Du Bellay : de la Renaissance aux Regrets

Fragments littéraires

 

 

Joachim Du Bellay

Le poète naquit au château Turmelière, à Liré, en Anjou, en 1522. Orphelin, il sera placé sous la tutelle négligée et négligente de son frère René, période d’errance dans laquelle l’enfant connaîtra ses premières crises mélancoliques. Il suivra des études de droit à Poitiers, en 1545, et fera la connaissance d’autres poètes dès 1546 et les années qui suivent, Jacques Peletier du Mans, ainsi que son futur ami le célèbre Ronsard. Les deux poètes seront d’ailleurs présentés à la fille de François 1er, Marguerite de France, en 1549. Frappé par une tuberculose pulmonaire, comme Ronsard, il sera atteint de surdité alors qu’il n’a pas même trente ans. Poète prolifique, il écrira beaucoup, et rapidement ; il sera lui aussi peu fait pour la lente broderie malherbienne. Eternel insatisfait, cyclothymique, travaillé par le sentiment de n’être bien nulle part, jamais à sa place, d’autant plus dans sa solitude, ses obligations professionnelles n’arrangeront rien de son désarroi ; il voyagera en Italie, à Rome, mais nul ne pouvant se quitter soi-même, le mal du pays le rattrapera pour le convaincre de rentrer en France. Son style est toutefois beaucoup plus léger et anecdotique que celui de Ronsard ou de Viau ; plus emprunt encore d’une Odyssée factice, que Théophile de Viau aura quelque raison d’accuser comme étant désuète et hors d’époque. Mais l’évolution poétique de du Bellay réservera nombre de surprises quant à son contenu, passant ainsi de l’enjouement à la morosité.

 

 Une défense de la langue française

Dans sa Défense et Illustration de la Langue française, Joachim du Bellay prend le parti de défendre le français, langue vulgaire, par rapport au latin, dont le prestige sépare encore l’élite cultivée du restant de la population qui, les uns et les autres, sont séparés par une langue différente ! De nos jours, le fossé séparant les élites du peuple, est un fossé culturel, économique, certes, mais pas au point d’être séparés, comme à cette époque, comme s’il en allait de deux pays distincts, pour ne pas dire de deux races distinctes… On se souviendra de Voltaire amalgamant la plèbe à la canaille, ce qui souligne qu’entre élites et peuple, en ce temps-là, se trouvait la même séparation qu’entre grecs et barbares. Montaigne, Descartes, auront à cœur de considérer, comme le fait Joachim du Bellay dans son ouvrage, que n’importe quel citoyen ou homme du peuple, est susceptible de comprendre le contenu du savoir. Le choix du français est donc à l’époque un choix politique puisqu’il décide ou non d’un humanisme possible de portée universelle bien plutôt que restreint à une élite au sang bleu.

Du Bellay qualifie même d’arrogance la prétention des grecs que de considérer tout peuple étranger, ne sachant parler correctement leur langue, de barbare. A l’origine, ce mot qualifiait les étrangers incapables de prononcer correctement la langue grecque, puis, il fut utilisé pour dénigrer les mœurs de ces mêmes étrangers, fort différentes des mœurs locales. En fin de compte, le mot barbare servait surtout à stigmatiser la différence bien plutôt qu’à pointer une sincère monstruosité propre aux autres peuples. Les romains agirent de même, et les peuples qui leur résistaient le plus, furent, comme par hasard, considérés comme les plus barbares de tous… Le barbare n’étant pas celui qui colonise et pille, étend son Empire sur des terres ne lui appartenant pas, mais le peuple qui, plus légitime que lui, se défend de son envahisseur. Les Etats-Unis ont eux-aussi de nos jours leurs barbares à mater, comme condition de leur Empire. Montaigne est à l’origine de cette réflexion sur la barbarie à sens unique que le christianisme voyait lui-même à l’œuvre en tout peuple non chrétien. Le barbare est donc bien plus généralement l’autre, celui qui ne parle pas notre langue et dont les mœurs nous sont inconnues. Les signes d’une antique xénophobie.

A l’heure où Du Bellay prend la défense de la langue française, celle-ci n’est pas reconnue comme une langue à part entière ; il est difficile de s’imaginer que notre propre langue a un jour été conspuée, dénigrée, pour la raison qu’elle venait de naître et d’apparaître. Une langue n’est donc pas éternelle, et elle n’est pas innée non plus ; elle peut mourir comme elle peut naître. Du Bellay atteste que la langue française, en son temps, est un fruit naissant n’ayant pas encore délivré toutes ses capacités. Le latin lui tient encore la dragée haute, et par la grâce d’un prestige aussi rutilant que ne le fut l’Empire romain. Le devenir du français est donc encore incertain, et on sait combien son orthographe était encore erratique. On peine aujourd’hui à s’imaginer une langue balbutiante, quand on l’a connue à son apogée au XIXe, et qu’on en connaît même depuis un léger déclin par absence de raffinements, excès de simplifications, érosions du vocabulaire. Au temps de Du Bellay, il n’y a pas si longtemps de cela, la langue française naissait, et il est difficile de s’imaginer ce que peut bien recouvrir de s’exprimer dans une langue encore imparfaite, défectueuse ou rudimentaire ?

Autre gageure que nous n’éprouvons plus aujourd’hui du fait de la maturité de la langue dont nous héritons encore, l’absence à l’époque de traductions suffisantes pour s’épargner d’avoir à apprendre le grec et le latin, en plus du français et de l’hébreu, soit de s’armer de quatre langues, pour avoir accès au contenu du savoir tel qu’il existait en son temps. Les barrières à la connaissance étaient donc bien plus nombreuses qu’aujourd’hui. L’effort à fournir, bien supérieur. Autre caractéristique intéressante, dans la construction d’une langue, dans sa lente élaboration : Du Bellay relève que jamais la langue latine ne fut aussi riche et créative que dans la poésie ; la poésie étant le lieu d’élaboration du style et de l’alchimie du vocabulaire, une sorte de fournaise dans laquelle se densifie l’expression et le sens. C’est par la poésie que le langage se cherche, s’élabore et se crée ; la poésie fait office de grand chaudron, de grand chantier de la langue à partir de laquelle la prose elle-même s’en trouve par la suite enrichie. La désaffection pour la poésie, aujourd’hui, notamment de la part du lectorat, est un signe patent de désaffection pour la langue elle-même car c’est bien en elle que se situe le cœur de sa vitalité.

La traduction est également très importante, en dehors du laboratoire poétique, car traduire d’une langue à une autre, cela nécessite de permettre à une langue illustre de se transposer dans une langue nouvelle, et souvent moins sophistiquée. La traduction suppose bien souvent de créer des mots manquants, forçant une langue à se hisser à égale mesure de la première pour parvenir à l’accueillir en son sein. Autre atout de la traduction, le contenu même du savoir porté par la langue que l’on souhaite traduire, se retrouve transposé et accessible dans la seconde langue, ce qui signifie que la traduction permet ce double héritage de la richesse et du sens permettant à la seconde langue de s’enrichir et de se perfectionner. C’est ce qu’il s’est passé lors de la traduction du savoir grec en langue latine, où la langue latine a autant bénéficié d’un vocabulaire plus ample que d’une richesse théorique inégalée. Dans leurs tâches consistant à confronter la langue romaine d’avec la grecque, le travail d’imitation fut important ; tous se sont mesurés au savoir grec en tentant d’imiter leurs splendeurs pour tâcher par la suite d’en faire quelque chose de singulier. Le travail d’imitation, que l’on retrouve de l’écrivain à ses maîtres, on le retrouve également d’une civilisation à une autre ; les cultures se mesurent entre elles par traduction, imitation, et créations nouvelles (poésie). L’éloquence fut aussi un moyen de mesure de la qualité et de l’efficacité d’une langue par rapport à une autre ; tout l’attrait de la compétition culturelle conduisant aux raffinements des civilisations les plus abouties.  

Ces mécanismes ont-ils toujours cours aujourd’hui au sein de la langue française ? Existe-t-il toujours cette recherche permanente, cette confrontation avec plus grand que soi, afin de parvenir quoi qu’il en aille, sur le parvis d’une nouvelle sensibilité ? Et s’il s’agissait de n’imiter que les auteurs de sa propre langue, nous dit Du Bellay, jamais les romains n’auraient pu dépasser les grecs. Encore faut-il se mesurer aux civilisations les plus avancées pour espérer leur rivaliser et ne pas se contenter de sa localité. Il importe donc même aux imitateurs de viser suffisamment haut et loin pour être d’un quelconque profit pour leur propre langue. L’appétit de grandeur d’un écrivain n’est pas réductible à ses prétentions égoïstes, tout comme celles d’un artiste, car plus qu’à lui-même, sa perfection acquise enrichit la langue ou la culture dans laquelle il se trouve. C’est ici que le XXe siècle s’est peut-être égaré dans la figure séduisante du dandy, en ceci que l’artiste est aussi plus que lui-même, et que tout l’intérêt de son épanouissement profite aussi au rayonnement de sa nation. Inversement, la décrépitude d’un art témoigne en défaveur de la culture qui le fait ou qui le voit mourir.

En 1549, dans son magnifique petit texte, Du Bellay considère que la langue française est mal sonnante par rapport à la langue grecque et latine, que le savoir antique est supérieur en faconde à celui de son temps ; étrange sentiment que cela doit être que de se sentir à l’étroit dans sa langue, et même, en infériorité par rapport à une autre… Convenons vous et moi que nous sommes des enfants gâtés, nous qui héritons d’une langue française à ce point travaillée, policée, macérée, pensée, réinventée, par tant de génies depuis, que l’on ne parvient même plus à s’imaginer la tâche qui attendait les littérateurs de ces temps lointains, afin de parfaire une langue qui, manifestement, ne leur convenait pas. Du Bellay le dit franchement : il sent que sa prose est en dessous de ses capacités en raison non de son impéritie, mais des limites de la langue elle-même ! A l’évidence, lorsque nous lisons aujourd’hui leurs proses alambiquées, aux tournures archaïques, nous ressentons pleinement le fossé qui nous sépare aujourd’hui de la langue du XVIe siècle, et, par conséquent, tout le travail accompli depuis pour la fluidifier comme jamais.

La langue française a été depuis tant enviée de par le monde que l’on oublie complètement qu’elle fut un jour décriée et considérée comme vulgaire, tout juste bonne à la laisser disparaître. Il se trouve que, sans doute par des nécessités historiques, les druides, comme les appellent Du Bellay, les tenants d’un savoir ésotérique et fermé, usant du grec et du latin comme d’un trésor chaldéen ou hiéroglyphique, accessible aux seuls sorciers initiés, ont perdu la partie et que les tenants de la démocratisation du savoir ont rallié à leur conviction, la raison des Lumières dont on sait qu’elle accouchera de l’Encyclopédie. Toute science, toute connaissance, se doit de pouvoir être débattue dans n’importe quelle langue, n’importe où et avec n’importe qui, nous affirme Du Bellay, ce qu’il sait ne pas aller de soi en son temps. L’ésotérisme est affaire de sectes et non de savoir, car un savoir qui ne se transmet pas n’est pas un savoir. Autant de points suggérant ici que la réflexion qu’avaient les savants du XVIe siècle et de la Renaissance, depuis l’invention de l’imprimerie, n’est toujours pas épuisée alors que nous nous trouvons dans la civilisation numérique où tout ouvrage peut être acquis en quelques secondes par quelques clics ! Un peu comme si l’imprimerie n’avait fait que se radicaliser jusqu’à nous, au point d’en devenir supersonique. Nous devrions dès lors constater une progression phénoménale de la culture, une amélioration jamais égalée par la langue, une progression qualitative à faire pâlir les millénaires antérieurs ! Qu’en est-il exactement ? Il suffit de comparer la littérature du XIXe, à son apogée, avec nos plus grands auteurs contemporains, pour se faire une idée de notre situation culturelle. A chacun d’aller vérifier…

La question posée par Joachim du Bellay n’est donc plus la même : elle concernait en son temps une langue à naître, en notre temps, elle concerne une langue naguère au sommet de sa maturité, autant pour le style que pour le contenu, dont les enjeux recouvraient des problèmes de civilisation, de politique, de géopolitique, de société, de science, de beaux-arts, d’expression individuelle, certes, mais pas uniquement ; on relèvera également que lorsque nos illustres auteurs s’expriment sur leur discipline, ils évoquent leur « art », ce qui de nos jours passe pour une enflure dépassée – alors qu’elle était à la Renaissance et au temps des Lumières, mais déjà chez les Grecs et les Romains, la condition même de l’élaboration artistique, esthétique, politique, dramaturgique, et même philosophique, puisqu’il était question de l’ « art » de vivre. Le mot lui-même n’était pas souillé d’un discrédit que n’ont plus aujourd’hui les mots merde, con, salope et bite, qui font moins rougir leurs auteurs, que le mot art, ou poésie, ou littérature, ou style… Curieux renversement de polarité qui devrait permettre de reposer la question de la langue, de sa défense, de son perfectionnement, en portant désormais la critique sur sa désaffection par le mépris plutôt que par la concurrence de langues rivales considérées comme plus nobles.

 

Les jeux rustiques

Du Bellay s’illustre de prime abord par ses Divers jeux rustiques qui disposent d’une lumière de petit jour, d’un éclairage presque anodin, reposant, champêtre mais plus archaïque que Ronsard. Il a toutefois la fraicheur d’un jeu poétique qui se moque ostensiblement des sujets pesants. On y sent moins le drame habituel que la monotonie médiévale, n’hésitant pas à célébrer des événements parfaitement indigents et banals, la vie quotidienne des villages et des champs, magnifiée par la mythologie antique. Son goût pour l’anecdotique le pousse à user de formulations détachées, presque comiques :

 

L’argentin de ces ruisseaux

Qui paisiblement murmurent,

Sous le frais des arbrisseaux

Qui les rivages emmurent,

 

Ressent cette douce voix,

Voix céleste et non-pareille,

Qui m’a plus de mille fois

Sucé l’âme par l’oreille.

 

Le style est davantage suranné que celui de Viau et de Ronsard ; on sent chez Du Bellay, une plus grande soumission aux poncifs, à la tradition, mais ses jeux rustiques et primesautiers, notamment par l’importance qu’il porte aux hommes du quotidien, le sépare de la pesante intériorité des poètes de son temps. Du Bellay se résout déjà à prendre le parti pris des choses et des êtres, quitte à recourir à une imagination éclectique pour hisser le quotidien au-dessus de son pittoresque et de sa vanité. Si les formulations creuses et vieillottes abondent, le poète est toutefois sauvé par son inventivité débordante ; et ses œuvres de maturité seront d’un prestige bien autrement plus marquant. Du Bellay, accablé par une mélancolie pugnace, s’imposera en faux bucolique ; il s’agit plus sûrement d’un tragique cachant sa noirceur derrière un paisible éclairage et la dissipant à l’air frais de l’extériorité, mais cette intériorité douloureuse lui interdit de se perdre résolument dans le dérisoire, et sa profondeur y trouvera là la matière à sa grandeur :

 

Si autrefois j’ai fait dire

Au gai fredon de ma lyre

Le printemps d’une beauté,

Il faut, il faut à cette heure

Qu’éternellement je pleure

L’hiver d’une cruauté :

 

Puisque éloignant la lumière

De la beauté coutumière

D’être un soleil à mes yeux,

Je sens ma triste pensée

Ardentement englacée

D’un Aquilon furieux.

 

Le poète en convient lui-même : la beauté coutumière dont il se fait le chantre, masque en réalité un vent glacé et furieux couvant en son for intérieur. Ronsard ne s’embarrassait pas de sa perpétuelle libéralité plaintive, pathétique et monotone, pour ne pas dire maniaque et obsessionnelle, là où Du Bellay, avec une moindre aisance, divertit, amuse, écoute, regarde, se détourne de lui-même, nous laissant respirer à l’air libre de la poésie. Le choc des contraires en lui-même lui apporte un équilibre et une variété appréciable, pour ne pas dire salutaire :

 

Mais quelque soin adversaire

Qui s’oppose à son contraire,

Amour est toujours vainqueur :

Toujours celle qui me lime

Tient de mes pensers la cime,

Comme reine de mon cœur.

 

S’il est un vocable qui revient souvent sous sa plume, c’est la douceur, et il s’en fait bien volontiers l’apologue :

 

Rare présent, et qu’ici-bas

Le ciel à tous ne donne pas :

Bien heureux celui qui assemble

L’utile et le doux ensemble.

 

Contrairement à Ronsard, qui amorce une timide critique du pétrarquisme, Du Bellay est d’autant plus franc qu’il n’intitule rien moins un de ses poèmes : Contre les pétrarquistes, ce qui a le mérite de la clarté. En outre, son style lui-même est débarrassé des langueurs affectées de la morose abstinence :

 

J’ai oublié l’art de Pétrarquiser,

Je veux d’Amour franchement deviser,

Sans vous flatter, et sans me déguiser :

Ceux qui font tant de plaintes,

N’ont pas le quart d’une vraie amitié,

Et n’ont pas tant de peine la moitié,

Comme leurs yeux, pour vous faire pitié,

Jettent de larmes feintes.

 

Gémir de ce que l’on s’interdit, s’accrocher à la belle qui se refuse, languir pour languir, Du Bellay n’en a cure ; il ne veut plus souffrir, il veut jouir, exister, changer de thème, ne pas jouer le jeu de son siècle qui confine in fine à l’hypocrisie, au maniérisme :

 

Mais quant à moi, qui plus terrestre suis,

Et n’aime rien, que ce qu’aimer je puis,

Le plus subtil, qu’en amour je poursuis,

S’appelle jouissance.

 

Il se dresse également contre la martyrologie amoureuse de la tradition religieuse, qu’il n’hésite pas à railler :

 

Je ris souvent, voyant pleurer ces fous,

Qui mille fois voudraient mourir pour vous,

Si vous croyez de leur parler si doux

Le parjure artifice :

Mais quant à moi, sans feindre ni pleurer,

Touchant ce point, je vous puis assurer,

Que je veux sain et dispos demeurer,

Pour vous faire service.

 

En plus de sa légèreté, de sa douceur, Du Bellay développe des thématiques beaucoup plus variées que le seul amour qui hante et obsède les poètes de son temps, comme par exemple, la rédaction d’un poème entier sur son défunt petit chien ; non sans un vocabulaire cocasse, une ironie presque mordante, bavante, glapissante et gigotante :

 

EPITAPHE D’UN PETIT CHIEN

Dessous cette motte verte

De lys et roses couverte

Gît le petit Peloton,

De qui le poil foleton

Frisait d’une toison blanche

Le dos, le ventre et la hanche.

 

Son nez camard, ses gros yeux

Qui n’étaient point chassieux,

Sa longue oreille velue

D’une soie crêpelue,

Sa queue au petit floquet

Semblant un petit bouquet,

Sa jambe grêle, et sa patte

Plus mignarde qu’une chatte

Avec ses petits chatons,

Ses quatre petits tétons,

Ses dentelettes d’ivoire,

Et la barbelette noire

De son musequin friand,

Bref tout son maintien riant

Des pieds jusques à la tête,

Digne d’une telle bête,

Méritaient qu’un chien si beau

Eût un plus riche tombeau.

 

On ne fait pas plus ironique que de célébrer ainsi ses animaux de compagnie, quand tant d’autres pleuraient leurs maîtresses ou célébraient pompeusement les dieux grecs et romains ou quelque puissant roi ; Du Bellay s’en amuse et ne s’en cache aucunement. Reprenant le même exercice, cette fois-ci pour la mort de son chat, il énonce clairement son intention de chanter son petit Belaud, après son petit Peloton, et qu’en matière de sujet poétique, cela donne le change aux amours de sa Dame :

 

EPITAPHE D’UN CHAT

Maintenant le vivre me fâche ;

Et afin, Magny, que tu sçache,

Pourquoi je suis tant éperdu,

Ce n'est pas pour avoir perdu

Mes anneaux, mon argent, ma bourse ;

Et pourquoi est-ce donques ? pour ce

Que j'ai perdu depuis trois jours

Mon bien, mon plaisir, mes amours.

Et quoi ? ô souvenance gréve !

A peu que le cœur ne me creve,

Quand j'en parle, ou quand j'en écris :

C'est Belaud mon petit Chat gris :

Belaud, qui fut par avanture

Le plus bel œuvre de que Nature

Fit onc en matiere de Chats :

C'étoit Belaud la mort aux Rats,

Belaud, dont la beauté fut telle,

Qu'elle est digne d'être immortelle.

 

Du Bellay se plut aussi à faire et défaire le portrait d’un Abbé nommé Bonnet, pas très éloigné de benêt, et qui, en une même épitaphe, passa de l’animal à l’homme avec une malice faisant déjà songer à La Fontaine, sinon à Esope, pour la source première :

 

(…)

 

Bonnet s'accoutrait tous les jours

De deux soutanes de velours,

Et ne changeait point de vêture

Pour le chaud ni pour la froidure.

Bonnet était toujours crotté

En hiver, et poudreux l'été :

Et toujours traînait par la rue

Quelque semelle décousue.

Bonnet, soit qu'il plût ou qu'il fît beau,

Portait toujours un vieux chapeau,

Et ne porta, tant fut grand fête,

Qu'après sa mort bonnet en tête.

Bref, ce Bonnet fut un Bonnet

Qui jamais ne porta bonnet.

 

La douceur du poète est toute relative, car pratiquant l’art de la satire, se nourrissant d’un même feu cruel, rageur et décapant, que la tradition romaine avait naguère illustré, avant que Boileau lui-même ne s’en empare, Du Bellay est loin d’être tendre lorsqu’il se jette sur une cible. On ne sait ce que lui aura fait cette vieille dont il se prend à piétiner le dentier, dans son poème Contre une vieille :

 

Vieille plus vieille que le monde,

Vieille plus que l’ordure immonde,

Vieille plus que la Fièvre blême,

Et plus morte que la Mort même,

Plus que la Fureur furieuse,

Et plus que l’Envie envieuse.

 

Tu es une attise-querelle,

Tu es sorcière et maquerelle,

Tu es hypocrite et bigote,

Et toujours ta bouche marmotte

Je ne sais quoi. Tu es au reste

Plus dangereuse que la peste.

 

Pour blesser une renommée

Avec ta langue envenimée,

Pour diffamer tout un lignage,

Pour troubler tout un voisinage,

Un royaume, une seigneurie,

Il ne faut point d’autre Furie.

 

Et toutefois, vieille Gorgone,

Toutefois, vieille Tisiphone,

Tu oses bien porter envie

Aux doux passe-temps de ma vie,

Et n’as honte, vieille prêtresse,

De t’accoster de ma maîtresse.

 

(…)

 

Même dans ses élégies, Du Bellay ne fait rien comme tout le monde ; plutôt que de languir, de polir le drame, d’aiguiser la tragédie, il prend le ton protocolaire, enrobe sa plainte de grâces, fait tant et tant de manières à s’exprimer, que c’est tout juste s’il ne demande pas l’autorisation bien polie à sa bien-aimée, de pouvoir se tuer :

 

Vous pouvez bien, Madame et ma Déesse,

Vous pouvez bien commander que je cesse

De vous hanter, de vous parler et voir,

Mais vous n’avez, et je n’ai le pouvoir

De commander à mes désirs en sorte

Que mon amour ne soit toujours plus forte.

            Si vous pouvez vos grâces vous ôter,

De vous aimer vous pouvez m’exempter :

Mais si du ciel le vouloir immuable

Pour vos vertus vous a fait tant aimable,

Quelle raison av’ous, quant à ce point,

De commander qu’on ne vous aime point ?

            Permettez donc, je vous suppli’, Madame,

Permettez-moi que vôtre je me clame,

Que je vous aime et porte dans mon cœur :

Ou s’il vous plaît, pour m’user de rigueur,

Me commander que tel je ne demeure,

Commandez-moi ensemble que je meure.

 

Inattendu, Du Bellay sort des sentiers battus, rejette la thématique unique de la plainte amoureuse, procure à la poésie une variété de sujets qu’il ne rechigne pas à chercher dans les moins nobles préoccupations, et n’hésite pas à transposer des histoires, à rédiger diatribes et satires, à illustrer un plus grand spectre d’expressions que les canons de son époque. Il sait se mettre à la place d’un personnage et conter les aventures et la vie d’une vieille courtisane de son temps, chanter l’histoire, céder à l’épopée, passer de l’amour à la haine, de la louange à la détestation ; changer d’objet au gré de ses caprices. Du Bellay se fait ainsi bien plus vivant dans sa variété que d’autres dans la répétition. Le long poème Métamorphose d’une rose est l’occasion de disserter sur la rose en une suite de quatrains en alexandrin :

 

Que nul n’espère donc de ravir cette Rose,

Puisque au jardin d’honneur elle est si bien enclose :

Où plus soigneusement elle est gardée encor

Que du Dragon veillant n’étaient les pommes d’or.

 

Et semblable à l’érudition classique de ses messieurs, la sagesse infuse cette poésie qui s’éprend d’amour autant qu’elle sait s’en garder :

 

Qu’autrement on n’espère en mon cœur faire brèche :

Car je ne crains Amour, ni son arc, ni sa flèche :

J’éteins, comme il me plaît, son brandon furieux,

Les ailes je lui coupe, et débande les yeux.

 

Du Bellay est un poète existentiel n’hésitant pas à mettre en scène sa propre vie : son chien, son chat, mais aussi ses amis, transparaissent ; nul doute que la vieille ordure bigote dont il défait le portrait avec tant d’acrimonie, a bel et bien existé ; avec ce même souci autobiographique qui rend sa poésie palpable, le poète prend autant parti contre les pétrarquistes qu’il ne compose sur la surdité de son ami Ronsard, dont il fait un hymne. N’était-ce pas bien plus passionnant ce temps où la poésie s’entichait d’authentiques sujets, racontait des histoires, sinon des fables ? Prenait parti, guerroyait, s’indignait, passait de la satire politique à l’ode historique, s’amourachait d’une rose ou d’une simple contemplation, pour tour à tour passer de la matière à l’intériorité en quelque angoisse pascalienne. Et si, contrairement à ce que l’on croit, le XXe siècle avait été le siècle des cloisonnements ? Je trouve qu’on respire quand même bien mieux au XVIe que de nos jours, moins dans le style et la langue que dans la variété des sujets :

 

Ô bienheureux celui qui a reçu des Dieux

Le don de Surdité ! voire qui n’a point d’yeux,

Pour ne voir et n’ouïr en ce siècle où nous sommes

Ce qui doit offenser et les Dieux et les hommes.

            Je ta salue, ô sainte et alme Surdité !

Qui pour trône et palais de ta grand majesté

T’es cavé bien avant sous une roche dure

Un autre tapissé de mousse et de verdure :

Faisant d’un fort hallier son effroyable tour,

Où les chutes du Nil tempêtent à l’entour.

            Là se voit le Silence assis à la main dextre,

Le doigt dessus la lèvre : assise à la senestre

Est la Mélancolie au sourcil enfoncé :

L’Etude tenant l’œil sur le livre abaissé

Se sied un peu plus bas : l’Ame imaginative,

Les yeux levés au ciel, se tient contemplative

Debout devant ta face : et là dedans le rond

D’un grand miroir d’acier te fait voir jusqu’au fond

Tout ce qui est au ciel, sur la terre ou sous l’onde,

Et ce qui est caché sous la terre profonde :

Le grave Jugement dort dessus ton giron,

Et les Discours ailés volent à l’environ.

 

 

La nostalgie de Rome

 

Les poètes n’ont bien évidemment pas attendu Victor Hugo pour chanter l’histoire et les civilisations, et Du Bellay chante, au-delà de toute autre, la civilisation romaine dans Les Antiquités de Rome :

 

Rome de Rome est le seul monument,

Et Rome Rome a vaincu seulement.

Le Tibre seul, qui vers la mer s’enfuit,

Reste de Rome. Ô mondaine inconstance !

Ce qui est ferme, est par le temps détruit,

Et ce qui fuit, au temps fait résistance.

 

Comment mieux dire la supériorité de l’écrit sur la matière ? Là où les monuments s’écroulent, là où les hommes disparaissent en poussière, les écrits peuvent être recopiés à l’infini et réchappent à l’usure du temps. La forte imprégnation gréco-romaine de la Renaissance démontre à l’époque que la chrétienté a déjà perdu  la bataille culturelle ; lorsque les clercs se font libertins, lorsque les moines sont connus pour leur culture du vin, lorsque les frasques pédophiliques et homosexuelles mouillent déjà une papauté avide d’argents, lorsque le protestantisme, tout droit issu de la faillite morale du catholicisme, s’impose telle une force révolutionnaire, on ne mesure pas assez bien à quel point le christianisme est déjà à terre, dans les esprits de la Renaissance. Ce dernier ne faisant plus rêver, ne suscitant plus aucune grandeur, les artisans du savoir se tournent presque désespérément du côté des païens. Mais cette revitalisation créatrice à partir d’un lointain passé, s’accompagne aussi d’un désenchantement : les ruines ne sont plus vivantes, et le latin, lui-même en passe de devenir langue morte, a déjà rejoint depuis longtemps le musée des objets trouvés que le christianisme s’apprête lui-même à rejoindre : ses miracles ne convainquent plus les esprits. Le XVIe siècle souffre d’un mal séculaire propre à lui-même que l’on peut isoler comme étant le fruit d’une civilisation mourante invoquant les fruits déchus d’un monde qui fut bien autrement glorieux :

 

Qui voudra voir tout ce qu’ont pu nature,

L’art et le ciel, Rome, te vienne voir :

J’entends s’il peut ta grandeur concevoir

Par ce qui n’est que ta morte peinture.

 

Rome n’est plus : et si l’architecture

Quelque ombre encor de Rome fait revoir,

C’est comme un corps par magique savoir

Tiré de nuit hors de sa sépulture.

 

Le corps de Rome en cendre est dévalé,

Et son esprit rejoindre s’est allé

Au grand esprit de cette masse ronde.

 

Mais ses écrits, qui son los le plus beau

Malgré le temps arrachent du tombeau,

Font son idole errer parmi le monde.

 

Qu’une Renaissance puisse trouver appui sur un tombeau, induit derrière ce printemps des arts, un arrière-goût de cendre qui chiffonne ici le poète. Le passé est mort et c’est pourtant de lui que nous avons besoin aujourd’hui d’en tirer la force. La disparition complète d’une des civilisations les plus puissantes et fécondes de l’histoire européenne, indépassable en l’état puisqu’elle nourrit en profondeur la Renaissance postchrétienne, ne se sépare pas chez Du Bellay, de l’amertume de sa défaite – et l’on ne peut pour autant ressusciter un mort sans tricher, sans mentir :

 

Par armes et vaisseaux Rome dompta le monde,

Et pouvait-on juger qu’une seule cité

Avait de sa grandeur le terme limité

Par la même rondeur de la terre et de l’onde.

 

Et tant fut la vertu de ce peuple féconde

En vertueux neveux, que sa postérité,

Surmontant ses aïeux en brave autorité,

Mesura le haut ciel à la terre profonde :

 

Afin qu’ayant rangé tout pouvoir sous sa main,

Rien ne pût être borne à l’empire romain :

Et que, si bien le temps détruit les républiques,

 

Le temps ne mît si bas la romaine hauteur,

Que le chef déterré aux fondements antiques,

Qui prirent nom de lui, fut découvert menteur.

 

Dans ses sonnets des Antiquités de Rome, Du Bellay annonce déjà la disparition des civilisations comme une fatalité historique, bien avant Paul Valéry et sa célèbre déclaration. L’intérêt de l’époque pour la Grèce et pour Rome induisait en elle-même l’inéluctable décadence, comme en témoigne la peinture de Monsu Desiderio, pseudonyme de François de Nomé, qui, au siècle suivant, peindra des fresques d’effondrement. On savait donc déjà depuis bien longtemps, dans la littérature et la pensée, que la Grèce et Rome furent, et que leur splendeur inégalée n’a pas pu empêcher leur disparition. Les détracteurs de Michel Onfray aujourd’hui devraient moins le nommer décadentiste, puisqu’il ne fait que répéter cette très ancienne connaissance, mise en lumière dès la Renaissance, plutôt que de lui rétorquer, à la rigueur, de renchérir sur une vieille évidence…

Mais cette dénégation contemporaine qui faisait certitude au XVIe et XVIIe siècle, prouve que la piqûre de rappel du philosophe païen est loin d’être vaine ; mais cela témoigne peut-être aussi que nous sommes déjà dans l’amorce d’une nouvelle civilisation et que les esprits contemporains se sentent aspirés vers un autre commencement. Il semble évident que nous nous trouvons déjà dans un après que nous ne savons pas clairement circonscrire, mais suffisamment pour que les tenants de l’ordre nouveau ne puissent plus rien entendre de la décadence certaine de toute civilisation. Tout ce qui naît ne peut entendre avant pleine maturité, le savoir de sa disparition prochaine. Qu’est-il seulement en train d’advenir en lieu et place de ce qui fut, telle est l’interrogation présente. On peut tout au plus affirmer que cette civilisation de l’oubli, de jeunisme et d’inconscience, de présent perpétuel, de matérialisme pur, de négation de la pensée, d’inculture revendiquée, de moralisme étriqué de plus en plus secondé par l’interdiction légale, d’hypocrite virtualité, nous dirige vers un nouveau monde qui ne sera pas plus radieux que les précédents : le totalitarisme dans son invisibilité même. Rassurons-nous, d’autres époques furent bien pires encore que celle qui se dessine, tout au moins dépourvue de violences directes et d’autodafés sur place publique, et on ne peut pas non plus s’imaginer vivre en Utopie.

Revenons donc à cette Renaissance qui est à la fois redécouverte et effondrement d’une chrétienté, déchirée par la guerre, et dont la foi s’est suffisamment étiolée pour générer libertins et nostalgiques de civilisations plus glorieuses avant elle, sans évoquer cette dissension protestante qui va permettre de prolonger un peu l’issue fatale du dogme en le renvoyant pour un temps à la parole originelle de Jésus. Un retour aux sources qui vaut cri d’alarme en face du dévoiement de l’Empire chrétien, sous sa forme apostolique et romaine. Mais le tiraillement est évident : ce qui fut n’est plus, et ce qui fut, pourtant, fut tout :

 

Rome fut tout le monde, et tout le monde est Rome.

Et si par mêmes noms mêmes choses on nomme,

Comme du nom de Rome on se pourrait passer,

 

La nommant par le nom de la terre et de l’onde :

Ainsi le monde on peut sur Rome compasser,

Puisque le plan de Rome est la carte du monde.

 

Cette sidération devant la nécessité des ruines, troublant paradoxe, s’explique aussi pour beaucoup dans l’esprit du christianisme qui, là où les païens ne voyaient que cycles naturels, ne voyaient eux qu’une ascension sans retour vers l’apothéose. Demain ne sera jamais comme hier car Jésus reviendra racheter les péchés du monde et le Jugement dernier ouvrira sur une nouvelle ère encore inconnue. Toute la métaphysique chrétienne est ébauchée sur une téléologie sans retour sur laquelle le progrès fera son lit, et il est bien encore le dernier avatar du christianisme à produire des effets au XXIe siècle… Il produit surtout, semblable à la Renaissance, une déroute spirituelle qui comprend dans un même temps que les civilisations se meurent, que l’éternité n’y est pas, mais qui ne parvient pas non plus à comprendre l’éternel retour de l’ordre naturel. La Renaissance est bien évidemment davantage chrétienne que païenne, puisqu’elle prend son essor en plein christianisme, mais jamais plus mûre pour embrasser le paganisme à un moment où le savoir détrône la religion et que les croyances ne parviennent plus à s’expliquer par elles-mêmes. Le cul entre deux chaises, Du Bellay, admire et déplore dans un même temps. C’est à regret qu’il énonce que le soleil romain était plus puissant que le nôtre – et que ce soleil est éteint ! On comprend qu’en son esprit, la nuit soit froide… La civilisation admirée de tous n’est pourtant plus qu’un songe de papier.

 

 

Le temps des regrets

De ses années passées à Rome à gouverner la maison du cardinal Jean Du Bellay, Joachim y développera une sorte de mal du pays, du moins, une profonde mélancolie et une vision très sombre de sa propre personne ; les sonnets des Regrets en portent jusqu’au titre les stigmates : tout ce qui l’a toujours conforté, sinon réconforté, contient en même temps son revers, au point que le propos se fait contradictoire. Heureux qui comme Ulysse… oui, mais à condition de rentrer chez soi. La poésie demeure pour lui l’occasion de se consoler ; on remarquera que, dans son amertume, le poète prend d’étranges accents baudelairiens : tantôt la satire caustique qui reviendra à Boileau, tantôt l’amertume des Fleurs du mal dont Baudelaire se fera plus tard le chantre :

 

De quelque mal un chacun se lamente,

Mais les moyens de plaindre sont divers :

J’ai, quant à moi, choisi celui des vers

Pour désaigrir l’ennui qui me tourmente.

 

Et c’est pourquoi d’une douce satire

Entremêlant les épines aux fleurs,

Pour ne fâcher le monde de mes pleurs,

J’apprête ici le plus souvent à rire.

 

Une poésie par-delà le bien et le mal :

 

Soit de bien, soit de mal, j’écris à l’aventure.

 

Baudelaire écrira pour son compte : Au fond de l’inconnu /pour trouver du nouveau. L’aspect moralisant de la tradition grecque et latine, incarnée autant chez Malherbe que chez Ronsard, intéresse moins Du Bellay qui s’attache davantage à l’expression qu’à la morale ; peu lui chaut de ne pas être considéré du même marbre que les nostalgiques des grands discours :

 

Je me contenterai de simplement écrire

Ce que la passion seulement me fait dire,

Sans chercher ailleurs plus graves arguments.

 

Aussi n’ai-je entrepris d’imiter en ce livre

Ceux qui par leurs écrits se vantent de revivre

Et se tirer tout vifs dehors des monuments.

 

Les sonnets des Regrets témoignent d’une épreuve particulièrement douloureuse pour le poète, un mal du pays lors de son voyage officiel à Rome, un dégoût des mondanités, une insatisfaction générale, bref, une mélancolie sévère quant à son existence présente :

 

Maintenant la fortune est maîtresse de moi,

Et mon cœur, qui soulait être maître de soi,

Est serf de mille maux et regrets qui m’ennuient,

 

De la postérité je n’ai plus de souci,

Cette divine ardeur, je ne l’ai plus aussi,

Et les Muses de moi, comme étranges, s’enfuient.

 

La poésie devient à la fois le marteau et l’enclume, la poison et le sérum ; on retrouvera cette ambiguïté chez Baudelaire dans l’Héautontimorouménos, mais l’orage que traverse Du Bellay n’en démâte pas pour autant son navire qui maintient le cap de la guérison par l’écrit :

 

Maintenant je pardonne à la douce fureur

Qui m’a fait consumer le meilleur de mon âge,

Sans tirer autre fruit de mon ingrat ouvrage

Que le vain passe-temps d’une si longue erreur.

 

Maintenant je pardonne à ce plaisant labeur,

Puisque seul il endort le souci qui m’outrage,

Et puisque seul il fait qu’au milieu de l’orage,

Ainsi qu’auparavant, je ne tremble de peur.

 

Si les vers ont été l’abus de ma jeunesse,

Les vers seront aussi l’appui de ma vieillesse,

S’ils furent ma folie, ils seront ma raison,

 

S’ils furent ma blessure, ils seront mon Achille,

S’ils furent mon venin, le scorpion utile

Qui sera de mon mal la seule guérison.

 

Si les vers ont raison de nous après le trépas, ils sont source de joie, de liberté et de délivrance de notre vivant :

 

Les vers chassent de moi la molle oisiveté,

Les vers me font aimer la douce liberté,

Les vers chantent pour moi ce que dire je n’ose.

 

Ronsard faisait lui aussi ses confessions dans ses sonnets, révélant pour son compte que le grand amoureux libertin était en réalité délaissé des femmes ; Du Bellay nous avoue son malaise que de ne pas être à la bonne place et de sentir tout le poids d’obligations dont il se serait bien passé :

 

J’aime la liberté, et languis en service,

Je n’aime point la cour, et me faut courtiser,

Je n’aime la feintise, et me faut déguiser,

J’aime simplicité, et n’apprends que malice :

 

Je n’adore les biens, et sers à l’avarice,

Je n’aime les honneurs, et me les faut priser,

Je veux garder ma foi, et me la faut briser,

Je cherche la vertu, et ne trouve que vice :

 

Je cherche le repos, et trouver ne le puis,

J’embrasse le plaisir, et n’éprouve qu’ennuis,

Je n’aime à discourir, en raison je me fonde :

 

J’ai le corps maladif, et me faut voyager,

Je suis né pour la Muse, on me fait ménager :

Ne suis-je pas, Morel, le plus chétif du monde ?

 

En avance sur les Fleurs du mal, tout comme sur la prose acerbe d’Henri Michaux, Du Bellay n’a aucun scrupule à laisser libre cours à sa haine, son acrimonie, sa bile noire, sans oublier au passage d’y abandonner quelque humour. Sa haine des voyages le pousse à en haïr jusqu’aux nationalités de ceux qu’il est amené, par contrainte, à fréquenter ! Ici aussi, on songe à Baudelaire en Belgique ou à Michaux en Amazonie, dont les voyages n’eurent pas de propriété salvatrice, bien au contraire. On s’amusera tout de même des portraits vitriolés du poète qui, mine de rien, nous renseignent aujourd’hui encore sur des traits nationaux qui n’ont pas forcément beaucoup changés, si je m’en tiens à la vision qu’il donne des genevois…

 

Je hais du Florentin l’usurière avarice,

Je hais du fol Siennois le sens mal arrêté,

Je hais du Genevois la rare vérité,

Et du Vénitien la trop caute malice :

 

Je hais le Ferrarais pour je ne sais quel vice,

Je hais tous les Lombards pour l’infidélité,

Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,

Et le poltron romain pour son peu d’exercice :

 

Je hais l’Anglais mutin et le brave Ecossais,

Le traître Bourguignon et l’indiscret Français,

Le superbe Espagnol et l’ivrogne Tudesque :

 

Bref, je hais quelque vice en chaque nation,

Je hais moi-même encor mon imperfection,

Mais je hais par sur tout un savoir pédantesque.

 

L’aigreur, la rage, l’insulte, Du Bellay ne s’interdit rien dans l’expression de son spleen de Rome :

 

Pourquoi me grondes-tu, vieux mâtin affamé,

Comme si Du Bellay n’avait point de défense ?

Pourquoi m’offenses-tu, qui ne t’ai fait offense,

Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ?

 

Qui t’a, chien envieux, sur moi tant animé,

Sur moi, qui suis absent ? crois-tu que ma vengeance

Ne puisse bien d’ici darder jusques en France

Un trait, plus que le tien, de rage envenimé ?

 

Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre

D’un nom qui par mes vers n’a mérité de vivre :

Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moi.

 

Mais si plus longuement ta fureur persévère,

E t’enverrai d’ici un fouet, une Mégère,

Un serpent, un cordeau, pour me venger de toi.

 

L’humour, cette politesse du désespoir, n’est fort heureusement pas aussi négligé qu’il ne le sera chez Baudelaire :

 

Heureux qui sans péril peut la mer fréquenter !

Heureux qui sans procès le palais peut hanter !

Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !

 

Heureux qui sans souci peut grader son trésor,

Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor

Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !

 

(…)

 

Ils boivent nuit et jour en Bretons et Suisses,

Ils sont gras et refaits, et mangent plus que trois

Voilà les compagnons et correcteurs des rois,

Que le bon Rabelais a surnommés saucisses.

 

Il est amusant de constater que tous les griefs que les grands esprits faisaient de la Cour, ressemblent aujourd’hui à ceux que l’on ferait à la société elle-même… Les barons du capital et du travail sont parvenus à universaliser les vices appartenant naguères à des lieux très délimités, à l’ensemble du corps social. Ainsi, si l’on veut aujourd’hui éviter l’exclusion, faut-il mêmement suivre les conseils de Du Bellay à l’adresse des courtisans, symboles aux XVIe siècle d’un conformisme tout aussi gluant que le conformisme social et managérial d’aujourd’hui :

 

Si tu veux vivre en cour, Dilliers, souvienne-toi

De t’accoster toujours des mignons de ton maître,

Si tu n’es favori, faire semblant de l’être,

Et de t’accommoder aux passse-temps du roi.

 

Souvienne-toi éncor de ne prêter ta foi

Au parler d’un chacun : mais surtout sois adextre

A t’aider de la gauche autant que de la dextre,

Et par les mœurs d’autrui à tes mœurs donne loi.

 

N’avance rien du tien, Dilliers, que ton service,

Ne montre que tu sois trop ennemi du vice,

Et sois souvent encor muet, aveugle et sourd.

 

Ne fais que pour autrui importun on te nomme.

Faisant ce que je dis, tu seras galant homme :

T’en souvienne, Dilliers, si tu veux vivre en cour.

 

Si les lieux de pouvoir chérissent l’hypocrisie et l’apparence, le peuple de son côté, prend en mal toute forme de supériorité. L’intellectuel et l’artiste se trouvent donc, déjà en son temps, renvoyés à une solitude que ni les élites, ni le peuple, ne supportent. La vocation littéraire équivalant pour le coup à une folie consentie, pour ne pas dire assumée :

 

L’homme trop vertueux déplaît au populaire :

Et n’est-il pas bien fol, qui, s’efforçant de plaire,

Se mêle d’un métier que tout le monde fuit ?

 

Mais enfin, là où les railleries s’éteignent aussi vite qu’elles ne sont proférées, les mots que les poètes écrivent, durent, et la bêtise des uns se trouvant mort-née là où l’excellence des autres peut parfois tutoyer l’éternité :

 

Si vous riez de nous, nous faisons la pareille :

Mais cela qui se dit s’envole par l’oreille,

Et cela qui s’écrit ne se perd pas ainsi.

 

 

 

Les routes de rome © Michel Sardou - Topic

 

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@LG

 

 

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