La grande foire économique

Contre l'idéologie

 

 

Une révolution mondiale dans un pré carré

A l’aube du XIXe siècle, les îles britanniques ne forment qu’un seul Etat : le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande. Dès 1707 et en 1800, les Actes d’Union de la Couronne britannique reconnaissent comme faisant partie de leur pays, l’Angleterre, le Pays de Galles (depuis le XIIIe siècle), l’Ecosse et l’Irlande. L’Irlande qui, du fait de sa tardive conquête, posera problème à l’Angleterre durant tout le XIXe siècle. La monarchie anglaise connaîtra à cette époque deux grandes révolutions ayant redéfini les règles du pouvoir. Bien que déjà ébauché au Moyen Age, l’Habeas Corpus, qui protège tout individu de l’arbitraire du pouvoir et entérine les premières libertés publiques, est adopté en 1679 ; puis, 1689 voit la Déclaration des Droits mettre fin à l’absolutisme monarchique en faisant du Parlement l’organe premier de la décision politique. Le roi dispose encore du pouvoir de convoquer le Parlement, dissoudre la Chambre des Communes, ou faire battre monnaie, mais au XIXe siècle, la folie de George III et les frasques de son fils, le futur Georges IV, achèvent d’abaisser à son plus bas niveau le prestige de la naguère fonction de droit divin. Mais le Parlement anglais demeure fort peu démocratique : il se compose d’une Chambre des Lords, composée de grands propriétaires fortunés à la nomination héréditaire, ainsi qu’une Chambre des Communes, ne représentant guère le peuple, composée de députés élus au vote censitaire, issus en majorité de bourgs plutôt que de comtés, c’est-à-dire des régions les moins peuplées, celles de l’aristocratie terrienne au détriment des régions densément peuplées, populaires et industrielles. La corruption sévit durant les votes publics où les bourgeois achètent le suffrage populaire sous forme de cadeaux, de « pots de vin », comme nous le dirions aujourd’hui. Il faudra attendre la fin de l’ère victorienne en 1901, pour que les bases d’une démocratie parlementaire moderne puissent voir le jour en Angleterre, notamment lors des réformes libérales-radicales entre 1908 et 1911.

C’est pourtant dans ce décor peu engageant qu’apparaît la révolution industrielle, et ce qui participe de son mythe, à savoir qu’elle apparaît en Angleterre seulement. Auparavant, bien sûr, une lente efficience et amélioration des techniques et des manières de cultiver s’annonçait un peu partout en Europe et dans le monde, mais très timidement. Mais c’est au sein de la seule Angleterre qu’elle deviendra révolution sans que l’on puisse véritablement l’expliquer. Encore une excentricité à mettre sur le dos de nos imprévisibles insulaires… Les acteurs de cette révolution technique ne devaient pas même se soucier de l’existence d’un progrès qu’il aurait fallu conquérir et maintenir. La thèse du progrès linéaire et inexorable de Hegel ne tient pas compte des hauts et des bas que connurent les différents empires européens depuis la Grèce antique, ainsi que les découvertes majeures qui furent perdues à travers le temps, oubliées, pour ressurgir beaucoup plus tard. Il n’y a pas véritablement dans l’histoire de progrès linéaire et inexorable ; il y a même des chutes, des décadences, des renaissances, des changements de paradigmes, sinon de cultures, déterminant l’émergence ou la disparition de sciences entières – de la même façon que les guerres succèdent à la paix et la paix aux guerres. L’histoire de l’humanité, depuis l’Antiquité, a davantage connu de très longues périodes peu soucieuses de progrès et d’évolutions quelconques, sans que cela ne nuise à la longévité inégalée par la nôtre de certaines civilisations.

Avant donc la révolution industrielle anglaise, il y a en Europe, une lente amélioration des techniques de productions agricoles, très disparate, peu homogène et mal répartie. Dès l’essor économique européen au XIVe siècle déjà, qui se concentrera par la suite dans les Pays-Bas, l’amélioration des techniques et de la productivité demeurera très lente et sur de longues périodes, parfaitement stationnaire. Ce n’est pas par idéologie qu’un certain progrès technique va se mettre en marche, mais par l’accroissement démographique qui supposera davantage de gens à habiller comme à nourrir. C’est par nécessité démographique que la paysannerie et l’industrie vont devoir s’efforcer d’améliorer leur productivité et leur efficacité et non par pur et simple rendement.

Et lorsque l’on affirme que la révolution industrielle s’est produite en Angleterre, il ne s’agit pas même de la Grande-Bretagne, qui comprend l’Ecosse, ni même du Royaume-Uni, qui comprend l’Irlande ; il s’agit bien de la seule Angleterre, non pas de manière brutale et miraculeuse, mais par l’aboutissement d’une longue et lente mutation, conduisant à la première phase de l’industrialisation européenne. Ce qu’il y a d’intéressant dans ce changement de paradigme que va générer cette évolution permanente, une fois qu’elle sera sur ses rails, c’est qu’elle va demeurer pendant un demi-siècle, entièrement confinée à l’Angleterre – et un demi-siècle, c’est beaucoup. Ce qui souligne l’absence à cette époque d’ambition mondialiste ou de positivisme incarné. Personne ne va s’emparer de la trouvaille anglaise avant la moitié du XIXe siècle, confinant ce nouveau système de production à un simple développement local. Il n’est demeuré l’apanage sur tout un demi-siècle que de quelques millions d’anglais. Nous sommes à la fin du XVIIe siècle, et, à la fin du siècle suivant, au XVIIIe, le niveau technique et économique de l’Angleterre aura dépassé toutes les civilisations confondues sur le pourtour de la planète, alors que l’Angleterre de la fin du XVIIIe ne représente que 1 % de la population mondiale. L’invention des machines, ce phénomène unique dans l’histoire, sera la cause majeure de cet essor hors du commun qui, faute de n’avoir été ni inventé, ni égalé, permettra à la petite Angleterre une domination ignorée de tout autre nation avant elle. C’est donc par le biais d’une initiative exclusivement régionale, sinon nationale, qu’une économie sans pareille a vu le jour et qu’elle a apporté la réussite à la nation même. Les anglais n’exporteront pas leur système productif ; ce sont les autres pays qui s’en inspireront avec le temps et qui le reprendront à leur compte. Ce qui a le mérite de démontrer qu’une réussite économique ne dépend de rien d’autre que d’un périmètre géographique au sein duquel on la rend possible – qu’on ne vienne donc pas nous dire que la mondialisation est une contrainte ! Elle est voulue d’abord, acceptée ensuite ; elle ne devient une contrainte que dès l’instant où elle entrave l’essor intérieur d’une nation.

Le triomphe de l’Angleterre industrielle repose avant tout sur l’usage strictement national de ses ressources dont la technique aura permis un usage précurseur. Même la production de charbon, supérieure en Angleterre durant cette période, ne servait qu’à alimenter le chauffage des habitants locaux et ne s’exportait guère. La flotte anglaise qui aurait pu servir au commerce maritime et enrichir l’Angleterre préindustrielle par d’autres moyens que par son développement intérieur, était bien trop rudimentaire pour pouvoir y concourir. Cette révolution sera d’abord agricole, puis, deux décennies plus tard, l’amorce d’une révolution industrielle et technique nationale, ce d’autant plus qu’elle apparaît en premier lieu dans les campagnes, soit très loin des villes et de Londres, à une époque où les canaux n’existent pas encore et où le transport est fort coûteux, ce qui signifie que la grande ville n’a pas même piloté ce développement.

Les grandes puissances commerciales européennes sont, à partir du Xe siècle, l’Italie et ses divers Etats commerciaux, Venise en premier lieu ; au XVIe siècle, le Portugal et l’Espagne le deviennent à leur tour ; mais il faudra attendre le XVIIe siècle pour que les Pays-Bas dominent le monde, pour qu’un tout petit pays accède pourtant au statut de plus grande puissance commerciale, précédant l’Angleterre y compris sur le plan technique. Vers la moitié du XVIIIe siècle, l’Angleterre ne dispose encore que de quelques colonies, dont la majorité sont des îles peu peuplées des Caraïbes, la Jamaïque, Montserrat, les Barbades, tout au plus des parties de l’Inde, tel Madras et Bombay dont les populations n’excédaient pas 125'000 et 16'000 habitants, à quoi il faut ajouter une partie des Etats-Unis avec quelques centaines de milliers d’habitants. Ce sont donc de petits pays, et non de vastes empires, qui atteignent, à cette époque, le statut de plus grande puissance économique mondiale, rattrapant même la Chine qui, avant le XVIIe siècle, était plus développée que le continent européen. Les raisons de la révolution industrielle à l’œuvre dans les campagnes anglaises en cette fin de XVIIIe siècle ne sont pas véritablement élucidées, et demeurent surprenantes : que s’est-il donc passé dans ces campagnes reculées, indépendantes des villes, pour y avoir développé un essor industriel unique en son genre dont l’usage demeurera purement isolationniste, nationaliste, régionaliste, durant tout un demi-siècle ?

 

Les petites casseroles font la meilleure soupe

Les premiers pays européens qui s’inspireront de l’exemple anglais, seront la Belgique, la France et la Suisse. La France entamera son industrialisation avant la Révolution française, et sera quelque peu différée en raison de ses périodes de guerre et d’insurrection. Dès 1830, la Suisse est le pays le plus industrialisé hors Angleterre, devant la France, la Belgique, qui est à peu près aussi industrialisée à cette époque que les Etats-Unis. Une Belgique dont on estime qu’elle était, vers 1800, plus développée que la Suisse ; les petits pays européens se glissent donc à la tête des pays industrialisés, derrière l’Angleterre évidemment, à l’horizon 1830, alors que la Suisse, pour son compte, ne présente aucun des atouts géographiques de ses prestigieux voisins : pas de grandes terres cultivables, pas d’accès à la mer ou sinon même des matières premières en abondance. Une Suisse qui demeure, à cette époque florissante, un Etat dont la constitution n’est pas même encore unifiée (1848) et où les différents cantons jouissent d’une autonomie complète, à la fois fiscale, économique et douanière. Autant de réussites économiques magistrales et de développements uniques au monde dans des pays presque insulaires, à faibles potentiels démographiques et géographiques !  

Ce ne sont pas les grands pays centralisés qui se développeront le plus au XIXe, mais les petits pays indépendants, voire les petites régions – quand ce ne fut pas, par le passé, de simples villes, telle la Venise médiévale. Cette efficacité des petites régions, des pays modestes, des grandes villes sur les grandes nations, en termes de développement économique, induit ici l’atout d’une plus grande proximité entre les sphères politiques et marchandes dans le cadre de l’organisation économique. Qu’on songe, avant l’essor de l’Angleterre, aux Pays-Bas, qui s’imposeront en puissance mondiale alors que leur superficie n’est guère plus étendue que celle de la Suisse ! Si pour pratiquer l’art de la guerre et de la conquête, il faut sans doute jouir d’une démographie majoritaire, nous pourrions par les faits donner tort à Eric Zemmour aujourd’hui, qui a pourtant lu lui aussi Paul Bairoch qu’il cite dans son Destin français, et qui, sur le terrain, non de la puissance de feu mais de la puissance économique, affirme que l’essor économique ne dépend pas des vices des grandes nations mais des atouts des petites, et nous verrons que les dépenses d’Empire ne leur permettront pas l’essor économique.

L’Allemagne ne deviendra une puissance industrielle qu’à partir de 1840, avant cela, elle demeurera avant tout un pays rural, dont les différentes régions connaîtront une industrialisation inégale et peu homogène. Au début du XIXe, l’Allemagne est constituée d’une trentaine de royaumes, de duchés, de principautés, éloignés les uns des autres ; les deux plus grands royaumes, celui de Bavière et de Prusse, prendront seuls l’initiative d’imposer le Zollverein en 1818, à savoir une union douanière qui prendra la forme de l’Allemagne moderne en 1834 et dont le marché commun protectionniste mettra sur pied une grande industrie nationale s’inscrivant sur la longue durée. Ce n’est qu’en 1871 que l’unité de l’Allemagne est réalisée, à l’aube du IIe Reich – le premier ayant couvert près de mille ans d’histoire, de 962 à 1792, sous le nom célèbre de Saint Empire romain germanique. Quant au IIIe, de sinistre mémoire, il ne dura que onze ans et ce fut déjà bien trop long…

Les grandes puissances ont, à l’origine de leurs réussites, on l’a vu, la démographie de leur côté ainsi que de vastes territoires mieux fournis en minerais ou en terres fertiles. Elles ont aussi pour leur défaveur, des gestions plus difficiles, des centres plus éloignés, des guerres impériales et coloniales fort coûteuses et des instabilités économiques chroniques. Elles auraient assurément réponse à tout si toutefois il n’y avait pas, dans les pays les plus riches du monde, de tout petits pays sans grandes prétentions… Comment les nains géographiques (et démographiques) s’y prennent-ils pour égaler, et même surpasser les géants ? Le Portugal était un pays riche et prospère à la fin du XVIIIe siècle, il fut un pays pauvre dès le début du XXe siècle. La Suisse, pays très pauvre à la fin du XVIIIe siècle, deviendra le troisième pays le plus riche d’Europe au début du XXe siècle. La Belgique, au XIXe, s’imposait à elle seule comme la troisième productrice mondiale de charbon. Les Pays-Bas, dont la superficie s’apparente à celle de la Suisse, ont connu un âge d’or au XVIIe siècle. Avec seulement deux millions d’habitant, ils représentaient près de 8 % du commerce européen, dont une flotte équivalente aux deux tiers de celle du continent, faisant de ce pays, au début du XVIIIe, le plus riche au monde par habitants. Au XIXe, ils seront encore à la troisième place des grandes puissances, avant de perdre de leur superbe au début de la première guerre mondiale.

La Belgique, détachée des Pays-Bas en 1830, et dès cette époque, plus industrialisée que les Pays-Bas, faisait partie, avec la Suisse, des premiers pays à s'inspirer de l’essor anglais. Un renversement de perspectives puisque, au XIVe siècle, l’Angleterre ruina la Flandres en interdisant l’exportation de laine brute au profit de son industrie nationale – provoquant un exode de tisserands et un déclin urbain… Des dangers de la dépendance commerciale à l’égard de puissances étrangères… Bien plus tard, lorsque la Belgique faisait encore partie des Pays-Bas, c’est le roi Guillaume 1er qui l’industrialisa avec le concours d’une banque spécialement consacrée à cette tâche. Son industrie textile et sa sidérurgie seront si performantes qu’on évoquera la « petite Angleterre » à son propos. L’indépendance de 1830 lui permit d’adapter avec plus d’efficience encore sa politique à ses besoins, notamment par le biais de droits de douanes que le libéralisme des Pays-Bas ne permettait pas d’établir. Le gouvernement belge soutiendra en subsides le développement de ses manufactures. La Belgique indépendante verra subséquemment son industrie croître plus encore, au point de se retrouver plus en avance que la Suisse, soit à la deuxième place au niveau mondial, juste derrière le Royaume-Uni. Elle s’y maintiendra jusqu’en 1890, pour être déclassée par les Etats-Unis. En 1863 les droits de péage sur l’Escaut furent rachetés aux Pays-Bas et le port d’Anvers redevint ce qu’il avait été au XVIe siècle : l’un des plus grands ports du monde, avec Londres, Liverpool, New York, Hambourg et Rotterdam. Fort de son succès économique, la Belgique se prit pour les Pays-Bas et, malgré sa succincte géographie, tenta l’aventure coloniale selon les caprices de Léopold II, roi des belges. Oui, même la petite Belgique eut des colonies...

La réussite helvétique fut pour le moins atypique : selon les critères de l’ONU définissant le manque d’atouts pouvant conduire un pays à la pauvreté, l’absence de matières premières, l’absence d’accès à la mer, des terres agricoles frustes, la Suisse collectionne les mauvais points, mais ne l’empêcheront pas de devenir par la suite le pays le plus industrialisé d’Europe et de rejoindre les pays les plus riches du monde peu avant la première guerre mondiale. Elle doit son ascension à ses exportations fort variées de produits manufacturés très élaborés, parmi lesquelles le textile de luxe, les montres, et les machines. Dès 1870, la Suisse s'impose comme un des principaux pays exportateurs de capitaux avec une émigration d’entreprises, notamment dans la filature, vers l’Italie. En 1913, 13 à 18 % des multinationales dans le monde sont suisses. Jouissant d’une alphabétisation précoce, d’une forte population étrangère, d’un afflux important de touristes, d’un réseau électrique précoce via l’hydraulique, d’exportations manufacturières plus importantes encore qu’en Angleterre, selon la période considérée, la Suisse fut le pays ayant accru son développement économique le plus rapidement au XIXe siècle en Europe. Elle sut compenser ses faibles atouts dans le secteur primaire par le recours au commerce international et au secteur tertiaire. La Suède sut également tirer profit de ses minerais de fer de qualité (lui permettant la confection et l’exportation très spécifique de téléphones, roulements à bille ou machines agricoles), de ses grandes forêts (allumettes suédoises, bois de construction), qui lui permettront, en 1910, d’être le 6e pays le plus industrialisé d’Europe. A cette époque, sur les 15 pays les plus riches du monde, 13 d’entre eux n’étaient que de petits pays, ce qui s’expliquerait selon Paul Bairoch par une proximité plus grande entre les centres politiques, les administrations, et les acteurs de l’économie. Il n’en demeure pas moins que cette suprématie économique des pays modestes sur les grands empires mérite d’être soulignée - la démographie et la puissance de feu ne faisant pas tout…

 

Gilles Vigneault - Fer Et Titane © Productions GG

 

De l’Indépendance à la puissance étatsunienne

Les Etats-Unis, au fait de leur Indépendance en 1783, se sont affairés à développer une industrie que l’Angleterre tendait à restreindre par le biais du Iron Act de 1750, consistant à empêcher les colonies de concurrencer l’empire en matière de production industrielle. Il leur était également interdit d’exporter du fer ailleurs que vers l’Angleterre. Leur désir d’autonomie à l’égard des anglais se justifiait autant sur le plan économique que financier et douanier. C’est pour intensifier l’industrialisation américaine que le premier secrétaire au Trésor, Alexander Hamilton, rédigea son Report on Manufacture, instaurant le protectionnisme à cet effet. Lorsque l’économiste allemand Friedrich List vint aux Etats-Unis, il élabora son propre système économique au regard de la théorie d’Hamilton, et jusqu’à la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis demeureront, non sans quelques oscillations, le pays le plus protectionniste au monde – presque toute leur histoire. C’est à cette économie nationale qu’ils durent de parvenir un jour au rang plus grande puissance mondiale, ce qu’un Donald Trump semble ne pas avoir oublié.

Tout du long du XIXe siècle, le développement des Etats-Unis gagne sans cesse en puissance, favorisant une arrivée intensive de capitaux comme de mains d’œuvre. Autre atout de ce continent : il détient, presque dans chaque domaine du secteur primaire, des matières premières in situ. Autant dans le textile que dans le charbon, sans évoquer les minerais et leurs généreuses terres agricoles. Sa démographie, déjà équivalente à certains pays européens au début du XIXe, ne va pas cesser de croître durant le siècle, contribuant à son essor, bien que la démographie ne soit pas toujours liée à un essor économique à l’image de la tragédie africaine. Nous y reviendrons. Avant la fin du XIXe, la population Etatsunienne sera plus importante que celle de l’Angleterre, de la France comme de l’Allemagne, et à partir de 1910, son industrie excède celle de l’Angleterre. A vrai dire, en se développant deux fois plus vite que l’Europe sur un siècle, entre 1892 et 1894, l’Amérique atteindra le statut de plus grande puissance du monde en lieu et place de l’Angleterre, avec le concours de dizaines de millions d’immigrés, d’esclaves noirs importés d’Afrique, qui, contrairement à d’autres civilisations, ne totalisèrent pas plus d’un demi-million de personnes. Armée d’une technologie agricole encore inédite en Europe au XIXe siècle, comprenant le tracteur et la moissonneuse-batteuse, qui fit sa prime apparition autour de 1870, la colonie infidèle à la mère patrie de la révolution industrielle, verra sa nation rebelle et affranchie la supplanter avant la fin de ce même siècle. Le Canada, lui aussi, en grand exportateur, notamment de céréales, parviendra à se hisser, à la veille de la première guerre mondiale, en seconde ou troisième puissance mondiale.

Depuis le vote de la Constitution américaine en 1789, d’autres amendements sont venus compléter sa première monture. L’Etat fédéral s’occupe de la gestion de la nation entière, relations internationales, politique monétaire, armée, diplomatie. Dans chaque Etat, comme au niveau fédéral, les Etats-Unis disposent des mêmes institutions indexées sur la séparation des pouvoirs : gouvernement, assemblées, pouvoir judiciaire. Les différents Etats possèdent également une Constitution propre, qui ne peut s’opposer aux principes de la Constitution fédérale. Les Etats disposent malgré tout d’une grande marge de manœuvre souverainiste, ce qui explique sans doute la rareté des guerres civiles et des révolutions intérieures. Large autonomie régionale dans les domaines suivants : éducation, transport, commerce, police, finance, système électif, avec désignations d’élus à tous les niveaux, ainsi qu’un quadrillage administratif de comtés et mairies sur plus de 78'000 unités. L’Union européenne, de son côté, ne peut guère se targuer d’une telle décentralisation du pouvoir, ce qui souligne ici la nature authentiquement fédérale du système américain au détriment du centralisme européen.

Le président, chef de l’exécutif, est élu pour 4 ans avec une seule possibilité de rééligibilité ; la Commission européenne, pour son compte, n’est élue par personne sinon en son sein même, entre technocrates issus des grandes banques et des organismes financiers, M. Juncker ayant récemment choisi lui-même le secrétaire général, malgré les critiques des chefs d’Etat européens. Il a en outre déclaré avec défi : « Je reviendrai ! ». Autant le président américain que la Chambre des représentants et ses 435 membres, ainsi que le président du Congrès et ses 100 sénateurs, tous élus au suffrage universel, moyennant des procédures parfois complexes et des recrutements ciblés : primaires, grand électeurs, machine partisane, universitaires, hommes d’affaire et notables, le tout dans le cadre d’un bipartisme très organisé. La Cour suprême, dont les 9 juges sont nommés par le président, tout comme son administration et ses ministres (secrétaires généraux), sont nommés à vie et disposent de pouvoirs considérables, dont ceux d’annuler des lois votées par le Congrès, des législatures d’Etats, et même des décrets présidentiels, de trancher dans les litiges entres Etats, entre un Etat et l’Union, entre un citoyen et l’Union et s’impose comme garante de la Constitution. La Cour européenne, de son côté, s’avère pour l’heure plus souple que sa consoeur américaine, dont la Constitution diffère passablement en ceci que la Constitution européenne ne se restreint pas à des valeurs générales mais à une politique entière, détaillée, précise, interdisant toute alternative économique et politique au sein de l’Union. L’Union européenne dispose également de sanctions économiques en pourcentage du PIB très élevées à l’encontre d’Etats dissidents à ses normes. Seule l’inactivité de la Cour européenne, ou sa permissivité latente, empêche pour l’heure de mesurer à sa juste valeur le degré d’autoritarisme et de contrainte du système européen au regard du système américain, dont la démocratie locale compense les raideurs de l’organisation fédérale. Une démocratie locale davantage formelle qu’efficiente en Europe, où les souverainetés nationales ont été transférées à l’Etat central bruxellois ainsi qu’à la Banque Centrale Européenne pour la gestion monétaire, cette dernière n’étant plus le fait des Etats membres. Les compétences du Parlement étant elles aussi limitées eu égard à la Commission non élue.

 

L’Amérique latine avant les difficultés

L’Amérique latine n’a pas toujours été ce qu’elle est devenue et il est intéressant de regarder en arrière pour découvrir une Argentine qui, au XIXe siècle, disposait d’hectares agricoles cent fois supérieurs aux Etats-Unis, ce qui lui permit de pratiquer des exportations et de développer une production qui fut un temps la plus colossale du monde, comprenant céréales, peaux, viandes qui bénéficieront de l’invention de bateaux réfrigérés en 1877. Les tendances séparatistes de différentes régions du pays, maintenues de force par la dictature des Rosas de 1823 à 1852, occasionneront une certaine lenteur dans son développement, comme en occasionneront presque toutes les tragédies guerrières, insurrectionnelles, où qu’elles se produiront – l’association entre réussite des affaires et campagnes de guerres, sinon révolutions, appartient plus au mythe qu’à la réalité. Les destructions, les famines, les pertes humaines, toutes ces calamités conduisent immanquablement à une chute de la productivité, de la richesse et du commerce, et donc, de l’essor d’un pays, de sa puissance comme de son niveau de vie.

Après cette période de dictature et de tensions internes sécessionnistes, l’Argentine va renforcer son industrialisation en recourant, comme pour les Etats-Unis, à un protectionnisme douanier mis en place dès 1870 et qui correspond, du reste, à la période de décollage de sa technique et de son industrie ; des avantages fiscaux seront également appliqués trois ans plus tard afin de favoriser l’émergence de manufactures en biens de consommation. Le lien entre protectionnisme et développement industriel fait mainte fois l’évidence sur le terrain historique et en de nombreux pays distincts les uns des autres. Ce développement va, comme pour les Etats-Unis, doper leur attractivité et attirer une considérable immigration, contribuant, par son labeur, au succès commercial de l’Argentine avec plus de 2 millions d’immigrés avant la première guerre mondiale. Comme pour les Etats-Unis, le nombre d’immigrés quittant le pays une fois fortune faite, s’élèvera pour l’Argentine à 46 % de la main d’œuvre, soit, près de la moitié. Une Argentine forte économiquement, contrastant l’absence de tout un pan de l’industrie dans son marché intérieur : le textile, la métallurgie, la chimie, le charbon, et qui parviendra, sans ces précieux atouts, à se trouver à la 6e ou 7e puissance mondiale avant de décliner, à la fin du XXe, à la 49e place… De quoi s’interroger légitimement sur une telle dégringolade, la faisant passer de l’Eldorado au tiers-monde.

Le Chili du début du XXe siècle s’impose aussi en pays riche, bien que de population plus réduite, riche d’exportations minières, surtout le cuivre, dont ils seront le deuxième producteur mondial en 1840, ainsi que des cultures fertiles rendues possibles par un avantage dont bénéficie l’Amérique latine, au même titre que l’Europe : un climat tempéré. L’Uruguay ne jouit pas d’un abus de langage lorsqu’on le désigne par la « petite Suisse » d’Amérique latine, sa constitution de 1919 étant explicitement inspirée de celle de la confédération helvétique. Outre sa taille, sa modeste population, et autres analogies géopolitiques sur son absence de matières premières, l’Uruguay bénéficie, au détriment de la Suisse, de terres arables étendues du fait de ses alluvions. Peu avant la première guerre mondiale, ce pays faisait lui aussi parti des pays les plus riches d’Amérique latine, grâce à son élevage bovin et ovin qui s’élevait à une dizaine de millions de bêtes.

Le Paraguay non plus n’est plus ce qu’il a été par le passé, notamment lors d’un moment de son histoire pour le moins édifiant. Ce pays si peu industrialisé aujourd’hui a connu, à la veille de son indépendance, en 1816, soit trois ans plus tard, l’incorruptible José Gaspar Rogriguez Francia, avocat d’origine modeste, qui s’empara du pouvoir pour le conserver jusqu’à sa mort, en 1840. Une dictature pour le moins originale si on s’en tient à son action : l’Etat central fut chargé de lancer tous les grands travaux nécessaires au développement de l’agriculture, de l’industrie, et du social, sous la forme de l’éducation et d’un service public de santé. Il rompit avec le pouvoir de l’Eglise et des nantis, nationalisa toutes les terres et les loua à faibles prix aux paysans. En conséquence de toutes ces mesures, les rendements augmentèrent et la production se diversifia – et ce dans les seules frontières nationales du pays en raison d’un blocus argentin faisant suite à l’indépendance du pays. Une fois de plus, fruit d’une politique très protectionniste et planificatrice, un essor économique et une diversification productive d’importance fut permise par un fort soutien étatique. Une réussite qui perdura tout du long du règne de Francia, et que son successeur poursuivra par la suite au sein d’un pays désormais autosuffisant. Une situation économique que l’on sait décriée par les libéraux contemporains au point de vociférer à la ruine totale et à l’effondrement inéluctable toute forme de protectionnisme ou de repli national… Le Paraguay bénéficiera de son essor autarcique jusqu’en 1876, où une coalition guerrière formée du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay, provoqua un effondrement démographique et économique dont le Paraguay ne se releva plus. La politique de Francia permit tout de même soixante ans de croissance au Paraguay, là où le libre-échange européen n’aura duré qu’une trentaine d’années avant d’être abandonné pour ses mauvais résultats.

 

La réussite économique de l’autarcie nippone

Le Japon fait aujourd’hui partie des grandes puissances, mais il l’était déjà au temps où la Chine, l’Indonésie et l’Inde, sinon la Russie, n’étaient encore que des pays du tiers-monde. Au XIXe siècle, la Russie en est encore à pratiquer le servage, lors même qu’il avait été aboli en Europe à la fin du Moyen-Age. La Russie tsariste connaît, tout du long du XIXe, un retard conséquent sur le terrain économique et politique. Contrairement aux autres grands pays d’Asie, le Japon dispose d’un climat tempéré favorable au développement, en même temps qu’il n’a souffert aucune colonisation étrangère. Grâce qu’il doit à sa situation éloignée et au fort coût des transports à l’époque. Le Japon ne possédait ni sucre, ni épices, et le savoir-faire indien et chinois dans les matières précieuses, le coton, la soie, la porcelaine, les tissus fins, dispensaient d’avoir à coloniser un Japon moins fournis dans l’artisanat luxueux. Il fut longtemps préservé et épargné malgré son peuplement de 30 millions d’âme, faisant de lui le troisième pays le plus peuplé d’Asie au XIXe siècle.

L’histoire du Japon est intéressante à plus d’un titre, car elle démontre par elle-même, et à l’encontre des diktats d’aujourd’hui, qu’il n’existe pas de théories figées en matière de gouvernance politique et économique. Contrairement à la Chine, qui dispose d’un pouvoir centralisé remontant au moins au IIIe siècle avant J.-C., le Japon ne se voit pourvu d’un Etat central qu’à partir du VIe siècle ap. J.-C. Après une série de guerres civiles, entre 1332 et 1392, le règne de Muromachi (1392-1573) se traduisit par une période d’ouverture et de prospérité économique qui permit notamment au christianisme de s’implanter dans le pays. A la fin du XVIe siècle, suite à des troubles religieux, le christianisme fut interdit et réprimé, et dès 1635, le Japon referma ses portes pour ne plus entretenir aucun lien avec l’étranger, à l’exception de quelques rares autorisations étroitement contrôlées avec les chinois, les hollandais et les coréens. Un malheureux navire portugais chargé de parlementaires qui avaient eu l’audace de vouloir entrer en contact avec les autorités japonaises en 1640, furent arrêtés et décapités, à trois exceptions près, et renvoyés fissa avec le message suivant : « Dites à l’Occident qu’il fasse comme si nous n’existions plus. » Se rendre à l’étranger, même pour un japonais, c’était risquer la peine de mort ! Un isolement de fer n’ayant aucunement nui à l’économie du Japon et qui s’est encore intensifié au XVIIIe siècle, soit, deux siècles plus tard, sans que le Japon ne se soit effondré sur lui-même, ou pire, n’ait disparu de la carte dans la misère et les guerres civiles qu’elles engendrent…

Dès cette époque, même les navires chinois et hollandais n’avaient plus droit qu’à quelques navires annuels pour commercer avec le Japon. Ce qui tend à démontrer que si l’autarcie économique complète n’est pas compatible avec la mondialisation, celle-ci a déjà prouvé qu’elle permettait une économie stable axée sur l’autosubsistance, fût-ce sur des siècles ! Il va de soi qui si on suivait la doctrine libérale et libre-échangiste à la lettre, des civilisations entières comme l’Egypte ancienne, la Chine impériale et les civilisations précolombiennes, qui n’en furent pas moins puissantes et riches, bien que longtemps sans contact ou presque avec l’étranger, auraient dû s’effondrer et disparaître de leurs propres autarcies – alors qu’elles ont duré parfois bien plus longtemps que la civilisation chrétienne... Paul Bairoch l’écrit noir sur blanc : « Sur le plan économique, cette période, qui fut aussi une période de paix intérieure, peut être considérée comme positive dans son ensemble. » Tout ce que l’on sait de la longue période de fermeture totale à l’étranger du Japon, c’est que l’urbanisation a été considérablement développée ; certaines villes comme Edo (future Tokyo) comportait déjà au XVIIIe siècle près du million d’habitants. Au sein du seul Empire, une expansion agricole et une production agricole y ont été accrues par un changement de système de production, moins tributaire de la bureaucratie militaire que de l’exploitation familiale. En revanche, l’économie japonaise fit l’impasse de l’industrie au moins jusqu’au milieu du XIXe.

Après des siècles de paix et d’autarcie, les Etats-Unis, lors de la conquête de la Californie en 1848 et de multiples contacts avec la Chine, organisèrent en 1853 leur expédition du commodore Matthew Perry en direction du Japon et firent entrer quatre navires dans l’impénétrable Empire. Un accord fut traité dans le seul but de permettre aux américains de s’approvisionner en charbon depuis Shanghai. Il faudra attendre mars 1854 pour qu’une expédition plus importante encore des Etats-Unis, toujours conduite par Matthew Perry, permette la ratification du traité de Kanagawa, traité commercial entre le Japon et les Etats-Unis. Suite à cette opportunité unique, qui fut d’ailleurs précédée par une cinquantaine de tentatives infructueuses, le Japon ratifiera des traités commerciaux avec le Royaume-Uni et la Russie – cette dernière ayant mêmement trouvé porte close au début du XIXe siècle. Toutefois, suite à des famines, entre 1833 et 1838, les autorités lâcheront du leste, mais cette ouverture économique après des siècles d’autarcie, n’ira pas sans provoquer des remous politiques. L’ouverture sera interprétée comme une menace par la population, voire une capitulation devant les occidentaux qui leur valurent, par le passé, moult guerres civiles. Le peuple japonais se souleva contre les Shoguns au pouvoir depuis plusieurs siècles, avec l’aide des samouraïs ; on massacra des occidentaux déjà présents au pays, puis, on en profita pour faire capituler le shogunat au profit d’un retour de l’empereur. L’événement portera le nom de révolution (restauration) de Meiji en 1868, elle restaure l’empereur et fait tomber la féodalité ; les Meiji considéreront que le prix de l’indépendance japonaise allait devoir nécessiter la modernisation du système productif en y développant l’industrie. L’ère Meiji du souverain éclairé est toujours celle prévalant pour le Japon actuel.

Les réformes mises en place par le pouvoir accordèrent aux paysans la propriété de leurs terres, en même temps qu’elles leur fixèrent un impôt non plus proportionnel à leurs productions mais à une somme fixe qui leur permit de faire des bénéfices et de s’enrichir de leurs propres activités. Dans un premier temps, les terres furent interdites de rachat possible ; mais cette interdiction fut levée en 1872 et sous la pression fiscale, nombre de paysans durent vendre leurs terres, rien qu’entre 1883 et 1890, 360'000 d’entre eux durent vendre. On améliora aussi les techniques agricoles afin de doper l’essor économique de ce secteur et financer ainsi celui de l’industrie. C’est l’Etat qui créa les entreprises inexistantes dans les différents secteurs spécifiques, considérant qu’il n’y avait aucune assurance qu’une initiative privée ne s’en charge, voire, ne réussisse à la faire démarrer ; une fois sur pied, ces entreprises furent cédées au privé. Le Japon réalisera cette adéquation harmonieuse entre planification étatique et libéralisation ! La première n’étant pas le contraire de l’autre, mais une simple impulsion préliminaire à une défaillance de l’organisation économique, qu’il s’agit de combler en l’absence d’initiatives privées existantes. Ce d’autant plus que l’investissement qui fut nécessaire pour créer ces entreprises d’intérêt général ne fut jamais remboursable même par la vente de l’entreprise ; elles furent donc créées à perte, et seul l’Etat pouvait se le permettre. Renvoyer toute planification économique étatique au musée des horreurs de l’Union soviétique est sans doute une bien mauvaise interprétation : l’initiative privée ne peut pas tout et il faudra bien un jour s’inspirer de ce modèle incitateur et planificateur.

L’Angleterre libérale, nous l’avons vu dans la période récente, n’a pas hésité à renationaliser dans l’urgence des entreprises d’importance vitale, naguère libéralisée, qui ont fait faillite – ce qui conduit ici aussi à marier planification et libéralisation, en permettant à l’Etat de garder une main sur certains secteurs économiques stratégiques, même libéralisés, s’ils venaient à s’effondrer ou à péricliter. Le Japon privilégiera toujours la main d’œuvre locale, les enseignants du pays, mais enverra ses techniciens et ses apprentis se former à l’étranger afin d’en rapporter les connaissances et les technologies avancées du monde occidental. L’école primaire fut répandue au Japon bien avant l’Europe et, au XVIIIe siècle, on comptait 50 % d’alphabétisation pour les hommes et 15 % pour les femmes, ce qui se trouve être supérieur à ce que l’on pouvait rencontrer en Europe. La méfiance à l’égard de l’étranger se traduit également au Japon par un très faible investissement étranger, mais répétons-le : pour un pays se portant admirablement bien et qui verra, suite à ces réformes, sa croissance être plus rapide au XXe siècle qu’elle ne le fut en Europe. Il n’est pas que l’efficience du développement nippon qui ne soit en cause, mais également les guerres et les dépressions économiques qui frappèrent l’Europe au XXe siècle et qui permirent au Japon d’accroître son industrie en s’imposant en exportateur de produits industriels au moment où les européens ne parvenaient plus à soutenir leur essor durant la guerre. Cette réussite industrielle fera passer le Japon de la 15e puissance mondiale en 1913 à la 5e place vers 1938 – ce qui explique la capacité militaire inédite du Japon lors de son offensive de 1942.

 

Ste Colombe : Tombeau Les regrets © Le Lutin d'Ecouves

 

La grande foire au développement et à la libéralisation

Le libéralisme s’est imposé en Europe par le biais de grandes expositions universelles qui prenaient le relais des grandes foires médiévales et qui apparaîtront sous leur forme moderne, dès 1756, à Londres, où une exposition industrielle aura lieu. Elle sera la première avant de nombreuses autres qui s’égrèneront durant tout le XIXe siècle. Paris suivra en 1798, Avers en 1806, Trieste en 1808, suivront une dizaine d’expositions nationales entre 1820 et 1829, une trentaine entre 1831 et 1839, une cinquantaine dans la décennie de 1840-50. Ces grandes expositions ne seront par réductibles à des foires commerciales, elles seront chargées de promouvoir la libéralisation commerciale à l’œuvre dans l’Angleterre de la révolution industrielle. Un vrai projet idéologique sous-tendra ce phénomène. La Great Exhibition à Londres, en 1851, organisée par le prince consort Charles, se dotera d’une portée internationale, et plus qu’une autre à cette date. Jusqu’ici, les expositions réunissaient quelques 4'500 exposants pour un demi-million de visiteurs, mais cette fois-là, c’est 14'000 exposants qui réuniront 6 millions de visiteurs. Un ordre de grandeur symbolisant un changement majeur de paradigme. La deuxième grande exposition de cet ordre aura lieu à Paris, en 1855, sous le règne d’un Napoléon III désireux d’inscrire sa politique dans le cadre du libéralisme économique. Ces grandes expositions s’essouffleront peu avant la première guerre mondiale. On soulignera que le mouvement de libéralisation sera imposé par les sphères gouvernementales, pour ne pas dire monarchiques ; c’est soutenu et promu par le sommet du pouvoir que le libéralisme se développe dans le courant du XIXe. Le marxisme, pour son compte, viendra d’en bas. En même temps que ces grandes foires modernes répandaient l’industrialisation tous azimuts en Europe, elles favorisaient, par internationalisation des échanges, l’apparition d’un marché européen. Au XVIIIe siècle, les nations européennes étaient encore majoritairement autarciques, dépendantes de leurs systèmes économiques nationaux ; le XIXe, par ses échanges, engagera une ouverture économique nouvelle qui s’étendra jusqu’au tiers-monde.

La révolution industrielle invente sans compter ; on peut affirmer que toutes les machines qui nous entourent aujourd’hui, à l’exception de l’ordinateur, auront été inventées au XIXe. Ce siècle est également celui de l’école obligatoire, ainsi que des écoles polytechniques qui apparaissent plus ou moins précocement selon les pays. Parmi les points négatifs de cette évolution, le travail des enfants, l’esclavage ouvrier (18 heures de travail par jour pour les canuts), plus souvent une quinzaine d’heures, y compris pour les enfants et les femmes ; des revenus dérisoires, une mortalité ouvrière très élevée avec une espérance de vie d’une trentaine d’années seulement – la même que pour les esclaves égyptiens oeuvrant autour des pyramides antiques… Une désaffection des campagnes au profit des villes de plus en plus denses et surpeuplées, ainsi que durant le XXe siècle, une raréfaction du secteur primaire et secondaire au profit du seul secteur tertiaire, déstabilisant les valeurs sûres jusqu’ici de la prospérité économique. Ces secteurs désaffectés en Europe, et irremplaçables quant à leurs nécessités, sont donc compensés par des importations étrangères et favorisent une dépendance alimentaire et industrielle à l’égard de l’étranger. L’accroissement général des richesses, même mal réparties, a contribué à un allongement de la durée de vie occidentale, accrue par le développement de la médecine, et cette aisance de vie fera également baisser la natalité et continuera plus encore de nos jours à la faire baisser. Certains y voyant même une menace sur la puissance économique et militaire des pays à faible natalité, d’autres y voyant au contraire un équilibre bienvenu quant à l’accroissement démographique mondial exponentiel jamais égalé dans l’histoire humaine à ce jour, qui puis est, au sein d’un monde fini. A noter qu’au XIXe siècle, la natalité française est demeurée très modeste alors que la croissance économique a été dopée par la révolution industrielle, ce qui laisse à penser, selon Paul Bairoch, que la relation entre démographie et croissance n’est pas immédiate ; c’est même en Europe, ajoute-t-il, dans les pays à démographie lente, que l’on observe les meilleures performances économiques. Les causes d’un essor économique étant probablement à chercher auprès d’autres facteurs que la démographie.

Le XVIIIe siècle verra une modification importante des conceptions économiques, tributaires encore du mercantilisme, courant majeur apparu au XVIe siècle, et reposant sur des exportations accrues et des importations très faibles, destinées à enrichir une nation d’une forte thésaurisation en métaux précieux – capital envisagé à l’époque comme déterminant la richesse d’une nation. Ce présupposé sera battu en brèche par les physiocrates et par les libéraux, dont Adam Smith et sa très célèbre richesse des nations (1776), qui modifieront l’économie dans le courant du siècle suivant. Remarquons tout de même au passage que le mercantilisme fut pratiqué durant des siècles par les nations les plus riches du monde sans péjorer leurs succès. La théorie libérale s’imposa pour son compte en plusieurs étapes : entre 1815 et 1846, le libre-échange réduisit progressivement le protectionnisme au sein du seul Royaume-Uni, mais le restant de l’Europe ignora cette évolution ; entre 1846 et 1860, le Royaume-Uni commença de populariser auprès des autres partenaires européens, son libéralisme économique ; entre 1860 et 1879, les pays européens mettent en place progressivement le libre-échange ; entre 1879 et 1892, tous les pays d’Europe continentale, à l’exception de la seule Angleterre, reviennent au protectionnisme. L’expérience libre-échangiste n’aura duré qu’une trentaine d’années en Europe au XIX siècle pour se terminer sur une dépression d’ampleur !

Il s’agit de la première grande dépression du capitalisme naissant ; elles naissent avec lui. La crise s’étend de 1873 à 1879. Surproductions agricoles, spéculations, investissements inconsidérés dans le chemin de fer et l’immobilier, débouchent sur des faillites bancaires, un effondrement boursier, l’arrêt des grands chantiers ferroviaires, une explosion du chômage, etc. La crise commence en Allemagne, puis s’étend aux Etats-Unis, lamine également l’économie anglaise, leader mondiale du libre-échange et du capitalisme industriel. Elle sera particulièrement longue, et reprendra entre 1890 et 1895, avec une crise monétaire occasionnée par une pénurie d’argent et d’or. Le fait est qu’en période de dépression, la concurrence abaisse les prix au-dessous du seuil de rentabilité des entreprises et provoque des faillites en chaîne interrompant la croissance économique. Toute la période de crise 1873-1896 voit le revenu des agriculteurs chuter jusqu’à ce que des mesures protectionnistes soient prises à l’égard des importations étrangères à moindre coûts ; en Angleterre, où le pouvoir politique s’oppose à tout protectionnisme, les prix agricoles chutent de moitié jusqu’à la fin du XIXe, ce qui se traduit par une baisse d’un tiers des revenus des agriculteurs. Le bonheur libéral se traduit cycliquement et durablement, sur une misère et des paupérisations de masse, s’accompagnant de désordres sociaux et de flambées révolutionnaires.

La fragilisation économique occasionnée par la Grande Dépression, conduira à un autre phénomène capitaliste majeur : le rachat par des trusts de plus en plus monopolistiques des entreprises les plus atteintes par les effets de la crise. Monopoles, oligopoles et cartels vont émerger comme jamais auparavant, dès le début du XXe siècle, conduisant à une suppression de la concurrence. Certaines firmes deviennent suffisamment grandes pour fixer les règles de production et de vente sur les marchés qu’elles contrôlent. Aux Etats-Unis, les trusts contrôlent l’essentiel de l’industrie ; la célèbre Standard Oil de Rockefeller s’arroge le quasi-monopole de l’industrie pétrolière. En Allemagne, aussi, apparaissent de véritables empires industriels, souscrivant des contrats entre eux destinés à organiser la production, sous forme de brevets et de quotas de production, sans oublier la fixation des prix ou la répartition des marchés, allant même jusqu’à infliger des pénalités aux entreprises ne respectant pas les clauses du cartel. Au début du XXe siècle, les banques suivent le même chemin que l’industrie : la Deutsche Bank absorbe 49 autres établissements suite à l’effondrement des banques après les crises successives ; les Etats-Unis voient également se constituer deux grands empires financiers. En somme, la Grand Dépression aura moins signé l’arrêt de mort du capitalisme triomphant que le déclenchement de sa phase impérialiste. Les grands oligopoles deviennent déjà aussi puissants que des Etats.

Dès 1815, à la fin de la période napoléonienne, le Royaume-Uni adopta les Corn Laws, destinées à protéger le marché local de la concurrence internationale sur le terrain céréalier afin de ne pas voir le secteur s’effondrer. On interdit l’importation de blé étranger. Lors de récoltes abondantes, des droits de douane permettaient d’hausser le coût des importations ; au contraire, si les récoltes étaient mauvaises et que le prix des céréales nationales augmentait, on diminuait le coût des importations, ceci afin d’éviter les famines que cela aurait pu occasionner. On retrouve ce type de gestion dans l’Angleterre du XVe siècle. L’effet des Corn Laws fut de conserver les prix alimentaires à des niveaux élevés, permettant aux salaires de le demeurer aussi. L’effondrement des revenus des agriculteurs étant, comme on peut en juger ici, le fait d’une volonté politique délibérée. A cette même époque, les Corn Laws fâchent le secteur industriel en plein essor qui, soucieux d’étendre plus encore son marché extérieur, réclamait davantage de bas salaires. Ce conflit entre deux secteurs très spécifiques valut, bien plus tard, à la Russie soviétique, un vaste fiasco économique que l’on retrouve jusqu’à nous : les intérêts des manufactures et de l’industrie primeront sur ceux des agriculteurs, le secteur industriel étant de plus hauts rendements que le secteur agricole. Dès 1822, les premières mesures libérales seront prises : réduction des droits de douane sur les matières premières et les produits industriels, suppression des prohibitions à l’importation, ainsi que du Navigation Acts remontant au XVIIe siècle, accordant à la flotte anglaise, le monopole du commerce extérieur en faveur des colonies.

En 1828, le protectionnisme des Corn Laws à l’égard de l’agriculture sera quelque peu réduit, un peu plus encore en 1833. En 1836, on voit l’apparition d’une Anti-Corn Law League à Manchester, soit l'apparition d'une dimension politique importante que prendra ce conflit, et chargée de militer pour le libre-échange. Il s’agirait ici du premier groupe de pression politique connu, éditant revues et organisant des conférences. Selon eux, il était nécessaire de baisser le coût du pain pour soulager les frais des ouvriers à bas salaires ; autrement dit : faire baisser les revenus des agriculteurs sans toucher ceux des ouvriers… Hors de question, on l’imagine bien, d’augmenter le salaire ouvrier pour permettre l’équilibre des deux secteurs. Les mauvaises conditions climatiques de 1845 et la terrible famine qui ravagea l’Irlande, conduisirent à l’abrogation des Corn Laws. On dénombrera un million de morts en Irlande, et autant d’immigrés qui partirent pour l’essentiel à destination de l’Amérique. C’est suite à cette funeste catastrophe que le libre-échange fut établi dès 1846 en Angleterre, non sans provoquer la scission du parti conservateur et la démission du premier ministre libéral Robert Peel.

A cette même époque, le Portugal est riche de son libre-échange quand l’Allemagne l’est de son protectionnisme, du simple fait que les secteurs d’activités ne sont pas les mêmes ; le Portugal est tourné vers le commerce international, notamment vers l’Angleterre à laquelle il est lié, alors que d’autres pays comme l’Allemagne ou l’Autriche-Hongrie, sont orientés du côté de l’union monétaire (Zollverein) et ont besoin du protectionnisme pour se développer. Les Etats-Unis, lors de leur indépendance, se sont entièrement érigés sur et par le protectionnisme ; ils sont d’ailleurs les grands promoteurs de cette doctrine économique par le biais d’Alexander Hamilton. Le grand économiste allemand, partisan du protectionnisme, Friedrich List, établira sa propre pensée économique des suites d’un voyage aux Etats-Unis. La politique actuelle du président Trump ne fait donc que recourir à une tradition très ancienne et en même temps la plus appliquée dans toute l’histoire des Etats-Unis. L’Amérique connut elle aussi ces deux évidences a priori contradictoires : le Sud était libéral car exportateur de produits agricoles, et le Nord protectionniste, car en voie d’industrialisation. C’est généralement via le protectionnisme que des pays mettent sur pied, ou défendent, leur industrie nationale et la font prospérer. L’Argentine, au XIXe siècle, connaîtra le même phénomène clivant : Buenos Aires était axée majoritairement sur le commerce et avait besoin d’une libéralisation économique ; alors que ses provinces dotées de manufactures avaient besoin, elles, du protectionnisme. Ce conflit entre différents secteurs économiques au sien d’un même pays faillit provoquer une scission territoriale qui favorisa le projet d’une Union fédérale. De 1816 à 1830, le protectionnisme américain ne va pas cesser de s’amplifier jusqu’à représenter 40 % des produits manufacturés et 60 % des produits agricoles soumis à des droits de douane. Les démocrates au pouvoir, en 1844, assoupliront les protections douanières, mais elles se renforceront déjà en 1861. La guerre de Sécession ne sera d’ailleurs pas qu’une guerre entre le Sud esclavagiste et le Nord abolitionniste, mais aussi, en sous-main, celui du Sud libre-échangiste et du Nord protectionniste – et de fait, une fois la victoire nordique, le protectionnisme se renforcera, faisant des Etats-Unis, entre 1866 et 1913, la nation la plus protectionniste de tous les pays industrialisés. C’est à cette même époque que les Etats-Unis parviennent à la plus grande puissance mondiale, en se hissant désormais devant l’Angleterre, quelque peu ralentie et fragilisée par la Grande Dépression.

Lorsque le Royaume-Uni décide d’exporter son libéralisme enfin réalisé dès 1849, il représente déjà la plus grande puissance mondiale et il a derrière lui aussi des siècles de protectionnisme avant-coureur… Lorsqu’en France, Michel Chevalier, ancien saint-simonien, professeur d’économie artisan de la libéralisation française sous Napoléon III, assène en 1850 : « Quand une nation aussi puissante et aussi éclairée donne l’exemple de l’application d’un grand principe, et qu’il est notoire qu’elle a lieu de s’en féliciter, comment les autres nations, ses émules, n’entreraient-elles pas dans la même voie ? », il ignore que l’Angleterre est devenue la plus grande puissance au monde sous régime protectionniste et qu’elle n’est véritablement libérale qu’à ce moment-là… Ce sont du reste non les peuples, mais de grands souverains, des princes, des industriels, des chefs d’entreprise, des économistes, des avocats, des financiers, l’élite économique et politique, qui fera pression dans le sens du libre-échange en Europe. Le traité libre-échangiste entre le Royaume-Uni et la France, dès 1860, qui ouvre la période libérale en Europe, s’épargnera de passer devant la Chambre des députés, majoritairement hostiles au libéralisme ; Napoléon III trouvera une astuce législative destinée à contourner la représentativité politique par ce que l’on nommera de « coup d’Etat » législatif, et imposera contre la majorité politique et le sentiment général, le libre-échange en France. Suite à l’adoption du traité franco-britannique, nombre de traités du même ordre verront le jour entre différents pays européens, et on peut attester d’un réseau de libre-échange européen à partir de 1866. En 1879, toutefois, soit très peu de temps après le traité franco-britannique, l’Allemagne de Bismarck, au prétexte d’appliquer sa Realpolitik, entame la fin du libre-échangisme européen en déclarant dans son discours de projet de loi : « Jusqu’ici les ports largement ouverts à l’importation ont fait de nous un lieu de dumping de la surproduction des pays étrangers. » Floués par les politiques libre-échangistes, les agriculteurs et industriels lésés par les dérégulations firent pression sur les nations européennes pour abandonner une politique économique dont les représentants élus n’étaient eux-mêmes pas convaincus des bons résultats. L’Autriche, l’Espagne, la Russie, la Belgique, la Suisse, l’Italie, la Suède et la France suivront, tout du long de la fin du XIXe siècle. Cette époque de nations souveraines, libres encore de contracter ou de résilier des contrats de libre-échanges avec leurs partenaires, ne demeuraient pas sourdes à un signal qui ne trompe pas : les mauvais résultats économiques obtenus des suites de la mise en application d’un traité comme d’une politique… Le Royaume-Uni, dernier résistant du libre-échange en Europe, abandonnera sa politique économique libérale en février 1932, suite à la très mauvaise décennie d’après la première guerre mondiale et rétablira, du reste, une nouvelle Corn Law. En l’espace de cent ans, la boucle fut bouclée ; la situation économique qui dominait au début du XIXe se trouve être la même que celle que l’on retrouve à son terme – à quoi il faut ajouter que la parenthèse libérale fut très courte et néfaste aux intérêts de la majorité des pays d’Europe à l’exception de la seule Angleterre, qui l’appliquera presque un siècle. Le protectionnisme européen n’a toutefois en rien limité le commerce extérieur et on relève même à son tribut, un accroissement des échanges au XIXe siècle jamais égalé par le passé en l’absence de libéralisme économique. L’absence de libre-échange ne signifiant absolument pas l’absence d’échanges commerciaux internationaux – tout au plus sont-ils mûrement choisis et régulés.

Lorsque la crise de 1929 débarque en Angleterre, soit, à partir de 1930, les travaillistes et les libéraux hésitent sur les options à suivre. Les Trade-Unions accusent Ramsay Mc Donald de pratiquer « un socialisme de poule mouillée » ; ces derniers réclament une plus grande taxation des hauts revenus. Les premiers effets de la crise de 29 se caractérisent, en Angleterre, par une baisse des exportations et de la production industrielle, une augmentation du chômage, un déficit commercial, une balance des paiements en berne, une crise financière en juillet 1931, des faillites bancaires, des capitaux bloqués hors du pays, des retraits importants de clients étrangers, une raréfaction de l’or menaçant la livre sterling. Dans cette tempête, l’Angleterre fait appel à la Federal Reserve Bank américaine qui, en échange de son soutien, exige un rétablissement budgétaire supposant la diminution des prestations sociales – l’austérité, déjà… Une politique impopulaire et décriée qui coûtera la démission du premier ministre le 24 août 1931, faute de majorité. Mais cette démission l’avantage car il fonde le soir même un nouveau parti conservateur, « le gouvernement d’union nationale », bien décidé à remettre le pays sur pied. Ralliant à sa cause une frange libérale conservatrice et des travaillistes dissidents, il trouve ainsi une majorité lui permettant de demeurer premier ministre et d’appliquer son programme : réduction des allocations-chômages et des traitements publics, ce qui déclenche manifestations de chômeurs et de fonctionnaires, les « marches de la faim », ainsi qu’une mutinerie de 12'000 marins de la flotte du Nord. Rien n’arrête l’effondrement du stock d’or et la convertibilité de la livre est interrompue le 20 septembre 1931. Il ne faut que quelques semaines pour que la livre perde le tiers de sa valeur, mais la question principale soulevée par les conservateurs face à la gravité de la crise, est la nécessité de rétablir le protectionnisme. Les électeurs britanniques vont devoir choisir entre le maintien du libre-échange ou non. Aux élections d’octobre 1931, travaillistes et libéraux sont laminés par les conservateurs, et le gouvernement d’Union nationale engage un tournant historique dans l’histoire du Royaume-Uni : l’abandon du libre-échange dans un contexte global de dévaluations monétaires, y compris auprès des partenaires commerciaux de l’Angleterre, pays scandinaves, Japon, Argentine, qui a pour effet de les ajuster à la livre sterling. Dans un tel contexte, même le berceau du libéralisme anglais, la chambre de Commerce de Manchester, ainsi que les milieux d’affaire, en appellent au protectionnisme ! S’en suit la taxation des importations de 10 à 33 % ; une campagne « Bay British » engageant la population à consommer au sein du marché intérieur, une subvention à la production agricole, des crédits bon marché pour l’industrie par la baisse des taux d’intérêt, davantage de créations de logement, un aménagement du territoire pour les régions les plus défavorisées. Dans la patrie du laisser-faire, c’est l’Etat qui relance au possible l’activité économique ! Dès 1932, l’économie anglaise est déjà, bien que très lentement, en phase ascendante. Le secteur agricole est dopé, de même que l’industrie ; la quasi-totalité des secteurs bénéficient d’une amélioration. Le salut anglais fut donc essentiellement redevable au marché intérieur, les exportations demeurant en chute libre en raison du contexte international. Le chômage se maintiendra à un niveau considérable, 22 % de la population active, et des « marches de la faim » se poursuivront jusqu’en 1936. Le menace de la guerre par le fascisme européen contraindra les britanniques à lancer les préparatifs de guerre, ce qui contribuera à relancer l’économie nationale par l’armement.

 

 

La France et la nouvelle politique libérale

Lorsque Louis-Napoléon Bonaparte parvient au pouvoir, suite à un coup d’Etat, le coup d’Etat du 2 décembre 1851, la très courte Seconde République issue de la révolution de 1848 est déjà morte. La Seconde République rêvait de parachever la Révolution française, Lamartine la qualifia « d’illusion lyrique », et il ne croyait pas si bien dire tant elle fut courte, et se proposait ce projet pour le moins révolutionnaire : institution du suffrage universel, convocation d’une Assemblée constituante, liberté intégrale de la presse et de réunions publiques, ouverture à tout citoyen de la Garde nationale, suppression de la peine de mort et de l’esclavage dans les colonies ; à quoi il faut ajouter les progrès radicaux adoptés par les socialistes parvenus au pouvoir par l’effet de la ferveur populaire et qui mettront le feu aux poudres : le droit au travail, la journée de 10 heures, la création des Ateliers nationaux pour réinsérer les chômeurs ainsi qu’un Ministère du Travail, administré par Louis Blanc, qui braquera les oppositions et s’enferrera dans la discorde. Le retrait massif par les riches de leur argent en banque provoquera une crise financière et économique qui plongera la Seconde République dans une guerre civile sanglante. La dictature du prince-président sera toutefois l’occasion d’assister à la mise en place d’une politique libérale dont l’instigateur refusera que l’Etat ne soit que le passif gendarme d’une économie privée ; il considère au contraire que l’Etat doit se mettre au service de l’économie et non demeurer un spectateur impuissant.

Ainsi engage-t-il de grands travaux par décrets, mettant sur pied tout un système d’établissements de crédit destinés à l’investissement agricole mais qui s’orientera bien davantage dans l’investissement urbain : des sociétés de chemin de fer, des compagnies de gaz, sont fondées et des immeubles bâtis. Une nouvelle législation sur les sociétés diminue les risques encourus par l’actionnaire lors de ses investissements et libéralise les contrôles étatiques, ce qui a pour effet d’encourager les placements de capitaux mais aussi la spéculation – ce que l’Empereur lui-même déplore. La Bourse de Paris devient la seconde place financière européenne derrière l’Angleterre. C’est sous le Second Empire que les moyens de communications se généralisent, que les bateaux se développent en fer et à vapeur ; des compagnies de navigation sont créées. L’Etat soutient les grandes compagnies vis-à-vis de la concurrence anglaise, permet à Ferdinand de Lesseps de fonder une compagnie en Egypte pour la création du canal de Suez, inauguré en 1869. L’Etat lance et supervise, planifie, organise les travaux de voies ferrées sur le territoire national par le biais de ses établissements de crédit ainsi que d’un abaissement des coûts douaniers avec l’Angleterre qui fournit les rails. La tâche sera confiée à six compagnies nationales, étroitement suivies par l’Etat. Soucieux de développer les échanges et dynamiser l’économie française, sinon faire baisser les prix, Napoléon III contracta des accords de libre-échange avec l’Angleterre ainsi que d’autres pays européens, qu’il passa en secret, contournant le Corps législatif qui s’y montrait hostile, usant ici encore d’un « coup d’Etat douanier » pour parvenir à ses fins. Toutefois, face au courroux de l’industrie française, il accepta de soutenir l’industrie nationale face à la concurrence anglaise. Le libre-échange français fut donc tempéré par les subsides étatiques.

Soucieux d’éviter toute contestation sociale, l’Empereur donne aux ouvriers de France la mission de bâtir les immeubles nécessaires à l’épanchement de l’exode rural déjà en cours ; il refuse la vétusté de certains quartiers défavorisés, les fait reconstruire à neuf dans le cadre d’un vaste plan d’aménagements urbains. N’oubliant pas les campagnes, il en profite également pour aménager les routes et permettre aux paysans d’avoir un accès plus rapide aux centres villes pour y vendre leurs produits. Tout un plan d’assainissement, de chemins vicinaux, de facilitation dans l’usage des engrais, de généralisation de l’enseignement agricole permettra 50 % de production agricole supplémentaire. L’industrie connaît aussi un développement technique considérable : extension des égouts, agrandissement de Paris à onze communes extérieures, routes asphaltées avec trottoirs, lumières publiques à gaz, créations de squares et de parcs en quantité ; Haussmann fait bâtir églises, mairies, écoles, casernes, hôpitaux, gares, la Bibliothèque nationale, les Halles centrales, bâtiments modernes en fer et en verre, le nouvel Opera en apothéose de la richesse et de la splendeur du nouveau Paris moderne. Jules Ferry dénoncera en 1868 l’endettement massif redevable aux projets d’Haussmann qui sera débarqué, non sans avoir accompli la rénovation de Paris, Rouen, Blois, Besançon et Lyon. Si le bilan économique du prince-président est un succès, reconnu jusque dans les campagnes dont la vie est pourtant toujours rude, le fossé entre bourgeois et ouvrier s’accentue et les hausses de loyer consécutives aux rénovations urbaines, chassent les ouvriers en périphérie de la ville. La politique de Napoléon III se contentant d’acheter la paix sociale par le biais de l’intérêt économique, n’omet pas d’attribuer aux plus défavorisés, des aides pécuniaires qui ne répareront pas la séparation désormais opérée entre bourgeois et ouvriers, inexistante auparavant, et qui donnera naissance à un antagonisme de classe. La Ville-Lumière est toutefois sur pied, avec Exposition Universelle drainant des millions de visiteurs, fêtes somptueuses, âge d’or de la bourgeoisie triomphante, la politique du Second Empire demeure un succès économique, inégalitaire, certes, non démocratique, mais conduit avec tout le génie d’un grand planificateur. Là où Napoléon a détruit la France dans ses guerres impériales, Napoléon III l’a entièrement construite.

 

Lully: Le Roi Danse © VSP musicali

 

La très longue histoire des lois providences

Il est de bon ton pour les libéraux d’attaquer l’Etat Providence qui, dès 1946, en Angleterre, s’occupa de prendre en charge légalement l’assistance des plus démunis ; mais c’est ignorer que des pauvres, il y en a toujours eu et qu’il a bien fallu s’en occuper sous peine d’insurrections et de désordres, sinon de mortalités urbaines. Aussi, avant que l’Etat ne s’impose en providence, c’est bien évidemment l’Eglise qui assurait, sur ses frais, de fournir aux plus pauvres, de quoi subvenir à leurs besoins. On peut remonter jusqu’en 1536, où des Poor Laws furent adoptées par l’Angleterre afin de doter les paroisses des fonds nécessaires à l’aide des plus démunis. En 1572, l’Etat anglais accepta le principe d’une contribution obligatoire à cet effet, dont le contenu légal sera remanié en 1597 et 1601, l’entérinant pour de bon. C’est dire que ceux qui souhaitent l’abrogation de tout Etat Providence nous renvoient peu ou prou au Moyen-Age, où, du moins, à une période antérieure à l’humanisme de la Renaissance… Ce sont, du reste, des humanistes tels que Juan Luis Vivés (1492-1540), traduits en anglais à l’époque, ainsi que les idées protestantes, qui motivèrent l’adoption de ces lois, faisant de l’Angleterre, à la fois la patrie du libéralisme, mais également celle où l’Etat Providence fut édifié ! A Ypres, c’est en 1525 que cette laïcisation de l’assistance sociale fut admise. En 1531, un édit de Charles Quint appliqua à l’Etat une même législation sociale. Suite aux détériorations des conditions de travail au XIXe siècle par le productivisme brutal et rapace de la révolution industrielle, ce sont d’abord les classes privilégiées qui s’en émouvront, faisant pression sur les autorités pour se soucier d’une misère plus préoccupante que dans la période antérieure avant que cette dernière ne s’organise en luttes ouvrières afin de peser par ses propres biais. Le fait est qu’à partir de 1830-1840 en Angleterre, et les deux décennies suivantes pour le restant des pays développés, les législations sociales furent imposées sur pressions à la fois des organisations ouvrières et de certaines franges libérales, soucieuses de justice sociale. En France, c’est la Révolution française qui permit une avancée en ce domaine, bien que contrariée par des dispositions discriminantes, comme la loi Le Chapelier (1891) leur interdisant toute coalition. La même année, les corporations furent interdites, ce qui autorisa le libre choix de sa profession. La Constitution de 1793 prévoyait le droit au travail et l’obligation pour l’Etat d’assister les pauvres. En 1803, un livret ouvrier fut étendu ; carnet dans lequel le patronat et la police pouvaient faire des annotations, carnet que tout employeur compulsait avant l’embauche. Tout ouvrier sans son livret était considéré comme un vagabond et pouvait être arrêté à ce titre. La loi Le Chapelier fut abrogée en 1864, le livret ouvrier fut quant à lui supprimé en 1890. Hormis les épisodes révolutionnaires, dont l’éphémère seconde République, en 1848-52, le règne de Napoléon III fut pauvre en mesures sociales.

Bien que nombre de décisions sociales furent prises dès le début du XIXe siècle par la Prusse, l’Allemagne connaîtra des velléités législatives de faibles portées, mais allant dans le bon sens, tout du long du siècle ; c’est surtout en 1880, par le fait de la Realpolitik de Bismarck, que le progrès social prendra de l’ampleur en Allemagne. Un système très complet d’assurances sociales obligatoires pour les ouvriers verra le jour. Le système sera généralisé en 1877 face à la grogne ouvrière. Assurances maladies (1883), assurances accidents (1884), assurance invalidité et vieillesse (1889), tout un chapelet de mesures sociales ne reposant plus sur le bon vouloir des familles ou la charité des bonnes âmes et de l’Eglise. Bismarck n’invente toutefois pas l’Etat Providence qui, à son origine, portait un nom anglais, le Welfare State, et pour causes… Le berceau de la révolution industrielle appliqua en 1833 un Factory Act interdisant le travail des enfants de moins de 9 ans et limitant la durée du travail à 8 heures par jours pour les 9-13 ans, et à 12 heures par jours pour les 14-18 ans. Cette législation ne s’appliquait que pour les travailleurs du textile. Il faudra encore neuf ans supplémentaires pour que les enfants de moins de dix ans et les femmes n’aient plus à travailler au fond des mines. En 1853, ce même Factory Act est étendu à bien d’autres secteurs industriels, et c’est en 1878 que la loi fut pleinement appliquée à tous les secteurs. En 1867, c’est dans l’agriculture que l’on interdit désormais le travail des enfants de moins de 8 ans. La scolarité obligatoire se répand durant le XIXe siècle et dès 1880 elle devient à ce point surveillée et étendue qu’elle entérine véritablement la fin de l’esclavage des enfants. Une chose est sûre, la révolution industrielle se sera développée plus rapidement que ses garde-fous qui tarderont à s’appliquer. Malgré cette lente progression des droits et des protections sociales, ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que l’Etat Providence gagnera sa pleine efficience. Il aura fallu pour cela une misère sans nom, un esclavagisme implacable, notamment celui des enfants, et les luttes qui permirent, d’insurrections en révolutions, de mettre de l’humanité dans la course aveugle à la puissance et à la productivité, c’est-à-dire à l’enrichissement des possédants qui caractérise la révolution industrielle. La durée du travail, et pas seulement des enfants, commença de baisser vers la fin du XIXe siècle. La Suisse fut pionnière dans ce domaine, avec une interdiction du travail des enfants se généralisant à partir de 1840. Une réduction du temps de travail des adultes à 14 heures dans le textile en 1848 à Glaris, puis à 12 heures en 1864 dans toutes les fabriques. La loi fédérale sur les fabriques de 1877 est considérée comme la plus avancée d’Europe. En revanche, la Suisse attendra 1946 ( !) pour aménager l’assurance vieillesse et invalidité, soit un demi-siècle après l’Allemagne. Contrairement à la Révolution française, l’Indépendance américaine sera très en avance sur nombre de points : du droit de vote au droit de coalition, dont celui de grève qui favorisa un développement précoce du syndicalisme. Toutefois, le libéralisme américain se montrera très attaché à l’esclavage… Outre l’esclavage des noirs, ce n’est qu’en 1917 que les Etats industriels du Nord se dotèrent d’une législation sur le travail des enfants, encore qu’il fallût attendre 1914 et l’administration Woodrow Wilson pour que ces lois portent sur un plan fédéral, et le New Deal de Franklin Roosevelt en 1933 pour que la règlementation du travail des enfants soit sérieusement appliquée. Un retard extraordinaire qui se conjugue avec la tradition antiétatique du pays.

 

Aux origines du Tiers-monde

Lorsque survient la Renaissance en Europe, au XVIe siècle, le continent représente entre 80 et 100 millions d’habitants, soit, 1/5e de la population mondiale qui s’élève, à l’époque, à un peu moins de 500 millions d’habitants. L’Europe se relève de guerres et d’épidémies de peste noire qui ont fait chuter d’un tiers sa population. La redécouverte de la Grèce et de la Rome antique favorise un prolongement technique et esthétique, de même qu’une amélioration de certaines techniques venues d’Asie, de la boussole, du papier, à la poudre à canon. L’Europe voit apparaître hauts fourneaux, navires performants, imprimerie, canaux à écluses, rails dans les mines. Une des singularités de l’Europe d’alors, c’est qu’elle dispose, au détriment des pays du sud, d’une source d’énergie importante grâce à ses forêts, ses cours d’eau, permettant l’usage de moulins à eau, de même que de moulins à vent. Autre distinction d’importance avec l’Orient, l’Europe dispose d’une forte unification cultuelle par une domination continentale du christianisme, alors que les pays orientaux demeurent fortement différents les uns des autres. Les grandes villes de l’époque, les plus peuplées et les plus influentes, celles où le commerce et les échanges battent leur plein, se nomment Naples, Milan, Venise et Grenade. Pas étonnant dès lors que les grands navigateurs qui se sont aventurés à la conquête du monde soient originaires d’Italie, d’Espagne ou du Portugal. L’Empire ottoman est à cette époque, en voie d’être une des plus grandes puissances mondiales, dont la capitale, Constantinople, rebaptisée Istanbul, est passée de 60'000 habitants lors de la défaite byzantine de 1453, à 450'000 habitants vers 1530, sous domination turque, s’imposant comme la troisième plus grande ville du monde après Peking et Vijayanagar. Une apogée qui se poursuivra jusqu’au XVIIe siècle, où Istanbul réunira 700'000 habitants à elle seule et deviendra la plus grande ville du monde. L’Empire Perse n’est plus aussi glorieux qu’il ne l’a été par le passé, mais comparable économiquement à la situation européenne, quoique bien plus avancé techniquement et scientifiquement que les autres pays d’Orient. L’Iraq des Abbassides avait déjà été rasée par les Mongols au XIIIe siècle, quant à la Bagdad du IXe siècle, qui s’imposait comme la plus grande ville du monde en son temps avec ses 700'000 habitants, il n’en restait plus rien au XVIe siècle. Ceci n’empêcha pas l’Orient du XVIe siècle d’être plus riche et plus avancé que l’Europe de la Renaissance. La communauté juive, parfaitement intégrée à l’essor musulman, était majoritairement représentée auprès des plus grands savants de ce temps. Au début de ce XVIe siècle, l’Empire ottoman se trouve en pleine conquête de l’Afrique du nord, s’appropriant l’Egypte (1515), l’Algérie (1518), la Tunisie (1574), Tripoli (1551), à l’exception notable du Maroc. L’Afrique du Nord en devient plus urbanisée, disposant de techniques agricoles plus efficientes qu’en Europe. Le Caire atteignait les 450'000 habitants, soit bien plus que Paris à l’époque et ses 125'000 habitants. Un fait que l’on sait peu, c’est que l’esclavage de l’Afrique noire, la traite des noires, avait déjà commencé en 650, par les musulmans, et jusqu’en 1500, 7 millions d’africains auront été déplacés de leur terre pour servir le monde musulman, à quoi s’ajouteront pour les quatre siècles suivants, un même nombre d’esclave – le monde chrétien n’ayant pas eu le privilège de la traite.

En Asie, le niveau de développement et de richesse était lui aussi, au XVIe siècle, plus avancé qu’en Europe. Sa démographie est plus importante de 60 % à celle de l’Europe d’alors et la plus ancienne civilisation à ce jour, la dynastie des Hsia remonte au XXIe siècle avant J.-C. ; il n’est donc pas étonnant que le niveau de civilisation soit supérieur à celui de la jeune Europe. De fait, la Chine médiévale fabriquait déjà de l’acier au tungstène, que l’Occident ne maîtrisera qu’à la fin du XIXe siècle ; plus stupéfiant encore : la Chine ancienne, avant même Jésus Christ, usait de procédés d’affinage de la fonte dont l’Europe n’usera qu’après la révolution industrielle ! En 1100, la Chine disposait de techniques sans aucune équivalence dans le monde entier, dont le coke dans la fusion du fer, les canaux et l’équipement agricole. Dans la construction des ponts, les machines textiles, l’organisation financière, les industries extractives, la Chine s’est imposée en pionnière, sur parfois plusieurs siècles. A la même époque (1500), l’Inde est aussi en avance sur l’Europe avec une industrie textile au sommet de sa technique et de sa production sur un plan mondial. Le Nouveau Monde, à savoir l’Amérique que découvre Christophe Colomb en 1492, est elle aussi, bien que de manière plus sporadique, compte tenu de grandes différences existantes entre ses différents peuples, en avance sur l’Europe du XVIe siècle. Le calendrier Maya, par exemple, était plus précis que celui ayant cours en Europe. L’orfèvrerie aztèque était elle aussi supérieure, tout comme la métallurgie inca, dont l’alliage de cuivre pour les ustensiles ; plus surprenant encore, le procédé technique utilisé par les Mayas dans la réalisation de leur peinture bleue demeurera mystérieux jusqu’à très récemment. Ils y mélangeaient des monoparticules de métaux, en plus de l’indigo, dont le savoir-faire supposait des contrôles de qualité et des matières premières très éloignées de leurs lieux d’élaboration - ce qui relevait déjà d’organisations très proches des entreprises actuelles. En revanche, l’absence du cheval, de toute industrie du fer, de l’imprimerie et parfois même de l’écriture, sinon des armes à feu, défavorisait le Nouveau Monde par rapport à l’Europe. Ce qui n’empêcha pas l’émerveillement des conquistadors, lors de leur découverte de Tenochtitlan, le Mexique actuel, tel que raconté par Bernal Diaz del Castillo : « Lorsque nous vîmes tant de cités et de bourgs bâtis dans l’eau et sur la terre ferme, d’autres grandes villes, et une chaussée si bien nivelée qui allait tout droit à Mexico, nous restâmes ébahis d’admiration. Nous disions que cela ressemble aux demeures enchantées décrites dans le livre d’Amadis à cause des grandes tours, des temples, et des édifices bâtis dans l’eau, tous de chaux et de pierre. Quelques-uns même de nos soldats demandaient si cette vision n’était pas un rêve. » L’Océanie ne sera vraiment explorée que deux siècles après les Amériques et on y découvrira des cultures plus modestes, davantage tournées vers la pêche et une agriculture incendiant encore la végétation pour en rendre la terre plus fertile, aux techniques donc plus archaïques. Nous pouvons en tous les cas rejoindre le constat de Paul Bairoch : il fut un temps où ce qui deviendra le tiers-monde, à quelques exceptions près, comme le Japon, se trouvaient dans nombre de domaines et y compris sur un plan démographique, plus développés que l’Europe. D’où la nécessité de comprendre un peu ce qui a bien pu miner cet essor et se renverser par la suite.

 

 

Permanence des colonisations

L’Occident semble porter à lui seul le fardeau des colonisations européennes du passé, alors que l’Histoire nous révèle bien au contraire que l’histoire des colonisations est une constante depuis que les civilisations existent… Les hittites n’ont-ils pas colonisés les hébreux, mettant fin au peuplement hébraïque des terres de Canaan ? Les anciens égyptiens n’ont-ils pas expulsés de leur terre les hébreux eux-mêmes lors d’une tentative précoce de colonisation culturelle ? L’Empire grec et l’Empire romain ont-ils eu plus torts ou raisons que le christianisme ou le monde musulman, sinon l’Empire ottoman, de pratiquer la colonisation lors de leurs conquêtes respectives ? En quoi l’Europe coloniale supporterait davantage l’infâmie coloniale à défaut de toutes les civilisations qui, au travers de l’histoire même la plus reculée, ont eu recours à la domination ? Au sein de quelque civilisation que ce soit, on retrouve lors de colonisations, les mêmes avanies : l’imposition par la force de la religion du vainqueur au peuple colonisé, la mise sous tutelle de son économie selon les caprices et les besoins de la métropole étrangère, une dévalorisation ethnique et raciale de l’occupé par l’occupant. Loin de ne qualifier que les colonies européennes, le phénomène s’est reproduit dans tous les cas de figures du passé où la colonisation fut pratiquée – y compris chez les musulmans. L’histoire s’écrivant par-delà le bien et le mal, nous nous épargnerons ici de faire de la basse morale moralisatrice et ne ferons que tenir compte d’une réalité historique qui ne s’arrêtera pas selon les seuls bons vouloir de l’éthique occidentale. On s’aperçoit même, bien au contraire, que les droits de l’homme servent aux Etats occidentaux de mobile d’ingérence, permettant une colonisation violente, par la force des armes, au prétexte des plus nobles droits érigés à l’état d’impératifs universels – comme naguère l’Amour des chrétiens.

Parmi les anciens empires ayant pratiqués la colonisation, nous pouvons citer l’Egypte ancienne, la Perse, la Grèce d’Alexandre, la Rome des Césars, l’Empire chinois, l’Empire Mongol, les précolombiens, les empires arabes et ottoman. Ajouter l’Europe, ou les pays d’Europe ayant été coloniaux, y compris dans l’histoire récente, ne change rien au fait que les colonisations sont une constante de l’histoire humaine depuis l’Antiquité et que, tout comme les guerres, rien n’indique que les Droits de l’homme n’en viennent jamais à bout ; du moins, pas davantage qu’ils ne parviennent, encore aujourd’hui, à les empêcher. Nous assistons d'ailluers à un accroissement très net des guerres, des conflits, dont certains se rapprochent de beaucoup des frontières européennes – et dont certains, notamment en Lybie, en Syrie, au Mali, en Irak, sont le fait de l’Occident lui-même. Une chose est sûre, selon Paul Bairoch : les colonisations sont fort coûteuses, en hommes comme en ressources matérielles ; elles n’enrichissent le vainqueur qu’en cas de richesses spoliées, mais s’avèrent en réalité, sur la durée, plus coûteuses que rémunératrices – à l’exception des empires assimilateurs qui, en dévorant corps et âmes les peuples colonisés, assoient leur identité pour des siècles comme s’il en allait d’un seul et même pays. Ce que les romains ont su faire, par exemple, l’URSS ne l’a jamais pu.

La Phénicie aurait connu, avant la Grèce, des colonies lui étant propres ; la Grèce antique, pour des raisons encore discutées, vers 750 av. J.-C., a colonisé l’Italie, la Sicile et l’est du Maghreb ; puis, vers 550 av. J.-C., la Gaule, l’Espagne et l’est de la Méditerranée. Rome, bien évidemment, dont la première guerre punique (264-241 av. J.-C.) permit de conquérir la Sicile et une partie de la Corse ; puis, entre 240 et 120 av. J.-C., la péninsule ibérique, la côte est de l’Adriatique et de la Sardaigne. L’Empire ottoman, si proche de nous, perdurera pas moins de 5 siècles pour couvrir, à son acmé, 2,5 millions de km – ce que l’Empire français n’atteindra que vers 1890. Les colonisations européennes comprises entre le XVIe et le milieu du XVIIIe siècle, se dérouleront selon le même schéma observé auprès des autres civilisations conquérantes depuis l’aube des civilisations ; en revanche, il est vrai que la révolution industrielle va accroître plus encore les vices propres à toute colonisation, par le fait de son développement technique, militaire et productif, du XVIIIe au XXe siècle. On y rencontrera l’esclavagisme, la mise sous tutelle d’économies au service de métropoles étrangères, la répression sanglante des insurrections de peuples opprimés, mais aussi, – et ceci n’enlève rien à la brutalité des colonies -, l’essor technique et agricole par le fait d’une importation des savoir-faire et des machines occidentales qui, pour une part, contribueront au développement des infrastructures. Un essor que certaines colonies ne retrouveront pas sitôt leur indépendance recouvrée – ce qui ne discrédite ni l’indépendance politique, ni n’accrédite la colonisation, ce sont des faits de nature historique. Les colonisations sont des faits de l’histoire du monde, elles ont été facilitées en Europe au XVIe siècle par les nations disposant d’un accès à la mer et dont les embarcations d’époque venaient de se doter du canon et d’armes à feu inconnues des continents et des îles qui furent les premières asservies. A noter toutefois comme nous l’avons déjà signalé que les premières colonies européennes furent presque exclusivement de petites îles de fort peu d’habitants.

Le paradoxe de la colonisation revient au fait que les Empires colonisateurs ont connu une moindre croissance économique que les nations qui n’en disposait pas. Le coût de la colonisation, si elle permet un enrichissement rapide lors de la mise sous tutelle, voire de la mise à sac, provoque par la suite une stagnation économique. Il est évident que les pays du tiers-monde qui ont été des colonies n’ont pas pu se développer et que les métropoles interdisaient tout développement intérieur susceptible de mettre la colonie en concurrence avec la métropole. Généralement aussi, les métropoles imposaient le libre-échange tout en inondant de leurs produits les colonies et faisaient s’effondrer leur propre marché intérieur ; la désindustrialisation des pays du tiers-monde fut rendue possible par un libre-échange agressif vis-à-vis duquel la colonie ne pouvait faire face. L’Empire anglais, dont la production de coton était bien plus massive et qualitative que celle de l’Inde du fait de la révolution industrielle, liquida les manufactures indiennes par exportations massives faisant s’effondrer les prix. Nul doute que la colonie dispose du double handicape de s’avérer couteuse pour la métropole, en même temps qu’elle compromet tout développement économique. Les autres facteurs d’enlisement du tiers-monde par rapport à l’Europe reviennent aussi aux conditions climatiques dont les rudesses tropicales génèrent autant les maladies que les difficultés à travailler dans des conditions de chaleur intense ou d’humidité saturée. En outre, autant sur un plan industriel qu’agricole, les conditions climatiques extrêmes nuisent à l’efficacité des machines comme à la productivité des cultures. Il y a donc un facteur climatique important dans le phénomène de tiers-mondisation. Partout sur la terre, les zones tempérées sont celles qui connaissent le plus de succès économiques à travers les âges. L’existence présumée de peuples fainéants est un raccourci à ce point sommaire et injuste qu’il en est grotesque ; des études médicales ont démontré depuis que le métabolisme des noirs est le même que celui de l’espèce humaine dans sa totalité, et qu’ils ne sont pas plus que nous mieux adaptés pour supporter les grandes chaleurs. Ajoutons que du temps de la traite des noirs, à partir de 1815, la cessation de l’esclavage se traduisit par des difficultés économiques – pour la simple raison que la main d’œuvre dignement payée alourdit considérablement les coûts de production et que la fin de l’esclavage a coïncidé avec une chute de la production et de l’économie chez les pays qui le pratiquait. Nous n’avons pas à nous étonner que le phénomène puisse exister encore de nos jours, notamment auprès de la main d’œuvre asservie et sous-payée, puisqu’elle diminue les coûts de production et qu’elle s’avère bien plus rentable que la main d’œuvre encadrée par des lois. Raison pour laquelle les libéraux ont tant accompagné, en leur temps, à la fois l’extension indéfinie du temps de travail et la baisse des salaires. Le marché libre et non faussé relève de la logique du fouet.

 

  

L’essor africain

L’Afrique a connu un néolithique plus précoce qu’ailleurs, sans toutefois pratiquer l’élevage et l’agriculture proprement dite mais la pêche et des plantations, probablement influencée par les civilisations du Nil, au IIIe et IVe siècles; les grandes villes africaines disposèrent d’une autonomie complète. A l’époque précoce de l’ère chrétienne, et pas encore musulmane, l’Afrique a vu l’émergence de villes à ce point structurées, et ce depuis 4000 ans en amont ( !), que le Bénin de Mbanzua-Congo, soit, Sao Salvador do Congo, relevait déjà de l’urbanité. En Mauritanie, 4000 ans auparavant, près de 500 villages étaient fortifiés. Au XVIe siècle, le Bénin regroupait 70'000 habitants, dont un centre urbain très étendu comportant des canalisations d’eau, un important artisanat et des techniques avancées. Au Zimbabwe, dans l’ancienne Rhodésie coloniale, l’Empire de Monomotapa fit bâtir des maisons de pierre, en lieu et place du bois utilisé la plupart du temps en Afrique aux abords des grandes forêts. A son apogée, l’Empire s’étendait sur plus de 700'000 km2 et reposait sur l’exploitation et l’exportation de produits miniers, en majorité de l’or, mais aussi de l’ivoire exportée en Inde et en Perse. Apparu autour du IVe siècle, il disparut dans le courant du XVe siècle, sans doute en raison d’un changement climatique.

La traite négrière, on le sait, est aussi vieille que l’esclavage lui-même. Au VIIIe siècle, un très grand nombre d’esclaves étaient acheminés du Sahara vers le Maghreb. L’esclavage islamique devait s’élever à quelques millions d’individus, ce qui est moindre par rapport aux 120 millions d’esclaves noirs que l’on retrouvera en Amérique, mais ici les mâles étaient châtrés, tantôt servant à la guerre comme soldats, tantôt massacrés sitôt l’apparition de conflits avec leurs maîtres. La traite des noirs en Afrique remonte au moins à 650 ap. J.-C. pour se voir interdire vers la fin du XIXe siècle, s’étendant sur 9 siècles, occasionnant un déplacement de 15 millions d’africains, entre le monde musulman et le monde occidental. Avec la disparition graduelle du servage en Europe, la dénonciation de l’esclavage devint plus manifeste vers la fin du XVIIIe siècle. Les Pères fondateurs des Etats-Unis en feront mention et ne seront pas suivis par le Congrès ; les libéraux argueront de la perte économique que représente l’entretien d’un esclave et l’absence d’efficience au travail d’un homme dépourvu de sa liberté. Le Portugal tentera quelques mesurettes en ce sens dès 1761, mais le premier pays à interdire officiellement l’esclavage, fut le Danemark, en 1792, suivi par le New-Hampshire aux Etats-Unis en 1794. Le traité de Vienne de 1815 interdira le trafic d’esclaves dans toute l’Europe, mais ne sera pas suivi d’effet dans l’immédiat. On interceptera encore des navires d’esclaves au début du XXe siècle. Toutefois, en 1833, l’Angleterre interdit l’esclavage dans ses colonies, la France fait de même en 1848. Les néerlandais y mettront fin en 1863 et les portugais, en 1878. Les Etats-Unis devront attendre la fin de la guerre de Sécession, en 1865. L’abolition de l’esclavage suivra la déclaration d’indépendance de chacun des pays d’Amérique latine, à l’exception du Brésil, où les esclaves noirs étaient les plus nombreux. De la même façon que les Droits de l’homme et du citoyen servent aujourd’hui à mener des guerres intéressées en Afrique et en Orient, l’abolition de l’esclavage elle-même servit de prétexte aux européens dans leur colonisation de l’Afrique afin de mettre fin à la traite opérée par les musulmans et qui ne sera décrétée qu’au XXe siècle, en commençant par le sultanat de Zanzibar en 1897, l’Iran en 1906, la Turquie en 1925, l’Arabie Saoudite en 1962, sinon la Mauritanie en 1980.

La conférence de Berlin lancée par le roi des Belges, Léopold II, avec la participation des Allemands, en 1884, entama le partage de l’Afrique par les puissances européennes, dont la France, l’Angleterre et le Portugal. La fin de l’esclavage ouvrit le champ à la colonisation économique. Nous connaissons bien les effets pervers de ces colonisations qui amoindrissent ou dévastent les manufactures locales, dérobent les cultures à leurs paysans, assurent une tutelle économique et politique au profit d’une métropole étrangère empêchant toute nation colonisée de parvenir à un essor lui permettant de rivaliser avec son occupant et de risquer ainsi sa propre indépendance. Comme il n’y eut pas que des avanies durant les épisodes coloniaux du XXe siècle, il convient ici de donner le change en évoquant les apports positifs qu’eurent ces partages arbitraires de puissances : l’argent capitalisé par les administrations coloniales ne demeurait pas exclusivement au profit de la métropole mais servait également à améliorer l’hygiène, la médecine et l’éducation des populations locales ; on aménageait des centres de recherches agronomiques dont les cultures vivrières profitaient directement à ces pays, de même que le perfectionnement des infrastructures commerciales ; nombre de cadres coloniaux, ainsi que des mouvements de jeunes, et autres évangéliques des « bienfaits de la civilisation », se donneront une mission à la fois humanitaire et salvatrice destinée à apporter aux pays colonisés tous les bienfaits possibles – sous Kennedy s’engageront en ce sens les Peace Corps, prélude à ce qui deviendra plus tard encore, dans la dernière partie du XXe siècle, l’aide au Tiers-Monde. Hormis la question religieuse et les missionnaires de la foi chrétienne, c’est l’apport médical et scolaire qui fut le plus précieux dans le cadre de l’apport colonial moderne, avec une baisse, pour la totalité de l’Afrique noire, de 190 % de la mortalité infantile. Parmi les particularités de la colonisation de l’Afrique noire, les rudesses du climat et les maladies fatales encore au XIXe siècle pour les blancs (paludisme), ne permettront pas d’implantation importante d’européens dans leurs territoires.

Au XIXe siècle, l’Empire Ottoman, qui fut à sa splendeur quelques siècles plus tôt, entame une décadence qui l’affaiblira vis-à-vis de l’Europe voisine, en pleine révolution industrielle, c’est-à-dire en position de force. Les anglais en profiteront pour nouer quelques accords commerciaux avec l’Empire, tout en faisant pression régulièrement pour que ce dernier abandonne le protectionnisme qu’il pratiquait à l’égard de ses manufactures. Exigence que le naguère puissant Empire finit par adopter, exonérant de taxes les importations étrangères et taxant au contraire ses produits locaux, ce qui eut pour effet de doper l’importation anglaise en textile et précipiter l’effondrement des manufactures ottomanes – à noter que ce procédé de domination économique est le même que celui qui permit à l’Angleterre de faire s’effondrer les manufactures de coton indiennes, en inondant de sa production ultramoderne, un pays dont la technique n’était pas susceptible de rivaliser, ce qui provoqua une même désindustrialisation. Que ce soit en Inde, en Chine ou au sein de l’Empire Ottoman, la désindustrialisation fut occasionnée par l’absence de protections du commerce local à l’égard d’importations étrangères massives. Le libre-échange fut mainte fois une arme des grandes puissances pour agenouiller de plus faibles économies et en prendre le contrôle. Le grand homme d’Etat britannique, Benjamin Disraeli (1804-1881), en 1846, énonça précisément les effets désastreux de la concurrence sans entraves : « Il y avait du libre-échange en Turquie, à quoi cela a-t-il mené ? Cela a détruit une des meilleures industries manufacturières du monde. Aussi tard que 1812 ces industries existaient, mais elles ont été détruites. » A la même époque, le sultan Abdül-Medjid Ier promulgue une charte impériale destinée à réformer l’Empire en profondeur. Les tanzimats (réformes) se proposèrent d’entériner l’égalité de tous les sujets sans distinctions de religion ou de nationalité, de mettre sur pied une réforme de la justice, de l’armée, ainsi que des impôts. L’établissement, en 1876, de la nouvelle Constitution, pour le coup, occidentalisée, introduisit le système parlementaire, davantage de libertés individuelles, et un développement majeur de l’enseignement avec l’apparition, jusqu’en 1914, de 36'000 écoles primaires. Une occidentalisation qui, paradoxalement, s’effectue en même temps que l’Empire ne s’effondre et organise le génocide arménien. Si l’Empire ottoman disparaît corps et bien, non sans déboucher sur l’horreur, la Turquie va se constituer sur le legs occidental du sultan ottoman, notamment par le biais des réformes radicales de Mustafa Kemal, dès 1923, dont l’Occident demeurera la grande référence. Le sultan Abdül-Medjid, sans doute en écho de la révolution industrielle anglaise, amorcera un véritable chantier industriel inédit, comportant trois centres industriels consacrés à la production de textiles, de fer, de papier, ou encore de porcelaine, celles-là même que les traités de libre-échange avec l’Angleterre feront disparaître.

L’Egypte appartenait à l’Empire ottoman depuis 1517 ; elle profita d’une certaine vacance du pouvoir au XVIIIe siècle, pour s’émanciper quelque peu. Après l’intermède napoléonien de 1798-1801, un général de l’armée ottomane, Muhammad Ali, s’empare du pouvoir alors que l’Angleterre cherche à restaurer le pouvoir des Mamelouks. Profitant de la division de ces derniers, Muhammad Ali les devance et s’impose dès 1805. En 1811, afin d’assurer sa suprématie sur l’Egypte, il convie 500 des plus riches et puissants d’entre eux à un grand banquet destiné à fêter une expédition militaire et en profite pour les faire tous massacrer. Après en avoir massacré quelques centaines d’autres, il les expulsa du Caire en 1812, après quoi, dans la finesse et la dentelle des chefs de guerre, il fomentera un développement et une industrialisation unique sur le continent africain. Comme on l’a vu pour la Chine, c’est l’Etat qui va lancer les grands travaux de création d’industries encore inexistantes, et non l’attente providentielle d’un entrepreneuriat privé aux abonnés absents… L’Etat va favoriser un développement technique, notamment dans l’agriculture, secteur majoritaire à l’époque, permettant un accroissement de la production, des exportations et un bénéfice suffisamment excédentaire pour financer les créations d’entreprises dans le secteur industriel. Nous avons donc ici aussi une véritable réussite économique et productive, induite par une forte intervention de l’Etat, ainsi que par nationalisations. L’histoire économique démontre à de multiples époques, avant même les conceptions libérales ou communistes, que l’étatisation débouche aussi sur des réussites économiques du fait d’une planification beaucoup plus efficiente que dans un modèle « anarchisant », ou laissé au bon vouloir de quelques bonnes âmes entrepreneuriales, suffisamment riches pour s’endetter dans la création d’un pôle industriel inexistant. Semblable à la Chine d’aujourd’hui ou au Japon d’hier, Muhammed Ali va mettre l’Etat au service exclusif de la réussite et du développement économique de l’Egypte, et le résultat se montrera à ce point efficient qu’il fera de l’Egypte, la plus grande puissance du Moyen-Orient et le pays le plus industrialisé d’Afrique.

Comme s’y résoudra la Turquie plus tard, l’Occident industriel sert de point d’appui ; tout y passe : les manufactures de coton, la serrurerie, la création d’écoles en nombre, y compris techniques avec des techniciens venus directement d’Europe, soit, à la pointe des connaissances les plus avancées – et ce alors que l’Egypte était encore sous domination ottomane et entravée dans ses moyens d’action. Des sources françaises affirment à l’époque que la réussite économique d’Ali est totale : en 1838, l’Egypte est plus productive que la Russie et l’Italie ; mieux équipée dans le coton que la France, l’Allemagne, l’Autriche ou les Etats-Unis. Ce qui mit fin à l’essor égyptien est redevable d’un traité turco-anglais, un accord de libre-échange des colons à l’égard de leur colonie, destiné à inonder le marché intérieur de l’Egypte d’une surproduction étrangère, procédé dont nous avons vu dans maints pays sous dominations étrangères, qu’il mettait à terre leurs industries ; à quoi il faut ajouter une guerre contre l’Egypte, en 1841, par les mêmes oppresseurs, et une calamité climatique étendue sur de nombreuses années raréfiant les récoltes. L’ensemble de ces plaies d’Egypte conduiront à l’abdication d’Ali en 1848. Son successeur, bien décidé à tourner le dos à toute occidentalisation, fermera les usines, les écoles ; supprimera les monopoles étatiques, convaincra les anglais de refuser les tanzimats ottomans et s’opposera même à la construction du canal de Suez déjà proposée en 1830 par l’ingénieur français Ferdinand de Lesseps. Les exportations seront privilégiées au détriment du marché intérieur qui disparaîtra. Selon les successeurs, les projets économiques hésiteront entre rejet ou réhabilitation de la politique d’Ali, mais il ne fait aucun doute que l’Egypte amorce à cette période un déclin que la construction du canal de Suez en 1869 va plonger dans un endettement suffisamment important pour justifier l’occupation anglaise du pays en 1882. Le paradoxe voudra que l’Egypte, au début du XXe siècle, soit la plus grande exportatrice de coton au monde, mais dont l’économie nationale désormais disparue, la rapprochera davantage du tiers-monde que de la réussite économique.

 

Francisco Tárrega - Capricho árabe © Fledermaus1990

 

La Russie soviétique

La période tzariste, au XIXe siècle, celle qui pratiquait encore un servage radié du continent européen, n’eut guère d’évolution économique notable ; une absence de développement industriel et une lente catatonie du pouvoir qui finira par laisser une poignée de putschistes prendre le pouvoir en 1917. Loin derrière les pays d’Europe, y compris les plus modestes, la Russie tzariste ne brille pas par son économie au nombre pourtant conséquent de sa population. En 1913 encore, nombre d’aïeux avaient connu le servage, le taux d’analphabétisme des jeunes se hissait à 70 % d’entre eux. La vie paysanne représentait une misère largement dépeinte par ses grands auteurs, avec une régression des cheptels entre 1890 et 1913. Il est évident que la Russie d’avant la révolution rouge témoigne d’une décadence du tzarisme. Après le coup d’Etat de 1917, les premières mesures économiques prises furent agricoles et nationalisèrent l’ensemble des terres, ce qui ne permit pas aux paysans d’en disposer. L’Etat imposa des quotas de bétail et de récoltes pour nourrir les villes, ce qui déclencha des révoltes dans les campagnes. N’étant pas propriétaires, les paysans délaissèrent leurs champs, réduisant d’autant la production de vivres, déclenchant une première famine que l’interdiction des exportations de céréales ne suffira pas à endiguer. La suppression des cadres dans les industries provoqua un problème d’organisation qui nécessita la création d’un conseil (vesenkha) qui permettra ultérieurement la planification. Avant cela, le secteur industriel est lui aussi en échec et le chômage s’accentue. Toutes les banques sont nationalisées de force, avec contingents armés, et les actionnaires, expropriés – les dettes, répudiées. Tous les secteurs commerciaux seront eux aussi étatisées, posant de sérieux problèmes de distributions. L’échec est toutefois contemporain d’un climat particulièrement troublé par les guerres civiles internes et étrangères qui verront la France, l’Angleterre, l’Amérique, intervenir contre la Russie, et même le Japon, jusqu’en 1922 ; à quoi il faut ajouter un blocus européen et une guerre avec la Pologne, redevenue indépendante. Le fiasco de la première économie révolutionnaire contraignit Lénine à créer la NEP, chargée de maintenir un capitalisme en marge du socialisme afin d’en pallier les défauts. Les famines causées par la révolution et l’échec de sa première économie s’élèvent tout de même à 5 millions de morts...

En 1921, la NEP revient sur les réquisitions et permet aux paysans de devenir propriétaires de leurs terres, avec droit de succession ; l’étatisation des terres est remplacée par une taxe. Nombre d’industries sont à nouveau privatisées, mais uniquement les entreprises de moins de vingt employés, soit, à peine 12 % du secteur industriel. La liberté d’entreprise est malgré tout décrétée en juillet de la même année et une libéralisation économique appliquée jusqu’à l’ouverture de rares capitaux étrangers, de même qu’à l’exigence de profits. L’économie de marché refit donc son retour aussi rapidement qu’elle n’avait été chassée, accompagnée d’une hyperinflation. On souscrivit des contrats commerciaux avec des pays étrangers, notamment le Royaume-Uni. La NEP fut une réussite : six ans plus tard, l’économie russe retrouvait sa situation antérieure à la révolution, qui n’était pourtant guère enviable. La journée de travail fut limitée à huit heures, parfois davantage pour les professions pénibles, des assurances-maladies furent introduites, ainsi que diverses aides sociales, indemnités de chômage et les premiers congés payés de l’histoire. Si le chômage devait bondir à 10 % dans l’industrie en 1929, les avancées sociales du communisme furent les plus étendues au monde dès cette époque. Lénine devait mourir en 1924, supplanté par Trotski, puis par Staline en 1929. Si Trotski se montrait fort critique envers la NEP, Staline la supprimera purement et simplement. Ordre fut donné de collectiviser les terres et de déporter les koulaks (grands propriétaires) dans des camps de concentration. Bien que les terres appartinssent dès ce jour à l’Etat, on accepta que les paysans s’en occupent eux-mêmes, sous la forme de kolkhozes, d’exploitations collectives. A partir de 1936, il n’est plus aucune terre privée en URSS. Une collectivisation intégrale s’accompagnant, comme pour la première tentative, d’un recule de la production ainsi que de millions de morts. La nationalisation des entreprises fut elle aussi portée à son terme, avec instauration de chefs et suppression du syndicalisme, à l’exception de sa forme stalinienne, très différente de la précédente. Avec Staline, le syndicalisme révolutionnaire fut interdit, le sien, obligatoire, et par ce même fait, soumis à l’autorité du régime.

Globalement, après le fiasco de la première tentative, les plans économiques de la Russie soviétique jusqu’en 1958, hors statistiques fantaisistes du régime, témoignent d’une croissance plus rapide en Russie communiste qu’en Europe, mais de quelques points seulement. Le chômage y est inexistant, ou plutôt, on fait travailler même à l’état de sous-production, avec des salaires pouvant parfois être inégaux. Le développement industriel se fera plus intense qu’il ne l’a été en Europe et la Russie stalinienne rattrapera son retard industriel en moins de temps qu’il n’en fallu à l’Europe pour en bénéficier. L’écart entre riches et pauvres en URSS était moins élevé qu’aux Etats-Unis ou en Europe, y compris pour les caciques du régime. Le taux d’analphabétisation est lui quasiment tombé à zéro dans les années 50 ; la scolarisation s’est généralisée et les universités russes furent plus fréquentées que les européennes, et ce, malgré la censure politique virulente à l’égard des arts et lettres comme de la presse. Une concentration et une répartition de médecins plus grande qu’en Europe avec une baisse significative de la mortalité infantile comparable à la mortalité européenne. La dictature toutefois, par son coût humain, continuera de faire passer ses moindres succès économiques pour des victoires acquises sur des montagnes de cadavres : entre purges politiques, famines, déportations de population, en 27 ans de communisme on dénombre déjà une dizaine de millions de morts.

Ce n’est que sous Khrouhtchev que la doxa se relâchera un peu, autant sur la planification que sur les biens de consommation, la gestion industrielle, le profit et l’efficacité, la décentralisation, davantage de privatisations. En conséquence de ces concessions sur le stalinisme, l’économie s’en trouva favorisée : une production céréalière plus importante, une création augmentée de logements, davantage de biens de consommation. Il s’en suivit une amélioration des conditions de vie, une absence de persécutions politiques, et malgré ces bons résultats, l’exécrable années 1963, sur un plan climatique, coûta malgré tout son poste à Khrouchtchev qui n’en pouvait. L’année suivante, les récoltes furent magnifiques et l’on masqua plusieurs années à l’intéressé cette fatalité naturelle qu’on lui aura fait payer personnellement… Sous Brejnev, qui prend la relève, la terreur stalinienne retrouvera quelques vigueurs avant de s’atténuer, quant à l’économie, elle demeurera stagnante avant d’entamer le déclin que l’on sait jusqu’à l’effondrement de 1991, lorsque Gorbatchev échouera à intégrer au communisme soviétique, l’économie de marché. Le bilan de l’aventure soviétique fut davantage un bilan de dictature, avec ses dizaines de millions de morts, qu’un exemple économique, quoiqu’il faille reconnaître qu’au temps de sa pleine vigueur, sous Khrouhtchev, la Russie s’imposait sinon plus, du moins, aussi performante et avancée que l’Europe des années 50, voire, dans certains secteurs comme l’aide sociale et l’absence de chômage, nettement plus avancée que l’Europe – mais que peut bien signifier « avancée » au temps du goulag ? Les expériences communistes espagnoles, hélas interrompues par le franquisme, seront bien plus probantes et édifiantes que ne le fut le marxisme-léninisme. N’en déplaise, la fin du communisme en Russie voit surgir l’économie de marché et ses propres vices, inexistants alors en Russie : le retour d’un chômage exponentiel et un effondrement économique plus grave encore que la stagnation soviétique précédente. Inflation, prix de moins en moins abordables des produits de consommation, ce qui ne se produisait pas dans le cadre de la planification, un effondrement des exportations, un ensemble de turbulences s’étendant de 1991 à 1995, période de transition entre le modèle soviétique et le capitalisme. La libéralisation forcée durant les années Eltsine aboutira sur une impasse : la concentration des monopoles, la paupérisation du peuple, l’absence d’investissements dans l’industrie des grandes entreprises au profit d’une financiarisation boursière, d’une fuite des capitaux à l’étranger. Le gouvernement Primakov, à la fin du siècle, tirera le même constat que Bill Clinton aux Etats-Unis, dans son ouvrage Un Etat inventif pour une économie forte : « fourrant tous les problèmes dans la camisole de force anti-étatique, anti-impôts et anti-réglementations, nous nous entravons nous-mêmes et nous empêchons d’effectuer les changements nécessaires (…) Le paradigme antiétatique nous rend aveugles aux possibilités qui existent… Pour élaborer une stratégie efficace permettant de faire redémarrer le moteur de l’emploi et de résoudre le problème de notre dette à long terme, nous devons nous débarrasser de nos oeillières idéologiques anti-étatiques et nous concentrer sur le rôle que l’Etat doit jouer dans le renouveau de l’Amérique... »

 

Le fascisme n’est pas passé par les urnes

Il est bon de rappeler qu’en Espagne, en provenance du Maroc, le général Franco livre une guerre, un coup d’Etat, à l’encontre de l’organisation syndicale et anarchiste qui avait pris le relais de l’effondrement monarchique au sein du pays par le biais d’une élection démocratique en 1936 et qui porta la gauche au pouvoir. Une guerre qu’il finira par remporter, non sans y être aidé par l’Allemagne et l’Italie, et qui le consacrera dictateur. Le général Franco n’est donc pas parvenu au pouvoir sur votations populaires, ou du fait d’un vote démocratique. Lorsqu’en Italie, apparaît le mouvement fasciste de Mussolini, ce dernier perd à toutes les élections jusqu’en 1922 où le désordre social d’après-guerre l’encourage à y parvenir par la force des armes lors de la « marche sur Rome ». Face à cette tentative de putsch, le roi n’opposera aucune résistance et acceptera de Mussolini lui-même la nouvelle liste gouvernementale. Le fascisme italien gagna donc le pouvoir sans passer par l’accord des urnes, qui lui donnaient jusqu’ici majoritairement tort. On sait également qu’Adolf Hitler, en Allemagne, n’est jamais parvenu à obtenir la majorité nécessaire pour gagner le pouvoir et qu’il doit sa nomination au maréchal Hindenburg, alors président de l’Allemagne, qui le nomma, non seulement à l’encontre de tout suffrage universel mais aussi de sa minorité au parlement, chancelier en 1933. N’aurait-il pas bénéficié de cette faveur, qu’il aurait assurément pris le pouvoir par les armes, comme le prouve son précédent putsch avorté qui lui valut l’incarcération et l’expulsion d’Allemagne quelques années plus tôt. Adolf Hitler n’est donc pas non plus parvenu au pouvoir avec l’assentiment démocratique, bien qu’il ait totalisé le plus de sièges par rapport aux socialistes et aux autres sensibilités représentées au parlement. Ce qui suffit d’ores-et-déjà à démontrer que le fascisme tant amalgamé au peuple, sinon au populisme, n’est jamais sorti vainqueur d’une élection démocratique qu’il fit du reste abolir, une fois parvenu au pouvoir.

Le parti mussolinien abolit, dès 1928, sans référendum populaire, le suffrage universel et établit un suffrage censitaire fort restreint. De nature socialiste, et parce qu’il l’a été dès sa jeunesse, Mussolini s’empresse de développer une sécurité sociale, des vacances payées et un régime de retraite pour les ouvriers. Il lança également de grands travaux destinés à redresser l’économie par le travail et l’investissement. Créa l’Etat du Vatican pour satisfaire l’Eglise et procéda à une lutte contre les mafias qui finirent par rejoindre les Alliés lors du débarquement en Italie ! Si Mussolini mena la vie dure aux opposants politiques, de même qu’il se lança dans la guerre d’expansion, il ne prit aucune mesure contre les juifs, ni même aucune mesure raciste, avant que l’Allemagne ne l’y contraigne, en 1938. Le fascisme italien ne connaîtra pas la violence du nazisme qui fut particulièrement meurtrier. La réussite économique du fascisme italien fut courte : les années 36-37 furent des années de plein-emploi, quoique par le biais du réarmement et d’une baisse des salaires réels ; mais dès 1927 et jusqu’en 1935, les salaires devaient baisser de 10 à 15 % et les guerres coloniales en Ethiopie et en Albanie maintenir l’Italie dans une économie de guerre et non dans une économie destinée à devenir florissante. Outre les mesures raciales, discriminantes, policières et criminelles prises par Hitler dès ses pleins pouvoirs concédés par le président du parlement allemand, le Führer du nouveau Reich mettant fin au fédéralisme, engagea son plan économique destiné au réarmement, au lancement de grands travaux publics, à l’attribution de subsides au secteur privé afin d’encourager la création de logements lors même que 88 % des ouvriers du bâtiment se trouvaient au chômage, ainsi que des mesures de répartitions de l’emploi, parmi lesquelles : la réduction de la durée du travail, l’interdiction de plus d’un revenu par ménages, un bonus pour les femmes mariées à la maison, ainsi que des exemptions fiscales visant à favoriser l’emploi de domestiques. En conséquence, le chômage chute entre 1932 et 1934 de plus de moitié et la croissance fut rapide, puisque de 1937 à 1938, le PNB grimpa de 11 puis de 10 %, quoiqu’avec une baisse des salaires et une dégradation des conditions de travail. On peut y ajouter une baisse considérable dans la scolarisation et la fréquentation des universités et une augmentation du temps de travail dès 1937 ; le national-socialisme se montrera plus national que socialiste puisqu’on verra davantage de privatisations d’entreprises que de socialisation des moyens de production... En 38, le chômage n’est plus que de 1 % en Allemagne, pour 19 % aux Etats-Unis. La réussite économique du IIIe Reich est flagrante, mais entièrement mise au service de la guerre qui détruira et ruinera l’Allemagne, faisant du bilan catastrophique du nazisme, un court épisode de 12 années de règne des plus meurtriers de l’histoire.

Le bilan économique du général Franco, en Epagne, n’est guère plus probant ; la longue guerre civile de 36-39 ne lui en aura pas donné l’occasion dans l’immédiat, et ce jusque dans les années 50, avec une légère amélioration dans les années 60. Nombre de postes clefs de l’économie seront confiés à des membres de l’Opus Dei. La dictature de Salazar, au Portugal, reposait quant à elle sur un schéma très proche du fascisme européen, avec sa police secrète et ses « chemises vertes », sa milice. Dictature qui fut fort longue et dura 36 ans, jusqu’à ce que Salazar sombre dans le coma en 1968. Cet ancien séminariste reconverti dans l’économie et le ministère des Finances ne misait que sur l’équilibre budgétaire ; une austérité gestionnaire peu faite pour la réussite économique, et elle fut du reste, stagnante, avant de chuter quelque peu dès les années 60, faisant du Portugal, le pays le plus pauvre d’Europe avec l’Albanie.

 

 

Shostakovich: Symphony No.7 in C major - Gergiev / Mariinsky Theatre Orchestra © fur bru

 

L’après-guerre et le triomphe américain

A la fin de la seconde guerre mondiale, l’Europe est en ruine ; le plan Marshall américain arrose l’Europe en milliards pour favoriser sa reconstruction. Cette fois-ci, il est exclu de répéter les erreurs du passé et l’humiliation de l’Allemagne lors du traité de Versailles, lui réclamant l’impossible (400 milliards en dollars actuels) en remboursement des dommages causés tout en lui empêchant de jamais pouvoir se renflouer. Soucieux de ne pas créer une nouvelle crise d’endettement irréversible, l’Amérique choisit de financer sans retour la reconstruction de l’Europe à hauteur de 53 milliards de dollars actuels. L’Amérique s’imposa non seulement en libérateur du fascisme européen mais en sauveteur économique, tout en tenant à distance de l’Europe endettée et affaiblie, l’imposante URSS de Staline, déjà s’appropriant les pays de l’Est. La livre anglaise, qui par le passé remplissait le même rôle que le dollar actuel, perd son statut de monnaie internationale au profit du dollar, entérinant la domination américaine par le biais de la puissance monétaire comprise dans les accords de Bretton Woods – à ce titre, il n’est pas étonnant que le franc CFA représente une part importante de la domination française en Afrique du simple fait que la monnaie a toujours été un levier de domination par ceux qui la pilotent. L’absence de monnaies nationales en Europe contraint de la même façon les pays européens aux décisions de l’Union qui en détient seule la politique par le biais de la BCE. On peut faire remarquer, à ce propos, qu’en 1822, peu après l’affranchissement des pays d’Amérique latine de la tutelle étatusienne et anglaise, un projet d’union panaméricaine vit le jour, défendu par Bolivar, et qui se heurta à l’impossibilité d’unir une telle diversité de cultures, de politiques, de géographies, de populations, de traditions, de climats, de systèmes productifs être eux, et le constat d’échec fut reconnu lors du congrès de Panama en 1826. L’Amérique des accords de Bretton Woods devient dans l’après-guerre la plus grande puissance au monde sur les ruines d’une Europe détruite par la seconde guerre mondiale. La période de reconstruction de l’Europe va déboucher sur un véritable essor économique dans les années 50-60, avant que ne se produise le premier choc pétrolier. Un autre phénomène apparaît durant cet essor, ce que John Kenneth Galbraith nommera la technostructure et qui mêle étroitement les intérêts de l’Etat et ceux des grandes entreprises privées. Lorsque le président Eisenhower quitta ses fonctions en 1961, il alerta sur l’apparition d’un vaste complexe militaro-industriel aux Etats-Unis, susceptible de s’affranchir de tout contrôle démocratique. La future Amérique conquérante et belliqueuse se mettait en place. C’est également à cette époque charnière des années 70-80 que commence la désindustrialisation et la désagrégation agricole, déjà en cours au milieu du XXe siècle. Attribuer la réussite économique occidentale des années 50-60 au seul capitalisme serait réducteur, car cette réussite doit beaucoup aux reconstructions d’après-guerre, ainsi qu’à une moralité des acteurs économiques induite par le traumatisme de la seconde guerre mondiale qui aura marqué tous les esprits par l’intensité inégalée de son horreur. Le capitalisme est lui aussi hautement destructeur, mais il peut s’avérer bien moins nocif lorsque ses acteurs ont une éducation morale supérieure au cynisme d’autres périodes plus insouciantes. Il faudra quelques vingt années pour que les mauvais penchants redeviennent la ligne implacable du monde politique et financier international dont la guerre du Vietnam devient bien vite le symbole.

 

 

Avènement de l’Etat-providence

La période du New Deal est intéressante car elle prend place dans l’urgence, ce qui ne permet pas les atermoiements ou les demi-mesures que l’on constate dans les périodes stationnaires. La crise de 1929 se sera montrée suffisamment féroce pour provoquer un chômage de masse s’élevant à plus de 20 % dans bien des pays, dont certains se sont à peine relevés de l’hyperinflation d’après-guerre. Certains secteurs, plus touchés que d’autres, comme l’industrie, connaîtront, selon les pays, 40 % de chômage. Les Etats-Unis connaîtront jusqu’à 37 % de chômage dans l’industrie en 1933, ce qui contraignit Franklin Roosevelt à mettre en place son New Deal. L’urgence commande : développement de l’organisation syndicale dans les entreprises, assurance-chômage, assurance-maladie, salaire minimum, réduction du temps de travail, interdiction du travail des enfants, imposition des plus riches. Une batterie de mesures sociales en premier lieu rejetées par la Cour suprême, ce qui prouve qu’elle n’a pas beaucoup changé jusqu’à Obama…

Au lendemain de la boucherie de 39-45, même le Royaume-Uni, si hostile en temps normal à tout socialisme, aménagera le plan Beveridge dont le but consistait à mettre fin aux cinq « génies malfaisants de l’histoire : la maladie, l’ignorance, la dépendance, la déchéance et le taudis. » Ce plan comprenait des mesures de plein emploi, de redressement industriel, d’assurances chômages, de sécurité sociale, d’allocations familiales, assurance vieillesse, assurance accident, accès gratuit à la santé, et le tout sur une base universelle et non uniquement pour une catégorie seulement de la société. Nationalisation de la Banque centrale, du charbonnage et de la sidérurgie. Acquis qui évolueront dans les années 60-70 et se verront plus généreux encore, avec une allocation-loyer créée en 1972.

On voit bien que l’apparition de l’Etat-providence au XXe siècle n’est pas réductible à la doxa marxiste ou à l’intensité révolutionnaire ; sur un plan strictement factuel, il prend sa source dans les événements tragiques du siècle : les guerres mondiales, le krach de 1929, l’explosion d’un chômage qui n’avait jamais eu d’équivalent par le passé. Ceux qui ne partageaient pas la vision d’un monde communiste, s’engageaient massivement dans le syndicalisme – syndicalisme à ce point non communiste qu’il fut, comme on l’a vu, interdit en URSS. Des économistes libéraux, tel Keynes, en Angleterre, demeureront sensibles à la cause sociale ; le Front populaire, en 1936, établira la semaine de 40 heures et les congés payés, ainsi que des dispositions préliminaires à la future sécurité sociale, accompagnée de hausses des salaires. Inéquitablement, le processus est à l’œuvre dans tous les pays d’Europe au cours du XXe siècle en réponse à ses tragédies. Même les gouvernements fascistes apporteront leurs pierres à l’édifice social... La Suisse fut parmi les pays européens ayant éprouvé avec moins d’intensité que les autres les fléaux du siècle, alors qu’elle disposait déjà de sa démocratie directe étendue, elle ne prit presque aucune résolution sociale d’importance, à l’exception de l’assurance-chômage (facultative) en 1924, quelques années après la grève nationale de 1918 – phénomène unique en Suisse depuis la guerre du Sonderbund en 1847, qui vit la création du système fédéral. A situations exceptionnelles, mesures exceptionnelles… La France, elle-aussi, quelque peu épargnée par le chômage de masse au début du XXe siècle, ne verra aucune avancée en ce domaine avant le Front populaire, encore qu’avec un revenu très bas. L’ampleur de la seconde guerre mondiale sera déterminante pour les avancées sociales : un ensemble étendu de conventions professionnelles, d’allocations sociales, assureront une paix sociale inédite en Europe qui s’étendra de la fin de la guerre au choc pétrolier des années 70, voire jusque dans les années 80. On retiendra surtout que les traumatismes sociaux, les guerres, les crises, les insurrections, conduisent à des mesures sociales. La complémentarité de l’Etat-providence et de l’économie libérale de l’après-guerre ont accompagné trente années de paix sociale et d’économie florissante, jusqu’à ce que l’inégalité des richesses et les amorces de la paupérisation ne mettent sous pression ce fragile équilibre.

 

La réaction néolibérale

Depuis les années 30, le keynésianisme avait fait les preuves de son efficacité, notamment par le biais de son interaction étatique d’avec la libre-entreprise. La stagflation des années 70, de même que la crise des prix de l’OPEP, échappaient désormais à la théorie de Keynes. Une fois encore, l’histoire et ses aléas allait chasser des perspectives une théorie qui fut naguère un succès. Face aux nouveaux défis économiques inédits des années 80, une nouvelle doctrine allait voir le jour dont un des penseurs fétiches fut Milton Friedman. Partisan d’un laisser-faire intégral, Milton Friedman s’opposait à toute intervention gouvernementale et considérait que tout individu est libre de faire usage de son revenu comme il l’entend. Davantage conséquent que d’autres, il introduisit à sa théorie libérale, qui ne fit aucun cas des oligopoles et monopoles privés, un impôt progressif qui diminuait en même temps que la pauvreté de la personne, jusqu’à devenir nul, et plus encore, au-delà d’un seuil critique, se transformait en revenu minimum obligatoire. Ainsi sont nés l’impôt négatif et le revenu minimum universel. Ce n’est pas, hélas, cet aspect social de sa pensée qui fut la plus déterminante, mais sa théorie monétariste, dont la corrélation entre la politique monétaire et les prix ne fut jamais prouvée. Cette théorie focalisa l’action économique essentiellement sur la monnaie, et non sur les dépenses, les prélèvements, les régulations étatiques traditionnelles, ce qui réduisit considérablement le champ d’opération de la politique économique. A défaut d’user de tous les grands leviers traditionnels, seule la politique monétaire devenait d’usage pour répondre aux grands défis micro et macro-économiques. Cette politique, que nombre d’économistes considéraient comme neutre ou sans effets, ne parvenait qu’à monter ou descendre les intérêts, et plus souvent à les hausser, ce qui favorisa avant tout les institutions bancaires au détriment des salariés ou des épargnants. Milton Friedman reçut assez vite les félicitations des élites les plus riches du système économique.

L’arrivée au pouvoir de la réaction politique, Ronald Reagan aux Etats-Unis, Margaret Thatcher en Angleterre, convaincus par le monétarisme friedmanien, entameront le délitement des avancées sociales décidées au lendemain de la guerre, dont le bilan économique fut pourtant insolent de réussites. L’inflation fut enrayée mais les taux d’intérêt connurent une envolée historique, on parlait communément à l’époque des intérêts à deux chiffres dont les conséquences furent désastreuses pour l’économie lambda : une baisse des constructions de logements, un effondrement du crédit et des investissements qu’il permet, l’apparition du chômage de masse jusqu’à 10 % de la force de travail aux Etats-Unis, une recrudescence de faillites inédite depuis les années 30, une chute des revenus agricoles, une réduction des exportations américaines pour une importation massive étrangère, le tout conduisant à une crise aussi forte que celle de la Grande Dépression. Le coût de l’enraiement de l’inflation fut pour le moins excessif, mais le fait est que, jusqu’en Grande-Bretagne, l’inflation disparut, mais avec elle, les dépenses individuelles, la consommation, et l’investissement productif… On se servit du chômage élevé pour faire fléchir les syndicats, permettre le plein-emploi par réduction successive des salaires, et aussi par le fait que, face à la désindustrialisation, à la fermeture des usines et à leurs délocalisations, les syndicats demeurent désarmés. La maximisation des profits fut dès lors l’essence de l’activité économique ; les sphères dirigeantes s’attribuèrent les pleins pouvoirs décisionnels, s’accordant à eux-mêmes, dividendes, parachutes dorés, hausses inexorables de salaires, au détriment des salaires des travailleurs, revus à la baisse, et même au détriment du développement interne de l’entreprise. Un accroissement du copinage actionnarial, des fusions d’entreprises, reconstitua de grands cartels oligopolistiques et tout puissants, n’hésitant pas à baisser leurs prix y compris en dessous de leurs intérêts, sur une période donnée, afin d’éliminer toute concurrence, avant de relever leurs prix par la suite pour empocher un maximum de bénéfices – ce qui a pour effet d’accroître la cherté tout en désertifiant le tissu économique local.

Face à l’échec des politiques keynésiennes dans les années 70, ne correspondant plus à l’évolution de l’économie, le libéralisme entame se pleine refonte. Dix commandements seront établis par le « consensus de Washington » en 1989, ramassant en quelque sorte le dogme idéologique du néolibéralisme : austérité budgétaire, réorientation de la dépense publique, réforme fiscale, dérégulation financière, taux de change unique, compétitivité, libre-échange, libre circulation des capitaux, privatisation des entreprises publiques, rejet de tout protectionnisme, droit de propriété confiscatoire via la propriété intellectuelle et les brevets. Tous ces grands points étaient considérés comme les grands axes d’une politique économique menant à l’élévation générale du niveau de vie, au plein-emploi, à la croissance, à l’écologie, au développement du tiers-monde par intégration au commerce mondial. Un commerce mondial s’élevant à 5195 milliards de dollar en 1997 pour se trouver à 15'000 milliards de dollar en 2008… On ne sache pas ledit tiers-monde être parvenu à un tel sommet d’enrichissement… Cette mondialisation des échanges se caractérise tout à la fois par un appauvrissement des économies locales ou intérieures, une désindustrialisation et un effondrement de l’agriculture, un chômage de masse, ainsi qu’une réussite financière pour le secteur bancaire, les sociétés d’investissement, les grandes multinationales et les fonds de pension américains, ou disons, occidentaux. Les délocalisations permettent à de grandes sociétés de diminuer leurs coûts en dispersant leurs différents secteurs industriels en de multiples endroits du globe où la main d’œuvre est sous-payée. Toutefois, si la mondialisation des échanges, rendue possible à la vitesse de l’éclair par l’informatique et les nouvelles technologies, permet de déplacer des capitaux à tout va d’un bout à l’autre de la planète, la virtualité des échanges se heurte de plein fouet à la géopolitique des pays du monde, parfaitement rigide et résistant sur le terrain aux considérations purement boursières de l’économie. L’homogénéisation de la finance mondialisée s’avère incompatible avec l’hétérogénéité des réalités géopolitiques. Une première bulle spéculative liée aux technologies informatiques éclate en 2000, liquidant les grandes entreprises du domaine. Gageons que les GAFA finiront par suivre le même destin…

Dès 1967, le système monétaire international de Bretton-Woods, mis en place après la guerre, commence à s’effondrer sous les effets conjugués d’une dévaluation de la livre sterling et du dollar occasionnée par le déficit américain et le fonctionnement de la planche à billet sans restriction, du fait de la suprématie monétaire des Etats-Unis, inondant l’Europe en eurodollars. Déficit en partie dû à la guerre au Vietnam, au financement de l’exploration spatiale et de la « grande société » appelée de ses vœux par le camp démocrate. Les mécanismes mis en place pour l’enrayer n’y parviendront pas, conduisant Nixon à abolir la convertibilité dollar/or et à prendre des mesures protectionnistes en taxant les importations. Un réajustement monétaire aura également lieu entre le dollar, le yen, la livre sterling et le deutsche mark. La CEE ayant mis sur pied, dès 1972, un système de fluctuation des monnaies (le serpent monétaire européen), l’Europe refuse de suivre la dévaluation du dollar et le FMI perd ainsi tout son pouvoir de contrôle. L’instabilité monétaire perdure, la spéculation sur les changes détourne les capitaux de l’investissement productif, la dévaluation du dollar réduisant la rentabilité des échanges internationaux, dont le pétrole. Les producteurs de l’OPEP engagent alors une réévaluation à la hausse du prix du baril, et ce, en pleine inflation européenne des coûts et du chômage.

La surchauffe déprime les importations de combustible nécessaire à l’industrie qui voit sa productivité se réduire, dans un même temps où les Etats, pour enrayer l’inflation, adoptent une austérité des dépenses publiques. Une récession survient, une aggravation du chômage et un ralentissement de la consommation, ce qui n’empêchera pas les grandes puissances de l’époque, Etats-Unis, Europe et Japon, de maintenir entre 1976 et 1978, une croissance moindre que dans les années 60, mais tout de même chiffrée à 5 % par an. Les pays industrialisés parviennent à gérer la crise en soutenant l’activité économique également par le biais de l’indemnité de chômage qui empêche l’effondrement de la demande. Depuis l’abolition de l’étalon or, laissant à chaque Etat le soin de gérer sa monnaie, l’instabilité monétaire se poursuit sans changement jusqu’à la révolution iranienne de 1979, déclenchant le second choc pétrolier après celui de 1973. Plus grave encore, cette crise orchestrée par l’OPEP, puisqu’elle s’arrêtera nette au moment où les économies occidentales se doteront de centrales nucléaires les rendant moins dépendantes du pétrole, conjuguera à l’inflation les problèmes de l’austérité budgétaire, déstabilisant jusqu’aux économies socialistes, les conduisant à une décadence qui leur sera fatale. L’OPEP tirera de l’inflation des cours 400 milliards de recettes. La politique de Ronald Reagan s’imposera comme restrictive monétairement, accompagnée de taux d’intérêt très élevés qui attireront aux Etats-Unis l’essentiel des capitaux mondiaux, permettant de monter le cours du dollar de plus de moitié, dopant les importations en dollar et raréfiant les achats et l’activité économique des pays étrangers endettés par le crédit facile des années précédentes, et ne disposant plus de la confiance nécessaire pour obtenir des prêts. Les pays socialistes et les pays du tiers-monde voient ainsi leurs économies s’effondrer, obligeant certains à réclamer l’aide du FMI par restructuration de la dette en échange d’une austérité budgétaire ; ce sera le cas du Mexique, de l’Argentine, de la Pologne et du Brésil.

La politique libérale mise en place aura au moins le mérite de mettre fin à une inflation étendue sur une décennie entière. La conjugaison entre l’inflation et le chômage, parfaitement inédite dans l’histoire des crises économiques, déroutera longtemps les spécialistes au point de ne pas permettre de remèdes adéquats dans l’immédiat, et conservera l’appellation de « stagflation ». La crise s’expliquerait par la saturation de la demande après la période d’intense production électroménagère, automobile, textile, de l’après-guerre ; les achats ne s’effectuant plus désormais que pour le remplacement d’un appareil usagé. L’industrie de reconstruction d’après-guerre devait péricliter faute de demande, et la concurrence étrangère à bas coûts commençait à laminer la sidérurgie, victime de l’inflation du cours du pétrole, et par l’équipement plus performant encore des aciéries japonaises. L’absence de protectionnisme du fait du libéralisme européen de la CEE coûtera à la France près d’un million de licenciements, majoritairement féminins. La désindustrialisation par concurrence déloyale bat son plein, sauf aux Etats-Unis, où les importations sont taxées, à l’exception du secteur automobile que la production japonaise met à mal et qui vaut à l’Angleterre, un véritable effondrement. Les chantiers navals européens sont également victimes de la concurrence nippone, faisant de la crise de 1970-80, une crise mondiale et technologique. Le Japon domine aussi par sa gestion impeccable de l’économie : le secteur financier est étroitement relié au secteur productif et commercial, chacun œuvre de concert à la manière d’une technostructure efficace, le tout piloté avec souplesse par une planification étatique non rigide. Les marchés internationaux sont analysés, la quête d’innovation y est permanente, une maîtrise adaptée des brevets de fabrication, une dynamisation du marché intérieur limitant le chômage et une exportation de productions de qualité hautement concurrentielle. Une organisation complète du tissu économique qui fait songer à la réussite du système helvétique en la matière.

A partir de 1983, la politique reaganienne porte ses fruits : le PNB américain augmente de 6 % et 6 millions d’emplois sont créés, mais on aurait tort de croire que ce résultat est obtenu par une application stricte de la théorie libérale ; le gouvernement Reagan pratique en réalité une politique de relance et non d’austrétié, car les dérégulations et les suppressions d’impôts ne sont pas exempts de diminution des taux d’intérêt permettant création de logement et ventes accrues d’automobiles, mais aussi d’un fort investissement dans l’industrie militaire. La croissance regagnée par la nation détentrice de la monnaie d’échange internationale, contribue à dynamiser les échanges internationaux, et la reprise américaine se fait sentir dans le monde entier. Si la Corée du Sud, l’Inde, la Chine, le Japon, profitent de cet élan, la CEE le manque, refermée sur elle-même en pleine restructuration de son économie intérieure. Le bilan du libéralisme reaganien et thatchérien n’est au final pas reluisant : jamais la pauvreté ne fut aussi grande dans les pays les plus riches du monde, et la dérégulation acompagnée de nouveaux produits financiers occultes, débouchera sur le krach de 1987, générant un endettement étatique de 300 milliards à la charge de la collectivité, ainsi que d’une récession et d’un chômage de masse. La politique de George Bush n’arrangera rien et la guerre du Golfe plongera l’Amérique dans un déficit abyssal ; la patate chaude retombera entre les mains de Bill Clinton, qui, face à la gravité de la situation, sera contraint de renier ses promesses de campagne et pratiquer une austérité budgétaire doublée d’une politique sociale, autrement dit, de jouer sur les deux tableaux à la fois. En appelant lui-même à l’unité politique pour aborder les grands défis de la nation américaine, cette attitude rassembleuse profita beaucoup à son succès, mais pas uniquement puisque sa politique se traduira par une relance économique d’importance, un souci des minorités et des pauvres, ainsi que d’une baisse notable de la criminalité. C’est pourtant le même président qui lance l’Amérique sur la voie de la mondialisation libérale. Le lancement de la mondialisation américaine coïncide avec le 11 septembre 2001, à la manière d’un retour de bâton politique : l’occidentalisation du monde et l’impérialisme planétaire induit par ladite mondialisation suscite à son encontre la réponse musclée des colonisés. La faillite de la mondialisation est donc contenue dans ses vices propres : quiconque pilote la mondialisation, ne peut s’exempter de véhiculer à travers elle ses propres valeurs, même sous couvert du seul commerce, on sait bien que la culture est indissociable de tout bien de consommation ou d’exportation. Le mondialisé mondialise également sa culture et la résistance à son hégémonie culturelle. Si les échanges commerciaux entre grandes puissances sont légions depuis l’Antiquité, la mondialisation, véritable emprise totalitaire et hégémonique d’une ou de plusieurs nations spécifiques sur d’autres, relève pour son compte de la croisade religieuse et du bon vieux colonialisme. George Bush junior n’en fera nullement secret.

  

Le tiers-monde au XXe siècle

Ce qui va marquer les pays du Sud durant ce siècle, ce sont les révoltes de libération nationale, la décolonisation. Une décolonisation qui ne se traduira toutefois pas par un essor économique et une démocratisation des pays libérés. Nombre de dictateurs, de militaires, prendront les rênes des pays débarrassés de la tutelle occidentale, accompagnés par un retour flamboyant du religieux – comme si l’histoire antérieure à l’occupation occidentale reprenait son cours là où elle l’avait laissée. Si l’occupation étrangère a été radiée de nombre de pays durant le XXe siècle, en Inde comme en Algérie, en Egypte comme dans les pays de l’Est, débarrassés de l’URSS, une autre forme de domination s’apprêtait à prendre le relais de l’ancienne domination territoriale et militaire : la tutelle économique. Après le choc pétrolier, l’inflation se répandit dans les pays du tiers-monde, les contraignant à solliciter l’aide du Fonds Monétaire International, qui n’en est pas moins une banque occidentale, qui, en échange d’un programme d’ajustements structurels, prêta de l’argent aux pays les plus endettés à des taux excessivement élevés.  Le programme de libéralisation imposé par ces institutions, de manière orthodoxe, n’apporta pas les bienfaits escomptés mais une hausse du chômage et du sous-emploi, la disparition de nombre d’activités professionnelles, une inégalité de revenus inédite et la désormais récurrente paupérisation. La croissance, pour son compte, est demeurée nulle, voire en récession. La spirale économique des années 80 allait se déployer durablement, enlisant le tiers-monde dans la pauvreté et enrichissant les établissements bancaires occidentaux par le biais des intérêts élevés.

Dans les années 30, les pays industrialisés étaient presque intégralement autosuffisants dans leurs besoins et leurs ressources ; les intenses importations minières et alimentaires, sinon même pétrolières, n’existaient pas encore. La mondialisation se caractérisera par davantage de dépendances, sinon d’interdépendances, vis-à-vis d’économies naguères souveraines. Inutile d’y porter un jugement ; c’est ainsi que le changement s’est opéré au long des décennies. L’idée selon laquelle le tiers-monde a été colonisé à des fins d’enrichissement occidental n’est pas cohérent avec les effets des colonisations ; non seulement les colonisations ont coûté chers aux métropoles, mais elles ne purent jamais égaler le succès économique des Etats sans colonies, et profitèrent surtout d’exporter en masse leurs propres productions nationales à destination des colonies, en imposant aux colonisés un libre-échange que les métropoles ne pratiquaient pas elles-mêmes. Les exportations manufacturées à destination des colonies, sinon du tiers-monde, n’excédaient que rarement les 20 % dans leur totalité. En réalité, la plupart des pays industrialisés, du fait du productivisme technique hérité de la révolution industrielle, disposaient de tant d’excédents qu’ils avaient davantage besoin d’exportations que d’importations. A tel point qu’au temps de la Compagnie des Indes orientales qui gérait les échanges entre l’Inde et l’international, notamment l’Europe, au moment même où l’Inde exportait massivement ses produits textiles, l’Angleterre interdisait de son côté toute entrée sur son territoire de production indienne. L’importation de produits étrangers, prohibée en Europe, était soumise à des droits de douane s’élevant parfois à 80 %. Lorsque les indiens décidèrent de pratiquer la même politique à l’égard de l’Angleterre, quoique bien plus modestement, les anglais crièrent à l’injustice. Sitôt que le verrou protectionniste de la Compagnie des Indes orientales sauta, peu après 1913, l’Angleterre inonda l’Inde de sa production textile. Le tiers-monde et les colonies furent donc de bien peu d’apports à l’économie des pays industrialisés, mais les colonies en payèrent le prix le plus élevé. Certains pays colonisés virent leur industrie disparaître à 80, voire à 95 % de leurs effectifs. Ils subirent une désindustrialisation massive, pour ne pas dire une destruction majeure de leur économie. Majeure et durable, puisqu’on doit aux colonies le statut durable de pays en voie de développements… La production anglaise, toute armée de sa technique moderne, s’imposait 300 fois supérieure à celle d’un artisan indien, pour un fil encore plus fin. Il faut imaginer qu’en 1750, la production du tiers-monde couvrait 70 % de tous les biens manufacturés du monde ; à partir de 1913, cette production n’était plus que de 8 %... Le succès de l’industrialisation européenne fut donc non seulement éclatant mais aussi massacrant, à quoi il faut ajouter la surnatalité aggravant plus encore la situation économique. Contrairement à ce que pensait Mao Zedong, dont un des mots d’ordre était : « une bouche de plus à nourrir, c’est deux mains de plus au travail », laissant entendre que la démographie est utile à la productivité et donc à l’économie, omettait qu’avant d’être esclave ou un bon travailleur, selon le régime en vigueur, il fallait d’abord nourrir un enfant improductif durant plusieurs années, disposer de suffisamment de terres pour les faire travailler, et autant d’outils au préalable ; un peuple ne suffit pas de lui-même à permettre la subsistance de ce même peuple – et c’est généralement le cas dans les pays du tiers-monde où les exportations ont supplanté les cultures locales, où la désertification ne permet pas de disposer de terrains cultivés, où nombre de pays ne parviennent à survivre que par le biais d’importations étrangères de céréales comme de viandes, de fruits et légumes.

La démographie n’est donc longtemps pas synonyme de réussite économique, raison pour laquelle, la plupart des pays marxistes avaient immédiatement opéré un contrôle des naissances à leur arrivée au pouvoir. Rappelons que l’Ayatollah Khomeiny imposa une limitation des naissances en déclarant qu’il avait bien compris les problèmes que pouvaient occasionner la surnatalité dans une économie. Quoi qu’il en soit, d’après les chiffres corrélés entre le taux de natalité et la croissance économique des pays riches, y compris durant les périodes à plus fortes natalités, les gains escomptés selon ces deux rapprochements s’avèrent à ce point minimes dans tous les pays étudiés qu’ils sont à considérer comme quasi-nuls, voire même légèrement négatifs. Nombre de réussites économiques se sont faites avec des démographies peu importantes, alors que l’inverse est déjà moins vrai. Dans les pays du tiers-monde, l’accroissement démographique se traduit par une concentration urbaine moins génératrice de développement économique que de bidonvilles dont certains regroupent 45 % d’une population nationale…

Dans les années 70, le tiers-monde connaît un développement important ; les membres de l’OPEP profitent des chocs pétroliers et de l’inflation du cours du pétrole, les banques prêteuses se convertissent à l’idéologie du crédit facile et de l’endettement sans frein des Etats désireux d’emprunter pour se développer – quand le pouvoir n’empruntait pas uniquement pour sa propre fortune personnelle... Lorsqu’en 1979, la FED décide de pratiquer un monétarisme rigoureux en limitant la création monétaire et en laissant monter les taux d’intérêt réels, les remboursements à taux variables de l’endettement s’en sont trouvés alourdis, en même temps que le cours du dollar augmenta, provoquant une contraction des marchés des pays industrialisés par la récession de 81-82, qui eut pour effet de faire s’envoler les dettes des pays du tiers-monde tout en faisant s’écrouler le cours du pétrole, ruinant ainsi les capacités des débiteurs des pays exportateurs de matières premières. Plongés dans la faillite et dans l’incapacité de ne plus pouvoir honorer leurs dettes, nombre de pays d’Amérique latine et d’Afrique durent accepter des ajustements structurels du FMI en échange d’une restructuration de leurs dettes. Ajustements structurels indexés sur l’idéologie néolibérale qui, dans ses effets, aggrava plus encore, par l’austérité, la situation économique des pays endettés. L’échec du traitement par le FMI de l’endettement des pays du sud fut à ce point cuisant qu’on pourrait même évoquer l’arnaque d’ampleur de cette politique cynique, car en 1985, le tiers-monde versera 134 milliards de dollar au titre de l’amortissement de la dette pour ne recevoir que 84 milliards d’apports nets. Autrement dit, les pays riches encaissent 50 milliards de dollar sur le dos des pays pauvres, tout en les plongeant dans la récession et le surendettement.

Premier échec retentissant des politiques austéritaires au service de la dette. Cette même année 85, le secrétaire au Trésor américain, James Baker, décida de pratiquer avec les pays les plus endettés, essentiellement en Amérique latine, une politique de relance et non d’austérité. Il s’agissait de créer les occasions de la croissance pour parvenir à rembourser la dette, ce qui s’avéra être également un échec face à la fébrilité des banques, peu désireuses d’en supporter les risques. Lorsqu’il s’agit d’enrichissement personnel, tous les risques sont d’usage ; lorsqu’il s’agit de sauver des Etats de la misère, ces mêmes risques n’en valent plus la peine… Si dès 89, le président Mitterrand opta pour l’annulation de 20 milliards de dettes dues à la France par certains pays pauvres, aucun autre pays riche ne suivra son exemple ; l’Amérique réclamera la poursuite des ajustements structurels à cette fin. Si en 1990, la dette du tiers-monde s’élevait à 1350 milliards de dollar, elle se situe à 2500 milliards de dollar en 1999, alors que certains pays ont déjà remboursé plus de quatre fois leur endettement initial dans l’intervalle de temps. Un marché de la dette se constituera où les pays débiteurs revendront leurs créances pourries en échange d’une privatisation de leurs biens nationaux. On verra même l’Egypte être graciée de la moitié de sa dette en échange de sa participation à la guerre du Golfe ! L’endettement devenant ici l’occasion d’un chantage et d’un asservissement hautement politique et intéressé. Durant les années 90, c’est au cas par cas que les pays du tiers-monde renégocieront avec leurs créanciers les moyens d’alléger leur fardeau, ainsi que par l’apport de capitaux étrangers en lieu et place d’emprunts à taux d’intérêt élevés, générant une autre sorte de risques : le retrait brutal de ces mêmes capitaux, en cas de conjoncture trop défavorable, provoquant un effondrement tout aussi brutal de l’économie et une dévaluation monétaire.

En 2008, comme on le sait, un krach d’ampleur sanctionnera la bulle de crédit (subprime) et démontrera à qui ne souhaitait plus le voir, que la mondialisation s’accompagne de crises dévastatrices dont on estime à 60 millions d’emplois détruits la conséquence. Titrisation, montages frauduleux, banques laxistes, truquages des taux (Libor), cynisme illimité et cyclique de son euphorie vénale. La récession et les faillites déboulent en quelques semaines seulement du fait de l’interconnexion moderne, alors qu’il avait fallu deux ans pour que le krach de 29 produise ses effets. Chômage de masse, ruine d’épargnants comme de fonds de pension, mise à la rue de propriétaires sur hypothèques aux Etats-Unis. Si les Etats-Unis atteignent 10 % de chômage en 2009, ce dernier atteint 20 % en Espagne, 13 % en Irlande, 10 % en France. Contrairement à 1929, les Etats décident en 2008 de limiter la casse et d’intervenir pour éteindre l’incendie au plus vite. Les banques centrales émettent des billets à taux nul pour renflouer les banques et éviter l’effondrement du système avec rachat des créances pourries, le tout s’élevant à un coût de 2683 milliards de dollar aux Etats-Unis, 1476 milliards en Grande-Bretagne, 669 milliards en Allemagne et 182 milliards en France. A quoi il faut ajouter un soutien aux entreprises, au secteur industriel, une augmentation des indemnités de chômage pour empêcher l’effondrement de la consommation. Autant de mesures interventionnistes et pare-feu sacrifiant une part importante des PIB nationaux et provoquant une large entorse aux normes des traités européens, mais qui permirent sans nul doute d’éviter une catastrophe économique bien plus ample. Au point qu’une relance se fait déjà sentir au printemps 2010 aux Etats-Unis, même si les banques ont bien vite arrêté de soutenir les entreprises et repris aussi sec les pratiques spéculatives à l’origine de la crise de 2008, laissant aux Etats qui les avaient sauvées de la banqueroute, une dette publique considérable.

Si les Etats s’en trouvaient à terre, les banques n’attendirent pas un an pour renouer avec les profits importants. Toutefois, le FMI, sous la direction de Dominique Strauss-Kahn, poursuivit plus encore, par mesure de sécurité, son soutien financier à l’économie. C’est dans ce contexte de surendettement des Etats dus à la crise de 2008 que la crise grecque démarre au début de l’année 2010. Si la crise de 2008 n’est pas la seule explication à l’endettement grec, la mauvaise gestion économique du pays n’est pas la seule origine non plus de la crise qui fut, plus qu’une crise nationale, une crise européenne eu égard aux critères de Maastricht par le fait d’un montage opéré sur les conseils de la banque Goldman Sachs, permettant à la Grèce d’entrer dans l’UE sans en respecter les critères. Cette même banque, à l’origine avec UBS du centre névralgique de la crise de 2008, dont un des membres du comité directionnel se retrouvera à la tête des institutions européennes, avant d’y retourner par la suite. A l’exception de l’année 2004 et de l’année précédant le krach de 2008, l’économie européenne demeure stagnante et impropre à toute relance économique – ce sont les économies du tiers-monde qui connaissent une croissance supérieure dans la période contemporaine. En 2015, l’Europe stagne à 1,7 % de croissance, alors que la Chine et le Vietnam carburent à 7 %, l’Afrique à 3 %. La crise économique n’est pas la seule responsable du marasme européen, le carcan des traités européens condamnant à une seule et unique politique économique, de même que l’absence de toute possibilité d’agir sur la monnaie par quelque nation que ce soit, conduit à une paralysie politique et économique, l’Europe entière échappant de peu en 2019 à une récession qui ne l’épargnera pas l’année suivante.

 

Le miracle économique du Japon dans l’après-guerre

Si la France connaît depuis les années 50 jusqu’à la fin des années 70, une période d’enrichissement que l’on nommera Les Trente glorieuses, qui ne profitera surtout qu’aux plus aisés, le Japon, à la même période, connaît un événement similaire. Le Japon a lui-même connu la ruine durant la guerre et en est ressorti exsangue ; il doit son effervescence d’après-guerre a des facteurs idoines à ceux qui redresseront miraculeusement certains pays d’Europe, dont l’Allemagne et l’Italie. L’aide financière et technique des Etats-Unis comptera beaucoup, ainsi que l’absence de guerres dues à la décolonisation et un très faible investissement militaire, un vaste marché intérieur et une grande main d’œuvre pauvre dans les campagnes surpeuplées, une intervention étatique mineure mais cruciale dans le contrôle du commerce extérieur et de l’investissement, une panification non autoritaire, un ensemble de traditions morales faisant du patronat nippon une classe moins soucieuse d’enrichissements que de prestige, pratiquant un capitalisme éthique dans un pays ou la classe prolétaire n’est aucunement habituée au syndicalisme et à la contestation sociale. Les sphères dirigeantes ont un souci permanent de modernisation des entreprises, une recherche de marchés extérieurs, n’hésitant pas à recourir à un fort endettement des entreprises en lieu et place de dépenses de l’Etat en guise de financements. Le Japon d’après-guerre allie ainsi dans son développement deux caractéristiques habituellement opposées : de grands empires industriels internationaux orientés dans la grande technologie et la modernisation permanente, et un tissu économique modeste et agricole, indexé sur des pratiques ancestrales, artisanales. Les grands pôles industriels disposant de banques entièrement vouées à les financer, tachant d’imiter, d’importer, les savoir-faire étrangers, et de pratiquer l’espionnage industriel fort couru lui aussi outre-Atlantique. On se souviendra à profit de la réprimande officielle et bien ironique d’Angela Merkel en Allemagne, après une série d’arrestations d’espions américains sur son territoire : on ne s’espionne pas entre amis ! Les salaires des dirigeants de grandes entreprises nippones aux bénéfices importants demeurent décents dans l’attribution de leurs salaires, selon les vertus d’une tradition morale toujours vivace. En revanche, les petites entreprises, souvent dépassées techniquement, connaissent des salaires bas pour une majorité de travailleurs. Le PNB japonais a quintuplé en vingt ans principalement via le développement industriel. Le commerce international n’étant pas en lui-même un facteur de croissance : c’est la croissance qui permet de développer le commerce international. Le meilleur exemple que l’on puisse prendre est précisément le cas des pays du tiers-monde où l’essentiel de l’activité économique est tourné vers l’exportation, sans que jamais cet état de fait n’ait conduit au développement de ces pays. Dans les pays riches, disons les pays industrialisés, à chaque effondrement de la croissance, celle-ci devance l’effondrement du commerce international avec une régularité probante d’un pays à l’autre.

 

 

Une inévitable planification

En traversant de grandes et longues périodes historiques, on s’aperçoit que les querelles de doctrines économiques ne sont pas toujours prépondérantes ; John Kenneth Galbraith précise même qu’elles connaissent leurs âges d’or durant les périodes d’essor économique où le confort du plus grand nombre leur permet d’agrémenter, avec une certaine insouciance ou légèreté, le cours naturel de l’économie par des interprétations partisanes ou préconçues – dont l’auteur relève qu’elles sont sans cesse mouvantes et peu en phases avec la réalité. Il peut se produire de cruelles déconvenues lorsqu’au sortir d’une époque faste, le prêche idéologique ambiant interdit que de bonnes dispositions ne soient prises avant une catastrophe. Le krach de 1929 demeure éloquent à ce titre car, au moment où il se produit, à l’insu de tous les pronostics, le choix du laisser-faire, qui fut particulièrement suicidaire en la circonstance, fut adopté pour des raisons idéologiques et non par souci pragmatique. Il en va de même aujourd’hui où rien n’est fait pour rendre à l’agriculture son indépendance et sa survie économique, de même qu’aucune protection n’est instaurée pour lutter contre la désindustrialisation, non par absences de moyens, mais par idéologie. On refuse d’éteindre l’incendie du simple fait que les pompiers appartiennent à l’Etat honni. Ainsi en va-t-il des périodes de décadence où le réel et ses risques ne sont plus reconnus comme souci de première importance.

En marge de toutes les idéologies économiques qui jalonnèrent les siècles sans pour autant être suivies à la lettre, du moins au temps où les intérêts nationaux primaient sur les considérations abstraites, on vit apparaître dans l’après-guerre un outil révélateur de ce pragmatisme économique : les tableaux de Leontief. Ces fameux tableaux qui se proposaient de cartographier l’intégralité d’une économie en démontrant comment un changement sectoriel pouvait provoquer des modifications dans l’ensemble de l’économie. Tous les secteurs de l’économie s’y trouvaient représentés et l’on pouvait estimer ainsi qu’un changement dans la production automobile n’était possible qu’à condition d’y ajouter la contribution de l’industrie sidérurgique, de celle du charbon et des ferro-alliages. On y calculait le montant des ressources dépensées et le montant des ventes et des recettes pour le secteur en question, etc. Le tableau de Leontief permettait une planification pragmatique de l’ensemble de l’économie d’un pays en cartographiant toutes ses interconnexions. Loin de ne concerner que les grands pays planificateurs, tel l’URSS et les pays socialistes, on sait que ce procédé statistique fut mis en place sous les Kennedy, en Grande-Bretagne, au Japon, au Canada, en Italie ou encore aux Pays-Bas. Car les partis pris doctrinaux sont une chose, mais qu’en est-il de la pratique ? N’y a-t-il pas, avant toute chose, une dimension essentiellement pratique et stratégique dans toute gestion économique ? Ne s’agit-il pas, à la manière d’un moteur automobile, de bien comprendre comment fonctionne l’intégralité de la machine afin de pourvoir efficacement à ses déséquilibres ? L’arrivée de l’informatique va complexifier plus encore la représentation artificielle de l’appareil économique : on peut mieux encore se faire une idée globale à partir de changements ciblés où chaque interaction est représentée : dépenses publiques, impôts, taux d’intérêt, salaires, profits, production industrielle et agricole, importations, exportations, constructions de logement, etc. La moindre variabilité dans le programme informatique, modifie d’autant les autres paramètres qui lui sont corrélés et permettent ainsi de se faire une représentation d’ensemble du système au préalable à toute mesure.

Les grands historiens de l’économie, qu’il en aille de Paul Bairoch ou de John Kenneth Galbraith, sinon les travaux de Pierre Milza et Serge Berstein, démontrent que, au fil du temps, de longs siècles se sont contentés de pure gestion pragmatique, sans connaître d’intenses débats idéologiques, comme au temps du mercantilisme où le débat fut, pour les siècles concernés, grandement espacé. En outre, la plupart des changements opérés à travers le temps au sein des économies nationales le furent pour des raisons imposées par l’actualité politique, et encore aujourd’hui, nous assistons à des mesures nouvelles par réaction à des phénomènes dictés avant tout par la presse et les scandales qui égrènent le fil de l’actualité. On voit bien comment l’effondrement industriel et agricole pèse de tout son poids dans le retour au protectionnisme d’une élite majoritairement libérale ; comment le mécontentement populaire contraint les Etats à ne pas demeurer dans le « laisser-faire » ; comment l’urgence climatique et la disparition des espèces contraint les pouvoirs publics à opérer une nouvelle forme de planification économique, face à l’inaction et à la surdité du secteur privé ; l’événement le plus spectaculaire de la période ayant été en ce domaine, l’effondrement bancaire de 2008 où, non content de voir les banques s’effondrer tours à tours, les Etats ont enfreint le « laisser-faire » pour secourir, sur l’argent public, le secteur financier à l’agonie, illustrant à la face du monde entier la faillite des considérations de Milton Friedman de la période précédente où le monétarisme devait seul suffire.

Au regard de l’actualité, il se pourrait qu’une économie de « laisser-faire » ne soit possible que durant des périodes calmes où aucun défi d’importance ne nécessite à un ordre quelconque de prendre la main afin d’orienter l’économie dans le sens d’une résolution globale des tensions. Car, sans planifications, sans visions stratégiques lointaines (alliées à un pragmatisme de court terme), comment parvenir à réajuster les boulons d’un moteur en perdition ? Derrière ce qui sous-tend l’opposition entre le « laisser-faire » et la planification étatique, on assiste à une dépolitisation stérile de l’économie, à une stagnation prélude à récession, alors que dans le cas de figure le plus opposé au laisser-faire, à savoir les opérations musclées des politiques d’Etat, voire d’Empire, on observe bien souvent des manœuvres de sauvetage économique d’une efficacité redoutable… L’intervention étatique demeure historiquement la permanente contradiction d’un système libéral jamais appliqué à la lettre, y compris auprès d’élites convaincues. Si nous nous contentons d’observer quelles sont les nations les plus performantes actuellement, nous avons les Etats-Unis, dont la politique actuelle est hautement planificatrice et surveillée (protectionnisme), nous avons la Chine, dont l’appareil d’Etat est entièrement impliqué dans la planification économique à large échelle, semblable à la technostructure américaine, et nous avons l’Europe, au bord de la récession (2019), dont les traités imposent sans dérogations possibles, le « laisser-faire » sans interventions, du moins, ici aussi, à l’exception des entorses aux traités que l’Union européenne s’autorise régulièrement afin de ne pas se désintégrer d’elle-même, pieds et poings liés de son seul fait. Il se pourrait, pour paraphraser Malraux, que si le XXIe redevient religieux, il symbolise aussi le grand retour de la politique dans les affaires, et qui dit politique, dit pouvoir décisionnel, donc nationalisme(s), au mieux fédéralisme souverainiste, démocratie ou dictature – en effet, il faudra bien choisir…

 

Britten: Young Person's Guide To The Orchestra © Scherzo Music

 

Sources :

Histoire du XIXe, 

Histoire du XXe T.1, 2, 3, 4

Serge Berstein, Pierre Milza, Hatier (Initial)

 

Mythes et et paradoxes de l'histoire économique

Paul Bairoch, La Découverte

 

Victoires et déboires : Histoire économique et sociale du monde

du XVIe siècle à nos jours T. 1, 2, 3

Paul Bairoch, Folio essais

 

Les mensonges de l'économie : vérité pour notre temps

John Kenneth Galbraith, Grasset

 

L'économie en perspective

Voyage dans le temps économique

John Kenneth Galbraith 

In : Economie hétérodoxe, Opus Seuil.

 

 

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@LG

 

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