Critique du libertarianisme (II) Ayn Rand

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La Vertu d’égoïsme ?

Ayn Rand (1905-1982) est une philosophe et romancière russe, juive et athée, émigrée aux Etats-Unis à la suite de l’établissement de la dictature soviétique, dont elle demeurera profondément marquée. Sa haine de l’Etat, sinon du collectivisme, son antiracisme, les communistes ayant partagés le même trait antisémite que les nazis à cette époque, la rendront profondément hostile à l’étatisme, à l’exception de sa forme minarchiste, réduite à la portion congrue. Elle héritera également de l’école autrichienne de l’économie, notamment d’un autre émigré comme elle, Von Mises, sa conception d’un anarcho-capitalisme libertarien. Comme nous l’avons vu avec Murray Rothbard, la pensée libertarienne se constitue en réaction aux idéologies fascistes, rouges et brunes, de l’Europe d’alors. Une même hostilité viscérale va la conduire à prendre le contre-pied des valeurs de ces mouvements politiques criminels, en tablant non sur l’altruisme, accusé d’être vecteur d’une hypocrisie généralisée en plus d’une mise à l’esclavage des individus de leur propre gré, mais sur un égoïsme rationnel, privilégiant la liberté individuelle en matière d’éthique, au détriment du sacrifice de soi-même pour autrui. Dans un même état d’esprit, Ayn Rand place la raison au-dessus du corps, et pose ainsi la supériorité du rationnel sur l’émotionnel. Elle considérera d’ailleurs la pensée de Nietzche, grand ennemi de la raison pure, comme étant celle d’un irrationaliste. Sauf que, à bien lire le rationalisme égoïste de Ayn Rand, on s’apercevra que nombre de pages sont rédigées dans le fiel et la rage mal maîtrisée - mais nul n’est tenu toutefois d’être à la hauteur de ses principes. La raison est censée, selon elle, échapper aux soucis du corps, de même qu’à celles de l’humeur. Un parti pris kantien qui pouvait assurément se fonder dans le cadre d’une raison pure, mais qui se trouve tout de même quelque peu infirmé par la présence du cerveau humain au sein du corps en tant qu’organe à part entière de celui-ci ; n’étant qu’un organe du corps, le corps assurant sa primauté physiologique sur le pur esprit, qui n’est contenu que dans la « petite raison », pour reprendre une formulation de Nietzsche, considérer l’esprit comme étant au-dessus du corps et de ses manifestations, revient à hypertrophier les facultés dudit organe. La démarche philosophique de Ayn Rand est guidée par une telle véhémence passionnelle que nous ne ferons ici qu’en souligner le paradoxe. C’est manifestement avec une même passion que les contradicteurs du corps investissent les objectivités présumées de la rationalité. Que la raison soit régulatrice, c’est assurément son rôle ; de là à la considérer comme supérieure au corps, il faudrait également démontrer l’existence d’une objectivité à ce point effective qu’elle en excéderait toute vision particulière. Un robot capable de penser, de faire preuve de rationalité logique, dépourvu de corps, parviendrait plus aisément à cet idéal objectiviste qu’une série d’organes innervés par du sang et des nerfs... L’égoïsme, toutefois, recentre l’activité de la raison sur l’individu, là où la pure rationalité pourrait tout à fait, dans son objectivité, se montrer aussi universaliste que ne le furent communismes et nazismes réunis. Il nous faut donc saisir la vertu d’égoïsme comme étant une limitation, par la raison, de l’aliénation sentimentale avec laquelle on fabrique un altruisme d’esclaves. Chacun étant libre d’aimer ou de ne pas aimer, et non voué et contraint à le faire par quelque impératif moral que ce soit. Ayn Rand en profitera également pour mettre en avant les valeurs de pleine conscience, de lucidité, de réalisme, de sincérité, contre l’hypocrisie de l’altruisme, de même que contre le cynisme du calculateur, s’ingéniant à prendre l’homme pour un moyen à défaut d’une fin. En lisant Ayn Rand nous magnifier l’égoïsme, on ne peut pas s’empêcher de penser aux pages exactement inverses que Marx et Engels rédigent dans L’idéologie allemande, ouvrage lui aussi consacré à lutter contre leurs adversaires du moment, dont Stirner, l’absolu défenseur du Moi tout puissant, et contre lequel, les théoriciens du communisme, nieront purement et simplement l’existence d’une propriété personnelle - ne serait-ce que celle d’une simple possession. Les marxistes faisaient de leur côté de l’altruisme, la même ontologie ou essence de l’homme, que les libertariens ne le font avec la notion d’égoïsme ou de propriété. La symétrie entre ces deux idéologies ne cesse de s’éclairer en miroir l’une de l’autre.

 

Une guerre de principes

Le libre-marché est bien entendu l’occasion de ruiner toute forme de collectivisme, comme nous l’avons vu chez Rothbard, et cette condition s’accompagne d’une suppression de toute aide sociale, que Ayn Rand remplace par la charité publique. La haine de l’Etat pousse les libertariens à ne pas même considérer que les protections que l’Etat fournit à des propriétés, certes, sous tutelles, mais à l’abri d’une situation plus dramatique et précaire sans cela, comme étant parfaitement négligeable au sein d’une philosophie de la liberté. Il n’est pas question pour eux d’envisager ne serait-ce que l’hypothèse, l’opportunité, d’une organisation privée de la solidarité sociale. Car, si on n’admet ne serait-ce que par principe, la suppression de tout Etat, en quoi devrions-nous abandonner à sa suite, la moindre conception d’une solidarité effective sous une forme non-gouvernementale ? Ne rien proposer d’autres que la charité publique à titre d’aide sociale, c’est davantage se débarrasser d’une problématique en manifestant le peu d’égards que l’on éprouve à son endroit, sinon son pur et simple mépris. Ayn Rand ne se soucie pas vraiment des pauvres et des assistés, considérant qu’il ne s’agit là que des effets en nous d’une pitié qui n’a rien de rationnelle ; trop émotive, trop compassionnelle à son goût, autant d’irrationalités refrénant le travail de la logique. Pourtant, si on écarte la part émotionnelle de la pitié, même sur un plan purement utilitariste, l’accroissement de la misère au sein même de la rue, faute d’organismes pour la prendre en charge, provoquerait à n’en pas douter des problèmes logistiques plus graves encore : hausse de la délinquance des rues, déprédations matérielles, insécurités, déjections de toutes sortes sur la voie publique, formations de bidonvilles malodorants aux abords des villes... Les coûts d’une précarisation brutale de la population par suppression de l’Etat seront pour le moins considérables. La charité publique devra se montrer bien héroïque pour y faire face ; comme un parfum de XIXe siècle en guise d’avenir radieux... Elle qui aimait tant Victor Hugo, c’est un moyen efficace de nous renvoyer chez Les Misérables, au prix de somptueux discours romantiques et révolutionnaires, au seul profit de la littérature.

Il est toujours problématique de fonder une réflexion philosophique sur la haine de quelque chose ; cela conduit à des arguments tous plus ou moins négatifs, ou, disons, porteurs de négativité. Or, déconstruire sans construire, cela ne mène à rien d’autre qu’à la ruine ; même dans une société parfaite, ce qui relève déjà de l’idéal en soi, on ne pourra pas s’attendre à ce qu’il n’y ait plus de fous, de marginaux, de paupérisés, ne serait-ce que pour des raisons médicales et psychiques. Refuser d’apporter de réponses à la misère sociale, lorsqu’on se destine à théoriser une société nouvelle, témoigne d’un mépris non pas seulement théorique, mais politique. Il s’agit moins d’une fatalité que d’un choix ; et je ne sache pas la liberté comme étant l’occasion de ne pas assumer ses choix politiques. La haine de tout collectivisme, y compris à vertu sociale, provoque une même suspicion dans le sentiment démocratique, que la dictature du prolétariat des marxistes. Ce sont des méthodes extrêmes qui répondent à d’autres méthodes extrêmes qui n’ont plus cours aujourd’hui. On s’aperçoit tout de même que, dans les deux cas, qu’il en aille de la fraternité universelle des communistes, comme du respect de toute propriété et de toute dignité personnelle chez les libertariens, dans leur pratique respective, la fraternité des uns s’efface bien vite par le goulag, alors que le respect de toute propriété des autres s’efface elle-même bien vite par la mise à la rue. Une mise à la rue ne se justifiant qu’aux yeux de ceux n’ayant décelé qu’Hitler et Staline dans l’Etat. Autant dire que beaucoup ne pâtiraient que pour un simple parti pris que l’on nomme aussi : idéologie.

 

 Un hygiénisme moralisateur

La démarche de Ayn Rand s’avère sensiblement différente de celle de Rothbard. Elle n’y défend pas une éthique à proprement parler, mais prend davantage le parti de la morale, de la moraline, plus précisément. Son éloge de la liberté s’accompagne d’une moralisation très stricte, introduisant une distinction radicale entre le bien et le mal, dont elle se sert pour condamner à l’immoralité toute existence déviante. Sur ce terrain-là, une fois de plus, le libertarianisme se montre sous son visage habituel, ancré dans la tradition réactionnaire de la droite dure américaine. Prenant aisément la forme d’une idéologie intolérante se maquillant derrière son étendard de liberté. Rothbard était plus coercitif encore car il permettait à des hommes (propriétaires) de pratiquer de véritables interdictions physiques, d’authentiques incarcérations sommaires ; on ne retrouve pas chez Ayn Rand ce « bras armé » autoritaire et privé. En revanche, elle investit toute sa charge autoritaire dans sa morale moralisatrice; elle accumule ainsi au fil du texte des formulations comminatoires du type : « il faut toujours… », « il ne faut jamais… », autant de commandements impératifs qui résonnent étrangement dans le cadre d’une autonomie existentielle. Elle prêche une morale du bonheur, du bien-être, qui, au-delà de la liberté individuelle, interdit moralement à tout homme, à toute femme, d’y déroger ; elle procède à un assainissement moral de l’homme. Elle récupère consciemment ou non, le paradigme chrétien du libre-arbitre intégral pour fonder une liberté absolue qui renvoie toute déviance à la faute, à l’immoralité, à ce qu’elle nomme elle-même : la sous-humanité… Concept dangereux ! Rappelons tout de même que le surhomme nietzschéen est celui qui persiste à demeurer vitaliste lors même que tout se liguerait contre lui : infortunes, maladies, adversités, etc. La volonté de puissance c’est le vouloir-vivre que rien n’arrête. Ayn Rand, de son côté, nie tout simplement que l’adversité n’existe ; il n’y a donc aucune raison jamais de souffrir de quoi que ce soit, sinon par sa propre faute. Ayn Rand renoue ici avec le déni du corps qui était le sien dans son objectivisme intégral. Généralement, on ne rencontre que chez des adolescents une vision de la vie de la couleur des ciels de Walt Disney ou de Hollywood ; sa définition du bonheur (obligatoire) est une carte postale de publicité ; parfaitement immaculé. Presque un idéal consumériste tel qu’on peut l’observer partout dans les campagnes d’affichage. Largement de quoi provoquer certaines frustrations collatérales... Sa moralisation de la vie ne repose pas uniquement sur la non-agression d’autrui, elle considère que les douleurs que l’on peut occasionner à soi-même, sont également immorales et proscrites, ce qui nous conduit peu à peu sur le terrain glissant de l’hygiénisme publique et de la prohibition rampante : ne pas fumer, ne pas boire, ne pas grossir, ne pas déprimer... nous connaissons bien aujourd’hui le poids liberticide de ces injonctions culpabilisantes et mortifiantes du capitalisme, dont Ayn Rand précise bien qu’elles ont pour but « l’efficience », cet autre nom de la performance. Sous couvert de libertés individuelles, nous avons bien affaire ici à une authentique moralisation de la vie, intolérante et sévère, presque mesquine, au service du bien-être et de la compétitivité. Une position singulière qui se démarque pour le moins radicalement de la tradition dépravée et pour le coup, franchement libertaire, de la littérature américaine. Nous verrons d’ailleurs à ce titre que Ayn Rand n’aimait guère la littérature, la peinture, la poésie, la musique, et, pourrait-on dire, les arts dans leur généralité. C’est étrange, tout de même, ces défenseurs des libertés qui n’aiment pas (toutes) les libertés ?... Le libertarianisme souscrivant malgré lui à une aliénation de l’homme à des principes de performances sociétales. Tant que l’intolérance demeure une simple morale, sans coercitions physiques, après tout, personne n’interdira jamais aux commères d’immeuble de médire de son prochain ; mais la condamnation légale des inaptes, des sous-hommes, est un trait politique qui saurait relier, avec un peu plus de zèle policier, autant les soviétiques que les nazis ; au nom d’une nouvelle humanité plus forte et plus gaie, plus… performante. Tel est l’optimisme politique lorsqu’il s’imagine vaincre la condition humaine, qui n’est que l’autre nom de la tragique nature.

 

 

Instauration d’une dictature privée

Manifestement, dans la doctrine libertarienne, il y a toujours un moment où l’auteur tombe le masque de la liberté pour l’interdiction. Toute interdiction devient légitime dès l’instant où elle est le fait d’un propriétaire. Ayn Rand est maline : elle explique que, une fois l’Etat supprimé, tous les médias, journaux, télévisions, radios seront privés. Et elle ajoute : aucun journal, aucun média, aucune radio n’aura le devoir d’inviter qui lui déplaît – fût-il penseur et écrivain reconnu. Cela signifie tout simplement que si les médias sont majoritairement à gauche, les auteurs de droite seront légitimement interdits (tacitement) de passer à la radio, à la télévision ou d’écrire dans les journaux. La dictature se met en place… Et étrangement, comme c’est étrange, Ayn Rand n’a aucun doute sur le fait que ce n’est plus la gauche qui tiendra les médias une fois privatisés, mais la droite ! Elle le sait déjà… Ce qui ne peut qu’étonner car, a priori, une société sans Etat n’aurait pas plus de raisons d’être orientée à gauche plutôt qu’à droite ; le monde libre se devrait d’être à l’abri d’une moindre polarisation hégémonique - sinon à quoi bon supprimer l’Etat ? Eh bien non, Ayn Rand mentionne la disparition prochaine des « collectivistes », ce qui signifie que, pour elle, la gauche disparaîtra avec l’Etat, comme si la gauche n’était que ça… Elle écrit : « La censure est un terme qui se rapporte seulement à une action gouvernementale. Aucune action privée n’est censure. » Ce qui signifie comme chez Rothbard, avec leur grand talent du non-dit, que rien ne sera plus censure, mais tout sera censuré quand même par le propriétaire, sinon que ces interdictions et ces censures seront désormais nommées : libertés. La liberté d’expression elle-même ne se définit selon elle que par le droit de tout dire mais sans que personne n’ait le droit de vous publier, diffuser ou tendre un micro ! Rien d’autre que la fin de tout pluralisme démocratique… Elle énumère même sans broncher, ceux qui seront interdits de toute visibilité médiatique : beatnik, compositeurs de bruit (musique contemporaine ?), dramaturges (théâtre), poètes, artistes fantaisistes abstraits (l’art abstrait), artistes politiques (de gauche essentiellement puisque selon elle les médias seront de droite et qu’ils refuseront toute parole alternative)… Le libertarianisme version Ayn Rand se décline ici aussi sous la forme d’une dictature sans Etat. La droite devra au terme du mouvement libertarien interdire la gauche définitivement. Ayn Rand le dit du bout des lèvres, mais il faut tout de même l’entendre à sa manière : elle sait que les défenseurs des « droits politiques » sont à gauche, et que les défenseurs des « droits économiques » sont à droite. C’est dans le registre gauche/droite qu’il faut comprendre ces deux termes. Elle écrit ainsi cette profession de foi d’une dictature de droite : « Les droits politiques contre les droits économiques. Il faut choisir, car les uns détruisent les autres. » Il faut comprendre : la gauche contre la droite, il faut choisir, car les uns détruisent les autres. « Ceux qui prônent le capitalisme de laissez-faire sont les seuls défenseurs des droits de l’homme. » Ce qui signifie : la droite est la seule politique acceptable ; la gauche est essentiellement criminelle et il faut l’interdire… Alors, dictature ?

 

 

Deux impostures anachroniques

On ne peut pas s’empêcher de penser, en lisant tout cela, de mettre en rapport la biographie des représentants de ce mouvement ayant fui les persécutions européennes, d’avec la charge virulente qu’ils réservent à l’annihilation de ces extrémismes. Un peu comme si le libertarianisme s’était institué en vengeance à l’égard du communisme et du nazisme. Certains ont voulu exproprier les propriétaires privés, nous allons décollectiviser la société. Œil pour œil, dent pour dent. Vous vouliez supprimer les privilèges capitalistes, nous allons supprimer les privilèges étatiques. C’est l’avers et le revers d’une même médaille. Rien de tout cela ne saurait fonctionner car c’est une logique binaire : dans l’un ou l’autre cas de figure, les privilèges ne sont abolis que pour une seule des parties, et non l’autre. Ce qui ne peut provoquer qu’un immense déséquilibre, puisque, comme je l’ai dit, la spoliation privée encourage l’imposition redistributrice. Le vol par la plus-value nourrit le vol par l’impôt, pour utiliser les termes libertariens, et l’un se nourrit de l’autre. Il y a donc bien un équilibre public/privé dans cette affaire de ponctions arbitraires, et ce sont tous les privilèges qui devraient être abolis (privés et publics). Aussi, cette guerre politique que se livrent collectivistes et libertariens (capitalistes), est fondée sur une même idéologie finaliste qui ne peut que déboucher sur une dictature. La démocratie suppose que partisans et adversaires soient intégrés dans une même réalité sociale et économique. Manifestement, les communistes, on le sait, refusent le jeu démocratique en souhaitant éradiquer l’adversaire ; et les libertariens de même… Ce qui ne cesse de paraître incongru dans la situation actuelle, c’est que l’ennemi juré des capitalistes a disparu sans que leurs contradicteurs n’en prennent acte. Nous ne serons pas étonnés de constater qu’une idéologie puisse se maintenir fort longtemps sur un même rail, y compris hors du contexte qui fut le sien lors de son élaboration, quitte à en devenir anachronique. Le propre d’une idéologie n’étant bien évidemment pas de se remettre en question.

La critique de l’économie mixte que fait Ayn Rand renchérit à mon sens plus encore sur son dessein inavoué. Elle la condamne au prétexte qu’une économie mixte ne peut pas perdurer dans le temps ; soit elle débouche sur la liberté, soit sur la dictature. C’est tout de même passer sous silence le fait que l’économie a toujours été mixte en démocratie, puisque, selon le vote démocratique, de droite à gauche, il y a soit des privatisations (droite), soit des nationalisations (gauche), et que ces alternances de politiques sont le fait de la démocratie électorale, ou sinon, de la diversité des points de vue et leurs différentes applications. Je ne peux pas m’empêcher de voir comme un aveu dans cette déclaration, car l’économie mixte, au fond, c’est l’état réel d’une économie en régime démocratique ; lorsqu’il existe un débat d’idées et des choix politiques différents et contradictoires susceptibles de s’appliquer dans les faits. Ici encore, notre idéologue tente de faire passer, non pas le seul communisme pour un délit mortel, mais toute politique alternative à la droite. Dans une économie unique, soit, totalitaire, qu’elle soit essentiellement collectiviste, ou essentiellement privée, dans les deux cas, toute alternative politique (et économique) est supprimée – la démocratie avec. Ce que Ayn Rand nomme liberté, en face de dictature, c’est la dictature qu’elle souhaite, elle, instaurer, et qui a ses faveurs, face à la dictature rouge ou brune. Mais entre les deux, il y a la démocratie. Ce qui rend une économie mixte, ça n’est pas seulement la présence de l’Etat, mais c’est surtout l’opportunité d’une alternance des choix politiques et économiques ; par conséquent, même si on imagine la suppression de l’Etat, tant qu’il y aura choix démocratiques sur une politique à mener, il y aura une économie mixte ou potentiellement mixte et non totalitaire. Encore que dans une démocratie authentique, où tout doit demeurer possible à l’exception de son contraire, on devrait parler d’économie plurielle.

 

 

Le minarchisme par impôt non obligatoire

Nous avons bien compris en lisant Rothbard que pour faire de l’Etat autre chose qu’un voleur et un assassin, il suffisait de rendre son impôt non obligatoire. Ayn Rand défend cette position, celle d’un Etat minimal, que l’on nomme minarchiste, dont le financement ne serait imposé à personne. Libre à chacun de lui faire grâce de sa charité pour ses bonnes oeuvres. Une disposition résolument idéologique car, dans les faits, les citoyens aisés et les riches, ne dépendant que des ressources du privé, sans n’avoir aucunement besoin de l’Etat et de ses services, n’auraient guère que leur pureté morale pour financer un organisme qui ne leur sera d’aucun usage. Pas sûr que la charité, au sein du rationalisme égoïste, ne soit si impérative qu’on puisse le penser. Fort de quoi, il y a plus de chances que ce soient ceux qui auront encore besoin des services de l’Etat, à savoir tous ceux qui ne pourront pas s’offrir tous les bienfaits du privé pour chacun de leurs besoins, et qui sont donc plus pauvres que d’autres, qui n’auraient un réel intérêt de financer un Etat minimal. Or, s’il n’y plus que des pauvres pour financer un outil de redistribution solidaire, compte tenu qu’un Etat minimal dispose, même minimal, d’un coût de fonctionnement propre, ce dernier leur coûtera plus cher qu’il ne leur sera rentable. Les citoyens modestes se verront dans la nécessité de conserver l’argent qui leur reste pour eux, plutôt que d’en perdre dans une structure désormais inefficiente. La seule hypothèse plausible à mes yeux dans le cadre d’une solidarité privée, serait dans le registre des assurances privées actuelles qui, en définitive, fonctionnent comme des caisses publiques. Elles réunissent un capital sur contrats non-obligatoires, qu’elles redistribuent en fonction des besoins de leurs assurés. A cette fin, chacun s’acquitte de son paiement mensuel adapté à ses capacités et à son revenu (barèmes de cotisations), à condition toutefois que riches et pauvres cotisent au sein d’une même assurance sociale, sinon ladite péréquation n’aura pas lieu. Alors bien sûr, l’efficacité des assurances privées en la matière ne me paraît pas équivalente à celle du public, mais on retiendra que, même dans cette alternative solidaire et privée, faisant l’économie de l’Etat tout en en conservant sa mission sociale, comme nombre d’associations le font en toute indépendance, Rothbard ne souhaite pas en entendre parler. Ce qui prouve une fois encore que ce n’est finalement pas l’Etat, ou le gouvernement autoritaire qui gêne le plus leurs présupposés, que l’existence de quelque solidarité d’aucune sorte. Même l’organisation privée d’une solidarité, d’une péréquation quelconque, leur est insupportable. Le déni des réalités a la vie dure.

 

 

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 @LG

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