Mémoires d'une vieille souche

Fragments littéraires

 

Mémoires d’une vieille souche

On estime l’âge des plus vieux séquoias à quelque 3200 ans, et toujours debout, à parfois plus de 80 mètres du sol. Ce grand âge, pour un seul être vivant, est impressionnant. Je n’ai jamais oublié cette déception d’enfant, suite à une mauvaise compréhension d’un texte, je m’étais imaginé que certaines variétés d’arbres avaient plusieurs centaines de millions d’années, et qu’elles avaient donc connues la présence des dinosaures, alors qu’il ne s’agissait non pas de l’âge d’un seul arbre mais de toute son espèce. Fautif dans ma lecture innocente, j’avais été ébahi de croire qu’un arbre pouvait vivre aussi longtemps et avoir connu tant de climats, d’espèces et même vu l’apparition des premiers mammifères, des lémuriens, des premiers primates, puis des hommes. Sauf que j’avais mal compris. Les arbres, de leur vivant, n’excédaient guère quelques millénaires, et non des millions d’années ; je me souviens en avoir été très déçu. Alors que pourtant, relisant cette information aujourd’hui, il faut tout de même imaginer qu’un seul arbre de cet acabit remonte jusqu’aux plus anciennes civilisations ! Ce qui s’avère tout de même spectaculaire, mais je n’avais pas la maturité pour le savoir.

Vivre 3200 ans, c’est naître en contemporain des hébreux, des égyptiens, des hittites, des assyriens, des babyloniens, précéder les grecs, les romains, notre propre civilisation, et être encore là, debout, de souche et de sève. C’est témoigner qu’un arbre peut être très vieux, ou alors que la civilisation est très récente. Un autre calcul permet de se rendre compte que le temps historique n’est pas aussi étendu qu’on ne le croit : si nous prenons la vie d’un homme à son acmé, disons, un centenaire. Que nous disposons ces centenaires côte à côte, autour d’une table, comme s’il s’agissait d’une filiation séculaire, l’un naissant un 1er janvier pour mourir un 31 décembre, et ainsi de suite, siècles après siècles. Mettez ainsi autour d’une table, vingt de ces centenaires s’étant succédés à travers le temps, chacun étant l’aïeux du précédent, et vous remontez ainsi jusqu’à Jésus Christ. Vingt centenaires suffisent à être un contemporain de Jésus. Avec une plus grande tablée de quarante centenaires, ce qui ne représente pas même une foule, mais une grande famille, nous en sommes déjà à l’approche des premières civilisations…

Ce que quarante hommes ne peuvent atteindre, un seul arbre le peut ; un séquoia peut vivre plus longtemps qu’un grand nombre de civilisations… Il embrasse la moitié de l’histoire humaine, celle des Etats constitués. On ne sait plus dire pour le coup si l’arbre est vieux ou si c’est nous qui ne sommes encore que des enfants, tout en sachant que l’espèce qui est la nôtre a vécu plus d’une centaine de milliers d’années à l’état sauvage, et que la parenthèse civilisationnelle que nous connaissons depuis la fin de la dernière glaciation, au terme du néolithique et des premières cités-Etats, n’est à cet égard qu’un petit intermède. Et voilà que de mon rêve déçu d’enfant qui voyait en chaque arbre un témoin des dinosaures, je me reprends aujourd’hui à rêver que certains vétérans à racines, puissent avoir assistés autant aux anciens égyptiens qu’aux derniers babyloniens ; cet épicéa aurait pu assister de peu à l’arrivée des premiers hébreux sur les terres de Canaan ; et cet arbre qui aurait pu tout connaître de notre histoire, je donnerais cher pour lire ses mémoires…

 

 

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Abed Azrié - Epic of Gilgamesh full concert © Abed Azrié

 

Le déluge avant le déluge

 

 

La cité première

 

Celui qui a tout vu

celui qui a vu les confins du pays

le sage, l’omniscient

qui a connu toutes choses

celui qui a connu les secrets

et dévoilé ce qui était caché

nous a transmis un savoir

d’avant le déluge.

 

(L’Epopée de Gilgamesh)

 

Les hébreux, en rédigeant l’Ancien Testament, n’ont rien inventé. Les ouvrages ont toujours circulé et les différentes civilisations se lisaient les unes les autres avec plus ou moins de retards. Le Coran lui-même fourmille des personnages de la Bible et les trois monothéismes se retrouvent autour de la figure d’Abraham, que l’Ancien Testament fait naître à Ur. Sumer, Akkad, Babylone, bien justement, c’est aux sumériens que nous devons les premiers récits bibliques. Trois versions différentes des mythes fondateurs nous sont parvenues sous forme de fragments. Bien en amont de la Genèse, le récit d’Abel et de Caïn était déjà présent, sous d’autres noms, la création du monde par les dieux également, Adam et Eve, le premier homme, la première femme, l’arbre noir de la connaissance, le déluge lui-même avait déjà été pensé par les anciennes mythologies dont celle désormais célèbre de Gilgamesh. Ce récit de l’origine et de la création du monde remonte au moins au XXXVe siècle avant notre ère, et il n’est assurément pas le seul à avoir existé. Du sumérien, le récit a été traduit à travers les âges en akkadien, assyrien, babylonien, en hittite, ou encore en hourite. Le contenu même de la Genèse nous prouve que les hébreux connaissaient aussi ce texte ou d’autres de même sorte dont ils se sont inspirés. Les rois sumériens seront aussi associés à des durées de vie dignes d’un Mathusalem. La ressemblance avec l’Ancien Testament rejoint jusqu’à la situation économique et politique des sumériens où, semblable aux futurs hébreux, deux cités coexisteront sans s’équivaloir pour finir par s’unir, Sumer et Akkad, en miroir des royaumes de Juda et d’Israël, eux-mêmes distincts et n’aspirant qu’à une mythique unification. Sargon accomplissant en son temps en Mésopotamie ce que David devait accomplir en Canaan.

L’invention de l’écriture par les sumériens, adoptée à son tour par les akkadiens, verra l’apparition précoce de poèmes d’amour et de poèmes érotiques, des récits historiques, des textes religieux, prières, hymnes, lamentations, réflexions philosophiques et métaphysiques, traités de droit, de morale, fables, allégories, autant de genres littéraires circulant déjà du sumérien à l’akkadien et réciproquement. Babylone reprendra le flambeau, et après elle, chaque peuple, chaque civilisation, ajoutant son style à ce que personne jamais n’invente… Le rayonnement babylonien sera tel que c’est dans la langue babylonienne que les premiers pharaons correspondront avec les peuples hittites et assyriens. L’illusion du progrès technique issu du messianisme chrétien masque complètement cette pérennité des cultures dont les thématiques ne bougent pas, les besoins non plus ; l’Antiquité a connu ses échanges commerciaux, culturels, ses débats, sa géopolitique, et même sa mondialisation avec des échanges bien plus lointains avec l’Inde, avec la Chine ; des moments désormais bien connus à l’âge du bronze et du fer de développements techniques correspondant à des révolutions industrielles.

A l’heure où le changement climatique et sa montée des eaux nous ramène tranquillement à de nouveaux déluges, il n’est pas vain de se replonger dans le plus lointain récit biblique qui nous conte une version du déluge antérieure à celle de la Bible et dont la signification est toute différente. Gilgamesh est créé par les dieux, comme Adam et Eve, « Pour deux tiers il est dieu /pour un tiers il est homme. » nous dit la tablette d’argile. Jésus Christ sera lui-même fils de Dieu, sans qu’on sache de quelle proportion d’homme et de Dieu il sera fait, bien que selon ses miracles et sa résurrection, il y eut tout comme Gilgamesh, davantage de divin que d’homme en lui. Gilgamesh n’est toutefois pas l’homme-dieu des faibles mais le guerrier féroce, le géniteur puissant, bâtisseur des remparts d’Uruk, à la fois pasteur et guerrier, fort, admirable et omniscient. Enkidu, son rival, est créé par les dieux pour l’égaler en puissance et assurer ainsi la paix. Sagesse des puissances équivalentes qui organise toujours de nos jours la stabilité géopolitique. On appelle cela aujourd’hui : dissuasion nucléaire… Avouez que cela s’avère plus veule que vaillance, vigueur et virilité, comme cela l’était à l’époque.

A noter toutefois que le récit de Gilgamesh est un grand récit d’amitié dans la vaillance et dans la guerre et que si nos deux héros triomphent du grand ennemi de la forêt des Cèdres, le démoniaque Humbaba, créature surnaturelle et terrible, sa mise à mort indignera les dieux qui, se querellant sur la question, finiront par condamner à mort l’ami de Gilgamesh, Enkidu, pour avoir tué dans un affrontement avec les dieux, le taureau céleste de la déesse de l’amour Ishtar. Gilgamesh aura la faiblesse de pleurer beaucoup son ami disparu. En la circonstance, le guerrier viril se fait femme, se fait « pleureuse » comme le dit le texte, s’en afflige en « fiancée ». Cette épopée représente donc aussi une grande histoire d’amitié face à l’adversité :

 

« seul on ne peut vaincre

mais deux ensemble le peuvent,

l’amitié multiplie les forces

une corde triple ne peut être coupée

et deux jeunes lions sont plus forts que leur père. »

 

Lorsque le déluge survient, Gilgamesh est averti par les dieux, après son long voyage à leur destination, qu’il va devoir bâtir un vaisseau pour y survivre. Là où le Noé de la Bible sauvera tous les animaux et les hommes avec un improbable esquif, Gilgamesh est seul habilité à pouvoir encore se sauver, tous les autres périront et redeviendront argile. La Bible justifiait la colère divine à l’encontre de Babel, c’est-à-dire des sumériens et de leur ville cosmopolite, où la diversité des langues et des cultures aurait perverti la paix entre les hommes. Les hommes étaient coupables et punis par les dieux, condamnés à disparaître pour leurs mésententes. Dans le récit sumérien, le déluge est déclenché par la faute des dieux, et plus précisément par la faute de la déesse de l’amour et de l’enfantement Ishtar qui fut celle qui évoqua le mal lors de leur assemblée, suite à l’acte de bravoure déicide de Gilgamesh et d’Enkidu. La déesse Ishtar s’accuse elle-même d’être à l’origine de ce malheur frappant autant les hommes que les dieux : « j’ai accepté la destruction de mes créatures /moi qui les ai engendrées. » Au septième jour du déluge, chiffre qui ne nous est pas inconnu jusque dans la Bible, Gilgamesh fait s’envoler des oiseaux jusqu’à ce que l’un d’eux, colombe, hirondelle et corbeau, finisse par ne plus revenir d’avoir enfin découvert une terre. Signale que Gilgamesh attend pour se délester de son navire et pour graver dans la pierre le récit de son aventure, de son voyage d’avant le déluge, sur la terre des hommes, des animaux, des rêves, des dieux, de la mort et de la vie immortelle :

 

"Où vas-tu Gilgamesh ?

la vie que tu cherches

tu ne la trouveras pas."

 

Comme nous l’avons dit, il existe de multiples versions à travers les âges du récit de Gilgamesh. Le héros change d’ailleurs de nom, pour recouvrir différentes identités, Ziusudra, Atrahasis ou encore Utanapishtim. En amont de l’Epopée de Gilgamesh, un récit similaire portait le titre babylonien de : Quand les dieux étaient comme l’homme. Dans ce récit qui se présente comme étant le récit d’avant le récit, nous apprenons que les dieux, au commencement, s’occupaient eux-mêmes des tâches ingrates : travailler la terre et s’en plaindre amèrement. Au point que les dieux eux-mêmes finirent par faire grève et par brûler leurs outils – l’Antiquité n’a pas attendu les gilets jaunes ou la Révolution française, sinon anglaise, pour connaître insurrections et révoltes… Cela provient même des dieux avant qu’ils ne créent les hommes pour les libérer du fardeau universel ! La déesse Ea propose donc de créer l’homme « pour qu’il assume le dur labeur des dieux. » L’homme sera donc l’esclave des dieux, leur serviteur, dont les prouesses seront aussi en partie à leur image. Ea signifie sagesse, et c’est donc la sagesse qui crée l’homme, Atrahasis signifiant pour son compte le « Supersage ». Les déesses génitrices aux noms divers se mettent à l’ouvrage et conçoivent sept hommes pour sept femmes.

Seulement, à peine l’homme fut créé, qu’il se mit à se répandre en grand nombre – le problème démographique n’est pas nouveau ! Suffisamment du moins pour que les clameurs des hommes finissent par empêcher les dieux de dormir tranquille.  Fatigués du brouhaha de cette engeance envahissante, les dieux déclenchèrent épidémies, sécheresses, sans résultats. Même affamés, même malades, les hommes prospérèrent, quitte à manger leurs propres enfants pour subsister. Les dieux useront de tous leurs moyens pour réguler les naissances humaines : stérilité, célibat, fausses couches, mortalités infantiles. C’est alors que le déluge est envisagé par les dieux comme une solution finale pour éradiquer l’homme de la création ; Ea s’en émouvra et consentira à prévenir notre héros de se hâter de se construire une embarcation pour en réchapper.

Dans la région du Tigre et de l’Euphrate, il est inutile de préciser que les inondations et autres débordements de fleuves étaient loin d’être rarissimes, mais un événement majeur se produira autour de 2900 avant notre ère, puisqu’il se trouve consigné dans les Listes royales. Un déluge dévastateur qui coïncide avec une défaite militaire et une perte de puissance de l’autorité centrale. Evénements marquants qui se produisirent à Shuruppak, capitale de la dynastie, dont les trois héros du récit sumérien sont issus. Tout comme dans la Bible hébraïque, le mythe et l’histoire se télescopent pour se nourrir l’un l’autre, moyennant les exagérations et les travestissements d’usage. Mais ce qui est sûr dans le déluge d’avant le déluge, c’est que nos préoccupations contemporaines, de la démographie au changement climatique, paraissent tout à coup comme la redite infinie d’une ancienne légende prenant sa source dans le croissant fertile, soit, moins à l’embouchure du Tigre et de l’Euphrate que de la civilisation elle-même.

 

 

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La grâce du plus fort

Les civilisations mésopotamiennes ont eu la vie longue, car si des villages néolithiques se constituaient déjà il y a 10'000 ans dans la région du Tigre et de l’Euphrate, les premières civilisations apparaissent au début du troisième millénaire avant notre ère. L’Egypte ancienne apparaît déjà à la fin du quatrième millénaire. Ces civilisations qui descendent de Sumer, d’Akkad, pour les plus célèbres, deviendront plus tard Babylone. Malgré les guerres et les conquêtes, cette civilisation millénaire disparaîtra après les premiers siècles de notre ère, sans qu’on sache véritablement pourquoi. La cité sera délaissée, abandonnée, sans être détruite. Les caprices du climat, les changements de pôles commerciaux, un mélange de tout cela contribuera à la rendre négligeable, malgré son glorieux passé.

Au sixième siècle avant notre ère, Babylone est toujours fière de sa puissance et de son héritage ; ses dieux jouissent encore de leur pleine vigueur d’antan, ses temples poursuivent leur liturgie et leurs cultes, même si les temps changent et que les empires sont vites mis à l’épreuve de leurs ennemis. Une multitude de peuples s’affrontent sur les terres les plus riches de Syrie, d’Irak et d’Egypte, au point qu’il est fréquent qu’un roi étranger interrompe la lignée de telle ou telle dynastie. A ce titre, il est intéressant de constater qu’en matière de colonisations, en ces temps lointains, la règle n’était pas toujours à la destruction et au pillage. Chacun des grands empires aux dynasties célèbres et aux richesses légendaires, se vouaient les uns pour les autres des admirations réciproques. En témoigne la venue des Perses lors de leur conquête de la Mésopotamie en 539 avant notre ère.

Nabonide est alors l’empereur de Babylone, mais l’époque est troublée ; mauvaises récoltes, insécurités publiques, crises de foi, si l’on peut dire, des révoltes sont à craindre à tout moment. Nabonide est d’ailleurs absent du pouvoir sur de longues périodes, « réfugié » en Arabie. La menace perse le fait quitter son oasis non sans enjoindre le célèbre Balthazar de la Bible, son propre fils, de déployer ses armées en amont de la capitale, aux abords du Tigre. Les troupes de Cyrus 1er sont hélas bien plus nombreuses que celles des babyloniens, et c’est sans compter la défection du gouverneur du Gutium, Ugbaru, qui rejoint l’ennemi, non sans anticiper sur l’issue de la bataille. Akkad fut prise, non sans massacres et pillages, mais Sippar tomba pour sa part, sans combattre ; Nabonide ne trouva plus qu’à fuir et Babylone fut prise elle aussi, sans le moindre combat. Nabonide fut capturé à son retour. Face à l’occupant, les Gutis protégèrent leurs temples avec des boucliers, mais le rite de l’Esagil n’en fut pas pour autant interrompu. Si Balthazar est mort au combat à Opis, on suppose que Nabonide fut nommé gouverneur de Carmanie en Iran. Ce qui souligne la mansuétude du vainqueur qui aurait tout aussi bien pu l’achever et honore Cyrus premier.

La prestigieuse Babylone eut d’ailleurs tous les égards des Perses ; on n’aura pas à déplorer ni pillages, ni destructions, bien au contraire. Les perses respectèrent les babyloniens ; on rétablît l’ordre et restitua même les idoles assyriennes que les Mèdes, jadis, avaient volées. Une foule immense accueillit Cyrus à son entrée dans Babylone ; il se présenta en successeur des dieux nationaux et non en colonisateur, bien décidé à vénérer le dieu sumérien Marduk, dieu le plus respecté du panthéon babylonien et qui fut naguère un dieu agraire. Pour toutes ces raisons, l’envahisseur fut reçu avec moins de craintes que d’enthousiasmes, selon les sources antiques. Ce phénomène n’était pas unique à l’époque et si les cités rasées et détruites furent légions, une forme d’éthique de la guerre existait tout de même entre civilisations de prestige. Les honneurs du vainqueur en entrant dans la légende, le dispensaient parfois de ternir sa victoire avec de la cruauté gratuite. Les souverains cruels ont même été ternis par leurs propres scribes qui n’ont pas manqués, soit de faire disparaître leurs noms, soit de minorer ou de jeter l’opprobre sur le règne du despote. N’en déplaise à sa pyramide, la plus grande jamais conçue, Chéops demeure pour l’Egypte, à l’instar de Xerxès pour les Perses achéménides, le tyran repoussant que les mémorialistes n’ont pas négligés de noircir à la postérité.

 

 

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Délicatesse étrangère, ingratitude nationale

Les égyptiens connurent pour leur compte toute une dynastie de rois étrangers, comme ils étaient nommés. Ils les appelaient volontiers, les asiatiques, bien que leur origine précise n’ait jamais été mentionnée ou connue des égyptiens eux-mêmes. La XVe dynastie de Manéthon porte les sceaux de ceux qui seront nommés Hyksos, selon une terminologie empruntée phonétiquement aux grecs. Leur conquête du pouvoir en Egypte ne s’est pas faite du jour au lendemain, comme dans le cas de l’invasion perse en Mésopotamie, mais des suites d’une lente implantation. Ils s’associeront même avec certaines régions pour gagner politiquement du poids à l’encontre d’autres, notamment en choisissant la Nubie contre Thèbe. Les textes égyptiens démontrent que les Hyksos étaient bien intégrés à la civilisation et qu’aucun heurt ne sévissait entre égyptiens et Hyksos. La montée au pouvoir d’un Hyksos n’ayant pas été vécue comme une colonisation étrangère mais à la manière d’une authentique dynastie spécifique – et ce même si la prise de pouvoir en tant que telle par les Hyksos fut violente.

Dans les faits, ces étrangers assimilés, furent bien plus nationalistes que les égyptiens eux-mêmes, jusqu’à l’outrance ; ils furent de grands bâtisseurs, et on leur doit nombre de temples, reliefs, scarabées, statues, ainsi qu’une profusion de littérature égyptienne. Loin de brimer, de léser ou de pervertir et d’insubordonner la culture nationale, les Hyksos vont s’y couler tout entier sans pour autant perdre leur identité propre qu’ils insufflent au sein de la culture égyptienne sous forme d’expressions exotiques ; lorsqu’il s’agira pour eux de transcrire leurs noms dans les titulatures royales, ils useront des hiéroglyphes traditionnels, sans modifier les modèles esthétiques remontant au Moyen-Empire. Leur religion est celle de Seth d’Avaris, l’ennemi d’Osiris, dans la religion égyptienne, et c’est tout au plus s’ils en surlignent quelques traits sémitiques. Même leur dévotion à Anat-Astarté, divinité sémite, ne les écarte pas des dieux égyptiens et leurs rois n’en continuent pas moins de se soumettre au dieu Rê.

C’est donc tout en finesse que ces peuples étrangers se fonderont en ceux d’Egypte pour y imprégner une note exotique qui demeurera pérenne dans le Nouvel Empire. Les futurs monarques continueront de puiser dans l’incomparable fonds qu’ils réuniront durant leur règne. Un fonds qui ne se distingue pas uniquement pour sa littérature et sa culture abondante, mais aussi pour ses développements techniques, militaires, grâce aux apports de l’âge du bronze que les Hyksos font entrer en Egypte et qui permettront aux égyptiens de remporter nombre de batailles sans lesquels ils auraient été mis en infériorité. Ce n’est qu’après leur disparition, alors qu’ils avaient pour la première fois brisé l’insularité égyptienne, que leur règne sera terni par une vision nationaliste qui s’évertuera à leur retirer du prestige, mais cette vision rétrospective n’aura pas été celle qui leur fut contemporaine. A mille lieues d’un Machiavel, en pleine ère chrétienne, qui justifiera l’écrasement le plus brutal et destructeur d’une ville et de ses habitants afin que jamais le peuple colonisé ne soit motivé par une future insurrection de libération, l’Antiquité nous montre en de multiples occasions, et notamment chez Alexandre, que des guerres « respectueuses » ont eu lieues et qu’elles en ont parfois profités aux colonisés eux-mêmes. Des guerres d’Empire où il n’était nullement question de piller, de détruire et d’exterminer, mais au contraire de se couler dans la culture existante, d’en flatter le peuple, et de lui rendre son prestige disparu… Après quoi, la culture d’origine, au terme du règne étranger, reprenait son destin en main, non sans hériter de quelques traits nouveaux et indélébiles.

 

 

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Au grand banquet des buveurs de sang

Largesses et bontés, honneurs et bravoures, démesures sublimes d’un souverain généreux, autant de qualités que l’on rencontre parfois dans l’Antiquité, mais elles vont souvent de pair avec son contraire, à moins qu’il en aille de vantardises ou d’outrances délibérées destinées à impressionner la postérité. En témoigne le grand banquet organisé sous le règne assyrien d’Ashurnasirpal ; banquet gargantuesque en offrande à Ashur et qui réunît près de 70'000 convives, dont quelques 50'000 d’entre eux en provenance de différents royaumes de la région, 5'000 de l’étranger, 1'500 fonctionnaires, et 16'000 habitants de Kalhu. Un banquet aussi démesuré dura pas moins de dix jours, et il fut dit par le roi en cette occasion, ces mots glorieux : « Les heureux peuples de tous les pays, ainsi que les gens de Kahlu, je les ai régalés pendant dix jours, je les ai abreuvés de vin, baignés, oints et honorés et je les ai renvoyés chez eux dans la paix et dans la joie. »

Mais ce grand roi généreux et magnanime est le même qui fit transcrire à la postérité les hauts faits suivants, et qui démontrent au passage, s’ils sont exacts, ce dont les historiens doutent, qu’il fut aussi un grand amateur de viandes séchées et de charcuteries fines : « Je bâtis un pilier devant la porte de la ville et j’écorchai tous les chefs qui s’étaient révoltés contre moi et j’étalai leur peau sur le pilier. Certains d’entre eux, je les emmurai dans le pilier, d’autres, je les empalai sur des pieux sur le pilier, d’autres (encore) je les empalai sur des pieux autour du pilier. J’en écorchai beaucoup à travers mon pays et je drapai leur peau sur les murs…

Je brûlai beaucoup de prisonniers parmi eux. Je capturai beaucoup de soldats vivants. De certains, je coupai les bras ou les mains ; d’autres, je coupai le nez, les oreilles et les extrémités. J’arrachai les yeux de nombreux soldats. Je fis une pile de vivants et une autre de têtes. Je pendis leurs têtes à des arbres autour de la cité. Je brûlai leurs adolescents, garçons et filles…

J’abattis six mille cinq cents de leurs guerriers par l’épée et le reste, l’Euphrate les consuma à cause de la soif dont ils souffrirent dans le désert… » Tout cela méritait bien un grand banquet aux louables appétits. Preuve est faite que les grands régaliens savent se régaler…

 

 

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Le roi et le jardinier

Certaines mœurs mésopotamiennes étaient singulières. Lorsque les mauvais présages s’amoncelaient de trop au sein de l’empire, le roi pouvait démissionner pour nommer à sa place un quidam du peuple qui régnait ainsi à sa place un certain temps, après quoi, l’infortuné élu était mis à mort et enterré en grande pompe. Procédé quelque peu étrange qui, sous couvert de quelques facéties tombées dans le rite et l’usage, laisseraient à penser qu’un monarque eut un jour trouvé l’idée plus judicieuse, à défaut d’être soi-même immolé pour incompétence, de flouer les dieux – qui parfois regardent ailleurs – pour sacrifier un faux roi en lieu et place du véritable incapable dont la lignée est tout de même plus importante que le caprice des dieux. Peu importe l’origine obscure de ce tour de passe-passe, le fait est qu’un jour que le roi du moment, un roi kassite du quinzième siècle avant notre ère, procéda au même subterfuge, ce dernier tomba sur les pauvres épaules d’un simple jardinier. Ignorant qu’un tel sacre le prédestinait à une mort sûre, et qu’il eût mieux valu continuer à entretenir les jardins suspendus des magnifiques ziggurats, tours géantes étagées à l’image de Babel dont le mythe procède, l’humble jardinier dut sans doute accepter avec la joie outrancière de celui sur qui la chance enfin se porte. Et quelle chance ! Par Marduk !

Et il ne croyait pas si bien penser car, outre les dieux, nombre de palmeraies devaient veiller sur son sort, sans évoquer les bras du Tigre et de l’Euphrate qui, pouvant tout aussi bien changer leur cours et noyer des cités entières, semblaient pour l’heure le serrer dans leurs bras. Car, durant son mandat de substitut royal, une seconde chance se produisit : le roi kassite trouva la mort dans des situations obscures que la chronique babylonienne relate par l’absorption d’une « soupe trop chaude ». Il en faut généralement plus pour venir à bout d’un roi, et on ne peut s’empêcher de penser à une ironie de scribe masquant, qui sait, un empoisonnement ou un complot dont, allez savoir, le jardinier était peut-être l’instigateur… En tous les cas, le suspect numéro un dont le sort dépendait en premier lieu d’une telle issue tragique, fut bien le jardinier, mais n’est pas Conan Doyle qui veut. Je reprends donc à cet instant divin où le cours des choses est interrompu par un étrange miracle : le roi meurt inopinément et le jardinier qui devait en mourir quelques mois plus tard se voit conserver son trône durant vingt-cinq ans, ce qui, compte tenu de la durée de vie humaine qui en ces temps n’excédait pas trente ans, revient à un règne entier… Moralité : pour un roi, vouloir flouer la ziggurat, c’est risquer d’être zigouillé.

 

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Dans les îlots du droit

Nombre de codes de loi antiques, pour barbares qu’ils fussent, c’est-à-dire avec peine de mort ou mutilations, furent souvent peu ou pas appliqués. Il est des codes juridiques dont les lois religieuses furent si violentes que, appliquées à la lettre, elles auraient sans nul doute débouché sur une guerre civile. Les juristes chargés d’appliquer les lois savaient donc éluder nombre de condamnations excessives pour des motifs ô combien sérieux pour la religion, mais ô combien coutumiers pour le droit civil. Ainsi l’adultère pouvait être condamné à mort dans les textes, mais s’il l’avait été dans les faits, on sait bien que les trois quarts de la civilisation y passait… Il arriva tout aussi bien que le code de loi soit étonnamment civilisé. Sous le règne mésopotamien d’Ur-nammu, fort lointain (2112-2095) et néanmoins pacifique, il fut décidé d’établir un code de loi par lequel la justice et une certaine égalité seraient restaurées afin d’en finir avec la violence interne au royaume. Son fils, Shulgi, fut semble-t-il celui qui mit à bien le souhait de son défunt père. Seuls quelques fragments de ce code, dont des morceaux furent trouvés à Nippur et à Ur, nous permettent d’énoncer ces quelques décisions de justice : création d’un étalon de mesure de volume (le silà) en bronze, standardisation du poids de la mine et du sicle d’argent qui servait déjà d’étalon monétaire ; protection de la veuve, de l’orphelin, du pauvre à l’égard de la rapacité des riches et des puissants, de l’épouse à l’encontre de son renvoi ; aménagement des peines à l’encontre du viol d’un autre esclave que le sien ( !), du faux témoignages, de la diffamation, des coups et blessures, et autres délits dont les peines n’étaient plus redevables de la mort ou de la mutilation mais d’une compensation financière. Etrange modernité en pleine ancienne Mésopotamie, puisqu’à titre de comparaison, ni la loi hébraïque, ni le célèbre code d’Hammurabi, n’auront cette « douceur » législative pourtant antérieure.

 

 

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Le revers du statut

La découverte de la tombe royale du royaume d’Ur fut un événement rare en archéologie. La plupart des tombeaux royaux, qu’ils soient mésopotamiens ou égyptiens, ont tous été pour la plupart pillés avant que nos savants n’y mettent les pieds. Il est fort rare de trouver une tombe inviolée. Cependant, lorsque Sir Léonard Woolley et son équipe ont découvert au début du XXe siècle la tombe royale remontant à 2600 ans avant notre ère, ils eurent une surprise que nombre d’archéologues considèrent comme étant celle d’une vie. Ils découvrirent au pied d’un mur d’enceinte de l’ancienne cité d’Ur, sous un talus, un cimetière comprenant dix-sept sépultures dont toutes n’avaient pas été découvertes par les pilleurs. Six caveaux ont été détruits, à l’exception de la rampe qui permettait d’y descendre, mais pour les dix autres, accompagnés d’une chambre funéraire, les sépultures étaient intactes. Les frissons des chercheurs étaient palpables. L’infinie précaution nécessaire à l’ouverture de ces sépultures royales ne fit que renforcer l’émotion. Ces dernières n’avaient pas été ouvertes depuis 5000 ans, et il ne s’agissait pas d’une mince découverte : à peine la sépulture ne fut précautionneusement dégagée que des pierres semi-précieuses, de l’argent et de l’or ruisselèrent de l’argile. On trouva au milieu des squelettes, un trésor rivalisant de splendeur avec ceux d’un Toutankhamon en Egypte : des vases et coupes d’argent et d’or, des poignards d’or à pommeau de lapis-lazuli ou d’argent, des lyres à têtes de taureaux en métal précieux, une statuette représentant un bélier pris dans un buisson, en bois plaqué or avec lapis-lazuli, un étendard d’Ur en nacre et lapis, diadèmes de feuilles d’or, boucles d’oreille, colliers, d’or, de lapis ou de cornaline portés par la reine Shubad (Pû-abi) et les femmes de sa cour, sans compter la perruque en or quinze carats finement ciselée de Meskalamdug. Trésor inestimable actuellement réparti entre les musées de Bagdad, de Philadelphie, et du British Museum.

Mais outre le trésor et ses magnificences, la tombe royale décelait aussi un autre secret, bien moins reluisant. Comment se faisait-il que, en plus des corps royaux, on ait trouvé dans les chambres ainsi que dans une grande fosse, les squelettes de 63 et 74 autres corps, de la tombe du roi à la grande fosse, dont la majorité d’entre eux étaient des femmes ? On suppose aujourd’hui que lors du décès du roi ou de la reine, la coutume voulait que toutes les servantes et serviteurs, de même que les soldats, les cochers, les musiciennes, rejoignent le souverain dans sa tombe. Sauf que ces derniers étaient encore vivants ! Lors des obsèques royales, chacun a donc dû s’avancer cérémonieusement à destination du poison avec lequel il allait pouvoir rejoindre son roi, sa reine, dans l’éternité. Ces sacrifices collectifs ont été constatés dans maintes civilisations, sous l’Egypte des thinites, chez les Scythes, les Mongols, en Chine, en Assam, et encore au treizième siècle de notre ère, chez les Comans de Russie. Les sacrifices d’Ur et de Kish demeurent toutefois des exceptions en Mésopotamie. Le revers macabre d’une pompe royale et majestueuse que l’on paie à prix fort à la mort du monarque.

 

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Le discrédit des talentueux

Les phéniciens demeurent peu connus. Ce silence fait sur cette puissante civilisation, on le doit peut-être au discrédit jeté sur elle par les prêtres hébraïques de la Bible qui n’en supportaient pas le polythéisme, et peut-être aussi une certaine jalousie si l’on tient compte des avanies que durent supporter les hébreux dans leur tentative infructueuse d’unifier les royaumes d’Israël et de Juda. Cette rivalité entre civilisations a également été entretenue par les grecs à qui l’on droit leur propre dénomination de « phéniciens » dont l’étymologie signifie « pourpre ». La pourpre étant l’une de leur spécificité, la production et l’usage de la première teinture indélébile connue. Comme tous les peuples ayant prospéré sur les bords de mer et d’océans, le commerce, l’exploration, furent leur grande aventure et leur réussite majeure. Certains ont même envisagé l’idée que les phéniciens, au cours de leurs errances océaniques, auraient pu découvrir l’Amérique. Hypothèse purement technique à ce jour, car ils en avaient les moyens, mais en l’absence de toute découverte archéologique, qu’elle relève des textes comme des fouilles, point n’est permis de s’y avancer. En soi, l’hypothèse suffit à nous faire rêver.

On trouve dans les annales assyriennes le récit magnifié des phéniciens en prodigieux pêcheurs. Ils préparaient une spécialité à base de poissons salés, de saumure, que l’on nommait « garum », mais la grande particularité des pêcheurs phéniciens était leur pêche du murex. Pline l’Ancien raconte cette pratique dont la ville de Tyr était l’épicentre qui consistait à aligner des coquillages à proximité des rivages afin d’attirer les murex qui, désireux de s’en nourrir, appliquaient leurs langues sur des coquillages qui la leur pinçaient brutalement. Les murex s’en trouvant pris au piège. A Tyr, la langue, est tout un honneur, car cette pêche leur permettait de fabriquer la pourpre qu’eux seuls savaient produire.

Les phéniciens brillaient également dans l’agriculture ; on leur doit un traité d’agronomie en 28 livres signés du carthaginois Magon et qui eut un tel succès qu’il fut par la suite traduit en latin par le Sénat romain. Le grand intérêt de la science agricole phénicienne provenait de leur aptitude à aménager des territoires cultivables difficiles, comme les plaines littorales, les collines du Piémont, versants montagneux étagés en terrasses, autant de défis relevés par l’agriculture phénicienne. Champs de céréales inondés de soleil et d’air marin, où le vent salé agite la verte splendeur des oliviers et des arbres fruitiers ; odeurs du bon pain et de la fine farine de blé qui leur était autant enviée que l’excellent vin de Byblos qui valut assurément de formidables cuites impériales et pharaoniques en Grèce comme en Egypte. Au IIe millénaire, le pharaon Thoutmosis III écrivait de la Phénicie : « Les jardins sont pleins de fruits, dans les pressoirs le vin ruisselle comme de l’eau, les grains sur les aires sont plus abondants que le sable sur le rivage. » Plateaux d’élevage de moutons et des chèvres à mille mètres d’altitude, systèmes d’irrigation, de canalisations, de puits et de réservoirs, modernisent plus encore le tableau.

La Phénicie n’étant pas une puissance équivalente aux grands empires du moment, elle fait un peu songer à la Suisse. Sa petitesse la contraint à nouer des alliances, à user du commerce et de la diplomatie, à pratiquer une sorte de multilatéralisme sinon de neutralité intéressée avec toutes les parties à la fois. Les phéniciens se sont arrangés pour offrir leurs compétences militaires à ceux qui pourraient en avoir besoin. Les Assyriens, les Babyloniens, les Perses useront de leur puissance maritime via leur flotte de guerre. Ils seront consultés aussi pour leur savoir-faire en constructions navales et en formations des équipages. Moins doués dans l’attaque que dans la défense, les phéniciens étaient capables de tenir tête aux envahisseurs par d’imprenables sièges grâce à leur flotte de guerre et à leurs cités hautement fortifiées. Leur talent dans la construction leur fait précéder les Grecs dans le plan urbain orthogonal régulier avec ses îlots d’habitation rectangulaires et leurs rues se croisant à angle droit, remontant déjà au VIe siècle avant notre ère, soit bien avant les emprunts grecs datés du Ve siècle à Olynthe et attribués à Hippodamos de Milet. Cette invention s’accompagne chez les phéniciens, à Bayrouth, par un système de conduits d’égouts couverts hiérarchisé, du lotissement à la ruelle, de la ruelle à la rue, et ce jusqu’à finir par se déverser dans le port. Les Grecs ne connaîtront pas de système aussi sophistiqué en leur temps.

Virtuoses de l’architecture, la Bible mentionne le savoir-faire phénicien dans la réalisation du temple de Salomon, leurs techniques leur permettaient de résister aux séismes, de ne pas céder aux glissements des terrains pentus, confectionnant des murs à piliers pour solidifier la structure, allant jusqu’à ancrer les bâtiments dans les rochers ; tours à créneaux, fortifications, maisons à étages, installations portuaires avec jetées et brise-lames, rien ne leur échappe. Charpentiers, menuisiers, ébénistes s’attèlent quant à eux à l’art du bois que les forêts voisines fournissent abondamment : le chêne, le cyprès, le cèdre, le pin, le sapin, servent à la construction des maisons comme des navires, moyennant mortaises et tenons fixés par de longs clous de bronze et de fer. Les navires étaient calfatés à l’étoupe, enduits de poix, couverts de lamelles de plomb pour leurs parties immergées, avec éperons en bois ou en bronze. La réputation des phéniciens étant là aussi suffisamment importante pour que l’on ait retrouvé nombre d’objets ou d’offrandes égyptiennes à Byblos remontant aux IIe, IVe, Ve et VIe dynasties. Un cercueil découvert au pied de la pyramide du pharaon Djoser (IIIe dynastie) était composé de cèdre, sapin et pin en provenance certaine de Byblos. Par la suite, des navires nommés « navires de Byblos » achemineront en grande quantité le bois en Egypte, dont les égyptiens se servaient pour leurs portes de palais et nombre d’objets précieux.

Leur art de la teinturerie leur doit comme je l’ai dit jusqu’à leur nom. La splendeur de la pourpre s’accompagne toutefois par l’odeur pestilentielle de la chair de murex écrasée et en putréfaction nécessaire à son obtention, qu’un surplus d’eau dégrade en rose. Racines de fleurs de lotus et pollen de safran produisent le jaune ; oxydes de cuivre le vert et le bleu. Les industries de tissage phéniciennes seront-elles aussi réputées et largement exportées.

Plus surprenant encore, les avancées considérables des phéniciens dans la métallurgie, au point qu’on leur prête volontiers l’invention de cette discipline. Les phéniciens savent pratiquer la fusion des métaux en broyant finement les minerais et en les soumettant à de fortes chaleurs dans des fours en terre cuite partiellement ensevelis, munis de soufflets à tuyaux. L’Ancien Testament rapporte que Salomon en personne aurait demandé à un bronzier tyrien du nom de Hiram de réaliser les objets en bronze du temple de Jérusalem. La sculpture leur réclame l’usage du calcaire, du grès, des marbres grecs importés, voire des pierres semi-précieuses comme la stéatite, la cornaline, le jaspe, l’agate et le cristal de roche. Statuaire en ronde bosse, relief et sarcophages représentent les trois fonctions de la sculpture phénicienne ; des sceaux en scarabées seront sertis des pierres semi-précieuses. Les sceaux cylindres du IIe millénaire seront remplacés à terme par de la cire et les tablettes d’argile par le papyrus. Cette révolution des supports se paiera par leur désagrégation pure est simple… Ils ne nous sont pas parvenus.

Le travail de l’ivoire sera une grande spécialité phénicienne, défense d’éléphant, ivoire d’hippopotame, de morse, de cachalot et même de sanglier ; de l’os, de la corne, des coquilles de tridacnes seront aussi travaillées. Feuilles d’or, peinture, pâtes de verre colorées, pierres semi-précieuses, renchériront les motifs. Leur production d’ivoire fut une telle spécialité que la princesse Jézabel en exportera par le biais de son union avec le roi Achab. On en trouvera dans des tombes royales de Chypre et de Samarie. Sans avoir inventé le verre, dont la découverte remonte au IVe millénaire en Mésopotamie, puis en Egypte, le talent des phéniciens dans la verrerie répandront le verre en Méditerranée occidentale, comprenant amulettes et porte-bonheurs à succès. Nombreux seront aussi les ateliers de céramique et de coroplastie, munis de tour à pédales. Les fours atteignaient volontiers 600 à 800 degrés. La peinture servait aux bâtiments, avec des fresques, au même titre que les tombes, statues, sarcophages et statuettes en terre cuite dont les couleurs subsistent encore. Vases ornés, décors peints, décorations de coquilles d’œufs d’autruche, qui vivaient à l’époque en Syrie, Mésopotamie, Egypte et au nord du Sahara dans les steppes et vallées fluviales ; décorations demeurant propre à l’originalité phénicienne.

Le discrédit de ces virtuoses des arts appliqués, du commerce, de la mer et de la guerre, devait se poursuivre sur le terrain de l’art lui-même, par la déclaration d’Ernest Renan renvoyant l’art phénicien à un troglodytisme primitif, un art d’imitation, industriel, incapable de s’élever à l’élégance et au durable dans ses monuments publics. Un jugement lui aussi abusif car la vision de l’artiste-roi et indépendant n’apparaît qu’à la Renaissance, et non dans l’Antiquité, ou à quelques exceptions près, l’art ne fait que s’inscrire dans une tradition culturelle et religieuse. Ce qui n’empêche en rien le temps de produire ses effets et de déboucher sur une inéluctable variation stylistique. Il faut comparer ce qui peut l’être et la Renaissance est un mauvais point de vue pour juger d’une civilisation aussi ancienne dont les mérites sont tout de même stupéfiants car les phéniciens précèdent les Grecs, héritent d’Ugarit et des hittites, et font remonter leurs racines au moins jusqu’au IIIe millénaire. L’art phénicien s’organise autour d’ateliers, d’écoles, de courants dans lesquels des artistes, amenés à voyager pour étoffer leurs savoir-faire, généreront des singularités dans leurs apports. L’art phénicien opérera ainsi une synthèse originale des styles égyptiens, syriens, mésopotamiens, anatoliens et grecs. Les étoffes décorées et le mobilier sculpté et autres coupes métalliques décorées ne nous sont jamais parvenues. Il existe donc tout un pan des arts appliqués phéniciens qui échappe au jugement, sinon par le biais des écrits antiques dont l’admiration pour ce peuple doué en tant de domaines va de pair avec un discrédit prononcé des hébreux et des grecs, de même que des chrétiens par héritage gréco-romain. Si les grecs ont su mener l’art de la céramique à son apogée, les phéniciens leur ravissent aisément celui de l’ivoire. Il n’en demeure pas moins que la discrète Phénicie fut victime de son trop glorieux succès.

 

 

Mendelssohn: Piano Trio No. 2 - Allegro energico e con fuoco © MusicaOmnia1

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@LG

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