Anachronisme divergeant

Fragments littéraires

 

Anachronisme divergeant

Tant que l’on se maintient dans son époque, on juge les périodes anciennes au prisme de notre modernité. Tout ce qu’il peut y avoir de vieillot, de suranné, d’affecté, dans un style d’époque, nous saute dès lors au visage. Notre jugement en est trompé. Ainsi pensai-je longtemps du mal des styles du passé en raison de cet effet de la distance imprégnant le vocabulaire, me masquant l’intérêt d’un Du Bellay, d’un Ronsard ou d’une Louise Labé. Parce que pour apprécier à sa juste valeur ce qui a vieilli, il faut retourner dans ce qui faisait le style de l’époque ; il faut tâcher de retrouver l’ambiance poétique de leur temps afin d’apprécier en quoi ces poètes sont plus que d’autres, dignes de mémoire.

Parcourant l’anthologie poétique française du XVIe siècle, égrenant les principaux poètes de ce siècle, on voit ainsi défiler poètes mineurs et poètes majeurs, ainsi que le jus stylistique qui les contient tous puisque nul n’échappe à son temps. En les relisant tous, on apprécie à sa juste valeur leurs limites irrémédiables et, en même temps, le fossé qui sépare les plus illustres des moins représentatifs. On saisit mieux ainsi la différence qualitative ; on s’aperçoit tout de suite, dans le phrasé même, la grandeur de Ronsard en son siècle, celle de Du Bellay, d’Agrippa d’Aubigné, de Jean de Sponde.

La précision, la fraîcheur, la richesse d’évocation et la modernité bien supérieure de leur tonalité. Ils en ressortent bien plus lisibles que les autres, comme épargnés par un surplus d’artifices rendant de plus obscurs, maniérés et pompeux, quand ils n’en deviennent pas incompréhensibles ou futiles. Alors seulement, on parvient à comprendre en quoi ces grands noms le sont devenus, ce qu’une anthologie générale, mélangeant les époques, ne nous aurait pas permis de comprendre, car la modernité est toujours plus efficace et appréciable que ce qui a vieilli, et ne saurait souffrir la comparaison. On ne peut comprendre le génie d’un temps qu’en s’y immergeant et en comparant ce qui est comparable : Du Bellay avec Ronsard, et non Boileau avec Rimbaud.

 

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Boileau

Lorsqu’on invoque Boileau, c’est généralement pour nous enquérir de son Art poétique, avec tout le pédantisme dont sont capables les gardiens du Temple de la littérature. Mais Boileau, qui fut un temps libertin, comme La Fontaine, fréquentant même, dans sa jeunesse, des milieux de débauche, comme l’on disait, est aussi l’auteur des Satires. Pour un homme qui a fréquenté Molière, La Fontaine, Jean Racine, et qui est mort quand Voltaire était enfant, la verve incendiaire de leur auteur, leur radicalité surprend ; on songe, plus encore à La Bruyère, à la colère sourde d’un Chamfort. Nul doute que Boileau ne devait guère se faire des amis à la Cour des grands souverains, empruntant ainsi à La Fontaine, sa dénonciation des faux-semblants, des hypocrisies, des vilénies humaines ; l’absence de bonheur conférée par la richesse, la folie des honneurs comme de la réputation, de même que celle de la rapacité qui ne travaille qu’à sa peine en thésaurisant, sans y éprouver la moindre joie et le moindre plaisir.

Boileau, dans ses charges contre les hommes, n’omet pas la crainte d’être taxé de misanthropie, et renchérit : « L’auteur, après avoir écrit contre tous les hommes en général, a cru qu’il ne pouvait mieux finir qu’en écrivant contre lui-même. » On n’épargne rien ni personne, sinon les lois et la coutume, comme on aime à dire depuis Descartes. Les classiques s’avèrent subitement plus frais que les modernes – curieuse époque qui se rengorge d’un progrès qu’elle a déjà perdu, mais qu’elle continue d’appeler ainsi, en prenant son apparence – j’allais dire son rictus - pour ses bienfaits.

Les universitaires préfèrent de beaucoup le ton professoral de son Art poétique, bien que l’histoire littéraire ait mainte fois donné tort au moraliste dans ses déclinaisons romantiques, symboliques et modernes. A bien suivre les conseils de Boileau, on reconnaîtrait, certes, une clarté toujours bénéfique dans l’usage des mots comme des pensées, mais on négligerait tout ce qui, depuis, fait figure d’outrance à sa vertu – et dans lesquelles ses propres satires font déjà figure d’incartade à sa méthode.

Il va de soi que de Musset à Mallarmé, de Baudelaire à Rimbaud, en passant par Victor Hugo, Lamartine, Apollinaire, aucun de ces poètes n’aurait trouvé grâce en sa morale et en son goût pour la mesure. Les universitaires aiment ce qui est sec et formel ; aussi évitent-ils les Satires de Boileau, de même que ses Epîtres, longtemps plus fameuses que son Art poétique, qui accuse, pour le coup, davantage la vieillesse du poète que ses Satires et ses Epîtres n’accusent la jeunesse du personnage. Une jeunesse frondeuse qu’il conservera jusqu’au bout, en marge de son discours poétique, car Boileau a écrit jusqu’à sa mort des satires, dont une de ses dernières, contre les jésuites, lui valut d’être répudié par le roi. Une preuve que si le style de Boileau s’est asséché dans son grand âge, sa verve, elle, ne s’est jamais calmée.

Certes, la rigueur, la clarté, la sagacité, l’ingénuité, l’illustration des vertus, le refus des noires complaisances, tout ceci est bon à prendre comme à entendre, mais l’illustration qui en est faite par le poème lui-même, n’égale en aucune façon le vivant Boileau des Satires et des Epîtres, bien plus voltairien qu’il n’est ici sentencieux. Et quel étrange artifice que d’appeler « Chant », ce qui relève en réalité du discours rimé ? Non content d’être fâché avec la quasi-totalité des poètes de son temps – même Ronsard ne trouve grâce à ses yeux -, on imagine mal le vieux Boileau cautionner la moindre évolution que connaîtra le genre poétique après lui… La postérité aura retenu son exigence de clarté et de maîtrise, de musicalité et d’audace, haussant le style français à sa renommée mondiale, tout en nous épargnant l’étroitesse de ses vues quant aux manières et aux sujets à traités.

Et contrairement à son ami La Fontaine, qui préféra s’exiler loin de Paris, et pas uniquement pour son œuvre mais aussi pour ses maîtresses, Boileau demeurera très attaché à la monarchie, ne serait-ce que pour bénéficier du privilège royal, sans lequel, ses ouvrages n’auraient pu être édités – sinon sous le manteau. Ce qui lui arrivera quelques années avant sa mort, où sa douzième satire, censurée par le vieux Louis XIV, le plongera dans une telle colère qu’il s’emmura avant de défunter, nous dit-on, dans la colère. N’y a-t-il pas contradiction à pratiquer la satire et à chercher coûte que coûte l’agrément du roi ? Après tout, être lu sous le manteau est toujours mieux qu’être encensé pour son hypocrisie. Il s’en voudra d’ailleurs de s’être montré accommodant à l’égard des jésuites, ses ennemis les plus influents, afin de faciliter la réception de son ouvrage – ces derniers ne manquèrent pas de faire circuler ladite préface afin de mettre Boileau dans leur rang après sa mort, lors même qu’il avait souhaité sa répudiation posthume. Le grand siècle n’était pas tendre avec les flagorneurs, comme en témoigne cette citation de Brossette, rapportée par Adrien Baillet à propos d’un certain Du Pelletier : « misérable rimeur, dont la principale occupation était de composer des sonnets à la louange de toutes sortes de gens ».

On redécouvre aujourd’hui le plaisir de s’exprimer clairement. Lorsque Baudelaire nous raconte les beautés qu’il observe derrière une vitre fermée, on est frappé par la qualité de sa prose en opposition avec la médiocrité de son sujet. Le quotidien transfiguré, tel est son objet. Il n’est longtemps pas le seul ; Pessoa brille aussi par ce chas d’aiguille qui lui permet de voir aussi grand que d’un hublot d’avion. On trouve chez Boileau, cette clarté sans prétention qui n’est grande que par sa formulation ; ainsi écrit-il dans la préface à ses Satires, alors que sa vie est déjà derrière lui : « L’esprit de l’homme est naturellement plein d’un nombre infini d’idées confuses du Vrai, que souvent il n’entrevoit qu’à demi ; et rien ne lui est plus agréable que lorsqu’on lui offre quelqu’une de ces idées du bien éclaircie et mise dans un beau jour. Qu’est-ce qu’une pensée neuve, brillante, extraordinaire ? Ce n’est point, comme se le persuadent les ignorants, une pensée que personne n’a jamais eue, ni dû avoir : c’est au contraire une pensée qui a dû venir à tout le monde, et que quelqu’un s’avise le premier d’exprimer. Un bon mot n’est bon mot qu’en ce qu’il dit une chose que chacun pensait, et qu’il la dit d’une manière vive, fine et nouvelle.» Cette leçon de clarté n’appartient pas à Boileau ; il est allé la chercher chez les Anciens, les poètes romains, ainsi que de rares poètes proches de son temps dont Malherbe.

Le goût de la clarté, mais pas de l’indigence ; il s’agit de mieux dire mais pas de ne rien dire ; la verve, la férocité, la vigueur de son style lui apporteront nombre d’ennuis. Mieux dire pour parler plus fort, pour frapper plus fort. Un langage embrouillé et peu clair est moins bien reçu, moins percutant ; il faut toutefois qu’il soit suffisamment riche pour contraindre l’intelligence à fournir un effort pour en démêler le sens et la rendre ainsi plus attentive à son message. La Fontaine a excellé dans cet art dans ses fables où la complexité de leur phrasé nous oblige bien souvent à relire plusieurs fois pour en comprendre le sens. A dire vrai, je ne suis pas parvenu à toutes les éclaircir – pour vous dire ! – et je fus rassuré de constater que l’appareil critique de la Pléiade hésitait également sur la signification véritable de certaines fables… Un style clair peut donc tout aussi bien s’avérer fort complexe selon son sujet. Nul besoin d’en rajouter, ajouterait Boileau…

 

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Malherbe

Les auteurs classiques ont toujours eu mauvaise presse ; on vient à les lire quand on a soi-même guéri des mauvaises transmissions qui ne sont pas redevables des seuls professeurs, mais aussi des écrivains entre eux. Les anathèmes sont bien souvent lancés par les principaux intéressés : le surréalisme a conspué tout ce qui était classique, livré la chasse à ceux de leur temps, les romantiques se sont moqués des maniaques de la métrique qui les précédaient, Malherbe, Boileau, en tête ; on a fait plus que saper les thèmes défraichis du baroque et du classicisme, devenus autant désuets que le surréalisme ne l’est aujourd’hui, sans évoquer le dadaïsme et le lettrisme, dont l’in-signifiance revendiquée ne nous apporte plus grand-chose.

Toute manière, tout style, est condamné à se désenchanter, à passer de l’originalité au surfait. La grande erreur, et elle est ancienne – aussi ancienne que le rejet des grecs et des romains par les poètes du XVIIIe -, c’est d’avoir confondu, dans un même élan de nouveauté, le fond et la forme. Que les thématiques puissent vieillir au même titre que les vieilles tapisseries, c’est un fait ; mais on a eu grand tort de mépriser jusqu’à la technique. Voilà pourquoi on relira avec un grand profit et Boileau, et Malherbe, poètes forts anciens, contemporains de Ronsard, de Théophile de Viau, et qui, à l’encontre même de ces (déjà) libérateurs des carcans poétiques, imposaient des règles strictes et rigides, où pas une césure dans un alexandrin n’était omise ; ou chaque ode, chaque sonnet, chaque stance, chaque chanson, obéissait à un arrangement de strophes très précis, inamovibles, et dont les vers, refusant toute orpheline, se croisaient ou s’embrassaient religieusement. Nulle diérèse n’échappait au jugement des puristes, pas plus qu’une synérèse ne s’exemptait d’un reproche. Malherbe était connu pour son intransigeance de puriste ; aucune alternative n’existait à la rime riche. Le poète Régnier, en son temps, écrivait à propos des disciples de Malherbe :

 

« Qu’eux tous seuls du bien dire ont trouvé la méthode

Et que rien n’est parfait s’il n’est fait à leur mode. »

 

Même Théophile de Viau dut remettre à sa place ce fondamentaliste de la forme : « Malherbe a très bien fait, mais il a fait pour lui ». Cette réputation d’intransigeance dépassait les seules vues du théoricien de la poésie classique. Malherbe était tout autant capable de se brouiller pour un rien ; invité ainsi chez un de ses amis poètes, il n’hésita pas à lui déclarer que ses vers étaient à l’image de sa soupe… Les deux hommes ne se revirent plus jamais. Mais la plupart du temps, on réglait ses comptes en vers, au sein même de leurs œuvres respectives. Ah, qu’il fut bon le temps où l’on s’arrangeait le portrait en vers ! et contre tout… ou presque.

Malherbe aime le roi et la monarchie en un temps où tout citoyen y souscrit ; on aurait bien tort de lui en vouloir pour ce choix qui traduit surtout son exigence de paix et de grandeur, de vigueur politique. S’il aime tant Henri IV c’est pour avoir pacifié un royaume déchiré par les guerres. Dans une ode à la Reine (XVI), il énonça cette préférence pour la paix, sans négliger dans d’autres poèmes, le courage et la bravoure que la guerre instille lorsqu’elle obéit à la fatalité du destin :

 

La Discorde aux crins de couleuvres,

Peste fatale aux potentats,

Ne finit ses tragiques œuvres

Qu’en la fin mesme des Estats.

D’elle nasquit la frenesie

De la Grece contre l’Asie,

Et d’elle prindrent le flambeau

Dont ils desolerent leur terre

Les deux freres de qui la guerre

Ne cessa point dans le tombeau.

 

C’est en la paix que toutes choses

Succedent selon nos desirs ;

Comme au printemps naissent les roses,

En la paix naissent les plaisirs :

Elle met les pompes aux villes,

Donne aux champs les moissons fertiles,

Et de la majesté des lois

Appuyant les pouvoirs suprémes,

Fait demeurer les diadémes

Fermes sur la teste des rois.

 

 

Mais louanger le roi comme on louangerait la bonne tenue de la politique et la défense des intérêts de la nation contre les envahisseurs anglais, ou contre les guerres civiles, Malherbe n’en est pas pour autant aveugle sur ce que recouvre cette fonction ; ainsi, écrit-il dans une Imitation du Pseaume (XXXV) :

 

En vain, pour satisfaire à nos lasches envies,

Nous passons pres des rois tout le temps de nos vies,

A souffrir de mespris et ployer les genoux ;

Ce qu’ils peuvent n’est rien : ils sont comme nous sommes,

Véritablement hommes,

Et meurent comme nous.

 

Ont-ils rendu l’esprit, ce n’est plus que poussiere

Que cette majesté si pompeuse et si fiere

Dont l’esclat orgueilleux estonne l’univers ;

Et dans ces grands tombeaux où leurs ames hautaines

Font encore les vaines,

Ils sont mangez des vers.

 

Là se perdent ces noms de maistres de la terre,

D’arbitres de la paix, de foudres de la guerre :

Comme ils n’ont plus de sceptre, ils n’ont plus de flatteurs,

Et tombent avecque eux d’une cheute commune

Tous ceux que leur fortune

Faisoit leurs serviteurs.

 

 

En lecteur des stoïciens, en convaincu des Lumières, Malherbe distille dans ses vers, une sagesse vigoureuse qui fascinera Francis Ponge en pleine modernité déconstructiviste. Elle plaira également à André Gide et à Valéry Larbaud. Comment ne pas souscrire à cette injonction tonique dans ses Prière pour le Roy allant en Limozin :

 

Les vertus reviendront de palmes couronnees,

Et ses justes faveurs aux mérites donnees

Feront ressusciter l’excellence des arts.

 

« Et les fruicts passeront la promesse des fleurs », écrit-il magnifiquement dans ce même poème. Le labeur, la patience, la force, la culture des plus hautes valeurs, l’art doit se nourrir des cimes et non demeurer dans la facilité des passions tristes et des vices coutumiers. Malherbe n’en rejette pas pour autant la lucidité qui chez lui est parente de la force de qui sait voir le réel en face ; ainsi ce début de sonnet (X) :

 

Quoy donc, c’est un arrest qui n’espargne personne,

Que rien n’est icy bas heureux parfaictement,

Et qu’on ne peut au monde avoir contentement,

Qu’un funeste mal-heur aussi-tost n’empoisonne.

 

Des rimeurs parfaits, de zélés continuateurs de la forme pure à la codification étroite, il y en eut pléthore car Malherbe fit école ; et c’est un peu de sa faute… Mais la poésie rimée et métrée n’est pas exempte des mêmes faiblesses que le vers libre, car nombre de disciples de la perfection malherbienne n’ont guère laissé la moindre trace, là où Malherbe se savait lui-même indépassable, puisqu’en toute fierté personnelle, il écrivait de son vivant et à son propos dans un sonnet au Roy (XXV) : « Ce que Malherbe escrit dure eternellement. » S’imposer en maître de la métrique ne dispense pas d’en négliger l’essentiel : le fond. La plus parfaite des constructions poétiques n’est rien si son discours est inepte ; autant dire que ce n’est pas la forme qui permit à Malherbe – pour qui elle n’est qu’un jeu – de tenir la page, mais la richesse de son fond, tout empreint de piété chrétienne, de sagesse latine et de noblesse chevaleresque.

Galant avec les femmes, formulant l’amour courtois, mais tout autant critique sur la gente féminine, au point de passer pour misogyne aujourd’hui, l’anachronisme des valeurs faisant actuellement la loi. Lorsqu’il s’attaque à la froideur dont sont capables les marâtres ou les mal mariées, ce n’est rien moins que s’en prendre aux mauvais penchants féminins. Nombre de ses poèmes sont d’authentiques déclarations d’amour dans lesquelles Malherbe aime défendre la raison contre la passion en se méfiant de l’aliénation amoureuse au profit du consentement réciproque ; prenant ainsi Pétrarque à revers, il énonce à la toute fin d’un sonnet (XXVII) : « Qu’il ne faut point aimer quand on n’est point aimé. » On trouvera dans quelques stances galantes, cette admirable chute :

 

Soit la fin de mes jours contrainte ou naturelle,

S’il plaist à mes destins que je meure pour elle,

Amour en soit loué, je veux un tombeau

Plus heureux ny plus beau.

 

Mais peu désireux de souffrir en vain, il sait tout aussi bien écrire dans un sonnet à sa belle et inatteignable Caliste (XL) :

 

Vous m’étiez un thresor aussi cher que la vie ;

Mais puis que vostre amour ne se peut acquerir,

Comme j’en perds l’espoir, j’en veux perdre l’envie.

 

S’imposer en poète à mi-chemin entre les passions et la raison ne cesse d’illuminer de lumière ce qui fut longtemps assombri par l’obscurantisme, ou strictement renié par la religiosité. Malherbe ne s’interdit ni la morale, ni l’expression des passions – voire leurs conséquences.

Le poète ne fut d’ailleurs pas épargné par le deuil ; en son temps, mourir est presque un événement banal. Il perdit ses enfants, dont l’un fut assassiné. S’il sait, par la vertu des Anciens, la mort peu de chose et l’affliction, un effet de la pensée, il n’en demeure pas moins humain, et dans un sonnet dédié à la mort de son fils (XXXI), il témoigne de sa douleur, de son désir de vengeance, tout en reconnaissant que l’homme est fait pour mourir, quel qu’en soit l’âge et la cause, mais que sa raison, dans le malheur, a aussi ses limites :

 

Sonnet

Sur la mort de son fils

Que mon fils ait perdu sa despoüille mortelle,

Ce fils qui fut si brave, et que j’aimay si fort,

Je ne l’impute point à l’injure du sort,

Puis que finir à l’homme est chose naturelle.

 

Mais que de deux maraux la surprise infidelle

Ait terminé ses jours d’une tragique mort,

En cela ma douleur n’a point de réconfort,

Et tous mes sentiments sont d’accord avec elle.

 

O mon Dieu, mon Sauveur, puis que par la raison

Le trouble de mon ame estant sans guerison,

Le veu de la vengeance est un veu legitime,

 

Fais que de ton appuy je sois fortifié :

Ta justice t’en prie, et les autheurs du crime

Sont fils de ces bourreaux qui t’ont crucifié.

 

Malherbe rédigea, selon la tradition romaine, des consolations non sous forme de lettres, comme il était d’usage au temps de Cicéron et de Sénèque, mais sous la forme de poèmes admirablement troussés, adressés à des proches frappés par le malheur. Le prétendu rustre poète use d’infinies dentelles pour consoler une veuve en proie à la fureur :

 

De combien de jeunes maris

En la querelle de Paris

Tomba la vie entre les armes,

Qui fussent retournez un jour,

Si la mort se payoit de larmes,

A Mycenes faire l’amour.

 

(…)

 

Que vous ont fait ces beaux cheveux,

Dignes objects de tant de vœux,

Pour endurer votre cholere,

Et devenus vos ennemis,

Recevoir l’injuste salaire

D’un crime qu’ils n’ont pas commis ?

 

Quelles aymables qualitez

En celuy que vous regrettez

Ont peu meriter qu’à vos roses

Vous ostiez leur vive couleur,

Et livriez de si belles choses

A la mercy de la douleur ?

 

(…)

 

Amour, autresfois en vos yeux

Plein d’appas si delicieux,

Devient melancholique et sombre,

Quand il voit qu’un si long ennuy

Vous fait consumer pour une ombre

Ce que vous n’avez que pour luy.

 

De même à l’égard d’un de ses amis ayant perdu sa fille :

 

Je sçay de quels appas son enfance estoit pleine,

Et n’ay pas entrepris,

Injurieux ami, de soulager ta peine

Avecque son mespris.

 

Mais elle estoit du monde, où les plus belles choses

Ont le pire destin,

Et rose elle a vescu ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

 

(…)

 

Penses-tu que, plus vieille, en la maison céleste

Elle eust eu plus d’accueil ?

Ou qu’elle eust moins senti la poussiere funeste

Et les vers du cercueil ?

 

(…)

 

Mesme, quand il advient que la tombe separe

Ce que nature a joint,

Celuy qui ne s’esmeut a l’ame d’un barbare,

Ou n’en a du tout point.

 

Mais d’estre inconsolable, et dedans sa memoire

Enfermer un ennuy,

N’est-ce pas se hayr pour acquerir la gloire

De bien aimer autruy ?

 

(…)

 

La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles :

On a beau la prier,

La cruelle qu’elle est se bouche les oreilles,

Et nous laisse crier.

 

(…)

 

De murmurer contr’elle et perdre patience,

Il est mal à propos :

Vouloir ce que Dieu veut est la seule science

Qui nous met en repos.

 

Sagesse des Anciens : la providence chrétienne rejoint ici la nécessité du destin dont il ne nous appartient pas de décider. Il écrira également dans son poème : « Mais en un accident qui n’a point de remede, il n’en faut point chercher. » L’acceptation du destin vaut allègement de sa peine. Lorsque Malherbe affirmait que pour lui la poésie n’était qu’un jeu, il ne saurait être qu’ironique tant le cordial des Anciens irrigue son discours. Son jeu poétique trouve à s’illustrer dans les premiers secours de l’ami en proie à la détresse. On fait tout de même plus détaché en matière de jeu… Disons surtout que le poète cache son jeu et tend à faire passer son travail de la forme comme seul et unique souci de son talent ; mais c’est afin de mieux perdre ses ennemis car, comme je l’ai déjà relevé, le meilleur des rimeurs, dépourvu de tout contenu, ne résiste pas au jugement. Malherbe le sait, en joue et s’en amuse.

Même si Malherbe a bien évidemment raison sur le plan artistique : nous avons perdu le goût du jeu ; nous voulions plus que tout la vérité sous la construction, la sincérité du trait sans l’ornement, accusé d’artificialiser la corde vibrante du poète ; de contrefaire sa voix ou de la brimer inutilement. En ce sens, nous ne voulions plus jouer. Et pourtant, une fois la vérité connue, une fois la vérité donnée, il n’est plus guère d’alternative que de jouer avec elle – en tant que telle, elle n’est pas près de changer, et elle n’est pas non plus conjurable. Le jeu, si cher à Malherbe, ne s’oppose donc pas à l’authenticité du vers libre ; il le structure. Bien des auteurs conspués depuis à cet égard ont été pourtant secourables, et comment pourrait-on s’affranchir de ce que l’on ne connaît pas ou plus ?

N'omettons toutefois pas les critiques que les romantiques ont commencé à faire à l’école stricte des classiques : la codification outrancière limite le propos, empêche l’expression, la rime riche limite le vocabulaire, la césure obligatoire limitera l’inventivité formelle du discours, les rimes suivies alliées à la métrique implacable de l’hémistiche produiront une musicalité répétitive dont le théâtre finira par souffrir. Bref, en revenir aux dogmes métriques de la période classique n’est assurément pas une idée intéressante ; mais, à l’image des romantiques, qui s’en servaient encore, il peut toutefois être intéressant de plier les formes canoniques à soi – Musset a ainsi fait évoluer les rondeaux, Nerval, redonné vigueur aux odelettes, Hugo a décrispé les alexandrins comme Baudelaire, les sonnets. Au fond, remettre le métier sur la table, ça n’est pas uniquement le faire éclater, c’est aussi le forger à sa manière ; partir du rigide moule formel pour le distendre et y couler dedans son empreinte digitale.

 

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Inépuisable tradition

Les byzantins étaient persuadés que l’art qui les précédait, qu’il soit grec, romain ou chrétien, avait atteint en leur temp, son horizon indépassable. Loin de les mortifier, ils en eurent une telle fierté, qu’ils allèrent au plus loin de leur créativité. L’éternité induite par leur certitude, leur souci de la tradition esthétique, les poussa à créer sans jamais se lasser, pour culminer dans une esthétique loin d’être figée, ni même copiée d’après l’Antique, très distinctive, disposant d’un style propre que l’on qualifie encore aujourd’hui de byzantin, c’est-à-dire à nul autre pareil.

Cette réussite esthétique qui nous subjugue encore aujourd’hui ne doit pas faire oublier qu’elle reposait, comme pour la Renaissance, sur de vieilles traditions réinvesties par des conceptions qui leur étaient contemporaines. Peut-on seulement qualifier leurs chefs d’œuvre de négligeables au prétexte que les arts chrétiens ont d’abord été auliques ? Ce serait passer sous silence l’individualisme artistique de la Renaissance qui, selon une même réactivation gréco-romaine, déboucha sur une tradition nouvelle et une variété unique de styles distincts. La tradition obéit à un impératif vital ; le sol sur lequel quelque chose peut pousser, et le changement, à cet égard, survient par un effet de re-création – au sens où imiter n’est pas créer. S’extraire de tout héritage est inenvisageable, même pour un hypothétique martien ; toute continuité est un fil reliant deux rivages.

 

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Grattage sur pierre ou sur bois

Tenir entre ses mains un parchemin remontant au XVIe siècle et sentir le papier corroborer son existence, démontrer que des siècles entiers ont été impuissants à le faire disparaître – être choqué d’ailleurs qu’un papier puisse subsister plus aisément que tout homme. Un papier demeure, alors que les hommes qui l’ont produit, leurs os mêmes n’y sont sans doute déjà plus. L’organique est bien dérisoire face à la matière… L’homme gratte de la matière comme un chat une vitre pour ne pas disparaître corps et bien dans l’oubli et la poussière. Seules les griffures témoignent.

 

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Sérotonine

Difficile de ne pas s’exprimer un peu sur le dernier Houellebecq, record de ventes dans les librairies. Tout le monde se l’arrache, y compris dans d’autres pays d’Europe où il est traduit. Et pourtant, comme chacun le sait, l’auteur français ne flatte pas son lectorat ; il n’y est pas question de l’eau-de-rose habituelle ou des intrigues de polar nécessaires aux grosses productions commerciales. Au contraire, Houellebecq peint toujours sans concessions notre époque. Il faut croire que de plus en plus de lecteurs réclament moins l’hypocrisie libérale que la cruauté de qui voit par la fissure du papier peint, ce qui pourrait être un signe réconfortant d’intelligence.

Quelques mots d’abord au sujet du style, toujours à la hauteur de l’écrivain ; Michel Houellebecq travaille, et ne cesse de travailler. On le ressent à l’épure ; son style est toujours plus dense, plus léger aussi, moins alourdi qu’avant par les putes, les salopes et les bites qui jalonnent ses intrigues. En même temps, sa conscience sociologique s’étaye et l’arrière-plan de Sérotonine décline à merveille les grands thèmes de l’actualité : l’effondrement de l’industrie par effet du libre-échange, l’incommunicabilité entre les hommes et les femmes, l’obsession du sexe et la sexualisation de l’amour, l’invasion du porno, l’absence de sexualité partagée, le célibat généralisé, l’extrême solitude individuelle, le suicide des agriculteurs, les fermants d’une révolte sociale (qui anticipe sur les gilets jaunes, ce qui renvoie une fois encore à la perspicacité anticipatrice de l’auteur !), le triomphe des antidépresseurs et donc, par voie de conséquence, des dépressions, la pédophilie comme fait de société, et la quête de l’amour-vrai comme dernier espoir possible sur la faillite et la ruine de tout idéal révolutionnaire. En somme, tout ce qui fait notre époque, notre monde contemporain, aussi désespéré soit-il.

Mais je le répète : le style de l’auteur s’est affiné, son goût pour la vulgarité s’est apaisé, et sa sagacité grimpe encore d’un cran. J’admire particulièrement ses mises en scène sociologiques, lorsqu’il peint des plans de la société avec un goût de la véracité qui lui fait transposer des fragments de débats comme Victor Hugo en était capable, toute proportion gardée, dans ses dialogues de personnages. On y retrouve les problèmes concrets des ouvriers, des paysans ; les grands diktats de l’Union européenne. Emmanuel Macron fait une brève apparition pour une postérité littéraire (et politique) bien improbable… L’auteur chérit les vieilles orthographes (clef), et rend ainsi hommage à la langue française, mais écrit tout de même « mail » à défaut de courriel. Sans doute pour des raisons d’authenticité ; personne n’exprime jamais la forme française du message électronique.

Ce dernier roman est moins audacieux que le précédent, Soumission, mais demeure une rafraîchissante provocation au politiquement correct : la misogynie y est omniprésente, l’homophobie aussi, du moins, sous une forme satirique ; l’auteur n’hésite pas à broder autour de l’enfant, tel que sanctifié par notre époque, en mettant en scène un pédophile et sa proie, délicieusement grinçant en une époque où les pédophiles sont non seulement les nouveaux monstres que l’on aime exhiber, mais dont les crimes demeurent omniprésents et constants. Ce que, dans l’intention de l’auteur, il faut comprendre par : quelque chose de notre pauvre monde passe par eux. A quels stigmates répondent-ils ?

Autre scène où Houellebecq sait merveilleusement se faire détester, celle où le protagoniste décide d’éliminer un enfant pour s’accaparer la mère. Lorsqu’il braque à distance son arme à feu sur l’enfant jouant innocemment avec ses cubes, la cruauté du trait rappelle quelque peu celle de Flaubert, dont le patronyme était lui aussi chargé… La pédophilie comme l’infanticide ont quelque chose de très à propos, et l’auteur peint sur les points de suspension avec une redoutable finesse. Par-delà le bien et le mal, il semble nous dire : voilà votre époque, débrouillez-vous avec ça.

Encore qu’un aspect moins connu de sa thématique se révèle dans ce livre dans la nostalgie sincère du romantisme. Les ténèbres contemporaines sont ainsi éclairées par cette aspiration pas tout à fait illusoire sous sa plume : qu’avons-nous faits de l’amour ? Comme si l’essentiel du malheur en chaîne qualifiant notre époque avait consisté à mettre le sexe à l’avant-scène, sous sa forme brutale, vulgaire et matérielle, tout en le dissociant de l’amour pour mieux s’en défaire et le renvoyer au musée des âmes faibles, des nostalgiques de la guimauve. Comme si en tuant l’amour, on n’avait rien fait d’autre qu’ériger un boulevard à la perversion.

L’amour est dépassé, d’un autre temps ; il est suranné, ridicule – comme le romantisme lui-même. La bite est dans le vent, si j’ose dire… L’homme y a-t-il gagné autre chose que sa maladie ? Il y a un médecin chez Houellebecq qui préfère montrer les effets plutôt que de disserter sur leurs causes. Le miroir du romancier nous corrige par l’angle de vue. L’époque est pathogène et ce sont ses postulats qui en sont la cause ; les observer, c’est déjà les déjouer. C’est quelque peu sortir de la ronde. Jauger l’impasse, c’est circonscrire un chemin.  

 

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Chronique des sentiments

Alexander Kluge est un antidote pour l’Allemagne, un sérum de guérison, de rémission. D’autres auraient souhaité l’être, mais la tragédie nazie ne le leur a pas autorisé. Ils en étaient trop proches, trop contemporains. Je songe à Adorno et sa terrible condamnation de toute poésie possible après Auschwitz. Le poids de la culpabilité nationale était tel qu’il ne permettait plus d’envisager autre chose après ce crime de masse, que le silence. Paul Celan lui donnera raison, à son corps défendant ; écrire quand même, mais entravé jusqu’à l’os. Langage de l’anti-langage pour ne plus avoir à exprimer que l’inexprimable : l’humanité morte.

L’immense Chronique des sentiments d’Alexander Kluge, près de deux mille pages, a donc pour elle une fraîcheur nouvelle : l’abondance et la clarté. Du traumatisme et des ruines, l’auteur y dépose désormais son baume, pratique la voix douce, la voix consolante. Y dépose une main chaude, pas même humide ; une vraie main chaleureuse, sans tremblement ni pathos. Son style, il ira le puiser ailleurs que dans les obscurités allemandes, dans la clarté du style français, et principalement chez un auteur connu pour l’aridité et la sobriété du sien, André Gide. Roland Barthes le qualifiera d’ailleurs d’« écrivain sans style », ce qui ne saurait être qu’une boutade, mais elle illustre l’austérité quêtée par l’auteur de La Symphonie pastorale.

Kluge se revendique de Montaigne, Flaubert, et la tradition latine, elle aussi économe en vocabulaire : Ovide, Tacite. L’auteur nous raconte ses histoires, des histoires, qui toutes, aussi anecdotiques soient-elles, puisent dans l’autobiographie. L’humain est placé au centre de son entreprise ; il s’en nourrit, le met en scène, en marge de ses réalisations cinématographiques, qui lui valurent, tout de même, un prix à la Mostra de Venise, à la fin des années 60. La trame cinématographique n’est donc pas absente de ses courtes histoires, qui se projettent avec la neutralité d’un téléobjectif. Ce n’est pas le style lui-même qui, chez Kluge, porte l’émotion du récit, mais sa description, sa narration. Il ne s’agit pas non plus d’un plat réalisme, car les récits sont construits, aménagés de manière à créer l’émotion, la poésie de la scène ; l’auteur raconte sa vie, raconte la vie, autant sa propre histoire que l’Histoire en majuscule, par l’artifice de la mise en scène. Le sentimentalisme y est proscrit, mais pas l’émotion, et c’est moins par ce qui est dit que par la cinématique de la scène que le charme se produit.

Bien qu’héritant de l’école de Francfort, son objectivité ne le pousse pas à la froideur ; il considère même qu’il faut lutter contre la barbarie par l’illustration des sentiments, et par tous les sentiments, résolument tous, et non seulement une partie d’entre eux. Tenir ainsi la chronique des sentiments, afin de tenir en joug la froide impassibilité des fonctionnaires du pire, consistera à les raconter sous forme d’histoires particulières, plutôt qu’à les convoquer théâtralement ou poétiquement. Ne pas user de plaintes ou de lamentations, d’expressions directes, mais raconter, conter un destin, une situation, une scène, par l’illustration narrative. Emouvoir par le fait s’avère plus profond encore que par le dit ; cela permet à l’intelligence de quêter le cœur de l’action qui se joue sous ses yeux, d’en apprécier la beauté du geste. Parvenir à faire passer l’âme par le détour du destin, et s’en laisser surprendre ; une magnifique technique de l’éveil qu’une formulation trop directe, purement stylistique, ne susciterait pas.

Il arrive que le trop d’évidence en annule la force d’évocation, et c’est par le détour que l’on rend la perception plus efficace. Proust n’est pas exempt d’une telle tentative, bien que la richesse incomparable de son style s’oppose radicalement à l’austérité de l’école de Francfort. Il s’agit bien ici aussi d’une recherche du temps perdu, ou du temps retrouvé, mais dans une forme moins romantique et psychologique que réaliste ; empruntant la raideur du nouveau roman, sans la dimension expérimentale. Pour tout homme, son action est faite de sentiments, d’une myriade de sentiments qui forment la trame de son orientation, puis de sa destinée. Aucune histoire ne doit omettre les sentiments qui la travaillent et dont il faut rendre compte le plus objectivement possible, sans se limiter à l’objectivité des faits. L’âme supplante toujours de sa ferveur, la froideur du réel. Les ennemis des Lumières, bien au contraire, réifieront au possible toute humanité et, la faisant chose parmi les choses, concept parmi les concepts, pourront d’autant plus aisément contingenter et dissoudre les éléments impurs par logique concentrationnaire. Le sentiment, selon Alexander Kluge, demeure l’ennemi juré de l’exécuteur légal.

 

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Baudelaire

La biographie ravive plus que jamais la vigueur d’un auteur. Peu de gens savent que, de ses aventures amoureuses et dépensières avec des prostituées, le jeune Charles Baudelaire fut conduit à voyager sur injonction familiale, afin de l’éloigner de son « affreuse juive », selon ses termes, de celle dont il devait être follement épris, et dont les mauvaises mœurs atterraient les siens. Il n’en demeure pas moins que de son voyage en bateau dans l’océan Indien à destination de Calcutta, il en ressortit tel un miraculé.

Oh, ce n’est pas que le voyage forge la jeunesse – ça se saurait ! -, mais c’est qu’il devait être amené, fort jeune, à éprouver des sensations aussi fortes qu’imprévues. Arrivé au large du cap de Bonne-Espérance, un cyclone s’abattit sur le navire avec une rare violence, au point de le démâter. Les voiles en ont été arrachées, l’embarcation, renversée sur un flanc, se tenait toute prête à sombrer. Le jeune poète participa à la manœuvre désespérée et contribua, avec le second de bord, à dérouler un prélart (toile goudronnée), qui, se déployant avec toute la virulence de la tempête contre ce qu’il restait des haubans tendus, redressa le navire à un instant où même le capitaine n’y croyait plus. Ainsi faillit bêtement périr un des plus grands poètes français, envoyé au tombeau par sa famille pour des vétilles moralisatrices. On sait qu’il y préférera toujours les « merveilleux nuages »…

Le cap de Désespérance avait été franchi. Le capitaine ne put s’empêcher de faire état aux siens du calme et de la bravoure de leur fils, dont il déplore pour autant d’avoir été perverti par la littérature et rendu du même coup asocial. Cette âme est perdue mais son cœur est bon. Imaginer le poète des Fleurs du mal expérimentant la tempête, le cyclone, le naufrage, et en réchappant, non sans bravoure, illumine d’une toute autre manière ces célèbres vers du précieux recueil :

 

Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !

Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

 

 

Léo Ferré Frères Humain / l'amour n'a pas d'age © nuizible

Léo Ferré sur un poème de François Villon (XVe siècle)

 

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@LG

 

 

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