Jusqu'à l'inconnue de Romain Bévierre

Aux éditions L'inventaire

 

C’est un très joli livre que font paraître les éditions L’inventaire. Romain Bévierre nous propose ici son quatrième ouvrage, et il est d’une délicatesse toute féminine, autant dans l’idée que dans le style. Il s’agit bien d’un roman d’amour mais dont la construction est à ce point inventive et poétique, qu’on s’en aperçoit à peine, ou juste ce qu’il en faut pour en être ému. Dans la même idée que les Chroniques des sentiments d’Alexander Kluge, Romain Bévierre nous entraîne dans une narration fragmentaire, décalée, sous forme de scènes cinématographiques, ou théâtrales, car l’auteur est lui-même professeur d’art dramatique ; les scènes se suivent sans se ressembler, sinon que le temps les escorte de chapitres en chapitres, ainsi que des notifications musicales. Du théâtre, nous passons donc allègrement au ballet, ou à l’opéra. Tout enchanteur est aussi un chanteur et du lyrisme au lyrique, il n'y a jamais qu'un seul pas. 

Il ne s’agit pas seulement de scènes ordinaires, mais d’épisodes symboliques, sinon fantastiques, où des animaux prennent soudainement la parole, quand il ne s’agit pas d’objets, où les situations sont tant et si bien merveilleuses, qu’elles excèdent la réalité de peu, comme dans les rêves qui, sous leur apparence de réalité, finissent à un moment par s’étirer vers l’improbable, sinon l’impossible. L’amour est fabuleux, et le récit porte avec lui des accents de fables, dont les dialogues sont efficaces, parsemés d’humour et de réparties cinglantes. Faire d’un roman d’amour un roman intelligent, décalé, profond, voilà le défi de ce livre, dont l’ambiance n’est pas étrangère aux travaux picturaux de l’auteur, dont les illustrations rejoignent l’onirisme du texte. Un style d’illustrations qui nous ramène à la fin du XIXe, lors du passage du symbolisme à l’abstrait. Romain Bévierre est d’ailleurs déjà lancé dans son prochain défi : les « Étranges Demoiselles », qui seront à la fois des œuvres en volume et les personnages de son prochain livre; ce dernier sera également illustré par ses soins avec des techniques mixtes. Des ouvrages à son image, réunissant chaque fragment de ses passions : le théâtre, le dessin, les arts plastiques, la littérature, une aspiration à l'art total, en somme. Et à titre d'absolu, l'amour, bien entendu.

Contrairement à la noirceur habituelle des récits fantastiques, Romain Bévierre se maintient dans un univers très idéalisé, doux, opaque, brumeux, empli de sortilèges moins tragiques que célestes, bien que l'horloge ne pèse et que les sentiers divergent et soient plus souvent séparations que retrouvailles, ou ne débouchant que sur d'autres sentiers, parfois inaccessibles. Toutefois, l’inconnu(e) qui nous attend peut-être au bout du chemin, du tunnel, au détour du sentier, à la sortie de la forêt profonde, au terme d’un interminable carrefour, à la table usée d’un café, peut-être, détient-elle, détient-il, la clef du donjon dont les geôles voient naître les rêves d’évasion.

 

jusqu-a-l-inconnue

https://www.romain-bevierre.com

 

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@LG

 

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