Osons l'audace et l'impertinence de la supériorité d'esprit

Fragments pour un gai savoir (II)


Fragments pour un gai savoir (II)

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Albert Camus et Gandhi

La non-violence aussi absurde que la violence ? Albert Camus était un anarchiste libertaire, voilà qui, après L’ordre libertaire de Michel Onfray, viennent plus encore conforter les écrits choisis (1948-1960) de Lou Marin 1. C’est une certaine Rirette Maîtrejean, coéditrice du journal L’Anarchie, au prénom chantant comme un printemps de Paris, qui le sensibilisera, dans le courant des années 40, à cette pensée politique (ce que Michel Onfray dément, soit dit au passage, dans son ouvrage). Elle ira jusqu’à lui faire rencontrer Victor Serge, le célèbre écrivain révolutionnaire antistalinien. Mais ce qui me frappe le plus, dans cet épisode intellectuel de la vie de Camus, fondamental, c’est d’y découvrir que Gandhi, contrairement à sa légende, n’était pas résolument un non-violent… Tout devait être fait, autant sur le plan politique que sur celui des manifestations elles-mêmes, pour détourner la violence ou la contourner par tous les moyens possibles, privilégiant l’action directe non violente, la désobéissance civile, la non-coopération, le boycottage, le sabotage, bien plutôt que de s’en prendre aux personnes. Mais, dans un ouvrage de Ashis Nandy, L’Ennemi intime2, on y découvre que Gandhi, face au péril nazi par exemple, n’aurait pas jugé que la violence ne fut totalement inévitable… Il aurait même qualifié la résistance polonaise à l’occupant allemand, de « presque non violente »… Indépendamment de Gandhi, Albert Camus optera pour la même fatalité lucide. Dans Ni victimes ni bourreaux (1946)3, celui-ci évoquera une non-violence « souhaitable mais utopique », pour une violence « (…) à la fois nécessaire et injustifiable ». Rien, dans une doctrine, ne doit jamais ni en faire l’éloge ou l’apologie ; bien au contraire, tout doit être fait pour rendre la violence impossible. Seulement voilà, Albert Camus, tout comme Gandhi lui-même, ni l’un, ni l’autre, ne reconnaissent comme un progrès éthique que de se laisser humilier ou anéantir par un agresseur déterminé… En dernier recours, la riposte n’est pas souhaitable, elle devient… nécessaire. La violence sartrienne était quant à elle systématique, elle illustre pour le moins la brutalité même d’un jusqu’au-boutisme sans foi ni loi; celle de Camus reste tragiquement liée au droit naturel de tout homme à disposer de sa légitime défense – c’est-à-dire non seulement en dernier recours, mais plus qu’à contre cœur, avec dégoût. La non-violence conservant pour elle – dans sa permanente tentation –, la supériorité morale et la grandeur qui revient à l’humanisme appliqué dans un monde absurde…

 

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Les maîtres du temps. N’avons-nous jamais bien mesurés à quel point il est doux enfin d’exister lorsque les horloges ont été fracassées ?… A ce titre, toute ma vie, mon poignet a toujours rechigné au menottage de la moindre montre, comme en un sentiment désagréable à la fois de prédation et d’incarcération ; de soumission, même... Mais à quel maître ? A Chronos ?... Non, aux horloges qui ne sont pas les nôtres ; au temps imposé… Toute civilisation ne suppose-t-elle pas précisément une domination sur ses concitoyens par l’organisation même du temps ? Les repères temporels ont toujours rythmé, à travers les âges, le mode de vie des anciennes populations. Chez les païens, on s’arrangeait pour que les divinités louables soient tout entières reliées à la nature humaine et aux cycles des saisons ; on ne pouvait guère trouver plus solide que la nature, pour y accommoder ses propres rites et coutumes ; au point que même les civilisations les plus détachées du réel, par leurs symboles ésotériques, n’ont jamais pu conjurer absolument le rôle de la nature dans leurs attributions sacrées. Ainsi en est-il allé du christianisme, pourtant si riche en miracles antinaturels, mais dont le calendrier ne fut que la modification symbolique des fêtes païennes que commémoraient déjà leurs anciennes versions. Le christianisme s’arrogea donc les cycles naturels païens (solstices, etc.) pour les faire jouer sur d’autres symboles, bien plus platonisés. Mais le calendrier païen continua malgré tout d’en respecter les rythmes saisonniers, bien qu’en en dissimulant le sens premier ; ce qui conduisit tout de même à un détachement métaphysique qui devait aboutir un jour à la négation de la nature dans son principe de raison, que l’on retrouve encore aujourd’hui dans le mode de vie occidentalisé, où les sorciers et les chamanes des premières tribus, ne sont plus le cœur même de la cohésion communautaire, mais le rebut : poètes, philosophes, etc. Savoir créer du temps social, c’est assurer à une civilisation son règne par religiosité. Le temps social, univoque et universel. Et bien, pour ainsi dire, le temps social s’est à ce point industrialisé de nos jours, que l’on se trouve bien en peine que de le voir défiler… et pour cause : ses repères n’ont plus rien de naturel ; ils sont tout entiers ceux des cycles de la production capitaliste… Un ensemble d’étapes, de rythmes, de rotations, que Marx avait déjà identifiés très précisément dans le Capital. A cette différence près que, l’informatisation de la Finance, ainsi que sa domination sur les secteurs primaires, secondaires et tertiaires, n’a contribuée qu’à rendre le rythme de vie proprement infernal… En effet, qui saurait vivre aujourd’hui – à défaut du rythme saisonnier – sur celui des traders boursiers, dont les marques temporelles relèvent bien moins des longs solstices que de la femto-seconde du transfère d’information ?… Albert Einstein le disait déjà à l’aube d’un siècle de folie : la vitesse comprime l’espace… Plus un objet se rapproche de la vitesse de la lumière, dans la théorie relativiste, plus sa dimension spatiale est perçue comme étant raccourcie, au point de ne faire plus que quelques millimètres au lieu des dix centimètres habituels pour un objet déterminé… La vitesse comprime la matière… Sans jeux de mots pharmaceutiques, l’homme contemporain est un homme… comprimé. Seuls ceux sachant surfer sur le flux en fibre-optique du rythme professionnel actuel, peuvent s’insérer dans cet instant-présent aussi fugace qu’il ne retient jamais rien que sa productivité. Et encore... Il est un certain luxe – que nous avons depuis longtemps excédés – qui n’apporte absolument plus rien d’autre que des besoins fantoches à défaut de satisfactions réelles. Le capitalisme du luxe et du gadget ne fabrique que du désir et non sa résolution en plaisir; sa promesse n’est que lucrative, et son aboutissement ne relève que de l’insatisfaction qui nécessite qu’on en recommence encore le cycle avec plus encore de rage, du fait d’en être à chaque fois plus encore floué… Une manière physiologique et psychologique d’envisager les rotations – en soi – du Capital… Quelle dégénérescence du temps ! si on se remémore un peu la vie des hommes préhistoriques, ou des civilisations préchrétiennes où la vie était plus dure – dans sa matérialité concrète – mais infiniment ouverte sur l’éternité… Les cycles, le ciel et ses constellations ; les champs, les besoins primaires… La simplicité, la douceur, sans s’opposer à la dureté naturelle – mais qui se trouve sans doute être plus douce que la dureté des abstractions contemporaines… Sans remonter le cadran avec la virulence spartiate d’un Rousseau, il n’est que profitable aujourd’hui que de désavouer le temps civilisé… Sortir de la ronde de la seconde, des flux mailesques, des dépêches à la minute, des transactions immédiates… Sortir du temps condensé du désir instantané, pour arpenter seul les versants profonds et longs des routes que l’on fait à pied… Car le temps civilisé nécessite qu’on s’y soumette ; le temps naturel lui, bien que décrédibilisé par la propagande managériale et publicitaire, ne s’est jamais arrêté… Les saisons sont les mêmes, des mayas jusqu’à nous ; du croissant fertile à l’Europe des marchés… On nous fait marcher ; alors qu’il est surtout temps désormais de s’asseoir… Voir même : de se coucher...

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Les montres molles de Dali (détail)

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La pensée est un appétit. Tout est donné et on se casse bien souvent la tête à chercher… à chercher quoi ?... En réalité, la pensée est un appétit. Antonin Artaud ne s’y était pas trompé. On ne conjure pas un appétit ; on l’honore. Vouloir se dresser contre un appétit, sous prétexte qu’il draine avec lui nombre de scories et d’inconvénients, c’est faire preuve d’une puérilité d’esprit qui confine à l’infantilisme… Ces messieurs-dames auraient peur du noir… à leur âge… Alors que tout est noir, du cosmos jusqu’aux tréfonds de l’être. On mesure à quel point, pour échapper au tragique, l’homme s’ingénie à poursuivre la lumière qui lui est extérieure, avec la même épilepsie fantasque que la phalène autour d’un lampadaire public… Nombre de sages antiques l’avaient déjà dit : fuir la mort, c’est courir plus sûrement après elle… La mort et la vie sont une seule et même chose, comme la rose d’avec son ombre… Et je dois dire que vivre avec sa mort derrière soi, c’est comme se promener dans l’infini en traînant sa propre maison avec soi… On ne se sent jamais dépaysé. Le sol en est même d’autant plus arrimé à nos pieds… Avec la conscience aiguë de la mort, le bateau – même dans la haute mer – reste à quai. Que d’avantages ! Victor Hugo le savait, lui, ce grand vivant compulsif qui dessinait des pendus avec le marc de café (lavis d'encre brune)… La pensée est un appétit ! Si on le mesure au nombre de volumes de ses œuvres complètes, on s'aperçoit à quel point Artaud fut un vorace dévoreur de mots… Mais Spinoza ne prétendra à rien d’autre, lorsqu’il élaborera son concept de conatus. Le conatus spinoziste est en réalité la conjonction extraordinaire entre le désir lui-même et la connaissance. Spinoza fusionne à la fois le désir et la connaissance comme une seule et unique tentation… Sens et intellects, tous orientés vers une même finalité. Sur ce plan-là, tout ce qui mène la vie à destination de la vie, relève d’une même impulsion à la connaissance… Loin d’être défini comme étant notre perte, comme dans la symbolique chrétienne et religieuse en générale, l’intellect recouvre chez lui rien moins que la tentation du salut !... Tout désir qui s’éloigne de la connaissance s’éloigne du même coup de la vie… Pour le coup, loin de la phalène courant vers la lumière par peur de la nuit, la lumière spinoziste n’est désirable que parce qu’elle est raison et certitude et non angoisse et peur… Spinoza renverse la polarité comme un prodigieux Prométhée de la philosophie ; comme le Christ, d’une certaine manière, il a l’art de tout transsubstantier en pain… Ainsi, en effet, il est tant d’aurores qui n’ont pas encore lui ; et le même Nietzsche d’affirmer que : « La nuit est aussi un soleil. » Et tout est réconcilié…

 

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Osons l’audace et l’impertinence de la supériorité d'esprit. Réhabiliter aujourd’hui l’homme supérieur, de la fin du XIXème, comme du Cynique de l'Antiquité, voilà qui ne peut qu’être réjouissant, jouissif, compte tenu des petits dangers que cela occasionne, après plusieurs générations de politiques vénales, insoucieuses de toute métaphysique et de toute éducation populaire… Mais quelle supériorité en l’homme supérieur ? Que gagne-t-il à être supérieur sinon d’être seul sur les sommets naguères fréquentés par Zarathoustra ? Avant tout : la quiétude. L’homme supérieur a trouvé sa place dans le cosmos et dans la cité. Il s’est prémuni, d’une certaine manière, à la fois des doutes de la solitude et des bas-instincts de la populace… Et secondement, il prodigue ; il ne vit pas sur un rocher... mais il ne prodigue ni aux cochons ni aux porcs, il ne prodigue qu’à qui s’en montre digne, à savoir : intéressé. Les porcs sont, chez Nietzsche, les êtres fermés à l’art, à la beauté et à la vérité – les philistins ! Toujours prompts à haïr et à détruire tout ce qui n’est pas au même niveau que leur poulailler… Les hommes supérieurs n’ont d’autres choix que de les éviter pour se rencontrer ; ils se reconnaîtront. Toute noblesse d’âme se voit, j’allais dire : se distingue… Elle n’est pas liée à une classe quelconque mais à une disposition personnelle que Nietzsche savait retrouver y compris chez l’homme du commun : sa générosité. Aussi avoue-t-il ne pas comprendre l’instinct masochiste d’un Chamfort, ayant déjà constaté par expérience la souffrance atroce qu’il retirait de la société et qui, à défaut de s’en écarter, préféra se suicider en une violence telle, qu’elle fait frémir encore aujourd’hui !... Pourtant, jamais la solitude de l’homme supérieur n’égale la cruauté d’un tel acte. Que disait Diogène à ce propos, dans cette Grèce Antique qui se trouve être le véritable oxygène de la culture occidentale, sa source chatoyante ? Il haranguait la foule ainsi : j’ai demandé des hommes et je n’ai vu que des « déchets »… Et il partait probablement aux éclats de rire… Pour sûr, il faut être grec ou romain pour oser déclarer aujourd’hui ce qu’un Sénèque ou un Horace déclarait de son temps : « Je hais la foule profane et je la tiens à distance… » Oserait-on philosopher aujourd’hui avec une telle outrecuidance ou sinon défiance ?!... Sublime Grèce, sublime romanité, au sang neuf d’une philosophie enflammée et même agressive à l’égard de la bêtise comme de la royauté ; une Grèce aujourd'hui sacrifiée au nom des intérêts les plus vils et les plus bas qui soient, antiphilosophiques, dans l’Europe ploutocratique (où les porcs tiennent les rênes) qui nous est contemporaine et de son nivellement par le bas ; alors que la Grèce n’a de cesse encore que de nous irriguer par sa culture, dont l’inactualité est non seulement évidente mais nécessaire. Ah, le Cynisme (Kunisme)… Berceau de la philosophie, avec le socratisme, qui lui est parent. Qu’a-t-on fait de la souveraine impertinence ?... Du sublime dans la construction de soi ? Des vérités qui claquent ? Des joutes qui ont les avantages de nous créer instantanément des amis et des ennemis à la vitesse de l’éclair, pour que tout devienne pur et limpide autour de soi ? Osons ce que nous n’osons plus aujourd’hui, par pudeur démocratique : énoncer les vérités qui fâchent…. Il y a les hommes supérieurs, les citoyens informés et la foule stupide, bien arrimée à ses maîtres – et dont il faut se méfier... Il va de soi que les premiers n’ont rien à envier aux derniers. Méchanceté ? Allons, allons… soyez raisonnables… Le Cynique porte à se rire... même de la méchanceté...

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Jean-Léon Jérôme - Diogène (1860) 

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1.Ed. Egrégores et Indigène, 2013.

2. Op. cit., p. 25

3. Op. cit., p. 24

@LG

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