Des valeurs perdues entre deux armistices...

Fragments pour un gai savoir XIII


Fragments pour un gai savoir XIII

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« Nous devons ériger une sorte d’Etats-Unis d’Europe. C’est la voie pour que des centaines de millions d’êtres humains aient la possibilité de s’accorder ces petites joies et ces espoirs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue. (...) La seule leçon de l’Histoire est-elle que l’humanité est fermée à tout enseignement ? Faisons place à la justice et à la liberté. Les peuples n’ont qu’à le vouloir pour que leurs espoirs se réalisent.»

Winston Churchill, Discours de Zurich, 19 septembre 1946 (p. 306-307) 1

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Le président américain Woodrow Wilson

(1856-1924)


14 points en mémoire d’une paix oubliée. Si les commémorations ne servent qu’à parader et à se donner bonne conscience, autant dire qu’elles ne servent à rien ou qu’elles sont purement et simplement récupérées à des fins de diversion. La guerre de 14-18 n’aura pas laissé que des séquelles. Elle aura laissé aussi quelques bonnes intentions que l’on aurait tort de ne réserver, à chaque fois, qu’aux lendemains de guerre. C’était un 8 janvier 1918, en guise de déclaration d’armistice, que le président américain Wilson fit un discours qui devait contenir en 14 points, un projet de paix international qui, s’il avait été véritablement appliqué à la lettre, nous aurait esquissé un tout autre XXème siècle. Il est en outre toujours très instructif que de regarder une époque (la nôtre) avec le regard d’une autre, celle d’il y a un siècle. On ne prend de l’altitude, historiquement, que par rétrospective. D’une certaine manière, le XXème siècle fut à l’image de ces déclarations d’intention sur le mode renversé : ce qu’il aurait fallu faire pour éviter la suite. En marge d’une déclaration des droits de l’homme jamais respectée, nous trouvons ici son pendant institutionnel ; une sorte de déclaration du devoir des Etats qui devrait conduire les autorités, jours après jours, à la manière d’une éthique permanente héritée avant tout de leur histoire commune :

« Messieurs,

Nous aurons pour souhait et objectif que les processus de paix, lorsqu’ils seront entamés, soient absolument ouverts et qu’ils n’impliquent et ne permettent dorénavant aucun arrangement secret quelconque. Le temps des conquêtes et des agrandissements est révolu. Est également révolu le temps des alliances secrètes conclues dans l’intérêt des gouvernements particuliers et probablement à des moments inattendus, dans le but de bouleverser la paix dans le monde. (...) Le programme pour la paix mondiale, dès lors, est notre programme : et ce programme, le seul programme possible, tel que nous le voyons, est le suivant :

 I. Alliances pour la paix ouvertes à tous, réalisées publiquement, qui ne seront suivies d’aucun arrangement international privé quelconque mais la diplomatie procédera toujours franchement et dans le respect de l’opinion publique. »

L’administration américaine est aujourd’hui encore en total désaccord avec ce parti pris de transparence de la diplomatie mondiale. Les mandats d’arrêt à l’encontre de Wikileaks et des lanceurs d’alerte vont à l’encontre de la transparence voulue et souhaitée par le président Wilson dès cette époque, comme si les tensions internationales étaient liées à un accroissement de l’opacité financière et politique. La mise sous confidentialité des délibérations politiques comme des tractations économiques, n’augurent rien de bon. On ne cache manifestement que ce qui paraîtrait obscène sur la place publique. Wilson insiste bien : une diplomatie transparente et dans le respect de l’opinion publique... Aucun « arrangement secret ». La droiture n’a rien à cacher. Parti pris valable autant pour le public que pour le privé. En quoi nos lanceurs d’alerte sont au-devant d’un vieux cheval de bataille qui a perdu beaucoup de terrain depuis, à mesure que le journalisme d’investigation s’est fait rare. Et comment celui-ci parviendrait-il à se faire entendre lorsque la presse est quasi unanimement aux mains de puissant lobbys d’affaires, qui eux-mêmes sont les amis proches des politiques au pouvoir ou de grands groupes industriels étroitement mêlés à tous les intérêts possibles et imaginables ? La théorie du complot n’est pas totalement absurde en elle-même ; elle existe et a toujours existé dans bien des cas, mais trop souvent confondue avec de simples conflits d’intérêts qui sont hélas devenus la norme. Transparence donc, politique et économique. On imagine mal un jour une nation tenir cette promesse mais, sitôt qu’elle le fait, nous nous devons dès lors de la prendre aux mots !

 II. « Absolue liberté de navigation sur les mers, hors des eaux territoriales, en temps de paix comme en temps de guerre, sauf si les mers sont fermées, complètement ou en partie, par une action internationale pour la mise en application d’alliances internationales.

 III. Suppression, dans la mesure du possible, de toutes les barrières économiques et établissement d’une égalité des conditions commerciales entre toutes les nations consentant à la paix et s’associant pour son maintien. »

Sur le plan du libre-échange, qui ravage aujourd’hui la planète par le biais d’une mondialisation plus intéressée qu’égalitaire, la précision d’une suppression « dans la mesure du possible » de toutes les barrières économiques vient ici battre en brèche l’idée d’un libre-échange sans conditions. Il s’agit également de l’établissement d’une « égalité des conditions commerciales », condition préalable au libre- échange, qui suppose j’allais dire presque inévitablement une mise à niveau des nations entre elles, soit par le biais d’une aide au développement, soit par celui du protectionnisme - largement pratiqué à l’époque par les Etats-Unis. Libre-échange, donc, dans la mesure du possible...

 IV. « Echanges de garanties convenables selon lesquelles les armements nationaux seront réduits jusqu’au niveau le plus bas en accord avec la sécurité nationale. »

Disposition ressassée à chaque fin de conflits, et que la seconde guerre mondiale ainsi que la guerre froide qui lui fait suite, avec sa course au surarmement avec l’Union soviétique rendra pour le moins caduque... Néanmoins, l’intention y était déjà présente et louable, avant même la montée des fascismes dans l’entre-deux guerres.

 V.  « Ajustement libre, sans préjugés et absolument impartial de toutes les revendications coloniales, basé sur une observation stricte du principe selon lequel, en déterminant toutes ces questions de souveraineté, les intérêts des populations concernées doivent peser autant que les revendications justes du gouvernement dont les compétences sont à déterminer. »

Ceci afin d’éviter sans doute les révolutions nationalistes qui secouent les Etats dont le pouvoir est aux mains d’une nation étrangère. Politique du compromis pour les nations, en l’état, colonisées... Peu importe, la suite du document porte déjà sur des propositions de décolonisation.

 VI. « Evacuation de tous les territoires russes et règlement de toutes questions concernant la Russie en vue d’assurer la meilleure et la plus libre coopération de toutes les autres nations pour accorder à la Russie toute latitude, sans entrave ni obstacle, de décider en toute indépendance de son développement politique et de son organisation nationale, et pour lui assurer un accueil sincère dans la société des nations libres, sous les institutions qu’elle aura elle-même choisies et, plus qu’un simple accueil, toute aide dont elle aurait besoin et qu’elle désirerait recevoir. Le traitement accordé à la Russie par ses nations soeurs dans les mois à venir constituera l’épreuve décisive de leur bonne volonté, de leur aptitude à comprendre ses besoins, indépendamment de leurs propres intérêts, et de leur sympathie intelligente et désintéressée. »

Ce passage sur la reconnaissance, par les américains, de la liberté pour la Russie tout fraîchement soviétique, de décider en toute indépendance de son régime politique, ne saurait qu’étonner des suites à venir de l’ingérence américaine en la matière, qui empêchera par tous les moyens à toute nation sur le globe de se constituer un régime communiste ou même socialiste... Toutefois, en vue et au su de l’impérialisme historique des soviets, on serait tenté de poser humblement la question : quelle différence exacte faut-il spécifier lorsque l’on parle d’internationalisme et d’impérialisme ? Par son document précédent la Société des Nations, le président Wilson ne se donne-t-il pas les moyens conceptuels d’envisager un internationalisme qui soit davantage « inter » (et pas plus « anti ») que strictement « nationaliste » ? Qu’est-ce d’autre que l’internationalisme, sans la liberté et l’indépendance de chaque nation, sinon un impérialisme et un colonialisme déguisé ? Colonialisme que la notion contemporaine de mondialisation a quelque peu ravi de celle d’internationalisme... De quoi renvoyer dos à dos, libéralisme, communisme et fascisme, dans leur expansionnisme totalitaire. Le projet wilsonien de « nation libre » fait de la libre souveraineté nationale, une internationale neutre ou mettons non agressive, diplomatique, parlementaire, et anti-impérialiste.

VII.  « La Belgique, tout le monde en conviendra, doit être évacuée et rétablie, sans aucune tentative de limiter la souveraineté dont elle jouit en même temps que toutes les autres nations libres. Aucun acte, plus que celui-ci, ne sera en mesure de rétablir la confiance au sein des nations sous les lois qu’elles ont établies elles-mêmes et déterminées pour gérer leurs relations avec les autres nations. Sans cet acte salvateur, l’entière structure et la validité du droit international seront pour toujours incomplètes. »

Etablissement du principe de liberté et d’indépendance nationale largement piétiné depuis par les américains eux-mêmes, jusqu’à l’Europe du Traité de Maastricht. Il est bien des vertus qui se perdent entre deux armistices...

 VIII. « Tout le territoire français devrait être libéré et les parties envahies restituées, et l’injustice faite à la France par la Prusse en 1871 en ce qui  concerne l’Alsace-Lorraine, qui a déstabilisé la paix mondiale pendant près de cinquante ans, devrait être réparée afin que la paix puisse encore une fois être assurée dans l’intérêt de tous. »

Rendre à chacun ce qui lui revient, indépendamment des gagnants et des perdants d’un conflit, tel est le grand mérite ici du regard jeté par une nation étrangère aux trois grandes guerres qui auront secoué l’Europe entre le XIX et le XXème siècle. Si l’Alsace-Lorraine fut une humiliation inutilement surajoutée à celle de la défaite militaire de la France, qui devait nourrir l’hostilité nationaliste germanophobe propre à alimenter la réplique de la 1ère guerre mondiale, le Traité de Versailles de l’après-guerre, devait lui aussi désavouer les voeux du président Wilson, consterner l’Amérique, et reproduire sur l’Allemagne la volonté d’humiliation qui ne manquera pas de donner raison à Wilson quant au mûrissement, par l’humiliation et l’esprit de revanche, de la guerre suivante... Les mêmes erreurs produisant, etc.

IX. « Un réajustement des frontières de l’Italie devrait être effectué selon des lignes clairement reconnaissables de nationalité.

 X. Les peuples d’Autriche-Hongrie, dont nous souhaitons que la place parmi les nations soit sauvegardée et assurée, devraient se voir accorder l’occasion la plus libre d’un développement autonome.

 XI. La Roumanie, la Serbie et le Monténégro devraient être évacués ; les territoires occupés restitués ; la Serbie se voir accorder un accès libre et sûr à la mer ; et les relations mutuelles entre les différents Etats des Balkans déterminées par une consultation amicale le long des lignes d’allégeance et de nationalités établies par l’Histoire ; et des garanties internationales de l’indépendance politique et économique et de l’intégrité territoriale des différents Etats des Balkans devraient être recherchées.

 XII. Les parties turques de l’actuel Empire ottoman devraient avoir la garantie d’une souveraineté sûre, mais les autres nationalités qui sont maintenant sous l’autorité turque devraient se voir garantir de manière incontestable la sécurité de leur existence et l’entière possibilité d’un développement autonome ; et les Dardanelles devraient être ouvertes en permanence, en tant que couloir libre pour les bateaux et le commerce de toutes les nations, sous des garanties internationales.

 XIII. Un Etat polonais indépendant devrait être établi, lequel devrait inclure les territoires habités par des populations incontestablement polonaises, qui devrait avoir la garantie d’un accès libre et sûr à la mer, et dont l’indépendance politique et économique et l’intégrité territoriale devraient être garanties par une convention internationale. »

Le souci d’attribuer ou de réattribuer les frontières qui sont historiquement les siennes à chaque Etat participe d’une même exigence d’impartialité tirée des mêmes déboires bellicistes déjà soulignés précédemment. Toutes ces nécessités diplomatiques sensées conjurer tout risque de guerre par le biais d’accords nationaux ou trans-nationaux, aboutiront à la création - via le Traité de Versailles - de la première Société des Nations, ancêtre de l’ONU. La reconnaissance de toutes les minorités nationales dans les pays mêmes, si on songe aux Balkans ou à la Turquie, aurait permis de résoudre dès le départ nombre de conflits majeurs et sanglants tout du long du XXème siècle.

 XIV. Une association générale des nations doit être formée sous des conventions spécifiques en vue de créer les garanties mutuelles de l’indépendance politique et de l’intégrité territoriale des Etats grands et petits. En ce qui concerne les rectifications essentielles des injustices et des revendications de droit, nous nous considérons comme partenaires intimes de tous les gouvernements et des peuples associés contre les Impérialistes. Nous ne pouvons pas avoir un intérêt séparé et un but différent. Nous sommes ensemble jusqu’à la fin. (p. 48-51)

L’ironie de l’Histoire - il y en a toujours... - c’est que la Société des Nations, première tentative d’un parlement mondial, fut réalisée sans la participation des Etats-Unis ( !) par un vote défavorable du Sénat américain. On ne sait, après coup, ce qui, de la tradition isolationniste américaine ou de l’anti-impérialisme du projet, n’était pas du goût de l’Oncle Sam. Le fait est que, sans la présence américaine à la Société des Nations qu’ils avaient eux-mêmes proposés, on imagine déjà le peu de crédibilité qu’elle recouvrait dès lors pour les autres nations, vis-à-vis d’une autre, appelée à devenir bientôt la plus puissante au monde. De fait, cette Société ne servit à rien pour réfréner ou empêcher les conflits territoriaux qui devaient se poursuivre dans l’entre-deux guerre, de même que les visées coloniales et expansionnistes du Japon comme de la gangrène fasciste européenne et d’emporter l’Europe vers la seconde guerre mondiale. Dans un discours au Conseil des affaires étrangères de New York, en pleine deuxième guerre mondiale (19 mai 1943), le président tchèque en exil d’une Tchécoslovaquie récemment sacrifiée pour une paix improbable, attribuait aux Etats-Unis une responsabilité importante quant à l’échec de la Société des Nations et au déclenchement de la seconde guerre mondiale : «Vous conviendrez cependant que le refus des Etats-Unis de ratifier le traité de Versailles, ou encore d’intégrer la Société des Nations, a eu des conséquences non moins capitales que la longue période d’isolement de l’Union soviétique. Imaginez un seul instant que les conditions de paix aient permis, en 1936 ou en 1938, de mobiliser rapidement les ressources morales et matérielles des Etats-Unis ainsi que de l’Union soviétique, associées à celle de la Grande-Bretagne et de la France. N’est-il pas pratiquement avéré que, dans ce cas, il n’y aurait pas eu d’accord de Munich, ni d’invasion de la Pologne, ni en fait de Seconde guerre mondiale en 1939 ? » (p. 242) Même remarque faite par Churchill dans son discours à Zurich, en mai 1946. L’Organisation des Nations Unies devait naître à la suite du déshonneur de la Société des Nations, et lui-même souffrir aujourd’hui d’une déliquescence manifeste comparable en ceci qu’elle se produit en une même désunion des valeurs premières, par isolationnisme des intérêts privés comme nationaux ; la paix n’intéressant plus les gouvernements, premier signe avant-coureur d’une dégradation des valeurs à l’échelle internationale. Les parlements sont contournés, les règles communes bafouées, les référendums piétinés, les nations mises sur écoutes intensives, et la guerre économique bat son plein avec son cortège d’illégalités et de défiances - quand les organismes eux-mêmes, garant de la stabilité et de l’équité, ne sont pas purement et simplement dévoyés... De manière symptomatique, on apprend tout récemment que le massacre de Srebrenica, en Europe, fut accordé aux serbes par l’Angleterre, la France et les Etats-Unis, afin d’étouffer dans l’oeuf une guerre qui se serait nécessairement et durablement portée sur des troupes américaines et européennes. Il y aura 8000 sacrifiés, enfants compris, dans une enclave pourtant sous protection de l’OTAN et occupée par les casques bleus onusiens qui distribueront eux-mêmes l’essence nécessaire aux génocideurs pour parfaire leur travail... Encore aujourd’hui, on apprend que les viols d’enfants et de femmes en Centrafrique par les militaires laissent l’ONU inopérant par dysfonctionnements internes, conflits d’intérêts. Les dossiers y sont enterrés, et les enquêtes, neutralisées. Si on y ajoute le fiasco de l’Irak, de la Libye, de la Syrie, de la bande de Gaza comme de l’Ukraine, il y aurait déjà, en vertu de ses propres clauses fondatrices, largement de quoi dissoudre l’ONU au profit d’une nouvelle instance, comme naguère la Société des Nations, des suites de ses échecs successifs. La perte de légitimité en la matière ne pardonne pas... La guerre étant toujours un échec diplomatique et politique, car ce que l’on peut obtenir par la force, on peut tout aussi bien l’obtenir par contrats ou alliances. Que la weltpolitik soit une impasse, cela est certain ; mais que la realpolitik, tout en souhaitant éviter la moindre guerre, puisse livrer des musulmans à leurs bourreaux comme naguère des juifs à l’occupant pour acheter la paix, autant dire que cette realpolitik-là est tout autant à bannir que l’autre...

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Les préventions de Bretton Woods. Après la deuxième guerre mondiale, les seules nations d’importance encore en état de concevoir le monde nouveau de l’après-guerre, ne reposaient plus que sur l’axe anglo-américain. C’est d’ailleurs entre eux deux, Churchill et Roosevelt, que sera cosignée la Charte de l’Atlantique, qui prévoyait déjà l’établissement à venir d’une globalisation néo-libérale en même temps qu’un impératif d’autonomie et d’indépendance des nations. C’est sur ce thème-là que devait s’établir le nouvel ordre international et, du fait même que l’Amérique était à ce moment-là la nation la plus puissante, c’est elle qui dicta ses prérogatives sur celles des anglais. L’Europe d’après-guerre s’était donc déjà constituée avant tout sur les intérêts américains, parmi lesquels, la primauté du dollar sur la livre, comme monnaie d’échange internationale. Mais c’est lors de la conférence monétaire de Bretton Woods, en juillet 1944, que la domination monétaire des américains sera effective, avec la création du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale (BIRD). C’est en outre le secrétaire au Trésor américain de l’époque, Henry Morgenthau, qui, le 22 juillet 1944, prononcera une déclaration de clôture des négociations de Bretton Woods, qui, à elle seule, témoigne à la fois de la domination américaine sur l’Europe à venir, mais aussi d’un certains nombres de principes régulateurs ou équilibrés, dont la disparation aujourd’hui témoigne d’un dévoiement préoccupant pour l’Europe et son avenir. Le libre-échange prévu par les accords de Bretton Woods consistait à garantir des échanges commerciaux sans entraves, certes, mais « équitables ». Ce qui fait référence déjà ici à la précaution que prit le président Wilson, en 1918, en précisant lui aussi : « Dans la mesure du possible. » 45 nations s’étaient réunies pour établir ces normes internationales ; en résonnance avec l’intransigeance idéologique de l’Europe actuelle, Henry Morgenthau déclarait à l’époque : « Aucune des nations représentées ici n’a poursuivi son propre chemin. Nous avons dû chacun faire des concessions, (...) Le fait que nous ayons réalisé ceci dans un esprit de bonne volonté et de respect mutuel est, je le pense, une des preuves d’espoir et d’ouverture de notre temps. » (p. 271) Le secrétaire au Trésor américain insiste bien sur ce fait : « Il est curieux d’affirmer que la protection des intérêts nationaux et le développement de la coopération internationale sont des concepts contradictoires (...) Aucun de nous n’a trouvé d’incompatibilité entre la fidélité à son propre pays et l’action commune. En effet, bien au contraire, nous avons estimé que la seule sauvegarde authentique des intérêts nationaux passe par la coopération internationale, c’est-à-dire par un effort conjoint pour atteindre des buts communs. » (p. 272) Lors de la récente réunion dite « de la dernière chance » avec la Grèce et ses créanciers, ces derniers n’ont fait aucune concession ; ils sont même revenus sur les précédentes, afin de punir la Grèce d’avoir osé opter pour un référendum populaire... La raison en est simple : leurs exigences sont comprises dans les traités qui ont été signés par les représentants élus. Il ne s’agit donc pas, en effet, d’obtenir en Europe des concessions sur des textes préalablement ratifiés par les Etats. On ne revient pas sur les traités ; on les signe et on les applique tels quels, ou on les abroge. C’est en ceci que, dans ses conditions fondamentales pour éviter la guerre, Henry Morgenthau commençait ainsi : « Premièrement, il doit y avoir une norme d’échange internationale raisonnable et stable à laquelle tous les pays peuvent adhérer, sans sacrifier la liberté d’action nécessaire pour résoudre leurs problèmes économiques internes. » (p. 272) La perte de souveraineté économique, et plus encore politique, au sein des Etats de l’Union, a battu en brèche cette condition première et fondamentale garante, selon l’ancien secrétaire au Trésor américain, du maintien de la paix au sein d’une coalition. « Deuxièmement, les aides financières à long terme doivent être rendues accessibles à des taux raisonnables en faveur des pays dont l’industrie et l’agriculture ont été détruites » (p. 273) Etrangement, le nouveau monde néolibéral sera parvenu à détruire les industries et l’agriculture des nations sans passer par la guerre... Reste que les taux pratiqués par les banques sur les prêts comme sur les dettes étaient dénoncés par les instigateurs de la paix économique d’après-guerre. Il ajoute : « Des fonds à long terme doivent aussi être accessible pour promouvoir une industrie saine et augmenter la production industrielle et agraire des nations » (p. 273) Le long terme ! Voilà encore une exigence fondamentale dont l’Europe n’a cure, de même que l’augmentation de la production industrielle et agraire, sous forme de relance économique, est totalement absente des mesures d’austérité ; les prêts n’étant jamais cédés que pour les banques et non pour le développement industriel et agraire et pas davantage pour les finances publiques. Le rôle qui était à l’origine celui du Fonds monétaire international, de même que de la Banque mondiale, relevait de l’aide au développement et de l’aide à la reconstruction : « Il s’agirait d’octroyer un capital à ceux qui en ont besoin à des taux d’intérêts inférieurs à ceux du passé, et de chasser les seuls usuriers du temple de la finance internationale. » (p. 273) Mettre les usuriers dehors ! Tel était l’objectif premier du nouvel ordre mondial présenté par les américains à l’Europe déconfite. Alors que ce sont ces mêmes usuriers qui sont depuis longtemps aux commandes exclusives de la Finance internationale et de ses garde-fous institutionnels. « Le capital, comme toute autre commodité, devrait être libre de tout contrôle monopolistique et disponible à des conditions raisonnables pour ceux qui voudraient le mettre en oeuvre au profit du bien-être général. » (p. 273) Suite à ces recommandations économiques agencées pour un équilibre pacificateur en Europe comme dans le monde, le secrétaire au Trésor prévenait : « Accomplir nos buts séparément à travers la rivalité inutile et insensée qui nous divisait dans le passé, ou à travers les agressions économiques illégales qui transformaient des voisins en ennemis, serait nous ruiner tous à nouveau. Pire, cela nous mènerait irrémédiablement une fois de plus sur le chemin désastreux et escarpé de la guerre. » (p. 272) A l’heure où presque chaque nation pratique à l’égard des autres la guerre économique, le chantage ou le repli égoïste, la recommandation de l’époque vaut d’être réitérée...

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« La discipline doit être acceptée par tous. Lorsqu’elle n’est pas acceptée, elle doit être imposée. Nous repousserons ce dogme démocratique qu’il faut toujours procéder par des sermons, par des prônes, de nature plus ou moins libérale. Il faut à un certain moment que la discipline se manifeste par un acte de force et de domination. (...) je parle pour les fascistes de toute l’Italie dont le dogme, s’ils doivent en avoir un, ne peut porter que ce nom bien clair : discipline. On n’acquiert le droit de commander qu’en obéissant, qu’en ayant l’orgueil humble et sacré d’obéir. Lorsque ce travail s’est fait dans votre esprit, vous pouvez l’imposer aux autres. »

 Benito Mussolini, Le Discours d’Udine, 20 septembre 1922 (p. 93)

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Vers un Eurexit ? Lorsqu’on abandonne sa souveraineté nationale sur signature d’un traité, on aurait tort de s’offusquer d’une mise sous tutelle de son pays par une instance extérieure. Plus rien ne sert en effet d’élire des représentants ; les créanciers et leurs bardées d’experts à deux sous, sont les seuls à s’attribuer la légitimité de piloter les Etats en lieu et place de politiques élus démocratiquement. Ce qu’il se passe pour la Grèce est à l’image de ce qu’il se passera pour les suivants... Le référendum grec apparaît donc vraiment comme une seconde injure démocratique faite à l’Europe, après l’élection de Syriza. Consulter le peuple dans une délibération d’où il est parfaitement exclu revient à pratiquer le bras d’honneur à l’égard de la commission comme des traités. Désormais, cette dictature d’un nouveau genre, qui piétine les élections, qui contraint les nations à modifier sans cesse leurs constitutions, qui élimine toutes les différences nationales au profit d’une seule idéologie maquillée en science économique pure, ne persiste que grâce à la complicité des chefs d’Etat pourtant élus moins par les créanciers que par les peuples. A défaut de sortir de ce traquenard, à tenter de réformer l’Europe de l’intérieur, la jouer à seul contre tous, comme le joue la Grèce actuellement, je dirais que la bataille est perdue d’avance. Soit elle plie, soit elle sort. Si l’Espagne était déjà convertie à Podémos, la donne serait différente : deux pays rejetant les clauses d’austérité pèseraient déjà d’un poids important sur les créanciers. Plus difficile à écarter d’un revers de main méprisant. Ce château de carte ne s’entretient que sur la menace de la sanction économique ainsi que sur l’incertitude de l’avenir. Alors que l’avenir est incertain par nature... Après tout, comme le stipulait dans son discours d’après la grande guerre, le président Wilson, les conditions de la paix ne sauraient se départir de la liberté politique et économique des nations, allant jusqu’à reconnaître à la Russie soviétique, en pleine révolution bolchevik, le droit de choisir par elle-même son système politique et sa nature économique. Le principe de liberté des nations vis-à-vis d’elles-mêmes apparaissait pour le moins aussi évident que le principe de la liberté individuelle en démocratie libérale. Si on compare aux voeux d’armistice du président Wilson, les coups d’Etat permanents des élites européennes actuelles, on comprend mieux qu’en s’attribuant le pouvoir de choisir à la place des élections et des parlements nationaux la gestion politique et économique des Etats, on reproduit ce que les colonisations étrangères opéraient sur le dos des peuples occupés et qui ne devait générer rien de vraiment enthousiasmant. Comme elle est loin l’Europe rêvée par Aristide Briand dans l’entre-deux guerre et qui fut l’inventeur, avant Churchill, des « Etats-Unis d’Europe ». Même le pape François s’alarme aujourd’hui du « néo-colonialisme » des politiques d’austérité ! Et faire entendre quelque chose à un Pape, de mémoire de Copernic ou de Galilée, j’aime autant vous dire qu’il faut du temps ! Que la Grèce sorte ou non de l’Union européenne, qu’elle finisse ou non par se soumettre aux mêmes diktats austéritaires que les autres, la transition entre une Europe fédérale qui n’a pas vu le jour et une Europe oligarchique et autoritaire, suffit à pousser l’Europe tout entière vers la sortie. La Grèce n’aurait, en cas d’exclusion, qu’un mouvement d’avance sur tous les autres...

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 Succès de la rançon. S’il est une Internationale qui n’a jamais eu le moindre problème pour se mondialiser, c’est bien l’Internationale du crime...

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 Les grands stratèges. Les grands stratèges politiques ne se servent de l’idéologie que comme d’un fil conducteur ; jamais ils ne se laissent enfermer à l’intérieur. La réussite politique - dont dépend leur action - compte bien plus que la doctrine. Egocentrisme et machiavélisme, diront certains, probité diront d’autres...

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 Froideur et rigidité. On reconnaît très vite un idéologue par le fait qu’il ne devient rien de plus qu’un exécutant.

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 N’est pas si sot qui l’on croit. Ce qui à mes yeux délégitime le plus les centres gauches et droits actuels, c’est la technique irrespectueuse pour leur propre électorat qui consiste à dissimuler leurs intentions. Jamais, ni la gauche radicale, ni la droite dure, n’ont fait mystère de leurs projets ou de leurs programmes - on ne peut pas en dire autant des centristes. La langue de bois sert avant tout à séduire les électeurs en leur promettant ce qu’ils n’obtiendront pas, sans avoir à mentir pour autant, à quelques exceptions près... Les prouesses et les subtilités de la langue jouent contre nous. Et pourtant, que révèlent ces veuleries de communicants ? Que l’on ne saurait être clair et franc avec le peuple sans s’attirer des ennuis. Qu’il faut soudoyer la bête avec un peu de sucre et de limonade pour qu’elle accorde ses faveurs à des politiques qui lui feront défauts. Ce qui revient à prendre les électeurs pour des cons. Si on le mesure au taux d’abstention actuel, qui bat des records, les électeurs ont pris leur revanche sur cet affront permanent depuis plusieurs décennies. Alors qu’en réalité, tel est pris qui croyait prendre : qui s’abaisse à soudoyer le peuple avec des bons mots fait preuve de plus d’imbécilité que lui. Et il finit tôt ou tard par s’en apercevoir...

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 Le plus révolté n’est pas celui qu’on croit. Se rendre inutile à toute société : c’est la sagesse la plus douce et la plus forte qui soit. Gandhi et Epicure réunis en un seul et même combat.

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 Après Nietzsche et Spinoza. Certes, nous avons détruit toute morale, laissant aux moralisateurs le seul privilège de parler sans plus être entendu; mais il reste encore une étape à franchir vers la liberté des individus à l'égard du pouvoir : pratiquer le mensonge à volonté.

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Quand la nationalisation a du bon. En ces temps où le libre-marché semble avoir à ce point conquis les esprits qu’il tend à faire passer la nationalisation pour un stratagème du Diable (rouge), il est des événements politiques qui furent bien au contraire de prodigieux exploits que la nationalisation permit seule de produire. Car, en parallèle à ce grand moment historique qui vit Nasser nationaliser le Canal de Suez, en un coup de théâtre politique à la fois audacieux et courageux, et pour tout dire splendide - à faire pâlir plus d’un Tsipras -, plus récemment - et plus modestement - on vit l’Argentine de Kirschner mettre mêmement la main sur les parts d’une entreprise de pétrole espagnole qui s’imaginait pouvoir s’accaparer les richesses nationales de l’Argentine sans répondre de ses nécessités... La réponse de l’Europe ne tarda pas à se faire connaître : ils hurlèrent à la dictature (communiste) ! Si le pillage des ressources nationales par une entreprise étrangère est une clause libérale, pourquoi pas ? Mais, dans ce cas, la nationalisation peut prendre tout autant le visage du courage politique... En l’occurrence, après la révolution nationaliste en Egypte qui vit Nasser parvenir au pouvoir en libérateur du peuple égyptien (si ce n’est, symboliquement du moins, des peuples arabes tout entiers), contre la domination anglaise, devenue arrogante et richissime au beau milieu de la misère et des persécutions, ce dernier leur arracha avec fracas, après moult tractations vaines et même humiliantes des anglais et des américains, leur fierté nationale sous la forme du Canal de Suez qui, bien que sous contrôle exclusif des anglais, avait été bâti dans le sang et la sueur, par les égyptiens eux-mêmes. La nationalisation brutale du Canal se fit ici parente de l’honneur et de la liberté retrouvée d’un peuple qui, après une longue domination anglaise, n’y aurait même plus songé dans ses rêves les plus fous. Gilbert Sinoué, écrivain né en Egypte, rapporte avec un tel talent, dans son dernier livre, cet épisode politique extraordinaire du XXème siècle, que je ne peux que laisser sa propre plume ressusciter l’événement :

 

 

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"Alexandrie, 26 juillet 1956, 19 heures.

La place Manchia, anciennement place Mohammad Ali, est noire de monde.

L’air est infiniment doux pour un mois de juillet.

La foule couvre toute la surface de la place. Elle s’impatiente. Elle veut voir l’homme qui a entamé un bras de fer avec le monde occidental. Son héros. Soudain, un cri. Une main désigne l’estrade surélevée. Le voilà ! Le raïs est là ! Nasser ! On hurle le nom du chef. On s’époumone. Des youyous montent vers le ciel où pointent les premières étoiles.

Oui, c’est bien Nasser.

Il semble parfaitement détendu. Il salue d’un grand geste de la main, puis s’empare du micro.

« Citoyens… En ce jour, nous accueillons la cinquième année de la révolution. Nous avons passé quatre ans dans la lutte. Nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l’impérialisme et du despotisme ; des traces de l’occupation étrangère et du despotisme intérieur. Aujourd’hui, en accueillant la cinquième année de la révolution, nous sommes plus forts que jamais et notre volonté est toujours plus forte. Nous avons lutté et nous avons triomphé. »

Tonnerre d’applaudissements.

Nasser poursuit :

« En regardant l’avenir, nous sentons très bien que notre lutte n’a pas pris fin. Il n’est pas facile, en effet, d’édifier notre puissance au milieu des visées impérialistes et des complots internationaux. Il n’est pas facile de réaliser notre indépendance politique et économique sans que la lutte se poursuive. Nous avons devant nous toute une série de luttes pour que nous puissions vivre dignement. »

La foule scande : « Nasser ! Nasser ! Nous sommes avec toi ! »

Lui sourit. Son sourire n’a jamais été aussi fauve qu’en cet instant.

Il enchaîne :

« Depuis que l’Egypte a proclamé sa politique d’indépendance, le monde tout entier a les yeux braqués sur nous. Tout le monde tient compte de l’Egypte et des Arabes. Autrefois, nous perdions notre temps dans les bureaux des ambassadeurs et des envoyés extraordinaires ; mais aujourd’hui, alors que nous nous sommes unis pour former un front national unique, ceux qui nous dédaignaient ont commencé à nous craindre. La voix de l’Egypte est devenue plus forte dans le domaine international et la valeur des Arabes plus grande. »

Le bikbachi fait le compte rendu de la dernière conférence à laquelle il vient de participer, celle de Brioni, en Yougoslavie. Il souligne le ralliement du président Nehru et de Tito à sa politique d’indépendance et de neutralité. Ensuite, il aborde le problème de l’indépendance économique de l’Egypte, les problèmes de production, le revenu national et la volonté d’engager le pays sur une voie autre que celle de la prière et de la mendicité. Puis, c’est l’affaire des achats d’armes.

« En 1952, nous avons commencé à parler de l’armement. Ils nous ont dit « vous n’aurez rien si vous  ne signez pas le Pacte de défense commune », et cela voulait dire qu’une mission militaire britannique ou américaine vienne ici, chez nous, et s’occupe des affaires de l’armée égyptienne. Nous avons répondu à cela que nous n’aimons pas les missions militaires et que nous les connaissions pour avoir un seul objectif, celui d’affaiblir l’armée et de la rendre impuissante. Nous leur avons dit que nous voulions acheter les armes avec notre argent et que nous ne voulions pas les avoir à titre d’assistance ; mais ils n’ont pas voulu. Ils n’ont voulu nous donner les armes que contre signature du mandat établissant notre esclavage et portant atteinte à notre souveraineté. »

Un temps de silence. La voix monte d’un ton :

« Alors, nous avons pris les armes en Russie ! Oui, je dis en Russie et non en Tchécoslovaquie ! Nous avons conclu avec la Russie un accord pour nous fournir les armes et la Russie a accepté de nous fournir les armes et ainsi a été réalisée la transaction. Après cela, quelle histoire ! On a dit : « Ce sont des armes communistes. » Je demande : y a-t-il des armes communistes, et des armes non communistes ? Les armes, dès qu’elles arrivent sur le sol égyptien s’appellent des armes égyptiennes ! Ensuite, ils nous ont dit qu’ils avaient un plan pour l’équilibre des forces dans le Moyen-Orient. Mais quel est cet équilibre qui fait qu’on donne un fusil à 70 millions d’Arabes pour deux fusils à un million de sionistes et un avion pour les uns et deux pour les autres ! Et puis, qui vous a fait nos tuteurs ? Qui vous a demandé de vous occuper de nos affaires ? »

Le ton employé, le langage n’ont rien en commun avec ce que les Egyptiens ont connu jusqu’à cette heure. Cet homme est de leur terre. Il est de leur chair. C’est la première fois depuis des siècles que le peuple égyptien est dirigé par un Egyptien. Quelqu’un qui leur parle comme ils parlent. Baladi. C’est-à-dire le langage de l’homme de la rue, du petit repasseur, du bawab, du moins que rien.

A force d’avoir été asservi et trompé de toutes les manières – et en dernier lieu par les partis politiques qui se jouaient de lui à coups de phrases ronflantes -, le fellah avait fini par douter de tout et, le fatalisme oriental aidant, par ne plus s’intéresser à rien. Sans doute crevait-il de misère, mais il se résignait à en crever tranquillement. Mektoub. Les murs de boue de son taudis, le regard doux et vague de sa gamoussa, sa bufflesse, le minaret de sa mosquée constituaient sa raison de vivre et son horizon. La patrie égyptienne était pour lui une abstraction sans visage et lorsque passait à toute vitesse le cortège étincelant des Cadillac royales, il ne huait pas, il ne sifflait pas ; il ne haïssait même plus ; il se détournait avec cette expression de souverain mépris que des siècles de prostration avaient gravé son visage hiératique.

Ce soir, les choses ne sont plus pareilles. Ce soir, la légion des anonymes a trouvé son interprète. Et à leurs yeux, Nasser n’est pas un président, il est leur père, leur frère, celui qui a pris leurs douleurs et leurs frustrations pour les jeter à la face du monde.

Il fait un geste pour tenter de ramener le silence et enchaîne :

« Après cela a commencé la lutte du canal et chacun de vous sait combien nous avons sacrifié et combien nombreux sont ceux qui sont morts sur le champ d’honneur au cours de ces batailles du canal. Le pacte de Bagdad, aussi, ils n’ont pas réussi à y joindre aucun des pays arabes ; car le nationalisme arabe a, là aussi, triomphé. La lutte se trouve partout dans tout le monde arabe. Lutte contre l’impérialisme de la France en Afrique du Nord. L’Amérique et tous les pays du Pacte Atlantique ont oublié les principes qu’ils ont au début proclamés et mobilisent toutes leurs forces pour combattre les Algériens. Mais là aussi le nationalisme arabe triomphera ! »

A présent, c’est le haut barrage qu’il relate.

« Lorsque M. Eugene Black vint au Caire, il nous déclara que la BIRD était une banque internationale qui ne s’occupait nullement de politique. En effet, j’ai commencé à trouver en Eugene Black l’homme qu’il nous fallait, je voyais en lui un Ferdinand de Lesseps, et ma mémoire me reporte en l’année 1854. Pour que de Lesseps se désiste de certains avantages, l’Egypte a payé. Puis l’Angleterre a acheté des actions du canal pour quatre millions de livres. La Compagnie du Canal se considère depuis comme Compagnie internationale, c’est-à-dire un Etat dans l’Etat. L’histoire se répète et il n’est pas possible que nous laissions cette histoire se répéter pour l’Egypte. Nous sommes tous là, aujourd’hui, pour mettre une fin absolue à ce sinistre passé et si nous nous tournons vers ce passé, c’est uniquement dans le but de le détruire. »

Il se tait brusquement. Son regard parcourt la foule. On sent que les mots qui vont suivre seront chargés de gravité.

Les doigts de Nasser enserrent plus fermement son micro et il annonce :

« Nous ne permettrons pas que le canal de Suez soit un Etat dans l’Etat ! La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Egypte ! La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120'000 Egyptiens, qui ont trouvé la mort durant l’exécution des travaux. Eugene Black est venu en Egypte dans le même but que de Lesseps. Les 35 millions de livres que la Compagnie encaisse, nous les prendrons, nous, pour l’intérêt de l’Egypte. Il y a cinq ans, ici même, Farouk fuyait l’Egypte ! Moi, aujourd’hui, au nom du peuple, je prends la Compagnie. Ce soir, notre canal égyptien sera dirigé par des Egyptiens ! 

Aujourd’hui, ce seront des Egyptiens comme vous qui dirigeront la navigation dans le canal, c’est-à-dire dans la terre d’Egypte ! »

C’est l’hystérie qui s’est emparée de la foule.

Alors Nasser éclate de rire, d’un fou rire que la « Voix des Arabes » retransmet au monde ébahi.

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Londres, ce même soir.

Au 10 Downing Street, les invités d’Anthony Eden finissent de dîner. Il y a là le roi Faycal d’Irak et son ministre, Nouri Saïd, nombre d’hommes politiques et de chefs militaires britanniques. On a beaucoup parlé du Moyen-Orient. On s’est interrogé aussi sur ce que pourraient être les réactions de Nasser après le rejet de sa demande d’aide au financement du haut barrage.

« Echec et mat ! lance Eden en souriant. Notre colonel de pacotille est échec et mat ! »

Fayçal approuve, tout en s’étonnant de l’incroyable faveur dont Nasser bénéficie dans le monde arabe.

Il entame un commentaire : « Je me demande, dit-il, par qui il sera remplacé après sa chute. »

Mais il est interrompu par l’arrivée impromptue d’une secrétaire. L’air confus, elle s’approche d’Anthony Eden et lui remet un télégramme. Une effrayante pâleur envahit les joues du Premier ministre.

- Que se passe-t-il ? s’inquiète l’un des invités. Une mauvaise nouvelle ?

Eden garde le silence un moment avant d’annoncer d’une voix rageuse :

- Comment a-t-il pu oser ? Comment ?

Le roi Fayçal interroge à son tour :

- Que se passe-t-il, Sir ?

- Il se passe, Votre Majesté, que Nasser vient d’annoncer qu’il nationalise le canal !

L’incrédulité la plus totale s’empare des invités. Le premier instant de stupeur passé, le Premier ministre anglais se penche vers Nouri Saïd.

- Qu’en pensez-vous ?

- Un seul champ d’action s’offre à vous, réplique  l’Irakien : frappez, frappez tout de suite, et frappez fort. Sinon, il sera trop tard. S’il réussit son coup, sa popularité déjà grande sera centuplée !

- De toute façon, note Eden en recouvrant son calme si british, c’est une folie. L’Egypte n’est absolument pas capable d’exploiter le canal. Elle ne dispose ni des pilotes ni des administrateurs compétents. En quelques mois, tout s’effondrera.

Eden se trompe. Une trentaine de minutes plus tard, un nouveau télégramme l’informe que Nasser a ordonné à tous les experts étrangers affectés à la gestion du canal de ne quitter leur poste sous aucun prétexte.

« C’est une attitude inqualifiable ! rugit-il. On prend en otage des citoyens anglais ! »

Il se lève. S’excuse auprès de ses hôtes et se précipite sur son téléphone.

Lorsqu’il revient dans la salle à manger, son visage a l’air plus détendu. Il vient de convoquer tous ses ministres pour une réunion d’urgence. « Nous l’aurons ! lance-t-il avec un sourire. Il comprendra que l’on n’improvise pas en politique. »

Nouri Saïd approuve, la mine sombre : « Je l’espère. Car si vous le laissez faire, il aura notre peau à tous ! »

 

Si Anthony Eden avait été mis dans le secret des pensées de Nasser, jamais il n’eût prononcé le mot « improvisation ». Au contraire, la démarche du bikbachi a été longuement mûrie, étudiée, analysée sous tous les angles. Il a commencé à y réfléchir dès que son ambassadeur lui a fait part des conditions humiliantes que la Maison-Blanche cherchait à lui imposer. Même les allusions répétées à de Lesseps dans son discours n’étaient pas fortuites. Dès son retour de Brioni, il s’était isolé dans son bureau et avait établi par écrit la liste des conséquences d’une éventuelle nationalisation du canal de Suez. L’ensemble était intitulé : « Si j’étais Eden. »"

Gilbert Sinoué, L'Aigle égyptien : Nasser, Ed. Tallandier, 2015, p. 309 - 318

 

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1. Paginations tirées de : Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle, H. Broquet, C. Lanneau, S. Petermann, Ed. André Versaille éditeur, 2008

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 @LG

 

 

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