« Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. »

 La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1549

Image_livre_Onfray.jpgPhilippe Corcuff en a déjà fait mention sur Mediapart (ici), mais le sujet m’intéressant mêmement, je me permets d’en donner aussi un commentaire personnel et enthousiaste. Michel Onfray a fait paraître aux éditions Galilée, fin 2012, un petit livre sur ce qu’il appelle de ses vœux : un postanarchisme. Il situe l’origine de ce terme aux Etats-Unis, où le postanarchisme serait bien plus représenté qu’en France. Ma première remarque repose tout d’abord sur le choix de ce terme qui, en revendiquant le préfixe « post » à l’anarchisme, suppose bien entendu son dépassement, mais ne fait que s’installer dans la brièveté d’un instant, destiné un jour à être lui-même dépassé... Pourtant, son ouvrage se nourrit d’autres dénominations à mon sens plus parlantes, plus porteuses : le socialisme libertaire, l’anarchie positive, la République immanente, ou, pourquoi pas, « l’anarchisme libertaire », qui, en juxtaposant ce qui pourrait au premier abord passer pour un pléonasme ou une répétition inutile, ne fait en somme qu’insister sur un anarchisme résolument sans dogmes… Car ce que propose Michel Onfray dans ce petit livre, c’est précisément l’invention d’un anarchisme individualiste revendiquant non seulement les particularités uniques et viscérales de celui qui s’en réclame, mais aussi la nécessité d’un droit d’inventaire libertaire consistant à prélever à sa guise, dans tout le corpus anarchiste, tout ce qui nous paraîtra à soi-même digne d’être récupéré ou écarté; c’est-à-dire de pratiquer sans honte l’infidélité aux doctrines en axant ses choix dans le sens du pragmatisme et de la réactivation des concepts positifs, anarchistes, communistes, socialistes ou tout simplement philosophiques. A toute viscéralité autonome, sa propre construction sur mesure – et sa pratique ad hoc.

L’anarchisme, comme le présente Onfray en ouverture, procède en effet d’une viscéralité première, qu’il illustre par les traumatismes de son enfance et le dégoût des ordres et des vexations qui lui furent infligées dans la violence. A lui comme aux autres, comme à ses propres parents ; l’injustice ressentie et vécue dans la chair même de celui qui la souffre et la constate. La sourde colère réclamant justice ou réparation : « Ni victime, ni bourreau -  et toujours du côté des victimes. » L’exutoire de sa révolte se fera par l’entremise de la littérature, des romanciers exaltant l’imaginaire et l’évasion, Hemingway, Loti, ainsi que des rencontres plus théoriques, Marx, Nietzsche, Freud… Les bons conseils et les confidences d’un coiffeur lui-même anarchiste et ancien déporté, lui ouvrant les portes de la littérature afférente ; puis, son cheminement intellectuel propre dans ce qu’il faut bien appeler le grand capharnaüm anarchiste, car le pire y côtoie le meilleur... Sa prédilection pour Proudhon et son pragmatisme antimarxiste, sinon anticommuniste ; son socialisme concret et subtil, refusant les utopies radicales, messianiques et transcendantes, des marxistes révolutionnaires. Sa lecture intelligente du corpus anarchiste, c’est-à-dire en refusant de se laisser enfermer dans ses grandes découpes arbitraires : individualistes contre communistes. Eloge d'un anarchisme critique, donc.

Stirner, d’abord, dont l’anarchisme n’est qu’un mirage; puisqu’il l’a de lui-même vilipendé et ne s’est trouvé l’être que dans certaines des inclinations libertaires de sa pensée destructrice, au-delà de quoi, son radicalisme individualiste et égotiste, en fait davantage un nihiliste intégral qu’un anarchiste proprement dit… Suivre Stirner jusqu’au bout relève de l'impasse. Sa liberté absolue et immorale ne saurait être qu’un postulat de la raison pure, qu’un attentat psychologique contre le monde extérieur et son emprise en soi, car, dans sa pratique, Stirner lui-même ne semble jamais s’y être vraiment résolu... Si on croise l’œuvre et la vie de Stirner, comme aime à le faire Michel Onfray pour mieux comprendre un penseur, on s’aperçoit assez vite que l’œuvre est plus cruelle que ne le fut son créateur, ce qui range davantage Stirner du côté du réactionnaire "petit-bourgeois" que du libérateur qu'il fut malgré lui.

Bakounine, dont le marxisme libertaire fait de lui une alternative à l’autoritarisme de Marx, mais qui ne se prive pas non plus de céder à la téléologie révolutionnaire et à l’apologie de la violence armée. Précisons tout de même que, du temps des révolutionnaires anarchistes et marxistes du XIXème, la première violence armée s’abattant sur les peuples, était celle des Louis-Napoléons et consorts !... La moindre grève, la moindre cessation de travail, la moindre revendication de la misère était réprimée dans le sang. La violence des révolutionnaires de ce temps fait aussi écho à celle des Républiques et des Empires d’alors… Quoi qu’il en soit, Michel Onfray décide de séparer non pas les tenants de l’individualisme de ceux du communisme, mais de ceux tenants d’un anarchisme de positivité créatrice, de ceux tenants d’un nihilisme négateur ou d’une dialectique (hégélienne) de la négativité destructrice – fut-elle incluse dans un simple moment dialectique. Sur ce même thème, d’une anarchie morale et d’une anarchie de ressentiment, Michel Onfray évoque un anarchisme français et un anarchisme germano-russe, dont il faut aujourd’hui purger l’esprit négateur et la violence intrinsèque. Il n'hésite pas non plus à faire de Nietzsche, un critique du socialisme de ressentiment et un soutient du socialisme libertaire, comme certains de ses textes, en effet, l'induisent. Le recours à la philosophie antique et classique, ainsi que moderne, autour de la notion même d'anarchisme, permet d'en raviver grandement la noblesse et la splendeur, en y incluant une sagesse de vie, bien plutôt qu'une incessante guérilla...

« L’anarchie est moins une idéologie à vociférer qu’une pratique à incarner. » Ainsi évoque-t-il de manière concrète comment, de son adolescence à aujourd’hui, il n’a eu de cesse que de se créer liberté selon l’impératif anarchiste qui le constitue viscéralement : en refusant nombre de postes prestigieux, d’invitations honorifiques, d’occasions de pouvoirs, de richesses faciles et de bonnes sociétés… Expliquant également ses partis pris critiques, pour l’athéisme contre le pouvoir des religions ; pour la psychanalyse marxiste de gauche contre la dogmatique idéaliste freudienne, pour la politique du rebelle contre celle du pouvoir établi, fut-il révolutionnaire ; pour le soucis des plaisirs, du corps, de la sculpture de soi, contre les morales castratrices, autoritaires et aliénantes ; l’éloge du contrat libertaire, synallagmatique, contre les impératifs de principe a priori. L’Université populaire, bien sûr, pour généraliser au possible l’invitation à la sagesse et à la construction de soi dans le sens de l’édification solaire et positive du plus grand nombre, dans l’optique de la communauté hédoniste que la culture rend possible par le partage et l’épanouissement personnel et communautaire qu’elle induit.

Sur le plan de l’anarchie théorique : destruction ou relativisation des dogmes. L’Etat n’est pas le « mal absolu », il a permis nombre d’avancées sociales dans l’époque récente; de même que le droit de vote qui permit à certains de les faire appliquer. Le capitalisme n’est pas le libéralisme, et il saurait exister un capitalisme écologique ou libertaire, tout à fait approprié à un mode de production privé plus juste, sans que l’on doive nécessairement abolir un mode de production tout entier qui en outre existe depuis que l’échange lui-même existe… De même, en finir avec l’optimisme messianique ou le pessimisme apocalyptique millénariste ; le rousseauisme de l’homme bon réactivé par les marxistes après abolition de l’ancien mode de production et l’avènement de la société idéale, et autres rêves plus ou moins fantasques... Contre la crispation doctrinaire, l’autoritarisme dogmatique, l’irénisme révolutionnaire, la morale de principe kantienne, Michel Onfray propose la sélection, le tri, la réactualisation des perspectives rationnelles, la modification ou la création de nouvelles valeurs ; le pragmatisme, le situationnisme, le conséquentialisme, le nominalisme politique ; pour en finir avec le délire des idées pures et des concepts majuscules…

Le philosophe propose plusieurs lignes de dépassements en invoquant les acquis récents de la pensée philosophique du XXème siècle ; les travaux de Michel Foucault sur la fin du pouvoir localisable (Etat) vers celui d’un pouvoir démultiplié, via la prison, l’hôpital, l’école, la caserne ; sur l’utilité politique de la notion « d’anormalité » ; sur l’usage de soi et des plaisirs, le gouvernement de soi afin d’éviter tout gouvernement sur les autres ; les travaux de Pierre Bourdieu sur le combat antilibéral, l’intellectuel collectif, le démontage des mécanismes de reproduction sociale, de la tyrannie politique, critique des médias, des institutions, de la domination masculine ; les travaux de Deleuze et Guattari, et plus encore du second, injustement dans l’ombre du premier, sur la micropolitique contre la macropolitique, les microrésistances contre les microfascismes, la critique de la psychanalyse familialiste ; les travaux de Jean-François Lyotard sur l’économie libidinale vitaliste, sur la fin des grands paradigmes, sur le postmodernisme comme issue au structuralisme, sur son Marx non marxiste, sur la célébration des intensités d’affects ; les travaux de Derrida sur le droit élargi de la philosophie, sur le rôle architectonique de l’amitié, sur une autre université, sur sa critique de la psychanalyse, sur sa politique de l’hospitalité, sur une nouvelle définition du terrorisme, sur la critique des Etats voyous, sur une éthique des animaux… Le champ d’inspection du postanarchisme semble autant illimité qu’inemployé… La grande faiblesse des raisons d’Etat (leurs échecs cuisant) induisent la grande force des petites raisons individuelles, que Michel Onfray nomme « principe de Gulliver ». Lorsque chacun aura à cœur de construire sa vie entière sur un mode philosophique et anarchiste, alors, le facteur de nombre, induira un cercle vertueux qui, peut-être, s’étendra, et modifiera plus encore la réalité concrète que ne le firent toutes les grandes utopies du passé, basées sur la domination d’Etat ou la conquête du pouvoir… Qui puis est, l'éthique anarchiste renvoie chacun à ses responsibilités et à ses actes; elle oblige chacun, individuellement. Impossible dès lors d'avoir à ronger son frein en attendant le grand soir... L'anarchisme vécu comme une éthique vitaliste.

 « Le postanarchisme propose donc un appareillage conceptuel : le socialisme libertaire qui récuse le libéralisme, de droite et de gauche, tout autant que le communisme, et ce au nom d’une pratique solidaire et fraternelle ; le nominalisme, telle machine de guerre lancée contre l’idéalisme ; le conséquentialisme comme éthique utilitariste postchrétienne, donc postkantienne ; le pragmatisme qui tourne le dos aux rêveries insoucieuses de la résistance de la matière du monde ; le réalisme de l’interaction permanente ; la dialectique entre la pensée et l’action, la théorie et la pratique, le verbe et le geste, sans jamais sacrifier l’un à l’autre. »

 Michel Onfray, Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère : le principe de Gulliver, Galilée 2012, p. 92-93

@LG

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