Un virus antilibéral

Fragments pour un gai savoir XXXIV

 

Un virus antilibéral. On en sait suffisamment désormais sur le virus pour comprendre non seulement son origine chinoise mais les conditions de son expansion en Europe. En premier lieu, la Chine a fait la maline en préférant nier les faits plutôt que de les traiter ; les premiers cas sont copieusement écartés par le pouvoir en place conduisant à la conséquence inéluctable : une démultiplication des malades qui, par absence de confinement, se répandent jusqu’à aboutir à l’épidémie. Première erreur. Elle ne concerne encore que la Chine dont la surdité perdurera plus de deux mois, de novembre 2019 à janvier 2020. A cette étape, l’épidémie se répand en Chine et le pouvoir décide de prendre le problème à bras-le-corps en déployant les mesures de confinement de la population et en l’équipant du matériel de protection, mais ne ferme pas ses aéroports contrairement à ce que fera Israël au départ de la pandémie, ce qui leur vaut à ce jour l’absence de la moindre mortalité. La Chine n’ayant pas fermé ses aéroports, les travailleurs chinois infectés iront dans divers pays – ainsi que les résidents étrangers en Chine – infecter d’autres citoyens d’autres pays où ils travaillent pour beaucoup. Rappelons que la Corée du sud a réagi très vite en testant massivement sa population pour ne confiner que les malades et non l’entièreté de la population, ce qui lui a permis de ne pas impacter son économie et de gérer très vite l’épidémie.

En d’autres termes, si on s’appuie sur les bons élèves dans la gestion de la crise, les dispositions les plus efficaces, confinement immédiat des malades, fermeture des aéroports (ou test obligatoire pour tous les entrants), avec pratique idoine aux douanes, extension des tests à un maximum de citoyens, confinement des positifs, ces bons élèves ont prouvé qu’ils sont les moins touchés par le virus où on déplore très peu de décès, voire aucun. C’est à l’aune des bons élèves que seront évalués les mauvais et l’absence de mesures de ces ordres dans la plupart des pays européens, sinon dans les temps, devra trouver une bonne justification. Or, ces justifications, nous en avons déjà quelques exemples en écoutant les déclarations publiques, chez les politiques comme chez leurs analystes ayant opinion sur rue sur nombre de plateaux de radio-télévisions. Pourquoi les mesures de bon sens n’ont-elles pas été prises à temps en Europe alors qu’elles l’ont été ailleurs ? Certains justifient la non-fermeture des aéroports pour des raisons de libre-échange, il en va de même pour l’absence de contrôle aux frontières en raison de Schengen. Le premier ministre anglais souhaitait même n’en rien faire du tout pour toutes ses raisons conjuguées et escompter sur la main invisible et la responsabilité individuelle pour que tout aille pour le mieux. Ce à quoi les autorités médicales ont fait savoir que l’épidémie pouvait en l’état faire plus de morts que la grippe espagnole, statistiquement parlant. Exagéré ou non, le risque encouru a calmé l’ardeur libérale de Boris Johnson.

On comprend vite que la lenteur de l’Europe à appliquer les bonnes mesures revient à des positions idéologiques que n’ont pas eu, ni les chinois, ni la Corée, ni Israël. Comme l’a relevé un conseiller d’Etat libéral récemment, la Suisse n’est pas une dictature, c’est un pays libéral, et il est hors de question d’appliquer les mêmes restrictions que celles que l’on trouve en d’autres régimes. Certes, et je considère également que le flicage généralisé des citoyens pratiqué par la Chine comme par Israël, n’est pas, méthodiquement parlant, la bonne solution. Les mêmes dispositions peuvent toutefois être obtenues non par la force mais par l’information et l’accord des populations, mais pas toutes. Il est mal aisé d’invoquer le principe libéral de la responsabilité individuelle dans des populations où la précarité culturelle est beaucoup plus grande que par le passé et où lire et écrire sont devenus des difficultés mettant à mal la compréhension même d’un événement ou d’une information quelconque. On assiste bien au contraire à des comportements n’ayant pour mobile, soit, que l’inconscience naïve, l’égoïsme revendiqué, soit la terreur par incapacité de faire usage de sa raison et de comprendre posément les particularités du virus et les moyens de s’en prémunir. Le postulat de responsabilité individuelle ne fonctionne plus au sein de populations de moins en moins en capacité de comprendre d’autres intérêts que le sien.

Il n’en va longtemps pas de tout le monde, évidemment, nombreux sont les gens sensés, mais on sent bien que leur présence a diminué au sein des foules. Faut-il dès lors appliquer les mesures d’hygiènes et de sûretés avec la férocité de la Chine dans les pays démocratiques ? Non. Mais la contrainte légale se justifie tout de même par la nécessité.  Lorsque l’on justifie l’absence de mesures que l’on sait décisives dans la résorption d’une épidémie pour des raisons de principes politiques, cela nécessite aussi que l’on soumette ce risque au regard des faits. Les faits, ce sont les conséquences des mesures prises et celles des mesures que l’on a pas prises, et force est de constater que les pays concernés par les meilleurs résultats ne sont pas, en effet, des démocraties. Mais les vies sont sauves…

Nous découvrons, au-delà de la tragédie elle-même, les conséquences (les risques) de la mondialisation qui ne mondialise jamais que le commerce, mais aussi la culture, le pouvoir, la religion, les mœurs, les maladies, au détriment des autochtones et de leurs particularités. Le libre-échange suppose aussi la libre-circulation des virus (par individus entrant et sortant), la perte des moyens d’endiguer une épidémie par espace Schengen, une impossibilité de se fournir du matériel de protection par délocalisation industrielle et importations étrangères, absence de productions nationales en biens de premières nécessités. L’Europe libérale se découvre les mains liées au moment le plus décisif de l’efficacité politique : l’urgence des nécessités humaines. C’est au moment de faire ses preuves que ladite fédération fait défaut. Tout ce qu’il aurait fallu faire dans les temps ne l’a pas été pour des raisons d’organisation libérale, jusque dans l’austérité publique qui laisse des hôpitaux exsangues, sans matériels, sans infirmiers et infirmières suffisants en raison de la médiocrité des salaires et la pénibilité des horaires, alors qu’ils se trouvent être au cœur du bien-être social, par temps de guerre comme par temps d’épidémie. A l’heure du retour à l’essentiel après des décennies d’irénisme progressiste, l’épidémie ramène la science à sa juste place : celle d’être sans cesse derrière les talons de la nature mais jamais au-devant d’elle. La nature reprend ses droits sur l’idéologie au travers de l’urgence et l’urgence climatique agi selon une même logique de suprématie naturelle sur l’artificialité du progrès. Ce dernier a bien sûr ses précieux atouts, on le verra notamment lors du futur vaccin, mais il s’abuse complètement, à l’image du positivisme du XIXe siècle, en se croyant supérieur aux lois naturelles.

Les épidémies, comme le changement climatique, sévissaient déjà dans l’Antiquité. Ce n’est donc pas le monde qui s’écroule ou se termine, ni même un dérèglement de ce dernier, mais un retour à la règle. On pense tout de suite au Moyen-Age en matière d’épidémies, mais on a oublié qu’il y en avait pléthore au XIXe et au XXe. Nombre d’épidémies sévissaient, même en Europe, sous plusieurs formes concomitantes et l’on ne disposait d’aucun moyen technique pour les comprendre et les soigner avant que Pasteur et ses suiveurs ne s’en occupent : choléra, tuberculose, variole, rage. Les contemporains de ses maladies avaient appris à vivre non seulement avec ce risque constant, mais avec la mortalité associée. D’où les mesures d’hygiènes qui firent leur apparition, par défaut de médicaments, pour se prémunir contre leurs agents. La quarantaine, à ce titre, est elle aussi vieille que ne le sont les épidémies. Cette hygiène quotidienne qui, en Occident, a perdu son sens au fil du temps par la grâce de la science médicale moderne, se retrouve à l’ordre du jour là où d’autres continents, la plupart d’entre eux d’ailleurs, connaissent des maladies infectieuses suffisamment graves pour pratiquer toujours ces mêmes mesures d’hygiène élémentaire, comme se laver les mains fréquemment, laver ses légumes avant emploi, cuir l’eau même pour la boire plus tard selon les endroits, éviter de porter les doigts aux orifices du visage s’ils n’ont pas été lavés au préalable. Le climat n’allait pas s’arrêter sur décision scientifique ; les épidémies, non plus. Nous savons même hélas que les guerres ne s’arrêteront pas au pied du mémorial de la Shoah. Autant d’événements déconcertant provoquant la crise de la civilisation du progrès, rattrapée comme jamais par les lois de la nature.

A l’heure qu’il est, je viens d’entendre avec émotion les applaudissements aux fenêtres du quartier où je réside, à l’attention du personnel soignant sortant à 21h00, au terme d’horaires interminables, prenant des risques de contamination au quotidien, comme tous les travailleurs par temps de quarantaine, et qui sont ce jour portés sur le podium de la respectabilité d’où sont désormais déchus les comptables de la politique économique dont l’heure des comptes, en effet, s’annonce bientôt. Les vraies valeurs reviennent brutalement à leur place. Les idéologues osent de plus en plus difficilement justifier les principes ayant permis le développement de la pandémie mondiale et la solidarité prend le pas sur le parti pris abstrait. L’humain d’abord est devenu subitement la cause commune et la défaite des marchés, pour un instant, se paie par leurs contributions mutiques et résignées à cet humanisme si cher à payer – dont ils n’oublieront pas la note, soyez-en assurés...

 

Barbara-Le Couloir (Il Me Revient) © Massimo Jeffredo

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J’aurais voulu être un autiste. Vous aurez sans doute déjà rencontré des premiers et premières de classes, élèves brillants, pas forcément géniaux, mais suffisamment brillants pour se démarquer des autres – à l’image de Greta Thunberg – et dont la science s’accorde désormais à considérer qu’ils seraient dotés des mêmes « qualités » psychologiques et sociales, à savoir l’autisme. Une autre épidémie d’autant plus troublante dans le monde intellectuel qu’il en naît de partout. On associe même à ces troubles mentaux, Albert Einstein, sans en avoir la moindre preuve, afin de bien insister sur la grande chance que recouvre paradoxalement l’autisme en matière de facultés mentales. Un phénomène tout de même curieux lorsqu’on écoute ces autistes s’exprimer sur les malheurs du monde de très bonne façon, assumer des activités politiques, parvenir à s’exprimer en public avec une étonnante facilité dont bien des gens ordinaires et sains d’esprit ne sauraient faire sans un trac maladif et des difficultés d’élocution. Il y a donc de quoi s’étonner, à la suite de cette épidémie de maniaco-dépressifs, de bipolaires et d’autistes, dans les hautes sphères du génie ces dernières décennies.

Au su des prouesses considérables conférées à certains par la maladie mentale, on se demande quand les transhumanistes permettront à tout un chacun de devenir à son tour autiste et bipolaire. On se réjouit que le management d’entreprise puisse recruter dans ses annonces les qualités suivantes : « Si vous êtes autistes, c’est un atout pour le poste. » Pourquoi pas ? On comprendra sans doute qu’à l’instar de la physiognomonie, la science n’a pas plus aujourd’hui qu’hier la connaissance infuse et que l’impossibilité de prouver sur échographie la moindre preuve d’une pathologie mentale, profite à des diagnostiques plus ou moins fantaisistes selon les époques. On ne prouve pas l’existence d’un autisme de la même façon que l’on prouve sur scanner la déchirure d’un ligament.

Loin d’entraver une existence comme le ferait une authentique pathologie, nous observons bien au contraire des réussites prodigieuses, autant sociales que professionnelles, sinon artistiques, par des êtres censément autistes, là où d’autres, sérieusement atteints, s’en trouvent profondément isolés, apathiques, aphasiques, dans l’incapacité de communiquer, de vivre comme de travailler ; traités par médicaments, exclus de la société, enfermés en clinique, ce qui démontre généralement par le fait l’existence de la maladie. Bien au contraire, ces nouveaux autistes sont doués, affables, pas si isolés que cela puisqu’ils s’entourent d’amis choisis rencontrés sur les bancs de l’école, sinon par le biais de leurs activités publiques. Si l’autisme permet de faire le tour du monde afin de militer pour la survie de la planète, de faire des rencontres aussi passionnantes avec des savants, des militants, des politiques, je connais nombre d’esprits sains intéressés à développer en eux ces merveilleuses pathologies pour premier de classe. La plus-value du mal outrepasse largement les bienfaits ordinaires.

Au-delà de ces diagnostiques un peu curieux, on pourrait y voir plus modestement une psychiatrisation de la différence. Au XXe siècle, le talent était tout autant différencié, mais accolé à des maladies bien plus tragiques et préoccupantes. Ecoutant certains témoignages de ces présumés autistes à qui tout réussi, on constate qu’ils font en réalité état de ce qui a toujours caractérisé l’élève artiste ou l’enfant précoce, à savoir : de l’intérêt pour des activités que les autres élèves ne partagent pas, un isolement dû à leur précocité mentale en matière de goûts comme d’intérêts qui les éloignent des discussions et des activités du plus grand nombre, des notes au-dessus de la moyenne de la classe pour les mêmes raisons, et quelques singularités comportementales qui ont toujours été le propre de la différence à travers les âges. On remonterait sans problème jusqu’à Aristote pour y découvrir le même phénomène, à cette différence près, qu’il n’était pas considéré comme une pathologie mentale, tout au plus un trouble de l’humeur, bien moins sexy et branché que le parcours élitiste des surdoués d’aujourd’hui. Faut-il dès lors s’interroger sur la société trouvant légitime de définir par la pathologie mentale, des singularités qui sont celles des artistes et des penseurs depuis des millénaires ? Qu’est-ce que cela peut bien renvoyer de nous que cette psychiatrisation du talent précoce ou de la différence en tant que telle ?

Peut-être le simple fait que nous vivons dans des sociétés normatrices et policées, politiquement-correctes, moutonnières et grégaires, et que la moindre originalité nécessite désormais qu’on lui colle une pathologie pour la justifier socialement et lui accorder sa place. Alors bien sûr, on ne présente sous un jour favorable que les « malades » surdoués à qui tout réussi, sans y voir un bien compromettant paradoxe, mais jamais les vrais malades dont la maladie en question est pour le coup l’occasion d’une médicalisation évidente, d’une réelle souffrance, incompatible avec la réussite et l’intégration sociale. Autrement dit, on nous présente comme malades des surdoués, mais pas ceux dont la maladie est à ce point déclarée que les symptômes ne prêtent guère à équivoque. Loin d’être une avancée, cette psychiatrisation des jeunes talents m’apparaît bien plutôt comme un degré inquiétant de normalisation sociale à ce point fusionnelle et communautaire, qu’elle suppose renvoyer à une maladie quelconque tout ce qui déroge à son conformisme. Et face à une société imperméable aux différences, sinon par l’excuse d’une défaillance, soucieuse de les phagocyter au sein d’une même normalisation, il n’y a vraiment pas de quoi se vanter d’en être reconnu.

 

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La judiciarisation de l’inconscient. Dans un même prolongement, les défenseurs des droits (du moins le croient-ils), ont cessé de dénoncer les actes répréhensibles, les insultes et les appels au meurtre, les voies de fait, les causalités réelles des injustices, mais se penchent désormais sur les conditions psychologiques ou psychiques préalables aux discours ou aux actes haineux. Naguère, la loi s’était prémunie à juste titre d’un bagage légal destiné à punir les actes et les propos directement dangereux. Le souvenir des manifestations du NSDAP à même la rue, brandissant leurs pancartes explicites (« Morts aux juifs ») sans qu’aucune loi n’intervienne pour en arrêter le cours, demeure fort heureusement dans les mémoires. Mais désormais, on souhaite punir ne serait-ce que celui dont la mentalité ou l’argumentation du discours pourrait conduire aux actes et aux délits incriminés. Ainsi condamne-t-on le polémiste Eric Zemmour pour haine « présumée » ! Extraordinaire preuve de culpabilité que la présomption elle-même, que la suspicion de quelque chose qui n’apparaît pas dans le propos mais que l’on présume derrière, dans le non-dit de celui qui s’exprime. Ainsi le terme « phobique » qui se répand et s’étend à toute forme de pensée impure, suspecte, tendancieuse, en lieu et place de la haine proprement dite, se trouve être un moyen suffisamment flou pour pénaliser de près et surtout de loin, la moindre pensée inhabituelle – que l’on appelle aussi parfois critique. Quoi de plus inconscient en effet que la phobie, la peur ? Là où le délit et la haine obéissaient à des faits et des propos sans ambiguïtés, on souhaite légiférer l’inconscient, réprimer les peurs.

On ajoute à ce terme équivoque, toutes les déclinaisons possibles, de la grossophobie, de l’homophobie, de la mysophobie, de la christianophobie, de l’islamophobie, sans qu’on en connaisse la fin, au prétexte de faire interdire des stigmatisations qui le sont déjà sous d’autres formes : agressions, injures, discriminations par les faits, appels à la haine, harcèlements, etc. Ce bagage légal n’étant plus suffisant pour nombre de fanatiques de la bonne cause, le discours critique sur tous ces sujets leur apparaît déjà comme de trop. De la sanction des délits, nous voyons donc apparaître le bâillon des puritains et des censeurs, une nouvelle forme de sacralisation.

Tout un chacun a pourtant le droit de s’interroger en démocratie sur tous sujets, y compris sur l’homosexualité, le féminisme, le véganisme, le racisme, l’islam, le sionisme ou son contraire, le port ou non du voile, la laïcité, la religion, les causes du surpoids, celles de l’homosexualité, etc., et de s’en montrer critique. La méconnaissance, ou si vous préférez, la « phobie » incriminée, qui ne signifie non pas « haine » mais « peur », témoigne pourtant dans sa définition même, qu’elle n’a rien à voir avec un délit. Comment la loi pourrait-elle considérer qu’une peur ou une méconnaissance, c’est-à-dire une ignorance ou une bêtise, sans que celle-ci ne soit l’occasion d’un acte répréhensible, puisse être redevable d’une sanction pénale ?

Les démocratophobes s’épargnent pourtant de s’inquiéter de leurs propres peurs de l’intelligence et des libertés. La plupart du temps, l’accusation de « phobie » ne masque qu’une critique intellectuelle et non un délit racial puisque ces derniers sont déjà sanctionnés. Quand bien même s’agirait-il d’une peur, aucune peur n’est digne d’être sanctionnée pénalement sans entrer dans un monde totalitaire ou l’inconscient devient l’objet du soupçon. Il n’y aurait pas pire dictature que celle s’autorisant de criminaliser l’inconscient. Pourtant, en voulant sanctionner le « phobique », on rend l’inconscient coupable, d’où la grande surprise et la profonde expectative de ceux qui se voient accusés de crimes alors qu’ils n’ont pas même ni souhaités, ni réalisés qu’ils en avaient commis un. Encore une fois, une phobie n’est pas un crime, seuls les actes et les menaces le sont, et il est plus que rationnel en revanche d’interdire la répression pénale des peurs et de se contenter de pénaliser les faits. Toute ambiguïté devrait profiter à la présomption d’innocence et non à celle de la « présumée » culpabilité.

 

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Homophobie, criticophobie. Plus de 60 % des suisses acceptent de pénaliser l’homophobie (la discrimination liée à l’orientation sexuelle) au même titre que les autres racismes figurant déjà dans la législation. C’est tout du moins la preuve d’un soutien considérable de la population à l’égard de la différence sexuelle. L’homosexualité n’est non seulement plus un tabou, mais elle n’est plus mal perçue par une majorité de citoyens. Elle intègre pleinement une forme de normalité sociale. On ne peut que se réjouir de cet état de fait agrandissant le spectre des libertés publiques. Espérons que ces nouveaux droits ne serviront pas à en raboter d’autres, notamment la liberté d’expression, car l’homosexualité n’est pas sacrée et suppose que l’on puisse toujours interroger son origine et ses mécanismes. Critiquer la politique d’Israël ne fait pas un antisémite, de même qu’interroger l’homosexualité ne fait pas l’homophobe. Les craintes de censures sont donc tout à fait justifiées par les parties adverses.

Le fait que des homosexuels aient parfois recours à des charlatans destinés à les soigner de leur attirance, prouve à l’évidence que l’homosexualité n’est pas un choix car nombre d’entre eux de bonne volonté ne parviennent pas à s’en défaire. Changer d’opinion ne suffit donc pas pour corriger un désir soi-disant pervers ou anormal ; le désir n’obéit donc pas à la volonté et les hétérosexuels ne choisissent pas plus l’autre sexe que les homosexuels ne choisissent le même. Il paraît donc évident que l’homosexualité n’étant ni un choix, ni une maladie, qu'elle soit pleinement reconnue et défendue par la loi, accessible à tous les autres droits dont jouissent les hétérosexuels.

La présence de l’homosexualité dans le monde animal rend caduque l’accusation de contre-nature et tend même à démontrer l’origine génétique (bien que le sujet soit tabou) bien plutôt que psychologique de l’attirance sexuelle. Un animal n’applique pas de libre-arbitre en la matière et si les cas d’animaux mâles en couples constatés par certains naturalistes sont vrais, alors la question du choix m’apparaît bien peu tenable. Personne ne choisit son désir, sa pulsion, son attirance, ni l’animal, ni l’homme. Chacun peut refuser d’y consentir mais au prix d’une frustration, d’une contention, d’une souffrance.

Il semblerait qu’une majorité de la population l’ait déjà compris et que le débat non sur les causes de l’homosexualité mais sur sa légitimé, se rétrécisse à vue d’œil. Pour autant, l’interdiction du débat sur l’homosexualité ne ferait que renforcer sa dénégation et vu qu’il existe nombre d’homosexuels sceptiques ou s’interrogeant sur leur propre détermination, incapables d’en déceler la part déterminée de la part pseudo-volontaire, cela prouve que le débat existe y compris au sein de ceux qui se devraient pourtant de la connaître et de l’expliquer par le vécu – et qui avouent ne pas y parvenir pour autant. On ne saurait donc faire interdire un débat sur l’identité lorsque celle-ci pose encore question y compris chez les personnes concernées.

 

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L’écriture exclusive. L’écriture inclusive a le mérite de poser le dilemme d’une langue peu faite pour permettre aux femmes d’en user avec le même épanouissement que les hommes, si on s’en tient à certaines règles de grammaire imposant par principe, l’accord du masculin. Néanmoins, ceux qui en appellent à la démasculinisation de la langue ne font pas partie des égalitaristes, puisque si égalité il doit y avoir jusque dans la grammaire, le masculin a tout autant sa place que le féminin. A parts égales, la grammaire française se devrait de permettre à chaque sexe d’y trouver son compte et de plier l’outil du langage à son expression. Tout n’est donc pas à jeter dans les propositions qui sont faites pour abattre certaines règles dont le principe est le seul critère déterminant ladite règle.

Il est toutefois crispant que l’écriture inclusive ne soit défendue que par des militantes, des entrepreneuses, des lobbyistes, et non par des écrivaines. Rédiger régulièrement un plaidoyer pour l’écriture inclusive dans les tribunes d’opinion d’un journal en écrivant comme on parle, c’est-à-dire en démontrant preuve à l’appui que la langue est le dernier souci de ceux et celles qui prétendent la défendre, voilà qui décrédibilise beaucoup le parti réformateur-trice. On a bien plus affaire à des déformatrices-teurs. Certaines revendiquent le parti pris politique de cette écriture, au détriment de la linguistique comme de l’esthétique. La chose est au moins dite. Le réalisme socialiste cédera donc le pas à l’inclusivité de genre pour faire la loi dans les arts, en précisant toutefois, que l’art n’a pas sa place dans cette histoire. Il s’agit donc d’une entreprise avérée de déculturation assumée : nous ne savons plus écrire un texte correctement mais là n’est pas l’intérêt : seul le combat politique compte.

On trouve même de jeunes historiens (oxymore ?) pour considérer que l’histoire a bon dos et qu’elle n’est pas un critère valable pour juger de l’évolution d’une langue. Il est évident que si seul l’héritage compte, il n’est plus moyen de façonner une langue vers plus encore d’efficacité et de beauté. Mais la beauté n’est pas le but recherché, ce qui compte, on nous l’a déjà dit, c’est l’idéologie du moment : démasculiniser la langue. C’est dire si les défenseuses-eurs n’ont guère le souci de l’égalité, car à égalité devant la langue, chacun devrait pouvoir y trouver son compte. Au lieu de cela, on ne souhaite pas du tout permettre à un homme et à une femme de plier la langue à son expression, mais à féminiser pour démasculiniser. Imposer aux hommes un langage féminisé, sans contreparties adverses. Car inclure, c’est unifier – et donc nier. Comment affirmer sa masculinité comme sa féminité si tout est inclus ?

Si la formule « tous et toutes » ne prête aucunement à difficulté, on nous donne volontiers l’exemple suivant de modifications à apporter au principe contestable de primauté de l’accord masculin : « Les infirmières et le médecin sont soulagées. » L’exemple en est pour le coup trompeur car pris comme tel, il se pose en modification d’autant plus acceptable que les infirmières sont plus nombreuses que le médecin ; mais le pluriel ici consiste à faire l’hypocrite pour masquer l’essentiel, car le vrai dilemme posé par la démasculinisation de l’écriture exclusive (et non pas inclusive) est plus volontiers ici : « L’infirmière et le médecin sont soulagées. » La règle impose le masculin lorsque deux sexes sont équivalents pour un même accord. Il y a désaccord jusque dans l’accord, ce qui n’étonnera pas le conflit génésique entre les sexes, mais face à cette égalité, trancher pour le masculin ou le féminin, c’est nécessairement léser l’autre. Fort de quoi, devant pareil choix, une femme aura tendance à accorder au féminin là où un homme accordera plus favorablement au masculin. Les androgynes y mettront les deux avec les traits d’usage. Mais permettre ainsi un usage égalitaire de la langue, aux femmes de féminiser à bien plaire, aux hommes d’en conserver la masculinité, n’est pas l’option choisie par les exclusifs-ives. Il s’agit bien d’imposer une féminisation pour éliminer le masculin, et non égaliser la grammaire pour l’usage harmonieux de chacun chacune.

Si l’égalité était vraiment le fin mot de l’affaire, on permettrait la féminisation des accords, de même que la féminisation de nombre d’adjectifs et de noms, en même temps qu’on laisserait le masculin à sa place. Si la langue a été masculinisée, il suffit de lui inclure la féminisation, sans vouloir éradiquer le masculin au profit du féminin. Encore une fois, sauf à vouloir autre chose que l’égalité, en l’occurrence, imposer la féminisation telle une guerre contre la masculinité – projet inégalitaire et, à vrai dire, strictement militant - c’est rejouer la guerre des sexes avec les moyens du bord. Pendant que les illettrés revendiqués et fiers de l’être s’écharpent autour d’un e, d’un x, d’un -, d’un -teur, d’un -trice, d’un -euse, les femmes n’ont toujours pas de salaire égal à compétence égale avec les hommes, mais c’est un sujet bien moins important, évidemment ; on a l’égalité qu’on peut. A dire vrai, je serai bien plus heureuse et fière lorsque les femmes décrocheront en masse le prix Nobel de littérature.

 

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Machisme scientifique. Le progrès existe encore et il fait la une du journal Le Temps de ce 18 février 2020 : après 10'000 ans de civilisations, les savants viennent enfin d’inventer la petite culotte absorbante pour régler élégamment le problème des menstruations. Pourquoi cette invention révolutionnaire a-t-elle attendue si longtemps pour voir le jour ? Comment se fait-il que la petite culotte absorbante ait été si tardive par rapport à la bombe atomique ? Parce que les scientifiques ont été majoritairement des hommes dans l’histoire et que les hommes, c’est connu, préfèrent de tous temps les petits soldats de plombs aux soucis féminins. Y a-t-il seulement une autre explication ? Qui dit mieux ? Marie Curie n’est hélas plus là pour en répondre.

 

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Rien n’arrête l’ogre Sam. La France, désireuse de taxer les GAFAM, vient de constater que les Etats-Unis n’allaient pas demeurer de marbre dans la défense de leurs fleurons internationaux. L’impérialisme fait partie intégrante de leur nationalisme. America First devait s’entendre par : notre suprématie d’abord. Pas touche au dollar, pas touche à l’externalité de notre droit rattaché au dollar, pas touche à nos multinationales insoucieuses du droit étranger. Les intérêts américains seront défendus d’arrache-pied à coup de guerre commerciale, et, si besoin, d’attaques ciblées, selon les régions du monde. Les libéraux continueront à répéter leur antienne : pas de protectionnisme ! Ce qui signifie : couchons-nous devant le plus fort. L’ogre Sam veut tout, qu’il prenne tout. Nous avons tout à offrir. On vous donne tout, rassurez-vous, nous ne protégerons rien. Nous sommes à vous. Libre-échange oblige. Si la France a encore quelque envie d’exister par elle-même, elle devra non seulement user du protectionnisme mais riposter à la guerre commerciale qui lui est livrée en raison de sa taxation des géants exemptés d’impôts et pratiquant le dumping fiscal sur son territoire. Et c’est ce qu’elle a décidé de faire, sous régime macronien, c’est-à-dire pro-atlantiste, ce qui est tout de même rassurant lorsque l’idéologie au pouvoir cède le pas au pragmatisme d’un pays attaqué dans sa souveraineté économique. Le banquier d’affaire a encore quelques soubresauts gaulliens.

Trump a également fait savoir après l’assassinat du numéro 2 du gouvernement iranien, que, selon la gravité de la réplique iranienne, les lieux de culture de cette immémoriale civilisation pourraient être anéantis… Comme si Elam, la Perse, la culture chiite, cultures millénaires, ne valaient pas plus pour les intérêts américains qu’Assur pour les djihadistes ! Daesh et US, même combat. Le droit international ne passera pas par eux. Connaissant les déboires du président avec l’Impeachment, on se demande si l’attitude dilatoire des Etats-Unis à l’égard du numéro 2 iranien n’a pas été l’occasion de faire diversion et d’opposer à la procédure en cours, la nécessité d’un président guerrier de la trempe du présumé justiciable. Eh quoi ! On ne va pas pinailler sur quelques coups bas lorsque le maréchal en chef sauve la nation !

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L’Angleterre en pleine Brexitation. Le Brexit est donc affaire conclue. Au terme de plusieurs années d’embûches, d’intimidations, de déclarations tonitruantes sur l’apocalypse financier à venir et de l’effondrement brutal de l’Angleterre si elle devait sortir du carcan européen, où en sommes-nous ? Le churchillien cultivé, récitant par cœur Homère en grec ancien, Boris Johnson, a déjà annoncé pour « fêter » le Brexit, l’augmentation du salaire minimum pour relancer la consommation, la nomination de 20'000 policiers supplémentaires pour assurer la sécurité, 50'000 infirmières pour secourir des hôpitaux à bord du chaos après des décennies d’austérité, la fin de l’austérité proprement dite imposée unilatéralement par les traités bruxellois, ainsi qu’un contrôle accru en matière de sécurité alimentaire. Le pitre populiste et incompétent s’est en réalité illustré par un respect de la démocratie en appliquant le résultat du référendum populaire sur la sortie de la Grande-Bretagne de l’UE, au détriment de la vraie pitre Theresa May, peu soucieuse de réciter Homère même en anglais. Au final, nulle trace du dangereux démagogue, du révolutionnaire extrémiste, encore moins du fou fantasque, mais une vision plutôt modérée et saine de l’organisation politique.

Le grand effondrement promis par les européistes semble être davantage celui qui leur pend au nez plutôt que celui des candidats sortants, ce d’autant plus que l’Angleterre ne versera plus les dizaines de milliards qu’elle devait verser à l’UE en tant que membre de l’Union. Economie non négligeable pour amorcer une relance intérieure et éteindre nombre d’incendies provoqués par la paralysie technocratique régnant depuis Maastricht. Outre les prévisions politiques de la relance, les milieux financiers témoignent que des capitaux considérables, supérieurs à ceux de Berlin et de Paris, sont attirés à Londres depuis 2019 et de façon exponentielle. Les Etats-Unis sont bien évidemment loin devant l’Angleterre, mais il est déjà question d’un traité de libre-échange entre les deux nations. Investisseurs, jeunes sociétés, panel diversifié d’innovations, autant de pôles en plein essor que le Brexit semble moins compromettre qu’amplifier. Réquisition des ports de mer que les traités européens avaient fait perdre à l’Angleterre au profit de la France.

En cas de reprise économique, une fois les menottes retirées, nul doute que Londres en profitera pour partager les fruits de la relance avec l’Ecosse afin de la convaincre que le Royaume-Uni vaut mieux que l’Union européenne et éviter ainsi une partition du pays. Seule une démonstration de force économique retrouvée pourra dénouer la discorde entre les deux régions. La réussite du Brexit décidera du sort de l’Ecosse, à n’en pas douter. Nous verrons bien à terme qui du pitre ou du churchillien l’emportera sur l’histoire, mais semblable à son homologue d’Outre-Atlantique, le fou manie la boussole et le gouvernail avec un aplomb et un sillon, bizarrement aligné sur l’horizon. Y a-t-il un guano sur la vitre où s’agit-il bien d’une étoile ?

 

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Les retraites : la grande défausse.  Les réformes des retraites trahissent moins des problèmes de retraite proprement dites que les stigmates de la crise économique, car 40 ans de travail d’une vie humaine partagée par tous, cela suffit très bien à faire tourner une société – ce d’autant plus qu’on ne donne pas à tout un chacun du travail et qu’on devrait commencer, avant de se plaindre d’une quelconque pénurie, par éradiquer le chômage. Une fois le chômage éradiqué, on peut commencer à réfléchir sur d’autres facteurs de pénurie. Lorsque l’argent vient à manquer, non dans les coffres privés mais dans le circuit économique, il est évident que les premières réserves attirant vautours et charognards, sont les immenses réserves d’argent de l’assurance santé comme des retraites. Dans le moindre désert, c’est la carcasse la plus grosse qui voit son lot d’intéressés tourner autour. Qui peut croire qu’une année ou deux de plus permettront non seulement de sauver les retraites mais de rétablir la productivité nécessaire à ce renflouement ? Si un réel problème se pose, il suppose moins la rustine d’une ou deux années de plus que celle d’une dizaine d’années au moins, sans quoi le bénéfice demeurera négligeable et destiné à être repoussé plus encore à chaque fois.

Il n’y a pas de problèmes des retraites, il y a une crise économique. La machine à rendement ne fonctionne plus. Le moteur est à sec et l’argent qui reste est stocké à la fois dans le public (pour le bien de tous) et dans le privé (pour le bien particulier). La gauche et la droite ne font que s’étriper pour faire payer le camp d’en face. Sauf que le problème, avant même de savoir à qui prendre quoi, c’est la panne du moteur. Les retraites ne sont qu’une manne du système, comme la sécurité sociale en France, des zones protégées où l’argent s’accumule là où ailleurs, il disparaît. Plutôt que de lancer un vrai projet destiné à relancer un système productif efficace, on se contente de résoudre une crise institutionnelle ou conjoncturelle en allongeant modestement une durée de cotisation qui ne résoudra en aucune façon les causes structurelles de sa pénurie ; on se contente de jouer sur la durée du travail contre toute modification du taux de prélèvement des cotisations, bref, à ponctionner à gauche comme à droite, les acquis des autres, sans jamais toucher au moteur qui toussote.

Et pourtant, la question de la responsabilité d’un fiasco économique ou industriel, que l’on refuse de faire peser sur les chefs d’entreprise, les responsables politiques, les autorités bancaires, les risques inconsidérés du marché, on préfère la faire peser sur la main d’œuvre qui ne fait généralement qu’accomplir le travail et suivre les décisions prises au sommet. Punir les salariés pour ne pas avoir à sanctionner les décisionnaires d’une faillite quelconque de la productivité ou de la rentabilité, est une option politique bien déterminée ; mais la disproportion des revenus, et donc des cotisations, déstabilise entièrement un système des retraites de moins en moins soumis à péréquation, mais de plus en plus financé par et pour les revenus modestes. Si les cotisations ne sont celles que des plus modestes, on ne peut guère imaginer que le solde final soit à la hauteur d’une retraite décente pour ces mêmes salariés modestes. Le vieillissement de la population n’a pas de lien avec la baisse des salaires, ou leur stagnation, l’essor du travail partiel rarement choisi, l’explosion du chômage de longue durée, les taux négatifs siphonnant l’épargne, et les exemptions d’impôt des plus fortunés.

Reculer l’âge de la retraite de quelques minuscules années ne sauvera rien du système, et pour être efficient en la matière, seul serait efficace se pleine suppression. Ce n’est pas pour rien que les milieux économiques y songent déjà. Or chacun sait que la richesse existe, elle en est même insolente, et il faut bien qu’elle soit produite à un moment ou un autre par du travail. Il est tout de même curieux que l’on puisse considérer qu’il soit raisonnable que le coût de la santé puisse supposer des primes maladies à bientôt un tiers d’un revenu, sans imaginer que la cotisation des retraites puisse nécessiter tout autant une cotisation renforcée, sinon plus équitable ? Pourquoi un tel zèle du côté des assurances santés et rien du tout du côté des retraites ? Quelle étrange prédilection. Il est des priorités bien suspectes. Le souci du bien de tous, je n’en vois pas ; mais celui des gros sous, si !

 

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Ruse démocratique. La crise démocratique de la macronie a été bien courte : Zemmour est quatre jours par semaine sur Cnews, Natacha Polony sur RTL, Elisabeth Lévy sur Sud Radio, Frédéric Taddeï sur Europe 1, Michel Onfray réapparaît sur le service public français, Emmanuel Todd également ; à se demander si le choix d’une présence quotidienne dans certains médias n’a pas été décidée en haut lieu pour les empêcher d’écrire… Au moins, pendant que tous s’expriment dans le « cause toujours » de la monarchie de moins en moins républicaine, ils ne publient pas et n’embêteront personne à la postérité – excepté Michel Onfray qui publie autant qu’il n’en faut pour fonder à lui seul une civilisation…

Encore une fois, le problème de la censure est moins dans la censure elle-même, d’autant plus lorsqu’elle est pratiquée par des directeurs d’établissement et non par la loi, mais chez ceux qui s’y plient. L’Université censure ? Elle n’a jamais représenté la société. Même en mai 68, les étudiants ne pesaient en rien sur les mentalités. Le vainqueur de mai 68, sur le moment du moins, fut De Gaulle… Pompidou ensuite. Nous vivons bien plutôt une époque lâche et veule qui, en l’absence de nazisme, de bolchévisme, plie l’échine lorsque papa hausse le ton, lorsque maman réprimande, lorsque son pote n’est pas content, lorsque son patron le vire, lorsque la conseillère en chômage lui annonce l’orage, lorsque la bien-aimée jette de courroux sa culotte absorbante, alors qu’aucun d’entre eux et nul d’entre elles (vous avez vu l’effort*), ne portent la dangereuse insigne SS ou le marteau et la faucille des tortionnaires d’en face. On nous dira bientôt de ne plus postillonner dans un micro, de ne plus tourner les pages d’un livre, de ne plus tapoter sur son clavier, de ne plus se rendre dans une librairie à cause du coronavirus. Combiens d’excuses trouveront donc encore tous ces faignants ?

* et non la concession…

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Quand la rotative tourne à vide. La presse helvétique disparaît, la presse se meurt ; à qui la faute ? Les gratuits qui n’ont rien à dire ou les payants qui n’en valent pas le prix ? La gauche subventionne, c’est son credo. Interrogeons-le. Subventionner une presse dont on sait qu’elle n’est lue par personne – qui dit mieux ? On nous dit : il s’agit de sauver la diversité. Et si la diversité était en péril du simple fait que tous les journaux racontent la même salade, en quoi la subvention va-t-elle sauver la diversité ? Lorsque tous les journaux se ressemblent, ne subsistent que les meilleurs, au minimum un seul. Subventionner de pâles copies ne fera que pérenniser l’absence de diversité sous couvert de titres différents. Les politiques pourront s’écrier : vive la diversité suisse ! Mais cette diversité artificiellement entretenue par la manne publique n’appartiendra qu’à un faux monde orwellien et factice, créé de toute pièce.

Mais alors, si vous ne faites rien, nous n’aurons plus de journaux ! Comment la démocratie directe va-t-elle pouvoir fonctionner sans l’information d’une presse sérieuse et de qualité ? La réponse est en réalité inverse : la presse se meurt parce qu’il n’y a plus de diversités au préalable – et accessoirement de qualité. La disparition des journaux en est la conséquence et non la cause. La conversion de toutes les cervelles à une même litanie social-démocrate a fini par faire de la gauche et de la droite une même bassine unique. A pensée unique, journal unique. Encore qu’on pourrait même se passer du dernier d’entre eux.

Peut-être faudrait-il préciser quelle presse va mal ? Car je doute que de l’extrême droite à l’extrême gauche, toutes les presses existantes soient menacées de désertion, mais le politiquement correct interdit sans doute cet aveu que la presse naguère majoritaire, celle qui a toujours plu aux élites, soit la seule en voie de disparition. Naguère on enveloppait le poisson frais dans le journal du jour, aujourd’hui c’est le journal qui sent le poisson… de l’avant-veille. La presse doit se réinventer sous peine de disparaître, et quand je dis se réinventer, cela peut très bien vouloir dire : renouer avec son succès d’hier. Tout ce qui ne se renouvelle pas avec son temps, moisi. Et la moisissure s’entretient très bien avec des subventions.

Il est donc tout à fait possible de sauver les meubles avec de l’argent public, mais ici aussi, si on ne se préoccupe que de mettre le patient en respiration artificielle, sans s’occuper du moteur, on aura simplement réussi à avoir l’écho du vide sans subir pleinement le vide. Et la presse, c’est une chose, mais il serait de première urgence de subventionner Michel Ange ; de subventionner Proust ; de subventionner Einstein ; de subventionner Rimbaud ; de subventionner Zola ; de subventionner la chanson à texte ; de subventionner de nouveaux opéras ; de subventionner le théâtre ; de subventionner un cinéma d’auteur… Dans de nombreux cas, c’est déjà le cas. Reste à se poser alors la question : la subvention crée-t-elle le mérite ? La qualité surgit-elle de la subvention comme un lapin d’un chapeau ? Nombreux sont prêts à payer pour lire ou écouter leur auteur ou leur penseur préféré. Ils courent après Onfray, Zemmour, Todd, Piketty, Debray, Houellebecq, Lordon, Tesson, mais ne gaspillent plus la monnaie qui leur reste pour les journalistes. Les temps changent, mais on lirait bien volontiers Zola, Nerval, Hugo, Camus, dans leur article du jour. C’est bien ce que je dis : tout est à réinventer.

 

Albert Camus sur le journalisme © PUAM

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@LG

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