Réflexions sur le thème de l'enfance

Ni bon, ni méchant. On oppose toujours les tenants rousseauistes de l’homme né bon, des hobbesiens, l’homme naturellement mauvais. Outre le fait que chez ces deux penseurs le parti pris n’est pas aussi tranché que l’image d’Epinal, il faudrait reconnaître une voie médiane qui dirait : l’homme naît innocent. L’innocence est une position complexe sur laquelle joue précisément toute l’ambiguïté du propos. Qu’est-ce qu’un innocent lorsque l’on parle d’un nouveau-né, d’un enfant ? Il s’agit d’un état d’incertitude dans lequel n’intervient aucune espèce d’anxiété ou de peur. L’enfant est tout entier disponible à lui-même. Son extrême fragilité tient en cette position vulnérable qui suppose de pouvoir adopter tous les partis à la fois, sans aucune échelle de valeur. L’adulte a vis-à-vis de lui, les pleins pouvoirs. Il a l’expérience ; il sait. L’étymologie d’enfant, «in-fans » (qui ne peut parler),  renvoie d’ailleurs à l’absence de langage, de moyen d’expression. L’enfant ne sait pas parler. Or, la parole, c’est le pouvoir de dire oui ou non ; c’est le pouvoir de choisir, de décider. C’est l’autonomie et l’auxiliaire de la liberté. L’enfant est donc asservi à son impuissance langagière et susceptible d’être le jouet de tout ce qui existe en dehors de lui, et donc y compris de lui-même. « Je » est un autre, voilà qui ne peut être plus évident que pour l’enfant. On devrait toujours se réjouir de ne plus appartenir à cet âge d’extrême précarité, ou la mort peut survenir avec la même brièveté détachée qu’un passage d’oiseaux. Offerts à tous les coups du sort, le destin s’écrit dès la naissance dans l’aveuglement le plus complet ; celui de la pleine lumière, de l’absence d’ombre pour se diriger. Chaque coup, chaque blessure, vénielle ou grave, agit comme un fil d’Ariane dans un labyrinthe indolent. L’innocence se résume donc en ceci que l’être de l’enfant reste passif, y compris dans son mouvement propre. Il est donc, dans l’absolu, capable de tout. De témoigner son affection tout autant que de piétiner un insecte ou de tordre le coup à un animal en le manipulant. Il accomplit ce que nous jugeons bon comme mal, avec un même degré d’indifférence, de naïveté : il se sent passivement à l’origine d’un phénomène nommé Moi, qu’il ne sait pas même encore interpréter. Il se découvre, en acte, avec une objectivité totale. Sans jugement moral. Nous pouvons donc en tirer l’idée suivante : l’homme naît innocent, c’est-à-dire capable tout à la fois, du bien comme du mal, sans la moindre conscience morale pour établir la frontière de l’un à l’autre. L’innocence est parfaitement amorale. Sujet qui mérite amplement développement car, nombre de faits divers, nombre d’assassinats, sont commis par des êtres dépourvus de toute notion morale et découvrant, comme les enfants qu’ils ne sont plus, la portée véritable de leur geste. Lorsque l’innocence excède le cadre de l’enfance proprement dite, elle devient (ou elle peut devenir) pathologique, ou sinon dangereuse… Naître ni bon, ni méchant, n’est pas une position très confortable…

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 Du désir de vivre comme malgré soi. Encore faudrait-il n’être jamais né, et tous les problèmes en seraient dès lors résolus sans même avoir été posés… Il y a toujours une solution à quelque problème que ce soit ; mais rien ne peut jamais contrecarrer la poussée qui, du premier cri, tend les bras vers l’avant, à destination du Désir permanent et impérieux. La cruelle poussée, qui sans trêve, nous oblige. A ceux pour qui le non-être appartient au privilège divin, - et on peut les comprendre - l’on peut toutefois répondre : le vrai souci de l’existence non-choisie (celle de chacun) est un problème de tempo. Au premier battement du tam-tam ancestrale, la portée du Désir se joue avec ou sans notre accord. La lumière ayant été imposée de force, il est toujours possible de s’en faire une raison. Ou au mieux : un plaisir…

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L’enfance perdue, vraiment ? La nostalgie de l’enfance n’est pas une fatalité en soi. Qu’a-t-on délaissé de si précieux dans cette arrière-saison pour en éprouver tant d’amertume au niveau de la perte ? Quel joyau fut enfoui dans les profondeurs de nos bacs à sables pour en pleurer autant le désenchantement ? Encore faut-il avoir eu une enfance « heureuse » pour en désirer tant soit peu le retour… Admettons donc l’opportunité de cette chance-là. Le désir d’enfance n’est-il pas finalement le regret d’une période où - faisons l’impasse sur l’insouciance - nous pouvions user de notre élan vital, de notre volonté, sans le moindre accroc avec la contingence ? Déterminée ou contingente, et sans doute les deux à la fois, l’action était pleine et entière. Le contraire même de la vie mutilée.  Mais est-ce vraiment l’émergence de la moralité, c’est-à-dire de la responsabilité humaine, qui soit à l’origine de la séparation de l’être d’avec son désir ? En quoi la conscience du bien et du mal serait-elle l’épée de Damoclès, le ciel d’Atlas, le rocher de Sisyphe, entérinant une fois pour toutes le « paradis » de l’enfance ? Le souci d’autrui serait-il si néfaste que cela à notre bonheur ?... Certainement pas. Non, l’enfance perdue n’est pas ce havre d’amoralité que nous désirerions retrouver. En réalité, c’est la simplicité même du jeu (du Je), de nos occupations paisibles, qui se posent comme perdues irrémédiablement. La tristesse de nos vies sans enthousiasmes, sans nouveautés, voilà qui vient colorer l’enfance d’un néocolor rouge et varié. Réfléchissons tout de même un peu à cette pseudo-catastrophe adamique… Adulte, aurions-nous vraiment envie de retrouver nos jeux d’enfant ? Ne nous apparaissent-ils pas bien plutôt d’une puérilité déconcertante ? Ou alors d’un apport si faible aujourd’hui à notre entendement qu’ils ne nous contenteraient plus en aucune façon ?... Nul besoin de regretter les fruits d’une évolution en lien avec nos facultés mentales et morales. En réalité, (j’omets ici le sport parce qu’il traverse les âges sans regrets), le principe actif de l’enfance, son jeu (Je) créatif, ne disparaît jamais de nous-mêmes ; peut-être peut-il s’endormir par défaut d’intérêt, par oubli de soi-même dans et par les nécessités imposées par la société, mais il me semble que le principe actif de l’enfance n’est rien d’autre qu’une dynamique ascensionnelle portée à la découverte et à la créativité. Seulement, cette créativité doit suivre l’évolution de la personne ; c’est-à-dire ne plus se cabrer à des objets sans intérêts, mais s’élever à des objets dignes d’un homme mûr : les idées, les conceptions, les raffinements, au sens large, intellectuels et sensoriels. Notre enfance est morte, en l’état ; mais elle ne l’est point du tout en puissance. Qu’est-ce donc alors que la puissance de l’enfance en nous, toujours susceptible d’être active ou réactivée ? L’otium. Ce que l’on traduirait aujourd’hui du grec ancien par le loisir éducatif et culturel. L’art et la connaissance, consommés ou produits – et mieux encore les deux – sont de l’enfance parvenue à maturité… Moralité : l’enfant, le futur homme, se doit de grandir dans la portée de ses jeux, mais non les abandonner…

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 De la double naissance. Il y a bien manifestement dans le souvenir d’enfance une tristesse particulière, une mélancolie du temps passé. L’archet était pur, la toile était vierge, les couleurs, primaires. Nous vivions naïvement Miro, Kandinsky ou le douanier Rousseau. Notre toile était existentiellement pure. La mort n’avait rien terni de notre oculaire ; d’où l’image sans doute mythique de cette lumière impondérable, angélique, sublimant toute chose. Pourrais-je cependant revivre sans relief ? Certes, la mort a obscurci les contours de l’Eden ; mais n’a-t-elle pas, en contrepartie, apporté le relief au monde ? Sa densité ? Sa profondeur ? Sa réalité, sans laquelle, il n’est point de conscience possible (au sens fort) ? Ce qu’il y a de tragique dans cette aventure passive qu’est l’existence de chacun, c’est certainement cette vérité amère qui consiste à reconnaître que la mort accroît le sentiment d’exister par contraste avec le vivant, et que son terme est en réalité un commencement. Nous ne naissons pas dans l’indifférencié, dans l’opacité mystique de l’enfance, mais dans l’éveil de la conscience que la conscience de la mort consacre… L’enfance nous apparaît à ce point mythique qu’elle est tout entière dissociée de la condition humaine, c’est-à-dire de la réalité. Nous ne naissons vraiment que bien plus tard, avec notre conscience déniaisée par le tragique existentiel. Le tragique est le prix de la conscience : à l’aune duquel se mesure le goût de la vie, l’importance des choses et des êtres. Que la mort et la vie soient une seule et même médaille à deux faces, voilà à quoi nous ne sommes pas encore habitués…

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Petite valse. Lorsque j’entends la petite valse n°3 op. 39 de Brahms, je ne peux m’empêcher à chaque fois de penser à une forme de berceuse triste. Une berceuse pour adulte, car les enfants ne connaissent pour leur part aucun regret… La berceuse se doit d’être paisible et heureuse à l’enfant. A la manière de la madeleine de Proust, sa saveur me plonge dans des reflets premiers azurs et mauves, bien que passés... Comme ces anciennes tapisseries qui nous ont vus grandir et qui se déteignent symptomatiquement… Délicatesse, pureté, tristesse de l’avoir été, de ce temps où l’amour reçu est souvent plus rayonnant qu’à toute autre époque de la vie. Réunir en une même fragrance l’amour, l’enfance et la mélancolie, voilà toute la saveur (à mes oreilles) de cette petite pièce pour piano de Brahms… Un bijoux.

Valse op. 39 N°3

Brahms

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(Picasso - Paul dessinant)

@LG

 

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