De la technostructure à l'empire

Fragments pour un gai savoir XIX

 

De la technostructure à l’empire. Dans Le nouvel état industriel, paru pour la première fois en 1967, c’est-à-dire à la pointe et à la fin du miracle économique américain des années 50-60, l’économiste libéral John Kenneth Galbraith en profite lui aussi pour rétablir quelques vérités bien senties sur une idéologie dans laquelle il persiste à s’inscrire. Après tout, être lucide de l’intérieur d’un paradigme revient également à en être lucide de l’extérieur. Sa lecture critique du système économique américain au moment même où il perçoit les signes avant-coureurs de sa crise annoncée, procure à ce livre demeuré célèbre, une portée symbolique. Ce fut, du reste, un best-seller, ce qui est plutôt rare pour un ouvrage d’économie, certes, à l’écriture claire, mais sans concessions, toutefois, quant à la complexité de son analyse. Galbraith y définit ce que fut l’eldorado d’après-guerre, les raisons de son déclin annoncé, et, du même coup, il laisse percevoir déjà ce que sera l’Europe de Maastricht, à savoir, la généralisation d’un système destiné à aller jusqu’au bout de sa logique. Système dont nous assistons encore aujourd’hui à la longue et lente déconstruction. Encore que, pour ce qui est de son propos central, l’Etat industriel s’avère toujours être le coeur du capitalisme en devenir, si on le mesure à l’activité de la Russie dans la défense de ses fleurons nationaux, à celle de la Chine, dont la politique étatique est essentiellement celle de la planification économique et industrielle, sans évoquer celle de Donald Trump, qui suppose que l’Etat américain soit le soutient et le garant de la relance économique américaine ; sans évoquer encore la planification écologique et néanmoins industrielle du candidat Mélenchon à la présidentielle française.

Parmi les grands clichés de la doxa libérale des sixties, apparaît de vieilles lunes dont certaines sont à ce point éculées qu’elles n’interfèrent plus du tout dans la langue de ceux-là même qui les prêchaient naguères... Preuves d’une évolution notable du discours majoritaire face à ses contradicteurs et à ses effets de moins en moins opaques sur le temps long. L’usure d’un système, l’usure d’une pensée majoritaire se fait voir lorsque ses dogmes n’apportent plus aucune trace de mystère. Usée jusqu’à la trame, l’idéologie est tôt ou tard condamnée à se renouveler ou à disparaître. En témoigne, par exemple, la mythologie du « client roi » ou du « consommateur libre » véhiculée à l’époque par le système américain, et dont Galbraith précise que le consommateur américain, s’il adhère à ce fantasme, rêve les yeux ouverts tant il ne s’aperçoit pas que des milliards de dollars sont dépensés par les grandes firmes à seules fins de publicités, et que cette publicité tapageuse, envahissant la cité, de ses murs à ses journaux, en passant par la radio et la télévision, du cinéma à la moindre compétition sportive, pousse le « consommateur libre » dans les bras généreux des grands monopoles du moment, toujours les mêmes, sans que la qualité des produits n’en soit la raison... Le monopole des grandes marques est donc pour le moins curieux chez un consommateur soi-disant libre, puisque ces produits envahissants, industriels, n’ont pas même la qualité pour succès de la demande. Et dans un cas comme dans l’autre, si la publicité crée, seule, le mobile de l’achat, ou si ce dernier est motivé par la pauvreté (bas prix), on ne saurait parler ici d’un pouvoir de la demande.

Galbraith attaque également le mythe libéral de l’entreprise solitaire, indépendante, et assumant seule tous les frais nécessaires à ses propres investissements. A l’image du self-made man, patron-génie duquel tout le mérite de l’entreprise provient et revient, son entreprise luttant de sa seule force d’innovation contre la concurrence généralisée. Non seulement le génie de l’entrepreneur, aussi génial soit-il, ne peut rien sans le savoir-faire de toute une équipe, autant, dans quelque économie de marché que ce soit, l’Etat ne s’est jamais contenté de contempler sans agir, et particulièrement dans le domaine de l’innovation technique où les financements publics ont contribué à permettre aux grandes entreprises de se doter des meilleurs outils nécessaires à leur développement. Encore aujourd’hui, les fonds alloués par les Etats libéraux au développement de leurs industries privées, feraient particulièrement sourires les Etats socialistes... Ce qui nous amène à une évidence demeurée taboue soixante ans plus tard, à savoir que le libéralisme économique a toujours été... planificateur. Le gros mot est lâché...

Une économie essentiellement indexée sur la concurrence ne permet aucune interaction de partenariats, ce qui, en en supprimant la dimension associative, supprime du même coup toute organisation de la production. A fortiori au moment où les grandes entreprises s’inscrivent dans un phénomène nouveau, à l’époque : la haute technicité. Dans les années 30, une grande entreprise était encore suffisamment « artisanale » pour façonner une voiture en quelques heures, et répondre très rapidement à la demande. Sitôt que l’industrie est entrée, comme dans les années 60, à l’apogée des sciences et de l’innovation technique, il n’était déjà plus possible de concevoir un véhicule avant quelques mois... Ce qui modifie considérablement le mode de production industriel et ses corrélats structurels. Aucun tissu économique, de par sa haute spécialisation technologique, ne peut fonctionner ou se constituer désormais sans partenariats. A un certain niveau de technologie, la complexité même de la production requiert la complémentarité d’un grand nombre de structures parallèles qui supposent tout un mode d’organisation spécifique qui déborde le cadre d’une seule entreprise, fût-elle monopolistique. Le coût de l’innovation et du développement étant parfois tel, que sans financements publics, l’évolution technologique d’un secteur d’activité ne peut plus se faire sans mettre en péril sa propre production. Aujourd’hui encore, le lieu commun consistant à penser innovation, comme allant de pair avec toute forme d’entreprise, est une erreur profonde. Les grandes entreprises - ne parlons pas même des petites - n’ont pas les moyens de l’innovation. C’est l’Etat qui supplée, y compris pour des géants comme Apple, aux frais de l’innovation technologique. L’Etat soutient et défend son économie, y compris dans un système libéral, et l’autonomie financière des grandes entreprises privées est une chimère idéologique complète.

En réalité, ce que Galbraith nomme l’avènement de la technostructure, discrédite jusqu’à l’idée même d’un pouvoir des actionnaires et des directeurs sur leurs entreprises. Dans cette nouvelle configuration, les dirigeants ne sont plus grand-chose au sein de leurs structures. Ils ressemblent un peu à des chefs d’Etat, dirigeant moins leurs sociétés qu’ils ne la représentent. Ils sont tout autant sinon plus interchangeables que leurs employés, ou que les cols blancs de la technostructure. Tous les spécialistes hautement qualifiés qui contribuent véritablement au fonctionnement d’industries de plus en plus complexes sont de moins en moins tributaires de leurs dirigeants. En son temps déjà, on pense « l’entreprise » et non le patron. Dans ce même esprit, la technostructure perdure et survit à tous ceux qui la dirigent et s’y succèdent. Par conséquent, la maximisation des profits d’un seul, ou de quelques-uns, sur le dos de l’entreprise, est interprétée par Galbraith comme une dérive ne pouvant aboutir qu’à la faillite de l’ensemble. Selon l’importance du fleuron concerné, l’Etat lui-même peut prendre des dispositions pour empêcher qu’un dirigeant ne sabote le précieux édifice. De son temps, on est encore loin des délocalisations massives contemporaines. L’hypothèse n’y est pas même effleurée ! Selon Galbraith, rien que la maximisation des dividendes pour une équipe dirigeante est intenable compte tenu du coût des investissements. C’était sans compter, en effet, sans les délocalisations, les licenciements économiques, et les bas salaires...

Ainsi donc, les oligopoles se produisent, selon lui, par les effets de la planification économique. Un monopole unique, fort rare, et généralement d’Etat, se nomme bien justement, un monopole. Ce n’est pas sous cette forme que les grands monopoles se produisent au sein du libre-marché, mais sous la forme d’oligopoles ; un ensemble de grandes entreprises, unies entre elles par un certains nombres de partenariats. La concurrence n’est donc pas, y compris au sein d’un libre-marché, la politique favorite des entreprises, et pour causes... Une concurrence généralisée ne produirait que ruine, et non le développement et l’innovation attendus. Il est donc particulièrement difficile, dans une telle intrication d’intérêts, de faire la part entre la planification industrielle, la libre-association d’entreprises, et l’abus de position dominante. Les lois anti-trust ont même, selon Galbraith, l’inconvénient d’une justice à deux vitesses, qui sanctionne les associations de petites entreprises sur plainte de multinationales, alors que l’inverse est rarement possible. Quoi qu’il en soit, si l’oligopole est un vice propre à la planification économique, on peut reconnaître que l’économie de marché ne fait pas l’économie du monopole que d’aucuns ne souhaitaient voir que dans les nationalisations communistes...

Ce n’est pas tous les jours que des libéraux comme Galbraith, daignent nous déconstruire de manière critique les apories et les faiblesses qui sont pourtant celles de leur propre système. Paul Bairoch, on l’a vu, nous entretenait lui aussi d’un parallèle plutôt singulier entre le bilan communiste et le bilan libéral, en affirmant qu’ils se valent l’un et l’autre dans leurs réussites et leurs échecs... Les deux systèmes sont inhumains, sous bien des aspects, du travail des enfants dans les mines pour les uns, aux goulags pour les autres, un productivisme générateur de richesses en abondance pour une minorité et un esclavagisme à hauteur de rendements, avec une non-redistribution des richesses idoines entre le capitalisme privé des uns, et le capitalisme d’Etat des autres... Ces différents monopoles, en positions de forces, reçoivent le privilège qu’ont généralement les Etats sous régime communiste, à savoir la fixation des prix. Et contrairement aux petites entreprises, les cartels s’entendent directement entre eux à cette fin. Déboires que le monopole public tend de son côté à renverser, en attribuant moins ses prix en fonction des prétentions infinies de l’enrichissement, qu’en fonction du pouvoir d’achat lambda. Galbraith cite un exemple frappant dans l’agriculture de son temps, où des systèmes nationaux limitent les variations du marché sur les prix, en imposant des minimas garantis aux agriculteurs. Sans quoi, il se produirait ce qu’il se produit aujourd’hui à grande échelle dans ce domaine : un manque de revenu considérable pour des frais impossibles à couvrir... Tous les gains de productivité agricoles ont été possibles par le passé par ce que Galbraith appelle, une sécurité des prix. Sécurité des prix que les seuls marchés rendent impossibles. Et l’auteur d’achever par la raison les idéologues de son camp : « Les prix imposés des produits agricoles, en faussant l’emploi des ressources, leur apparaissent comme une cause de moindre efficacité. Ils se dispensent d’observer que ces prix taxés permettent précisément la technologie avancée et les investissements accrus qui sont la clé de la productivité. » (p. 236) Ce qui prouve que, dans certains domaines, déréguler, c’est tuer...

Je ne peux pas m’empêcher de faire le parallèle ici avec le « Monsieur Prix » helvétique, variante du « Monsieur Propre super-brillant », l’efficacité en moins... Un formidable bimbelot que les faits économiques suffisent à décrédibiliser. Les prix ne se soucient pas de la demande ou de la grande consommation ; cela se saurait... En réalité, les entreprises craignent plus que tout la baisse des prix car elles les frappent dans leurs précieux émoluments. Elles obtiennent, du reste, un accord tacite entre elles, pour que leurs concurrentes n’en déclenchent pas la guerre, car, au final, la concurrence libre et non faussée les achèveraient toutes, les unes après les autres. Il suffit d’imaginer un instant à quoi ressemblerait l’administration d’une entreprise si la moindre de ses matières premières devait osciller sans cesse d’un prix à un autre ! Galbraith mentionne même en son temps, un « savoir-vivre » entre entreprises, comme il en existe entre Etats, pour ne pas démarrer ce type d’hostilités coûteuses. Mais c’était en son temps. On voit bien, au contraire, que l’uberisation contemporaine consiste à y aller plein pot... et à ne laisser que ruine derrière soi. Et on s’aperçoit de même, comme par hasard, en allant jusqu’au bout de cette logique jamais véritablement tentée, que la concurrence proprement dite s’avère déloyale... Intéressant. Pour bénéficier de certains avantages concurrentiels, il faut manifestement appartenir à un rang très différent de ceux que l’on souhaite évincer. Il ne s’agit plus ici d’innovations et de haute technicité, mais de guerre des prix. Seules les multinationales peuvent en avoir les moyens et l’intérêt ; ce qui réduit cette technique à n’être qu’une politique de terre brûlée funeste à tout tissu économique local. La « destruction créatrice », vantée par certains chefs d’entreprise - et qui ne crée rien sinon des dividendes à point nommé - ne figurait pas même encore dans l’imaginaire de l’économiste du siècle dernier.

La technostructure, très coûteuse, contraint les Etats à se faire les garants de l’innovation des grandes entreprises, en même temps que cette technique nécessite l’avènement de tout un ensemble de formations spécialisées. Les hautes écoles, encore en devenir, qui souderont plus que jamais les cols blancs, au détriment des cols bleus, à leurs entreprises, métamorphoseront tant et si bien les relations de travail que le syndicalisme d’opposition s’en trouvera fortement réduit. Tout un schéma industriel se dessine à cette époque charnière, et va contribuer à tisser une toile économique très étroite, où l’Etat, l’entreprise, sa main d’oeuvre spécialisée, l’enseignement, seront fortement imbriqués. A priori, comme le relève l’économiste libéral, cette évolution technique et planificatrice, ce pôle financier étatique en soutien à l’innovation industrielle, tout cela permet un essor inédit en matière de productions. De quoi voir émerger de considérables fleurons industriels et des entreprises prompts à s’imposer en fiertés nationales, en réussites économiques, susceptibles d’être exportées et de contribuer au rayonnement de leurs nations mères. Mais le capitalisme étant ce qu’il est, sans limites dans ses besoins et ses appétits, le tissu industriel ainsi créé, va générer dans un autre temps un système fermé ne laissant plus guère de place à autre chose qu’à la productivité, comme finalité ultime de tout processus d’éducation comme de consommation ; c’est-à-dire que la planification économique s’arroge l’entière finalité de toute une civilisation, ce qui explique, selon Galbraith, le désintérêt en son temps pour la diminution des heures de travail comme pour l’extension des temps de loisir, que le progrès technique allié à l’excroissance de la richesse produite, aurait pu insuffler. Au lieu de cela, la technostructure va consolider plus fermement encore que par le passé, le système économique sur lui-même - au point de susciter la passion du travail, la quête de l’excellence et les profits sans cesse plus importants qu’elle pourra dégager. Le circuit planificateur ne va donc pas tarder à se confondre en la technocratie contemporaine, parfaitement lisse et désengagée, au point de laisser libre cours aux errances du système capitaliste dans ses excès habituels - le syndicalisme en moins... C’est-à-dire : la conscience politique en moins dans le jeu de ses différents acteurs.

On l’aura compris : la collusion systémique d’un ensemble aussi vaste de paramètres, va contribuer à une confusion des intérêts, et à terme, la trahison des objectifs civilisationnels. On imagine sans peine le déluge de conflits d’intérêts qui allaient apparaître par la suite du fait d’une telle consanguinité entre le public et le privé, à tous les échelons de l’industrie, de la technique et des savoirs. Si la sphère désintéressée de l’enseignement public s’en venait à être directement financée par les compagnies industrielles, tout, de l’enseignement universitaire à la finalité commerciale des entreprises, serait rabattu sur le profit et les intérêts industriels. Véritable vase-clos où ne pourrait plus s’insinuer la moindre finalité divergente, notamment éthique. Le pouvoir des actionnaires sur les sphères dirigeantes, dans les grandes entreprises, étant parfaitement nul, comme le confirme Galbraith. Les assemblées consultatives ne sont statistiquement jamais suivies par les directions. L’économie s’imposant désormais comme un Tout parfaitement rôdé, d’un point à un autre, de l’Etat au privé, le politique n’avait plus qu’à faire garniture... Et Maastricht vint.

Quoi de plus à l’image de cette fin de l’histoire que ce que certains nomment l’homo économicus, comme si il était amené à changer de nature par rapport à l’homo sapiens, naguère encore homme de la terre, de la tribu, de la communauté ; l’avènement d’un homme-robot, tout entier requis par la seule finalité industrielle, et que la technostructure consacre avec plus encore d’efficacité que Les temps modernes de Chaplin... Car du temps de Chaplin, si les hommes trimaient à longueur d’haleine dans le labeur exténuant, la technostructure, au contraire, tend à valoriser le travail, à lui procurer moins d’efforts exténuants par le fait de la libération des charges et des tâches répétitives que permettent les machines, et contribue ainsi à générer l’illusion d’un productivisme plus humain, respectueux de sa main d’oeuvre, tout en usant de cette dernière selon les mêmes fins et les mêmes impératifs que durant les temps les plus sombres, bien qu’avec le vernis de la valorisation scientifique. Au sein de l’économie planifiée et technocratique, le capitalisme se fait plus aliénant et plus englobant qu’il ne l’a jamais été. Sa plasticité, son étanchéité, sa domination sur la société, tend à supplanter toute forme d’existence privée. La vie d’un homme de la génération post-moderne n’aura donc plus véritablement de sens en dehors de la technostructure économique.

Le système planificateur décrit par Galbraith a donc cette propriété contradictoire d’avec la haute technicité dont il se prévaut, que de détruire par hégémonie fonctionnelle des vues et des visées qui échapperaient à sa logique intrinsèque. Il cite tout le domaine de l’art, de la culture, de la littérature, de la connaissance, qui n’ont aucune place et n’en auront aucune au sein du système productiviste ; et si ce système tend, comme il le constate, à s’arroger toutes les sphères d’une société, il anéantit par la même occasion, toute créativité, toute originalité, toute réflexion alternative quant à des objectifs humains divergeant ; nous pouvons parler ici de la disparition des valeurs, du nihilisme contemporain, véhiculé au-delà de tout ce que Galbraith pouvait imaginer en son temps...

La pensée unique, l’hégémonie du système, la robotisation, la surqualification et la sous-qualification qu’elle délaisse sur le bas-côté, la réification de la vie, de la conscience, de la pensée ; bref, la technostructure universelle en lieu et place des idéaux d’antan, qui avaient pris l’être humain pour finalité indépassable, et non les intérêts économiques. Galbraith se permet d’ailleurs d’ironiser sur cette absurdité en imaginant Saint-Pierre s’adresser aux âmes défuntes désireuses d’entrer au paradis après une vie terrestre bien remplie, en leur disant : « mais qu’avez-vous faits dans votre vie pour le PIB ?... » D’où l’importance, selon lui, en un tel système, à ce que l’Etat finance et encourage ce que la technostructure ne fera jamais : la culture, la connaissance, les arts, le patrimoine, les services publics, comme seuls moyens d’envisager autre chose, de remettre en question un système dont le totalitarisme est compris dans son fonctionnement même. Rien ne menace plus l’esprit critique et le pluralisme que le système économique industriel et planificateur. Le modèle libéral de planification capitaliste rejoint donc parfaitement la terrible massification du communisme prolétarien. Faut-il d’ailleurs préciser que certains commissaires européens étaient maoistes dans leurs jeunesses... Chaque membre du système, quelle que soit sa place et sa situation, son rôle et son apport, est réduit, par la force des choses, à sa fonction. Il n’est pas sujet pensant, comme celui des Lumières, mais exclusivement fonctionnel et destiné à être fonctionnel. Sa tâche consiste à répéter et à s’insérer dans les mailles de la technostructure. La moindre pensée contradictoire provoque une friction dans la machine, que le système tend toujours à résorber et à faire disparaître. Galbraith atteste que les médias ont une fonction de propagande dans un système économique planifié, et que leur rôle n’est pas le pluralisme et le débat d’idées, mais le formatage des esprits dans le sens et la finalité du système dans son ensemble. Le sectarisme médiatique, le syndrome de la pensée unique en régimes « démocratiques » ne devrait pas nous étonner plus aujourd’hui qu’hier...

Le rapprochement entre le communisme et le libéralisme est à ce point efficient, que la Chine communiste s’est coulée sans autre soucis dans un capitalisme planifié dont l’Etat chinois est l’organisateur. L’avènement d’un milliardaire à la tête des Etats-Unis consacre symboliquement l’intrication complète entre l’Etat et le secteur industriel. La bureaucratie communiste ayant cédé la place, en système capitaliste, à une tout aussi impressionnante administration d’Etat, à son service, tout comme à une vaste technostructure privée. L’opposition public/privé des libéraux n’est qu’un effet abstrait de l’idéologie ; il n’y a plus d’écarts entre le public et le privé. C’est la même courroie, c’est un même partenariat qui unit, aujourd’hui, les intérêts privés des intérêts publics, les syndicats, des cols blancs. N’en déplaise à la doxa libérale - et on comprendra peut-être sur ce point pourquoi tant de libéraux investissent la gestion étatique plutôt que le seul entreprenariat privé -, les entreprises et l’Etat sont structurellement liés. Ils le sont dans la fixation des prix, les attributions de marchés, les régulations sur la demande globale, la stabilisation des prix et des salaires, le financement de la recherche et de l’innovation, les commandes militaires, spatiales, le lancement de grands travaux d’infrastructure, etc. Il n’y a guère que les PME, les artisans, ceux pour qui l’innovation est résolument impossible, dont l’autonomie soit complète à l’égard de l’Etat et de la technostructure, à l’exception du soumissionnement. Nombre de petits boulots ne nécessitent aucune des technicités en jeu dans les grandes entreprises. Le tissu économique modeste, même s’il subit l’hégémonie des grands groupes, échappe à la technostructure, mais pas à l’uberisation... Ce cheval de Troie des multinationales pour dissoudre tout ce qui échappait encore à leurs dominations.

 

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A l’enterrement d’une hache de guerre. Lorsque l’universitaire genevois Paul Bairoch s’était proposé de dresser une histoire économique mondiale, son immense ouvrage de plusieurs volumes, Victoires et Déboires, ne pouvait pas mieux faire voler en éclats toutes les idéologies en la matière... En renvoyant au réel, c’est-à-dire à l’histoire, aux faits, aux chiffres, aux lieux, aux diversités nationales et géographiques, il ne pouvait guère mieux démontrer qu’en économie, tout est pensé et rien n’est prouvé... Les leçons du terrain indisposent et mettent à mal la bible que chacun s’est construite selon ses propres affinités politiques. L’économiste critique, John Kenneth Galbraith, en tire le même constat. Or, si l’économie se prend (à tort) pour une science, elle en oublie malgré tout de cultiver ce que toute science a minima nécessite, des preuves et des faits ; des démonstrations solides permettant d’enrichir une argumentation et de la faire reposer sur des constats objectifs et non sur de pures pétitions de principes. L’économie s’avère à ce point plurielle, ne serait-ce que dans ses différentes composantes, qui vont de l’exportation de matières premières, à l’industrie, en passant par l’agriculture, les services, l’artisanat, que vouloir unifier tous les secteurs économiques à une série prédéterminée de principes, ne peut que rendre inefficient des mécanismes aussi pragmatiques et diversifiés. Même les méthodes de la banque centrale, en l’occurrence la FED, consistant à lutter tour à tour contre la récession et l’inflation en augmentant ou en baissant les taux d’intérêt, ne trouvent aucune validation dans la mise en relation entre les décisions de la banque centrale américaine et les événements économiques qui y succèdent. Pour Galbraith, les opérations de la FED en la matière, ne sont que purs fantasmes. Ce qui détermine la relance ou occasionne une récession, échappe aux prévisions comme aux diagnostiques des experts de la finance. Les remèdes aussi... puisque chaque époque a disposé en la matière de ses lieux communs et que l’histoire économique a démontré comme erroné. Des « évidences » comme celles d’une diminution d’impôts des entreprises en période de récession, afin de leur permettre de recourir à nouveau à l’investissement et à l’innovation, appartiennent à un même mythe idéologique puisque rien n’indique que les entreprises n’usent pas de ces allègements fiscaux pour augmenter leurs dividendes ou tout simplement alimenter leurs réserves. Même incertitude quant au remède généralement apporté par le politique à la relance économique, en augmentant les salaires à la consommation, que les salariés peuvent tout aussi bien ajouter à leur épargne et non à la consommation... Entre les principes d’application prédéterminés de l’économie politique et les agissements concrets des entreprises comme des salariés, les causes et les effets ne sont pas les mêmes d’une époque, d’une situation à une autre. Raison pour laquelle, la « science » économique est une affaire de guillemets lourdement pesés.

Paul Bairoch, de son côté, ne ménage pas sa peine à démontrer à travers les siècles, que les poncifs économiques ne tiennent pas, et que si l’on a vu l’Angleterre exceller mieux que d’autres dans le libre-échange, on aura vu les pays d’Europe centrale, s’y casser les dents vers la fin du XIXe siècle. Il attestera que durant toute leur histoire jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis deviendront la plus grande puissance mondiale par le biais d’une économie protectionniste, comme l’Angleterre, du reste, sur plus d’un siècle, avant sa libéralisation de 1846, où, déjà à ce moment-là, elle était parvenue au sommet de sa puissance économique. L’idéologie en vogue oublie généralement de préciser, en marge de sa vénération du libre-échange, que les grands pays libéraux, avant de le devenir, ne l’étaient pas, et que, ce faisant, ils ne sont pas partis de rien, de zéro, avant de le devenir. Etrangement, c’est du sommet de leurs réussites économiques que les grands pays libéraux le sont devenus et non des ruines pour atteindre par la suite le sommet. C’était d’ailleurs un des grands clivages américains au temps des guerres de Sécession, entre les exportateurs de coton du sud, partisans du libre-échange, et les industriels du nord, soucieux de protectionnisme - chacune des régions militant dans le sens de ses intérêts commerciaux. Au sein d’une même nation, et selon les secteurs d’activités, la politique économique était violemment déchirée pour des raisons d’intérêts spécifiques, ce qui, si on ajoute les fiascos de l’Union soviétique, démontre que la voie unilatérale et unificatrice en économie, est contraire à la disparité des secteurs de productions de biens comme de services au sein d’un même pays.

Paul Bairoch, en définitive, donne tort et raison à tout le monde, et nous réconcilie moins avec les doxas qu’avec le pragmatisme et l’utilitarisme en liens avec une géopolitique donnée. Si le capitalisme a généralement pour tropisme d’être bassement matérialiste, on a quelque peine à comprendre pourquoi l’économie, au lieu d’être le bastion des pragmatiques et des réalistes, ne soit devenue celui des idéologues déconnectés de l’histoire et de ses enseignements. Le prêche, le sermon, ont supplanté l’argumentaire et l’étude, ne serait-ce que sommaire, des causes et des effets. Les discours pontifiants ont suppléé l’analyse et la démonstration, la verve a remplacé l’intelligence et la sagacité. Il faut convaincre, édifier ; tout conséquentialisme est un gros mot, presque une injure. Galbraith l’illustre à merveille lorsqu’il relate que les experts de Wall Street n’établissent pas leurs pronostiques à la suite d’une étude objective de la situation des marchés, mais dans l’intérêt que leurs propres aspirations soient réalisées par induction. Ils ne font, en somme, que prêcher pour leurs propres paroisses. Quand avons-nous droits, en économie, à des rappels, des références historiques pour expliquer, narrer, détailler un processus susceptible de s’avérer pertinent pour la compréhension du monde contemporain ? Manifestement, plus le savoir recule, plus l’idéologie règne. Moins on en sait, plus il est aisé de postuler, de penser, d’édifier des théories dont les préceptes n’ont plus rien d’autre que le parti pris pour fondement... Et le phénomène n’est pas récent puisque Galbraith le relevait déjà au plus fort de l’eldorado américain des années 60. La crise économique fait ainsi régulièrement office de retour du réel dans le jeu logomachique de la pensée dominante.

Davantage préoccupé d’histoire économique que d’économie politique, même s’il s’en défend, Paul Bairoch ne se gêne absolument pas pour renvoyer à chacun les faits qui contredisent ses propres convictions. Ainsi n’hésite-il pas à démontrer que le libre-échange a ses vertus pour les grands pays exportateurs, mais qu’il en a déjà moins pour les pays industriels dont les structures sont fragiles. Renvoyant au constat de l’économiste Friedrich List, au XIXe, lors de l’abandon du libéralisme en Europe après deux décennies seulement de pratique, que le libre-échange nécessiterait, pour être efficient, une richesse et un développement industriel conséquent, afin de pouvoir tenir sous les assauts de la concurrence internationale, sans quoi, la concurrence libre et non faussée, comme la nomment aujourd’hui les traités européens, peut s’avérer destructrice. Aucun jugement de valeurs, lorsque Paul Bairoch relève que nombre de crises économiques sont précédées par une accélération du libéralisme et que les politiques protectionnistes sont à l’origine de nombre de recompositions économiques d’après-guerre comme d’après-crises. Au point que sur les trois derniers siècles de l’économie mondiale, on ne saurait relever que quelques épisodes libéraux très courts, au milieu d’un océan de protectionnismes, comme il les qualifie lui-même, allant jusqu’à écrire dans son ouvrage Mythes et paradoxes de l’histoire économique, qu’à l’échelle des siècles derniers de la géopolitique mondiale, le libre-échange fut exceptionnel et le protectionnisme, la règle...

Aucune difficulté pour lui à reconnaître que, selon des chiffres dont il précise qu’ils ne proviennent pas du régime stalinien, que la Russie soviétique a connu jusqu’en 1938, un essor économique important, par le biais de la planification, dont aucun pays au monde à l’exception du Japon, n’a su égaler en son temps. Bilan contrasté toutefois, comme je l’ai dit précédemment, entre un secteur économique efficient, et d’autres, au contraire, catastrophiques... Les principes mis en oeuvres dans l’industrie n’ayant pas été compatibles avec les spécificités du secteur agricole. De même, insiste-t-il, le plus objectivement qui soit, sur la réussite économique de l’Allemagne nazie des années 30, après le krach de 1929, en dopant son économie et en réduisant le chômage par le biais de grands travaux lancés dans le domaine de l’armement. Réussite incontestable, et même stupéfiante, puisque de 43, 8 % en 1933, le chômage n’était plus que de 3,2 % en 1938 ! Des suites d’un grand chantier aussi primaire que sordide, consistant moins à développer l’économie allemande en tant que telle qu’à se doter d’une véritable forteresse militaire des plus funestes... Solution à court terme qui ne pronostiquait rien d’autre que la guerre et la ruine dans un second temps. De fait, si on met de côté la « réussite » de l’Allemagne nazie consécutive à ses premières années de pouvoir, les économies fascistes italiennes et portugaises, n’ont bénéficié que d’un essor modeste, comparable, à l’époque, à ceux de la Norvège, de la Tchécoslovaquie ou de la Roumanie, les persécutions et la guerre en moins... Si les prouesses économiques de l’Allemagne d’avant-guerre sont notables, le bilan politique du fascisme contredit toutefois l’idée selon laquelle, les politiques fascistes auraient été de véritables succès économiques ; pris dans leur ensemble, les solutions à court termes, si elles ont pu s’avérer efficaces sur une décennie, ne présageaient au final qu’un vaste anéantissement.

Le fruit des guerres coloniales, de l’asservissement d’autres peuples, quant à lui, n’aurait pas bénéficié aux économies des pays riches, contrairement aux idées reçues ; le prix à payer en la matière, se serait avéré, in fine, beaucoup plus coûteux que rentable. Sans évoquer l’évidente tragédie humaine, le bilan économique, rien qu’en lui-même, demeure dérisoire. A la même période, les pays ne disposant d’aucune colonie ont vu leur croissance bien meilleure que celle des colons... Dans l’autre extrême, certains empires ont opté moins pour la conquête et l’ouverture que pour une fermeture complète de leurs frontières, sans presque aucun échange extérieur, et cette situation autarcique, que l’on pourrait qualifier même d’autosuffisante, ne semble pas les avoir gênés outre-mesure. Sous la dynastie Sung (960-1279), par exemple, la Chine s’est ouverte au commerce maritime et a maintenu sur plusieurs siècles une politique libérale harmonieuse et fructueuse. En 1490, la Chine décide de refermer les portes, au  moment même où Christophe Colomb s’apprête à découvrir le Nouveau Monde et à donner le coup d’envoi d’une nouvelle forme d’économie qui aboutira peu de temps après, à la création de la Bourse. La Chine se retirera plus encore du commerce international, en 1757, pour se protéger des « barbares » et des conquêtes occidentales. Le Japon, de 1639 à 1854, fut lui aussi, un des pays les plus protectionnistes au monde. Un seul navire occidental était autorisé à pénétrer dans un port japonais dans l’année... En cause, là aussi, une forte densité chrétienne au sein du petit pays, et une insurrection en 1637. Ces empires demeuraient conscients, à l’époque, que les échanges commerciaux n’étaient pas exclusivement réduits à un échange de marchandises, mais également l’occasion d’une pénétration religieuse et culturelle étrangère. Pour sûr, un chinois ou un japonais d’alors, auraient ri si on les avait entretenus d’une fatalité sans retour de la mondialisation, et même des échanges internationaux, puisqu’ils connurent des siècles d’ouverture et d’échanges, de même que de fermeture et d’autosubsistance, sans que cela ne leur pose de soucis nécessitant le moindre rétropédalage.

Ironie de l’histoire économique sur le grand prêche néolibéral actuel : les Etats-Unis demeureront protectionnistes toute leur histoire, avec un petit relâchement vers le milieu du XIXe, avant de parvenir, au siècle suivant, à l’état de plus grande puissance mondiale. Inversement, l’empire Ottoman se distinguera par un ultralibéralisme débridé, salué à l’époque avec admiration par les libéraux occidentaux, jusqu’à sa ruine des suites d’une concurrence intense et funeste pour ses propres manufactures... En contemporain de la déconfiture ottomane, Theodore Roosevelt adressa, en 1901, au Congrès américain, un message stipulant « que la réciprocité ne doit être recherchée que dans la mesure où elle peut être accomplie sans léser les industries nationales. » Ce qui, à première vue, semble relever d’un bon sens que n’importe quel citoyen est susceptible de comprendre et de mesurer. Et pendant que les pays développés, à l’exception de l’Angleterre et des Pays-Bas, engrangeaient leurs richesses sur le dos du protectionnisme, les pays du tiers monde, quant à eux, firent leurs pauvretés au sein d’un libéralisme imposé par la force et la domination des colons, jamais appliqué de la sorte, avec autant de virulence, dans leurs propres métropoles...

Tout un symbole ici encore, dans le cas de l’Inde, à la fin du XIXe siècle, qui eut le malheur d’être la colonie d’un empire à la pointe de l’industrialisation sur le plan non seulement européen mais mondial, et dont le libéralisme triomphant n’allait pas sans une technique manufacturière et industrielle, supérieure. Toute armée de cette suprématie économique et technique, très en avance sur son temps, la production de coton britannique battait tous les records de productivité. La libéralisation forcée que l’Angleterre imposa à l’Inde, et qui sert ici d’exemple entre tous de ce qui devrait se produire dans les pays du tiers-monde, consista à inonder le marché du coton indien par la productivité anglaise, qu’aucune firme indienne ne pouvait bien évidemment égaler quantitativement ; l’absence de tout protectionnisme indien à cette opération libre-échangiste, fit disparaître tout un pan de la production indienne de coton. Même scénario en 1860, lorsque le volume de production britannique, français et américain fut tel qu’il liquida les industries textiles d’Amérique du sud et du Moyen-Orient. Le phénomène fut pire encore avec la métallurgie, où la suprématie technique et productive de l’Occident contribua, via la libéralisation forcée du tiers-monde, à le désindustrialiser profondément, plongeant ce dernier très tôt, dès le XIXe, dans le sous-développement. Il va de soi qu’à résumer ici ce que Paul Bairoch esquisse sur des milliers et des milliers de pages dans ses oeuvres, cela ne saurait suffire pour détailler toute la complexité et la diversité des causes à l’origine du sous-développement du tiers-monde par rapport à l’Occident conquérant, et j’en serais, du reste, incapable ; néanmoins, on peut tout de même retenir de sa démonstration, qu’en interdisant tout protectionnisme aux pays du tiers-monde vis-à-vis des avantages techniques et politiques de la domination coloniale occidentale, les pays riches ont contribué à générer et à maintenir dans le sous-développement, les Etats ne disposant pas à leur égard des garde-fous adéquats.

Ce qu’il y a d’intéressant dans la vaste démonstration de Paul Bairoch, c’est que l’histoire des faits économiques, dans leur objectivité, pour peu qu’ils ne soient pas travestis par de mauvais chiffres, des malhonnêtetés statistiques ou déformés dans leurs lectures par une idéologie quelconque, démontrent d’eux-mêmes que la hache de guerre des idéologues de tous bords ne tient pas la route. Si le libéralisme et le libre-échange apparaissent bien à l’origine de nombre de crises et de sous-développements, certains pays comme les Pays-Bas ou l’Angleterre ont démontré que l’on pouvait demeurer libéral sur de longues durées (presque un siècle pour l’Angleterre), tout en maintenant une réussite économique remarquable, notamment lors de la période victorienne. De la même façon, le protectionnisme, qui a été d’usage majoritaire dans le monde et en tous temps, qui a contribué à la richesse autant de l’Angleterre que des Etats-Unis, ne s’est pas avéré aussi négatif que les idéologues l’ont fait croire et il a même souvent servi d’antidote à nombre de crises ayant succédé au libre-échange tout comme à une dérégulation brutale de l’économie. En conséquence, tenir pour mal absolu l’une et l’autre de ces déclinaisons du capitalisme, est historiquement mensonger ; même si chacun conservera à l’esprit, selon ses affinités et sa lecture des événements passés, les vices et les vertus qu’il préfère dégager de l’un ou l’autre de ces mécanismes.

Le plus grand risque encouru par l’économie, finalement, on le découvre ici, c’est l’idéologie. L’idéologie ne permet plus, par ses partis pris viscéraux, ses grands principes abstraits, de prendre les bonnes dispositions au bon moment ; à la manière d’un empire Ottoman ruiné par son libéralisme effréné, ou une Angleterre, suffisamment pragmatique, pour tourner la page d’un libéralisme de presque un siècle, en 1932, afin de poursuivre dans sa croissance, sous régime protectionniste. Preuve que ce changement d’orientation économique, que rien n’aurait nécessité dans la patrie du libéralisme, sinon, on l’imagine bien, quelques soucis majeurs, fut récompensé par une sortie de crise par le haut. S’il est un domaine, plus encore que la politique, qui mérite d’être moins idéologique que pragmatique, c’est précisément l’économie, dont la financiarisation contemporaine et sa numérisation à tout-va, ont considérablement accéléré le processus des causes et des effets.

 

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Au temps du tiers-riche. Il fut un temps, dans l’histoire fort aléatoire des civilisations, où le tiers monde ne l’était pas et où, faute d’interactions, par l’isolement des faibles densités humaines, l’Europe s’avérait, à son insu, sous-développée vis-à-vis de mondes dont elle ne connaissait pas même l’existence. Les califats arabes au Xe siècle connurent une apogée civilisationnelle qui aurait pu l’emporter de manière décisive et durable sur le Moyen-Age occidental. Marco Polo sera peu cru lors de son retour de Chine, quant à ce à quoi il avait assisté. La Chine médiévale travaillait déjà l’acier au tungstène, ce que l’Occident ne produira pas avant la fin du XIXe. Au XIe siècle, déjà, la Chine était leader sur le plan technique, de la fusion du fer à l’équipement agricole, en passant par les canaux, ponts et machines textiles, que l’Occident ne saura égaler qu’à partir du XVIIIe siècle. Les conquistadors espagnols furent saisis lors de leurs découvertes des grandes cités précolombiennes : « Lorsque nous vîmes tant de cités et de bourgs bâtis dans l’eau et sur la terre ferme, d’autres grandes villes, et cette chaussée si bien nivelée qui allait tout droit à Mexico, nous restâmes ébahis d’admiration. Nous disions que cela ressemble aux demeures enchantées décrites dans le livre Amadis à cause des grandes tours, des temples et des édifices bâtis dans l’eau, tous de chaux et de pierres. Quelques-uns même de nos soldats demandaient si cette vision n’était pas un rêve. » Les fouilles archéologiques ont depuis donné raison aux illuminations, au sens rimbaldien du terme, de Bernal Diaz del Castillo, compagnon de Cortez, lorsqu’ils pénétrèrent pour la première fois dans Tenochtitlán. Nombre de chercheurs considèrent aujourd’hui que le niveau de développement du Nouveau Monde, à l’arrivée des européens, était plus faste et mieux organisé que le continent d’où ils provenaient... De quoi marquer les esprits, en effet. Les sauvages s’avéraient soudainement plus civilisés que les « civilisés »... Teilhard de Chardin, en expédition dans la campagne perse de la fin du XVIIe, relata : « Les paysans sont assez bien lotis et je peux affirmer qu’il y a dans les pays les plus fertiles d’Europe des gens incomparablement plus misérables. » De quoi faire réfléchir plus encore sur les causes qui valent à ce même tiers monde, durant la période industrielle et coloniale occidentale, le statut durable de pays sous-développés...

 

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La précarité compétitive. A vouloir tant faire de cadeaux fiscaux aux multinationales afin de les maintenir coûte que coûte sur le sol national, on finira tôt ou tard par bénéficier de conditions de travail et de vie aussi attrayantes qu’au Bengladesh. Seul moyen d’empêcher des délocalisations dans les pays les plus pauvres et les moins protégés, alors que celles-ci sont encouragées par les traités européens. Il serait sans doute utile de redynamiser le tissu économique local, le lancement de grands travaux de développements, de procéder à une création d’emploi suffisante pour ne pas trop avoir à trinquer lors du départ inéluctable de groupes qui trouveront toujours plus attractifs ailleurs... A moins de faire de l’Europe un tiers-monde à la pointe de l’attractivité économique...

 

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On n’arrête pas le régrès. C’est la saison des murs, il en pousse partout. Drôle de printemps. Les fleurs, cette année, ont un arrière-goût de fer et de barbelés. Même les Monarques du Mexique en sont contrariés dans leurs longs périples. Le Trump circus a lancé la formule, et on voit fleurir depuis, un peu partout, outre la Palestine et l’Arabie Saoudite, des murs en toute saison. C’est l’Europe elle-même, bien droite sur ses valeurs d’après-guerre, qui s’apprête à parachever son idéal afin de limiter l’afflux de réfugiés. Exit celui de Berlin, le prochain sera turque. La méditerranée n’étant pas assez vaste pour faire le travail toute seule. On progresse, comme dirait l’autre... Pourtant, on a jamais vu un barrage artificiel s’opposer à la montée inexorable des eaux. Il faudra bien faire de la politique à un moment ou à un autre ; lancer de grands travaux européens susceptibles de mettre chacun à l’ouvrage, comme le proposait Trump aux Etats-Unis lors d’un accident d’intelligence, et, qui sait, donner un coup de sang à l’économie susceptible de renflouer en retour les infrastructures adéquates. Sans évoquer, bien sûr, un partenariat européen, oriental et outre-Atlantique, chargé de répartir équitablement les réfugiés de guerre sur un bon quart de la planète, ainsi qu’une aide au développement des pays de l’émigration afin de permettre au plus vite le retour consenti des réfugiés dans leurs pays natals. Il existe des solutions techniques ; il existe aussi des solutions humaines, et peut-être même les deux à la fois. Mais à quoi bon discuter ensemble lorsqu’on ne s’entend plus avec personne ?...

 

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Les bons et les mauvais coupables. Alexandre Soljenitsyne ne s’est pas avéré lucide que sur l’Union soviétique, il l’a été également à destination de l’autre grande puissance hégémonique que nombreux considèrent encore comme une nation de paix et de liberté. Peu de temps avant de mourir, l’écrivain dissident avait pointé dans la presse allemande, les mauvaises manœuvres américaines consistant à récupérer sous l’Otan les pays abandonnés par la défunte Russie soviétique. Ainsi, la réaction russe dans la crise ukrainienne n’était pas, comme elle l’a été présentée ou insinuée, un acte de conquête ou de reconquête par la force de pays naguères soviétiques, mais une réponse à une agression de même gabarit, opérée par les américains, secondée par l’Europe, visant à s’octroyer les mêmes territoires que ceux convoités par Vladimir Poutine... Il fut donc particulièrement déplacé de faire passer une guerre d’intérêts géopolitique, pour une dérive spontanée, dictatoriale et impérialiste, essentiellement russe.

La sommation de Bruxelles qui devait suivre la crise ukrainienne n’était pas faite non plus pour éviter l’embrasement, puisqu’il s’agissait tout simplement de forcer l’Ukraine à choisir son camp... De but en blanc. Alors que, même si on fait fi du référendum sous contrainte qui devait tout de même donner plein crédit à Poutine, il faut tout de même reconnaître que l’histoire ukrainienne est moins européenne que... russe ! Même remarque pour la Crimée. Pour un peu, et plus qu’un peu, on se croirait revenu aux origines de la première guerre mondiale, lorsque les différentes nations européennes s’esquintaient les unes les autres sur la colonisation et la répartition des pays laissés vacants par l’effondrement de l’empire Ottoman.

La situation est donc sérieuse et la légèreté avec laquelle l’Allemagne, les Etats-Unis, la commission européenne, ont traité l’affaire, frise singulièrement l’inconscience. Plus grave encore : la couverture antimissile placée par l’Otan près de la frontière russe, soi-disant pour surveiller l’Iran, neutralise néanmoins l’essentiel de la défense russe jusqu’à l’Oural ! Difficile pour la Russie de considérer cette manœuvre comme parfaitement bénigne et innocente... Les gentils démocrates occidentaux de Merkel à Obama ne sont en réalité que les agents de grandes puissances attirés vers une même finalité que celle avouée du méchant dictateur russe qui, au final, défend des prétentions idoines avec une même violence que celles qui lui sont imposées de l’ouest. Avec cette légitimité supplémentaire, toutefois, que l’histoire procure à la Russie et que l’Europe et les Etats-Unis n’ont pas. La ligne dure de l’Europe en la matière, celle de l’absence de compromis, de la réponse moins diplomatique que musclée, de provocations en provocations, est à elle seule un aveu d’impuissance et d’épuisement politique. Peu à la hauteur de l’enjeu comme du risque. Il doit bien exister un proverbe pour qualifier cette naïveté (feinte ?) qui consiste à souffler sur les braises avec l’intention de les éteindre...

 

Vladimir Poutine rit à la question d'un journaliste © ouakhmis

 

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Les canards boiteux. On le sait, que l’on soit en France ou en Suisse, la presse se porte plutôt mal. De grands journaux populaires ont disparu ces dernières décennies, dont certains affichaient plus d’un siècle d’existence. D’autres, une génération entière. Certains se contentent de frôler le rouge, d’en appeler à de désespérées souscriptions, d’autres se vendent à des sociétés étrangères ou se mettent sous perfusion publique, comme dans l’hexagone, où l’essentiel de la presse survit d’argents publics et d’actionnaires peu scrupuleux, pour ne pas dire censeurs et dictatoriaux. Mais prolonger une agonie ne mène assurément pas à la grande santé... La morgue journalistique, l’objectivité policée dont personne n’est dupe quant à la manière d’amener les sujets, ce ton faussement supérieur, comme si les citoyens n’étaient pas capables de voir à travers le verbiage abscons de l’économie libérale, les petites manœuvres idéologiques et leurs conséquences dans leur environnement quotidien... On devrait pouvoir analyser à chaque changement d’époque, le sort réservé aux rabâcheurs de l’ancien monde, aux presses idéologiques qui ne peuvent évidemment pas survivre à la pensée formatée dont ils sont les automates inconscients.

Lorsque l’on constate la durée de vie de certains canards, on ne peut que s’interroger sur une telle santé en un monde dont on nous répète depuis l’époque industrielle, qu’il est en accélération permanente. Et si on a la curiosité d’en revisiter les archives afin d’enquêter sur l’évolution du traitement de l’information, on s’apercevra que ces journaux à la vie longue, ont changé de discours à travers le temps. Sans parler de la manière de traiter l’information. Autrement dit : ils ont accepté, à un moment où un autre, que le discours naguère dominant, trépasse avant le journal. Faute de remise en questions, nombre de journalistes en sont restés à ce qu’ils imaginaient être la fin de l’Histoire, le grand rendez-vous d’éternité apporté par le libéralisme, et qui n’était, comme toute doctrine sclérosée, qu’un moment dans un temps, que l’on saura pour sûr dater d’une naissance et d’une mort historique. Libération n’est plus communiste... C’est un fait. Tout passe et rien ne doit lasser, sous peine de dépôt de bilans. Ce qui est vrai pour une entreprise de services, l’est tout autant pour un organisme de presse ; et on pourrait même y inclure les politiques...

Lorsque l’esprit critique et la hauteur de vue déserte une rédaction, à la génération qui suit, le rabâchage inconsidéré est sanctionné par la désertion d’un lectorat fatigué et usé par la répétition. Dans bien des cas, d’ailleurs, on innove l’interface, on révolutionne la forme, l’accessibilité ; on se dote d’une presse numérique, aux formats multiples, à la technicité de pointe, sans toucher un instant au fond, au propos, au discours, à la qualité du journalisme que la faillite sanctionne. Dans la plupart des cas, non seulement l’opinion est désuète, mais le traitement de l’information lui aussi sans attraits, sans apports, sans éclairages lucides et intempestifs. Un journaliste sans analyse, est une simple rotative raccordée à un mouvement perpétuel dont le produit n’est bon que pour le copier-coller ou la récupération du vieux papier qui servira à rééditer la même litanie dont la finalité sera également celle du vieux papier, etc. Jusqu’à ce que le paysage change, et que la rotative s’arrête, comme le fiacre s’est arrêté lorsqu’il a croisé pour la première fois un moteur à un carrefour... Nous en sommes probablement là pour nombre de journaux que l’esprit du temps a par trop statufié et dont les failles perceptibles finissent, par tant de visibilités, par faire s’écrouler l’édifice. Si la presse numérique a le vent en poupe, actuellement, au détriment de la presse papier, il n’est pas certain que cela ne soit dû qu’à l’innovation du support, comme aiment à le croire les progressistes à la petite semaine ; il semblerait bien que les jeunes auteurs qui les caractérisent, aient tiré un trait sur une vieille manie journalistique dont la presse papier fait les frais pour tout ce qu’elle doit à sa longue tradition d’opinion. Des uns aux autres, ce qui a fondamentalement changé n’est pas le support ou la forme, mais les plumes et l’exigence du contenu. La génération, vous dis-je...

 

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Aveux pieux. La torture est à ce point efficace qu’elle permet de soutirer des mensonges d’assez bonne qualité. Nombre de sorcières du Moyen-Age ont avoué sous la torture avoir en effet, comme l’exigeaient leurs bourreaux, volé au crépuscule à dos de balais et avoir mangé, dans un chaudron de mandragore, de nombreux enfants au petit-déjeuner... CQFD.

 

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Entre le Tigre et le taureau. Dans le plus vieux récit mythologique retrouvé, L’épopée de Gilgamesh, qui servit d’inspiration à la Bible hébraïque, on y trouve en abondance ce qui fait défaut au grand livre des interdits et des anathèmes. L’éloge de l’amitié, de l’amour, de l’héroïsme, et la place centrale accordée à la connaissance qui, loin d’être la pomme coupable et le serpent tentateur, se trouve être l’arbre noir intercédant entre les hommes et les dieux. La religion du taureau fertile et puissant contre le boeuf muselé.

 

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L’opium du temps. Le temps n’est pas absolu et permanent, comme le pensait Kant, selon les us et coutumes des sciences et de la philosophie classique ; le philosophe de la raison pure se serait réjoui de la découverte des étoiles à neutrons et autres quasars, capables d’émettre des signaux réguliers d’une précision telle qu’elle fit croire à certains, lors de leurs premières découvertes, qu’ils avaient affaire à une civilisation extraterrestre bien plus avancée que la nôtre... Qui d’autre pour envoyer des signaux plus précis, dans leurs régularités, et plus puissants que la moindre technologie humaine, qu’une civilisation extraterrestre surdéveloppée... Scénario se reproduisant à chaque découverte déconcertante des lois du cosmos. Dans le même registre que l’étoile à neutrons, l’horloge atomique, dont la propriété ne se limite pas à l’inventivité de la science des hommes, mais obéit en premier lieu à des lois de la physique la plus universelle, est en effet troublante dans ses potentialités, puisqu’elle supporterait sans faillir une régularité relevant du million d’années ! L’espèce humaine se sera déjà éteinte que cette horloge n’aura pas varié d’un centième de seconde. Ce temps mécanique, sériel, mathématique, intangible, n’aurait pu que satisfaire à la définition transcendantale qu’en donne Kant dans sa Critique de la raison pure. Pure durée destinée à perdurer éternellement, et dont toute la série des événements prendrait place, en temps comme en lieux, au sein d’une même simultanéité. La relativité einsteinienne ruinera complètement cette vision universalisée du temps, en renvoyant toute mesure à un lieu déterminé, à un système particulier de coordonnées (référentiel galiléen), et non, invariablement, à l’ensemble de l’univers. Le fait est que, cette émission lointaine, cette horloge atomique que l’homme est parvenu à réaliser sur terre, aurait tout à fait pu prétendre, par sa séquence infinie et pérenne, à une forme a priori de la chronicité, tant sa régularité est absolue - et néanmoins physique... Le quasar comme jointure ultime entre le noumène et le phénomène ! Ne rêvons pas...

Le premier tome de la petite encyclopédie du monde de Michel Onfray, très justement nommé Cosmos, et moins justement nommée « petite », avait lui aussi pris acte, dans le cadre de sa philosophie naturelle, d’une propriété moins transcendantale que neuronale du temps. Moins atomique pour le coup - encore que... - que cellulaire, biologique. Se basant sur des travaux scientifiques et non sur des Idées, fussent-elles mathématiques, le temps se décompte moins qu’il ne s’éprouve. Il ne s’écoule pas dans une métaphysique, une sphère nouménale, mais dans une réalité des plus sensibles. Ce que certains travaux contemporains donnent en effet à penser. L’étude de la notion du temps chez des souris en lien avec l’injection de substances chimiques naturelles (dopamine) venant interférer avec les signaux de leur cerveau, provoquerait une déformation de la notion du temps, leur rendant toute occupation répétitive, chaotique et aléatoire. En un mot, la dopamine, dont on sait qu’elle est la molécule du bonheur, ou sinon du plaisir, déphase complètement l’activité régulière des souris, et illustre par-là que le niveau de bienêtre ou de mal-être d’un sujet, influe sur sa perception du temps. Lorsque nous nous attelons à des tâches ou des activités productrices de joie et de contentement, notre cerveau produit de lui-même cette molécule agissant tel un opiacé naturel, assurant au corps et à l’esprit, un état d’euphorie altérant la perception du temps. Les bons moments étant souvent perçus comme trop brefs, même s’ils nous occupent parfois des heures entières, alors que la même échelle de temps, dans une situation pénible ou ennuyeuse, paraît interminable.

Le plaisir est ainsi maître du temps ; il en modifie substantiellement la qualité, la perception, tout en ne demeurant jamais qu’une sécrétion neuronale dépendante d’un cerveau qui ne saurait être extrapolé à un autre. Le plaisir n’étant pas toujours pris, d’un individu à un autre, à la même enseigne. L’intuition du philosophe matérialiste, soutenue on l’a vu par la science, renforce l’idée selon laquelle le temps relève en réalité davantage de la chimie que de l’Universel, et que le plaisir, ou le bonheur, influe sur sa durée, son écoulement - sans rattacher ce « plaisir » à des satisfactions consuméristes ; le plaisir s’éprouvant tout aussi bien dans l’ascèse, l’ataraxie, la spiritualité, que dans quelques satisfactions sensorielles que ce soit. Le temps mécanique de la montre ne saurait être celui du temps neuronal, qui est le nôtre, à titre biologique et non de machine ou de propriété de la physique quantique. Une bonne raison pour insister plus encore sur le fait que l’hédonisme, loin de n’être qu’une licence philosophique, repose sur des bases scientifiques dans ce qui relève de l’anatomie du cerveau et de sa chimie élémentaire. C’est-à-dire bien loin du parti pris ou du postulat gratuit. Le plaisir apparaît selon toute vraisemblance tel un médicament dont l’effet dépend de l’usage que l’on en fait. Automédication salutaire, étroitement mêlée à l’acte philosophique.  Je ne peux que vous renvoyer à sa posologie et à sa notice d’emballage...

 

 

Façon Chaplin - Nougaro © Bart ADAMS

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@LG

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