De l'éthique par temps de crise...

Se changer soi-même c’est changer le monde, en puissance. Telle est la définition la plus claire que l’on puisse donner de la philosophie existentielle. Ce qu’a in fine opéré Sénèque lorsque, rompu aux délires du pouvoir, il s’est refait une santé dans la solitude du citoyen affranchi. Lorsque toute représentativité politique se voit désespérément détournée de ses prérogatives démocratiques et républicaines par des intérêts privés, de classe, d’honneur ou par idéologie préconçue, le fruit de l’ambition politique et de l’engagement public semble généralement accoucher d’une souris, selon la fable consacrée que je ne résiste pas au plaisir de vous citer en aparté tant je la trouve drôle et raffinée… (voir plus bas) En effet, la conversion à l’éthique par le biais de l’engagement personnel et quotidien est d’une efficacité redoutable. Là où le politique échoue en quittant la base pour le sommet désincarné, l’individu opère au plus près de la réalité quotidienne ; son potentiel d’effet est donc pour le coup immense (tout autant que banal), puisqu’il est directement en prise avec la réalité brute, celle précisément qui souffre tous les problèmes. Tout en ayant les grandes manettes de commande dans les mains, le politique ne peut pas, ne sait pas « changer l’homme ». Pour le moins, sur le terrain national. Modifier les structures ne suffit pas si les mentalités s’y refusent ; le poids populaire agit comme une masse que des structures étatiques (et même économiques) ne suffisent guères pour l’atteindre puisque ce qui fait le fondement de l’agir politique, est dans l’âme de tout citoyen. Si tous les citoyens se donnaient pour eux-mêmes le luxe de la moralité publique, nos dirigeants seraient bien en peine de nous diriger… Il n’existe de politique – dans l’idéal – que pour assurer aux citoyens une organisation sociale harmonieuse et paisible, une économie au service de tous, la garantie des droits et leur extension aux sphères les plus importantes. Ce qui, en soi, est déjà une utopie...

La tolérance zéro est un héroïsme propre à la fonction présidentielle ou ministérielle ; elle est digne d’être appliquée à la tête des entreprises, des administrations, du public au privé, à Bruxelles, partout où la représentativité d’un homme ou de quelques hommes dispose d’un moyen d’action important et lourd sur le quotidien d’un grand nombre d’individus. Réclamer la tolérance zéro à l’échelle même de la rue, là où le poids d’une politique inefficace et pathogène pèse intégralement sur des êtres sans moyens d’action véritable (sur les structures), est une très mauvaise plaisanterie… Cela dit, en ces temps de néant politique, répandre l’idée selon laquelle il appartient à chacun d’être honnête et digne envers lui-même (donc envers autrui), et ce, quelles que soient les conditions socio-économiques, conditionne déjà un objectif d’assainissement moral par le bas. Qu’importe que la cime soit pourrie si la base parvient à conserver tant que possible la dignité de ses racines, solidement arrimées à la terre. Pratiquer la philosophie (l’éthique) individuellement, c’est déjà arrêter par maillons la longue chaîne de malheurs qui accroît la violence et la négativité à l’endroit de tout un chacun. Il appartient en effet à tout homme de refuser d’être la courroie de transmission de la moindre malveillance ; de la moindre volonté de nuire. Refuser de reproduire sur un autre ce qu’une injustice nous aura déjà fait subir, est la clé même d’un eudémonisme social à portée de tous. J'exclus bien entendu les impératifs de la misère qui conduisent à survivre par tous les moyens possibles, lorsque des processus vitaux sont en jeu. Le citoyen vertueux est toujours plus admirable que le moindre représentant public impuissant ; car qu’obtient le citoyen vertueux en échange de sa vertu ? Rien du tout, quand ce n’est pas mépris et souffrances supplémentaires… Non seulement il ne se permet aucun vice ; mais il endure celui de tous les autres : du patron voyou au bandit de grand chemin, du politicien véreux aux vilénies quotidiennes des petites âmes qui nous entourent. Il est donc à lui seul – par son stoïcisme banal – le vrai héro anonyme digne d’émules… Le véritable honneur est souvent inconnu de tous et d’une simplicité humaine aussi invisible que pragmatique… Ne faire de mal à personne. Mieux encore : ne rien faire d’autre qu’apaiser ce qui peut l’être. La politique de l’amitié vaut toutes les politiques d’Etat. Voilà un impératif catégorique de premier ordre et ne nécessitant pas grand-chose pour bagage que sa pure et simple humanité en acte…

 

La montagne qui accouche


 Une Montagne en mal d’enfant

Jetait une clameur si haute,

Que chacun, au bruit accourant,

Crut qu’elle accoucherait sans faute

D’une cité plus grosse que Paris :

Elle accoucha d’une Souris.


Quand je songe à  cette fable,

Dont le récit est menteur

Et le sens est véritable,

je me figure un auteur

Qui dit : « je chanterai la guerre

Que firent les Titans au maître du tonnerre.»

C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?

Du vent.

 (Jean de La Fontaine, Fables)

  

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La Montagne qui accouche - J.J. Grandville

@LG

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