Inégales indépendances

Fragments pour un gai savoir XXII

 

 

Manuel de rature. Une polémique et un malentendu esthétique entourent la parution d’un manuel dénaturant la langue pour y défendre une idée égalitariste qui tend à devenir moins libératrice que totalitaire. Tout porte à croire que des technocrates, philistins et béotiens, ont appliqué à la lettre ce qui devait l’être moins par le principe que par amour de la langue. Certes, certaines règles de grammaire supposent la primauté du masculin dans leur application; on accorde toujours au masculin, lorsque féminin et masculin se trouvent à équivalence ; sans évoquer l’arbitraire du masculin et du féminin dans la détermination d’un quelconque substantif. Que ce parti pris soit contestable, c’est une chose; mais de là à imposer une formulation consistant à écrire : agriculteur-trice-s ou artisan-e-s, au fil du texte, voilà qui est bien sot. C’est faire d’une langue, acquise historiquement, d’une identité à part entière, une formalité administrative, alors que toute langue, ce depuis les civilisations les plus anciennes, est avant tout redevable de la beauté à laquelle elle aspire ; elle répond à une certaine idée de la perfection esthétique et non à une marche à suivre. Je ne connais guère d’anciens peuples qui n’aient pas été fiers de ce qui les caractérisaient en propre sur le terrain culturel. Le premier ministre du gouvernement Macron, Edouard Philippe, cela mérite d’être souligné, en a tiré la bonne leçon ; il rejette, ce pour tout l’appareil d’Etat français, cette rature idéologique portée sur une langue qui, naguère, rayonnait dans le monde entier.

Il eut été possible de trouver une solution moins barbare pour y appliquer cet égalitarisme à la petite semaine, de peu d’égards, finalement, pour l’égalité, car il n’en va tout de même pas là d’une égalité des droits aussi déterminante que l’avortement, le droit de vote, le salaire égal, et autres revendications de plus noble importance, que de défigurer une grammaire dont l’héritage multiséculaire fait tout son mérite. Néanmoins, et puisque le sexe dépend avant tout d’une individualité, celle qui s’exprime, écrit ou pense, pourquoi ne pas avoir opté pour le choix d’accorder au féminin ou au masculin, partout où l’ambivalence le permet, selon le souhait de la personne qui s’exprime ? Lorsqu’il s’agit d’accorder soit au masculin, soit au féminin, il aurait mieux valu laisser le choix d’accorder en fonction de sa propre nature. Après quoi, on nous demandera sûrement comment accorder selon les tenants du troisième sexe... Il faudra bien à un moment répondre qu’il vaudrait mieux se servir de la langue plutôt que de perpétuellement la changer, ce qui, à l’évidence, ne peut pas manquer d’arriver. Quoi qu’il en soit, jouissant d’une liberté d’accorder dans un sens ou dans l’autre, la langue acquerrait ainsi  en souplesse, sans se balafrer d’une laideur bureaucratique, pour conserver la beauté de sa stylistique, qui en représente tout de même l’âme. De toute manière, si les technocrates devaient avoir raison de la langue, et en un sens, de la culture, nous aurions au moins cette consolation : à l’usage de ce nouveau manuel, il deviendra plus qu’aisé de différencier par leurs plumes, les fonctionnaires en ratures des authentiques écrivains...

 

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Au-delà du Kurdistan. Il se peut que le nationalisme, hors de sa dimension centralisée, puisse s’avérer être une occasion de paix et non de guerre, si on oppose à un nationalisme démocratique, le nationalisme des Etats-nations, qui, en définitive, n’a jamais été démocratique. Invoquer le suffrage universel à cette fin ne convainc plus grand monde. Qu’est-ce d’autre qu’une nation, sinon une grande région ? La Bourgogne est une région pour la nation France, comme la Catalogne pour l’Espagne ; Genève, un canton pour la Suisse, qui ne l’a d’ailleurs pas toujours été ; mais que sont la Suisse, la France, l’Allemagne, l’Espagne, pour l’Europe tout entière, sinon des régions de l’Europe continentale ? Au sens géographique, et indépendamment de l’Union européenne, bureaucratie centralisée n’ayant pas grand-chose à voir avec l’Europe réelle, de la région à la nation, et de la nation au continent, il n’y a qu’un ensemble de régions se contenant les unes les autres, et disposant chacune de spécificités historiques et identitaires. Personne ne connaît mieux ses nécessités, ses spécificités, que les citoyens locaux, que les peuples autochtones, selon leurs aspirations propres, géopolitiques et culturelles. Le régionalisme, qu’il soit seulement le fait d’une région, d’un département, tout autant que d’une nation, n’est rien d’autre qu’un espace géopolitique plus ou moins étendu, à cette différence près que plus la dimension géographique est étendue, plus lesdites spécificités historiques disparaissent.

Et c’est selon ces spécificités plus régionales que nationales que devrait se constituer une identité commune plus à même de fédérer une population, d’adopter un sens de l’histoire suffisamment clair pour permettre l’existence sereine et nécessaire de tractations internationales. Aussi, ce qui m’intéresse le plus dans l’aventure du Kurdistan, c’est moins son facteur présumé de troubles, son nationalisme, que sa capacité à fédérer les aspirations populaires locales. Le référendum en Irak, accordant à 72 % des suffrages, l’assentiment des populations, relève d’un facteur d’union, de large pacification, en vue d’un projet commun. Peu importe la nature nationaliste, en l’occurrence kurde, de ce nouvel Etat, s’il devait s’avérer démocratique et porteur de sens pour sa propre population. On connaît la portée coloniale des accords Sykes-Picot, déconnectés de toute identité locale, n’ayant apporté à ces régions du monde, post-ottomanes, puis post-soviétiques, qu’instabilités et conflits. Le Kurdistan est l’occasion pour un peuple de se donner un véritable sens à la fois régional et politique ; ce qui pourrait contribuer, n’en déplaise à l’Etat non-démocratique d’Israël, oligarchique et religieux, de se démarquer par un même idéal que celui des juifs, mais décliné cette fois sur un terrain que l’on pourrait espérer plus fédéraliste. L’avenir de ce Kurdistan se jouant sur les intentions réelles ou cachées du clan Barzani...

Ce qui assure présentement encore la paix dans le monde occidental, relève de cette même alchimie entre démocratie et identité, suffisamment harmonieuse, pour permettre, sans heurts, les partenariats étrangers qui ne peuvent s’engager s’ils ne reposent pas sur un terrain (un terreau) à la fois paisible et fertile. Tout l’intérêt de ce processus, pour l’heure kurde, dans le bourbier occidental en Orient, pourrait se voir investi par d’autres peuples, d’autres  minorités culturelles désunies sur des terres en friche, comme peuvent l’être nombre de régions actuelles en Syrie, Lybie, Irak, au Yémen, et former des Etats moins ethniques que politiques, assurément, où les populations y trouveraient suffisamment leur compte, pour y légitimer la formation d’un nouvel Etat. Avec un suffrage de 72 %, s’il n’est pas l’oeuvre d’une fraude électorale, le Kurdistan est légitimé par ceux-là même qui auraient à y vivre. Mais comme il est moins sûr que toute création étatique ne soit menée par des hommes résolus à abandonner leur pouvoir aux peuples, la possibilité même d’une association politique démocratique là où elle serait le plus nécessaire, là où elle manque le plus cruellement, nous consolera pour l’heure de sa seule éventualité...

                                                                                                          

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Inégales indépendances. Les déclarations d’indépendance ne sont pas les mêmes d’une situation à une autre, et on ne saurait les voir et les comprendre toutes de la même façon. Elles souffrent, d’ailleurs, en chacune, leurs propres dysharmonies. L’Etat d’Israël, dont l’indépendance d’un peuple persécuté depuis plus de deux mille ans ne saurait être refusée, est devenu, par vice de conception, un Etat oligarchique, colonial et théocratique. Il aurait fallu inclure les palestiniens, dès le départ, dans sa conception, non sous la forme de deux Etats, assurément capables de se livrer une guerre perpétuelle, que sous la forme d’une administration commune, confédérale et démocratique. Le Kurdistan iraquien profite de la désagrégation d’un Etat pour constituer un ordre nouveau là où règne une anomie complète. Sa démarche est a priori salutaire, pour autant qu’elle inclue toutes les populations concernées et qu’il entretienne avec ses futurs voisins, la diplomatie nécessaire. On sait que le coup de force récent à son encontre lui assure surtout sa longue et patiente germination...

Le cas catalan est encore autre chose, car il prend place au sein d’un Etat déjà existant, et dont les populations sont très partagées sur la question ; le premier référendum catalan ayant souffert une abstention massive ne lui permettant aucunement d’en inférer une majorité de fait. L’indépendance catalane, semblable en ceci à l’indépendantisme corse et écossais, ne survient pas dans un contexte comparable aux cas kurde et israélien. D’autant plus que les justifications d’indépendance en Europe, se font dans le cadre de politiques nationales et européennes, ayant échouées. Les pouvoirs centraux, en Europe, sont globalement sanctionnés par les populations pour leurs graves manquements démocratiques et leur évidente responsabilité dans la crise économique. Par conséquent, ces mouvements indépendantistes, même s’ils s’abreuvent d’une légitimité culturelle, sont portés par une faillite politique qui n’est pas irrévocable. Pas sûr que le désir d’indépendance de ces régions ne se serait posé de la même manière si les politiques nationales avaient été plus soucieuses de leurs populations. Le fait est qu’un changement radical de politique, un certain nombre de partenariats et d’accords, suffiraient à empêcher une partition nationale.

Au vu des résultats de l’élection catalane du 21 décembre 2017, avec une abstention n’excédant pas les 20 %, portant une victoire beaucoup plus nette aux indépendantistes, l’autodétermination catalane marque un sérieux point contre l’impéritie et l’arrogance du parti au pouvoir de Mariano Rajoy. Auraient-ils fait de même sans la dictature austéritaire pour le seul service des banques, sauvées par l’endettement public en 2008 ? Pourquoi toutes les régions ne souhaitent-elles pas faire de même ? Pourquoi les cantons suisses ne souhaitent-ils pas tous se séparer de Berne ? Pourquoi sont-ils fiers d’être nommés suisses, lors même qu’ils conservent une identité propre et une autonomie très large ? La réponse est déjà dans la question... Quoi qu’il advienne en la matière, ce sont moins les référendums démocratiques qui puissent être en torts, s’ils sont majoritaires avec l’abstention, que l’incapacité des capitales à recourir au dialogue, à adopter de justes politiques, sinon à la moindre diplomatie d’envergure, comme à ses compromis nécessaires.

 

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Pouvoir du peuple, pouvoir des juges. La portée populaire du vote indépendantiste en Catalogne soulève tout de même une question particulière : qui prévaut dans cette crise opposant la démocratie au droit ? Que faire d’un vote populaire indépendantiste d’un côté, légitimé par la majorité des élus au parlement, et la constitution de l’autre, approuvée par l’ensemble du peuple ? Le constitutionnalisme, ou sinon le droit et son pouvoir judiciaire, sont-ils plus justes que la délibération populaire ? Délibération n’ayant cours que pour la Catalogne et non pour le restant de l’Espagne, hostile à l’indépendance d’une de leur région. Un référendum populaire national serait à coup sûr négatif sur la question; la Catalogne, en revanche, tous partis confondus, est pour moitié indépendantiste. S’il fallait se contenter de la seule région, l’indépendance serait acquise. C’est bien davantage par le droit d’une minorité nationale à réclamer son indépendance à l’encontre de la constitution d’un pays tout entier que la question mérite d'être posée.

La première objection qui vient à l’esprit, une fois la diplomatie et les arrangements épuisés, se trouve être précisément celle du droit. La constitution est un traité commun, d’ampleur nationale, conditionnant autant les institutions que les citoyens à une règle du jeu commune. Il y a crime lorsque cette dernière est bafouée. La constitution espagnole est en outre particulièrement récente, puisqu’elle ne date que de 1978 ; on ne saurait la qualifier d’anachronique, sinon par sa trop grande proximité d’avec l’ère franquiste qui venait de s’achever, bien que tout peuple puisse réclamer la modification de sa constitution quand il le souhaite avec l’appui de voix nécessaires. Si le droit constitutionnel n’opère pas dans cette situation, c’est que la seule réponse possible par un Etat contre le désir autonomiste d’une frange de la population, revient à la police et à l’armée... Autrement dit : à la guerre (civile). Faire la guerre contre une partie de son propre peuple qui, du reste, demeure pacifique dans sa résolution, assure davantage l’iniquité du pouvoir central que celle des autonomistes. La moindre violence exercée par le politique contre une partie de son peuple le rend immédiatement impopulaire, pour ne pas dire criminel. Situation paradoxale, en cas d’intervention policière ou armée, d’un pouvoir politique rendu criminel par sa défense de la constitution à l’encontre d’un vote populaire tout aussi légitime...

Sur le terrain des principes, et comme à l’origine de tout conflit, deux légitimités s’affrontent et, faut-il s’en étonner, elles ont les deux raison. L’unité nationale est comprise dans la constitution et l’Etat s’applique à la faire respecter, y compris par la force si besoin est; mais le pouvoir appartient au peuple, en démocratie effective, et non à ses instances représentatives ; il est donc premier sur la constitution, puisque c’est lui qui est censé l’établir comme la modifier - et non tribunaux et politiques. Que faire dès lors lorsqu’une région se détache du national, lorsque deux peuples s’affrontent au sein d’une seule population ? La solution, nous venons de le voir, ne relève plus du droit, car le droit n’est plus effectif lorsque celui qui est censé l’établir ne s’y soumet plus. Nous ne pouvons pas dissocier du peuple espagnol les catalans sous prétexte qu’ils aspirent à l’indépendance. Par conséquent, il faut sortir du droit tout en y restant ; et je ne vois guère d’autre solution que le (con)fédéralisme pour donner raison à toutes les parties en jeu. Sortir et rester ; être indépendant sans quitter la patrie d’origine. Compromis possible, politiquement et structurellement. Aux dernières nouvelles, les indépendantistes accepteraient les modalités d’une indépendance maintenue au sein de la nation espagnole ; ils optent donc d’eux-mêmes pour la fédération, que la capitale ne peut s’enferrer de rejeter sans perdre toute crédibilité politique ou recourir à une violence illégitime.

Si l’Etat espagnol ne peut avoir d’autre choix, face à une légitimité démocratique, que d’y céder, il encourt par là que la nouvelle constitution, qui doit être soumise par la suite au peuple espagnol tout entier pour y être validée, saurait tout autant être rejetée par l’ensemble du peuple espagnol, et le statu quo ne saurait que perdurer avec les troubles associés. Il paraît évident que rien ne peut contraindre un peuple, même issu régionalement d’une seule et unique nation, à plier sur son désir d’indépendance, et, fort de sa majorité référendaire ou électorale, d’en obtenir le statut, fût-ce contre le restant du peuple lui-même. Aucun madrilène, aucun sévillain, aucun bibayen ne peut prétendre en savoir davantage qu’un catalan sur la politique à mener en Catalogne. Raison pour laquelle, un vote national sur une question régionale n’aurait guère de sens. L’Etat espagnol se devra de légiférer dans le sens catalan, avant même toute révision de la constitution, qui, après reconnaissance de « l’indépendance » de la Catalogne, risquera moins de voir sa nouvelle constitution rejetée sur ce seul motif. A noter que plus la politique nationale sera mauvaise, plus l’indépendantisme gagnera en popularité au sein des nations européennes ; qui sème la misère récolte le désengagement ; qui sème l’iniquité récolte l’indépendance. S’il y a au moins une justice à faire soi-même lorsqu’elle ne provient plus de l’autorité centrale, c’est bien celle, collective, de la gestion communale, cantonale, ou départementale.

 

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La moindre violence des choix populaires. Les milieux institutionnels et économiques suisses commencent à voir rouge ; il y a trop d’initiatives populaires en Suisse. Ce qu’il faut entendre par : le populisme, voilà qui commence à bien faire. Etrangement, le peuple pense la même chose de ses élites... D’où la question que l’on peut se poser : ces démarches civiques sont-elles légales ou non ? Le véritable tort d’une législation démocratique est-elle d’être usitée ? Et pourquoi le serait-elle plus aujourd’hui qu’hier ? Que l’on puisse être outré des initiatives de la droite dure, voilà qui est démocratique ; mais la seule réponse à cela, c’est le même zèle en sens inverse, en guise de réponse tout autant démocratique. Que les libéraux fassent de même, s’ils n’en sont guère contents. Quel beau pays que le nôtre où la vie civique est marquée par une telle vitalité consultative ! J’en connais beaucoup qui nous envient de par le monde... La critique de la démocratie directe se fait généralement du côté des institutions, du pouvoir, de l’establishment, de l’Union européenne, des milieux économiques, qui sont seuls à pouvoir vraiment s’en plaindre.

Ils ont pourtant mauvais jeu de le faire, car les griefs que l’on aurait à leur faire ne manquent pas. Le PIB national s’envole, comme le PIB mondial, mais tout augmente, sauf les bas salaires. Tout un chacun s’en rend lui-même compte dans son quotidien, de l’avalanche des coûts en tous secteurs, de l’explosion concomitante des ultra-riches, ce qui ne fait que démontrer jour après jour que la crise est un choix politique et non une réalité de fait. Même le franc fort est une aubaine pour certains, peut-on lire dans Le Temps, notamment les exportateurs, et une catastrophe pour d’autres, en l’occurrence  pour l’emploi. Le choix des victimes d’une politique s’effectue là encore selon un choix préférentiel et non fataliste. La banque nationale choie ses oilles. Le peuple a ses préférences, les élites les leurs. Lorsque la société civile s’empare de son droit d’initiative, une vraie politique se dessine ; entre les catastrophes des élites et celles d’un peuple qui vote, je préférerai toujours celles d’un peuple exprimant sa volonté. On s’est tout de même aperçu dans l’histoire européenne, que les gouvernements sont bien plus enclins aux décisions tragiques, que les peuples. Que les peuples russes et allemands, de même qu’italiens et espagnoles, s’ils en avaient été consultés, eussent donnés leur accord dans le détail aux décisions criminelles de leurs anciens Etats fascistes, reste à prouver. Je ne suis pas bien sûr que des votes populaires puissent déboucher sur des aberrations aussi sanglantes que n’en sont capables les milieux économiques et les décideurs politiques. La raison populaire existe, bien qu’elle ne soit pas plus exempte d’arbitraire que celle des politiques ; le pire est, à mon sens, toujours venu d’en haut, et plus rarement d’en bas. L’histoire a connu quand même bien pire, comme décisions au XXe siècle, que l’interdiction des minarets... Le fascisme d’Etat au XXe siècle, ne s’est jamais assuré d’avoir l’aval de ses populations pour cautionner ses crimes. Aucun référendum populaire n’a jamais présidé à la solution finale, à l’établissement des goulags, comme à l’invasion des sudètes. Je demeure persuadé que si la moindre déclaration de guerre, la moindre vente d’armes ou de rafales à des dictatures belliqueuses, devaient être soumises au vote populaire pour être acceptées, la faillite des marchands d’armes, sinon la paix sur Terre, cesserait de paraître utopique.

 

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L’indépendance du meilleur console du pire. J’aime ces anglais qui ne font rien comme les autres. Ils me rappellent un peu la Suisse, tiens ! Au temps du cartésianisme, leurs philosophes résistaient déjà autant qu’ils le pouvaient à l’idéalisme du continent. Les difficultés rencontrées par le Brexit en raison du gouvernement de Theresa May, aussi ceux en idées qu’il n’est rempli d’effets de manche, vient tout de même d’illustrer dans les faits tout l’intérêt de sa démarche de la plus pragmatique des manières. Certes, pas de quoi renverser le capitalisme, mais le parlement britannique vient tout de même de faire passer une loi sur la protection des animaux qui, selon la presse, irait au-delà des lois européennes sur la question. On saurait leur reprocher le manque de lisibilité dans leurs intentions, une impéritie dommageable de leurs leaders, notamment vis-à-vis du vote populaire qui leur a confié la mission de sortir du traquenard européen ; mais on peut reconnaître que le vote par un parlement désormais indépendant, d’une loi bien plus progressiste que la législation européenne, limitée par ses puissants lobbies privés, est un pied-de-nez autrement plus audacieux que la rançon en milliards réclamée par la mastodonte continental. Une occasion de rappeler cette évidence, qu’un pays libre, peut, s’il le décide, aller beaucoup plus loin que des pays serfs... Un peu comme ce que Camus disait de la presse : une presse libre peut s’avérer être aussi mauvaise qu’un torchon idéologique, mais sans sa liberté et son indépendance, un média est tout aussi sûr de ne jamais pouvoir être bon. On saurait penser de même pour une nation. L’Angleterre l’illustre comme ils savent le faire, davantage dans la pratique que par la théorie, en votant des lois dont l’Union est incapable ; et qui plus est, sur un terrain aussi symbolique que celui des droits de l’animal, épicentre d’un désaccord qui émaillait jadis le cartésianisme dualiste de la grande époque des Lumières, où les contributions d’un Bentham, d’un John Locke, d’un Hume, sur la question de l’entendement comme de la morale, devaient fermement s’opposer au christianisme transcendantal d’Europe centrale.

 

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Sacre de Bruxelles. Dans son discours sur l’avenir de l’Union européenne, le président (à vie ?) de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a déclaré : « La présidence du Conseil européen et de la Commission européenne devraient fusionner pour plus de démocratie et d’efficacité ( !). Le paysage européen serait plus lisible et plus compréhensible si le navire européen était piloté par un seul capitaine ». Le président du Continent ! C’est curieux, mais à une certaine époque, on appelait ça : empereur...

 

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Rhétorique de l’accusation. Les journalistes ont un talent rare pour accuser avec tapage et s’en disculper dans le texte. Titre accrocheur, croustillant, et peanuts pour le fond. Je ne vais pas défendre le président américain qui représente tout ce qui m’insupporte en politique, mais le titre de l’article du Temps de ce jour (31.10.2017) énonce : Donald Trump cerné dans l’affaire russe. Si je lis bien la prose journalistique, l’accusé s’apprête à rendre gorge face aux vérités induites par l’enquête en cours et ses premières comparutions. Et lorsqu’on lit l’article à charge, on tombe sur de petites phrases discrètes comme celles-là : « Mais, dans les actes d’accusation rendus publics lundi, il n’y a que peu d’éléments attestant une collusion avec Moscou. » Ou encore : « Paul Manafort et Rick Gates auraient touché pas moins de 75 millions de dollars pour faire du lobbying auprès des autorités américaines pour le compte de l’ancien régime ukrainien. Des activités qui ne sont pas illégales en soi » Ah ?... On peut encore ajouter celle-ci : « Pour l’instant, le président et sa famille ne sont pas mis en cause. Paul Manafort et consorts ont été congédiés avant la victoire de Donald Trump contre Hillary Clinton »…  Etonnant, non ? On accuse fermement, mais circulez, il n’y a rien à voir ; l’homme cerné ne l’est pas vraiment, sinon par les journalistes...

 

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Un lynchage en règle. Dans le registre de l’accusation suspecte, nous pourrions également épiloguer sur le cas Ramadan qui anime en ce moment l’actualité. Un article du Temps de ce jour (11.11.17) fait état des répercussions genevoises de ses agissements en y relayant deux faits nouveaux. Deux faits éclairants moins la responsabilité de l’accusé que l’instrumentalisation médiatique de ce qui pourrait bien s’avérer être un lynchage public (politique ?) sans fondements réels. Dans l’édition du Temps, on nous fait savoir que toutes les « victimes » sont majeures et que les accusations ne font état d’aucun viol, ni d’aucune contrainte ! Ca commence bien... Précisons que pour d’autres témoignages parus en d’autres lieux, la gravité est tout autre. Pour ce qui est de ces deux nouveaux témoignages toutefois, c’est la jeune femme elle-même qui fait appel à son professeur intelligent et charismatique, celui-là même qui l’écoute, la comprend et l’a mise en relation avec des organisations sociales en soutien à des personnes dans le besoin. M. Ramadan avait pour le moins à coeur de socialiser les êtres en détresse et de s’investir dans cette activité citoyenne. En outre, les « victimes » présentées dans l’édition du jour, reconnaissent sa prévenance, sa douceur, sa compréhension, son empathie. Jamais aucune brutalité. Un soutien, une écoute, une aide. Notre professeur pervers apparaît subitement bien généreux de sa personne, dévoué, compatissant. Certaines élèves lui adresseront même des poèmes ou des louanges pour ses voyages humanitaires et son intelligence. En revanche, elles confessent toutes avoir été perdues dans leur esprit, désorientées à l’époque, en perte de repères. Lorsqu’une élève, étonnée d’une conversation qu’elle aura avec lui dans un restaurant, lui assène qu’il doit avoir de gros problèmes avec sa femme, les larmes du professeur la feront quitter la table... Notre pervers continue de se montrer bien attendrissant...

Dans les faits, des relations de plusieurs années, sans heurts, sans contraintes ; des « victimes » qui contactent elles-mêmes leur professeur pour le voir, en éprouvent beaucoup de bien dans leur « désert », sauf par la suite... Elles l’invitent dans leur chambre, sans préciser aucunement si ce fut un désir de leur professeur, qui devait simplement passer les chercher pour aller manger ! Bien que les récits ne soient pas clairs, ils sont surtout très (trop ?) prudents quant à leurs incriminations... Nombre de récits s’apparentent à un réel engagement. Dans le cas contraire, on refuse. Elles passent donc a priori le contrat synallagmatique avec lui, que le professeur a la décence de ne pas contracter dès le début de la rencontre, mais après un certain laps de temps, hors du cadre scolaire. Il est même précisé dans l’article que les faits ont eu lieu après l’obtention de la maturité. Si on en croit l’ancienne cheffe du Département de l’instruction publique de Genève, alors qu’elle avait déjà procédé à l’époque à des licenciements de professeur pour des motifs similaires, elle n’a jamais eu de motifs équivalents contre Tariq Ramadan. Non seulement aucune violence n’est reconnue, aucune contrainte réelle, mais une « victime » raconte qu’il n’y a pas eu non plus de prosélytisme religieux ! Malgré la déroute de sens dont elle reconnaît l’existence, son professeur ne lui aurait jamais parlé de religion. Une autre vertu à mettre sur le compte de notre pervers narcissique... Doux, prévenant, compréhensif, respectueux, sociabilisant, brillant, intelligent, sensible, on voit bien défiler les qualités du salaud, et moins ses vices, sinon d’aimer les jeunes femmes...

Au final, on retient surtout le véritable tort de Tariq Ramadan qui fut d’avoir pratiqué l’adultère au sein d’un couple battant de l’aile, et de s’être entiché de jeunes femmes perdues, désorientées, fragiles. Proposer de l’amour à des filles en détresse, n’est toutefois pas criminel en soi, mais c’est un risque assuré de déconvenues... Certaines relatent qu’elles feignaient l’assurance, la provocation, pour cacher leurs faiblesses ! Qui manipule qui ? Rien n’est très clair. Certes, un professeur a des devoirs qu’un amant lambda n’a pas ; mais un professeur n’est pas un clerc non plus. Qu’un nombre considérable de jeunes soient désorientés, perdus, incapables de savoir qui ils sont ni ce qu’ils veulent, en une civilisation effondrée, n’en rend pas entièrement responsable le professeur amoureux. A qui la faute ? Son charisme, son intelligence, son charme ? Ses vertus, en somme ? Doit-il est condamné pour ses qualités ? Pour sa faiblesse à l’égard de jeunes femmes désorientées, à défaut de femmes mûres ? S’agit-il au contraire d’un abus d’autorité, de manipulations mentales strictement intéressées ? Une relation de quatre ans, c’est tout de même un peu long pour une tromperie momentanée... Quoi qu’il en soit, de crapule sans scrupule, nous découvrons plutôt l’inverse et la présomption d’innocence, si elle ne doit pas empêcher des victimes de clamer haut et fort que justice soit faite, il importerait que la presse soit la plus prudente possible à cet égard. Le dossier Ramadan est loin d’être unilatéralement accablant pour le professeur et une forme de lynchage gratuit semble servir actuellement d’autres fins que la vérité.

 

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Gloire au psychopathe. La presse, ces jours, ne cesse de m’étonner. Quelle ne fut pas ma surprise, à défaut d’y lire en page de titre et en pleine page, le décès d’une grande star de la chanson, du cinéma, du théâtre, comme nous en vîmes récemment partir beaucoup sans qu’une Une ne leur soit nécessairement consacrée, celle d’un psychopathe de sinistre mémoire, ayant opéré un carnage, à la fin des années soixante, par un délire mystique aussi ridicule que funeste. Emprisonné depuis toute sa vie, une croix gammée immortalisée sur le front, notre débile figure en pleine page, large photo à l’appui, bénéficiant d’articles sur pages entières, relatant son triomphe et ses gloires d’assassin caractérisé. Certes, tous les tueurs ne bénéficient pas des mêmes délicatesses, ce qui implique d’en savoir un peu plus sur une consécration nécrologique dont auraient rêvé nombre de véritables artistes. On nous fait état de son talent musical, que certains considéreraient comme un génie en son genre. Notre homme mériterait donc tout l’intérêt, à la manière d’un grand artiste passé du côté obscur de la force. Empli d’une naturelle curiosité et d’une grande perplexité, je m’en suis donc allé écouter sur Internet, les oeuvres dont notre psychopathe était l’auteur, afin de bien mesurer comment un esprit débile pouvait bien regorger de talents. Quelle ne fut pas ma surprise en écoutant ses « songs », que de découvrir la nullité d’un répertoire, essentiellement de son temps, souscrivant à la mode d’alors, aux qualités d’interprétation très variables, à la limite du folklore local, et dont les quelques prétentions à la musique psychédélique, s’avèrent plus catastrophiques que probantes...

Manifestement, on devient rarement meurtrier par talent. Une fois de plus, la presse cherchait du sensationnel là où il n’y en avait pas ; et ces postérités de l’abîme sont d’autant plus sinistres qu’elles suffisent à faire croire à d’autres prétendants à la médiocrité absolue, qu’une gloire de l’assassinat existe, sinon console... Rien de plus faux, puisque leurs noms finissent tous par se perdre au profit d’autres, que seule l’actualité porte un moment dans les esprits. Les rares exceptions relèvent de l’extraordinaire, notamment pour l’Eventreur, dont l’enquête est demeurée infructueuse jusqu’à aujourd’hui. L’incapacité à faire la lumière, cent ans plus tard, sur une telle affaire, ne pouvait que renvoyer à l’extraordinaire, moins pour le crime commis que pour ses circonstances nébuleuses. Pour qu’un meurtrier ayant agité l’actualité il y a cinquante ans puisse, en lieu et place d’une brève, envahir les titres et les pages d’un journal à sa mort, il faut bien qu’une légende se soit emparée de son cas. Or, si cette dernière relève de son génie artistique, autant dire que cette légende est belle et bien une légende, et ces célébrations noires ne profitent à personne d’autres sinon aux psychopathes eux-mêmes, aux journalistes et à leur sacro-sainte loi du marché, qui les aime tant et tant.

 

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Du tonnerre. Un laboratoire chinois vient de démontrer que lorsque se produit la foudre, une accélération de particules y a lieu, au même titre que dans un synchrotron ; la décharge draine avec elle des particules soumises à une accélération caractéristique. Plus étonnant encore, les opérations qui s’y déroulent relèveraient de l’énergie nucléaire. Il y a production dans une banale foudre, zébrant le ciel ou s’abattant sur terre, de réactions nucléaires ! J’entends déjà nombre d’activistes réclamer l’interdiction des orages... Il y a à n’en pas douter un mythe lié à la dangerosité intrinsèque du nucléaire, même si cette dangerosité devient évidente passé un certain seuil de radioactivité ; entre le nucléaire dégagé par la nature, en permanence, et Hiroshima, il y a un abîme de puissance mais pas une séparation stricte de nature. Nous pouvons toutefois être assurés que l’homme fait un usage de l’atome que désapprouvait à coup sûr un dieu ; mais dans un monde entièrement fait d’atomes, il va de soi que l’énergie comprise dans leurs interactions ne saurait être autrement qu’atomique ; on aurait pu s’en douter. Qu’il y ait ne serait-ce qu’un soupçon d’Hiroshima dans un coup de tonnerre, voilà qui devrait faire tout de même un peu de bruit !

 

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Un changement climatique à la pointe de l’évolution. Nous entrons dans une ère de changements, et ces ères se font très sûrement darwiniennes. L’Université McGill, au Québec, vient de démontrer que le réchauffement climatique fait migrer et muter les souris. A mesure que le climat global se réchauffe, ces petits mammifères (que nous sommes aussi), migrent plus au nord à raison de onze kilomètres par ans, accompagnés de modifications morphologiques. Ce qui signifie que, réchauffement anthropogène ou non, l’évolution continue son ouvrage, envers et contre tout. Depuis que la Terre existe, il y a 4,5 milliards d’années, le changement climatique suit son cours. Et pour cause : il n’y a jamais rien eu d’autre qu’une tectonique des plaques reposant sur un manteau bouillant, se mouvant sans cesse, déplaçant la croûte des continents. Que l’homme joigne ses causalités à celles de la nature ne me paraît pas concluant pour faire le procès d’un mammifère présomptueux et arrogant. Qu’il contribue au changement climatique comme des milliards de cellules avant lui, inondant d’oxygènes les mers et les cieux du Précambrien, ne me paraît pas suffisant comme motif d’inculpation ; de là à réduire en cendre ses propres poumons, à déverser des acides et des poisons dans l’environnement, à abuser en somme de sa nuisance, il y a en effet matière à disserter. Mais en fustigeant le changement climatique lui-même, j’ai le sentiment que l’on se méprend de causalité.

Le soleil est en partie responsable, puisqu’il nous chauffe depuis toujours et qu’il s’avère être la source de chaleur principale, et non des moindres, si on la mesure aux variations extrêmes des saisons qui ne se produisent pourtant que parce que la Terre oscille quelque peu sur son axe ! Cette légère oscillation suffit pour provoquer des températures qui vont du gèle à la canicule, en un endroit délimité du globe. Autre source importante de chaleur, le noyau terrestre, dont on ignore à peu près tout, et qui, comme le soleil, est soumis à ses propres aléas, à des cycles d’intensité que l’on ne sait pas non plus quantifier. Le champ magnétique terrestre, pour ce que nous en racontent les pierres, serait même capable de devenir chaotique, avant de se renverser complètement, faisant passer le Nord magnétique au Sud magnétique et réciproquement... Evénements suffisamment anciens, que l’on suppose cycliques, pour que l’homme en soit disculpé ; tout autant que le petit âge glaciaire au Moyen-Age, les quatre hivers immortalisés par des peintres qui lui sont contemporain, où plus encore, les récents cycles importants de glaciations en Europe qui, à intervalles assez brefs, ont plongé le continent entier dans les glaciers. A cette échelle préhistorique, et néanmoins naturelle, l’homme ne rivalise pas avec la nature, son concours ne saurait être que dérisoire ; en revanche, loin de ne faire que chauffer une atmosphère qui connaît très bien son affaire, ainsi qu’une faune pour qui l’adaptation est une loi antédiluvienne, l’homme occupe pour son compte tout l’espace ; il entrave les migrations, épuise les cheptels, raréfie la faune, abuse de poisons synthétiques, bien plus pernicieux que le changement climatique lui-même. A se demander si nombre d’industries chimiques n’ont pas quelques intérêts à ce que l’on montre du doigt la lune pour ne pas avoir à mettre un pied dans la fange...

 

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La naïveté des grandes questions. Je me souviens un jour qu’un homme âgé m’avait fait la remarque suivante : finalement, qui de la poule ou de l’oeuf est venu en premier ; on ne le sait toujours pas ! Une remarque sincère mais qui m’avait tout de même sidéré pour ce qu’elle signifiait. Elle signifiait que pour ce vieux monsieur, le processus évolutif ou la connaissance même de la vie sur Terre lui était étrangère. La question est à l’évidence un piège, puisqu’elle ne précise pas si l’oeuf est celui de la poule ou l’oeuf, en général. Selon comment on interprète la question, la réponse ne saurait qu’être différente. S’il s’agit de l’oeuf en général, on sait qu’il existait bien avant la poule, chez les dinosaures, les reptiles, les batraciens, les poissons, plus anciens que les oiseaux dans le grand arbre généalogique de la vie sur Terre. Indépendamment de leurs primes apparitions, tous ces animaux sont ovipares. L’oeuf existait donc bien avant la poule. Seulement, si la question consiste à se demander qui de la poule ou de l’oeuf de poule a précédé l’autre, il faut convenir qu’avant l’apparition d’une espèce ovipare, celle-ci doit d’abord naître d’un animal différent. La gallinacée est donc apparue d’une autre espèce avant de pondre ses propres congénères. La poule est donc apparue nécessairement avant l’oeuf de poule qui lui sert de « duplicateur ». Preuve que certaines questions ne payant pas de mine peuvent nous emmener très loin. Un peu comme le vieux rêve des alchimistes du Moyen-Age autour de la pierre philosophale, chargée, comme on le sait, de changer un vil métal en or.

A première vue, l’idée de changer un métal en un autre n’est pas si absurde puisque c’est bien ce qu’ils se produit dans la nature où, moyennant un grand choc énergétique ou une échelle de temps considérable, un minerais en devient un autre, du végétal au pétrole, du graphite au diamant. Si la nature opère ce type de modifications substantielles, pourquoi pas l’homme, en tant qu’il est censé s’en montrer le maître ou sinon l’imitateur ? On sait aujourd’hui que même un dieu ne parviendrait pas à générer des métaux lourds, tant l’énergie nécessaire dépasse l’imagination. En août 2017, une gigantesque déflagration a agité les détecteurs cosmiques du monde entier ; issue d’une galaxie située dans la Lyre, à 130 millions de kilomètres de nous, deux étoiles à neutron venaient de fusionner. Deux coeurs d’étoiles trépassées, d’anciennes supernovae ayant depuis volés en éclats, se sont rencontrées, alors qu’elles n’excèdent pas une vingtaine de kilomètres de diamètre pour une énergie démentielle. Dans le sillage de leur éclat, de leur magnétisme extrême et de leurs rayons gammas, on a découvert qu’elles produisaient en abondance des métaux lourds : du plomb, du platine, de l’or. Le fameux or tant quêté par les sorciers médiévaux. Ainsi se trouve-t-elle ici, la forge céleste, la pierre stellaire capable de créer tout bonnement de l’or, sinon le plomb et le platine, quand il ne s’agit pas d’acides aminés et autres matières organiques essentielles à la vie. Il fallut bien que le précieux métal ne soit créé d’une manière ou d’une autre ; on le doit donc aux étoiles, à des étoiles géantes dont le coeur effondré concentre une telle masse qu’une cuillère à café d’étoile à neutron pèserait l’équivalent du milliard de tonnes... Cette fois-ci, c’est le moins que l’on puisse dire, Prométhée n’est pas près de voler le feu à l’étoile... Et quand bien même : pouvoir générer de l’or à volonté rendrait consécutivement le précieux métal aussi vulgaire qu’un matériau d’abondance. Il en perdrait toute sa valeur. Mais c’est déjà beaucoup, à l’instar du diamant, que le secret de fabrication de ce métal de légende ait été percé. Même les entrailles de la Terre n’y suffiraient pas ; pas même le soleil, étoile bien trop modeste pour s’en vanter...

 

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Nouvelle guerre froide en attente de sa nouvelle « beat ». Ainsi donc, selon la Russie, les Etats-Unis formeraient des combattants de l’Etat islamique. Rien d’étonnant à cela, le propre d’un mercenaire étant, et ce de tout temps,  de se soumettre à la main qui le nourrit ; point de droiture, de noblesse, de foi en un idéal pour un mercenaire ; l’opportunisme lui suffit, ainsi que sa passion de tuer. Qui plus est, il est fréquent après toute guerre que les armées vaincues servent les intérêts du vainqueur ; les prisonniers de l’Etat islamique les moins zélés n’ont guère d’autre choix que de se soumettre, après leur capture, aux intérêts américains, comme les nazis avant eux. Le phénomène n’est pas nouveau, mais le donneur de leçon yankee perd chaque jour en crédibilité. La paix n’est bien évidemment pas l’enjeu des tractations militaires sur le terrain ; chacun place ses pions sur le grand échiquier géopolitique, avec le risque sans cesse accru d’un embrasement planétaire. La Russie cherche à retrouver la splendeur et les conquêtes qui furent les siennes sous l’ère soviétique ; projet vis-à-vis duquel Poutine ne semble pas être à la hauteur ; s’il était plus convaincant, nombre d’anciens pays soviétiques se tourneraient spontanément vers lui bien plutôt que vers l’Europe. De leurs côtés, les Etats-Unis, selon leurs propres mauvais plis, refusent avec une même vigueur que par le passé, que la Russie (ou la Chine) ne devienne un contre-pouvoir à la domination occidentale. Il ne s’agit même pas d’empêcher un empire Russe de s’étendre au-delà de ses frontières historiques, mais d’empêcher purement et simplement un contre-pouvoir sérieux à leur propre puissance. A bien y regarder, on déséquilibre le monde moins en favorisant les contre-pouvoirs qu’en tentant de les rendre impossible ; c’est l’hégémonie d’un seul qui déséquilibre un monde et non la somme des contre-pouvoirs en jeu en tout équilibre.

Force est de constater que la réduction de l’arsenal mondial n’est plus qu’un souvenir de l’après-guerre ; le monde redevient de ce qu’il doit être dans les pires moments de son histoire. On abat les garde-fous, on les méprise ; on impose une bonne cure d’austérité à l’ONU, comme on reléguait naguère la Société des Nations en périphérie des grands empires ; on coupe les financements aux organisations internationales chargées de réguler le bellicisme mondial et on accroît sans cesse les dépenses militaires... Le but est dans les moyens que l’on se donne pour l’atteindre ; inutile de préciser que le choix des armes contre celui de la paix, est un signe assez clair en provenance des pouvoirs politiques ; presque un engagement. Où sont donc passés les beatniks, se prend-on à penser ? Ils devraient revenir en même temps que la guerre froide, avant qu’elle ne devienne suffisamment brûlante pour déclencher l’incendie. Au bout du compte, ce qui différencie les années 60 de nos temps présents, revient à la disparition pure et simple de la conscience politique - ce que les mouvements de protestations populaires de l’époque, si on les sépare de leur folklore, portaient sur la place publique et, par la force des choses, jusqu’à faire pression sur les sphères dirigeantes de leurs pays respectifs qui, à défaut, y perdaient en popularité. Et c’est bien souvent cette dernière qui les soucie presque autant que les intérêts d’Etat. L’une permettant de faire pression sur l’autre. En l’absence de pression de la société civile sur l’establishment, les mauvais plis de toute gouvernance prennent le pas sur les intérêts citoyens.

Nous vivons en une telle période ou la démission de la société civile (je ne parle évidemment pas des associations, coopératives, de tout ce qui subsiste d’organisé en marge de l’appareil d’Etat) laisse les mains libres au pire de la raison d’Etat. La génération beatnik avait au moins cette grandeur que de donner mauvaise conscience aux puissants. C’était peut-être là, d’ailleurs, tout son attrait ; non contents de ne faire que jouir sans entraves comme les consommateurs abrutis du capitalisme, ils avaient une conscience politique bien plus vive de leurs actions. Que l’on relise un peu l’immense auteur Jack Kerouac, père de la génération beat, pour se rendre compte du souci éthique, sinon socialiste, qu’il défendait au coeur même de sa liberté individuelle, dont il détachait les fruits, les extases, dans la musique, la littérature et dans l’art, et pas uniquement dans les drogues dont il se méfiait toujours davantage à mesure qu’elles ne lui permettaient plus d’écrire, ainsi que dans une spiritualité des Lumières, une immersion naturelle, pour le moins hostile à toute consommation bourgeoise. Si la puissance d’Etat ne varie pas dans ses effets, on se demande en quoi le remède devrait varier. La société civile renaîtra bientôt, son idéal aussi, bien que sous d’autres noms, d’autres formes que la beat ; mais son idéal sera tout aussi pacifique et vitaliste que le précédent, puisque c’est l’exaltation de la conscience humaine et de la vie en pleine décadence, qui motivait le grand écrivain américain, contemporain de la seconde guerre mondiale. Toute fraîcheur d’antan est fraîcheur d’avenir...

 

Alain Bashung à l'Olympia - Fantaisie Militaire © residentdelarep

 

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 @LG

 

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