Destructeurs et bâtisseurs

Fragments littéraires

Du destructeur au bâtisseur

Les millénaires sont surtout marqués à grande vitesse par les guerres de conquête, les conflits diplomatiques, les passations de pouvoir, les conflits de successions, les insurrections, les guerres civiles, les déplacements de population, les cataclysmes climatiques, ce désormais changement climatique qui ne s’arrête jamais et inonde ou assèche les lieux de culture. Mais les conflits n’ont qu’un temps, et bien qu’ils soient la part la plus spectaculaire de l’histoire, car la plus tragique, on évoque peu ces longues périodes de reconstructions, de rééquipements, de paix et de prospérités que connaissent les empires et qui peuvent parfois durer plus d’un siècle. On ne traverse pas quatre mille ans d’histoire antique sans enjamber des tragédies à foisons, perdant pour le coup toute appréhension des entre-guerres où rien de notable ne s’effectue sinon la rénovation et la reconstruction des monuments comme des infrastructures. Toute guerre appauvrit, détruit, amenuise la population comme la richesse d’une nation et il est chaque fois nécessaire de reconstituer une prospérité après tout événement guerrier. Nabuchodonosor II n’a donc pas passé tout son temps à ruiner sa puissance dans les conquêtes, les victoires étant tout aussi coûteuses que les défaites, butin mis à part. Vint le temps de bâtir, de construire, de parfaire.

Avec un territoire s’étendant du golfe Persique à la Cilicie, jusqu’à ceux qu’on appelle encore les Ioniens, le roi babylonien a de la marge pour délimiter les meilleures terres où importer les matières premières nécessaires à ses grands travaux. Au passage, le souverain fait bâtir des stèles pour délimiter son territoire, sur lesquelles il fait graver ses prouesses et ses intentions : rénover Babylone. Le roi en fait construire une au nord de Beyrouth, dont le texte est en akkadien, puis une autre au nord de la chaîne côtière du Liban. On en trouve en bordure de route, sculptées sur des rochers au Wadi Brissa, du nom de la rivière Wadi et du village de Brissa ; une autre contemple le versant oriental du Djebel Akroum. Une autre domine un pic rocheux à sept mètres au-dessus du sol dans la région du Wadi Oustane et dont les écritures n’ont pas encore été déchiffrées à ce jour. D’autres dorment sans doute encore dans des régions peu explorées. Le roi s’y fait parfois représenter devant des symboles astraux ou terrassant un lion, l’hippopotame était pour son compte la créature la plus crainte des assyriens comme des égyptiens. Le quartier général des campagnes du roi se trouvait dans le Hatti, dans la vallée de l’Oronte, accédant plus aisément de Wadi Brissa aux vallées menant à Tripoli, suivant une légère pente douce jusqu’à un large col. Akroum orientait dix kilomètres au nord au chemin traversant la chaîne du Liban et qui s’avérera  le même que celui qu’emprunteront plus tard, romains, arabes et chrétiens. Les lieux choisis par le roi pour y bâtir ses stèles sont donc hautement géopolitiques et symboliques. Les babyloniens contrôlaient autant les principales routes septentrionales de la chaîne du Liban que la côte méditerranéenne que ses vastes et célèbres forêts de cèdres.

Nabuchodonosor II ne lésine pas sur ses ambitions : il réorganise le culte, encourage les donations pour les offrandes des temples et l’entretient des statues, établit des règlements culturels, bâtit des murailles doubles percées de huit portes, y fait passer un canal. Rénove les cinquante sanctuaires de Babylone, dont le célèbre Esagil, temple de Marduk, ainsi que l’immense ziggourat de cent mètres de haut, l’Etemenanki. Les jardins suspendus de Babylone étaient considérés dès l’Antiquité comme faisant partie des sept merveilles du monde. Les conquêtes militaires font place aux conquêtes utilitaires, butins de la mer, de la terre et des montagnes phéniciennes. Plus pointilleux que ne l’étaient les assyriens, se suffisant des cèdres de l’Armanus, Nabuchodonosor II souhaite obtenir ceux du Liban, et parmi les plus gros, les plus beaux, qu’il circonscrit lui-même. Gilgamesh et Enkidu ayant vaincu depuis bien longtemps le monstre protecteur des forêts du Liban, le terrible Humbaba, ces vastes forêts appartenaient désormais au dieu Marduk. Mais les forêts épaisses et splendides du Liban sont aussi sauvages qu’impraticables, et il fallut le recours à de grands travaux que le roi décrit en ces termes : « J’ai taillé à travers les hautes montagnes, j’ai broyé les rochers des montagnes, j’ai ouvert des cols, j’ai aménagé une route afin de transporter les cèdres pour le roi Marduk. » Le grand militaire ne saurait mésestimer l’intérêt de routes solides pour y faire passer une armée y compris par des accès difficiles, hautement stratégiques, reliant ainsi les villes les plus industrieuses et commerciales de l’Antiquité, dont celles ayant accès à la mer. La côte phénicienne, la région d’Arqa, de Tripoli, la cité d’Arwad au nord, celle de Byblos au sud, Sidon et Tyr près de la mer ; la précieuse Byblos dont le commerce du cèdre remonte au moins au troisième millénaire à destination de l’Egypte.

Le roi babylonien se pose en protecteur et garant de la paix, notamment dans les montagnes du Liban où les populations font régulièrement les frais d’envahisseurs et de pilleurs. Le souverain décide de leur assurer sa protection et de veiller à ce qu’ils ne soient plus la proie des envahisseurs. Nabuchodonosor II fait graver sur des stèles qu’il assure au docile vassal un soutien à sa prospérité comme à son développement, ce que l’essor des cités phéniciennes sous dominations assyriennes comme babyloniennes n’a fait que confirmer. Les colonisations antiques ne sont pas des occasions de maintien à l’esclavage et à la pauvreté, sinon par le versement d’un coûteux tribut, mais l’assurance d’une protection armée et d’un soutien à leur enrichissement comme à leur développement. D’où les capitulations diplomatiques des rois de la ville réfractaire de Tyr en maintes occasions, bien souvent affaiblie par de longues années de sièges et de blocus. Les cités se soumettant au tribut et à la dîme impériale, n’y perdaient ni leurs rites, ni leurs cultures, et n’avaient souvent pas à éprouver les ravages de la guerre lors de la conquête.

L’empire entier est mis à contribution et chacun y trouve l’opportunité de faire ses affaires : les rois du Hatti et de la Phénicie s’attèlent au transport des grands cèdres du mont Liban jusqu’à Babylone, ce qui nécessitera des travaux titanesques. Nombre de phéniciens sont installés à Babylone et nommés chefs d’agents commerciaux du roi en personne ; de la laine provenait directement d’un artisan originaire de Byblos dont le nom lui-même est devenu babylonien : Taqish-Gula. En 592, on trouvait à Babylone, 190 marins tyriens, 126 autres oeuvrant au palais royal sans qu’on sache leur spécialité, 3 charpentiers d’Arwad, 8 de Byblos, payés en rations d’huile. Le mot « salaire » renvoie lui-même au sel dont on payait, en d’autres temps, les travailleurs. Le savoir-faire phénicien est à pied d’œuvre à Babylone et il se trouve, selon les cas, grassement rémunéré. D’autres furent déportés après un siège de guerre, notamment celui de Tyr, dans une région babylonienne également nommée Tyr, mais servant de colonie phénicienne destinée à rendre arable des terres dévastées par la guerre. Bergers et paysans tyriens s’emploieront à faire de cette bourgade, un lieu de production agricole servant aussi de marché d’échange. Les illustres réfractaires étaient parfois très bien traités et les rois dissidents, déportés à Babylone, tels les rois de Tyr, Ittoball III et Baal II, partageaient leur place à la cour du roi. Paix, prospérité étaient assurées en ces temps par le vainqueur du moment, la légendaire Babylone et son plus célèbre monarque, qui, à sa mort, aura porté la légendaire ville à une splendeur recouvrée, que Nabonide poursuivra, bien que surgissant d’une série d’assassinats et de complots au sommet de la royauté babylonienne.

 

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Tyr et Perses

Tyr n’a pas fini de faire des siennes et avant la mort de Nabuchodonosor II, la ville fera une fois de plus l’objet d’un siège et d’une déportation de sa royauté pour crime de lèse-serment babylonien. Le roi de Babylone fera même supprimer en 563 la royauté au profit de suffètes, un pouvoir de juges déjà existant dans l’Antiquité, notamment chez les hébreux avant la période monarchique, ainsi qu’à Carthage où deux suffètes sont nommés, en marge des assemblées, pour administrer le pouvoir. Cet épisode sera court et la royauté sera restaurée après l’assassinat du fils de Nabuchodonosor II, Amêl-Marduk, par son beau-frère, Nériglissar. La ville de Tyr fournira sa flotte de guerre pour soutenir les conquêtes de ce dernier et, en remerciement, permettra à la célèbre ville de restaurer sa royauté. L’accumulation des pressions politiques et économiques à l’encontre de cette imprenable ville continuera à l’affaiblir et elle sera supplantée par l’essor de Sidon qui la dépassera et qui, devenant plus attractive, contribuera à l’affaiblir plus encore. Un séisme la videra de ses habitants en 550, démontrant ainsi que les forces naturelles sont plus à craindre que les offensives militaires… En outre, les archéologues se sont aperçus que la montée des eaux au cours de l’Antiquité, enfouissait inexorablement l’île de Tyr sous la mer, apportant des eaux au moulin prophétique d’Ezéchiel.

Pourtant, lorsque les Perses conquerront leurs terres et leurs villes, que Cambyse II s’offrira même l’Egypte avec leur aide militaire, grâce aussi et surtout à la défection grecque et à leur ralliement, les ambitions du grand conquérant perse se tourneront vers l’Ethiopie, l’oasis d’Amon et la célébrissime Carthage, récemment apparue et déjà puissante de ses propres colonies. Mal préparé, Cambyse II se casse les dents en Ethiopie, ainsi qu’à destination d’Amon. Il lui reste Carthage, bien que l’Egypte soit en elle-même, le tribut d’un règne, pour ne pas dire celui de mille règnes… Les conquérants ne savent jamais s’arrêter. Ils ne savent parfois pas même mourir puisque Cambyse II mourra d’une blessure qu’il se sera faite lui-même avec sa propre épée, en traversant la Syrie, et qui finira par se gangréner et l’emporter à l’été 522. Même le plus grand conquérant demeure en lui-même son propre ennemi…

Pour prendre Carthage, citée si lointaine et déjà détentrice d’une dynastie influente, celle des Magon, Cambyse II sait qu’il devra passer par la mer et requérir les flottes phéniciennes. Les Magonides ont toutefois une armée, un général, Malchus, et des succès militaires dans les guerres de Sicile. Autrement dit, l’impérialisme carthaginois est déjà sur pied. Hérodote rapporte que le conquérant perse aurait demandé aux villes phéniciennes de préparer la flotte de combat à destination de Carthage, comprenant les louables services de Sidon, Tyr et Arwad. Cependant Carthage a poussé en terres chypriotes, sur les colonies tyriennes et les phéniciens refusent de se battre contre leurs propres enfants. Le serment qui les lie est bien trop important, arguent-ils. Cambyse II s’en montre compréhensif, ce d’autant plus que les phéniciens ont prêté allégeance aux perses dès leur prise de pouvoir et ne se sont jamais rebellés contre eux. L’habileté diplomatique phénicienne est à l’œuvre. Cambyse II renonce à son projet de conquête et Carthage ne sera pas au menu des Perses. C’est en 522 qu’une rébellion éclate à son encontre, organisée par son frère Bardiya et qu’il s’empresse de rentrer à demeure pour y faire face, se blessant mortellement sur son parcours.

 

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Quand le colon marche sur des œufs d’autruche

Lors de l’arrivée des Perses, après la prise de Babylone par Cyrus II, les rois phéniciens, comme à leurs habitudes, prêteront immédiatement allégeance au nouveau souverain. Les phéniciens aideront militairement le nouvel empire dans ses conquêtes et celles-ci, une fois n’est pas coutume, surpasseront les armées d’Egypte. En réalité, si les Perses se sont alliés aux redoutables phéniciens, l’Egypte de Psammétique III escomptait faire de même avec les armées grecques, notamment les 40 galères de Polycrate de Samos. C’était sans compter leur défection au profit des Perses ! Sans l’aide des grecs, Psammétique III n’avait plus aucune chance face à Cambyse II. Une fois son armée détruite, le pharaon sera enchaîné et déporté à Suse. L’Egypte devenant une province perse sous la XXVIIe dynastie de 525 à 404 avant notre ère. La satrapie d’Egypte se placera sous les ordres d’Aryandès qui, semblable aux anciens Hyksos, s’installe en pharaon, adoptant la titulature locale et poursuivant l’œuvre des anciens pharaons dans le respect de la tradition locale. Cependant, le pharaon perse commettra l’impair de réduire les émoluments des prêtres égyptiens accordés dans le passé par Amasis. La politique intérieure égyptienne a souvent été rythmée par la puissance des temples à l’égard du pouvoir pharaonique, source de conflits internes. En néophyte, Aryandès met les deux pieds dans le nid de cobras. Ce qui lui vaudra une campagne de dénigrement et de calomnie semblable à celle qui surgira après le règne des Hyksos et dont les nationalistes vont s’emparer, au point de figurer dans les annales grecques.

Les calomnies que les prêtres égyptiens et les mémorialistes grecs vont graver dans la pierre, ne sont en réalité que des fausses nouvelles destinées à salir le goujat étranger anticlérical. La propagande égyptophile lui reproche rien moins que les indignités suivantes : Aryandès aurait tué sans raisons le taureau sacré Apis à Memphis, par pure barbarie et cruauté de vainqueur humiliant son prestigieux ennemi ; il aurait flagellé des prêtres, évidemment sans raisons, exécuté des égyptiens qui célébraient son propre culte, - faut-il être à ce point fou ? - pillé et incendié les temples de Thèbes, volé 2'500 statues et objets sacrés, bref, s’être comporté en barbare, en impie, en dément. Le discrédit de folie pour qualifier un dirigeant trop encombrant a toujours cours de nos jours… Or, les fouilles du Sérapeum de Memphis où sont inhumés les taureaux Apis, prouvent au contraire que le pharaon perse s’est conformé avec dévotion au rituel de son culte. En revanche, toucher à la bourse des prêtres, c’est voir pleuvoir, sinon des sauterelles, du moins, des fausses nouvelles.

 

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Géopolitique en toc

L’extrême complexité de la géopolitique de la région considérée, celle des anciennes civilisations, se trouve être tout aussi inextricable aujourd’hui qu’elle ne l’était par le passé. Tant d’intérêts divers et contradictoires y ont cours que même leurs protagonistes ne savent parfois plus très bien où ils en sont. Les intérêts syriens, iraniens, turques, russes, américains, saoudiens, yéménites, libyens, libanais, chrétiens, arabes, musulmans, juifs, kurdes, yézidis, druzes, chiites, sunnites, terroristes, révolutionnaires, laïcs, religieux, se mélangent, s’opposent, se juxtaposent, dans un tricot indémêlable fait de complicités et de trahisons, d’alliances utiles et de coups bas. En 390 avant notre ère, la densité des intérêts régionaux est à ce point accrue que même les protagonistes ne parvenaient plus à y retrouver leurs petits, à moins que ce ne soit nous qui ne savons plus aujourd’hui démêler les nœuds qui unissaient ces empires et ces cités.

Prenons la photographie d’un instant, d’un moment de l’histoire. Au IVe siècle avant notre ère, les Perses ont remplacé les Babyloniens, qui eux-mêmes avaient supplanté les Assyriens. L’Egypte, qui avait perdu face aux Perses, étant devenue une satrapie comme une autre, s’est depuis défaite de sa tutelle sous Achôris, avec l’aide du chypriote Evagoras 1er. Chypre abrite désormais un empire puissant, les anciennes colonies tyriennes ont vu naître Carthage, elle-même devenue suffisamment puissante pour en décourager les Perses. Artaxerxès II ne rêve pourtant que de reconquérir Chypre et l’Egypte, mais il ne saurait s’y résoudre tout seul, or les alliances deviennent singulièrement compliquées. Les phéniciens sont solidaires de leurs enfants carthaginois et chypriotes et bien qu’ils aient mené des guerres sous la contrainte des perses à leur endroit, ils s’y résoudront avec une telle mauvaise foi qu’elles furent perdues contre toute logique.

Qui plus est, au sein même de l’empire grec, Athènes et Sparte s’affrontent régulièrement, aboutissant à des situations absurdes où les athéniens alliés à Artaxerxès II se mettent à soutenir Evagoras 1er de Chypre qui lui fait la guerre ; de son côté, Sparte fait la guerre à Artaxerxès II, sabordant les galères athéniennes qui, précisément, affrontent le roi des Perses. La position des Phéniciens est tout aussi inextricable puisqu’ils ont l’habitude de contracter avec le plus offrant, c’est-à-dire d’avoir des flottes et des hommes de tous les côtés, autant chez l’allié que chez l’ennemi. L’Antiquité a donc elle aussi ses grands bourbiers. Soutenu par une propagande grecque, Evagoras 1er a soumis les phéniciens de Chypre, alliés des Perses. Il s’est lui-même adonné à ce vœu pieu consistant à assiéger la ville de Tyr pour ne parvenir qu’à lui imposer ses impôts sans jamais pouvoir s’en emparer. Avec l’aide du stratège athénien Iphicrate, il aurait confisqué une vingtaine de galères tyriennes, mais il ne s’agit là que d’une modeste partie de la flotte entière, à moins que les phéniciens n’aient décidé, en même temps que la menace chypriote, d’aider leur adversaire à se débarrasser des Perses. Tyr n’est décidément faite pour être prise que par la mer…

Les campagnes d’Evagoras 1er à destination de l’Egypte obligent Artaxerxès II d’intervenir avec les forces phéniciennes, et c’est une étonnante débâcle. A un tel point que la flotte phénicienne n’est plus opérationnelle pour une attaque de Chypre. Il s’y résoudra tout de même, sans les phéniciens, et parviendra à prendre Kition, et même Salamine, la capitale de l’empire. Il soumet Evagoras 1er à l’impôt et se contente de l’intégrer à la Perse qui désormais s’étend de l’Asie mineure à Chypre, en passant par les villes phéniciennes. Les Grecs renoncent à empiéter sur les territoires perses et Artaxerxès II n’a plus qu’à regarder une fois de plus vers l’Egypte pour se montrer à la hauteur du grand Cambyse II qui réalisa l’impensable en soumettant la glorieuse civilisation. Le grand disque rayé du monde se poursuit encore de nos jours avec d’autres acteurs, d’autres situations, d’autres patronymes, d’autres peuples, mais la ritournelle est connue.

 

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Le conseil des trois villes (plus une)

L’étymologie de la ville de Tripoli en porte encore la trace : tri-polis, du grec « polis », la ville. Trois villes, comme fréquemment chez les phéniciens, presque à côté les unes des autres. Certaines villes n’étaient séparées que de 200 mètres. Si la ville de Tyr reposait sur son île, droit en face d’elle, sur le continent, se trouvait Ushu. Généralement, lorsqu’un empereur présomptueux se vantait d’avoir pris la ville de Tyr, il se contentait surtout de Ushu, à défaut de Tyr proprement dite, hors d’atteinte avec sa mer, ses rochers, ses archers, sa flotte de guerre et ses fortifications. Eusèbe de Césarée, historien grec du IIIe siècle, fait remonter la fondation de Tripoli à 761 avant notre ère. Diodore, pour son compte, la situe au temps de l’empire perse, au IVe siècle avant notre ère. Les fouilles archéologiques d’Abou Samra ont démontré que la région était habitée au XIVe siècle déjà. Les vestiges de son port d’Al Mina ont depuis été immergés par la montée des eaux. Le nom phénicien de la ville (Atri) figure sur deux monnaies distinctes, l’une grecque, l’autre perse. Le nom de la ville phénicienne est cité dans le récit d’une campagne du roi assyrien Salmanazar III remontant à l’an 841. Le nom « Atri » signifiait déjà trois, en phénicien, les Grecs n’ont eu qu’à y ajouter « polis » pour former le nom de cette région singulière aux trois villes fortifiées. Ce sont les villes phéniciennes Arwad, Sidon et Tyr qui auraient fondé Tripoli en reproduisant pour chacune trois villes dont une seule dotée d’un port. Un rapport nautique demandé par Philippe II de Macédoine au IVe siècle avant notre ère, s’étonnait déjà de cette étonnante trinité fortifiée, subodorant un lieu majeur à défendre ou à occuper pour des raisons commerciales et politiques.

L’organisation interne de ces cités nous rapproche ici encore du modèle helvétique, en plus de la tradition à la fois commerciale, monétaire et multilatérale de la Phénicie, la nature fédérale de sa confédération. C’est à Tripoli que se réunissait l’assemblée générale des rois phéniciens, dont le conseil fédéral s’apparente à celui de la confédération de Délos ou à la seconde confédération athénienne. Ce conseil panphénicien n’était pas permanent, mais uniquement réservé aux affaires importantes touchant la totalité des villes phéniciennes et non des préoccupations locales. Les Perses tolèreront sous leur règne l’existence de ce dispositif, bien qu’il ait assurément servi à préparer nombre de révoltes à leur encontre ou sinon, à fomenter des trahisons militaires. La méfiance est toujours de mise à l’égard d’un peuple de confédérés…

Le drame des sidoniens est éloquent à cet égard. La ville de Sidon jouissait pour son compte d’un Conseil des cent, unique en son genre en Phénicie. Ce conseil regroupait les cent citoyens les plus illustres de la ville, ce qui, en marge de la monarchie traditionnelle, relevait d’une sincère avancée démocratique. Tennès, de son nom grec, bien que d’origine phénicienne, probable fils du roi Abdashtart 1er, connu pour son philhellénisme, sa grande culture et sa mixité culturelle, introduisant le style grec au sein de la culture phénicienne, et par ce fait très bien vu des grecs, fut le premier roi à se rebeller contre l’empire Perse, bien qu’aveuglément, c’est-à-dire sans soutiens, ni tyriens, ni égyptiens. Il fut bien évidemment neutralisé par Artaxerxès III, le laissant sous tutelle d’un satrape. Tennès était donc son très probable descendant, c’est en tous les cas le roi qui lui succède après à mort.

La ville de Sidon se trouve désormais en mauvaise posture en l’an 351 avant notre ère qui voit les Perses échouer à prendre l’Egypte de Nektanébô II. La Phénicie, qui apporte son soutien militaire aux entreprises d’Artaxerxès III, voit sa flotte sidonienne être réduite en miettes et se trouve dans l’obligation de la reconstituer. Le monnayage lui-même se fait désormais au rabais et l’exportation des doubles sicles d’argent est stoppée. L’occupation perse, sur fond de préparatifs de guerre pour la campagne d’Egypte, agace sévèrement les sidoniens. L’arrogance perse n’épargne pas les habitants d’une ville déjà sanctionnée pour rébellion. La Phénicie cumule les qualités de grands artisans, d’excellents commerciaux, de fins tacticiens politiques, de diplomates adeptes avant l’heure du multilatéralisme, de valeureux guerriers aux flottes enviées et craintes par les empires, de rebelles incorrigibles attachés à leurs souverainetés, de peuples ouverts aux influences culturelles étrangères, praticiens du fédéralisme politique, de la démocratie représentative, de l’excellence élitaire en presque toute matière.

L’ensemble de ces qualités permettant difficilement la pacification d’un peuple soumis, bien que conscient de ses limites et sachant, au gré de la puissance perse et égyptienne, souscrire des collaborations militaires et économiques leur permettant, en contrepartie, d’épargner à leurs villes toute destruction ou soumission culturelle. La fronde étant cette fois-ci populaire, et non le fait d’un présomptueux monarque, c’est le Conseil des Cent sidonien qui va pousser à la rébellion contre l’empire perse. Bien souvent, dans l’Antiquité comme de nos jours, les révoltes populaires étaient souvent manipulées par des puissances étrangères afin de renverser de l’intérieur un pouvoir convoité, sans avoir à intervenir, ou pour mieux pouvoir intervenir en plein désordre. Les grandes puissances actuelles pratiquent toujours, en Amérique latine comme ailleurs, l’appel à distance de la contestation populaire pour renverser un pouvoir peu coopératif dont on va favoriser la nomination d’un souverain à sa botte. Rien de neuf sous le soleil de Babylone, de Carthage, de Memphis, de Suse ou d’Arwad.

La révolte éclate à Sidon non selon le désir du roi Tennès mais directement du peuple. La plèbe se propose des sacrilèges symboliques : la destruction du « parc royal » perse, l’incendie des stocks de fourrage des cheveux de guerre, le châtiment des perses s’étant mal comportés à l’égard des sidoniens. L’affront remonte à Artaxerxès III qui décide de préparer la rétorque à l’égard des phéniciens et de Sidon en particulier, aussi installe-t-il son camp militaire à proximité de la ville insurgée. Le roi de Sidon sait très bien que, en l’absence d’alliés, la ville n’a aucune chance face aux forces perses en Transeuphratène. Discrètement, il prépare sa fuite en discutant avec le chef des mercenaires Mentôr pour, par l’entremise du délégué Thettalion, faire savoir à Artaxerxès III qu’il lui livrera volontiers sa propre ville en échange de sa vie sauve et de son concours dans sa campagne militaire contre l’Egypte. En toute perfidie, le traître souverain prétexte une assemblée générale à Tripoli pour s’éclipser, tout en emmenant avec lui 500 mercenaires au courant de sa forfaiture, suivis par les 100 citoyens du Conseil des Cent qu’il s’apprête à offrir au roi perse et qui les fera tous exécuter comme principaux instigateurs de la révolte. Après quoi, les sidoniens acceptèrent de capituler, déléguant au roi perse, les 500 premiers citoyens, membres apparents d’une Assemblée populaire, que le tyran fera également exécuter en même temps que le traître Tennès. Un roi qui fut lucide sur l’issue tragique de la révolte mais qui préférera livrer ses concitoyens à la mort plutôt que de sa sacrifier pour son peuple. Sa trahison aura non seulement ruiné son image, sans lui apporter la vie sauve. Populicides bien plus fréquents dans l’Antiquité que le tyrannicide…

Les Perses incendieront la ville en représailles, les habitants qui s’étaient enfermés dans leurs logis périrent dans les flammes. D’autres eurent l’honneur de brûler avec eux l’intégralité de la flotte de guerre, trirèmes et quinquérèmes, afin qu’ils ne puissent plus servir à la campagne d’Egypte du roi Perse. Les Perses récupéreront l’argent et l’or fondus en guise de butin. La démocratie sidonienne sera supprimée, la ville détruite, soumise désormais au roi grec Evagoras II, dévoué à Artaxerxès III. Le roi perse parviendra malgré tout à vaincre les troupes de Nektanébô II et à soumettre pour la seconde fois l’Egypte à la domination perse. Les stèles égyptiennes évoqueront le règne du pharaon satrape Khabbabash de 342 à 336 avant notre ère. De leur côté, les irréductibles phéniciens trouveront encore le souffle, dans le dos d’Artaxerxès III occupé par sa campagne de guerre, pour chasser le satrape grec de Sidon. A peine Evagoras II débarque sur ses terres de Chypre qu’il y est exécuté des suites d’une révolte antiperse. Les peuples soumis n’ont pas encore dit leurs derniers mots.

 

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Le peu de patience d’un jeune conquérant

Alexandre III dit le Grand prend le pouvoir à l’âge où Rimbaud arrête la poésie. Le mythe est bien là d’un juvénile Héraklès devant qui tout s’écroule sur ses pas. Dès l’âge de seize ans, il est associé à son père dans les activités administratives et militaires. Il fut un élève d’Aristote, cumulant l’art de la guerre et de la pensée, le muscle et l’intellect. Dans les jeunes et puissantes civilisations, il est naturel de briller en tout ou d’y aspirer. Avant d’être assassiné, Philipe II s’emploie déjà à vaincre les Perses et à libérer les Grecs d’Asie Mineure. Darius III, bien que négligé des historiens, est lui-même un très grand stratège et comprend vite la menace que font peser les Hellènes sur la Perse. Non seulement Alexandre est en sous-effectif, mais Darius sait s’entourer du stratège grec Memnôn de Rhodes, des puissantes flottes phéniciennes de Sidon, de Tyr, d’Arwad et de Byblos. L’historien Arrien confirme le fait que « la flotte qui était la meilleure et la plus forte de la flotte perse, était celle des Phéniciens ». C’est dire si le jeune Alexandre, dans la pousse de l’âge, pas même encore dans la fleur, s’élance vers l’Hellespont avec son armée dans la plus improbable des espérances.

Première erreur funeste, les Perses ne réagissent pas. Au même moment, l’Egypte de Khabbabash entre en rébellion, ceci expliquant possiblement cela. Sans doute regardent-ils ailleurs. En cette année 334 avant notre ère, Alexandre remporte une victoire sur les Perses au Granique puis à Milet par l’intermédiaire de la flotte macédonienne conduite par Nikanôr, s’emparant à sa suite des Sardes. Les Perses s’en viennent alors avec 400 navires de guerre de Phénicie et de Chypre alors qu’Alexandre ne dispose que de 160 trirèmes et navires de transport et se trouve en outre, selon Arrien, à cours d’argent. Plutôt que d’affronter Darius en mer, Alexandre préfère s’enfoncer au plus vite dans les terres pour lui ravir la Phénicie au risque de se trouver surpris sur ses arrières et coupé de toute communication avec l’Europe. Mais chez un jeune conquérant auréolé d’une civilisation aussi jeune que lui, l’audace supplantera largement le risque. S’emparer des villes phéniciennes, c’est anéantir une part majeure de la flotte perse pour la retourner contre l’envoyeur. Face aux envahisseurs, les phéniciens préfèrent généralement la collaboration à la révolte, à l’exception de l’irréductible Tyr qui a bâti sa fierté sur son indépendance. Au printemps 333, l’année précédant le sacre d’Alexandre III, Memnôn avait lancé une campagne diplomatique et militaire destinée à s’emparer de la Grèce, mais ce dernier mourut de maladie ce qui affaiblît l’armée perse. Au moment où il apprend sa mort, Darius III est déjà en Syrie, à la tête d’une considérable armée. Deux satrapes, Pharnabaze et Autophradatès, sont nommés pour conduire la suite de l’opération par une double conquête sur la terre et par mer. Ils s’occupent de l’Asie Mineure et Darius III mène l’offensive décisive en Syrie. Mytilène est reprise, mais l’affrontement avec les armées macédoniennes mettent Darius III en difficulté. Bien que supérieurs en nombre, ils se dispersent en essuyant de lourdes pertes dans les plaines étroites des côtes proches d’Issos. Les mercenaires grecs s’enfuient par la mer et bien que l’armée perse ne soit pas entièrement dévastée, Darius III préfère prendre également la fuite, abandonnant son trésor de guerre à Damas.

Nonobstant ces victoires, on ne sait ce qu’il serait advenu d’Alexandre si les villes phéniciennes avaient opté pour une vaste coalition entre elles. Il est peu probable qu’il n’y ait jamais eu par la suite de conquête sous son nom. Mais les habitudes sont les habitudes, et Alexandre est accueilli de la même manière que ne le furent les rois d’Assyrie ou de Babylone lors de leurs conquêtes. Il n’est pas reçu par les rois eux-mêmes car ils guerroient sur mer au profit des Perses, mais leurs fils ou leurs délégués, s’occupent de les remplacer. Le prince héritier d’Arwad remet à Alexandre, en même temps que sa ville, une couronne d’or qu’il dépose sur sa tête, ainsi que son territoire qui comporte également d’autres villes dont certaines particulièrement opulentes. La ville de Byblos se soumet elle aussi d’elle-même au jeune conquérant. Alexandre ne peut toutefois s’emparer de Tripoli en raison d’une présence perse importante, la ville leur servant de base navale. Qui plus est, elle contient des mercenaires grecs en service commun avec les phéniciens, ses nouveaux compatriotes ! Tripoli étant gérée par Arwad, Sidon et Tyr, il lui suffira de s’emparer de ces villes pour, du même coup, s’emparer de Tripoli. La cote de popularité des Perses est si mauvaise en Phénicie que Sidon est presque enthousiaste de se livrer à Alexandre. Le massacre et la destruction de la ville par Artaxerxès III a laissé des traces et si le roi de Sidon demeure favorable aux perses, il accepte – au contraire du traître Tennès – de suivre la volonté du peuple.

Lorsque les rois de Phénicie qui accompagnent les satrapes de guerre sur les mers, apprennent que leurs villes se sont rendues à Alexandre, 80 galères font demi-tour et rentrent se soumettre au jeune souverain. Les flottes chypriotes et ciliciennes combattant elles aussi aux côtés des Perses, les abandonnent de même, sentant le vent tourner. Mais pour l’heure, au moment où Alexandre s’approche de la ville de Ushu et de Tyr, les Perses détiennent toujours l’essentiel de la flotte phénicienne. Rien n’est donc assuré pour lui et les tyriens sont passés maître autant dans l’art de la guerre que celui de la résistance.

Lors de l’arrivée d’Alexandre à Ushu, ville faisant face à l’île de Tyr, le roi de Tyr, Ozmilk, se trouve aux côtés de Darius III dans ses combats navals. Une délégation tyrienne de notables, en la présence du fils du roi, rencontre Alexandre dans la ville d’Ushu. L’organisation politique de la cité tyrienne est très différente de celle des autres villes phéniciennes ; un Conseil des notables est nécessaire à la prise de décision et non la décision univoque d’un roi ou du fils d’un roi. Les empereurs n’aiment guère les atermoiements démocratiques, les délibérations d’assemblées représentatives, les paralysies des désaccords parlementaires. Les notables de Tyr lui assurent moins une soumission de maître à esclave qu’une complicité d’alliés. Insatisfait de cette disposition, Alexandre fait savoir aux autorités de la ville qu’il souhaite offrir un sacrifice au dieu tyrien Milqart, un Hercule local. Ce geste signifie surtout que l’empereur souhaite s’emparer de la ville, ce que comprennent les autorités de Tyr qui lui font savoir en retour qu’il peut sans autre célébrer son sacrifice au sein de la ville d’Ushu. Alexandre est alors furieux et menace les tyriens en ces termes : « Votre position vous donne de l’assurance et, parce que vous habitez une île, vous méprisez mon arrivée de fantassins. Mais je veux que vous sachiez que vous me laisserez entrer dans votre cité, de gré ou de force ! » La ville de Tyr est la seule des villes phéniciennes à s’opposer au jeune conquérant grec, probablement par fierté atavique. Autant leur histoire leur procure de la force dans leur imaginaire et leur assurance, autant la prise de Tyr devient le grand défi de l’empereur désireux de surpasser ceux du passé. Alexandre III est bien décidé sur sa lancée à s’imposer comme plus puissant qu’un Nabuchodonosor, mais il devra lui aussi passer outre la mer, la flotte de guerre tyrienne, ses fortifications et ses archers, la présence d’une flotte carthaginoise venue pour l’anniversaire du dieu Milqart et qui assure aux tyriens sa participation à la défense de la ville, avec en prime le soutien des Perses, la promesse faite par Darius III de récompenser la ville, en cas de victoire, par une indépendance absolue. Mais Alexandre a de son côté les autres villes phéniciennes, désormais sous ses ordres, et qui devront combattre contre leurs compatriotes de la ville de Tyr, l’excellente flotte de guerre de Sidon qui lui assure le soutien de base navale.

Dès le départ, au vu des événements, la prise de Tyr paraît très improbable, et les officiers d’Alexandre le lui font savoir. C’est sans compter le roi tyrien en personne et sa flotte de guerre qui décide de quitter le champ de bataille perse pour venir à son tour soutenir sa ville dans sa résistance aux grecs. Alexandre justifie sa folie par un rêve qu’il aurait fait où le dieu Milqart l’aurait assuré de sa victoire au terme d’un siège ardu. Mais il justifie mieux encore la raison de son élan par plusieurs idées novatrices adaptées à la situation : la création artificielle d’un môle avec les pierres de Ushu pour relier l’île au continent là où le bras de mer est le moins étendu et le moins profond. Les pluies de flèche des archers tyriens rendront la création du môle délicate, et les grecs devront bâtir des tours mobiles protectrices en bois couvertes de cuir pour parvenir à avancer, tout en les faisant défendre par des archers. A quoi les tyriens répliqueront par l’envoi d’un navire-cargo rempli de matière inflammable qui percutera et détruira les tours… Les tyriens iront narguer en mer les ouvriers temporairement compromis, mais il ne faut pas vendre la peau de l’empereur avant de l’avoir bien équarri. De fait, les ouvriers se remettent à l’ouvrage et, bon an mal an, avancent suffisamment pour parvenir à terme à rejoindre l’île. Par sécurité, les tyriens envoient les femmes, les enfants et les vieux à Carthage. La priorité est mise sur la défense des fortifications, la mise en place d’une flotte de 80 trirèmes pour mener la bataille navale, le blocage de l’entrée du port. Après l’arrivée de la flotte macédonienne, Alexandre redouble d’activité en faisant construire par les phéniciens et les chypriotes des engins de siège les plus sophistiqués, ce que la ville de Tyr fait de même de son côté, avec un savoir-faire pour le moins égal.

La bataille navale commence et finit par tourner à l’avantage d’Alexandre qui en profite pour déployer béliers, catapultes, tours de siège, ponts, pour franchir les fortifications de la ville. Les tyriens les mitraillent de flèches, de harpons, de faux, de projectiles en tous genres, de sable chauffé à blanc, et même de filets de pêche. Dès les premières brèches réalisées, Alexandre lance l’assaut, les galères pénètrent en force dans le port, les fantassins s’insinuent au sein des remparts ; les tyriens sont massacrés, d’autres vendus comme esclaves ; les galères tyriennes sont coulées ou réquisitionnées. Les sidoniens au service d’Alexandre n’en étant pas moins des phéniciens, ils parviennent à sauver quelques dizaines de milliers de tyriens sur leurs navires. L’imprenable cité insulaire est donc prise pour la première fois par Alexandre III à l’été 332 après 7 mois de sièges. Celui de Nabuchodonosor II avait duré 13 ans avant d’être abandonné de guerre lasse. Les magistrats et les délégués carthaginois, de même que le roi de Tyr, Ozmilk, qui était en mer lors de l’arrivée d’Alexandre, sont graciés. Alexandre leur accorde son pardon, offre à la ville de Tyr le navire sacré de Milqart, parent d’Héraklès, procède à de somptueux sacrifices adressés à ce dieu, récompense son armée et organise les funérailles pour ses morts.

La Phénicie prise, il refuse les propositions de Darius III qui lui offre des territoires, souhaitant mener sa guerre de conquête par lui-même et jusqu’au bout. Il n’a plus qu’à s’approprier l’Egypte, ce qui suppose deux mois de siège à Bâtis et à Gaza, au préalable, mais l’Egypte ne le tolérera pas s’il ne s’impose pas en successeur des pharaons. Il se doit donc de suivre les rituels d’usage, accomplir les pèlerinages. Il fonde peu après la célèbre ville d’Alexandrie avant de remonter vers la Syrie où il rencontre l’armée de Darius III en 331 en Mésopotamie à la célèbre bataille de Gaugamèles. Alexandre en ressort largement vainqueur, Darius fuit en Médie où il est assassiné par un de ses satrapes. Toutes les capitales perses tombent à sa suite, jusqu’à Babylone, où le satrape Mazday accueille Alexandre en libérateur. A Suse, en revanche, le satrape Ariobarzanès oppose à Alexandre une lutte acharnée. Il est massacré en 330, non sans énerver Alexandre qui, perdant patience, décide de marquer le coup de la fin de l’empire perse en mettant à sac et en incendiant Persépolis. La légende d’Alexandre a de quoi s’appuyer sur un nombre considérable de faits, de son jeune âge à ses prouesses militaires, au point que même les Perses le célèbreront parmi leurs héros, au détriment de Diarus III, qui ne fut pas pour autant un empereur mineur mais qui eut le déshonneur d’être vaincu par le jeune prodige grec.

 

Beethoven - Symphony No. 3 in E flat major, Op. 55 "Eroica" - I. Allegro con Brio © Fledermaus1990

 

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@LG

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