Champ libre I (Carnets 1968-1993) de Pierre-Alain Tâche

Aux éditions de l'Aire 2020

 

« La littérature ? Elle me semble avoir aujourd’hui mille colères et tout autant de soubresauts » Pierre-Alain Tâche a-t-il conscience aujourd’hui de la chance qu’il avait d’écrire ces lignes à la veille de mai 68 ? Mais d’ajouter : « et faire largement table rase en reniant ce qu’elle fut pour mieux clamer ce qu’elle voudrait être ! » On ne peut pas mieux résumer en deux phrases, le paradoxe de mai 68. Une vitalité littéraire, philosophique et culturelle exceptionnelle, doublée d’un nihilisme destructeur qui va peser de trop entre la fertilité et l’infertilité. L’archéologie du savoir de Michel Foucault, qui n’est ni une archéologie, ni un savoir, contiendra la feuille de route d’une déconstruction générale de la culture pour en finir avec tout héritage et déboucher sur l’ère du vide. En même temps que Nixon abolit le rattachement de la valeur de la monnaie à son équivalent en or au sein des banques centrales, la philosophie abolit le rattachement du signifié au signifiant. La monnaie gratuite se joint à la vaine parole en un hubris anticivilisationnel.

Pierre-Alain Tâche soulève en quelques lignes inaugurales la contradiction de son époque et encore de la nôtre : la poésie y a été présentée comme l’occasion d’une résistance à toute forme de savoir préétabli, d’idéologie coercitive ; la poésie est parole libre par l’acte de création qu’elle suppose en et par elle-même, sauf qu’une poésie sans attaches, sans racines, est comme une langue sans histoire, et l’auteur a raison d’insister sur le fait que, prise à la lettre, la liberté poétique n’est autre en l’état qu’un pur esthétisme ! La condamnant à appartenir à ce qui a toujours caractérisé l’attitude réactionnaire en art…

Mai 68 accouchera certes de libertés politiques et sociales nouvelles, à cet égard, son seul et principal intérêt, mais se dotera dans la culture, d’un regain inconsidéré de l’idéologie, marxiste d’un côté, structuraliste de l’autre, les deux s’excluant l’une l’autre puisque le marxisme est profondément ancré dans une dialectique de l’histoire, alors que le structuralisme ne souhaite plus entendre parler d’une quelconque réalité tangible derrière le discours. Le réalisme se veut socialiste, et pour le reste, pur bavardage. A cette réalité de son temps, l’auteur sent que « la tentation du rêve englobe le pressentiment d’un vide » propre à le retrancher du présent, à le soustraire aux événements. Il formule consécutivement à son constat, la nécessité déjà présente chez Ungaretti, qu’il convient de rattacher, pour comprendre l’univers, l’éphémère et l’éternel. Un projet qu’il pressent comme étant à la fois un absolu hors d’atteinte de l’entendement humain, et une nécessité pour la pensée que le poème peut parfois réaliser. Le carnet de notes de Pierre-Alain Tâche s'ouvre ainsi sur ces considérations historiques, en pleine révolution parisienne, dont il dit déjà que le Jura ne sera assurément pas assez haut pour en préserver quiconque - et la mondialisation du mouvement lui en donnera raison. Ce qui prouve en substance qu'il était quelque part nécessaire... Cette révolution à la fois locale pour devenir internationale, lui permettra toutefois de relier l’éphémère et l’éternel, comme on relie le dérisoire à l’universel, en recourant précisément au carnet de notes, à la consignation des petits et grands faits. La pensée permettant d’investir ce qui surplombe, la poésie, ce qui se trouve au plus près.

De la Semaison de Jaccottet aux journaux intimes d’Amiel, en passant par les mille et un propos de Cingria, on peut attester que la digression littéraire soit un genre majeur de la littérature suisse. Plaisir souverain de l’intelligence que de baigner ainsi au fil des jours, au fil du temps, entre l’éphémère d’une vision du réel, et une conception d’ordre générale, où « l’animal rumine en paix dans les pâturages de l’Histoire. » Peut-être cette sensibilité descriptive est-elle à trouver dans la géographie, outre les vaches paisibles et néanmoins observatrices, dans la grande force des Alpes que de maintenir le sol au plus près des étoiles. Les paisibles vaches nietzschéennes se retrouvant, par l’effet de la géologie, tout autant les pieds au sol qu’aux altitudes où dominent les aigles. « Ma parole n’est pas une parole d’avenir. Elle vit d’une « passion du retour » qui pourrait bien être sa fatalité. Et c’est manière aussi de me réclamer d’un art qui se voudrait premier. » Rien n’est plus actuel qu’un dépassement de l’histoire qui n’est possible qu’en connaissance de ce qui a précédé. La table rase soixante-huitarde, par déni de l’histoire comme de son contenu, n’était faite que pour demeurer rase.

Or, jamais un conformisme idéologique désireux de régenter la pensée ne peut accoucher d’un prétendu acte de résistance poétique. La nouvelle doxa issue de mai 68 est jugée d’emblée par l’auteur comme étant liberticide – l’avenir démontrera qu’il n’avait pas tort… Les enfants de mai 68 devenus libéraux rêveront d’une gouvernance mondiale, autant dire d’une dictature à sa dimension, et ceux de gauche, formuleront bien vite un puritanisme répressif étendu à tous les domaines. Liberté, égalité, fraternité, céderont la place à dominer, surveiller, réprimer. Au début des années 70, Pierre-Alain Tâche évoque avec effarement ce qu’il pense être pour l’avenir, un « terrorisme intellectuel ». Nous l’avons ! Eh bien lavons nous. Il suffit de placer la liberté au-dessus de l’idéologie. Les Lumières d’abord, la politique ensuite.

Comme il s’agit moins d’un ouvrage de politique qu’un carnet de notes d’écrivain, sinon de poète, les Lumières prendront la forme ici de considérations sur la poésie, la littérature, les arts ; des observations, des souvenirs, des choses vues, des rencontres, où l’on croise autant Jaccottet que Gustave Roud. Un exemple de littérature par digressions, de bonne compagnie intellectuelle, où l’on prend plaisir à suivre les méditations d'un auteur à la manière d’une conversation agréable, parfois un peu désuète, somme toute mozartienne au sens de divertimento, mais qui donne du goût à l’instant : « Ce n’est pas le temps qui nous est donné ; c’est l’instant. Avec cet instant donné, c’est à nous de faire le temps. » (Citant Georges Poulet) Une phrase qu’aucun musicien ne renierait, fût-ce pour un orchestre de chambre. Semblable aux vaches nietzschéennes qui ruminent longtemps les vérités afin de les décanter en forces, l’auteur fait sienne cette citation de son ami Jacques Réda : « Enfin, telle est une des particularités de mon caractère, qui coïncide peut-être avec une règle de l’art : il me faut en général beaucoup de temps (quelquefois des années) pour atteindre et comprendre le sens véritable de ce que j’ai observé. Comme si rien ne parvenait à sa plus juste intelligence, à sa pleine capacité d’émotion, qu’à travers des épaisseurs mentales qui font obstacle mais, en même temps, opèrent lentement comme des filtres. »

Et l’auteur de confesser ce qui pourrait bien être le mal du siècle en littérature : « Le salut serait-il à chercher dans le risque pris d’une parole immédiate et non dans l’écriture que l’attente autorise et cautionne ? » Les surréalistes ont trompé tout le monde en mettant en avant une écriture automatique qui pouvait, par sa non-maîtrise, laisser croire à une spontanéité des plus sincères ; or, la complexité et la beauté des images générées par leurs soins, témoignent d’elles-mêmes d’une maîtrise de la langue dans laquelle l’automatisme n’a aucune part – et encore moins l’hermétisme de leur imaginaire abstrait. La modernité a brouillé les évidences et ce qui était clair par le passé, est devenu sibyllin ; au point que l’écrivain ou le poète en est amené à se débattre avec un héritage embrouillé dont la première des maladies revient à ne plus parvenir à s’exprimer, à douter de tout simplement dire ce qui est à dire, et à écarter le superflu. Le langage est devenu un filet en sein duquel se débat la parole, alors qu’elle est davantage faite pour filer comme on le dit d’un couteau tranchant les mailles. On file tout aussi bien la métaphore quand on laisse courir le discours. Et Pierre-Alain Tâche remplit sa tâche, c’est le moins qu’on puisse dire, bien qu’il n’y croie guère, tout du long de ce premier carnet dont je me réjouis déjà de lire le second. Cette émotion première qu’il reçoit devant un tableau, en assistant à une conférence, en écoutant une composition de Schubert, celle qui lui dicte ce qu’il en écrira, appartient à cette alchimie singulière – qu’il voudrait bien sacrée – qui le mène de la révélation à l’acquiescement : « Ma parole ne souscrit donc pas à une esthétique de la destruction. Elle ne tend pas à dégager le terrain pour permettre autre chose, mais perpétue, tout au contraire, l’espérance de pouvoir accéder par elle au réel ou, si l’on préfère, la probable illusion d’une possible adhésion du poème à ce qui est. » A trop diviniser le langage, on en perd l’usage ; or, en bien des domaines, et ne serait-ce que dans la vie, c’est l’action qui résout la contradiction.

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@LG

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