Khojaly 613 op. 197 de Pierre Thilloy au Palais de l'Athénée de Genève

Concert du 21 février 2017

 

Khojaly 613, ou la musicalité de la mémoire

C’est au sein d’un environnement boisé et chaleureux, lumineux et classique, naguère siège de la Croix-Rouge au XIXe siècle, à Genève, au style architectural gréco-romain, orné de peintres préromantiques, de parquet ancien et de plafonds subtilement décorés, que se tint le concert de ce soir, présentant, outre des pièces du répertoire classique et azéri, la seconde version de Khojaly 613 pour orchestre de chambre, quatuor à cordes et clarinette. Les musiciens prirent place sur l’estrade centrale, dont le bois ne fit que déployer l’acoustique avec la suavité des cordes et la chaleur de l’instrument à vent. Par une étrange alchimie anachronique, les accents contemporains de la composition, ne dérogeaient en rien à une forme de classicisme, de clarté tonale, que le palais de l’Athénée se dut de reconnaître pour sien.

Harmonieusement répartis sur l'estrade, les musiciens prirent place à la manière d’un théâtre antique chargé de nous jouer, par le biais de différents acteurs, une tragédie historique. Une tragédie à l’antique, une tragédie contemporaine. Le violon faisant face à la clarinette, le jeu successif des deux instruments, alternait le monologue de la plainte ou la discussion fiévreuse. Un souffle d’Hamlet, pour le décor classique, mais également du Becket, ou du Koltès, pour l’absurde, dans l’exécution de cette fresque dramatique. L’altérité des deux instruments les installait moins dans l’impuissante désolation, que dans l’échange de deux plaintes se faisant écho l’une l’autre. Cette seule disposition devait par elle-même apporter une couleur particulière à la narration guerrière du massacre de Khojaly, comme si différentes voix, différentes cordes, exprimaient humainement leurs traumatismes réciproques. Les "voix" n’étaient pas abandonnées à elles-mêmes, mais interrogeaient ensembles les silences de la condition humaine.

Avec son premier mouvement lent, quittant le silence pour mieux y retourner plus tard, ouverture et fermeture de la "pièce" en trois actes, la simplicité des cordes dessinait sur la lumière les obscurités du passé, faisait surgir de la salle émue et attentive, les langueurs d’une histoire prenant forme. Accélération progressive du tempo, cadences de plus en plus serrées, virtuosité tranchante et complexe du violon, sur le craquement intensif des cordes en arrière-plan. Les scènes de guerre se relayaient les unes aux autres, comme en miniatures, par la délicatesse de l’orchestre de chambre, très différente, de l’orchestre symphonique. Pour autant, l’expressivité n’en fut pas atténuée, et la nervosité du jeu des musiciens, la fougue du violon et de la clarinette, se mirent bien vite à saturer l’espace d’un lyrisme propre à réveiller les tragédiennes du théâtre grec, qui n’eussent pas rougies à l’Eschyle d’une même estrade. Tragédies intemporelles, que la variabilité des styles narratifs ne fait que juxtaposer à nos propres réalités contemporaines. C’est à une véritable scène, à une série d’actes, une authentique théâtralité musicale, que nous fûmes conviés ce soir-là, comme à chaque exécution peu banale de cette oeuvre inimitable.

 

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Khojaly 613 - Pierre Thilloy - Orchestre symphonique de Mulhouse © Xanadu, un monde musical

La version symphonique de Khojaly 613, troisième version de l'oeuvre pour grand orchestre (op. 197), a été enregistrée à Mulhouse, dans le cadre du Festival Les 2 mondes, de septembre 2016, et désormais disponible sur CD.

11345014-18905325

Khojaly 613 - Pierre Thilloy

Violon - Sabina Rakcheyeva

Clarinette - Alain Toiron

Orchestre symphonique de Mulhouse

Direction - Fuad Ibrahimov

Xanadu / Xoptyc / Hortus 2017

Réf. HOR553

 

 

@LG

 

 

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