Dans le feu des miroirs ardents

Fragments littéraires

 

Mythe ou réalité des miroirs ardents

L’excellent Pierre Thuillier le raconte dans son ouvrage D’Archimède à Einstein : les faces cachées de l’invention scientifique, que le bruit courait dans l’Antiquité selon lequel durant la seconde guerre punique (212 av. notre ère), lorsque le général romain Marcellus assiégea Syracuse, le grand géomètre Archimède, à ce moment-là ingénieur militaire, eut l’idée de construire de grands miroirs ardents destinés à réfléchir la lumière du soleil sur les galères ennemies et ainsi de leur faire prendre feu. L’évènement prit vite les allures d’un mythe et il en traversera le temps puisqu’en 1977, la question de la possibilité technique d’une telle prouesse sera posée par l’anglais D. L. Simms, pour qui la gageure excédait de beaucoup les techniques de l’époque. Bien en amont, l’événement éveilla déjà la curiosité de René Descartes, qui a lui-même beaucoup travaillé l’optique, comme le fera Spinoza à sa suite, et qui expliquait en 1630 au Père Mersenne, que la prouesse était sans aucun doute chimérique. Ce même Descartes ne croira pas davantage aux expériences de Galilée relatées dans ses opuscules… Dans son traité sur la Dioptrique, Descartes affirme qu’un miroir de six toises (onze mètres de diamètre) ne parviendrait jamais à produire un incendie à une seule lieue de distance, mais l’époque est à la croyance d’un tel procédé, étant donné que la science de la réflexion lumineuse, la catoptrique, n’en était qu’à ses débuts.

Le Père Mersenne y croyait et le grand Galilée aussi ; le jésuite italien Bonaventura Cavalieri consacra un traité entier à cette question en 1632. Au Moyen-Age, on assurait que l’Antéchrist disposerait à coup sûr d’un gigantesque miroir ardent pour consumer les villes, les camps, les armées, comme le relate le moine franciscain Roger Bacon (1214-1294), précurseur en Europe des sciences expérimentales. Nombre d’expériences pratiques auront lieu durant la Renaissance, avec la promotion de différents types de miroirs concaves et paraboliques, sans effets notables. Il faudra attendre Buffon au XIXe siècle, pour que soit réalisé un miroir ardent constitué de 168 petites glaces capables d’enflammer de petits morceaux de bois. L’expérience de Buffon, vivement remarquée, va spectaculairement relancer le débat archimédien que Descartes avait cru pouvoir enterrer.

Seulement, les sources historiques quant au prodige d’Archimède sont problématiques. Tous les grands historiens ayant traité du siège de Syracuse, qu’il en aille de Polybe, de Tite-Live comme de Plutarque, ne racontent en aucun moment un tel exploit ! Ce qui s’avère pour le moins à charge à l’encontre de la légende, car un Polybe, né dix ans après les faits, n’aurait pas pu ignorer la prouesse militaire et scientifique d’Archimède, mais comme bons nombres de leurs œuvres respectives, ces dernières nous sont souvent parvenues à l’état de fragments. Rien n’interdit de penser que les passages incriminés aient été perdus. Il faut remonter au VIe siècle de notre ère pour trouver mention de la légende sous la plume d’Anthème de Tralles, ingénieur, architecte et mathématicien, qui, à l’instigation de l’empereur Justinien, concevra les plans de construction de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople. Dans son ouvrage Les machines extraordinaires, Anthème raconte la prouesse d’Archimède, la discute, mais ne cite aucune source ! D’autres auteurs encore plus tardifs en font mention, tel Jean Tzétzès, auteur byzantin du XIIe siècle, évoquant Dion Cassius et Diodore de Sicile, deux auteurs antiques ayant chacun raconté le siège de Syracuse mais dont les passages qui y sont consacrés ne nous sont pas parvenus non plus… Rien qui ne puisse apporter de nos jours des preuves tangibles d’un tel événement.

Galien toutefois, au IIe siècle, mentionne l’exploit d’Archimède par le biais d’un procédé technique qu’il nomme « pureia », dont la sémantique n’est pas claire, bien qu’elle eût servi, au siècle précédent, à désigner des miroirs ardents. La précision de Galien renforce donc l’idée d’une technique mêlant le feu et l’optique, sans toutefois l’assurer. Lucien de Samosate, le grand ironiste romain, rappelle lui aussi l’événement mais de manière très imprécise, sans indiquer de quelle invention il s’était agi. Néanmoins, on sait par ces témoignages bien plus anciens que ceux des chrétiens, que la rumeur concernant Archimède était vivace au début de notre ère.

Les œuvres d’Archimède qui nous sont parvenues, celles consacrées notamment aux conoïdes et autres sphéroïdes, ne traitent aucunement d’un quelconque miroir ardent. On trouve toutefois dans les écrits d’Apulée (IIe siècle), la mention d’un gros ouvrage dans lequel Archimède aurait expliqué comment et pourquoi des miroirs concaves peuvent allumer un corps inflammable. Le mathématicien, physicien et philosophe arabe, Al-Heytham (965-1039), assure de son côté qu’Archimède connaissait les propriétés optiques du paraboloïde. Théon d’Alexandrie, au IVe siècle, renchérit sur l’existence d’un ouvrage de catoptrique attribué au grand géomètre grec. Si un certain Dioclès, au IIe siècle, auteur d’un Sur les miroirs ardents, semble étrangement taire tout apport d’Archimède sur la question, le géomètre Apollonius de Perga, plus jeune qu’Archimède mais contemporain de Dioclès, connaissait pour son compte les foyers de l’ellipse et l’hyperbole ; quant au traité de Dioclès, même s’il tait le nom d’Archimède, il mentionne dans sa version arabe, seule à nous être parvenue, celui de Dosithée qui ne fut rien moins qu’un grand ami d’Archimède ! Par conséquent, si tous ces auteurs connaissaient les propriétés géométriques adéquates à la question des paraboloïdes, il y a de fortes chances pour qu’il en aille de même d’Archimède. Le mystère demeure quant à l’usage de l’optique dans le cadre de ce savoir géométrique, mais le fait est que le savoir antérieur à Archimède, notamment celui d’Aristote, connaissait les rudiments d’optique avec lesquels on pouvait envisager le miroir ardent ; outre la science des paraboloïdes, de simples miroirs plans aurait suffi à parvenir à ce résultat. Ce sont d’ailleurs ces assemblages circulaires de miroirs plans que Buffon utilisera au XIXe siècle pour parvenir au résultat attendu.

En 1973, l’ingénieur grec Ioannis Sakkas reconstitua dans la réalité les moyens qu’il eût été possible de mettre en oeuvre pour enflammer les galères romaines à distance par le biais d’une technique de miroirs plans alignés. Soixante-dix opérateurs se virent confier autant de miroirs de la taille d’un bouclier métallique grec, tous alignés sur les bords du Pirée, focalisant les rayons sur une maquette de galère romaine en contreplaqué, située à cinquante mètres de la rive et qui ne manqua pas, en quelques minutes seulement, de prendre feu ! La possibilité qu’une telle invention existât s’avérait à la portée d’un Archimède et de sa soldatesque, jusqu’à son résultat ! Ioannis Sakkas donnait par les faits superbement tort à l’affirmation péremptoire de Descartes en recourant à la plus empirique des démonstrations !

Aussi vrai que les théories ne débouchent pas forcément sur une application concrète, il est également attesté, telle la machine à vapeur, que des inventions issues de la seule intelligence pratique, précèdent toute théorie en la matière – la théorie s’édifiant peu après la prime élaboration de l’invention. Archimède aurait simplement, dans l’urgence, mis à profit son savoir de géomètre via l’optique au service du génie militaire lors de l’attaque romaine contre Syracuse, inventant par défaut ce qui n’avait pas été fait au préalable. Sans doute que la valeur du geste valait plus pour le grandiose que pour l’efficacité, car jamais un tel procédé n’aurait pu à lui seul permettre de remporter la bataille. Le fait est que le savoir antique n’est pas plus dépassé ou rudimentaire que le nôtre et que l’on sous-estime de beaucoup le génie ancien par rapport à celui du jour, mais les surprises sont loin d’être écartées car il demeure encore des savoirs anciens que nous ne parvenons toujours pas à expliquer. A l’instar des miroirs ardents, comment mieux dire que nombre de faisceaux d’intelligence archaïque nous dépassent encore ?

 

 Un progressisme médiéval

On le nomme « moyen » âge, mais cela sonne déjà comme un bas âge, et pourtant, cette période ésotérique de l’histoire, n’a pas uniquement été dépendante de la seule lecture de la Bible. En marge de la sacro-sainte exégèse et des rites religieux, la vie des hommes a bien dû continuer d’exister selon ses ancestrales nécessités, parmi lesquelles, les développements et les recherches profitables à l’évolution de la société. Cela commence avec une forme de renaissance carolingienne, très en amont de la Renaissance italienne, et qui voit Charlemagne instaurer l’éducation pour tous, l’école pour tous, quelle que soit la situation sociale des enfants ; avec l’objectif avoué par un grand Lettré de cette époque, Alcuin, de favoriser l’émergence d’une « Athènes nouvelle ». La conséquence la plus heureuse de cet optimisme étatique, fut l’apparition, au-delà de l’Université, d’un véritable essor intellectuel au sein de la société. Les « arts libéraux » comprenaient dès cette époque la grammaire, la rhétorique et la dialectique (logique), puis, pour la partie plus scientifique, l’arithmétique, la théorie musicale, la géométrie et l’astronomie. Cette dernière étant presque passée sous silence ou peu usitée à l’époque, en raison du discrédit jeté sur la nature par la religion chrétienne, mais le désir de s’inspirer d’une éducation ancienne, grecque et romaine, renommée pour son excellence, introduira contre son gré, les savoirs païens, ou pré-scientifiques, au cœur de la civilisation monastique. Le bilan de cette éducation fut mitigé mais assurément plus utile que les seuls textes sacrés.

A Chartres, au XIIe siècle, on se propose d’expliquer les phénomènes naturels tirés de la Bible par des causalités rationnelles. Guillaume de Conches (1080-1145) rédige une Philosophie du monde dans laquelle il s’attaque aux irrationalités de la Bible pour y substituer des interprétations physiques, bien que selon des catégories élémentaires propres à la scolastique, entre l’air, le feu, la terre, et l’eau. Si l’époque ne se prête pas à l’observation du réel, Guillaume de Conches considère tout de même qu’il faut chercher par soi-même une explication rationnelle aux phénomènes bibliques, et dans l’impossibilité d’en trouver, alors seulement, il faut s’en remettre à l’Esprit Saint et à la foi. Même si Dieu peut tout faire, énonce-t-il, cet asile de l’ignorance qu’est l’omnipotence, ne suffit pas ; Dieu peut tout faire, comme répètent à l’envi les paysans désireux de croire sans chercher à savoir, mais on ne voit pourtant pas des veaux naître de troncs d’arbre, y aurait-il donc des lois certaines et non miraculeuses dans la nature ? Il est en outre étonnant de constater que certains penseurs de cette si basse époque avaient déjà considéré intuitivement que la génération spontanée était contraire à l’observation !

Pierre Abélard (1079-1142), aux origines de la scolastique, bien avant Descartes, formulera les premières conceptions méthodologiques d’un doute systématique ; appuyant la nécessité de la science en ceci que Dieu a permis à la nature de produire par elle-même ses causalités, ce qui laisse le champ libre à l’homme pour lui permettre d’étudier les causalités naturelles. La métaphysique chrétienne était déjà en passe, au Moyen-Age, d’accoucher de la physique ; non pas qu’elle l’inventât, car le savoir grec et romain n’a jamais cessé d’être réactivé par la tradition platonicienne de l’élite éclairée de ces temps soi-disant obscurs, et on connaissait bien évidemment les savoirs de l’Antiquité ; mais c’est un véritable naturalisme qui prend forme en pleine ère chrétienne où, comme on le sait, les miracles tenaient davantage lieux de science et non les phénomènes physiques et naturels. Le Moyen-Age fut donc riche non seulement d’une inventivité technique constante, d’un progressisme à son image, mais également d’audaces philosophiques préparant le grand essor à venir. En amont de la Renaissance, il est donc plus juste, en évoquant les mille ans qui précèdent, de parler de multiples renaissances qui aboutiront à la grande que nous connaissons. On ne trouvera pas de ténèbres moyenâgeuses au sens absolutiste et intégral du mot.

L’anglais Adélard de Bath, à la même époque, fera connaître au monde chrétien les écrits scientifiques arabes, se permettant de s’opposer au savoir institutionnel pour y opposer ses convictions modernus, en latin dans le texte. Des convictions qui lui proviennent explicitement des sarrasins, et dont il tire matière à un nouveau paradigme. Au Moyen Age, la Bible fait autorité, de même que ses symboles et ses mythes ; en face ou mélangé à cette croyance, une science des éléments premiers ne cesse de s’imposer ; une combinaison variable et philosophique joignant l’eau, la terre, l’air et le feu, comme éléments premiers permettant d’expliquer toutes les lois naturelles. Ainsi, dans ses entretiens, Adélard se sert de la théorie des éléments pour expliquer comment et pourquoi une terre a priori vierge voit pousser des plantes là où il semblait ne rien y avoir au préalable. Son neveu en appelle à la volonté de Dieu, seule capable de faire pousser des plantes à partir de rien ; Adélard lui accorde que Dieu seul permet aux forces de ce monde de paraître, mais que cette vérité n’explicite rien et que dans cette terre prétendument vierge, se trouve en réalité tous les éléments nécessaires à l’apparition d’une plante. La théorie des éléments premiers, aussi ancienne qu’Empédocle, a bien évidemment ses limites, mais l’intérêt de cette argumentation revient à renvoyer Dieu aux causes premières mais à considérer sa création comme disposant d’une autonomie complète en matière de phénomènes physiques, ce qui revient à dire que rien n’est miraculeux sinon l’existence du monde, et que tout ce qui se produit en son sein est explicable et donc rationnel. Rien n’advient jamais sans raisons, à l’exception du divin que l’on ne cesse à ce moment-là de renvoyer aux causes inexplicables et aux causes premières pour laisser le plus de place possible à la science.

Ainsi Adélard explique-t-il la vision nocturne de certains animaux par des humeurs comprises dans leurs yeux, c’est-à-dire en recourant à la physiologie, à l’anatomie ; ainsi réplique-t-il au subterfuge d’une sorcière empêchant un liquide de s’écouler dans le vide à l’aide d’un seul doigt posé sur un orifice, en congédiant la sorcellerie au profit de la physique des éléments et en narrant l’impossibilité pour l’eau de s’écouler dans le vide si l’air vient à manquer, la physique expliquant ce que la magie ne fait que masquer. Plus stupéfiant, Adélard explique la stabilité du globe terrestre par le fait que tout chute toujours vers le centre, ce qui, pour une sphère comme la terre, concentre le tout vers le centre de la terre. Or, si tout chute à destination du centre, cette chute permet à elle seule la stabilité de la terre et sa cohésion. Envisagent qu’on puisse creuser un tunnel à travers la terre en passant par le centre, Adélard imagine sans peine qu’une pierre jetée à l’intérieur du tunnel finirait par s’immobiliser au centre de la terre ! Rien moins qu’énoncer dans son principe la gravitation universelle avant Newton…

L’exigence de rationalité se manifeste dès cette époque précoce par sa nécessaire insoumission à l’autorité ; ainsi Adélard peut-il écrire : « Moi, j’ai en effet appris de mes maîtres arabes à prendre la raison pour guide ; mais toi, soumis aux faux-semblants de l’autorité, tu te laisses conduire par un licou. Quel nom, en effet, pouvons-nous donner à l’autorité sinon celui de licou ? De même que les animaux stupides sont menés par un licou et ignorent où et pourquoi on les conduit, se contentant de voir et de suivre la corde qui les tient, de même la plupart d’entre vous, prisonniers et enchaînés par une crédulité animale, se laissent conduire à des croyances dangereuses (…). Car ils ne comprennent pas que la raison a été donnée à chaque individu afin qu’il puisse discerner le vrai du faux, utilisant la raison comme juge suprême. » Alors, stupide Moyen-Age ? Certes, il s’agit là d’exceptions, mais elles préparent petit à petit le monde d’après en plein cœur du précédent. Si les explications sont parfois fantasques, faute de connaître ce que l’on saura plus tard, elles procèdent d’une méthodologie assurément scientifique. La faute n’en revient pas à Adélard de ne pas être né au siècle de la fusée, du microscope, de l’accélérateur de particules et de l’électricité.

Ainsi, ces tentatives d’explications scientifiques, même invalidées depuis, conservent toute la fraîcheur de leur tentative, à l’image des présocratiques, s’imaginant le bleu du ciel en provenance d’une couche de glace séparant la terre de l’espace, où il devait faire très froid. On trouve aussi au Moyen-Age, tout un bestiaire animalier mélangeant à la fois l’observation naturaliste et l’interprétation morale. A l’époque, il était courant que les crocodiles soient dotés d’une mâchoire supérieure mobile ; que le castor, lorsqu’il était poursuivi par un chasseur, se coupait lui-même les testicules dans sa fuite, sachant que ses testicules étaient utilisés en tant que médicament, le castor savait qu’ainsi il dissuadait le chasseur de le suivre… Le mot « castor » signifiant jusqu’à nous, « castré » ; en réalité, les testicules du castor sont à l’interne de l’animal. La chasteté présumée des couples d’éléphants les assimilait à Adam et Eve avant le péché originel ; le grand éléphant renvoyait à la loi hébraïque, le petit éléphanteau, au bon samaritain. Les sociétés religieuses cherchant moins la véracité des faits que la signification des choses, leur attribuant des définitions symboliques et morales en lieu et place de causalités scientifiques, non sans poésie rétrospective.

Loin d’une mise sous cloche de l’inventivité humaine, ou sinon d’un âge de ténèbres, le Moyen-Age n’a pas cessé de poursuivre la lente évolution des techniques engagée par l’homme depuis qu’il existe. Dès l’an 600, on dénombre une quantité impressionnante de développements techniques dans le monde paysan, parmi lesquels, l’étrier, le collier d’épaules pour les chevaux, la charrue lourde (par opposition à l’araire), l’assolement triennal, le moulin à eau, puis le moulin à vent, un peu plus tardivement ; le tout accroissant les performances et la production agricole et le développement continu de machines de plus en plus sophistiquées, au point que certains médiévistes évoquèrent un même type de révolution industrielle qu’au XIXe siècle, sinon dans l’Antiquité, de l’âge du bronze à l’âge du fer, avec lors de chacune, un essor considérable d’inventions nouvelles.

Au Moyen-Age, le quotidien de la paysannerie devenait de plus en plus mécanique, et les mentalités s’en voyaient tout autant modifiées. Hugues de Saint-Victor, par exemple, au XIIe siècle, se désolait que les arts mécaniques soient boudés des philosophes, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils étaient déjà fort nombreux : la forgerie, la construction, le tissage, la navigation, l’agriculture. Une invitation philosophique proprement nouvelle car le savoir médiéval se rapportait beaucoup à l’Antiquité, et il était connu chez les Grecs, que le travail manuel était indigne autant d’un citoyen que d’un intellectuel. Ce discrédit de la main à charrue par la main à plume eut la vie dure et le Moyen-Age n’en fit guère l’économie. De fait, l’invitation de Hugues de Saint-Victor demeura lettre morte…

Le Quattrocento est un exemple étonnant d’antériorité de l’art sur la découverte scientifique. Contrairement au mouvement surréaliste qui succédera aux découvertes de la psychanalyse et mettra en scène un inconscient déjà formulé en amont, le Quattrocento précède les théories à venir sur l’espace et le temps, qui nourriront la physique de Galilée et celle de Newton. En 1425 déjà, le peintre Tommaso di Giovanni Guidi, réalisera une Trinité selon une technique maîtrisée de perspective linéaire, apportant une profondeur inédite dans la représentation. Contrairement à la représentation médiévale où les objets semblent s’agréger sans considération particulière pour leur réalité physique, les peintres florentins, au contraire, mettront sur pied toute une technique géométrique et unitaire, propre aux choses dans un espace donné, leur conférant un maximum de réalité objective. La prise en compte par la peinture de l’existence de l’espace, de la proportion des choses, de leur emplacement dans l’espace, de leurs juxtapositions exactes sur un plan défini, sans évoquer le relief induit par la profondeur, toutes ces découvertes avant tout esthétiques, sensibiliseront les scientifiques à cette problématique de l’espace et précéderont en ceci la physique classique. Galilée a lui-même hésité à choisir entre la peinture et la physique, et on sait qu’il opposera dans ses textes, la notion de tridimensionnalité à celle d’espace plane. Il est assez stupéfiant de constater que c’est l’art pictural qui est à l’origine du système de coordonnées qui fera tant florès dans les sciences expérimentales et jusqu’à la physique relativiste ! Giotto précédent Einstein…

 

 L’irrationnel est un prélude

La science n’a pas toujours épousé la cause rationaliste au sens le plus étroit du terme, il était courant au temps de Galilée que l’esprit scientifique aille de pair avec l’astrologie, la prévision du futur à partir de l’étude de signes naturels ; cette ancienne science, à ne pas confondre avec l’astronomie, relevait à l’époque d’une science naturelle à ce point païenne qu’elle était réprimée par l’Eglise et prenait entièrement part à l’opposition des sciences naturelles vis-à-vis de l’obscurantisme mystique. Newton se rêvait en grand alchimiste, bien plus qu’en physicien ; Wallace recourait volontiers au spiritisme pour étayer ses démonstrations naturalistes ; Darwin a brodé à loisir autour des insuffisances de son temps en matière génétique pour expliquer l’inexplicable dans le processus évolutionniste et la sélection naturelle ; le physicien Blondlot mesurait des rayonnements qui n’existaient pas à l’instar de nos cosmologues qui, tout récemment, à Genève, ont détecté une onde radio nouvelle en provenance du fond de l’Univers, qu’ils nommèrent le peryton,  et qui s’est avérée être le micro-onde de la cafétéria de l’Observatoire (Le Temps, 05.11.20) ; Mendel a triché dans le comptage de ses petits pois lisses et ridés, Hubble également dans le cadre de ses travaux afin d’harmoniser des résultats peu concluant et conforter sa prime intuition; la médecine est riche de pratiques et de théories n’ayant jamais survécu à leur époque, notamment la science des humeurs dont les médecins spécialistes étaient appelés des « humoristes » - et que dire d’un Freud dont la psychanalyse ne reposait que sur des « cas » purement inventés et d’autres dont la guérison fut décrétée en l’absence de guérison authentique… On le voit, la science n’échappe pas à la politique, aux jeux d’intérêt, à la force de l’honneur ou de l’arrivisme, aux ambiguïtés sémantiques, à la rhétorique habile, à la sophistique bien rôdée lorsque le système s’avère bancal et qu’on y a déjà passé tant d’années de sa courte vie. Et parfois, bien évidemment, le mensonge pur et simple, la tricherie propre en ordre, lorsque de grandes sommes d’argent sont impliquées ou ne serait-ce que la gloire et sa crédibilité personnelle. A ce titre, nous n’avons longtemps pas fini d’entendre parler de la pandémie mondiale lorsque des historiens des sciences se pencheront sur les scandales à répétition qui émaillèrent la gestion de la crise par les différents acteurs publics et privés, et je dirais même, par le jeu tendancieux de leurs collusions.

Ainsi donc, les passions, les intuitions, déterminent nombre de travaux scientifiques et la part de l’irrationnel en amont de la raison n’est pas inopérante. Nombre de débats ont vu le jour dans la période récente sur l’authenticité ou non des expériences racontées par Galilée dans ses essais scientifiques. En contemporain, René Descartes affirmait déjà, péremptoire, que ces expériences n’en étaient pas et que Galilée avait plus sûrement imaginé que réalisé ses expériences de physique appliquée. Jusque dans les années 1970, la controverse n’était pas tranchée et des expériences furent réalisées avec les moyens dont disposait Galilée en son temps, pour reproduire les conditions lui ayant permis d’aboutir à ses résultats. Même si certains s’étonnent de la précision des relevés de Galilée en rapport à la précarité de son matériel, ce qui n’interdit pas d’imaginer qu’il ait pu tricher lui aussi en corrigeant quelque peu les données, nombre d’expériences ont démontré dans l’époque récente qu’elles étaient hautement probables.

Inversement, les tenants d’une science résolument platonicienne, ceux qui vouaient à la légende la totalité des expériences de Galilée, tel Alexandre Koyré, ont vu leurs expériences de pensée invalidées par la pratique là où certaines expériences galiléennes se sont montrées probantes par les faits. Notamment une expérience auquel Koyré ne croyait pas une seconde, selon laquelle lorsque deux bouteilles jointes l’une à l’autre de goulot à goulot par l’intermédiaire d’une simple paille, celle du dessus remplie d’eau, celle du dessous remplie de vin, montrait par les faits que le vin et l’eau ne se mélangeaient pas et que le vin traversait la bouteille d’eau d’un filet rouge pour se rassembler dans le haut de la bouteille du dessus là où l’eau, plus lourde que le vin, se rassemblait au fond de la bouteille du dessous. Alexandre Koyré, par la seule vertu de la science a priori, sans recours à aucune expérience, tranchait que cette expérience ne pouvait être vraie, alors qu’elle fut réalisée telle quelle et parfaitement probante. C’est au contraire l’expérience de pensée d’Alexandre Koyré qu’il opposait à l’expérience de Galilée, consistant à placer deux pailles distinctes de chaque côté des récipients plutôt qu’une seule en son milieu, qui démontra par les faits qu’elle ne fonctionnait pas, en un triomphe ici de l’empirique sur le platonique. Pierre Thuillier, dans ses faces cachées de l’invention scientifique, démontre admirablement que la controverse autour de Galilée qui devait voir s’affronter les empiristes et les idéalistes, ne débouchait pas sur la victoire des uns sur les autres puisque Galilée s’est abreuvé aux deux nécessités à la fois. Tantôt il s’est contenté de l’expérience de pensée, notamment pour expliquer des phénomènes dont les instruments techniques manquaient à son époque pour les prouver, tantôt il procéda à des vérifications de ses théories sous la forme d’authentiques expériences, renvoyant dos à dos les purs empiristes et les purs idéalistes. Albert Einstein ne dira rien d’autre entre ces deux extrêmes qu’il est nécessaire de les réunir afin de disposer du meilleur arsenal scientifique qui soit.

Il y de l’irrationalité inconsciente en tout processus de découverte car la découverte suppose l’inconnu ; en allant vers l’inconnu, on ne peut qu’ignorer jusqu’où nous mènera la découverte vers laquelle on dirige ses travaux et son attention ; par conséquent, il n’est pas absurde que des fausses sciences aient commencé par être considérées comme vraies par la communauté scientifique, de la saignée à l’astrologie, du magnétisme à la phlogistique, et jusqu’au spiritisme, sinon aux ovnis de la période récente. Autant que le champ d’investigation n’est pas clairement délimité par un ensemble étendu d’idéalisation abstraite et d’expérimentations concrètes, les possibles prennent aisément la forme de sciences authentiques avant qu’un faisceau d’incidence ne finisse par infirmer ou confirmer ce que l’on tenait pour plausible. Les phénomènes paranormaux, s’ils ne sont pas purement et simplement des créations destinées à tromper, peuvent masquer des opérations physiques et chimiques encore méconnues. Il est donc très sain que la science s’intéresse aux phénomènes inexpliqués car c’est précisément dans ces zones d’ombre de la physique que la découverte se trouve et non dans les certitudes bien établies.

Au XIXe siècle, Friedrich August Kekulé, rendu célèbre par sa découverte du cycle du benzène, avait scandalisé le monde scientifique et provoqué une longue querelle en avouant avoir fait sa découverte à la suite d’un rêve perturbant au sein duquel un serpent dansait en se mordant la queue. Une confession qui, semblable aux rêves de Descartes, rapprochait la méthode scientifique généralement auréolée du triomphe de la rationalité pure, par l’irrationalité du rêve, du symbole, voire de la mystique. Les scientifiques ayant fait part d’intuitions, de pulsions, de rêves mystérieux les ayant orienté dans le sens de la résolution d’une énigme scientifique ne manquent pourtant pas ! Qu’il en aille de Kepler, de Poincaré ou d’Albert Einstein, les témoins de ce mélange des genres sont légions parmi les plus grands d’entre eux. Gaston Bachelard en fera d’ailleurs le cœur de sa poétique rationaliste.

Pierre Thuillier en rapporte une synthèse très éclairante, puisqu’il atteste que les fonctions du cerveau sont toutes comprises en un seul homme, qu’il soit savant ou non, et que la même irrationalité du corps fait bien évidemment irruption autant en tout un chacun que dans un entendement illustre. La confusion revient à confondre les différentes facultés les unes avec les autres ; de le même façon qu’il y a des aires corticales différentes selon les facultés sollicitées, on ne saurait attribuer la même valeur ou la même instance à la faculté d’imagination, vis-à-vis de la faculté déductive et rationnelle. Il y a un temps pour le songe, pour l’irrationalité intuitive du possible, haut lieu d’une forge propice à certaines fulgurances déterminantes, et la méthode savante qui, prenant le relai d’une pure intuition, parvient à lui procurer les matériaux concrets, solides, d’une découverte authentique et par ce fait démontrable.

Pierre Thuillier souligne le lien indéfectible entre les tables tournantes, le spiritisme du XIXe siècle et l’intérêt de plus en plus marqué par certains savants, dont Pierre Janet, pour la psychologie, l’étude de l’âme humaine, prélude à la psychanalyse. Là où nombre de poètes, dont Victor Hugo, s’imaginaient dialoguer avec Galilée et Napoléon en personne, d’autres savants, moins bornés par le rationalisme que par l’ouverture d’esprit, ont su flairer derrière la mystification, la méconnaissance de l’âme humaine que révélait cet engouement a priori irrationnel pour le spiritisme. Pierre Janet avait su saisir l’inconnu scientifique qui se cachait derrière la mise en scène onirique et mystique du phénomène. L’homme est ainsi fasciné par les zones d’ombre, soit il en fait le théâtre de ses fantasmagories, y cultivant l’effroi et le sensationnel, soit il y exerce sa rationalité en enquêtant sur les limites de ses connaissances que mettent en lumière les zones d’ombre. En ce sens, il est vrai de dire que l’ombre attire la lumière au même titre que l’inexplicable titille l’exigence de savoir, le désir de percer le mystère. En tout temps, on extravague sur le vague et c’est dans les eaux turbides que l’on fait les plus belles prises.

 

Debussy: Préludes / Book 1, L.117 - 2. Voiles (Live) © Krystian Zimerman - Topic

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@LG

 

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