Parfum de Renaissance

Fragments littéraires

 

 

A la démesure des formes et du temps

Se retrouver face à des omoplates et un fémur plus grand que soi... On se sent on ne peut mieux remis à sa place de petit vertébré, de sombre rongeur perdu dans les fougères du Jurassique et du Crétacé. Lémuriens anecdotiques, fouisseurs, grimpeurs, arboricoles, à peine pilleurs de nids. Les sauropodes défient toute mesure, y compris entre eux. Imaginer qu’ils aient véritablement existé - ce que les ossements de pierre confirment - me porte à la même sidération que Baudelaire lorsqu’il croyait devenir fou rien qu’à l’idée de posséder un crâne à l’intérieur de sa tête. Se retrouver devant celui du tyrannosaure rex, le plus grand prédateur ayant foulé le sol terrestre, nous laisse tout autant pensif. Une mâchoire et des dents susceptibles de tout broyer, tout arracher, d’un seul coup. Des centaines de kilos de viandes fraîches, sans s’inquiéter des os. A quoi répond la nature lorsqu’elle génère autant de démesures ? Dinosaures à peine plus gros que des poules, quand d’autres, plus grands qu’un immeuble de sept étages... Que l’évolution soit aveugle, cela ne laisse guère de doutes. Advient ce qui advient. Tout le possible est en instance d’apparaître, toujours, selon les situations.

On pense d’ailleurs à tort que les dinosaures furent spécialisés dans le gigantisme, alors que les mammifères qui suivront leur ère, durant les 65 millions d’années qui nous séparent des terribles lézards, connaîtront les mêmes excès sur terre comme en mer. Des rongeurs de la taille d’un hippopotame, des hyènes aussi grandes que des chevaux, une variété de rhinocéros de la taille d’un immeuble, ainsi que le plus gros animal jamais découvert à ce jour, toute époque confondue, dont le coeur rivalise avec la taille d’une voiture, et qui se trouve être de nos contemporains : la baleine bleue. Certains spécialistes rappellent que les dinosaures géants n’étaient pas la norme ; la grande majorité d’entre eux étaient de tailles modestes. Le gigantisme s’avère moins une propriété dinosaurienne qu’un trait évolutif susceptible de se retrouver en d’autres familles de vertébrés à travers les âges. Je dis bien de vertébrés, car d’autres familles, comme les insectes, ne sauraient supporter le poids de leurs propres carapaces, passé une certaine taille - même si le Carbonifère, avec ses taux d’oxygène élevés, a permis à des mille-pattes d’excéder le mètre, à des scorpions d’en excéder trois, ou à des libellules de se prendre pour de grands rapaces ; la démesure de l’insecte demeure mesurée par sa physique.

Dès les premières découvertes fossiles du début du XIXe, les scientifiques s’amusaient beaucoup de la taille minuscule du cerveau de ces géants, en rapport à leur grandeur. L’idée que ces créatures imposantes aient pu être stupides, fit des émules. Préjugé judéo-chrétien suffisamment bien implanté pour qu’il fasse des siennes jusque dans la préhistoire. Or, nous ne connaissons pas d’animaux, fût-ce la fourmi, dont le système nerveux centralisé ne soit pas entièrement au service de sa nature et de son espèce. A la fois programmé et adapté à tout ce à quoi elle est censée répondre. Le volume du cerveau n’est pas un critère d’intelligence, au sens où l’on ne peut pas raisonnablement qualifier un serpent, une limace ou un oiseau d’être stupide. Ils savent très bien ce qu’ils sont censés faire de leur nature ; sans accrocs. Parcourir 170 millions d’années d’existence, pour une espèce, devrait rendre notre jugement plus humble, à nous qui n’excédons pas 300'000 ans, pour l’espèce qui est la nôtre, et à peine 6 ou 7 millions d’années pour le genre auquel nous appartenons. Nous ne sommes que des intrus face au cafard, à la méduse, aux crocodiles et aux requins qui tous précédaient jusqu’aux plus anciens dinosauriens. D’autant plus lorsque l’on sait que nous sommes la dernière lignée d’hominidé à avoir survécu aux récents âges glaciaires dont rien ne peut prétendre qu’ils soient derrière nous.

Les scientifiques s’accordent pour attribuer à l’intelligence humaine, ou sinon, ce qui n’est pas nécessairement synonyme, à son grand volume encéphalique, un hasard de l’évolution. Si tel n’était pas le cas, la nature n’aurait pas attendu 4,5 milliards d’années pour en doter une espèce... Et pourquoi une seule ? Cette singularité pourrait tout autant se développer au sein d’une autre espèce. On conviendra que si d’autres espèces se sont pourvues de crocs, de griffes, d’ailes, de trompes, de cous démesurés, le cerveau humain n’en a pas été gratifié avec plus ou moins d’égards que la corne de rhinocéros ou le bec de l’ornithorynque. Les facultés humaines étant un accident de l’évolution, on serait tenté de donner à cette supériorité intellectuelle, une caractéristique artificielle plus anodine qu’on ne le croit. Après tout, le cerveau limité des autres espèces ne les condamnent ni à la bêtise, ni à la furie ; on ne connaît pas un seul insecte susceptible de mourir par idiotie. Tous, aussi limités soient-ils, sont programmés par la nature pour répondre à leurs besoins - et à ce titre, un grand cerveau n’est pas plus utile qu’un plus modeste.

Il nous faut donc convenir que l’intelligence humaine, eu égard à ses instincts naturels, pourrait ne pas relever d’un quelconque miracle, ni de la moindre onction surnaturelle. L’intégralité de la faune animale s’en est toujours passé, et ce, depuis les origines. Leur haut niveau d’adaptation à leurs milieux, nous enseigne régulièrement que nos propres techniques n’égalent pas ce que sont capables d’accomplir, autant certains oiseaux que des termites ou des lézards, sinon des araignées, dont nous nous efforçons d’imiter le savoir-faire pour améliorer nos propres matériaux. C’est nous qui sommes contraints de prendre exemple sur des bactéries ou des insectes pour accroître nos performances. Le pragmatisme animalier, allant toujours à l’essentiel, nourrit les saynètes et les fables de sa remarquable logique, au point que l’on en tire des vertus morales aussi lointaines qu’Esope, avant La Fontaine. Les esprits scientifiques y ont porté eux-mêmes leur attention jusqu’à Aristote, sans évoquer la symbolique religieuse des civilisations polythéistes, riches en bestiaires édifiants. Si les animaux s’avèrent plus vertueux que nombre de comportements humains, tacticiens, fourbes, calculateurs, manipulateurs, ou simplement pervers et dérangés, c’est bien la preuve que la taille du cortex et ses capacités cognitives, recouvrent des possibilités relativement mineures et de peu d’intérêts pour la mécanique du vivant. La vie aurait très bien pu se passer de l’intelligence humaine sans trahir pour autant sa sagesse élémentaire. Rendre leur intelligence éthologique aux gros lézards anciens pourrait permettre d’envisager l’entendement humain sous un angle plus dérisoire. Une curiosité naturelle parmi d’autres, lourde de conséquences, certes, mais comme nombre d’autres espèces invasives, tels les rats ou les cafards, créatures fort sagaces s’il en est, figurant tout autant au catalogue du grand bazar de l’évolution où il n’y a plus guère à s’étonner de grand-chose.

 

 

Panser l’homme

Le Père de la Raison, René Descartes, a passé plus de temps à disséquer des cadavres qu’à philosopher. D’où la question que l’on peut se poser : peut-on vraiment philosopher si l’on n’a pas au préalable disséqué des cadavres ?

 

 

Elephant Skull

Très intrigué devant la série Elephant Skull de Henry Moore, dans le cadre d’une exposition au Cabinet des Arts Graphiques de Genève, autour du galeriste et éditeur genevois Gérald Cramer. Un galeriste suffisamment convaincant pour que de grands talents du siècle dernier n’hésitent pas à quitter Paris pour le rejoindre dans la ville de Calvin. Alexander Calder, Miró, Chagall, Picasso, Max Ernst, parmi les plus célèbres. Si les artistes s’avèrent farouchement individualistes, y compris au sein de leurs courants respectifs, on trouve tout de même de formidables rassembleurs, capables de fédérer entre eux les plus singuliers des personnages ; stimulant à ce point leurs imaginaires dans des projets communs, qu’ils iront jusqu’à ajouter par centaines les nouvelles oeuvres à leurs catalogues, lithographies, planches, affiches, paravents, beaux livres, aux sollicitations passionnées de l’éditeur genevois. Rien que la tonalité claire et cassante de sa voix, énergique et posée, suffit à donner une idée de son tempérament.

En marge du sublime paravent signé Chagall, peint avec la finesse d’un maître de sagesse japonais, les portraits en noir et blanc des différentes facettes d’un gigantesque crâne d’éléphant, nous plongent dans une géographie sensuelle très particulière. Avec ce léger malaise que l’on saurait imputer à l’érotique de Georges Bataille, mélangeant étroitement la volupté et la mort. Force est de constater que les angles choisis par le dessinateur, mettent en valeur les formes arrondies, les galbes, les silhouettes éminemment charnelles que l’on peut rencontrer à maints endroits sur un crâne d’éléphant. La courbure des os, particulièrement variée à cette échelle de grandeur, enrobe de grâces ce reste funèbre.

On distingue dans le choix des formes d’Henry Moore, une même inspiration que l’on trouvera dans les sculptures de Dali, entre coquillages et dauphin mort recueilli sur une plage. Célébration par le sensuel espagnol, des formes douces et féminines, dont se dotent par instants les formes animales et minérales. La mer polit ses habitants d’un art qu’elle ne saurait envier qu’au vent. Aucune ambiguïté dans la célébration d’une Gala-conque ou d’une Gala-dauphin, pour ce qui relève de la sensualité. Henry Moore traque mêmement cette volupté jusque dans ce crâne géant, où, force est d’admettre, une érotique ne cesse de s’y développer, organique, pour ne pas dire pornographique, dans l’évocation à peine sublimée des plus intimes physiologies du beau sexe. Qu’un crâne puisse s’avérer aussi allusif ne dispense évidemment pas d’un ressenti dérangeant quant à la froideur chirurgicale de son objet. Le poète appréciera, pour son compte, cette rencontre sacrilège et néanmoins suggestive entre la mort et la vie.

 

 

Petite pensée de nuit

Elles sont plutôt rares à être agréables, mais il arrive parfois que l’une d’entre elles nous réveille au milieu de la nuit, sans nous demander notre avis, et nous laisse interdit face au crépuscule ; nous pouvons mieux ainsi y trouver un certain charme que lorsque l’insomnie nous est imposée par un désagrément quelconque. La franche insomnie nous maintient dans une veille consciente très profitable, si on l’accepte avec résignation et utilité. Je lisais cette même nuit de vain sommeil, des considérations de Léon-Paul Fargue sur le sujet, dans ses Refuges. Titre on ne peut mieux choisi. Refuge de la nuit, du rêve ; refuge de l’insomnie, de la divagation. Trop dormir rendrait bête, selon ses dires... Admettons qu’il faille bien un peu d’imagination pour peupler à loisir ses veilles nocturnes ; il est évident que les intellectuels et les artistes, dont l’activité créatrice ne chôme pour ainsi dire jamais, ne font que tirer profit de cette situation fortuite. Je me demande tout de même par ailleurs si les mammifères, connus pour hiberner sur de longues périodes, n’éprouvent pas eux aussi des veilles inutiles au sein de leurs terriers ? Certains scientifiques ont en effet joué les Big Brother dans les foyers confinés de nos amis à quatre pattes pour découvrir que certains hibernants n’hibernent parfois qu’en apparence, ou, du moins, connaissent des moments de veille au sein même de leur terrier. Sans livres sous la main, sans crayons ni papiers, sans pinceaux ni chevalets, l’ours insomniaque est à coup sûr bien à plaindre, mais il existe.

L’horloge circadienne n’est manifestement pas la seule à réclamer son dû, puisqu’il existe des veilles nocturnes aussi sincères et franches que des levés matinaux. Ce qui m’amène à cette idée réconfortante que la contrainte n’est une douleur que lorsqu’elle est considérée comme objet de luttes, tels ces levés contraints que nous connaissons tous, désavouant les nécessités du corps. On sait également que la fatigue ne trompe pas et qu’elle devient rapidement écrasante pour toute volonté contradictoire. La chair finit tôt ou tard par vaincre l’esprit avec le marteau sans maître de la biologie. Il faut bien au contraire en tirer son parti, s’aménager une plage de sursis. La saisir avec ce qu’elle permet ; les délices de la veille dans la poésie du soir, infusions et chandelles, halos lunaires et miroitement d’étoiles. Lampes de chevets et froissement de papiers. La lecture est un tricot de fils neuronaux, au détriment des laines de nos grand-mères, que nous tricotons et détricotons à loisir. La fatigue ne manquera pas d’arriver puisque, comme le relate Léon-Paul Fargue de la bouche d’un de ses amis médecin : si nous ne survivons pas plus de quelques jours sans boire, quelques semaines sans manger, on ne saurait selon lui survivre à plus de dix jours sans sommeil. Le sommeil se fait donc, à un moment où un autre, aussi impératif qu’un réflexe de survie. Toute lutte y est proscrite ; et la vision rapportée d’un Napoléon dormant debout en pleine guerre de Waterloo, achève de nous prouver que, tôt ou tard, les meilleurs s’y laissent vaincre...

 

 

Eclipse

Pour qui n’a jamais assisté à une éclipse de soleil, même partielle, le spectacle demeure lointain et peu explicite, sur écran ou sur photo. L’événement a en réalité tout d’une malédiction, d’une interruption brutale de l’ordre de la nature. Plus rien ne semble aller de soi. Un événement suffisamment rare pour que même la faune s’y laisse prendre. Pas un seul oiseau pour se rappeler, le moment venu, qu’une éclipse est tangible. La faune semble chaque fois être prise par surprise, d’autant plus lorsqu’en plein midi, la lumière se met à décroître. Au paroxysme de l’éclipse, alors que les oiseaux précédemment chantaient, ils cessent soudainement d’émettre le moindre son. Le silence plonge la nature dans l’expectative. Interrompue, figée, la faune paraît attendre. L’on sent monter en soi une angoisse mêlée d’enthousiasme pour ce dérèglement cosmique, dont la portée est telle, qu’elle ressuscite en nous de vieilles peurs, de vieux démons préhistoriques. Comme se jumelant à la sève animale, le vent se lève, sans prévenir, dans un silence ahurissant, anormal. L’éclipse aidant, la température chute tout aussi brutalement, ce qui a pour effet de saisir de froid jusqu’à la moelle - particulièrement efficace en plein été. Surgissement des ténèbres et du froid en l’espace de quelques minutes à peine. Ce n’est qu’à l’approche de la croissance nouvelle du jour, au retour de la lumière, que les oiseaux se remettent à nouveau à chanter. L’expérience céleste agit comme une intervention divine, et plus encore, peut-on l’imaginer, pour d’anciens hommes, qui ne connaissaient aucunement le calendrier régulier des éclipses. Celles-ci paraissant surgir de nulle part, comme frappées par de la magie noire, un cataclysme imminent. La rationalité scientifique contemporaine, fort heureusement, ne suffit pas à dissoudre la magie de l’événement sensoriel, son ébranlement poétique. 

 

 

Mousse de rayons

Indolence des milans portés par les premiers vents chauds de l’été. Une corneille baille, séchant son noir à la lumière dorée. Les mésanges se disputent, les martinets s’agitent, et dans la brisure d’une rafale, s’engouffre le bleu de l’ozone. A cette heure de l’après-midi, mères de famille, enfants, vieillards, étudiants, chômeurs, marginaux, employés municipaux, tout un peuple s’amoncelle dans le gazon fraîchement coupé. Une petite écume de citadins s’échoue sur un rayon de soleil.

 

 

Au milieu des absents

Le soleil sur la ville, clair et distinct, dirait le cartésien. Fin d’été, encore avant l’automne. Les citadins profitent des rayons tempérés avant que les températures ne chutent. Septembre mélancolise à plein. La clarté sauve ce qui peut l’être de ces foules dissolues dont la présence n’est pas manifeste. On aimerait les croire présentes, mais les regards sont ailleurs. Pas même tournés vers le lac. On se demande ce qu’ils peuvent bien regarder quand ils sont ainsi, sans regards déterminés. La conscience doit leur apparaître tel un brouillard de lumières. Une tache aveugle miroitante pour que tout un chacun puisse se donner l’illusion qu’il voit quelque chose quand il ne considère en réalité rien d’autre que lui-même.

 

 

A la marge

On amalgame la marginalité à la délinquance, mais la marge, de prime-abord, si l’on se saisit d’une page blanche dont le corps est raturé de mots, comme le sont les mots d’ordre du moment, ce corps que l’on peut aisément qualifier de corps social, représente le centre de la page. En bordure toutefois, il y a ce qu’on appelle, la marge. Et la marge, si je ne m’abuse, c’est l’endroit où l’on y écrit ses commentaires ; c’est le lieu même de l’annotation, de la pensée, du travail critique. C’est à la marge que l’on surajoute au déjà donné, une définition nouvelle. On ne saurait douter que c’est à la marge qu’un monde nouveau commence et s’édifie. Que l’on crée un espace unique où pouvoir exister.

 

 

Matin d’hiver

Le chant des mésanges à longue queue a ceci de distinctif qu’il pépie dans le néant ; il sonne sourd, alors qu’il est strident. Comme on jetterait une bille dans un trou métallique. Le ciel le paraphrase, gris et plombé, pour ne pas dire lugubre. Les façades ont leurs coulures grisâtres en évidence. Le ciel suinte sur la ville ; cette vaste éponge sale et humide absorbe tout sur son passage. Tout est détrempé. Nous sommes l’avant-veille de Noël et rien n’annonce l’heureux événement ; faut-il s’en étonner ? Ce buisson choral de mésanges blanches et noires, avec ses délicates notes roses, suffit pour enchanter la sombre fresque. Elles en rehaussent l’argenterie. Pour ne rien gâcher du sinistre, des corneilles se chargent de croasser, ne laissant au damier du jour que des cases noires et grises. Triste partie que l’on n’a guère l’humeur de jouer mais qui favorise la rêverie et les saveurs sans doute un peu âpres de l’intériorité.

 

 

Un stress sans vertu

Demeurer diaphane, comme après la douleur. Se maintenir dans cet état de fragilité qui succède à tout rétablissement. Il faut être en deçà de cet énervement citadin que l’affluence électrise. Je ne trouve personnellement aucune vertu au stress, contrairement à ce que de grands entreprenants laissent entendre. Même dans l’action, le stress m’apparaît comme un écran d’angoisse entre mes sensations et moi ; il me sépare de mes capacités, de mon intelligence. Il embrume la clarté du jeu. Sous son joug, je m’en trouve distrait, peu à mon affaire, débordé ; le risque de bâcler, y compris sa présence au monde, est beaucoup plus grand. Le stress est l’ennemi de l’attention et de la vigilance, qui supposent calme et clairvoyance. Se contenter bien plutôt de surfer sur une vague qui ne saurait être autre que celle de notre énergie du moment. Ne déborder que quand elle excède d’elle-même; se restreindre en même temps que sa fatigue. Le café peut éventuellement aider. Au-delà, la maladresse guette.

 

 

Un réel sans fond

Sous prétexte d’écriture, il est convenu que l’on devrait toujours avoir quelque chose à dire, mais le besoin d’expression n’est pas synonyme de discours ; l’on peut très bien ressentir le besoin d’écrire sans avoir rien à dire en particulier. Rien n’est moins existentiel - n’en déplaise à la Critique de la raison pure ou à un Essai d’ontologie phénoménologique - que la passivité d’un regard exerçant sa conscience dans la contemplation. Une contemplation descriptive, désossant par l’intellect, ses propres émanations. L’esprit d’analyse ne fonctionne pas uniquement dans le cadre d’un discours rationnel, de la confrontation des idées entre elles, il le fait également dans un cadre de simple description d’une réalité donnée. Ainsi, les diaristes ne sont jamais aussi grands que lorsqu’ils ne traitent ni d’un moi refermé, ni d’objectivité factuelle (pièges du journal), mais lorsqu’ils décrivent, en quasi-romanciers, des scènes de la vie quotidienne. La substance du monde, son profond mystère, n’est qu’un effet de perspective inépuisable ; si la littérature ne connaît pas de fin, après des millénaires d’usage, c’est que son objet est infini, et son objet n’est ni l’imaginaire, ni la fiction, mais une réalité changeante. Il faut convenir en une réalité abyssale que nos quotidiens les plus insipides masquent sous la cellophane de nos habitudes. Cette sensation, ou ce sentiment de finitude, n’est qu’un effet de la lassitude du corps, une fatigue de l’esprit - tout à fait naturelle, car personne ne saurait vivre dans l’infini, comme le rappelait malicieusement Gaston Bachelard. Néanmoins, le puits sans fond de la réalité n’en demeure pas moins offert à qui puise.

 

 

La forme supplante l’essai

La musique expérimentale, en tant qu’elle n’est qu’expérimentale, si elle permet de mettre à jour de nouveaux procédés acoustiques ou instrumentaux, s’interdit de prétendre à l’originalité d’une oeuvre en soi. A toute oeuvre, il lui faut prétendre à une « harmonie » d’ensemble lui procurant un statut de classicisme sans cesse en mouvement. Jamais les échafaudages n’auront le prestige du monument.

 

 

Quand s’exténuent les nues

Le délié de Richard Strauss, son surinvestissement tonal, porte en lui le germe de la rupture. A l’extrême du romantisme, la sensibilité s’émousse et s’endort ; pour ne pas dire qu’elle s’énerve. A l’écoute de ses impondérables largesses, on comprend qu’un Schoenberg ait pu vouloir en briser la monotonie. On comprend que, peu avant encore, un Scriabine ait voulu injecter dans la brise tiède, le reflux magmatique d’un volcan éruptif. La lyre est un opiacé tenace lorsqu’elle ne connaît plus que son propre empire. Le sentiment s’affadit à mesure qu’il extravague. Le hautbois miaule, le violon minaude, et la mélodie rejoint la veulerie par émasculation du caractère.

 

 

Sublime infidélité

Savoureux motifs, somptueux moments, dans la profondeur que sait mettre Haydn dans ses oratorios. Une surprenante gravité chez un compositeur enclin à abuser de la forme classique. Toutefois, sans surprises, son infidèle disciple, météore aux dons inestimables, supplantera encore et toujours le maître dans sa Betulia Liberata. A mi-chemin entre l’opéra et le requiem, l’oratorio de Mozart élève son chant à des hauteurs, comme souvent, cristallines. Clarté dans la plainte en voiles blanches au-dessus de flots noirs.

 

 

En prolongement

L’allegro en A mineur pour piano à quatre mains D947 (Lebenssturme) de Schubert ressemble à s’y méprendre à une suite lyrique de la fugue KV426 de Mozart. Paraphrase romantique de la si moderne fugue. Accords beethoveniens, facéties mozartiennes, délié schubertien, on ne met jamais suffisamment d’influence dans sa composition. Les inspirateurs sont de précieux aromates.

 

 

Supercherie du corps glorieux

La composition pour orgue d’Olivier Messiaen, Subtilité des corps glorieux, ne nous trompe guère sur cette notion fantasmatique. Les notes lointaines, vaporeuses, suggestives, nous entraînent vers un mirage sans contenance, un au-delà inatteignable. Un bel aveu sonore sur le sens même à attribuer au « corps glorieux » des chrétiens dont la chimère s’est pour le moins réincarnée (je devrais dire ressuscitée) en l’idéal du bonheur martelé par la société de consommation. Si la religion nous faisait déjà marcher en célébrant un corps inexistant, le capitalisme et son désir tout-puissant nous fait, à sa suite, super-marcher...

 

 

Sous les apparences

Les rudesses de Nietzsche trouvent leurs résolutions dans ses compositions musicales. Il suffit d’entendre la douceur, la délicatesse, la généreuse mélancolie de sa sonate, pour saisir le fond même du stoïcien qu’il était. C’est bien l’âme de Chopin, sinon de Schumann, que le philosophe du surhumain masquait.

 

 

Paganini

Seul musicien à ma connaissance capable de gazouiller du violon.

                              

 

Lignes de force

Il n’y a pas de fioritures chez Karajan ; toujours droit au but.

 

 

Délicatesse

Chopin nous torture du bout des doigts...

 

 

Implosante-fixe

Rarement je me suis autant ennuyé à écouter de la musique qu’en écoutant Explosante-fixe de Pierre Boulez. Et ce n’est pas la seule oeuvre du compositeur institutionnel me laissant parfaitement stoïque. Le maître a prouvé mainte fois son talent de directeur d’orchestre, mais il fait partie de ces contemporains qui ont parié sur la liquidation de l’âme par la mathématique. En témoigne un de ses derniers projets consistant à créer un institut destiné à accoucher de musiques essentiellement informatisées, logarithmiques, n’ayant plus rien à attendre d’un cerveau, sinon d’une sensibilité humaine. Ce qui fait de Pierre Boulez, un compositeur soumis aux mêmes dérives de civilisation que Prokofiev vis-à-vis du régime soviétique. Le réalisme socialiste fut une même impasse que ce qui s’annonce via l’artificialisme numérique, nouvelle doxa d’une idéologie en vogue.

D’autres compositeurs ont pourtant su contourner l’impasse de la mathématique d’époque pour y insérer malgré tout ce qui fait l’âme d’un compositeur, et qu’on ne parviendra pas à dissocier tout à fait de l’émotion. Ligeti, Varèse, Messiaen, Dutilleux, Schnittke, Chostakovitch, Xenakis, Britten, ont su éviter le piège du pur intellectualisme. Schoenberg s’y est laissé prendre, dans quelques-unes de ses pièces pour orchestre, parfaitement inopérantes. La musique de Pierre Boulez ne laisse aucune trace de son passage, comme si elle était essentiellement destinée à l’aléatoire, au détriment de l’effet. En esquivant sciemment la fibre sensible, Boulez vide la musique de son sens - j’allais dire de son rôle... Une musique sans affect se réduit à n’être qu’un jeu de l’esprit, dont l’auditeur n’en ressort qu’indemne. A peine ourdie, l’oubli nous saisit quelques minutes après. Peut-être s’est-il agi au final d’une simple mode qui, comme tout maniérisme, fût-il austère, sitôt la vague passée, ne laisse derrière elle pour sillage que le mascaret sur la crête, puis l’écume qui la suit.

 

                    

De la technique à l’artifice

On aurait conté à Haydn qu’un jour, on acquerrait l’intégrale de son oeuvre en plus d’une centaine de petits disques, sinon d’un seul téléchargement, qu’il en serait demeuré pantois. Aucun mélomane n’aura jamais eu ce privilège par le passé, que de disposer de l’intégralité des oeuvres jouées de chaque compositeur - et qu’aurait pensé Voltaire de savoir son oeuvre en dizaines de milliers de pages consultable sur une simple plaquette, et gratuitement ? N’évoquons pas Rousseau, il en aurait fait une syncope - de rage. Hors de l’effet de surprise et d’incrédulité, ce qu’ils n’auraient sans doute pas pu imaginer non plus, c’est que ce miracle technique devait coïncider avec un désintérêt de masse pour leur contenu. La prouesse technique a été supplantée par la superficialité de sa forme. On vénère la forme, le moyen ; mais pas le contenu qui, du reste, n’a pas varié depuis des siècles, sinon des millénaires, et, à ce titre, la bonne vieille monographie n’a rien à envier à sa consoeur numérique... Songeons tout de même à Hermann Hesse, qui, dans le courant du XXe siècle, se désolait rageusement de la médiocrité sonore du phonographe, arguant de la portée imbécile du progrès humain... Nul doute qu’il changerait tout de même d’avis aujourd’hui.

 

 

Plus de fictions que de science

Je ne suis pas un bon lecteur de science-fiction ; pour leurs plus subtils auteurs, j’en perçois bien entendu, la perspicacité, la sagacité contenue sous le décorum; mais j’en perçois aussi de trop la patine, cet aspect lisse que la cérébralité permet, et qui l’entraîne au-delà de ce que la réalité rugueuse autorise. Les projections humaines, toujours idéalisées, glorieuses ou catastrophistes, ne se déparent pas de l’artificialisme géométrique. On empile les carrés les uns sur les autres et l’on aboutit tôt ou tard sur une forteresse très intimidante ; sauf qu’entre le cube et la pierre, se glisse l’anfractuosité, et que cette seule anfractuosité peut suffire à rendre l’édifice impossible. Tel est l’effet que je ressens en tout récit prophétique ; sa faillite est contenue dans son élaboration même. Le futurisme, en tant qu’il est contradiction d’un immémorial présent, ne saurait à mon sens que rater le coche. La nature est optimale et inimitable en l’état. Tout succédané y perd en perfection et, par ce fait, perd de sa portée. Autant dire que l’entropie s’en trouve considérablement amplifiée. La sur-nature comme l’anti-nature creusent leurs fosses par leur propre préfixe.

 

 

Parfum de Renaissance

Visite à une exposition au Cabinet des arts graphiques de Genève où fut présentée une collection de dessins de la Renaissance de l’Académie des Beaux-Arts de Düsseldorf. Croquis, esquisses, sinon repentirs préliminaires à de véritables oeuvres. L’occasion d’y découvrir dans leurs jus, les procédés, les techniques, les supports, les matières utilisées, sinon leurs outils. Papiers colorés d’époque, car le papier vierge n’existait pas ; il s’agissait généralement de papiers bruns que l’on peignait d’une seule couleur ou de papiers préalablement colorés. A la fin du XVe siècle, du papier bleu de Venise, en provenance du monde arabe, se diffusait de plus en plus largement, concurrençant le papier beige ou grisâtre issu d’une pâte formée de chiffons, de lin, sinon de chanvre. On y dessinait avec différentes techniques, celle des deux crayons : à la sanguine, variété d’oxyde de fer (hématite) à la teinte rouge-orangée, et la pierre noire, oscillant ainsi entre carnation et ombre ; la technique dite des trois crayons : associant la sanguine, la pierre noire et la craie blanche, le tout permettant une expression poussée des contrastes ; le graphite, le fusain, la pointe de métal y étaient également pratiqués ; le pastel, l’aquarelle et la gouache, connues déjà des anciens égyptiens du IIe siècle av. J.-C., sinon l’encre de Chine et ses variantes, le bistre (suie ou noir de fumée), la sépia (encre de seiche ou de calamar) ; le tout soumis à différentes techniques de représentations, de l’estompe au rehaut, en passant par le lavis, la mise au carreau, et autres pinceaux en poils d’écureuil et plumes d’oie.

La grande variété des techniques et des supports donnait à sentir toute l’effervescence de cette époque où les artistes avaient à coeur de copier et de faire circuler leurs chefs d’oeuvre sous forme de croquis rapidement esquissés. Le dessin servait manifestement d’Internet pour la Renaissance italienne. L’ombre, ou devrais-je dire, la lumière de Giorgio Vasari, omniprésent dans l’exposition, auteur d’un considérable Thésaurus de cette époque, Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes, paru en 1550, à qui l’on doit l’essentiel de ce que l’on sait des peintres d’alors, illustrait en préambule à ses biographies d’artiste cette passion commune, exaltante, qu’ils devaient éprouver entre eux : « Mes chers et excellents artistes, j’ai toujours tiré un si grand plaisir en même temps qu’honneur et profit de la pratique de notre art si noble que je n’ai pas seulement souhaité avec ardeur l’exalter, le célébrer et de toutes les façons possibles le mettre à l’honneur ; j’ai eu aussi un grand attachement pour tous ceux qui y trouvent la même satisfaction et ont su le pratiquer avec plus de bonheur peut-être que moi. J’estime que cette disposition et la sincérité de cet attachement m’ont apporté jusqu’ici les fruits qu’elles méritent, car vous m’avez tous toujours porté amour et honneur, dans un rapport que j’ose dire intime et fraternel entre nous, où nous nous montrons réciproquement nos productions, en échangeant selon l’occasion conseils et aides réciproques. »

Générosité et noblesse, sens de la grandeur, quête de l’immortalité conférée moins par la gloire que par la perfection atteinte, l’émulation de la Renaissance n’épargne toutefois pas certains artistes de se traiter de « porcs », ce qui sonne autrement plus mélodieux en italien ; reste que l’éclat de ce nouveau monde en ébullition transparait dans les thèmes, les teintes, les formes ; un christianisme édifié de la force et de la puissance hellène et romaine. Les dieux, les anges, les prophètes en sont musclés, arborant une statuaire olympienne ; la Renaissance hisse la passion chrétienne à la hauteur des grandes tragédies antiques, où l’herculéen n’est jamais loin. Un paganisme revigorant s’y insuffle ; certains sujets illustrant la Raison et la Nature en une seule et unique personnification. Ne pouvait-on pas trouver meilleur contradicteur à Descartes, sinon à la religion chrétienne, que l’intuition d’un peintre, d’un artiste de la Renaissance ? Mediums épris du visible, de chair plus que d’esprit, faisant écrire à Vasari : « Les sculpteurs, peut-être doués par la nature et par l’exercice de leur art d’une meilleure constitution, de plus de sang et de force, et par là plus intrépides et fougueux que les peintres, revendiquent le plus haut degré d’honneur pour leur art, arguant comme première preuve de la noblesse de la sculpture, de son antiquité : l’homme créé par le Très-Haut fut la première sculpture. » Si la querelle de la supériorité des arts entre eux s’est tarie, la prétention à la perfection divine animait furieusement les artistes et favorisait, par compétition d’excellence, l’épanouissement du grand art, Michel-Ange en tête. Curieusement, on pouvait également voir en l’exposition le croquis d’une oeuvre presque surréaliste, représentant un tableau dans un tableau, entouré d’une foule de muses chargées de vénérer l’Art afin qu’il ne disparaisse pas avec ses vertus. La fin de l’art, sinon sa décadence, était déjà éprouvée et crainte en pleine Renaissance ! Peut-on en effet nier que ce qui se conquiert de haute lutte puisse disparaître plus facilement qu’on ne l’atteint ? Qui plus est, sous la plume de Vasari, on y découvre aussi que la Renaissance n’échappait pas à ses réactionnaires comme à ses progressistes ; l’art gothique, par exemple, y était considéré comme un art décadent ! Vasari écrit ces célèbres lignes en 1550 : « Il y a un autre style appelé gothique, dont les éléments décoratifs et les proportions sont très différents des antiques et des modernes. Les bons architectes d’aujourd’hui ne l’emploient pas, ils le fuient comme monstrueux et barbare. Chacun de ses éléments étant dépourvu de toute règle, on peut parler de confusion et de désordre ; ces constructions sont si nombreuses qu’elles ont infecté le monde. Les portes sont ornées de colonnes fines et torses comme des ceps de vigne, incapables de soutenir un poids si léger soit-il. Sur les façades et les parties décorées, de maudites petites niches s’empilent les unes sur les autres, avec tant de pyramides, de pinacles, de feuilles qu’il semble impossible que cet assemblage arrive à tenir debout et à garder son équilibre. Tout cela semble être en papier plutôt qu’en pierre ou en marbre. Il y a tant de saillies, de ruptures, de modillons, de vrilles que tout semble disproportionné. Souvent à force d’empiler motif sur motif, le sommet d’une porte va jusqu’à toucher le toit.

Ce style fut créé par les Goths. Après avoir ravagé les constructions antiques et tué les architectes dans les guerres, ils élevèrent avec les survivants des édifices de ce style : ils lancèrent des voûtes sur des arcs en ogive et couvrirent de ces maudites constructions toute l’Italie, qui, lasse d’en voir, a fini par se débarrasser complètement de ce style. Que Dieu préserve tout pays de cette conception et cette manière de bâtir ! Leur difformité en regard de la beauté de nos monuments fait que ces ouvrages ne méritent pas qu’on en parle plus longtemps. » Et pourtant, on en parle toujours... Personne n’est à l’abri d’un jugement hâtif. Entre l’harmonie et la mesure de la Renaissance et la démesure, pour ne pas dire le sublime de la grande cathédrale gothique, le fossé est pour ainsi dire complet. Un Galilée de l’architecture aurait pu répondre à Vasari en face de la cathédrale de Reims : et pourtant elle tient ! Loin de ne faire que conspuer des styles honnis ou atypiques, bien souvent novateurs, Vasari aura, dans son immense ouvrage, un souci particulier pour le détail, selon chaque art, de la manière de procéder ; aussi en vient-il à expliquer l’intérêt des croquis, des dessins et autres cartons préliminaires, non pas seulement pour le peintre, mais également pour le sculpteur et l’architecte.

L’intérêt principal de l’esquisse, résume-t-il, c’est la mémoire de l’artiste ; car, lorsqu’il est question de la complexité d’un plan, sinon de l’anatomie humaine, les subtilités sont trop grandes pour être restituées en toute abstraction. Face à la toile vierge, mettre les mains dans le cambouis de la création ne permet pas de porter aux nues les facultés kantiennes a priori... Il est besoin de modèles, tantôt réels, tantôt sous forme de statues, pour les détails physiques comme pour les jeux d’ombre du relief. La technique du quadrillage permet de bien saisir les proportions lors du passage d’un dessin à une fresque murale, ou tout autre précédé visant à reproduire une même oeuvre à une taille différente. Tâche également trop complexe pour l’esprit humain que de parvenir par sa seule mémoire, ou son seul génie, à proportionner un personnage de manière à ce qu’il puisse être vu, non pas à hauteur d’homme, mais d’en dessous, lorsqu’il est représenté, comme dans la Chapelle-Sixtine de Michel-Ange, au plafond. Ce n’est plus la même paire de manche que de représenter un personnage au plafond que sur un mur, notamment parce que le regard commence d’abord par le voir apparaître par le bas. La perspective est tout autre, et Michel-Ange lui-même, tel que le rapporte Vasari, usait de statues ou de figurines en cires pour se représenter les distorsions formelles à apporter à la situation.

Le sens de l’harmonie, de la mesure, de la juste proportion ; l’exigence de réalité, quitte à bluffer le regardeur par tant de véracités, Vasari énonce les poncifs du Beau de son temps avec une connaissance si vive de son époque qu’il en relève à l’encre de Chine et au blanc de céruse tout ce qui nous sépare désormais du Beau de la Renaissance. Cruellement limitatif, il nous aurait contraints à une même finalité esthétique pour l’éternité. Les bonnes proportions, le souci des plans, la bonne répartition des personnages sur la toile, l’équilibre des couleurs afin d’éviter qu’elles ne soient trop vive ou trop fades ; bref, rien qui n’eût pu permettre un jour ni Goya, ni Monet, ni Picasso, ni Kandinsky, ni Chagall, ni Miró... Même si Vasari l’admet en partie, le peintre se doit d’inventer sa technique s’il souhaite se démarquer de ses maîtres et devenir ce qu’il est véritablement. Une invention des techniques, et non uniquement des sujets, est donc nécessaire de manière à aller au-delà de ce qui a déjà été fait ; processus qui devait entraîner par la suite, via l’art abstrait, une rupture pour le moins complète d’avec le schéma idéalisé de l’artiste de la Renaissance, déjà calqué en partie sur l’Antiquité gréco-romaine. Le soupir d’Apollinaire dans Zone ne pouvait pas manquer de retentir un jour... Et ce n’est pas Vasari qui aurait applaudi. En réalité, un art sans techniques n’en est pas un ; mais confondre la technique d’avec la composition même du sujet, de son mode opératoire, sinon de sa finalité, voilà qui excédait de beaucoup la liberté minimale à accorder à l’artiste, au-delà de la formation élémentaire. Tout un paradigme esthétique s’exerçait tel un carcan sur la création artistique, conformait l’art à une même théorie tant et si bien réductrice, qu’elle fit passer le gothique pour « barbare » aux yeux du mémorialiste et peintre lui-même, de la Renaissance italienne ! S’immerger, replonger dans la Renaissance nous innerve toutefois d’un regain qu’eux seuls pouvaient connaître ; une fraîcheur assurément aussi vive que celle qu’avait déjà connue les grecs et les romains en leur temps et qui devait servir d’inspiration à la Renaissance chrétienne. Grandeurs du passé comme condition d’une grandeur à nouveau présente ; le phénomène n’est à coup sûr pas fait pour être seulement daté.

 

 

F.J. Haydn - Hob I:31 - Symphony No. 31 in D major "Hornsignal" (Hogwood) © ComposersbyNumbers

 

 

______________

___

_

 

@LG

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.