeus ce que souhaitait obtenir Prométhée… Promettez toujours !... Personne ne semble s’être inquiété de l’épitaphe d’André Breton : « Je cherche l’or du temps. » Curieuse épitaphe pour un poète. L’or du temps ! Bon sang ! C’est la tâche de chaque instant. La mort est le plus mauvais lieu de quête ou de conquête qui soit ! L’or est immatériel, puisqu’il est, pour le poète, la densification de l’existence. Or, tout peut être densifié à mesure que nous y portions de l’importance. La vraie monnaie d’échange, c’est l’imagination. Elle seule sait transformer le plomb en or. Même la mort – à sa forge – s’y charge de beauté…

 

 "Vêtue de voiles noirs

elle pense que le monde est bien petit

et que le coeur est immense."

(Federico Garcia Lorca)

 

 4DPict?file=20&rec=25.403&field=2

(Miro - Prades, el pueblo)

 

@LG

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.