Quand Mozart excède délicatement son temps

Mozart est, tout comme Beethoven, un génie déroutant; ce qui relève sans doute du pléonasme. Le propre du génie est précisément de contenir en lui-même le génie de son temps et, en germe, celui qui lui succédera.

Mozart est, tout comme Beethoven, un génie déroutant; ce qui relève sans doute du pléonasme. Le propre du génie est précisément de contenir en lui-même le génie de son temps et, en germe, celui qui lui succédera. En l’occurrence, la fugue en ut mineur pour deux pianoforte (Kv 426) que nous pouvons entendre ici est proprement ahurissante. Je m’explique. En effet, nous connaissons tous pour l’avoir entendue, ne serait-ce qu’à l’école, la régularité, la linéarité et le conformisme de l’harmonie classique. Ornements, allégresse, formalisme, etc. Haydn, maître de Mozart, en étant par-là même un grand représentant. Aussi trouvera-t-on, par exemple, dans ses trios pour Baryton, tous les « défauts » que nous pouvons attribuer au classicisme, dans ce qu’il peut avoir, par excès formel, d’artificiel et de pompeux ; une sorte de maniérisme rococo. En l’occurrence, on trouvera chez Mozart l’emprunte du Maître ainsi que celle du classicisme en tant que genre daté; mais, Mozart, en son exubérance (qualité propre du génial), nous donne à entendre la musique classique au travers d’une inspiration à ce point débordante qu’elle en excède le cadre historique. Tout d’abord, Mozart a imprimé son sceau dans sa musique par sa ritournelle propre, incomparablement reconnaissable en quelques mesures ; et, d’autre part, il est parvenu dans certaines œuvres à un tel niveau d’exploration mélodique qu’il a non seulement épousé les élans romantiques qui suivront peu après, mais aussi les sonorités aigres et acides de la musique contemporaine. Bien sûr, il faut relativiser dans le sens qu’il l’a fait sans ambition préconçue et que cette tonalité « fausse », résonnant comme tel, est davantage l’effet de son génie intuitif que d’une quelconque prescience paradigmatique.

Mozart parvient, dans ce morceau, à nous faire ouïr de l’inouï en son temps; écoutez bien les accents de sa fugue : elle respecte la formalité classique, elle se donne toujours pour classique dans sa conception, mais elle ne cesse, tout du long, de sortir de la piste !... Tout cela est en réalité très léger; on se dit de prime abord que la fugue sonne bizarrement, comme si nombre de notes évitaient soigneusement de sonner "juste" ou approprié. En étant finement hors les clous, Mozart déborde son époque et plonge son génie dans l’avenir, sans même le savoir. Il fait dévier la mélodie classique de ses rails et les fait mordre à côté. La mélodie en est biaisée… Sans cette délicate modernité, la fugue en aurait été fade, quelconque, par trop classique, probablement. Mais Mozart se rend étranger au classicisme de l’intérieur même du genre. Il crée de l’intérieur les germes qui viendront faire éclater la structure par le biais de ses continuateurs. On retrouve ces accents modernes chez Beethoven, notamment dans la Grosse Fugue (op. 133). Dans cette oeuvre, Beethoven, lui aussi, n’a de cesse que de déborder son art pour le plonger dans les dissonances à venir. Incroyable fugue, continuellement sur le fil du rasoir de la mélodie classique et romantique… La fugue de Mozart est un chef d’œuvre en ceci qu’elle illustre un trait de génie dont on oserait dire qu’il a grillé, l’espace d’un instant, en quatre minutes, tout en subtilité et finesse, plus d’un siècle d’évolution musicale… Une sorte de Vision fugace ou d’inconscient médiumnique, de prescience dans le cours naïf de sa composition. On notera également, lors des dernières vingt secondes, le brio démoniaque de l’accélération mélodique apportant une touche sombre et précipitée proprement tragique. Et l’on sait bien à quel point le tragique va toujours furieusement… de l’avant...


Mozart - Fuge in C Minor for two fortepianos (KV. 426) © moltoallegro19

@LG

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