Un pavé dans la mare

Fragments pour un gai savoir XXXIII

 

 

La question kurde. En voyant Bernard-Henri Lévy monter au créneau sur les chaînes de télévision française pour défendre les kurdes, ce même BHL naguère fervent soutien de la guerre en Libye, j’ai soudain été pris par un doute. Pour que le philosophe du colonialisme occidental prenne tant à cœur la cause kurde, il devait y avoir un os dans le projet lui-même. En réalité, la question kurde ressemble à s’y méprendre à l’ancienne question juive, celle d’avant la création de l’Etat d’Israël. Il s’agit en effet de deux peuples réprimés, persécutés, au même titre que les arméniens, et qui militaient au début du XXe siècle pour bénéficier d’une nation les représentant. Les arméniens furent les premiers à obtenir, après leur génocide par les ottomans, une République démocratique en 1918, qui, pour cause d’URSS, ne sera pleinement indépendante qu’en 1991.

En Palestine, la cause d’Israël obtiendra elle aussi gain de cause, après la Shoah, par la création de son Etat en 1948. On oublie toutefois qu’avant cela, des années 20 à cette date fatidique, alors que les juifs faisaient l’objet d’un antisémitisme toujours plus agressif et violent en Europe, de droite comme de gauche, les premières actions à destination de l’établissement de leur Etat sur des terres déjà occupées par les palestiniens, le furent par le biais d’une activité terroriste indépendantiste sous le mandat britannique. Une activité terroriste, prélude à l’établissement d’un Etat, qui ressemble beaucoup aux activités des milices kurdes dans les régions concernées par le Kurdistan, qui, pour son malheur, sur trouve disséminé sur les terres de quatre Etats constitués : la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie, dont aucun ne souhaite, bien évidemment, la moindre partition de son territoire.

Il n’en demeure pas moins que si la création d’un Etat, d’une nation, d’un pays propre à tous ces peuples apatrides et persécutés, recouvre une légitimité pleine et entière, les moyens pour y parvenir, eux, sont sujets à caution. Les palestiniens, on le sait, ne souhaitaient pas d’un Etat étranger sur leur propre terre, et pour tout démocrate, les populations locales sont les premières à disposer de la primauté de leur destinée. L’Occident étant colonial à l’époque et en position de force des suites de l’effondrement de l’empire ottoman, cette donnée-là était encore inexistante dans les esprits, et l’Etat d’Israël fut imposé par la contrainte aux populations locales moyennant une guerre qui n’a plus jamais cessé jusqu’à aujourd’hui. On doit, non pas à la création d’Israël, mais à la méthode ayant consisté à sa création (l’imposition par la force au détriment de tout accord), une guerre bien faite pour durer cent ans, voire davantage. Mais la question demeure : pourquoi les juifs ont-ils bénéficié des largesses de l’Occident et non les kurdes ? Pourquoi cette préférence ? Le drame de la Shoah n’étant pas le seul et unique prétexte, étant donné que les américains y étaient favorables, alors qu’ils ne devaient rien au fascisme européen et que leur conscience était sauve, et plus encore après leur intervention dans le conflit par le Débarquement de Normandie.

En géopolitique, s’il y a de bonnes actions, elles ne se font jamais en l’absence d’intérêts nationaux ; lorsque les américains se sont empressés de sauver l’Europe du fascisme, l’Allemagne venait de leur déclarer la guerre, et le Pentagone souhaitait profiter de l’Europe d’après-guerre pour l’américaniser afin de lutter contre l’expansion de la Russie soviétique, qui aurait très bien pu n’en faire qu’une bouchée. La présence américaine, et non européenne, autour de l’Etat d’Israël démontre bien que, y compris dans cette bonne action ayant consisté à offrir aux juifs un Etat digne de ce nom, les américains y ont également trouvé un relais très intéressant pour eux pour arbitrer les crises géopolitiques dans cette région du monde de première importance énergétique. Il est évident que l’Etat d’Israël, de par sa situation géographique, fut davantage stratégique pour les américains que l’Etat kurde ou arménien, encore que la région du Rojava ne soit pas exempte de conflits autour de puits pétroliers ayant maintes fois opposés les forces kurdes aux islamistes. Pour leur malheur, les kurdes n’obtinrent pas des accords de Sèvres de 1920, la moindre délimitation d’un Etat, ce d’autant plus que la Turquie d’Atatürk ne leur en a pas laissé l’opportunité en leur faisant la guerre, tout aussi bien qu’Erdogan aujourd’hui.

L’histoire du peuple kurde est très intéressante car elle démontre qu’elle s’inscrit moins dans l’ethnicité que dans l’histoire, car, avant le XIXe siècle, nombre de peuples n’aspiraient aucunement à former un Etat et se suffisaient sans soucis de n’être que des communautés nomades, à l’image des arméniens, des druzes, des assyriens, des tziganes, des yézidis, dont aucun ne réclamait, avant l’ère nationaliste européenne, l’établissement d’un Etat, fût-il ethnique ou religieux, à l’exception des juifs dont le projet de nouvelle Sion était compris dans une très ancienne prophétie de l’Ancien Testament. Pour l’essentiel, l’aspiration à un Etat, ne démangeait pas ces peuples nomades ou autochtones avant que des problématiques historiques ne surviennent, avec la démographie, le changement climatique, et la formation d’empires et de nations coloniales de plus en plus puissantes et menaçantes.

Le fait est que nombre d’ethnies fort diverses coexistent entre elles sur un même territoire au XIXe siècle et qu’elles demeurent à cette période sous la forme de tribus. Un petit âge glaciaire va toutefois assécher les cultures dans la région syrienne, accompagné par des inondations dans les plaines, détruisant les cultures et contraignant les tribus à s’installer dans les montagnes. L’accroissement démographique va contribuer, en plus des guerres impériales sur les ruines de l’empire ottoman, à sédentariser ces peuples par limitation de l’espace disponible comme des ressources. Au lendemain de la première guerre mondiale, les premières villes apparaissent, et elles regroupent également les arméniens. Lorsque la France obtient le mandat sur la Syrie et le Liban en 1920, le traité de Sèvre délimite la zone d’un futur Etat kurde que la guerre impériale menée par Mustafa Kemal va compromettre, la France étant elle-même repoussée par les armées turques. Sous domination française, toutefois, les premières villes de la région rassemblant kurdes, arméniens et arabes tribaux, verront l’apparition d’un foyer de pouvoir à la manière d’un proto-Etat régional. Il est donc évident que l’apparition de l’Etat dans l’histoire de ces peuples obéit au contexte historique et géopolitique du début du XXe siècle et, en un certain sens, la revendication de l’Etat d’Israël en Palestine également. La nation est dans l’ère du temps, mais la région considérée demeure multi-ethnique au point que la sédentarisation kurde et, avec elle, la naissance de l’ambition étatiste, se heurte à la multiethnicité. Les kurdes ne parviennent pas à s’imposer au détriment des autres peuples présents sur ces terres.

Lors de la seconde guerre mondiale, la Syrie va obtenir une autonomie au sein de laquelle, la ville d’Alep va se trouver au centre d’une industrialisation cotonnière d’importance, entraînant avec elle un essor économique qui verra les arméniens s’y installer massivement. Les kurdes, de leur côté, demeureront à Kobané en y développant l’industrie mécanique, accroissant la sédentarisation autant agricole que technique, attirant les convoitises par l’effet du développement économique. En 1963, le parti Baas prend le pouvoir en Syrie et soumet les enclaves à une domination policière et administrative. Les tensions avec la Turquie pousseront la Syrie baasiste à contrôler les frontières, à déposséder les peuples locaux de leurs propriétés du sol, ce qui entravera l’essor commercial kurde. L’existence d’armées kurdes en Irak et en Turquie renforcera le joug syrien à leur égard, provoquant l’isolement des enclaves d’Afryn, de Jeroblos à Kobané, de Qamichli à Hassaké. Le président Hafez al-Assad continuera d’exercer la privation de propriété, le déplacement de populations sur la « ceinture arabe » à la frontière turque, et se servira du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) pour contrer la Turquie.

Dans les années 90, la paralysie syrienne, la nature contrôlée de zone frontière de la région, va laisser s’installer tout un ensemble de trafics. Sous Bachar al-Assad, le nouveau président prendra à cœur le retard de développement que connaît la Syrie et la question de la Djézireh gagnera en importance ; il fut le premier président syrien à s’y rendre. Désireux d’opérer un rapprochement avec la Turquie, Bachar al-Assad se heurtera à la problématique kurde. La guerre en Irak, l’apparition de la zone autonome kurde, l’imposition par la Syrie d’une fermeture de l’espace public, provoqueront la première insurrection en Djézireh, réclamant qu’on octroie aux kurdes leurs droits. Insurrections férocement réprimées par le frère du président, Maher al-Assad. Toutefois, et c’est un point important, les kurdes ne bénéficient d’aucune popularité au sein de l’opinion syrienne, ce qui ne saurait qu’empêcher la reconnaissance de leur légitimité. Ce combat pour la popularité de leurs droits est bien plus important à mener politiquement et démocratiquement, car sans l’assentiment des peuples qui occupent aujourd’hui les terres du Kurdistan, il ne sera guère possible de les revendiquer, à moins d’entériner une nouvelle guerre de cent ans telle qu’elle a cours des suites de l’imposition de force aux palestiniens de l’Etat d’Israël, sans accords préalables et par le fait, nous l’avons oublié, d’un terrorisme juif actif en amont de la résolution occidentale.

Dans les années 2000, les villes syriennes se développeront à l’âge d’Internet et des cafés branchés, investis par une jeunesse en provenance des régions limitrophes, l’engageant sur la voie culturelle et politique, celle-là même qui déclenchera le mouvement révolutionnaire de 2011. De leur côté, les régions frontalières à l’écart de l’urbanisation syrienne se verront innervées par l’ouverture des frontières, le passage plus important de populations à destination des grandes villes, et bénéficieront de la révolution numérique et culturelle à l’origine du printemps arabe, au point de doper l’autonomie politique du Rojava, avec cette réalité d’importance : la région demeure encore aujourd’hui moins kurde en tant que telle que multiethnique et ne se caractérise donc pas par l’émergence d’un Kurdistan. Aucune force kurde n’a, au sein même du Rojava, la légitimité culturelle pour s’y imposer en maîtresse de la région. Ce qui, une fois encore, ne peut qu’entraver leur légitimité, ne serait-ce que la reconnaissance populaire nécessaire à leur cause. C’est ce soutient populaire que le peuple kurde doit gagner au sein des pays concernés par le Kurdistan pour parvenir à compter dans la politique des Etats concernés. La bataille politique par l’opinion doit être menée en lieu et place de celle des armes, a fortiori quand on a contre soi rien moins que quatre nations… La Turquie, au sein de laquelle la plus grande population kurde est rassemblée, dispose déjà d’intellectuels kurdes sensibilisant et défendant leur cause auprès de l’opinion publique par le biais de partis politiques, de revues, de journaux, d’associations, autant de formes démocratiques pour un combat par l’opinion plus efficace et vertueux qu’un indépendantisme armé.

On pourrait presque considérer qu’à l’heure où l’Europe elle-même a tenté de dissoudre ses propres nations au sein d’un fédéralisme centralisé, que la revendication étatique en est presque anachronique. D’autres peuples comme les tziganes, demeurent, envers et contre tous, hostiles à une existence étatique et sédentaire – ils en tirent d’ailleurs leur honneur d’avoir été persécutés sans avoir jamais eu l’occasion d’être dominateurs et persécuteurs à leur tour… La revendication d’un Etat ethnique ou religieux n’est donc pas, disons-le, une nécessité pour tous les peuples actuellement sans Etat, et cette revendication est d’autant plus troublante dans le cadre du communisme kurde, étant donné que le marxisme escomptait précisément sur la dissolution de tout Etat au profit d’une organisation fédéraliste, mutualisée, autogestionnaire. Il y a donc une certaine contradiction entre l’aspiration étatique et l’origine nomade et communautaire de peuples repeins depuis à l’idéal occidental au moment même où l’Europe s’en est défaite au profit d’une entité supranationale. On trouve toutefois l’aspiration unitaire du peuple kurde déjà présente sous la plume du poète Ehmedè Xanî en 1695 et qui écrivait : « Si seulement l’harmonie régnait parmi nous, si nous ne devions obéir qu’à un seul d’entre nous, il réduirait à l’état de vassaux Turcs, Arabes et Perses, tous autant qu’ils sont. » Ce souhait d’un Etat fort, centralisé, s’accompagnait ici d’un projet nettement impérial et guerrier, puisqu’il se projetait la colonisation explicite des turcs, des arabes et des iraniens. Les maléfices des politiques d’Etat étaient donc revendiquées comme telles et je ne suis pas convaincu que la politique menée depuis sa création par l’Etat d’Israël, ait apporté aux juifs l’honneur et la réparation qu’ils désiraient. Il appartient bien évidemment au peuple kurde de décider lui-même de son destin, mais le devenir-Etat de leur communauté est-il vraiment la bonne solution ?

Abdullah Öcalan, le dirigeant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné depuis 1999, a énoncé dans plusieurs ouvrages inspirés de Murray Bookchin, un projet anticapitaliste sous la forme du municipalisme libertaire. Les théories du penseur américain, peu partagées par les populations locales, ont tout l’attrait de la décentralisation des villes, de la répartition des terres et de la culture locale non productiviste, de l’autosuffisance alimentaire et économique, de la démocratie directe via la formation de communes, de coopératives de production, allant jusqu’à la suppression de l’argent et des commerçants au profit du troc !  La situation géographique du Rojava le permet au sens où il est tout à la fois décentré des villes et isolé par différents blocus. Toutefois, le projet de collectivisation kurde se heurte aux grands propriétaires arabes que le projet communaliste, voire communiste, ne satisfait pas. Des populations arabes quitteraient du reste la région en raison de cette imposition de la collectivisation par les kurdes, qui ne permet pas à l’entreprenariat d’exister autrement qu’au sein d’un collectif, ce qui ferait fuir les professions libérales et compromettrait les investissements étrangers. Que ce soit sur un plan économique comme ethnique, le Kurdistan est avant tout compromis par ses composantes elles-mêmes qui ne sont qu’à minorité kurde dans tous les territoires où ils se trouvent.

La Conseil démocratique syrien (CDS) sera mis sur pied par les kurdes de Syrie pour parvenir à réaliser une fédération autonome qui puisse intégrer toutes les composantes ethniques de la région, sans imposer une kurdicité source de tensions, ce qui démontre que le Kurdistan est, même au Rojava, une impossibilité pratique ; la moindre domination ethnique ferait injure à toutes les autres et nourrirait la contestation. Il est dès lors peu probable que le Kurdistan ne puisse advenir sinon sous la forme d’une structure politique laïque et représentative de toutes les minorités, ce qui contredit la nature kurde de la fédération en question, en tant qu’Etat nationaliste. A moins que la guerre ne devienne une fois de plus la constante des Etats ethniques et religieux qui ont vu le jour sur des terres multiethniques. Même en avançant masqués, le fait accompli ne fera qu’embraser la région et les kurdes le savent puisqu’ils prennent d’infinies précautions en la matière.

Le drame des promesses non tenues de l’Occident colonial, c’est que voilà bientôt un siècle que des nations désormais fixées, se sont constituées sur les terres du Kurdistan. Non seulement leurs gouvernements refusent toute partition de leur Etat au profit des kurdes, mais les peuples eux-mêmes, turques, syriens, iraniens et irakiens, sont hostiles à sacrifier de leurs terres pour ce nouvel Etat. Il se produit donc la même situation qu’en Palestine au début du XXe siècle, la formation de milices dont les intentions ne sont pas uniquement défensives, et à ce titre, bien évidemment louables, mais offensives et dotées d’un projet politique déterminé dont les peuples concernés ne veulent pas. Par conséquent, seule l’imposition par la force ne saurait actuellement permettre la création d’un nouvel Etat ; mais reproduire le schéma colonial et non démocratique, non diplomatique et non contractuel de la création de l’Etat d’Israël avec l’Etat kurde, reviendrait à créer une fois de plus, une guerre entre cinq Etats contre un, pour cent ans supplémentaires… Pas sûr que l’Occident ne soit près à recommencer l’aventure, à moins de trouver au Rojava, matières premières, pétrole et gaz, métaux rares, ou tremplin stratégique à une domination géopolitique cruciale pour leurs intérêts, mais les conséquences s’inscriraient surtout dans une guerre perpétuelle à l’encontre d’un Etat illégitime aux yeux des peuples concernés.

S’il fallait tirer les enseignements de la création de l’Etat d’Israël par la contrainte et par la force, cet enseignement ne saurait permettre aux forces occidentales d’en répéter le scénario catastrophique avec le Kurdistan, en dépit de tous les BHL au cœur pur, dépourvus de tout sens des conséquences. Seul un compromis général aurait dû permettre la création de l’Etat d’Israël, et non une contrainte militaire, un terrorisme juif, un appui du colonialisme occidental, et il doit en aller de même pour le Kurdistan. Jamais la solution terroriste n’amènera la moindre caution aux peuples qui s’y résoudront. Brûler les étapes ne permet pas de forcer le destin, c’est pérenniser la guerre et le conflit. Organiser sa propre défense, a fortiori lorsque l’on est un peuple sans Etat, est une nécessité évidente ; mais s’imposer soi-même par la force par défaut d’accords interétatiques ou démocratiques avec les autres peuples concernés par la partition, ne pourra jamais être considéré comme une méthode acceptable. Et à ce titre, il n’est pas le moins du monde étonnant que les intellectuels jacobins, les défenseurs de guerres agressives du plus fort contre le plus faible, puissent trouver seyant d’objurguer les puissances occidentales à agir pour un peuple, dont l’aspiration d’indépendance est tout aussi légitime que celle du sionisme, mais dont les moyens d’action ne peuvent aucunement faire fi de la diplomatie et de la démocratie dont devra préluder l’établissement du Kurdistan, sous quelque forme que ce soit. Nous devons soutenir le Kurdistan mais contre les modalités terroristes et coloniales de sa création, c’est-à-dire faire rempart à la BHLisation de la cause kurde.

 

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Vert mi-sel d’automne. Les récentes élections du parlement fédéral par les suisses ont démontré une fois de plus que, vague verte ou non, l’abstention avait gagné : 60 % des suisses ne sont pas allés voter. Autant dire la vérité : la démocratie représentative n’intéresse pas beaucoup un pays où les projets de loi sont soumis à la population. On ne peut donc guère parler d’essoufflement démocratique, en revanche, le parlementarisme n’intéresse plus qu’une minorité de suisses, à l’image de la désaffection pour les politiques eux-mêmes, en tant que personnalités. Parmi cette minorité d’électeurs, le souci écologique a provoqué une vague verte entre les Verts et les Verts libéraux, 26 sièges supplémentaires à eux seuls. Une vague verte pour l’avenir, crient les uns, car nous serons tous morts avant la fin du siècle, c’est en tout cas le message d’Extinction Rébellion, qui a su molester une partie de l’électorat libéral et socialiste.

Je ne m’alarme pas trop de leurs alarmes, car elles n’ont qu’un motif : non pas la vérité des choses, mais la propagande politique. La peur, la terreur, sont des moyens de ralliement efficaces ; la droite a toujours su admirablement marier cette rhétorique en annonçant la fin du monde et l’effondrement de la civilisation, avec affiches de villes sombrant dans les flammes, à chaque votation de gauche. Cette fois-ci, ce sont les verts qui s’y collent, ayant sans doute compris que le chiffon rouge maculé de sang était plus efficace pour capter l’attention, que la raison et la science proprement dites. Que les militants usent de la terreur symbolique pour parvenir à leur fin, voilà qui fait partie du jeu politique, mais que des scientifiques prennent la parole, au nom de leur statut d’autorité, pour soutenir un mouvement annonçant la fin du monde, c’est on ne peut mieux le monde à l’envers. Depuis quand la science est-elle du côté des millénaristes apocalyptiques ? Des prophètes de malheur ? Ramuz, reviens, nos campagnes sont désormais plus folles que les monts.

La science ne délire pas, mais les militants, même scientifiques, ne peuvent que délirer comme ils ont chaque fois délirés lorsqu’ils se sont soumis à des intérêts contraires à la neutralité de la vérité : l’industrie pharmaceutique corrompt les chercheurs, la politique corrompt les chercheurs (voir en URSS ou sous le régime nazi ou l’antisémitisme était devenu scientifique), la science n’est aucunement à l’abri d’une instrumentalisation de ses données et de ses études. A qui profite le crime, pourrait-on dire ? A ceux qui ont intérêt à un nouvel eldorado financier et commercial autour des nouvelles technologies, qui, en tant que technologies, s’apprêtent à brasser des millions, voire des milliards. L’écologie se veut une révolution technique planétaire, imaginez-donc la manne en or que représente cette révolution pour qui parviendrait à s’en montrer un leader ? Tous les Bill Gates, tous les Steve Jobs de l’écologie sont là, haletant d’en devenir milliardaires, et pour la bonne cause, en plus. C’est en ceci que la vague verte helvétique, survenue droit après le show planétaire de la Jordy de l’Apocalypse, la petite Greta (dur, dur d’être écolo), a provoqué un mouvement de l’opinion qui n’appartient à rien d’autre qu’à un phénomène d’actualité. Il s’agit de l’effet Greta, rien de moins. Mais ces phénomènes sont bien connus pour être des phénomènes de mode. Lorsque l’opinion s’apercevra que l’écologie délire, qu’elle n’a aucunement les moyens de ses prétentions, c’est-à-dire que peu de choses, sinon presque rien ne changera, que l’apocalypse lui-même ne surviendra pas, ni au réchauffement, ni à la pollution elle-même, qui, par la désindustrialisation libérale, est peut-être même en train de régresser ( ?) à mesure que le chômage augmente, ladite vague verte sera balayée aussi sèchement par l’actualité. Il suffira d’une attaque de l’UE contre les spécificités suisses, par exemple, faisant les gros titres de la presse, pour qu’une vague UDC se reproduise lors de prochaines élections fédérales – avec qui sait, 70 % d’abstention… et personne pour s’interroger sur le devenir anecdotique de ces élections…

L’écologie ne dispose d’aucune alternative à son rêve, et encore aujourd’hui, l’écrasante majorité des énergies revient au gaz, au charbon, au carbone et au nucléaire ; tout ce tapage alarmiste ne se traduit même pas par une diminution, mais par une augmentation des énergies fossiles. L’hystérisation du débat actuel revient à crier dans le vide. La seule véritable écologie est celle qui milite pour la régulation des naissances, la diminution mondiale de la démographie, la décroissance, l’usage modéré et toujours plus faible des énergies au sens large, donc de la production ; la lutte contre les dépôts sauvages de produits toxiques dans l’environnement ; la défense et la promotion de l’agriculture locale non productiviste ; l’aménagement du territoire afin de permettre à la faune de ne pas être entravée de trop par l’homme, l’interdiction des pesticides comme cela vient d’être voté à Genève sur votation populaire ; bref, quoi qu’on en dise, la promotion d’un mode de vie plus adapté à la vie modeste et pauvre qu’à celle du riche propriétaire gourmand, ce qui renvoie l’écologie à un anticapitalisme par l’austérité des besoins qu’aucun gouvernement n’acceptera jamais, au nom de la puissance économique et de la croissance, au même titre que le communisme naguère, et que cette vague verte au parlement ne sera qu’un phénomène purement électoral. En termes de suffrages, l’abstention a gagné, personne n’est dupe, l’UDC, soi-disant d’extrême droite, est toujours le premier parti de Suisse, et l’écologie est ailleurs que dans sa récupération politique où la vague verte n’est qu’un effet de lumière.

 

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Un pavé dans la mare. Un magnifique grand livre illustré est récemment paru, Une histoire des civilisations : comment l’archéologie bouleverse nos connaissances (La Découverte, Inrap, 2018), sous la direction de Jean-Paul Demoule, Dominique Garcia, et Alain Schnapp. Ce magnifique ouvrage scientifique se propose de faire la synthèse des découvertes les plus récentes en archéologie, des premiers hominines, et même au-delà, jusqu’aux civilisations anciennes et contemporaines. Cet ouvrage se trouve être d’un profit bien plus éclairant et sérieux que les galéjades du GIEC. Ces vrais scientifiques nous racontent notamment ce que les fouilles récentes ont révélé sur ce que nous sommes, quand l’Homo sapiens coexistait avec nombre d’autres espèces humaines, dont les néandertaliens. Cette période, le Pléistocène moyen (780'000 – 130'000 ans), se trouve être la période la plus riche et la mieux connue de l’évolution humaine. L’homme de Néandertal, semble s’être installé en Europe pour ne plus en être sorti, c’est-à-dire sans avoir migré d’un continent à un autre – on ne trouve aucun reste de cette espèce en Afrique, par exemple, y compris durant les périodes de glaciation.

Et ce qui marque profondément notre histoire climatique récente, à l’échelle des derniers millions d’années, c’est une succession de glaciations particulièrement longues (100'000 ans chacune), entre lesquelles, de courtes périodes interglaciaires pouvant être particulièrement chaudes. Durant ces intervalles de chaleur, le climat pouvait devenir rapidement tempéré, après quoi, des refroidissements se reproduisaient, tels des pulsations, avant une chute brutale dans une nouvelle et longue glaciation. Profitons pour insister ici sur le fait que la dernière glaciation, où le mercure n’excédait pas 8 degrés en plein été en Europe, s’est terminée il y a seulement 13'000 ans, c’est-à-dire hier… L’homme préhistorique vivait en Europe durant les périodes glaciaires comme durant les périodes interglaciaires, sans migrer, sinon plus au sud (au maximum polaire, les îles britanniques furent entièrement désertées par l’homme) ; ce dernier subissait donc de plein fouet les changements radicaux de température qu’aucun moteur diesel ne pouvait générer – et autant dire qu’entre un climat tempéré et chaud et une glaciation, le mercure ne variait pas que de quelques degrés, tels ceux qui mettent en syncopes les allumés du GIEC. Durant certaines phases de remontées de chaleur, en moins d’un siècle, c’est à 6 ou 7 degrés d’augmentation, voire plus encore, que le réchauffement s’est imposé, et sans la moindre intervention humaine.

Les périodes chaudes, interglaciaires, dans laquelle nous sommes depuis 13'000 ans, sont des périodes qui ont été propices au développement humain ; l’homme a toujours mieux vécu les périodes chaudes que les périodes glaciaires ; le froid, et cela n’étonnera personne, est plus à craindre en matière de changement climatique, que la chaleur. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait fallu attendre la fin de la dernière glaciation pour voir apparaître les premières civilisations qui, à l’échelle des âges, sont apparues hier matin. Le néolithique fait suite à la fin de la dernière glaciation, et les premiers villages sédentaires se constituent déjà il y a 8000 ans en Mésopotamie, avant de devenir des cités-Etat et les premières civilisations 4500 ans plus tard. Le fait est qu’entre deux glaciations, on constate un réchauffement subit avec des poussées plus intenses, des pulsations glaciaires (le Moyen-Age a connu un petit âge glaciaire qui a laissé des traces, mais un autre s’est produit en Europe sous l’empire romain, du Ve au VIIIe siècles, alors que leurs voitures étaient sans plombs…), puis, une remontée des températures qui précède une chute vers une nouvelle glaciation pouvant durer cent mille ans en Europe. Voyez que, si cela se trouve, les décongelés du GIEC devraient bien plutôt craindre le retour des glaces que le contraire, et ce malgré la montée actuelle des températures ; ce d’autant plus que l’homme vit moins bien durant ces périodes froides que durant les chaleurs – nos jeunes civilisations apparues droit après la fin de la dernière y survivront-elles ? Ce serait là la vraie question, et non celle d’une culpabilité humaine à expier. Quoi qu’il en soit, archéologiquement, la chaleur est moins à craindre que le froid sur le plan des infrastructures comme des ressources alimentaires…

La montée et la descente des eaux est bien évidemment constatable durant chacun de ces événements glaciaires et périglaciaires puisque les pôles fondaient pour se reconstituer à mesure des aléas climatiques, et le niveau des mers pouvait naturellement monter ou s’abaisser de 120 mètres. Fluctuations maximales qui déclenchèrent en effet des événements catastrophiques, comme la disparition ou l’apparition brutale d’un fleuve se déversant furieusement sur des territoires précédemment terrestres. La montée des eaux est en effet un péril pour l’humanité sédentaire et côtière, pour ses installations et ses villes modernes, mais ici encore, le phénomène est naturel et vieux comme Adam, ou comme l’Atlantide. Plus vieux encore qu’Adam d’ailleurs. De tels événements, assurément dévastateurs, se sont produits il y a 400'000 ans, puis à nouveau il y a 130'000 ans. On présume qu’à cette occasion, le déversement des eaux de la future mer du Nord vers ce qui représente la Manche aujourd’hui, s’est déroulé dans des conditions bibliques. Les changements climatiques ont donc bel et bien leurs dangers, leurs catastrophes, mais ils ne sont pas nouveaux et n’ont pas attendu l’homme pour s’opérer. L’homme, en tant qu’espèce, leur a d’ailleurs survécu alors qu’il ne vivait encore qu’à l’état sauvage, sans le secours de la technique et de la civilisation. A l’opposé des changements catastrophiques, déluges, inondations, désertifications, il s’est aussi produit l’inverse : le Sahara par exemple, connaît régulièrement des périodes où il se transforme en canopée luxuriante, agrémentée de fleuves et de lacs pouvant être immenses, c’était le cas il y a 300'000 ans et les hommes du Pléistocène en ont beaucoup profité, notamment les chasseurs-cueilleurs africains, ainsi que des échanges culturels et biologiques que la désertification, au contraire, séparait.

L’arrivée de l’homme dans des territoires encore vierges, en Australie comme en Amérique, coïncide avec de grandes extinctions animales, pas uniquement en raison de la chasse, mais aussi du fait du partage des ressources, l’homme raréfiant les proies des grands carnivores. Il ne fait donc aucun doute que la démographie humaine contemporaine est la première cause d’extinction des espèces, bien avant la pollution. Qui plus est, l’ouvrage souligne le fait que ce qui provoque l’évolution des espèces, c’est précisément le changement climatique, la modification de l’environnement ; le climat est premier sur le changement, c’est lui qui fait pression sur la faune et non l’inverse. A une époque où les hominines n’ont aucune influence sur le climat par leur existence, du moins, pas plus que la végétation et les autres animaux, les changements climatiques étaient dépendants de facteurs qui dépassent de beaucoup la présence du carbone dans l’atmosphère : les paramètres orbitaux, la rotation de l’axe de la terre par rapport au soleil, l’excentricité, l’obliquité et la précession terrestre. La terre parcourt une ellipse annuelle autour du soleil, mais outre ce parcours, la force gravitationnelle du soleil, ainsi que celle des autres planètes, s’exercent aussi sur la terre, et provoquent des variations de son ellipse. Ces excentricités obéissent à des combinaisons multiples que nous ne maîtrisons pas encore. On pense toutefois pouvoir affirmer que des cycles cosmiques à incidences climatiques se produisent tous les 413'000 et 100'000 ans. La terre n’étant pas ronde, mais aplatie aux pôles, les forces gravitationnelles propres à la terre s’ajoutent à celles du soleil et de la lune pour en modifier l’axe de rotation. On peut donc ajouter à ces cycles à incidences climatiques, une oscillation de son obliquité tous les 41'000 ans, c’est-à-dire son parcours de biais dans l’espace autour du soleil qui influe sur son ensoleillement. La précession terrestre, le mouvement de toupie que la terre accomplit sur son axe de rotation dessine un cône avec une périodicité de 19'000 à 25'760 ans. Cette précession n’est pas figée et des cycles de 23'000 ans ont été relevés qui décalent les solstices et les équinoxes et influent sur le climat, notamment sur la mousson. Il va de soi que tous ces cycles, il en manque sûrement, notamment ceux réglant la chaleur du noyau terrestre et son électro-magnétisme, peuvent se combiner entre eux et additionner ou soustraire leurs influences. Sur ce plan-là, le GIEC n’a pas même appris à compter jusqu’à deux et je m’inquiéterais pour lui de voir en une adolescente, sa plus fidèle lectrice…

De tous ces paramètres, il y en a des mineurs et d’autres majeurs ; on sait que le phénomène cyclique le plus important dans les changements climatiques, est l’excentricité de l’orbite terrestre : selon la distance où la terre se trouve par rapport au soleil, l’énergie reçue peut varier de 20 à 30 %. A partir de ces cycles cosmiques, nommés de leur découvreur, Milankovitc, on sait expliquer les cycles de glaciations et de réchauffements interglaciaires sur les derniers millions d’années. Au-delà, les paramètres généraux changent, se modifient, rien n’est stable dans la mécanique céleste, malgré les apparences ; les cycles se décalent, voire, parfois, passent d’une prépondérance à une autre, de l’obliquité terrestre à l’excentricité de l’orbite. Les cycles finissent un jour par ne plus se répéter ! Par changer de partitions.

Outre la mousson et les glaciations, on sait également expliquer les cycles du Sahara vert et du Sahara désertique. On parvient même à analyser dans les squelettes carbonatés des organismes unicellulaires des fonds marins, le volume global des glaces et l’influence des cycles orbitaux. Carottes glaciaires, sédiments, forages océaniques, contribuent à collecter des données paléoenvironnementales. On sait par exemple par des sédiments d’anciens lacs africains, que de grandes phases humides reviennent sur l’Afrique tous les 400'000 ans avant 2,8 millions d’années, puis tous les 800'000 ans dans notre période actuelle. On sait que la mousson africaine est amplifiée tous les 23'000 ans, que des glaciations dans les hautes latitudes suivent un cycle de 41'000 ans ; la présence d’eau froide plus importante dans l’Atlantique nord rafraichit le continent africain de manière cyclique également, l’intensité des cycles glaciaires de la période récente, piégeant l’eau, ont accru l’aridité du climat et donc la sécheresse globale depuis 1 million d’années. Le climat est déterminé par des composantes multiples, dont une myriade de cycles cosmiques, qui, en modifiant le climat, en modifie par la suite l’environnement, et par voie de conséquence, modifie aussi les espèces animales qui, en s’y adaptant, génèrent l’évolution des espèces bien connue depuis Lamarck et Darwin, et dont l’homme fait partie.

Il a été mesuré par la paléogénétique, en ayant accès à des ADN anciens, que les périodes de transitions climatiques, lorsqu’elles compliquent l’existence d’un biotope, notamment lorsqu’une sécheresse s’abat sur un milieu naguère généreux, que la variabilité génétique des espèces connait une plus grande intensité. Ce sont donc bien les changements climatiques qui provoquent l’évolution morphologique des espèces, et parfois culturelle chez l’homme, lorsqu’il doit inventer de nouveaux outils pour faire face à un changement particulier de son environnement. Le changement climatique n’est donc pas une catastrophe, mais la règle, et c’est cette même règle cosmique qui conduit l’évolution naturelle des espèces. Le GIEC croit manifestement aux esprits…

La dernière glaciation s’est arrêtée entre 14'000 et 10'000 ans, moyennant réchauffements et retour du froid ; nous nous trouvons donc encore dans cette période interglaciaire qui succède à chaque glaciation en Europe et qui se trouve marquée par des climats chauds, connaissant autant des pics de chaleurs que des refroidissements, après quoi, survient à nouveau une grande glaciation pouvant durer 100'000 ans. Le réchauffement mondial, même constatable via la fonte des glaces et la montée des océans, ne suffit pas pour affirmer que nous nous engageons vers un climat plus chaud sur la durée, car les épisodes interglaciaires, au contraire, au terme de leurs poussées de chaleur, se terminent sur une glaciation. Ainsi donc, à la fin de la dernière glaciation, le climat préboréal du Mésolithique se caractérise par un brusque réchauffement des températures, transformant la végétation et la faune ; s’ensuit la période boréale (8000-6900) et l’Atlantique (6900-4700), dont le climat tempéré sera émaillé par des refroidissements, au point qu’un lac aujourd’hui disparu, le lac Agassiz au Canada, déversera ses eaux froides dans l’Atlantique nord au point d’en modifier la circulation thermohaline des courants. Ce réchauffement post-glaciation du Mésolithique voient les glaces polaires et continentales fondre, le niveau des mers va connaître une montée spectaculaire de 60 mètres, provoquant de grands changements dans la géographie des côtes, notamment l’Angleterre, naguère rattachée au continent, voit les eaux la séparer pour en faire une île en 7000 avant notre ère.

Qui dit réchauffement, dit changement et adaptation de la faune ; tout cela s’est déjà produit : avec les chaleurs interglaciaires, le bouleau et le pin se répandent rapidement, des forêts de chênes et de noisetiers apparaissent, le hêtre et le sapin colonisent les monts ; de vastes forêts supplantent les anciennes toundras arctiques qui dominaient l’Europe. La chaleur étant mieux adaptée à la vie que son contraire, tous les biotopes naturels sont dopés par le climat tempéré : végétations, animaux, et bien sûr l’homme, qui voit son propre cheptel exploser. Les chasseurs-cueilleurs que sont devenus les anciens peuples des cavernes, que la glaciation contraignait au repli, ont profité du climat pour se répandre sur tout le continent en centaine de milliers d’individus, voire peut-être déjà en millions. Le temps des premières civilisations approche, on le doit à la démographie et au réchauffement climatique. La faune ayant changé, en partie par la chasse humaine qui verra la mégafaune disparaître, mais aussi par le réchauffement, qui chassera les derniers mammouths vers le grand nord sibérien où ils s’éteindront, mais verra aussi le gibier de forêt se généraliser, ce qui transformera les méthodes de chasse, la lance sera délaissée pour l’arc, plus efficace et maniable pour le petit gibier souple et agile. De grands arcs longs de près de 2 mètres apparaîtront, aux flèches savamment géométriques pour provoquer davantage de dégâts dans la chair animale ; on constate l’avènement de flèches empoisonnées. Même le silex n’échappe pas à un développement technique le rendant beaucoup plus efficace des suites de ces nouvelles adaptations climatiques. De quoi pouvoir largement affirmer que le réchauffement a ses revers mais qu’il a prouvé maintes fois dans l’histoire et la préhistoire ses considérables atouts vis-à-vis de la glaciation qui nous attend peut-être au tournant. Souvenons-nous quand même que nous devons sans doute au réchauffement climatique et à la fin de la dernière glaciation, toutes les civilisations qui ont émergé depuis, soit, la possibilité même de notre histoire.

 

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Intarissables débats et crise de légitimité. J'ai regardé le long débat sur la liberté d’expression diffusé sur LCI, animé par David Pujadas, et dont la teneur était tellement excessive qu’elle m’a maintenu en sidération jusqu’à son terme. Non pas tant dans l’énervement, on a vu bien pire ailleurs, en Italie ou en Grèce, où les intervenants en viennent facilement aux mains, mais dans l’étendue de la fracture idéologique entre les uns et les autres. Car, disons-le, ce qui frappe le plus, c’est l’étendue de l’idéologie qui, à elle seule, ne permet plus la discussion. Chacun s’exprime, certes, mais le fondamentalisme ne permet pas que les idées se rejoignent, et il est difficile de parler de débat lorsque chacun parle pour lui-même en croyant débattre. Il n’y a que des affirmations, des revendications, mais pas d’échanges, et on ne fera pas prendre le monologue de chacun, fût-ce dans l’attente de son tour de parole, pour un débat. Il y a au moins deux France qui ne se parlent plus, la droite radicale et la gauche radicale.

Les débats français ont ceci d’interminables qu’ils ne trouvent pas d’issues à leurs divergences. Si les débats de société n’en finissent pas, si les mêmes questions reviennent sans cesse sur le tapis, ce n’est pas parce qu’elles n’ont pas de réponses politiques, mais parce que ceux qui sont censés les apporter ont perdu la confiance populaire. Le problème est au-delà du pour ou du contre, et ce, sur maints sujets, car les deux parties ont bien souvent des arguments recevables à faire valoir. Interdiction totale des signes religieux, ou interdiction partielle, encadrement légal délimité à certains lieux publics ou fonctions sociales, restrictions ou non de la liberté d’expression, peu importe. La mesure ou la portée d’une loi, étendue ou minorée, est défendable sous une forme radicale comme sous une forme plus permissive. La question de la résolution d’un problème de société revient surtout à la légitimité de celui qui tranche. Or, on sent bien que le pouvoir en France a perdu sa légitimité, que le président de la République ainsi que les représentants du peuple, ne sont plus crédités d’une légitimité pour trancher ces questions. Quand bien même ils la trancheraient dans un sens comme dans un autre, le débat n’en finirait pas.

Au terme du dialogue de sourd de plus de trois heures, notre journaliste national, Darius Rochebin, plus consensuel encore qu’un Pujadas en vacances, a toutefois énoncé le meilleur de ce que l’on pouvait en dire : il a manifesté sa préoccupation, son angoisse même face aux violences françaises, qui dépassent le cadre des débats télévisés ; il a mis en étroite relation le calme helvétique avec ses institutions, sa démocratie directe, dont on sait qu’historiquement, dès la fin du XIXe siècle, elle a mis un terme à des échauffourées sanglantes et des insurrections qui jalonnaient tout aussi bien son histoire pré-démocratique. Il paraît évident de l’autre côté des frontières que le système politique français accroît d’un côté ce qu’il réduit du nôtre. Plus la démocratie est étendue, ou directe, plus la pression s’échappe rapidement pour trouver une issue par l’expression des urnes.

Autrement dit, pour en finir avec les débats sans fins, il est nécessaire qu’une légitimité puisse trancher, et le peuple demeure un arbitre que lui-même peut difficilement discréditer. Lorsque la majorité a parlé, la minorité n’a plus la légitimité pour la contester, alors qu’un pouvoir oligarchique, en soi, lui-même minoritaire, peut à tout moment et en tout temps, être considéré comme non représentatif de la volonté populaire. C’est une des raisons qui font qu’en Suisse, les débats de société sont courts… Quand le peuple s’est prononcé, à tort ou à raison, rares sont ceux qui bravent la voix majoritaire, à moins qu’elle ne soit profondément injuste, ou que la loi votée n’apporte pas satisfaction, et elle repasse ainsi en votations quelques années plus tard, sous une autre forme, jusqu’à ce que le problème soit résolu. La privatisation des caisses maladies, par exemple, de par ses problèmes d’explosions des coûts, ne cesse de revenir sur le tapis, de même que la privatisation des retraites, ou leur financiarisation, dont le bilan calamiteux oblige fréquemment à revoter sur des systèmes alternatifs victimes de leurs idéologies respectives. Lorsque l’autorité politique n’est plus reconnue comme légitime, à un certain moment, le référendum populaire devient inévitable pour éteindre une crise politique d’ampleur, sans quoi, semblable à la Suisse du XIXe siècle, les insurrections continueront de secouer régulièrement le rigide édifice.

 

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Tu serviras contre toi-même. Le service national n’a plus la cote, nous dit-on. Les conscrits préfèrent faire défection que de s’y résoudre. La moitié des jeunes recrues sont réformées, le service civil jouit d’une préférence qui met en péril le service militaire. A qui la faute ? Les tenants de la vieille institution diront que c’est à cause de la société de l’enfant permanent, le stade régressif d’après celle des adulescents qui est battue en brèche par celle des adulenfants. De régressions en régressions, on en arrivera bien un jour aux adunourrissons. Ainsi périssent les civilisations… Mais il y a un autre facteur à considérer : l’armée ne séduit plus parce qu’elle est d’un autre âge, non dans sa fonction, mais dans sa philosophie. Tous ces jeunes djihadistes qui quittent l’Europe pour combattre au même âge, voire moins encore que ceux qui se font réformer à vingt ans, prouve que le discrédit du service national n’est pas qu’une question de société immature ou frileuse, mais une question de méthode d’enseignement. La caserne en est encore à la caverne.

Si le service national est fait pour tous et toutes, il se doit dès lors d’adapter son exigence à l’inégalité des forces et des résistances de chacun. Car servir est avant tout un idéal, une morale, avant d’être une force physique. Refuser d’intégrer les plus faibles constitutions pour n’en garder que les plus fortes, au détriment de l’engagement lui-même qui ne saurait être autrement qu’universel, est contraire au sens même de service national. Nul besoin de fabriquer des athlètes pour les jeux olympiques. Ne pas viser la compétition sportive, en brimant ainsi des constitutions plus fragiles vis-à-vis de constitutions fortes, car les premières n’en peuvent pas plus que les secondes, et tout un chacun est susceptible de défendre son pays d’une manière ou d’une autre.

A force d’user du service national comme d’une punition à infliger, on récolte les défections qu’on mérite. Considérer que servir c’est nécessairement être humilié par une hiérarchie, subir les vexations de gradés plus prompts à former le bétail qu’à édifier un soldat consciencieux, c’est rater le coche. C’est faire le contraire même que de donner envie d’aimer et de défendre sa patrie d’un quelconque péril. L’ordre impératif des recrues par rapport à leurs supérieurs ne doit pas supplanter la mission de servir. Il faut l’instiller, la susciter ; même une vache s’enfuit en courant si on l’accueil au sein du troupeau par un premier coup sur la tête. De la même manière que le civisme ne s’apprend pas par la menace du bâton, la défense ne se stimule pas par des méthodes archaïques, décérébrées et primaires. Comment se fait-il d’ailleurs que la défense nationale soit vécue par autant de jeunes comme une punition ? Sinon que ceux qui y forment en sont eux-mêmes persuadés…

Défendre une cause juste, on le sait bien, accroît les motivations ; or, la cause de son pays est une cause juste, mais sans le respect qui l’accompagne, elle est souillée en premier lieu par ceux qui l’infligent. La servilité est-elle le fin mot de l’affaire ? Je ne crois pas, car la servilité rend pusillanime et hésitant, là où l’intelligence rend audacieux et entreprenant. Comment se fait-il que des organisations criminelles comme l’EI puissent susciter autant de jeunes recrues que la mort n’effraie pas, alors que les institutions militaires des Etats occidentaux les font fuir en masse en l’absence du moindre péril ? Il y a bien une faillite de l’institution, car les combattants de l’Etat islamique reçoivent nombre d’avantages de leurs hiérarchies, ils y sont bien traités, encouragés dans leurs élans, presque choyés par leur organisation en reconnaissance de leurs dévouements, de leurs bravoures, et de leurs efforts. L’autorité n’est pas une punition ou un abus, elle peut être aussi légitime et légitimée par une vraie stratégie, reconnue comme telle, par sa pertinence et sa nécessité. Nul n’est besoin de transformer le service militaire en camp de vacances pour l’adapter à la veulerie contemporaine, mais de réviser complètement la notion même d’autorité. Il existe une juste autorité, il existe également un autoritarisme arbitraire n’obéissant qu’au caprice. La première se fait aimer et respecter, la seconde, haïr et fuir. La première fait naître la motivation, la seconde, la défection.

Faute de moyens, faute d’une refondation philosophique de son rôle d’édification, l’institution militaire suscite par elle-même son discrédit. D’autres armées de par le monde suscitent l’exact contraire ; on a donc bien les soldats qu’on mérite. La perte de sens de la mission, le non-respect des recrues, l’autoritarisme en lieu et place de l’autorité, la punition là où devrait se trouver la motivation, l’humiliation comme méthode d’apprentissage, la brimade comme stimulation, interdisent à une recrue de voir en son rôle, tout l’intérêt qu’il peut recouvrir. Et pourtant, lorsqu’une nation est sérieusement menacée militairement par une autre, ceux qui combattent en son nom, le font en scandant : liberté !

 

Au Suivant/Jacques Brel - הבא בתור/ז'ק ברל © Jonathan Braun

 

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@LG

 

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