Éloge de la folie

Fragments littéraires.

 

 « Il n’y a que moi, la Folie, pour partager indistinctement entre les hommes une bienfaisance toujours prête. »

Erasme, Eloge de la folie.

 Louise Labé et la folie d’aimer

L’humanisme est une folie car personne ne sera surpris d’apprendre que ce que l’homme hait le plus en l’homme, c’est l’homme ; de même que la femme paie le prix de sa condition au motif qu’elle est une femme. La vie n’est-elle pas haïe justement parce qu’elle est la vie ? N’est-ce pas sous l’angle de l’idéal que la vie est déconsidérée ? En ce début de XVIe siècle, rue de l’Arbre-sec, au pied de la colline Saint-Sébastien à Lyon, naît Louise Labé, auteure d’un Débat sur la folie et l’amour, ainsi que d’une Epître dédicatoire, où sont posés les ferments de la libération féminine qui contrastent de beaucoup avec le féminisme d’aujourd’hui. De nos jours, les femmes revendiquent le droit de redevenir les servantes dévolues à l’enfantement, à la maternité, à la vie familiale, aux conditions d’avant leur libération récente, mais par le biais, s’il le faut, des nouvelles technologies. On élargira d’ailleurs le schéma classique à toutes les composantes minoritaires de la société qui, naguère, n’en avaient pas le droit.

Fonder une famille par le sang, coûte que coûte et par n’importe quel moyen dans n’importe quelle situation, élever les enfants, travailler pour travailler, et pour la liberté en tant que telle, elle sera celle de la corvée volontaire. Quoi qu’on en pense, on ne pourra pas me démentir sur le fait que les libertés féministes actuelles supposent travail, famille, coterie – seuls les moyens d’y parvenir s’ouvrent sur un postmodernisme inédit, une technique nouvelle, au gré des différences de genre. A ce rythme, je m’étonne que les féministes ne réclament pas vaillamment le droit d’accepter sur elles l’exercice consenti du patriarcat masculin… Nul doute que ce progrès supplantera à son tour le droit de porter le voile, de faire la cuisine, d’être monogame et fidèle, et de ressembler trait pour trait à son voisin de palier par le droit à la normalité. On ne s’étonnera pas que sous le régime chrétien du XVIe siècle, l’aspiration à la libération féminine sera toute autre que selon les codes religieux traditionnels.

Je me trompe peut-être, mais originellement, la liberté était faite pour simplifier ce qui devenait irrespirable et inextricable par le biais des conventions sociales. Il y a 400 ans de cela, Louise Labé enjoignait les femmes à montrer enfin aux hommes à quel point ils se trompaient en leur faisant le tort de ne leur reconnaître aucun honneur dans les disciplines les plus hautes de l’esprit : la science, la musique, les lettres, la poésie, la politique, et tout ce qui pour les hommes est sujet de gloire. Louise Labé n’omet pas de préciser que, selon elle, si les femmes ne sont pas faites pour commander, elles sont capables de rivaliser en capacités de premier ordre. Ce n’est donc pas les tâches ingrates, le partage équitable des corvées, tout ce qui était dévolu aux femmes depuis toujours : la maternité, le ménage, les soucis domestiques, l’enfantement, la gestion du logis, le tricot, la cuisine, toutes tâches résolument corporelles, matérielles, naturelles, abaissant les femmes au rang des servantes et des génitrices, qui l’intéresse, mais de leur permettre de gagner l’excellence de l’esprit par le loisir et l’étude. Il s’agissait moins de viser la médiocrité pour tous et toutes, que de conquérir autant que les hommes, les plus hautes disciplines.

Faire honte à l’homme, écrit Louise Labé, lui faire honte en le concurrençant sur son terrain et en le forçant à faire mieux encore pour justifier sa soi-disant supériorité. Les plaisirs de la jeunesse, de la beauté, de l’amour, auxquels on réduit la femme, n’égalent en rien selon elle les plaisirs du savoir dont la durée est bien supérieure à celle des plaisirs charnels, dont les souvenirs sont plus douloureux qu’apaisant. Son audace, demeurée célèbre par son talent, provoquera un retour de bâton des calvinistes qui la traitèrent rien moins que de pute, selon le langage soigné de l’époque : « courtisane publique ». Salissure facile à l’égard d’une femme, et qui plus est, auteure de sonnets d’amour… Calvin en personne l’attaquera dans un de ses sermons, ce qui souligne autant sa célébrité que son féminisme. Rien ne vient pourtant étayer dans la vie de Louise Labé, qui n’était pas une enfant du peuple mais bien au contraire destinée à la bourgeoisie à laquelle elle ne correspondait pas, ce soupçon de mauvaise vie ; elle manifestera bien plutôt une indépendance souveraine peu faite pour plaire aux prédicateurs.

Dans le long monologue d’Apollon, à la cinquième partie de son Débat, Louise Labé fait dire au dieu que l’amour est avant tout amitié, et qu’en marge de ses pénibles passions, de ses déchirants tourments, l’amitié préside seule à la bonne entente amoureuse ; c’est le préalable nécessaire à l’amour véritable, et cette amitié des amants apparaît comme plus importante encore que le mariage ( !) qui, bien souvent, ne réunit que deux rivaux se querellant l’un l’autre. Cet éloge de l’amitié dans l’amour, hérité des romains, est spectaculairement opposé à la tradition chrétienne du mariage en plein XVIe siècle par une femme poète ! Même aujourd’hui, cette conception de l’amour par l’amitié apparaît comme saugrenue, impensable, révolutionnaire.

Qui pourrait se montrer indifférent, écrit-elle, à cette affection naturelle pour l’amour qui fait des hommes désireux d’aimer autant que d’être aimés ? Nul ne peut s’en détourner sans sombrer dans la bizarrerie, dans un vice étrange recouvert de misanthropie. Le portrait de l’homme indifférent d’amour que dresse Louise Labé mérite que j’en cite le passage entier :

« Et qui est celui des hommes, qui ne prenne plaisir, ou d’aymer, ou d’estre aymé ? Je laisse ces Mysanthropes, et Taupes cachees sous terre, et enseveliz de leurs bizarreries, lesquels auront par moy tout loisir de n’estre point aymez, puis qu’il ne leur chaut d’aimer. S’il m’estoit licite, je les vous depeindrois, comme je les voy decrire aus hommes de bon esprit. Et neanmoins il vaut mieus en dire un mot, à fin de connoitre combien est mal plaisante et miserable la vie de ceus, qui se sont exemptez d’Amour. Ils dient que ce sont gens mornes, sans esprit, qui n’ont grace aucune à parler, une voix rude, un aller pensif, un visage de mauvaise rencontre, un œil baissé, creintifs, avares, impitoyables, ignorans, et n’estimans personne : Loups garous. Quand ils entrent en leur maison, ils creingnent que quelcun les regarde. Incontinent qu’ils sont entrez, barrent leur porte, serrent les fenestres, mengent sallement sans compagnie, la maison mal en ordre : se couchent en chapon le morceau au bec. Et lors à beaus gros bonnets gras de deus doits d’espais, la camisole atachee avec esplingues enrouillees jusques au dessous du nombril, grandes chausses de laine venans à mycuisse, un oreiller bien chaufé et sentant sa gresse fondue : le dormir accompagné de toux, et autres tels excremens dont ils remplissent les courtines. Un lever pesant s’il n’y a quelque argent à recevoir : vieilles chausses repetassees, soulier de païsant : pourpoint de drap fourré : long saye mal ataché devant : la robbe qui pend par derriere jusques aux espaules : plus de fourrures et pelisses : calottes et larges bonnets couvrans les cheveus mal pignez : gens plus fades à voir, qu’un potage sans sel à humer. Que vous en semble il ? Si tous les hommes estoient de cette sorte, y auroit il pas peu de plaisir de vivre avec eus ? »

Récapitulons : l’absence d’amour en l’homme le rend morne, bête, sans conversations, vulgaire, taciturne, bizarre, craintif, fuyant, louche, vicieux, avare, sans estime ni pour lui-même ni pour un autre, suspicieux, reclus, sauvage, désordonné, rustre, grossier, mal habillé, négligé, gras, glaireux, jamais loin d’un excrément, d’une souillure – plus proche du porc que du Don Juan. L’homme sans amour est peu galant et fait peu envie. Aussi, tout à son désir de plaire, l’homme pour qui l’amour compte, développera des qualités humaines et esthétiques qui, selon Louise Labé, le rapproche davantage de l’art de vivre et des raffinements civilisés, comme si l’amour portait en lui la quintessence des grandes aspirations humaines. Le souci de soi se trouve stimulé par le désir de plaire et il entraîne avec lui une exigence de vertu.

Chez les femmes, ce même souci, vestimentaire, ou par le soin de la coiffure, les rend bien évidemment, tout comme chez les hommes, plus jolies et généreuses d’elles-mêmes, en même temps qu’elle les maintient jeune, y compris dans le grand-âge où le soin de l’apparence contribue à en effacer la vieillesse. Tous les raffinements de l’art semblent se nourrir de ce qui plaît ou cherche à plaire, et par ce fait, ont Vénus pour muse : « Diray je que la Musique n’ a esté inventee que par Amour ? » Chansons, madrigaux, sonnets, pavanes, gaillardises, sérénades, aubades, et jusqu’aux tournois, aux duels, aux combats, comédies, tragédies, jeux, romans, quel art n’est-il pas de près ou de loin lié à l’amour, à ses turpitudes ? L’Antiquité l’a abondamment chanté, qu’il en aille d’Homère, Virgile, Ovide, Pétrarque, et jusqu’à Platon, dont le Banquet fait entrer l’amour à la dignité de sujet philosophique.

Mais dans son Débat imaginaire, inspiré par la Folie d’Erasme, Apollon défend l’amour sous sa forme rationnelle, et accuse la Folie, celle qui lui bande les yeux, de détourner l’amour à son profit et d’en faire une passion. A quoi Mercure, convoqué devant les dieux, et notamment devant Jupiter, le dieu des dieux, se doit de prendre la défense de la Folie pour justifier sa nécessité dans l’amour. Que serait le monde s’il n’y était que sagesse ? Si tant est que les philosophes aient véritablement été sages, ce que leur biographie dément, le vrai sage se devrait d’être parfaitement coi et stoïque, à l’écoute mais parfaitement paisible, tout juste bon à planter des choux écrit-elle. Or, la folie a pour elle tous les attraits de la civilisation : car la science est folie, qui conduit des hommes à quantifier, compter, mathématiser à longueur de journées des problèmes tantôt insolubles, à échafauder bien souvent des chimères dont on découvre qu’elles furent moins scientifiques que rêvées ; folie que cet aventurisme dans le ciel, la mer, les terres, les étoiles, dont s’épargne le sage ; folie que ces fous qui se rencontrent et se soutiennent dans un même élan vers la vérité, ou vers la conquête, la guerre ;  folie entre toutes, pourtant remplie de hauts faits qui, semblable à l’ambition politique, feront aduler du peuple des fous s’étant trouvés au bon endroit au bon moment pour y accomplir quelque audace remarquable. La folie fait tourner le monde, là où la sagesse, l’arrête. La folie est hautement productive, la sagesse, improductive. Qu’est-ce qu’une économie sans folie ? Qu’est-ce que ces voyages aux quatre coins du monde sans folie ? Combien de professions recouvrant de réels dangers ? Autant le monde des hommes serait parfaitement stérile sans folie, autant l’amour lui-même, séparé de sa fougue première, en serait par-là même annulé.

La folie, quand elle ne prête pas à l’enthousiasme, à l’éblouissement, à la témérité, à l’aventure, et sachant ainsi se faire admirer, prête aussi à rire, lorsqu’elle en devient ridicule. L’aspect négatif de la folie prête plus souvent à rire qu’à pleurer, et là où l’amour tend à se dissimuler, à se cacher, la folie, pour son compte, se veut généreuse et dispendieuse – personne n’étant jamais fou tout seul, Folie a besoin de partenaires pour l’être. Là où l’amour peut être douloureusement intériorisé, la folie est communicative. La sagesse peut, bien entendu, lorsqu’elle est exemplaire, forcer l’admiration, mais elle ennuie sur la durée ; la folie est jeu, fête, allégresse, comédie, tragédie, créativité, danse, poésie, aventure, toute chose et tout art que l’homme déploie, là où sagesse est extinction et presque tristesse, quand elle n’est pas renoncement. Contre le sérieux d’Apollon pour qui même l’amour est raisonnable, Mercure plaide pour la folie qui, on le voit bien, dans l’esprit de la Renaissance, est un retour fulgurant d’aspirations élevées, de découvertes, de connaissances, de conquêtes, de créativités nouvelles, et de vigueur à être ; un appel à de grands élans et non plus un ascétisme religieux auquel la philosophie elle-même avait fini par ressembler.

Et pour comble de folie, n’est-ce pas sommet de folie que les cathédrales, les temples, les châteaux, les monuments d’architecture défiant l’imaginaire et les lois de la physique ? Que n’aurait pas écrit Louise Labé si elle avait assisté à l’expédition de l’homme sur la lune, ou en voyant s’élever nos gratte-ciels d’un kilomètre de haut… Tout ce qui fait la magnificence des civilisations et de leurs arts recouvre une folie première, une démesure native : « En somme, sans cette bonne Dame l’homme seicheroit et seroit lourd, malplaisant et songeart. Mais Folie lui esveille l’esprit, fait chanter, danser, sauter, habiller en mile façons nouvelles, lesquelles changent de demi an en demi an, avec toujours quelque aparence de raison, et pour quelque commodité. » (…) En fin de compte, Mercure conclut : derrière l’amour, il n’y a rien d’autre que le désir, et c’est en ceci qu’il n’est pas conjurable, à moins de faire violence à sa nature et d’en payer les conséquences par le dolorisme de la contention. Et si le désir parfois délire, connaît des excès, il ne saurait être un mal par nature. La recette est simple, nous dit Mercure : pour être aimé, il faut être aimable, et au jeu de la séduction, même les artifices du maquillage et de l’habillement s’avèrent moins efficaces que l’attitude plaisante. Ceux qui s’y refusent ne peuvent ignorer que même Hercule tomba sous les charmes d’Omphale et ne put s’épargner déroutes et soucis : « Il faut passer outre, et montrer qu’impossible est d’estre autrement. » L’amant(e) avisé(e) saura que c’est par complexions semblables que l’on cultive l’amour et non sur des divergences. Qui se ressemble s’assemble est vieux comme le monde et promis à une efficacité pérenne. Au terme du Débat, amour et folie seront autorisés par les dieux à s’acoquiner, mais à condition qu’ils en demeurent aimables et s’épargnent les outrages – ainsi ont parlé les dieux. Les ébats resteront courtois.

 

 

Je vis je meurs © Hélène Martin - Topic

 Hélène Martin sur un sonnet de Louise Labé

 

 

 

Erasme et la folie de vivre

La folie parle, du moins chez Erasme. L’auteur disparait pour laisser place à la folie, de la même façon que dans le Débat de Louise Labé, la folie et l’amour se disputent et sont jugés selon leurs vices ou leurs mérites. C’est bien sûr Erasme qui lance la mode, car son Eloge de la folie date de 1515, alors que Louise Labé n’est pas encore de ce monde. La folie de la Renaissance n’a toutefois rien de la folie qu’on enfermera du temps d’Artaud. Elle y est dépeinte comme aimée des dieux et des hommes, parée de gaieté, de rire et de joie, d’ivresse et de népenthès, cet antidépresseur antique. Elle est printemps efflorescent, renaissance après l’hiver, terre dorée de lumière vivifiée par un zéphyr ardent ; le contraire même de l’ennui et de la tristesse, du souci de l’âme raisonnable. Elle est fête et foire, charlatanerie, emplie de bouffons et de pitres, niaise et sophiste, dispensatrice du bonheur, sincère et directe, refusant l’hypocrisie du sage qui cache sous son allure apprise, ses pulsions dionysiaques. Richesse, luxure, démesure et banquets, la folie, loin d’être le fléau dénoncé par les sages, se trouve être selon elle-même, la déité la plus écoutée du genre humain ; c’est elle qui fait tourner le monde, les affaires, les empires, les artistes, les hommes. Mais bien entendu, Folie prêche pour sa paroisse, car Erasme nous avertit bien : c’est elle qui parle, pas lui.

Folie est amour, folie est ignorance, flatterie, oubli, paresse, volupté, étourderie, mollesse, bonne chère, profond sommeil, voici autant de serviteurs à cette maîtresse que même les rois y succombent. Folie est aussi enfantement, mariage, sexualité, car tout commence par cet alliage maudit qui, de la sexualité, fort peu raisonnable, embrasse également les tourments et les charges ardues de la mise au monde et de la fidélité. La vie commence ainsi, par cette folie première, ce qui prouve en substance que c’est la vie qui lui ressemble le plus. Aucun être raisonnable n’accepterait ce fardeau s’il en connaissait d’avance les inconvénients, nous dit-elle ! Car le plaisir, et non la contrainte, mène la danse ; même les stoïciens, pestant et jurant en public sur l’abomination du plaisir et ventant la si fortifiante douleur, ne le font qu’à dessein d’en dégoûter les autres pour s’y adonner eux-mêmes en cachette. Sophocle ne disait-il pas : « Moins on a de sagesse, plus on est heureux » ? Les enfants ne sont-ils pas les plus à même d’illustrer ce propos ? Ne sont-ils pas tant aimés parce qu’ils sont dénués de toute raison, batifolant et exprimant leurs désirs sans la moindre rétention ? Leur charme ne disparait-il pas sitôt qu’ils commencent à penser et à raisonner ? Les enfants sont plus proches de la folie que de la sagesse, et c’est en ceci qu’ils sont aimés de tous – CQFD.

Et lorsque le grand-âge sombre dans sa sénilité, comme par hasard, on le dit retomber en enfance. Qu’un vieillard demeure sage et lucide, et il sera, de par sa condition et ses misères, d’une humeur peu propice à la joie. La folie permet au vieillard d’oublier, de radoter, de bavarder en vidant les bouteilles, plus sociable que solitaire. C’est précisément par babillage édenté, balbutiement et niaiserie, que les vieillards et les nourrissons sympathisent tant ; qui se ressemble s’assemble par-delà les âges entre vieux et jeunes fous. Folie permet de demeurer toujours jeune, bon vivant, bien gras et brillant, Erasme ajoutant : comme des « porcs d’Acarnanie ». Bacchus est un dieu admirable de folie, jeune éphèbe à la grande beauté, ivre et inconscient, partageant festins, danses, chants et jeux, farces et plaisanteries ; juvénile et jovial jusqu’à plus soif. Cupidon lui-même demeure un enfant frivole, dont rien de sensé n’intéresse.

Si les dieux sont eux-mêmes à moitié fous, leur créature, l’homme, n’allait pas s’en tirer autrement, et la nature a pris un soin particulier à placer dans une petite région du cerveau, la raison, et dans l’intégralité du corps, les passions ; la raison en est simple : la nature s’est occupée elle-même de ne pas céder à l’homme une existence essentiellement morose, et c’est ainsi qu’elle a doté l’homme d’une plus grande proportion de passions. Du coup, prise en étau entre la colère et la concupiscence, animant le corps du cœur à ses bas-instincts, la raison, largement minoritaire, n’a souvent plus grand-chose à opposer que son cri. « Le singe est toujours singe, même sous un habit de pourpre. », comme l’énonce un vieil adage grec stupéfiant de darwinisme antique ! Quant à la femme, si folie est elle-même au féminin, la femme, pour son compte, ne saurait être autrement que folle. Elle y gagne ainsi en beauté, en joie, en légèreté, et s’en trouve plus heureuse que l’homme ; la douceur de la femme, les raffinements de sa toilette, la maintient dans une éternelle jeunesse, se rendant si désirable à l’homme qu’elle en asservit jusqu’aux tyrans. Si Folie est femme et si l’amour est en lui-même la suprême des folies, il ne fait aucun doute pour Erasme que la femme est avantagée. Le compliment est bien évidemment à double tranchants…

L’amitié est une autre grande folie ; Erasme reprend terme à terme les mots de Cicéron pour la qualifier : elle est aussi nécessaire que l’air, le feu et l’eau, son absence prive une vie de tout soleil ; pour être à ce point vantée comme le plus grand bien par les philosophes, elle doit assurément dépasser le cadre de la bonne mesure. Sa parenté avec l’amour la rend tout aussi aveugle sur les défauts de ceux qu’on aime, elle transforme les vices en qualités, assure connivence et méprise, en elle s’immisce aussi la trahison. Le genre humain étant déraisonnable par nature, ou si peu porté à la sagesse, la plupart des amis seront à l’image de leurs vices ; le moindre clairvoyant verra tant et si bien les vices de ses amis qu’il en précipitera tout aussi rapidement les ruptures. Plus l’intelligence est acérée, plus les amis se volatilisent. Mais encore une fois, semblable à l’amour, c’est l’aveuglement qui les unit.

Combien de divorces seraient à déplorer si le mari savait d’avance à quels jeux s’était adonné sa jeune vierge avant le mariage, et combien de complaisance, de badinage, de dissimulation, d’illusion, de faiblesse, pour que le logis conserve son apparence de bonheur immaculé, de tranquillité conjugale ; combien d’adultères derrière les yeux délibérément hostiles à la lumière ! La folie sauve les apparences, enrobe de miel les cacheries amères, et flatte tant et si bien les faux accords qu’elle permet d’harmoniser la société au sein même de liens dont la plupart deviendraient vite insupportables : de patrons à employés, de maîtres à servants, d’hôtes à hôtes, de camarades à camarades, du professeur à l’écolier.

A qui la faute si la haine est plus présente que l’amour ? Le litige à la concorde ? La Nature est une marâtre plus qu’une mère sachant très bien faire désirer la beauté alors qu’en elle tout doit flétrir ; elle sait fort bien ne faire admirer que ce qui se trouve chez un autre et infuser le dégoût en soi-même ; faire désirer la jeunesse alors qu’elle est déjà passée ; contraindre à trouver des occupations dans un monde dominé par l’ennui. Face à toutes ces occasions de marasmes, de déceptions, la folie a inventé la bienséance et le contentement de soi, ces dispositions qui délivrent des envies et font que chaque peuple se préfère aux autres.

Et quand bien même la guerre éclaterait, Folie serait tout autant contente ; rien ne la séduit moins que la musique militaire, les trompettes, les grands élans courageux, la virilité puissante des gros et gras bien pesants, pratiquant l’art de la guerre dont on peut dire qu’il est le seul art pouvant se dispenser d’intelligence et de savoir, d’esthétique et de raffinement ; le seul art qui sied bien mieux aux parasites, larrons, brigands, rustres, imbéciles, endettés, et autres rebuts de la société. Point de philosophes et de sages dans les rangs des combattants, ces derniers étant impropres à toute utilité sociale, comme en témoigne le plus grand d’entre tous : Socrate, qui n’a pas même écrit une ligne de sa vie et s’est contenté de vivre en sage, c’est-à-dire, à ne rien faire du tout sinon interroger les nuées et titiller un insecte sur son chemin. Il fut condamné à mort pour tout honneur. Aurait-il fait l’éloge de la folie, qu’il serait demeuré vivant et, à n’en pas douter, aurait réalisé le rêve de Platon : devenir le plus proche conseiller du tyran. Platon fut son meilleur avocat, mais ahuri devant la foule, incapable de s’y exprimer ; Théophraste demeura lui aussi coi en montant à la tribune, aussi timide et pétrifié qu’Isocrate, n’osant pas même ouvrir la bouche ; rien que le père de l’éloquence romaine, Marcus Tullius, tremblait péniblement dans ses exordes – que vaudraient tous ces sages sur un champ de bataille, eux qui ne sont guères capables de s’adresser au public sans défaillir ?

Et pourtant il y eut des philosophes tyrans, nous dit Erasme, mais leur sagesse au pouvoir ne fit que rendre leur règne encore plus désastreux : les deux Caton, dont le premier fit tant de dénonciations qu’il mit la République sens dessus dessous ; le deuxième, en promouvant avec tant de sagesse la liberté du peuple, qu’il la fit plus sûrement disparaître. Ajoutons les Brutus, Cassius, Gracchus, et Cicéron lui-même, bien vite devenu la peste de la république romaine comme Démosthène l’était pour Athènes. Et si quand bien même l’empereur Antonin fut bon, c’est sa progéniture qui causa le plus de mal. Les progénitures des sages, quand elles existent, rejoignent généralement la folie ordinaire et anonyme.

Qu’est-ce qu’un sage pour une cité ? Des êtres incapables de s’amuser dans une fête, conservant toujours un morne silence, assommant les convives par des dissertations sérieuses ; ils ne savent pas danser, ou pas mieux que des chameaux ; conservent un visage sinistre même devant un spectacle, au point qu’on finit par les sortir de la salle ; incapables de remplir les formalités administratives sans s’y perdre ; indifférents aux usages comme aux opinions communes, ils sont inutiles autant à leurs amis qu’à la patrie ; asociaux, ils attirent sur eux la haine de tout un chacun, et quant à vivre indépendamment de la folie des fous, mieux leur vaudrait de partir s’établir dans le désert pour y jouir de leur sagesse.

Car la vie de la cité n’est que folie faite par des fous pour des fous ; on ne séduit pas la populace avec de la raison, mais avec des fictions fabuleuses. Parmi ces fictions, la plus folle de toutes, la gloire, qui en perdit plus d’un. Quant à la vie publique, elle n’est que flatterie pour obtenir candidature, acheter des suffrages, susciter des applaudissements, se complaire à être acclamé par des fous, se voir en idole, en statue d’airain ; avoir le culte du nom, l’honneur de la lignée, la consécration divine offerte à plus d’un tyran exécrable ; et tous les grands héros eux-mêmes n’ont rien fait d’autre que jouer avec la folie.

Et puis franchement, qui se trouve être le plus méritant socialement du sage ou du fou ? Soyez raisonnables… Comment réussir dans les affaires si vous êtes prudents, hésitants, circonspects ? La folie permet au contraire de prendre les devants et de tout oser. La vie quotidienne n’est qu’un théâtre où chacun joue son rôle, volontiers hypocrite, caché derrière son masque ou son fard ; le vieux se fait jeune, tel homme se montre femme, le pauvre se veut riche, le médiocre se pare en important, etc. Que croyez-vous qu’il adviendrait si un sage débarquait pour leur dire à tous ce qu’ils sont véritablement, c’est-à-dire en s’obstinant à leur faire tomber le masque ? Il démontrerait que le roi est nu, que derrière sa gloire honorifique se cache un homme médiocre, plus animal que divin ; que ce soi-disant maître et souverain n’est en fait que l’esclave de ses propres maîtres ; que ceux qui se pâment devant leurs trésors ne sont que des bâtards ignorant que la vertu n’est qu’en soi et qu’elle est seule noblesse qui vaille ; un pareil sage énonçant toute vérité sur le théâtre social serait pris pour un fou furieux et sorti immédiatement de la cité. Le bon sens est dans l’aveuglement de tous autour des mêmes illusions, et malheur à qui dénonce la supercherie ; la comédie de la vie est une folie, certes, mais plus fou encore est celui qui la répudie. Ainsi parla la Folie. Elle n’a pas fini.

L’homme raisonnable fait son malheur, non seulement par sa sinistre sagesse, mais également par la science, qui éloigne tant et si bien de la Nature, qu’elle le rend malade. On voit même des médecins s’irriter lorsqu’un patient guérit de sa fièvre... L’homme raisonnable cultive le souci, reçoit de ses pensées nombre de maux, craint la mort, est tantôt chahuté par quelque angoisse ou quelques fantômes, connaît l’inquiétude et l’espérance d’un bien à venir, est sujet à la honte, la peur, l’envie, l’ambition, l’amour, autant de maléfices que l’idiot, le stupide, ne connaît pas. Même l’inconscience de la brute vaut mieux que le souci du sage. Le fou, pour son compte, dans sa débilité, est heureux : il est dans la réjouissance, le badinage, les rires, les chansons, l’insouciance, le jeu, l’amusement, la gaieté ; les fous sont aimés de tous, ont beaucoup d’amis, sont de joyeux convives, on les convie, on les réclame ; même les rois les adorent, tous les banquets leur sont ouverts – les bouffons plaisent de la rue jusqu’aux princes, alors que la tristesse des sages n’est bonne que pour leur solitude, si on excepte le prestige des savants dont les rois aiment à s’entourer pour la galerie.

Qui plus est, le fou est franc, sincère, là où le sage est double ou multiple. Le fou ne cache rien et dévoile tout d’un seul coup, la moindre de ses émotions présentes et peinte sur son visage là où le sage sait dissocier son discours de son état, tantôt pour énoncer une vérité, tantôt pour donner un conseil. Le fou ne réfléchit pas, alors que le sage peut aisément faire passer le feu pour de l’eau ou inversement par sa dialectique. La spontanéité du fou lui permet de dire des vérités bien plus outrancières au prince, sans que celui-ci ne s’en offusque, là où le sage serait, pour la même vérité, conduit à boire la ciguë. L’inconscience, même quand elle tape juste, est aussi bénigne aux oreilles que la voix d’un enfant ; alors que celle du sage, parce qu’elle est réfléchie, en est bien plus cruelle et mal reçue.

Pourquoi risquer si gros, pourquoi faire de sa vie la triste existence des sages quand l’amour-propre, l’amour de soi, l’orgueil, l’égoïsme, suffisent pour être heureux ? N’aimer que soi, se croire beau quand on est laid, se croire libre quand on est esclave, se croire puissant quand on est simplement mieux protégé, se croire méritant quand on doit son mérite à la chance, se prendre pour un grand artiste et plastronner quand on est un vulgaire histrion – étant démontré que plus la marchandise est inepte plus elle a de succès. La médiocrité, elle non plus, n’a pas d’âge… Mais peu importe la vérité, Erasme nous l’a déjà mainte fois dit, l’amour de soi suffit. Il suffit bien pour bénéficier du talent, de la grâce et de la beauté, et tous les peuples pensent ainsi être le meilleur entre tous, les autres n’étant que des barbares. L’amour de soi est seul qui vaille et comme il permet à tout un chacun de s’aimer même avec les plus cruelles tares, l’amour de soi est folie et suprême félicité. Il suffit au bonheur humain et il est d’autant plus comblé si la flatterie s’en mêle. Le chien n’est-il pas le meilleur ami de l’homme, qui aime tant flatter son maître et se faire caresser ? Ou comme dirait Erasme : « Voit-on plus obligeant que deux mulets qui s’entre-grattent ? »

La Folie parle d’Erasme, dans son éloge d’elle-même, elle le dit son ami ; mais c’est Erasme qui écrit. Vous comprenez ? C’est fou, non ? Suis-je fou moi-même, soudainement, je ne sais pas, mais la Folie parle maintenant par ma voix, pour que je la cite à mon tour :

« Disons la chose comme elle est ; la Fortune aime les gens peu réfléchis, les téméraires, ceux qui disent volontiers : « Le sort en est jeté ! ». La Sagesse rend les gens timides ; aussi, trouvez-vous partout des sages dans la pauvreté, la faim, la vaine fumée ; ils vivent oubliés, sans gloire, sans sympathie. Les fous, au contraire, regorgent d’argent, prennent le gouvernail de l’Etat et, en peu de temps, sur tous les points sont florissants. Si vous faites consister le bonheur à plaire aux princes et à figurer parmi les courtisans, mes divinités couvertes de pierreries, quoi de plus inutile que la Sagesse ? Il reculera devant un parjure ; il rougira s’il est pris à mentir ; il se ralliera plus ou moins, sur la fraude et l’usure, aux scrupules des sages. Si l’on ambitionne les dignités et les biens ecclésiastiques, ânes ou bestiaux y arriveront plus tôt qu’un sage ; si l’on cherche le plaisir amoureux, la jeune femme, partie importante dans l’affaire, sera de tout mon cœur avec le fou et s’éloignera du sage avec horreur comme d’un scorpion. Quiconque enfin veut jouir agréablement de la vie doit avant tout fuir le sage et fréquenter plutôt le premier animal venu. En somme, de quelque côté qu’on regarde, pontifes, princes, juges, magistrats, les amis, les ennemis, les grands et les petits, tous ne cherchent que l’argent comptant ; comme le sage méprise l’argent, on a soin d’éviter sa compagnie. »

La Folie ayant dit ces mots inoubliables, elle demanda encore la permission d’Erasme, et présentement la mienne, pour citer encore sa maxime capitale qui lui tient à cœur et qui résume son enseignement suivi par la presque totalité du genre humain, à l’exception de ces mauvais vivants de sage :

 

 « Ce que tu n’as pas, fais semblant de l’avoir. »

 

 La devise de la fausseté, promise à un très long avenir. Profitons du silence de la Folie, après qu’elle ait achevé ses derniers mots, pour souligner que son éloge finit tout de même, avant de s’achever, par dévoiler un peu de son but caché. La satire d’Erasme ne vise pas tant les philosophes, si on excepte les scolastiques et les idéalistes qu’Erasme accuse de prendre des lubies pour des lanternes, sinon de travestir la religion derrière le discours de la sagesse, ou encore les philosophes de pouvoir qui se sont montrés bien plus tyrans que sages dans l’usage qu’ils firent de la politique. Dans les dernières pages de son Eloge, on peut en effet lire ceci (LXVI) : « Pour ne pas divaguer dans l’infini et pour abréger, la religion chrétienne parait avoir une réelle parenté avec une certaine Folie et fort peu de rapport avec la Sagesse. » Il joint à son exemple, le fait que les enfants, les innocents, les vieillards, aiment spontanément les cérémonies, quelles qu’elles soient. Le décorum religieux séduit naturellement. C’est cette critique de la religion, sinon des théologiens, qui déclenchera le scandale.

Les fondateurs du christianisme, selon la Folie, étaient des ennemis des Lettres et des admirateurs de la foi, qui n’est pas rationnelle ; les apôtres des Evangiles répètent à maintes reprises que la folie est désirable et nécessaire à Dieu – Jésus, par son exemple, est davantage l’homme de la Passion que de la Sagesse. Les grands laudateurs de la folie, dans les textes, sont moins les philosophes, qui plus souvent accusent la folie des hommes, que les religieux, qui en font l’apologie ; l’Ecclésiaste vante la folie, Salomon en fait lui aussi l’éloge, Saint Paul dans les Evangiles (« Dieu a voulu sauver le monde par la Folie »), Saint Luc également, Jésus en personne, pourfendant toute élite intellectuelle : pharisiens, scribes, docteurs de la Loi ; le prophète du christianisme n’aspirant qu’à être le berger d’un peuple de brebis, dont Erasme (ou la Folie) nous rappelle que l’injure « tête de brebis », au temps d’Aristote, qualifiait la stupidité… A quoi il faut ajouter que Dieu, dans la Genèse, condamne le fruit de l’Arbre de la connaissance, et saint Bernard, de son côté, nomme la montagne où siège Lucifer, de « Montagne de la Science ».

Si la Folie d’Erasme condamne les sages pour leur inutilité et leur austérité, elle aime autant la civilisation que la religion, qui lui font les yeux doux ; la piété est dépeinte comme la somme de toutes les folies : une prodigalité irraisonnée, la négligence des injures, l’indifférence aux tromperies, l’absence de distinctions entre amis et ennemis, le chrétien cultivant le dégoût des plaisirs, pratiquant le jeûne, les veilles, et le goût des larmes, du labeur, de l’humiliation ; haïssant la vie, s’impatientant de la mort, et paraissant déserté par tout sentiment humain. Ainsi furent également les apôtres, plein de ferveurs et d’enthousiasmes, plus d’une fois qualifiés d’insensés par leurs contempteurs. La vie chrétienne est à elle seule une folie : l’esprit est détaché d’une chair peccamineuse, la vérité lui est impropre et inaccessible, seule la mort ou la pensée de la mort lui permet de se détacher d’un corps que le chrétien ne peut que subir. Les agonisants, nous dit Erasme, partagent avec eux, dans leurs derniers délires, de mêmes fulgurances inspirées…

La vie du chrétien est semblable à celle des enchaînés de la Caverne de Platon : condamnés à ne pouvoir observer que les ombres des objets sur les murs, mais pas les objets eux-mêmes, qui leur demeurent cachés au loin à l’entrée de la grotte. Seule la lumière porte leurs ombres sur les murs, et c’est de ces seuls reflets qu’ils en déduisent quelques conjectures, mais qui n’en seront jamais des vérités. Les vérités se trouvent dans un monde non sensible, dans l’univers spirituel ; les sens sont trompeurs, il faut s’en méfier ; l’esprit est plus proche du divin dans ses abstractions. Erasme écrirait sans doute aujourd’hui, après le siècle de la psychiatrie, que le vrai chrétien vit pleinement la schizophrénie. Le monde coupé en deux, avec une préférence pour l’immatérialité des idées, au détriment de la sensibilité des sens. Et vivre au ciel quand on est encore sur terre, c’est vivre hors sol, et hors de soi. La sagesse à leur égard revient presque à les ranimer : reviens à toi l’ami… Mais le Prophète dit au contraire : « L’œil n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, le cœur de l’homme n’a pas ressenti ce que Dieu ménage à ceux qui l’aiment. » Le schizophrène gagne le ciel par autisme délibéré, en attendant sa véritable libération par la mort. Le christianisme, dans le discours de la Folie, c’est la démence à perpétuité…

On s’abuserait pourtant de voir en Erasme un athée ou un philosophe antichrétien ; il revendique sa foi chrétienne, bien qu’elle soit épicurienne et non dogmatique. Dans une lettre adressée au théologien Martin Dorpus, de ses amis, il explique plus amplement le sens de sa démarche : il s’agit d’un ouvrage satirique, ironique, prenant pour cible l’intégralité du monde des hommes pour le caricaturer par la folie. Bien avant Charlie-Hebdo, ou Hara-Kiri, Erasme revendique le droit de rire de tout et d’enseigner la sagesse par l’humour.

A sa décharge, il concède que Platon aurait admis qu’il est des plaisirs plus efficaces pour lutter contre des vices, que l’austérité, et il cite l’ivresse, comme un contrepoison. Allez dire cela à un allemand aujourd’hui, de la part d’un grec ! Erasme cite nommément Lucrèce et son poème De la nature des choses, qui exprime une lucidité cruelle, mais avec le miel de la poésie. Puis il écrit : « Je voyais combien le commun des mortels était gâté par les opinions les plus sottes, et cela dans toutes les conditions de la vie, et je souhaitais d’y trouver le remède plus que vraiment je ne l’espérais. Je m’imaginais donc avoir trouvé le moyen, grâce à ce procédé, de m’insinuer pour ainsi dire dans les âmes délicates et de les guérir tout en les amusant. »

Cette satire a donc bien le dessein d’instruire, d’éduquer à la morale ; la sagesse y est déconsidérée afin de mieux la conforter. On ne s’y trompera pas. Les vices de tous sont mis en scène afin de mieux amplifier l’intérêt de la sagesse. Il ne s’agit pas même de déconsidérer la religion, car tout y passe de la vie publique et privée des hommes, mais de dénoncer autant de folies qu’il n’y a de vices, y compris chez ceux faisant profession de vertu : « …de même que, dans Platon, Socrate se masque le visage pour réciter les louanges de l’Amour, j’ai joué moi-même masqué cette comédie. » Erasme s’est à ce point déguisé derrière ses folies qu’il ferait presque oublier qu’il est et demeure chrétien : « tu te rendras compte sans nul doute qu’elles cadrent beaucoup mieux avec les dogmes des Evangélistes et des Apôtres que les dissertations de certains auteurs qu’on trouve magnifiques et dignes des grands maîtres. » Pourquoi les médecins ont-ils le droit d’user de potions amères pour guérir leurs sujets et non les philosophes, se demande-t-il ?

Les protestations des théologiens lui paraissent d’autant plus injustifiées qu’il a en réalité tapé sur tout le monde, des poètes aux savants, des clercs aux nobles, et les seuls qui s’en soient offusqués furent les théologiens – pour changer… Et pas tous les théologiens, mais les plus médiocres d’entre eux, selon lui. Erasme constate que plus l’ignorance est grande, plus l’arrogance est forte, même chez les soi-disant lettrés. L’humilité, sinon la timidité, augmente à la mesure de notre savoir, tant la nuit parait grande lorsque s’allume notre modeste lumière. Ce que l’on sait ne cesse de rétrécir face à ce que l’on ignore, et la connaissance a cette étrange propriété que de voir grossir le gouffre à mesure qu’on le creuse. Erasme n’imaginait assurément pas créer la polémique avec ce texte, qu’il rédigea, selon ses dires, en marge de ses grands et sérieux ouvrages lui ayant apporté la considération de tous ; l’Eloge de la Folie fut pour lui un divertissement, une occasion d’érudition, une satire morale peu soucieuse d’épargner quelque parti que ce soit – tout le monde y passe, y compris les professions honorables de la vie citadine. Face aux critiques d’impiété dont il sera l’objet, il répondra : « j’ai mieux aimé offenser la rhétorique que de froisser la piété. »

Pour le coup, Erasme a contre lui la légèreté de sa bouffonnerie ; le propos fut plus sérieux qu’en apparence, et les plus susceptibles, les gardiens du temple de la foi, en ont été les plus déroutés. Le lecteur d’aujourd’hui en sera lui-même tout autant songeur, ne sachant pas toujours si l’auteur est sérieux dans ses affirmations, ou non. Le manichéisme n’étant pas le fort de sa subtilité et de son immense savoir ancien. Lui-même assure que son texte n’est pas un vain jeu, son propos ne fait donc pas l’économie du sérieux, mais à quel moment ? Ce n’est pas toujours évident. A quel moment Folie parle-t-elle, à quel moment le sage fait-il valoir son enseignement ? Rien n’est très clair, et cela s’explique aussi par le peu de gravité que l’auteur pensait y mettre ; ce détachement caustique, sur un ton professoral, avait de quoi semer le doute. Epicurien, sans nul doute, mais chrétien malgré tout. Chrétien d’abord. Ruse de la raison !

 

 

La folie © Maxime Le Forestier - Topic

 

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@LG

 

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