Les erreurs des commissaires au Plan

Fragments pour un gai savoir XXXVIII

Un chantage qui se veut contractuel. Je passe outre cette forfaiture médiatique qui prétend annoncer d’avance les résultats des votations avec un panel de quelques milliers de personnes sondées alors que le pays en compte 8 millions ; et on nous assure que le sondage est fiable alors qu’il ne concerne que 0,0001 % de la population… Il y a toutefois un détail qui n’en est pas un à propos des bilatérales, mais il faut tout de même le rappeler, c’est que ce compromis avec l’Union n’est pas menacé par les souverainistes helvétiques mais par l’Union elle-même ! C’est l’Union européenne qui a récemment donné un ultimatum à la Suisse en lui disant qu’il était exclu qu’elle puisse bénéficier d’un traitement de faveur au détriment des autres nations du continent et qu’il était temps désormais d’abroger les bilatérales au profit de l’accord-cadre qui est une pleine entrée dans le dispositif maastrichtien.

Il en est même allé d’un chantage puisque l’Union a menacé la Suisse de lui supprimer son équivalence boursière si elle n’obtempérait pas. C’est donc bien l’Union européenne qui souhaite mettre fin aux bilatérales pour en finir avec l’exception helvétique et revenir sur le non de 1992. L’état de l’Union s’étant moins amélioré que dégradé depuis, il est peu probable que les suisses acceptent en plein Brexit, de meilleure grâce, d’intégrer l’Union Les syndicats se sont opposés à l’accord-cadre en raison du dumping salarial permis par Schengen, ils refusent de s’associer à l’UDC pour des raisons d’image mais il est regrettable que la défense des salariés soit dès lors mise au second plan par la communication politique. Précisons que lorsqu’un chef syndical gagne des centaine de milliers de francs en exerçant sa fonction, nous n’avons plus affaire à du syndicalisme mais à de la copieuse et grasse politique…

Le chantage n’étant pas un contrat équitable, si le peuple suisse refuse de sortir des bilatérales, c’est l’Union qui s’en chargera lorsque ce même peuple refusera une fois de plus l’accord-cadre. Dans un sens comme dans l’autre, même si l’UDC devait perdre sa votation, l’Union a fait savoir qu’elle ne tolérerait plus à l’avenir les bilatérales et nous attendrons sans doute, cela est bien helvète, que l’adversaire se fatigue et rompe de lui-même plutôt que d’en prendre soi-même l’initiative… A moins que les intérêts de l’Union vis-à-vis de la Suisse soient plus importants que l’inverse, bien que ce ne soit pas le discours tenu par nos responsables politiques qui tâchent bien autrement de nous faire comprendre notre penaude infériorité. Je ne suis pas sûr que la montée des Exit un peu partout dans l’Union soit de nature à faire passer l’Union pour une force dissuasive… On ne la fait pas à la démocratie suisse : les têtes dures, c’est nous ! Nous avons survécu à Napoléon, immédiatement radié après sa défaite, tenus tête à Metternich, couvé tout ce qu'il pouvait y avoir de révolutionnaire au XIXe siècle, des libéraux aux anarchistes en passant par les communistes, cela fait belle lurette que les Saintes Alliances ne nous effraient plus.

 

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Du contractuel à la domination. Le droit international n’est plus un droit, c’est une contrainte. On l’invoque à tout-va afin d’empêcher des Etats d’être souverains dans leurs décisions. Le libre-échange se doit désormais d’être imposé par la force du droit international et non par l’effet d’un contrat délibéré. Il est d’autant moins équitable que les Etats-Unis s’en affranchissent à loisir et selon leurs intérêts. Le règne des hypocrites et des petites natures est donc bel et bien terminé ; l’irénisme juridique cède la place à ce qui a toujours dominé en amont du droit :  le rapport de force politique. Aucune juridiction n’est apolitique, aucun droit ne figure à l’état d’universalisme et d’équité absolue, tous obéissent comme le chien son maître, à la nation ou à l’empire qui le promeut. Le droit international est une conquête politique à destination de l’international et à ce titre, il est la marque d’un empire, qu’il soit européen ou états-unien, chinois ou russe.

Chaque nation désireuse de s’étendre par le droit justifie son empire par sa législation ; la Turquie obéit elle aussi à cette nécessité et cet affrontement des législations n’est rien d’autre que le lieu du rapport de force politique et civilisationnel qui a toujours eu cours à travers les siècles. L’Angleterre ayant retrouvé sa liberté, son autonomie, il va de soi que sa législation est immédiatement divergente et antagoniste d’avec celle de l’Union européenne. Ici commence la politique, ici commence le rapport de force. Hurler au non-respect du droit international – en réalité du droit strictement européen – fait entièrement partie d’une lutte moins juridique que politique. Le mammouth européen, quel que soit sa taille, n’a plus la moindre raison juridique pour supplanter le droit anglais sinon par intimidation du discours, chantages aux frontières qui sont celles de l’UE, notamment avec l’Irlande du Nord.

Rappelons que la Karlsruhe allemande considère elle aussi que le droit européen est secondaire par rapport au droit allemand et à ce titre, c’est vers l’Allemagne que devrait se focaliser le courroux des européistes car l’Allemagne est au cœur de l’Union ! L’Angleterre n’y est plus. Si l’on devait juger d’un non-respect du droit communautaire, c’est en premier lieu à l’Allemagne qu’il faudrait demander des comptes. Angela Merkel a beau jeu de faire des moulinets, de couvrir par son discours public les déclarations de la haute cour allemande, elle ne fait rien d’autre, n’en déplaise à sa fonction, que de la communication, là où les juges allemands défendent la Constitution. L’Union européenne s’est construite dès le départ contre les nations et jusqu’en Allemagne, au sein d’un des pays fondateur de cet Union, la nation se défend face à l’iniquité d’un droit « international » plus puissant que les droits nationaux, alors que ces derniers ont été adoptés et votés par les démocraties nationales alors que le droit européen n’est le fruit que d’une technocratie élue par personne.

On l’a répété aux suisses récemment au téléjournal à l’approche de la votation contre la libre-circulation : l’Europe est très agressive en ce moment et il ne faudrait surtout par la contrarier en votant contre ses intérêts. La menace explicite est censée avoir été bien entendue par la population helvétique qui risque le coup de bâton si elle ne vote pas « correctement ». Il y a plusieurs siècles, ce sont les suisses, ces mercenaires aguerris, qui faisaient trembler nombre de souverains européens ; aujourd’hui, on tâche de faire du guerrier à forte tête, un valet. Il est temps de se remémorer un peu le prophète apocalyptique du roman de Ramuz, Si le soleil ne revenait pas, et qui, tout en annonçant l’apocalypse à ceux dont il souhaitait se rendre maître, n’annonçait en réalité que sa propre disparition personnelle. Après quoi, bien entendu, le soleil est revenu.

 

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Du libre-échange au libre-servage. Dans les mémoires de Jean Monnet, l’austère banquier mandaté par Washington pour bâtir le monde d’après-guerre, raconte ses discussions avec Léon Blum et le grand intérêt qu’il éprouvait pour le Plan mis en place par Jean Monnet, se présentant lui-même comme n’étant ni diplomate, ni politique, ni avocat, mais homme de « l’ombre »… Il est des figures du monde politique et des affaires, tel Jacques Attali aujourd’hui, qui attisent d’eux-mêmes le conspirationnisme et le complotisme pour accuser par la suite les simples d’esprit qui les croiraient… N’en déplaise à ceux-là, c’est sous l’égide du secret, de l’ombre, du « Plan », que Schumann, Monnet, Hallstein, et d’autres avanceront leurs pions sur l’échiquier européen d’après-guerre.

Jean Monnet dont l’activité principale consiste surtout à convaincre les chefs d’Etat de bâtir l’Europe voulue par Washington et non celle désirée par De Gaulle ou Churchill. Aussi se félicite-t-il dans ses mémoires d’avoir été suffisamment persuasif pour que Léon Blum ne fasse rien d’autre les jours suivants que de défendre mots pour mots le projet de Monnet et de ses associés dans un éditorial du Populaire de l’époque. Léon Blum y écrivait entre autres ceci : « Voulons-nous, ou non, mettre la France libérée au pair de la science et de la technique modernes ? Ou bien n’envisageons-nous pour elle, dans l’avenir, qu’une vie chiche de médiocrité et de routine ? Voilà le choix qui se pose pour notre pays. Qu’on note bien que l’économie française, même gérée chichement et médiocrement, ne pourrait pas se priver d’importer sans se condamner à l’asphyxie et à la mort. Pour importer, il faut pouvoir exporter. Pour exporter, il faut pouvoir produire dans des conditions à peu près comparables à celles des autres productions concurrentes, c’est-à-dire qu’il faut refaire et moderniser. »

Jean Monnet voit dans cet extrait le cœur même de son message destiné à rassembler les hommes autour de la résolution des problèmes communs. En sous-main, il s’agit ni plus ni moins que d’esquisser la règle du libre-échange comme rempart au nationalisme et à la guerre. Pourtant, dans cette définition simplifiée à laquelle Jean Monnet n’adresse aucune rectification, se pose un épineux problème. A-t-on jamais vu un pays mourir d’asphyxie par manque d’importation ? Sinon les peuples européens dépourvus de masques en pleine pandémie d’une maladie respiratoire par délocalisation des usines ? Importer, dans la logique libre-échangiste, revient à une respiration vitale que le covid n’est pas le seul à malmener. Toute nation qui s’y refuserait serait condamnée à mourir. Rappelons que le Japon a cessé tout lien avec le restant du monde durant plusieurs siècles sans mourir ; il est donc faux de prétendre que l’isolationnisme américain comme l’autosuffisance nippone aient été des fiascos politiques, mais la légende perdure. Le libre-échange ne se fait pas par liberté d’échanger mais par péril de mort – faut-il insister plus encore sur le paradoxe ? Si chacun est libre de pratiquer importations et exportations, chacun est tout aussi libre de s’y refuser. Rappelons que les embargos opérés par les américains lorsqu’il s’agit de mettre à genoux une nation peu coopérative se font par un refus net d’exporter et d’importer… La nation se trouvant, faute d’avoir développé sur son sol les cultures et les productions garantissant son autonomie alimentaire comme de biens essentiels, mise en servilité par l’import/export. Ce rapport de force entre petites et grandes nations est entièrement passé sous silence par la doxa libérale. Ne souhaitant pas connaître le même sort que Cuba, la Corée du Nord, face aux américains, n’a qu’un seul mot d’ordre : à chaque besoin doit répondre une production nationale pour ne plus dépendre de l’étranger – ce qui ne signifie pour autant pas la cessation des échanges internationaux mais la garantie qu’au moindre chantage, à la moindre catastrophe naturelle, l’essentiel des biens soient produits sur le territoire.

Autre point problématique de la leçon si bien apprise par Blum, plus encore que l’obligation de réciprocité entre l’import et l’export, est la condition d’égalité dans l’échange supposant la proportion identique de productions entre l’une et l’autre nation. Le libre-échange suppose donc l’égalité de production pour justifier sa légitimité, mais qui a jamais vu deux nations distinctes non seulement de même proportions dans la production mais ayant les mêmes secteurs d’activité ? Que pèse le libre-échange des produits laitiers entre la Suisse et une Allemagne faisant presque dix fois la Suisse en superficie ? Que vaut le libre-échange égalitaire entre l’île d’Haïti et les Etats-Unis ? Prétendre ici que l’égalité d’échange est nécessaire au libre-échange est une absurdité puisqu’il n’existe pas de nations égalitaires sur ce terrain-là. Il y a des nations puissantes et des petites nations et dans ces cas de figure, le libre-échange s’effectue toujours dans l’inégalité des capacités de production. En l’absence d’égalité, bien évidemment, c’est la nation puissante qui pèse le plus dans l’échange sur la nation modeste. C’est même la production de la petite nation qui se trouve mise en péril par la production étrangère lorsque cette dernière la supplante en quantité comme en qualité. Pour corriger ces disproportions, le mécanisme régulateur n’est rien d’autre que le protectionnisme, celui-là même qui est proscrit par le Plan Monnet comme étant un pas de fait en direction du nationalisme guerrier ou de l’asphyxie… Nul n’est pourtant tenu, pour ne pas manquer d’air, de se jeter par la fenêtre.  

Il est curieux que Léon Blum ait avalé de si bon cœur la bible du libéralisme américain en devenir, destiné à asseoir sa pleine puissance sur le continent européen et le soumettre ainsi à sa dépendance. S’il doit y avoir un « secret » au Plan, il s’agit rien moins que de ce vieux procédé impérial consistant à baser sur un libre-échange un déséquilibre profitable aux grandes nations assurant leur domination, voire la sujétion, sur les plus petites. Entre nations civilisées, nul n’est besoin de recourir à la barbarie guerrière pour conquérir et soumettre, il suffit de contractualiser la servitude en la faisant passer pour un échange libre au sein de deux réalités économiques inégales. S’il s’agit d’un secret, il est peut-être tu lorsqu’il s’effectue, mais il est aussi vieux que les ruses intéressées à l’échelle des échanges internationaux. Le colonialisme commercial a largement abusé de ce dispositif au XIXe siècle. Jean Monnet reconnaît lui-même que le plan Marshall et le « plan Monnet » furent entièrement jumelés dans leurs buts et leurs financements…

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Un Brexit sans fin ou l’hydre à mille têtes. L’universitaire John Laughland, spécialiste en géopolitique et philosophie politique, a diffusé (18.09.20) sur le site de RT France, un compte rendu détaillé des tractations entre l’Angleterre et l’Union européenne dans le cadre du Brexit. On le sait, le diable est dans les détails, et c’est la raison pour laquelle la presse n’en parle jamais, se réservant les généralités qui vont dans son sens et écartant les petits faits qui démontent l’ensemble. L’exemple du Brexit permet de saisir la tactique de l’UE pour défendre ses intérêts coûte que coûte et par tous les moyens possibles, sans égards pour les référendums populaires. Le négociateur Michel Barnier ne s’en cache pas puisqu’il considère l’accord de sortie de l’Angleterre comme un accord qui « préserve les intérêts de l’Union. » Ah ? Comment se fait-il qu’un accord de rupture, sinon de sortie, puisse préserver les intérêts de l’Union et non ceux de l’Angleterre ? Nous verrons que cet accord de sortie fut en réalité un accord de sujétion perpétuelle.

Selon John Laughland, ce dont les autorités bruxelloises ont le plus peur, c’est que la Grande-Bretagne devienne un « Luxembourg », c’est-à-dire un îlot de richesse et de compétitivité en marge de l’Union où le marasme économique ne cesse de s’aggraver. Une telle situation n’aurait pas d’autres effets que de démontrer la réussite économique du Brexit, donc de la souveraineté nationale et économique, et de précipiter la sortie d’autres Etats européens désireux de recouvrer eux aussi richesse et prospérité. La Suisse demeure elle aussi à cet égard un contre-exemple très dérangent pour l’empire. La nécessité de faire en sorte que la sortie se passe mal est un enjeu politique de première importance pour le super-Etat continental. Après l’échec de Theresa May en 2017 pour réaliser une majorité confortable, l’UE en profita pour soumettre à l’Angleterre un accord de sortie conservant une union douanière avec le continent dont la résiliation était encore plus verrouillée que le Brexit proprement dit. Il s’agissait en réalité d’ajouter une menotte supplémentaire que le parlement britannique rejettera trois fois de suite.

Afin d’éviter une frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, Boris Johnson, dès sa nomination en 2019, proposa un accord de libre-échange avec l’UE, l’Irlande du Nord et l’Angleterre qui permettrait non seulement d’éviter une telle frontière mais de permettre aussi à l’Angleterre d’échapper à la juridiction étrangère de la Cour de justice européenne. Un accord de type canadien fut envisagé en 2017 par Michel Barnier mais qui n’est plus à l’ordre du jour pour la commission européenne car un tel accord offrirait à l’Angleterre tous les avantages du libre-échange, leur pleine indépendance commerciale, y compris en réservant à l’Angleterre son industrie de la pêche, c’est-à-dire en y ajoutant une dose de protectionnisme. Un accord win win du plus mauvais effet pour la crédibilité générale de l’Union qui verrait bien vite les autres nations réclamer les mêmes droits et avantages que les anglais. On refusa bien évidemment la proposition britannique.

Tout accord de sortie ne pouvant se faire sans se voir menotté par un autre biais à la juridiction européenne, Boris Johnson s’est finalement résolu à un no deal, ce qui, après réflexion, s’avère en effet la seule option crédible lorsque l’on résilie un contrat ; il est rare après résiliation que l’on vous y annexe des clauses supplémentaires alors que le contrat est censé être rompu… Avec l’Union, la fin du contrat suppose la perpétuation d’un autre et ainsi de suite. Face à ce no deal de plus en plus certain, Michel Barnier aurait menacé Boris Johnson d’opérer un blocus sur les produits agricoles britanniques, selon le témoignage du négociateur David Frost, ce qui s’avérerait catastrophique pour l’Angleterre car l’Irlande du Nord se trouverait pour le coup radicalement séparée de l’économie anglaise ! Boris Johnson s’est donc empressé de proposer une loi sur le marché intérieur anglais incluant l’Irlande du Nord au détriment de l’UE, ce qui provoque actuellement la colère de l’hydre bruxelloise dont on attend de voir quelle tête il faudra encore couper pour dégager un peu l’avenir…

 

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Les grandes erreurs des commissaires au Plan. Dans ses mémoires, Jean Monnet raconte les débats houleux qui succédèrent, sitôt le Plan officiellement lancé dès 1951. Adenauer, dont le pays sortait d’une tragédie ne lui permettant rien d’autre que de faire profil bas, avait au préalable accepté le projet ; mais c’est en France qu’il rencontra ses premières critiques résolues. Le jeune sénateur Michel Debré alertait sur cette évidence pour l’époque : « Il faut voir le goût de ce grand peuple pour la puissance, son absence de respect pour la liberté, son instabilité politique et j’ajouterai, parce que c’est la réalité, l’absence totale de leçons qu’il a tirée du passé… Dans l’intérêt de l’Allemagne, l’Europe ne doit pas devenir une Europe allemande ! » (…) « On croit avoir formé un pouvoir (…) ce n’est pas vrai. C’est une apparence, c’est un théâtre de marionnettes derrière lequel sont les meneurs de jeu, les plus forts, les plus résolus qui imposent leurs conceptions. Or, je le dis comme je le pense, dussé-je être taxé de nationalisme, la France n’est ni la plus forte ni la plus résolue. » Washington mandatait Jean Monnet et ses associés au Plan, on l’a vu, dans le même élan que celui du plan Marshall de reconstruction de l’Europe. Les Etats-Unis et l’Allemagne, pour l’heure en ruine mais appelée à jouer un rôle de premier plan, allaient faire servir leur puissance au détriment des plus modestes. La vision de Michel Debré était juste, bien que maladroite car énoncée tel un sentiment anti-allemand d’après-guerre, ce qu’il était aussi, mais portant juste quant à la domination à venir des grandes puissances sur la politique commune, contredisant l’idéal d’égalité prôné à l’époque par Jean Monnet.

C’est De Gaulle qui ressentit le plus vivement cette attaque à la souveraineté nationale, juste après avoir agi en libérateur de l’occupant nazi, et qui adressa les critiques les plus vives au plan Schumann-Monnet, accusant le Plan de remettre à des technocrates un pouvoir irresponsable ; en outre, il savait que derrière le projet d’une armée européenne allait s’imposer sur le continent, le « grand chef » américain. Faute de la moindre existence d’une Europe politique, il ne pouvait exister en Europe que des nations, une confédération européenne, et non une communauté étroite selon les vœux de Monnet. Le projet devait au préalable être validé par un référendum populaire avant d’être mis sur pied, ce que désapprouvait Monnet qui savait son projet impopulaire : « Très différente était notre approche qui partait de créations limitées, instituant des solidarités de fait dont le développement progressif aboutirait plus tard à la fédération. Je n’ai jamais cru que l’Europe pourrait naître un beau jour d’une grande mutation politique et je ne pensais pas que l’on dût commencer par consulter les peuples sur les formes d’une Communauté dont ils n’avaient pas l’expérience concrète. » Jean Monnet reconnaissait pleinement la nature non démocratique de sa fédération et sa construction discrète, son Plan, destiné à devenir une réalité à l’insu des peuples jusqu’au jour où, sur le fait accompli, ces derniers n’auraient plus à se poser la question du pour et du contre puisqu’ils n’auront plus qu’à se découvrir au sein d’un dispositif efficient.

Lorsque la Haute-Autorité de technocrates fut créée, on y trouvera en son sein des membres de la démocratie chrétienne, de la social-démocratie, et un ancien ministre belge très libéral, Albert Coppé, dont Jean Monnet rend compte en disant qu’il était un danger pour leur structure par son libéralisme même, incompatible avec la Communauté. La Haute Autorité sera étrangère à tout gouvernement, à tout Etat démocratique ou représentatif, parfaitement indépendante, comme y insistera Monnet dans son discours devant l’Hôtel de Ville : « Nous exercerons nos fonctions, en pleine indépendance, dans l’intérêt général de la Communauté. Dans l’accomplissement de nos devoirs, nous ne solliciterons ni n’accepterons d’instruction d’aucun gouvernement ni d’aucun organisme et nous nous abstiendrons de tout acte incompatible avec le caractère supranational de nos fonctions. Nous prenons acte de l’engagement des Etats membres de respecter ce caractère supranational et de ne pas chercher à nous influencer dans l’exécution de nos tâches. » La supranationalité s’est donc imposée très vite en lieu et place de toute confédération et il est assez piquant de savoir sous la plume de Jean Monnet que le plus zélé défenseur du supranationalisme fut Walter Hallstein, cet ancien SS reconverti dans l’élaboration du Plan et qui sera nommé premier commissaire européen… On comprend pourquoi il est mal vu de faire de l’histoire aujourd’hui quand on découvre d’où proviennent les bonnes idées… Jean Monnet partagera avec lui le fait que la souveraineté nationale est incompatible avec la délégation de souveraineté nécessaire au projet communautaire européen. Face aux critiques musclées des gaullistes et de Mendès-France, Monnet le répétera : « Les propositions du général de Gaulle (…) reposent sur des notions périmées. Elles ignorent les leçons de l’histoire la plus récente. Elles font abstraction totale de toute l’expérience qui nous a montré, par une succession d’échecs, qu’il est impossible de régler les problèmes européens entre Etats qui conservent leur pleine souveraineté. »

Le Conseil européen formé des chefs d’Etat est bien circonscrit par Jean Monnet dans ses mémoires où il appuie le rôle du Conseil moins dans la défense des intérêts nationaux que dans ceux de la Communauté, aligné sur la défense de la Haute Autorité, la future Commission européenne. Le Conseil n’est qu’un « associé » de la Haute Autorité et devra n’être rien d’autre que l’auxiliaire de la volonté des experts, garantissant l’application des changements à opérer dans leurs juridictions nationales pour se fondre dans la Communauté : « Il s’agit pour le Conseil de dégager une vue commune, non de chercher un compromis entre des intérêts nationaux. » Après avoir mis de côté l’influence des politiques, fussent-il présidents et élus du peuple, Jean Monnet souhaitait empêcher tout parlementarisme européen, qu’il considérait comme étant tout aussi néfaste à la technocratie que la démocratie populaire. Les chefs d’Etat feront remarquer à Monnet qu’à peine sortis du fascisme, c’était là pousser le bouchon corporatiste un peu trop loin… Notre commissaire au Plan dut accepter de mauvaise grâce la création d’un parlement européen, à condition toutefois qu’il soit dépourvu du moindre pouvoir contraire à la Haute Autorité. Lorsque le parlement fut créé le 10 septembre 1952 au Luxembourg, son premier président Spaak avait démissionné avec fracas trois mois en amont de l’Assemblée consultative du Conseil de l’Europe après avoir saisi la nullité même de ce parlement fantoche… Jean Monnet ne cache pas même le fait que les votes pour élire le futur président du parlement seront gardés secrets…  

L’ironie de cette histoire c’est que les pères de l’Europe ont répandu l’idée fautive selon laquelle les nations étaient à l’origine de la guerre alors qu’aujourd’hui encore, partout autour du monde, il n’y a encore que des nations et quelques empires, et on ne peut pas affirmer pour autant que la guerre a lieu partout, tout le temps et en permanence. Si les nations couvrent actuellement la totalité du globe, la guerre ne ravage pas l’intégralité de la planète. Ce ne sont pas les nations qui déclenchent les guerres mais les empires, car leurs extensions propres supposent le conflit et la colonisation. Attribuer aux nations les vices propres aux empires fut la grande erreur de Jean Monnet qui, sans s’en rendre compte, a contribué à rebâtir un empire dont l’extension indéfinie aux frontières de la Turquie et de la Russie, entraîne avec elle de plus en plus de tensions guerrières. La Chine est devenue un empire, les Etats-Unis en sont encore un, la Russie tente de recouvrer une puissance impériale tout comme la Turquie. L’Europe ne cesse de vouloir s’étendre au sein du cadre fédéraliste exactement comme ces empires défunts qui furent à l’origine des grandes guerres du XIXe et XXe siècle. L’Allemagne nazie se destinait à l’empire, l’Italie mussolinienne également, les soviétiques de même ; l’empire napoléonien fut tout aussi guerrier et brutal que celui des anglais. Là où les nations sont paisibles et susceptibles de nouer des partenariats entre elles avec plus ou moins d’équité par la grâce non du libre-échange mais d’un protectionnisme intelligent, les empires n’ont d’autres buts que de s’étendre et de provoquer conflits et tensions. De quoi reconsidérer un peu l’erreur de Monnet au regard des conséquences de plus en plus visibles aux frontières de l’Europe et nous ramenant bien au contraire aux erreurs du passé. Les nations et leurs partenariats contractuels, c’est la paix ; les empires et leurs soifs de conquêtes et de dominations, c’est la guerre.

La vision de Jean Monnet est ici toute autre  : « Or, j’ai toujours pensé que la construction de l’Europe ne se ferait pas par des compromis intergouvernementaux : ces soi-disant échanges de bons procédés n’ont jamais de fin et ne satisfont personne. » Il ne s’agit pas de discuter, de débattre, de décider d’un commun accord, de recourir aux compromis, il s’agit d’en arriver à une « fin » véritable, une fin de l’histoire et non à un éternel marchandage intergouvernemental. A se demander comment Jean Monnet jugeait de l’histoire des hommes depuis des millénaires ? Y a-t-il jamais eu de fin aux marchandages des hommes et des nations sinon via l’empire qui lui-même n’a qu’un temps ? La diplomatie, les compromis, les discussions, les accords, tout ce qui fait le commerce habituel des nations à travers le monde et à travers le temps, tout cela n’est pas suffisant ; il faut en finir avec ce qui fut pour entrer dans un nouveau monde.

Lorsque des divergences se font jour entre Adenauer et le général de Gaulle, il ne s’agit pas d’attendre que la France soit d’accord, ni même de tenter de la convaincre, son gouvernement comme son peuple, il s’agit nous dit Monnet d’agir en douce, de continuer à bâtir l’Europe sans leurs accords pour que celle-ci devienne d’abord une réalité avant qu’on en juge son bien ou son mal fondé. Le pragmatisme de Jean Monnet, derrière sa prétendue supériorité de l’action sur le discours, cache tout de même un procédé pour le moins malhonnête : réaliser sans l’aval des peuples et parfois même des gouvernements un projet commandité par une puissance étrangère, les Etats-Unis ! Ne discourons pas, agissons ! C’est faire fi de tout accord préalable dans la construction d’une nouvelle civilisation. Rien d’autre que le procédé habituel, la violence en moins, de tous les empires. Dans sa célèbre conférence de presse du 15 mai 1962, le général de Gaulle fera cette déclaration moins soupçonneuse que lucide : « L’Europe intégrée, comme on dit, où il n’y aurait pas de politique, se mettrait à dépendre de quelqu’un du dehors et qui, lui, en aurait une. Il y aurait peut-être un fédérateur, mais qui ne serait pas européen. Et peut-être est-ce cela qui, dans quelque mesure et quelquefois, inspire certains propos de tel ou tel partisan de l’intégration de l’Europe. »

L’usage des termes est aussi coupable en la matière ; Monnet utilise à loisir nombre de vocables en les mélangeant complètement. Il qualifie sa future Europe indifféremment par fédéralisme, confédération et supranationalisme. Selon le moment, selon l’intérêt diplomatique, notre homme embobine son interlocuteur pour le convaincre d’abonder en son sens, en intervertissant ces définitions comme bon lui semble alors qu’aucune d’entre elles ne signifie la même chose. Le fédéralisme est décentralisateur et non centralisateur alors que le supranationalisme est un vaste Etat centralisé, plus jacobin que girondin. La confédération qualifie un fédéralisme garantissant à chaque Etat ou à chaque région, une autonomie propre là où un pur fédéralisme peut très bien s’organiser autour d’une seule et unique règle commune abolissant les souverainetés juridiques. A ces jeux de significations intempestifs, le président des syndicats allemands, Rosenberg, avait déclaré : « S’il ne s’agit que d’une conférence régulière des ministres, il faut renoncer au terme « confédération » et ne pas induire les gens en erreur. » On évoquera pourtant, tout du long de l’accomplissement du Plan, une confédération, une fédération, et presque jamais le fait qu’il s’agira en réalité, selon les préférences de Monnet et d’Hallstein, d’un supranationalisme. Les mots ont un sens précis qu’il faut savoir parfois habilement dissimuler pour ne pas froisser peuples et chefs d’Etat…

Suite à la tempête eurosceptique déchaînée par la déclaration de De Gaulle, le comité Monnet dut bien sûr se fendre d’un communiqué (26 juin 1962) délibérément trompeur puisqu’on y affirmait cette fois qu’il n’y aurait aucun centralisme gouvernemental : « Cette méthode est tout à fait nouvelle. Elle ne comporte pas de gouvernement central. (…) Le Parlement et la Cour de justice soulignent le caractère communautaire de cet ensemble. » Il n’y a pas de gouvernement central mais un parlement, une cour de justice et un conseil des chefs d’Etat, à quoi il faut pourtant ajouter la Haute Autorité disposant de l’essentiel du pouvoir exécutif et législatif, ce que Jean Monnet n’énonce pas alors qu’il le sait. Quand bien même il n’y aurait eu qu’un parlement et une cour pour toute l’Europe, nous aurions déjà là moins une confédération qu’une fédération communautaire : « Ainsi sera créée une union de deux cent quarante millions d’habitants. Cette union permettra à tous ses membres de réaliser un développement économique accru. » Un développement impossible selon Monnet par des nations séparées, ce que les nations-empires du passé tendent à contredire, quand il ne s’était pas agi de villes comme Venise et Florance dont la puissance était internationale à la Renaissance ; les Pays-Bas, l’Angleterre, à elles seules, malgré leurs petites tailles, furent les plus grandes puissances mondiales en leur temps. Inversement, l’Europe a connu une période de libre-échange étendue au continent entier par le biais de la révolution industrielle anglaise, à laquelle Napoléon III avait converti la France de force et que l’Allemagne et les autres pays européens allaient suivre dans la dernière moitié du XIXe siècle. Ces partenariats commerciaux et accords communs de libre-échange n’ayant pas empêché la guerre de survenir en 1870 pour d’autres raisons que le développement économique. Ici aussi, l’histoire donne tort à cette logique spécieuse qui voudrait que les échanges économiques garantiraient à eux seuls de la moindre guerre.  En revanche, au terme de trente années de libéralisme économique européen, l’appauvrissement aura été suffisamment important pour que chaque nation, à l’exception de l’Angleterre, ne soient revenues au protectionnisme avant la fin du siècle.

A l’été 1966, après le coup d’arrêt imposé par De Gaulle par sa stratégie de la chaise vide, la construction européenne est sérieusement compromise ; en cette période incertaine, Jean Monnet décide de jeter sur le papier les points les plus importants à ces yeux dans la conduite obstinée, pour ne pas dire aveugle, de son projet : la liberté est dans la civilisation, la civilisation dispense ses privilèges à ses citoyens mais ils doivent aussi le faire à destination des autres nations et civilisations. Le rêve de Monnet s’apparente bien à un empire dont l’idéal remonte davantage au XIXe siècle qu’au XXe… Partant du principe que les Etats-Unis et l’Europe sont une seule et même civilisation (grossière erreur !), il s’agit de faire de cette civilisation occidentale un modèle pour le « reste du monde ». Monnet annonce la mondialisation occidentale selon un schéma colonial s’apprêtant à quitter sa nature guerrière au profit de ses stratagèmes commerciaux et juridiques. Le temps des provinces fut supplanté par l’unification des monarchies à destination des nations, les temps sont selon lui venus au dépassement des nations selon un même processus historique inéluctable dont les Etats-Unis (qui remontent pourtant au XVIIIe siècle) et l’URSS, sont les grands exemples accomplis. L’Europe se doit elle aussi de suivre ce mouvement vers le fédéralisme américain et l’Union sous une forme communautaire. L’Europe réalisera elle aussi son empire selon une troisième voie médiane entre libéralisme américain et communisme soviétique. En 2020, les européistes savent pourtant que l’Europe politique n’existe toujours pas, que l’URSS a non seulement disparu, mais que les Etats-Unis eux-mêmes ont amorcé le retrait pour en finir avec leur politique impériale. Autant dire que le projet européen, sans même avoir pu commencer à produire des effets politiques, a raté le vent de l’histoire et que la période actuelle ne correspond plus à la grille de lecture qu’en faisait Monnet à l’époque et qui était déjà en partie dépassée et reposant sur des préjugés fautifs. Usant et abusant du passé simple dans ses mémoires, Jean Monnet est avant tout dépositaire d’un futur compliqué dont on a surtout hâte de sortir.

 

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Nul n’est bon juge en son parti. La démission du procureur général du Tribunal fédéral Michael Lauber suite à une collusion avec les membres de la FIFA dans leur procès pour corruption fut un coup de massue sur l’indépendance de la justice helvétique. N’en déplaise à cette tragédie d’importance, le conseil fédéral affirme que la juridiction est très bien vue par les suisses… Comme si le performatif allait pouvoir transformer la disgrâce en grâce ! Mais le conseil fédéral fait mieux encore : il oppose à une initiative récemment déposée sur le changement du mode électif des magistrats, le bon fonctionnement et l’indépendance ( !) des juges… On ose espérer davantage que pour le procureur ! En l’état actuel, c’est l’assemblée fédérale qui élit les magistrats, que l’on présente comme une élection démocratique même si elle est intensément politisée, les juges étant membres de partis politiques, finançant ceux-ci en échange d’un traitement ad hoc, plus proche de l’élection partisane que de la méritocratie.

Instaurer la nomination des magistrats au tirage au sort est considéré comme une dépréciation du mérite au profit du seul hasard ! Certes, lorsque les nominations sont le fait de calculs politiques, cette dernière n’est pas hasardeuse mais pour le moins tendancieuse, quant au hasard proprement dit, il demeure tout de même délimité à des magistrats choisis au préalable selon des critères d’excellence par une commission d’experts ; il est donc faux de prétendre que le tirage au sort s’effectuerait au hasard mais auprès d’un panel de magistrats et de magistrates ayant tous et toutes les compétences pour exercer leur tâche. Si le tirage au sort m’apparait très adapté pour disrupter la politisation de l’élection, on a raison de craindre que la commission en question puisse finir par être infiltrée par des lobbies, et le problème de la politisation des juges risque de passer de l’arène politique à l’opacité technocratique. Quand bien même, je ne vois pas ce qui interdirait d’élire au tirage au sort des magistrats triés sur le volet moins par une commission d’expert que sur CV, moyennant des critères d’exemplarité (absence de sanctions pénales et de délits de fonction, nombre d’années d’expérience) avant de soumettre ces candidats et candidates au tirage au sort. Le tirage au sort n’est assurément pas plus malsain que la politisation à outrance et les objections fédérales relèvent davantage du prétexte que de la réelle menace.

 

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Quand le rideau tombe. Je viens de l’apprendre au journal télévisé de midi (RTS 15.09.2020), les héros de la pandémie en Suisse, les infirmiers et infirmières, ne verront aucune amélioration de leurs conditions salariales. Tout  projet de loi en ce sens est rejeté par les autorités. Les applaudissements étaient donc bien là pour faire bonne figure. J’ai même le souvenir qu’ils finirent par se transformer en cris de singes dans certains quartiers, hurlements de primates autosatisfaits, qui s’applaudissaient eux-mêmes dans leur bonne conscience. Le vrai soutien était ailleurs et il manquait bien avant la pandémie, ce qui dès le départ rendait ambigu ce qui devint très vite un cirque hypocrite. Nos héros en blues blanc n’auront rien en échange de leurs efforts et de leurs sacrifices que du mépris alors que la pandémie n’est pas finie. Applaudissements !

Edith Piaf - Bravo Pour Le Clown - L'inoubliable en Live © Chanson Française

 

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@LG

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