Les manipulateurs sont parmi nous

Fragments pour un gai savoir XXX

 

Victoire des populistes et des nationalistes aux européennes. Insultés et calomniés, vilipendés et savamment utilisés pour donner bonne conscience et plébiscite aux partis gouvernementaux, les populistes tant décriés – les nazis, les fascistes -, sont en tête des suffrages en France, en Italie, en Grèce, en Grande-Bretagne, sans évoquer le score écrasant de Victor Orban en Hongrie, le dictateur, dont le peuple vient de lui manifester démocratiquement son large soutien avec plus de 50 % des voix. Pour ceux qui apercevraient, du haut de l’idéologie ambiante, les nazis gagner les plus grands suffrages européens, je saurais apaiser leurs cris d’angoisse en leur rappelant que l’idéologie suppose d’appeler un chat, un tigre ou un rhinocéros. C’est en réalité une droite plutôt classique, moins social-démocrate, certes, davantage nationaliste mais pas au point de vouloir sortir de l’Union européenne, qui s’apprête à égaler, puis sans doute à supplanter, les libéraux traditionnels. Qu’à cela ne tienne, ce sera l’occasion de démontrer avec plus d’évidence encore qu’une majorité nationaliste au parlement européen n’infléchira rien de la politique européenne, sa constitution étant fondamentalement néolibérale et non renégociable par le fait d’une double majorité absolue à obtenir par tous les peuples et pays d’Europe. Ce que ces partis nationalistes, et néanmoins pro-européens, obtiendront sur la construction européenne actuelle, ça n’est rien moins qu’un moyen de blocage des lois votées au parlement, tout en sachant que la Commission dispose de pouvoirs plus étendus, dont celui du référendum, leur permettant de passer outre ces inconvénients. Au final, quand bien même parviendraient-ils à dominer le parlement européen, ils n’en seront pas moins les alibis démocratiques d’une Union n’ayant guère besoin de l’accord du parlement pour fonctionner.

On oublie que la vraie victoire de l’élection européenne est toujours l’abstention, qu’elle se situe à 50 % à peu près dans chaque pays – il y a donc une bonne moitié des peuples européens qui demeurent hostiles à l’existence même de cette structure. Jamais un prétendu rêve politique ne fut aussi clivant, ce qui ne correspond pas du tout à l’engouement populaire que suscite tout grand rêve. Qu’on se souvienne des 80 % de français votant pour la constitution d’après-guerre du général De Gaulle… Même au temps de Maastricht, c’est à quelques cheveux que le « rêve européen » s’est imposé, pour les peuples qui ont pu voter. Les parlements étant tous convaincus et chemises. Pour un élu, avoir raison tout seul est plus aisé que pour n’importe qui ; les élus vivent entre eux. L’oligarchie préserve du sentiment de solitude avec une redoutable efficacité. L’abstention par elle-même rend caduc le rêve européen ; une inéluctable dominance nationaliste au sein même du parlement achèvera, si j’ose dire, de paralyser une structure déjà paralysée par ses traités inapplicables et par une monnaie elle-même paralysée, sans possibilité d’ajustement des taux entre pays aux grandes inégalités fiscales et sociales. Là où certains voient le retour du fascisme, là où d’autres s’imaginent pouvoir redessiner de l’intérieur la politique européenne, je n’y vois qu’une situation absurde où une future majorité d’élus hostiles au contenu même des traités européens, dans l’incapacité de les modifier, ne feront qu’entraver son fonctionnement, paralyser plus encore le Léviathan financier. Alors bien sûr, à force de paralysie structurelle, le bloc finira par s’effondrer ; mais quelle perte de temps ! Le risque étant d’accroître plus encore les dégâts économiques. L’Angleterre sera seule, avec la Suisse, l’Islande et la Norvège, à se trouver en bonne forme économique au milieu d’une Europe en dépression. Or, je rejoins les européistes sur ce point : quel intérêt peut-il y avoir à disposer d’une forte économie au milieu d’un océan de misères ?

 

 

 

Les larmes n’émouvront pas. C’est une Theresa May émue qui rend son tablier, pour autant, rien n’aura été digne d’admiration sous sa gouverne. Les petits calculs politiques y auront tenu l’essentiel. C’est avec de misérables petits calculs que l’on parvient davantage à boucher l’urètre ou à provoquer une crise rénale, qu’à résoudre un problème politique, qui plus est, des plus simplistes. Car le référendum populaire fut sans ambiguïté : le peuple anglais s’est prononcé à majorité pour la sortie de l’Union européenne. Il n’était donc déjà plus question d’une sortie soft ou hard, mais d’une sortie tout court. C’est la querelle elle-même d’une sortie sans accord ou avec qui n’est pas légitime. Le vote populaire supposait dès le départ une sortie sans accord. Aussi, verser des larmes pour avoir tenté par tous les moyens de rendre la sortie impossible, voire de la neutraliser par un accord de non-sortie, et trahir ainsi la volonté du peuple anglais, relève d’une manière bien singulière de considérer la démocratie. La démocratie anglaise n’est pas aussi efficiente qu’on a bien voulu nous le faire entendre. Si le ou la successeur de Theresa May ne fait pas partie des partisans de la sortie de l’UE, on en aura pour le moins la certitude : l’Angleterre ne sera pas une authentique démocratie, mais une oligarchie tout aussi lointaine que les démocraties représentatives européennes, manifestement élues pour trahir la volonté populaire.

 

 

 

Un Droit international hautement national. Le bourbier libyen semble en passe d’être bientôt résolu par… un coup d’Etat. Je ne pense pas trop m’y tromper : lorsqu’on envoie une armée défaire d’autres occupants régionaux au nom d’une prise de pouvoir globale, c’est que nous avons affaire ici à une tentative de coup d’Etat par un homme fort du précédent régime de Kadhafi. Retour à la case départ… Une guerre pour rien, mais n’en va-t-il pas là de la plupart d’entre elles ? Dans l’absurde, il y a toujours une forte dose de cynisme, et ce dernier est assez bien partagé entre le Bien et le Mal. Le Bien, l’Occident des Droits de l’homme, le Mal, les dictatures étrangères et principalement dans le monde musulman et africain puisque les autres dictatures du monde sont un peu trop puissantes pour que l’on s’y aventure sans dangers. Ce sont donc les « petites » dictatures sans soutiens qui prendront sur la figure, et non les grandes dictatures aux grands pouvoirs. L’ONU a tout de même le cran de reprocher au maréchal Haftar d’accomplir par la guerre ce qui ne l’a pas été sur contrats, mais qu’ont fait d’autres les Etats-Unis, nombre de pays d’Europe après eux dont la France, l’Angleterre, à l’égard de l’Irak, de la Lybie, comme de la Syrie ? Quelle résolution onusienne pour choisir la guerre à l’encontre d’un pays nullement assaillant des pays occidentaux ?

Quelle crédibilité apporter aux Etats-Unis qui, la plupart du temps, ignorent copieusement le droit international ? Faut-il rappeler que le siège de l’ONU est en Amérique ? Que les grandes organisations œuvrant soi-disant pour la paix et la diplomatie ne sont pas non gouvernementales, et donc partisanes à souhait ? Quand elles ne sont pas tout bonnement manipulées comme on l’a vu lors des fausses preuves des armes chimiques en Irak, le gaz en Syrie qui ne provenait pas uniquement du régime de Bachar, ou l’acquittement sans charges de Laurent Gbagbo par la CPI après neuf ans d’incarcération faute de preuves et du fait d’une ingérence française dans la nomination de leur favoris Ouattara à la tête du pays par bourrage d’urnes ?

Une Cour pénale internationale à ce point neutre qu’elle ne condamne, depuis sa création, que des dirigeants et responsables issus des mêmes régions du monde, à l’écrasante majorité africaine ou d’Europe de l’est. Quand verra-t-on un militaire américain ou français, ou anglais, être traînés devant la Cour pénale internationale pour crimes de guerre ? Les instances internationales ne sont que les jouets des grandes puissances coloniales occidentales, discréditées par leur nature gouvernementale et politique. Tant que tout cordon gouvernemental ne sera pas coupé avec les institutions d’après-guerre, elles seront bien au contraire au service de la guerre des « justes », à l’encontre de ceux désignés comme malfaiteurs, selon des critères très intéressés et variables.

Ce que l’Occident se permet, d’autres, par la grâce du Droit international, n’en ont pas le droit. On ne peut que constater, hélas, que la voix de l’ONU, de la CPI, ne riment plus à rien. Faute de nations exemplaires, y compris dans nos démocraties occidentales, la moindre des choses serait d’autonomiser la gestion interne des grandes organisations internationales, de les dépolitiser de l’intérieur via leurs modes de nominations, mais l’on préfère visiblement soustraire au contrôle politique la BCE, le monde financier, et assujettir au possible la justice et la diplomatie internationale… Rien de tout cela n’est crédible ; le monde occidental assure bien au contraire sa domination, comme hier, sur le monde arabo-musulman et sur l’Afrique. La guerre illégale décrétée contre la dictature Kadhafi se terminera donc par un coup d’Etat tout aussi illégal par les forces de l’ancien régime. Un retour à la case départ qui ne se sera pas effectué sans un nombre considérable de victimes innocentes. Tout est bien qui finit bien, en langage diplomatique.

 

 

 

L’Europe applique la charia. L’Europe se fiche du droit. On le voit avec l’affaire des ressortissants de pays d’Europe ayant rejoint les troupes de l’Etat islamique. Lorsqu’un citoyen européen est impliqué dans un crime, quel qu’il soit, il peut être jugé dans le pays même ou dans son pays d’origine. La plupart du temps, le pays étranger rapatrie les citoyens d’un autre pays pour qu’ils soient jugés à demeure. Pourquoi cette procédure devrait-elle soudainement n’être plus appliquée ? Il y eut tout d’abord le scandale des enfants de djihadistes, qui n’en peuvent rien, pris en otages par leurs propres parents, eux-mêmes repoussés comme la peste par des démocraties européennes, subitement insoucieuses du sort des enfants. On se croirait revenu à Kant et à son droit de pratiquer l’infanticide si les enfants ont été conçus hors mariage, c’est-à-dire, hors légalité... Une justice d’exception n’est pas une justice. Lorsque les valeurs fondamentales comptent moins que les dérogations au droit courant, c’est déjà que la justice régresse.

Il est troublant de voir les démocraties européennes considérer que, finalement, pour certains de leurs ressortissants, il serait bon que la charia s’applique en lieu et place du droit républicain. Ce qui choque, ce n’est pas le sort des combattants vaincus qui auraient tout aussi bien pu mourir sur place, comme nombre d’autres qui ont ainsi payés leur tribut à la guerre, mais que des démocraties libérales puissent tout à coup regretter que leur propre droit ne soit pas plus barbare qu’il ne l’est… Mieux vaut les tribunaux expéditifs de pays en guerre, sinon la charia en vigueur dans les pays où elle incarne la justice, plutôt que le droit issu de nos valeurs occidentales. N’est-ce pas là considérer que l’Etat de droit n’est plus désirable par ceux-là même qui devraient s’en honorer et le défendre ? Belle image ! Induire auprès de nos démocraties l’idée que la vengeance serait préférable à la justice, que le droit le plus brutal mérite d’être appliqué au détriment des valeurs qui sont les nôtres, c’est ni plus ni moins considérer que certains délinquants ne méritent plus de bénéficier d’un procès équitable.

Démettre l’éthique occidentale au profit de la loi du talion, c’est donner raison aux djihadistes, c’est appliquer ce qu’ils rêveraient de faire appliquer en Europe. Même à leur égard, il convient que le droit demeure honorable, infidèle à l’idéologie que ces soldats défendent ; les démocraties doivent montrer l’exemple et se tenir au-dessus de la haine, de la justice tribale, des valeurs ennemies. La civilisation n’est pas la haine, c’est le contraire même ; mais c’est aussi la juste peine, elle n’est pas tenue d’être clémente sur la durée, quitte à soumettre ces soldats à une instruction spécialisée dans les crimes de guerre, susceptible de condamner à hauteur du crime commis, mais dans le cadre du droit occidental qui contient les valeurs défendues par l’histoire européenne – à moins de n’en plus vouloir, et de s’inspirer pour nos propres cadres légaux, des législations en vigueur en Syrie, en Irak ou en Libye et d’y soumettre tout un chacun, et pas certains plutôt que d’autres.

 

 

 

Un réfugié n’est pas un migrant et inversement. La gauche idéologique s’amuse à nier des évidences qui contribuent à la faire disparaître de toute forme de soutiens populaires. Elle en est même tellement impopulaire qu’elle en arrive à considérer que le peuple est un ennemi ! La bonne gauche, la vraie gauche, se doit d’être l’ennemie des populistes qui s’accommodent du peuple. Soit, mais lorsqu’on construit une gauche qui puisse être contre le peuple, quel suffrage espère-t-on rallier ? Un suffrage populaire ? Evidemment non. La gauche française ne devrait guère s’étonner de ne plus exister aux élections, puisqu’elle revendique son impopularité. Sur la question migratoire, dont on a bien compris qu’elle était déterminante aujourd’hui en Europe dans les préoccupations les plus populaires, et donc à prendre au sérieux, la gauche méprise idéologiquement cette question. En la méprisant, elle méprise dans le même temps ceux qui s’en préoccupent. La gauche œuvre donc dans un monde parallèle au monde contemporain. Une réalité abstraite, idéale, dont le peuple n’a que faire. Il se tourne donc du côté où l’offre politique lui apparaît lucide et en phase avec ce qu’il perçoit de ses problèmes courants. Le premier tort de la gauche est non seulement d’éluder une question qui est au cœur de la problématique européenne, à seule fin de ne pas avoir à en donner une réponse qui, inéluctablement, ne sera pas à la hauteur de son idéal. Le « nous sommes tous frères » ne répond en rien à la gestion pragmatique des migrations. On peut sans autre réciter un catéchisme pour tâcher de se gorger d’une pureté bien égocentrique, en l’absence de toute gestion commune des réfugiés, les décisions politiques nationales ne pourront pas être autres que restrictives et injustes.

La première chose à faire, étant donné que les organismes interétatiques créés à la fin de la seconde guerre mondiale ne servent plus qu’à assurer la domination judiciaire et guerrière de l’Occident sur l’Orient et l’Afrique, et non plus à en résoudre les problèmes et à en organiser la bonne entente, c’est de faire une nette différenciation entre migrants économiques et réfugiés. Nier qu’il existe une migration économique, c’est-à-dire une migration due à la recherche d’une meilleure vie économique sans pour autant que la vie de ces migrants ne soit en danger dans leur pays d’origine, est une réalité. Qui a les moyens de se déplacer d’un pays à un autre à également les moyens de s’en retourner chez lui. Le problème de la migration n’en est donc pas un, et en l’absence de débouchés économiques du fait d’une mauvaise conjoncture, il me paraît rationnel que la main d’œuvre étrangère puisse se retrouver sur le carreau, faute de débouchés. Il me paraît tout aussi rationnel qu’une préférence nationale soit pratiquée pour l’embauche, pour des travailleurs au chômage nés et formés dans leur propre pays, en priorité ; en cas de relances économiques et d’opportunités de mains d’œuvre supplémentaires, permettre bien évidemment toute embauche utile à la migration – et selon les secteurs qu’elle recouvre, les débouchés n’étant pas les mêmes entre nationaux et étrangers.

Le problème actuel en Europe ne devrait donc pas être la migration en tant que telle, en tant qu’elle est économique et non dépendante d’une survie élémentaire, mais la gestion des réfugiés ; car les réfugiés disposent de ce statut d’urgence du fait même qu’ils sont directement menacés d’une mort certaine dans leur pays d’origine. Toute priorité d’accueil se doit donc d’être accordée à cette minorité-là, et organisée dans sa répartition à l’échelle européenne et mondiale. Privilégier l’accueil des réfugiés dans les pays les plus proches, non seulement culturellement mais aussi pour la langue, ceci facilitant d’autant plus la capacité de retrouver un travail et une autonomie financière. Plus l’accueil sera lointain du pays d’origine, plus l’intégration sera difficile. Néanmoins, ce sont bien les réfugiés qui nécessitent les priorités de l’asile et non la migration en tant que telle. En l’état actuel de l’impéritie politique et du néant structurel européen, entièrement voué à l’économie et à la finance mondialisée, je ne vois guère d’autre solution que de focaliser l’attention sur les réfugiés et d’appliquer une préférence nationale à l’embauche. Quel pays autour du globe ne pratique-t-il pas de la sorte ? Hors de cette évidence et de cette priorité-là, la gauche rêve sans avoir les moyens de son rêve – pour changer... Et les scores électoraux ne s’y trompent pas : les peuples sont bien disposés à laisser la gauche rêver toute seule…

 

 

 

La violence imbécile n’est jamais pardonnée. Dans l’histoire des idées, on ne saurait guère se rassurer en imaginant que la raison puisse être au service du bien, du juste, à l’encontre d’une bêtise qui, elle, n’appartiendrait qu’au mal, au vice, à la brutalité et à la violence. Rien n’est moins vrai. Nombre de penseurs épousant des causes politiques, sinon religieuses, justifiaient rationnellement la colonisation, l’ingérence, la guerre, la répression, la pauvreté, sinon même encore le génocide, au prétexte que les races ne se valent pas, etc. On appuyait même en tout temps son propos sur les découvertes scientifiques de l’heure, invalidées par la suite mais trop tardivement, dont la physiognomonie, sinon les théories évolutionnistes copieusement déformées, celles de la génétique, pour justifier la violence, l’intolérance, l’éradication d’une quelconque sous-race. On est donc mal juge de considérer l’usage des facultés rationnelles à seule fin de déboucher sur le bien. En témoigne également les commandos anarchistes qui sévissent impunément au sein des manifestations contemporaines. Que des théoriciens de la politique aient aligné des milliers et des milliers de pages sur le sujet pour ne déboucher que sur la justification du vandalisme et du pillage, voilà qui jette un doute : autant d’intelligences critiques sur des siècles se doivent-elles de déboucher sur les Black Blocks ?

Que peuvent bien avoir à envier à Proudhon, Bakounine, Kropotkine et j’en passe, ces activistes sans œuvres et assurément sans pensées ? Non pas que la violence n’ait pas sa place dans le corpus anarchiste ; il y a ceux qui la condamnent et ceux qui la justifient. Mais ceux qui la justifient se doutaient-ils qu’ils donneraient naissance non pas à de fins analystes de la politique capables de n’en user que selon des cas très précis et circonscrits bien plutôt qu’à tout va et en n’importe quelle circonstance ? Même la violence, si elle doit être choisie et voulue, ne saurait faire l’impasse de l’intelligence et de la sagacité. Les théoriciens du sabotage savaient fort bien en user dans des cas très restreints. On pourrait citer des organisations comme Greenpeace, par exemple, n’hésitant pas à saborder des navires illégaux, c’est-à-dire à pratiquer illégalement une violence à l’encontre d’autres illégaux, ce qui a pour effet d’en annuler le tort puisque la cause des uns supplante les ravages occasionnés par les autres. Je ne sache pas qu’une violence et une illégalité pratiquée en tout temps, tout lieu, puisse se prévaloir d’une théorie quelconque, voire d’une méthode. Cela ressemble plus volontiers à une licence gratuite que certains s’attribuent pour pratiquer dans la rue ce qu’ils n’oseraient jamais faire chez eux. Choisir la délinquance en s’attribuant des raisons politiques, n’est-ce pas là une belle aubaine pour s’autoriser à pratiquer dans le réel ce que l’on ne fera plus dans un jeu vidéo ou dans ces chambres à casse où l’on paie pour tout fracasser ? On n’arrête pas le progrès…

Pour les défenseurs de l’activisme, j’en suis navré, la violence, si elle en est justifiée, n’obéit pas à la répétition compulsive, à la licence tous azimuts, à l’opportunité d’agir au moindre rassemblement protestataire. Ce genre d’attitudes s’apparentent de trop à la licence décervelée plutôt qu’à la fine analyse politique d’une situation, à quoi l’on reconnaît la longue et patiente réflexion que nécessite la pensée politique, en amont de toute praxis. Quant à ceux qui ont pu, ou qui auraient pu justifier toute violence bonne à prendre, en quelque situation que ce soit, on ne saurait mieux les renvoyer à leur copie par l’inanité même de cette manière de faire, davantage faite pour plaire à des meutes d’adolescents névrosés bien plutôt qu’à des intellectuels tournés vers l’action politique. Lorsqu’une méthode devient une singerie, c’est qu’elle est morte, inefficiente, contreproductive. Au regard de la violence absurde et décérébrée, flics et casseurs peuvent sans autre se rejoindre mains dans la main, grenades pour grenades, en frères d’arme au service des mêmes intérêts. La violence débridée de Mai 68 n’a pas fait autre chose dans l’immédiat que de gonfler les scores du gaullisme… A ce jeu-là, du discrédit, certains faux-casseurs mandatés par de vrais flics, le révèlent : il n’y a pas encore suffisamment de casse pour redorer le blason du parti présidentiel.

 

 

 

De la faute à la trahison. Nul n’ignore que Wikileaks a commis quelques bourdes dans la récolte et la diffusion de certaines informations confidentielles, si les reproches faits à Julian Assange par les autorités étatsuniennes sont fondés. Toutefois, c’est bien le soldat Manning qui a commis l’acte le plus répréhensible, puisqu’il est l’opérateur du vol de données en plus d'avoir été à l’époque un militaire en fonction. Il est donc plus qu’improbable d’incriminer un organisme ayant reçu le fruit du vol comme étant plus coupable encore que celui qui vol. Pour avoir collaboré avec le cambrioleur en lui procurant une clef de code informatique, Wikileaks a sans doute fait un pas de trop, mais de là à passer d’un seul chef d’accusation à 17 autres, voilà qui est fantasque. De 5 ans d’emprisonnement au maximum, Julian Assange en risquerait désormais 170… Plus encore qu’un Madoff ayant détourné des milliards durant la crise de 2008 ! Plus irréaliste, tu meurs. La théorie du complot, que les Etats semblent bien plus chérir que les abrutis du net, fait florès en ces temps de fausses nouvelles institutionnelles.

En France, le président Macron voyait la Russie derrière les gilets jaunes, aux Etats-Unis, on voyait Poutine derrière Trump ; on ne fait que déplacer le complot hier présidentiel pour le coller à Julian Assange. On ne manque plus de complots pour de passer d’un cambriolage de données, à la rigueur, une diffusion fautive de noms et d’informations préjudiciables à des opérations militaires en cours, à une trahison d’Etat, bien plus grave, évidemment, judiciairement. Cette dernière trouvaille n’en demeure pas moins ridicule. Là où une amende suffirait pour avoir outrepassé les règles de la déontologie journalistique, on charge la barque délibérément à un point tel que la malveillance d’Etat ne fait plus l’ombre d’un doute. Espérons que les organes de presse du monde entier puissent enfin se réveiller et rompre une bonne fois le silence coupable qu’ils infligent au cas Assange. C’est bel et bien leur profession qui est menacée, ainsi que les contre-pouvoirs opposés à la déraison d’Etat. Pour le coup, au vu de cette nouvelle donne, les premiers ennemis de la liberté de la presse et de la démocratie, en cas de transfert de l’activiste auprès de la justice américaine, seront les autorités anglaises. Les garanties d’un jugement équitable et serein n’étant plus offertes par le gouvernement américain.

 

 

 

L’anti Big Brother. Dans les débats qui nous occupent actuellement en Europe et qui font suite à la confiscation européenne de la politique nationale comme régionale, la crise de la démocratie représentative interroge la possibilité, voire l’extension de la démocratie directe. Parmi les arguments hostiles à cette dernière, on invoque souvent le manque de temps pour les citoyens de voter toutes les lois ; non seulement le temps, mais aussi la technicité. Pour la technicité, ce n’est pas tout à fait faux ; mais toute technicité peut aussi être rendue abordable par explicitation. Dans quelque sujet que ce soit, il n’existe pas de domaines incompréhensibles à tout cerveau humain, moyennant la pédagogie adéquate. Sur la question du temps, du nombre de sollicitations civiques, je ne sache pas avoir jamais entendu des citoyens se plaindre de trop voter, même en Suisse. C’est davantage au sommet que cela râle un peu. On a l’habitude. Néanmoins, je pense qu’il n’est pas interdit de rêver et d’imaginer un futur abordable par la numérisation du vote. L’arrivée du vote électronique, malgré ses soucis de fiabilité actuelle, n’est pas sans intérêt pour répondre à la problématique d’une démocratie directe intégrale.

Cédons nous aussi à une part d’utopie, ne nous en privons pas : imaginons que des élus aient pour tâche d’élaborer des projets de lois que le peuple peut déjà, soit faire modifier, soit soumettre par l’initiative, soit s’y opposer par référendum, mais que toutes les lois soient amenées à passer par l’aval du peuple avant d’être validées ; esquissant ici l’utopie d’une démocratie directe intégrale. La seule objection majeure que l’on oppose à cette utopie, c’est le manque de temps pour les citoyens de se prononcer sur toutes les lois votées par la démocratie représentative ; car dans ce cas, les citoyens devraient voter chaque jour des lois, là où il est désormais nécessaire de bénéficier d’élus à plein temps. C’est ici pourtant que l’informatisation pourrait permettre de générer une nouvelle donne en ce domaine : il faut savoir que le parlement européen est à ce point surchargé de lois que ses membres n’ont souvent pas même le temps de prendre connaissance du contenu avant de voter ; les votes sont minutés et posent déjà la question d’une impossibilité pratique d’étudier, même pour les seuls représentants, le contenu spécifique de chacune des lois votées. Le manque de temps n’est donc plus l’apanage du seul électorat. Les élus eux-mêmes sont dépassés par la surabondance de lois qui, faut-il d’ailleurs le rappeler, accroissent tant et si bien la législation qu’elle réduit d’autant les libertés. L’hypertrophie législative des politiciens professionnels n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie et les libertés publiques. La société ne s’en trouverait pas plus mal de ralentir, voire d’en amoindrir la nécessité.

Mais sur le plan quantitatif, les connectés en sont déjà à cliquer tous les jours d’innombrables vus, d’innombrables « like », d’innombrables décisions sondagières dont les réseaux sociaux sont friands ; il n’est pas si utopique d’imaginer un temps où la démocratie directe devenue informatisée, puisse être sollicitée aussi facilement et aussi quotidiennement par tout un chacun tout comme dans le cadre de la démocratie représentative. Le moindre ordinateur, le moindre smartphone, la moindre connexion sécurisée en permettrait l’usage et chacun procéderait aux votes du jour dans la journée même, ou en fin de journée. Techniquement, c’est bien évidemment faisable ; dans la pratique réelle, cela mériterait pour le moins d’être creusé et élaboré telle une utopie destinée à se réaliser peut-être un jour, qui sait, en lieu et place de Big Brother ; et cette démocratie directe universelle s’avèrerait même son parfait antidote. Voilà qui serait bien plus révolutionnaire que le revenu du même nom…

 

 

 

Recours judiciaires contre votes populaires. Je m’apprêtais à rejoindre l’avis de ceux s’offusquant que des perdants à un vote populaire et démocratique puissent saisir les tribunaux pour recourir contre un résultat sans ambiguïté. Mais force est de constater que les élites helvétiques ne sont pas à cours de stratagèmes pour dompter la démocratie directe, notamment en présentant des projets de lois composites, fort obscurs et complexes, délibérément technocratiques, amalgamant dans un seul et même projet de lois, des dispositions sans liens directs entre elles. Il est bon de rappeler que lorsqu’on soumet à quiconque un contrat dont le contenu nous est incompréhensible, sinon même fortement ambigu, la première des attitudes revient à refuser de le signer. L’obscurité profite avant tout à ceux qui ont intérêt à ce que rien ne soit exprimé clairement.

Ensuite, amalgamer des projets de lois entre eux ne se fait pas non plus sans arrières pensées, et il est bien suspect que de proposer dans un même paquet, un projet de refinancement des retraites hautement sensible avec une loi sur l’imposition des entreprises. N’y a-t-il pas prise d’otage du vote populaire lorsqu’on lui fait comprendre qu’il ne pourra pas voter sur l’un, puis sur l’autre, mais tout accepter d’un seul coup ? Cela saurait se comprendre lorsqu’il s’agit, pour l’application d’une loi, de prélever ici un impôt pour financier ici un service, par exemple ; effectivement, le projet de loi se doit de comporter dans un même texte, sa finalité et ses moyens d’application. Toutefois, le glissement vers des arrangements moins pragmatiques que politiques suffisent à faire naître la suspicion et la méfiance. Ici encore, la décence voudrait qu’on s’abstienne de valider des projets de lois composites lorsque leurs paquets s’avèrent tendancieux. Mais je comprends qu’on puisse demander à une autorité judiciaire de s’exprimer sur la constitutionalité de telles pratiques, que certains considèrent comme étant « à la limite de la légalité ». Cette simple précision, rapportée par la presse, aurait dû nécessiter, plus encore que le rejet de son objet par les urnes, une invalidation d’office par les institutions garantes du bon fonctionnement de la démocratie directe. Nous saurons au terme de l’instruction ce qu’il faudra en penser.

Il serait bien trop facile, de la part d’élites ayant elles aussi rompus avec le peuple, de se mettre à singer l’Union européenne qui a elle aussi très bien compris comment faire passer les lois les plus nuisibles en mêlant à des paquets inextricables, la carpe et le lapin, à seule fin de faire passer ce qu’ils savent être contraire aux intérêts du plus grand nombre. C’est la stratégie fort peu démocratique du sucre avec la pilule amère. A seule fin de refuser ce procédé malhonnête, je comprends que l’on puisse saisir la justice, mais il aurait mieux valu le faire à mon sens en amont déjà de la votation plutôt qu’après, au risque d’être accusé à son tour de vouloir contester l’expression d’un vote démocratique. Car quand bien même le procédé aurait été tendancieux, même rejeté par les urnes, il aurait fallu tout autant s’en alarmer avant de voir se succéder des pratiques dévoyées.

 

 

 

 

Les manipulateurs sont parmi nous. Nul n’est besoin d’aller chercher dans la forêt amazonienne de sombres spores capables d’investir le système nerveux central d’un insecte pour lui intimer de faire tout autre chose que ce dont il est censé faire. Ainsi peut-on voir un champignon prendre le contrôle d’une fourmi, l’éloigner de la colonie, pour la dévorer sur une branche et éclore de l’intérieur. Ce qu’un champignon est capable de faire dans le registre de la manipulation mentale, sur un insecte, nous en avons un exemple plus surprenant encore dans le virus de la rage. Dans le Pour la Science de mai 2019, on apprend que le virus de la rage est capable de prouesses du même type sur des animaux bien plus imposants qu’un seul insecte.

Le virus de la rage, qui puis est mortel dans la totalité des cas, est un virus se propageant par la salive, raison pour laquelle il la rend abondante chez les animaux touchés. L’essentiel du virus est secrété dans la salive afin de parvenir à se répandre au mieux auprès d’une autre victime ; mais ce qu’il y a d’authentiquement démoniaque dans ce virus, si j’ose dire, c’est qu’il s’infiltre dans le cerveau d’un mammifère, un chien par exemple, et, tout en se rendant invisible au système immunitaire, passe d’un neurone à l’autre jusqu’à prendre les commandes de l’animal en lui infligeant la rage, c’est-à-dire en le poussant à mordre un congénère, sans raisons, sinon de permettre à la salive infectée de répandre le virus. Un virus qui fut un problème de santé publique en Europe par le passé et qui est davantage soigné et contrôlé de nos jours. On l’utilise en laboratoire pour investiguer le cerveau car le virus de la rage a cette propriété fort utile que de se déplacer dans le cerveau sans être repéré par les défenses de l’organisme, ce qui ne manque pas d’atouts pour la neurologie. Moralité : on peut aussi avoir la rage de savoir, et pas seulement celle de mordre…

 

 

Etoiles autour de Sagittarius A* © jacq35000

 

Dans l’œil du chaos. Nous sommes parvenus à ce qui était encore impensable dix ans auparavant, lorsque j’avais assisté pour la première fois à l’image d’une étoile, d’un soleil, subitement éjecté telle une balle de ping-pong par la gravitation d’un trou noir. La représentation à l’époque n’était pas imagée, mais reconstituée par l’informatique à partir des données réelles du tracé des étoiles autour du centre galactique. Une étoile échappant du coup à son sort funeste, celui d’être aspirée au sein d’un trou noir pour n’en jamais ressortir, tout en dégageant dans son démantèlement sauvage, l’énergie la plus colossale du cosmos.

Sur le cliché récent paru un peu partout, on y voit le rayonnement entourant l’astre noir, cette couronne de feu des gaz chauds, de la matière attirée vers sa chute et sa disparition vers l’horizon des événements – après lequel, seules les théories physiques subsistent. Etrange goulot ténébreux qui aurait enchanté Victor Hugo, dévoreur d’étoiles, engloutisseur de mondes… En lieu et place de Dieu trônant au centre de la galaxie, un vortex lugubre et sans espoir dont rien ne ressort, pas même la lumière. Pas même la lumière, la célèbre lumière du céleste empire – mais pas même non plus le feu des enfers, sinon lors du macabre festin. De quoi nous parle l’astronomie alliée à l’astrophysique ? Du cosmos ou de nous ? De la matière ou de l’âme ? Et pourquoi ce dualisme dans ma question ? Sommes-nous choqués de ne plus être ou d’être encore cartésiens ?...

trou-noir

Maxime Le Forestier - Le sommeil des amoureux © Mich Mich 01

 

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@LG

 

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