Olivier Pillevuit offre sa part du vent

Aux éditions de l'Aire

 

Ce n’est pas tous les jours que l’on se réjouit d’un contemporain en tournant des pages fraîches, alors ne nous privons pas d’en parler. Le poète Olivier Pillevuit, né à Berne en 1964, médecin de profession, publie aux éditions de l’Aire son premier recueil ; une parole courte, mais une parole forte. Un style qui m’intéresse d’autant plus par son imprégnation philosophique. Pour succéder à l'ère du vide, mon optimisme me conforte en un retour possible de l'ère du plein. Les courts poèmes qui composent ce recueil sont plus grands qu’il n’y paraît, car le fond en est profond et l’écume qu’il nous propose n'est que la crête au-dessus des abysses. Réflexions, sentences, tirades, avec une forte dimension existentielle :

Comment se rencontrer

sans rester fidèle à soi-même ?

Comment se reconnaître

sans forcer l’au-delà de soi ?

 

Une pensée qui chante et contient sa propre méthode :

 

Accorder sa vie

à ce que l’on se propose de tenter

aide à exister dans ce monde

sans cesse à recomposer.

 

La concision est profonde, l'incision révèle l'être, pourrait-on dire, car le poète est aussi chirurgien; des traits d’épée ou de scalpels ouvrant des panoramas entiers, où le presque rien sans cesse concentre le plein :

 

Que suis-je ?

Un défaut d’être

qu’un instant résout.

 

Comme un point sans virgules où se contient non le vide mais le plein. Le point, toujours le point, mais c’est un point de fuite, ou de suspension :

 

Ceci ou cela.

Ici ou là-bas,

Deux possibles

n’en font toujours qu’un.

 

Un point, c'est tout. Un point ne peut tromper car il n’est ni une ligne, ni un néant :

 

Point de bonheur pour celui qui doute.

 

 Le point sur la situation. La simplicité chez lui va de pair avec l’acuité du sens :

 

Là où le cœur dit d’aller

est le chemin sans impasse.

 

L’être, chez Olivier Pillevuit, est un « lieu sans-forme », le devenir, un souffle, peut-être une aspiration, mais elle ne connaît pas son but, ne délimite pas sa fin. Spinoza ne disait pas autre chose : attribuer une fin à la nature c’est la mettre à l’envers ; il en va de même pour l’homme. Sagesse et innocence sont un même émerveillement : une ontologie pure. Toujours ce point de densité, parent du vide, mais incommensurable de plénitude :

 

Traduire l’indescriptible suppose

l’usage d’une grammaire incommensurable.

 Oh ! Absolu.

Oh ! Liberté

Oh ! Amour…

 

Si peu, si peu, et tout est là. Ce qui pourrait effrayer, inquiéter, décontenancer, est réduit à la portion congrue ; l’étoile inaccessible devient foyer :

 

Le monde s’agence aux lumières

d’un feu central et juste.

 

Sortir de ce point précis dans la suite de l’infini, c’est risquer de manquer l’être, de se perdre :

 

Se réveiller sans être à soi

annule ce jour

inutile

comme un rendez-vous manqué.

 

On pourrait songer à des haïkus, tant la brièveté résonne (raisonne), mais ce sont des haïkus spirituels. Partout, ce recul de la distance, cette présence dans le passer-outre, l’existence par le passage, voire la fuite :

 

Etranger perpétuel

se cherchant une frontière…

 

Point de vue, point de fuite, perspectives de la dépossession, le point n’est pas fixe, jamais, il est vibrant ; étincelles pour un grand feu :

 

Je suis là.

Tu es là.

Il y fait beau.

 

L’économie de mots ici n’a rien à voir avec l’indigence ; c’est l’occasion même du dense :

 

Aller vers la simplicité

c’est se rendre à l’évidence.

 

Mais le poète pointilliste a d’autres cordes à son arc, et le recueil contient aussi des poèmes plus importants où le lyrisme se déchaîne avec moins de silence et plus de vents, davantage de strophes et de verves, mais je laisse au lecteur curieux le soin de les découvrir par lui-même.

 

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@LG

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